CHAPITRE V
Correspondance de France avec La Valette. — Fêtes de l'Hôtel-de-Ville et de l'École Militaire. — L'empereur et l'impératrice en Belgique. — Abdication de Louis, roi de Hollande. — Projet de traité avec l'Angleterre. — Dispute de l'empereur et de Louis. — M. de Laboucliére à Londres. — Louis accuse l'empereur. — Colère de Napoléon. — Dubois dérouvre le nœud de l'intrigue. — Fouclié. — Le chevalier Fagan. — Il est au Temple. — Trahison. — L'impératrice répudiant l'empereur. — Bernadolte en Suède. — Rêve de l'empereur. — Les deux vaisseaux. — Le brouillard. — Salamanquc. — La petite orpheline. — Le jour de la Saint- Jean, — Le corrésridor, — Lettre du duc.
J'avais conservé une correspondance fort active avec plusieurs personnes de mes amis ; et chaque estafette m'apportait des nouvelles bien plus importantes que le Moiiiteur, parce qu'elles étaient vraies. Aussi, malgré mon éloignement de la Franco à cette époque, je n'en étais pour ainsi dire pas .absente. Cet excellent La Valette m'envoyait mes lettres avec une grande sûreté et je recevais ainsi des nouvelles fraîches et certaines presque tous les jours, tant que je fus à Valladolid et à Salamanque. Les relations étaient brillantes de féerie à cette époque. C'étaient les fêtes du mariage. Celle du prince de Schwartzenberg n'avait pas eu lieu et l'on pouvait se réjouir encore sans frémir au souvenir d'un air de danse. La fcte de l'IIôtel-de-Ville, dont le rapport m'appar-
MÉMOIRES DE LA DUCHEfSSE D'ABRANTÊS 88
tenaJt un peu, fut une des plus belles de celles qui
furent alors données, même à l'École Militaire, où cependant la garde impériale s'efforça de rappeler la magnificence de la distribution des aigles lors du couronnement.
L'empereur avait emmené la jeune impératrice en Belgique quelques semaines après le mariage et lui avait ainsi varié le bonheur de la lune de miel. Marie- Louise recevait tous les hommages avec une sorte d'indifférence, d'après tout ce qu'on me disait, et rien ne faisait même présumer qu'elle serait plus tard une souveraine aimable, accueillant et protégeant la joie dans la cour...
Mais, ce qui me causait le plus profond étonnement, c'était tout ce qui se faisait alors en France. Parmi les événements qui jetaient une sorte de vertige aux yeux de ceux qui voulaient les considérer, un surtout me frappa, et d'abord je n'y voulus pas croire; ensuite je le sentis douloureusement au cœur. Ce fut l'abdication forcée de Louis, comme roi de Hollande. Louis était très aimé de ma mère, et son caractère doux et bon m'avait attachée à lui. Sa conduite, que les uns ont blâmée et d'autres ont louée, est toujours celle d'un honnête homme. Il avait auprès de lui des amis qui lui étaient attachés de cœur et qui étaient aussi les miens. J'eus par eux, à cette époque, les détails de cette révolution de Hollande, — car cette circonstance de l'abdication mérite le nom de ^évolution — et j'avoue que j'en ai souffert...
Louis comprenait bien le système continental de son frère, mais il comprenait encore mieux les besoins du peuple qu'on lui avait donné. Ce peuple, qui ne connaissait pas les douanes et qui était jadis
le plus florissant du inonde dans son commerce, dépérissait sous le régime terrible des confiscations et des prohibitions. Louis se refusa à être plus longtemps l'instrument d'une tyrannie qui tuait la Hollande. Alors l'empereur fit marcher une armée commandée par le maréchal Oudinot. A l'approche dune armée française, Louis abdiqua, mais en faveur de son fils. L'abdication fut rejetée. Le maréchal Oudinot entra dans Amsterdam, et bientôt l'Europe apprit que la Hollande était incorporée à l'empire français !
Lorsque l'empereur vit que son frère ne voulait pas obéir à sa volonté, il demanda, ou plutôt il ordonna l'abdication. Louis était bon, doux même. Mais lorsque l'on exigeait de lui une chose qui pouvait être nuisible à ses enfants, ou bien à un peuple qu'il regardait aussi comme ses enfants, il avait alors une force de volonté très grande. Et il le montra dans cette circonstance. Il consentit à l'abdication, mais à des conditions, et fut même jusqu'à dire à son frère qu'il fallait parler à l'Angleterre, que l'on pouvait lui mettre cette affaire de la Hollande devant les yeux, comme une condition du marché, et que la paix pouvait encore être faite, si la France concédait dans le sens que Louis le disait. L'empereur le voulut bien et le roi de Hollande envoya en Angleterre M. Labouchère pour traiter de cette affaire. C'est alors le marquis de VVellesley qui était premier ministre. M. de Labouchère est, comme chacun sait, l'un des premiers banquiers de l'Europe. Ses relations avec l'Angleterre y sont aussi étendues qu'honorables et toutes facilités lui étaient donc accordées. H vit ceux qu'il devait voir et l'affaire marchait à souhait, lors- <|ue, dans une entrevue <^ue le roi de HoUapde eut
DE LA DUGME^SE D' AERANTES 87
av«c son frère (je trois qufe c'est à Anvers), \\ lui demanda pourquoi, dans une telle occurrence, lorsqu'il y allait de son bonheur à venir ei de l'honneur de sa couronne, il le trahisêait aussi froidement et l'exposait à des paroles doublement fâcheuses de la part de l'Angleterre. L'empereur le regarda avec surprise. Il ne comprenait pas.
*— Oui, poursuivit le roi de Hollande, tandis que moi, rempli de bonne foi, j'envoie en Angleterre un homme d'une probité reconnue, dont la parole et la présence même garantissent mes intentions, vous envoyez, vous, un homme obscur j un intrigant enfin, car il ne peut être autre chose celui qui accepte une telle mission, et vous traitez pour vous et sans moi.
— C'est faux, s'écria l'elnpereur le visage enflammé de colère, c'est faux !
Et ses yeux lançaient la foudre,
— Et moi je vous dis que c'est vrai^ repartit son frère. J'en suis sûr. M. Labuuclière en a été prévenu.
-— Mais, de par le grand diable d'enfer! s'écria l'empereur au plus haut degré de colère, je ne connais pas cet homme ! Je ne connais pas son nom ! Qui donc l'aurait envoyé?
— Et quel autre que votre ministre Fouché ? dit Louis. Je vous répète que l'on traite en ce moment pour vous à Londres et que l'on y traite, que l'on y discute les intérêts, les mêmes intérêts dont la base est dans notre projet de traité. Et c'est ainsi que je dois croire à une parole de frère 1
L'empereur était pâle et il tremblait à faire croire qu'il allait s'évanouir. Il pressait son front, il s'as^
seyait, se levait et semblait agité par un rêve infernal. Enfin, s'approchant de son frère :
— Écoute, lui dit-il, je vois qu'il y a dans tout ceci une trame criminelle. Mais je n'y suis pour rien, je t'en donne ma parole d'honneur, de roi et de frère. Me crois-tu?
Louis est bon, et surtout si honnête homme ! Une parole d'honneur, et donnée par son frère, éiait pour lui parole venue de Dieu.
— Je vous crois, lui dit-il. Mais alors il faut que vous fassiez découvrir l'auteur de cette infamie. Vous me le devez à moi-même, vous le devez à votre propre honneur. Comment peut-on se servir ainsi de votre nom ?
L'empereur ne répondit pas, mais il était aisé de voir qu'un orage s'amoncelait grand et terrible, dans son âme. Ses sourcils froncés, sa bouche presque contractée, tout indiquait en lui qu'il y aurait une irruption de fureur et qu'elle serait terrible.
— Tu peux t'en reposer sur moi pour découvrir ce tissu d'indignes tromperies, dit-il à son frère. Je crois connaître le serpent qui m'enlace de ses nœuds. Mais, si je ne puis me défaire de lui par les moyens ordinaires, je le couperai en mille morceaux.
De retour à Paris, l'empereur mit l'alTaire dans les mains de Dubois. Celui-ci, habile et prumpi dans ses démarches, eut bientôt découvert que Fouché envoyait en Angleterre beaucoup plus souvent que ses besoins de police l'exigeaient. De là à connaître la vérité il n'y avait qu'un pas. Bientôt il tint non seulement le bout du fil, mais toute la pelote et l'émissaire fut arrêté par ses agents à lui-même et sur-lechamp conduit au Temple.
Cet homme était un émigré rentré, un chevalier Fagan, qui croyait fermement agir au nom de l'empereur et qui n'agissait que pour Fouché ! Pour Fouché ! Et pourquoi faire, bon Dieu ? Que voulezvous que je vous dise? Et moi aussi je n'en sais rien. Il aimait tant l'empereur, que peut-être il voulait jouir de l'émotion qu'il produirait sur son visage en lui apprenant que la paix était faite. Toujours est-il que c'est un singulier mystère.
Quand M. Fagan se vit au Temple, il eut peur. Mais Fouché lui fit dire que l'empereur serait très en courroux si son nom était prononcé dans un interrogatoire et qu'en conséquence il lui fallait se taire s'il voulait conserver sa tète. L'autre crut toute cette belle histoire. Aussi lorsque Real fut l'interroger, il parla de choses qui ne pouvaient en rien compromettre Fouché et persista à dire qu'il était en Angleterre pour son compte et pour des affaires à lui. Mais Dubois, qui était la malice même et qui savait toute l'affaire, s'y prit de manière qu'un homme sûr parvint auprès de M. Fagan et lui raconta comme quoi Fouché se moquait de lui. En entendant ce nouveau coup de cloche, le Fagan ouvrit de grandes oreilles et de grands yeux. Il ne comprenait pas qu'un homme pût aussi gaillardement en faire fusiller un autre, le tout pour son passe-temps. Cela changea sa gouverne. Il parla tout autrement, raconta tout ce qu'on voulut savoir et finit par faire tout le contraire de ce que son maître en diplomatie, Fouché, lui avait montré pour sa plus grande instruction. Le résultat de toute cette belle affaire fut la disgrâce de Fouché, dont voilà la véritable cause, très peu connue du reste, parce qu'alors les journaux étaient muets et que
depuis Fouché lui-même s'est opposé à ce que ce fût connu. Du reste, cet homme, qui avait après tout un talent réel, était presque nécessaire à l'empereur, et je n'en veux pour preuve que toute cette histoire, celle de l'impératrice, bien d'autres encore après lesquelles l'empereur a reçu encore cet homme dans sa grâce. M. de Talleyrand avait bien moins de bonheur, et jamais l'empereur, s'il ne l'eût nommé grand dignitaire, ne l'aurait ainsi conservé auprès de lui. Au lieu qu'avec Fouché, ils avaient beau se rendre lettres et portraits, ils se raccommodaient toujours. C'est vraiment comique.
C'est une singulière histoire que celle de l'impératrice Joséphine et de Fouché. Quand l'empereur en parlait, il disait :
— Comme le jour où Fouché voulait me faire répudier par ma femme ^ .
A peu près dans le même temps, des événements d'un autre genre quoique pour le même objet, car dans ce temps-là tout le monde jouaii à la couronne, comme jadis on jouait à la brigue, d'autres événements également curieux avaient lieu dans le nord de l'Europe. Bernadotte était choisi par la Suède, parlant par ses états généraux rassemblés à Olrebro, et le roi Charles XIII l'adoptait pour fils.
Je possède des lettres bien curieuses sur cette histoire de Bernadotte. C'est dans l'expression de l'opinion de ses camarades, de ses frères d'armes, qu'il faut voir celle de l'empereur. Je ne sais vraiment pas comment il a pu se décider à le laisser aller
* Je la conterai plus lard celte histoire avec celles ae H. dit Talleyrand el de Fouché, découveiles par Dubois.
d'après les sentiments qu'il avait même laissé voir sans beaucoup de feinte. Il est vrai que celui qui m'écrivait alors n'aimait pas Bernadotte, mais j'ai su de lui des mots de l'empereur vraiment étonnants de pressentiments. Il y eut surtout un rêve que Napoléon fit à celte époque, qui me fut raconté à mon retour en Fiance et qui m'étonna plus par l'importance que l'empereur y mit, que par ce qu'il pouvait signifier» car il n'était pas surprenant que, très préoccupé de cette aventure de Suède, Napoléon s'en occupât plus particulièrement que d'autre chose. Il rêva qu'il voguait sur une mer sans horizon, lui dans un vaisseau et Bernadotte dans un autre ; que les deux vaisseaux marchèrent d'abord de concert ; puis, que celui de Bernadotte s'éloigna et que, malgré que l'empereur le suivît avec sa lunette, il ne distingua plus sa figure qu'au travers des nuages et des brouillards qui tout à coup s'étaient élevés entre les deux vaisseaux.
Ce qui me ferait croire à la vérité de ce songe, c'est que Napoléon exigea longtemps le plus grand secret sur ce rêve, et ce ne fut qu'au retour de Russie qu'on me le conta, et encore sous le sceau du secret.
Lorsque Bernadotte fut aux Tuileries pour annoncer à l'empereur que les états généraux de la Suède l'avaient choisi pour le successeur de Charles XIII, Napoléon ne parut pas disposé à le laisser aller régner aussi loin. Bernadotte, aussi rusé et aussi fin qu'homme au monde, et déterminé à saisir la couronne que lui offrait la fortune, dit avec un accent très marqué de raillerie :
— Votre Majesté veut-elle donc me placer au-dessus d'elle en me forçant à refuser une couronne?
I /empereur s'arrêta, le regarda fixement pendant quelques instants, puis, reprenant sa promenade, il lui dit :
— Eh bien ! soit ! Allez ! Nos destinées dorvent s'accomplir.
Et il partit. On a vu plus tard combien les pressentiments de l'empereur étaient justes.
Mais ce qui fit alors un bien mauvais effet en France, et je le vis par mes lettres non seulement de Paris, mais de Bordeaux, de Bayonne, de Lille et d'Arras, ce fut le décret impérial qui ordonna le brùlement de toutes les marchandises anglaises qui seraient trouvées non seulement en France, mais en Hollande, dans toutes les villes hanséatiques, et enfin depuis le Mein jusqu'à la mer \
Lorsque le duc partit de Salamanque, je résolus ds quitter la maison que j'occupais près de la porte de Zamora, pour aller en occuper une fort jolie, mais trop petite pour mon mari et moi, qui appartenait au marquis de la Scala. On me l'avait fort vantée et elle était encore plus charmante. Le salon était garni de belles glaces et puis peint sur les murs avec une couleur gaie. Le plancher était couvert par un beau tapis de Turquie et les trois fenêtres qui donnaient sur le jardin étaient entourées de jasmins, de rosiers et de frangipaniers. La chambre à coucher était également 'olie, ainsi que deux autres pièces où lotrèrent mes femmes. Lorsque je fis demander au martjuis de la Scala s'il voulait me loger dans sa maison, il vint lui-
' J'ai appris depuis que les Anglais avaient dès le dernier eiocle donné l'exemple de celle violence dans les procédés. Ce a'étail qu'une représaille .
même au même instant pour ra'assurer combien il en serait content, mais qu'il me demandait le temps à'y faire rétablir l'ordre, parce que la moitié des meubler en avait été emportée par le général M...n au siège de Ciudad-Rodrigo avec toute la batterie de cuisine, ainsi que les matelas ; tandis qu'une autre partie avait été mise dans les fourgons du général et dirigée sur la France.
Je m'informai de la chose. Elle était vraie. . .
Et voilà comment nous nous faisions détester des Espagnols. Et voilà comment une bonne action n'était pas même appréciée par eux. En voici la preuve.
J'occupais encore ma maison de la rue de Zamora. C'était le jour de la Saint-Jean. Il faisait chaud et nous étions dans une salle basse, dans un dolcefar niente, buvant des eaux glacées et devisant entre nous sur la haine des Espagnols, qui, depuis le départ du prince, affectaient de remplir les églises et de prier pour la délivrance de Ciudad-Rodrigo. Souvent même on entendait sonner à grandes volées dans le courant de la semaine.
— Pourquoi ces cloches? demandai-je un jour à la vieille maîtresse de la maison où je logeais.
— Por Ciudad-Rodrigo, senora, me répondit-elle, por Ciudad Rodrigo ! y por los Ingleses tambien ^ .
Et ses yeux me lançaient des éclairs.
C'était vrai, le peuple priait hautement et -publiquement contre nous. Il avait raison. Or, ce même soir de la Saint-Jean dont je viens de parler, j'étais donc assise dans une salle basse avec M. Michaud, commis-
ï Pour Ciudad-Rodrigo, madame, pour Cm lad-Rodrigo ! Et pqur les Anglais aussi.
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saire ordonnateur en chef du 8' corps, le général Joseph Lagrange, gouverneur de Salamanque, M.Magnien et le doyen du chapitre. Il était près d'onze heures du soir. La ville est ordinairement fort calnje dans ce moment de la journée et le moindre bruit s'y fait entendre. Au milieu du demi-silence qui règne quelquefois dans la conversation de cinq on six personnes, je crus distinguer les vagissements d'un enfant, le fis signe à ces messieurs de se taire et j'entendis alors très distinctement le même bruit. Je sonnai aussitôt et j'envoyai mon valet de chambre voir ce que ce pouvait être. Il revint et me dit qu'il n'avait rien vu. Comme les cris avaient cessé et' qu'ils étaient si faibles que l'oreille seule d'une femn>e, et d'une femme qui avait été mère, pouvait les avoir compris, ces notessieurs me dirent tous que je m'étais trompée. J'étais sûre du contraire et, quelques moments plus tard, en effet, les cris re€OB&mencèrent, et de raanière à se feire ent€>ndre.
Cette fois je ne voulus m^'en rapporter à personne. Je priai ces messieurs de m'accompagner et, ifte faisant éclairer-, j'allai dans la eour, car c'était de là que venaieat les cris. Loi-sque j'y fus entrée, ils devinrent presque perçants et me guidèrent jusqu'à ma calèche qui était sous une l'émise. Là, sur les coussins mêmes de la calèche, no»s trouvâmes un enfant ayant à peine quelques jours, mais ehannant et fort propi'înient arrangé. Je le pris aussitôt daits mes bras et reiaportai dans ie saton. J'avais hâte de voir de> plus |)i'ès cette pauvre petite créature q«î, depni» qu'elle était portée, ne criait plus que si doucement qu'il semblait qu'elle me reoierciàt. Elle était fort proprement vêtue, arrangée à l'espagnote et»y«»t sur sa
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poitrine un papiei suf lequel était écrit, également en espagnol, ce que je donne ici traduit :
« Une mère au désespoir confie à Votre Excellence ce qu'elle a de plus pii'éoieux, son enfant, sa fille, celle qui devait être la consolation et 1© soutien de ses vieux JQurs. On sait à Salamanque que Votre Excellence aime à faire le bien, et dans la position où elle est elle-tftêrne, étant prête à devenir mère... j'ose espérer qi^e, VOU& adoptereja ma pauvre enfent et ne l'abandonnerez pas. Puisse son père rougir du parti quMl me fcFce à pi'endre. »
L' écriture était espagnole, mais assez belle. Le papier était bien. Tout cela uni à la sorte d'élégance, pour ainsi dire, des vêtements de l'enfant, nous fit soupçonner que la petite pouvait être à quelque jeune âUe de la ville, séduite pa? un Français. La dernière phrase du billet le faisait croire au moins. Lorsque mon valet de chambre vit la petite et qu'il se rappela son premier voyage dans la cour, il me dit qu'il avait vu une fyvme qu'il croyait être une femme, la tête couverte d^une longue mantille, passer près de lui et sortir de la maison. Et, en rappelant ses souvenirs, il dit ensuite qu'il en était sur. C'était probablement la mère de l'enfant, qui était demeurée près d'elle jusqu'au moment où on était venu la prendre. Pauvre mère !
Je déshabillai l'enfant et j'acquis la preuve, par l'état du nombril, qu'elle ne pouvait pas avoir au delà d© huit jours,. Elle était charmante, cetle petite, mais la pauvre enfant mourait de faim. Gomme il ne fallait pas songer à avoir une nourrice à cette heure de la nuit, je lui mis du lait dans une bouteille d'eau de Cologne vide que j'arrang^>ai avec du coton, et ma femme de chambre ot moi passâmes la nuit pi^e^sque entière
auprès d'elle. Cette bonne action me semblait commandée non seulement par l'humanité, mais bien encore par la position où je me trouvais. Chaque mouvement que faisait mon enfant me semblait une demande adressée par lui-même de ne pas abandonner l'orpheline. Le lendemain, à peine fit-il jour que j'envoyai chercher le prêtre qui desservait une chapelle à l'église de San-Marcos. C'était un prêtre français, émigré, presque naturalisé Espagnol, et je fis prévenir le corrégidor de la ville, après avoir pris la précaution de faire chercher une nourrice pour ma pauvre orpheline. Lorsqu'ils furent tous là, je donnai les noms du duc et les miens, et je fis baptiser l'enfant, aimant mieux courir le risque de doubler le sacrement que de l'en priver tout à fait. Je lui donnai les noms de Laure pour moi, .lua^ia pour le duc qui s'appelait Jean, et Marie en mémoire de ma mère et de ma belle-mère qui toutes deux s'appelaient Marie. Ensuite je fis acheter des étoffes pour lui faire une petite layette. Puis je donnai de l'argent au corrégidor pour payer longtemps la nourrice, lui donnant par écrit, et de ma main, tous les renseignements possibles pour me faire parvenir en France des nouvelles de cette enfant dont je voulais à l'avenir soigner le sort, puisque le hasard l'avait jetée dans mes bras. Il devait m'écrire quand elle aurait trois ans pour que j'eusse à la faire venir près de moi.
Lorsque tout fut réglé, je regardai le corrégidor et lui dis en souriant:
— Eh bien ! vous voyez que nous ne sommes pourtant pas si méchants, nousautres Français, car voilà une de vos compatriotes qui avait abandonné son enfant, et moi je lui ai peut-être sauvé la vie.
Le cori'égidor me regarda à son tour, mais avec une sévérité dure que rien ne semblait devoir désarmer. V y avait de la haine dans son regard. Enfin il me dit, toujours avec la même expression :
— Votre mari tue assez d'Espagnols pour que vous en sauviez un.
Et voilà tout le remerciement qu'il a jugé à propos de me faire. Eh bien, j'aime cette rudesse et cette franchise...
Un jour je reçus de Junot une lettre en réponse à celle où je lui écrivis le détail de cette aventure et où lui me parlait du siège de Ciudad-Rodrigo... Je la transcris en entier pour donner une idée de la manière dépenser des généraux français sur leur général en chef.
« San-Felices et Chico, le 28 juin 18i0.
« J'ai reçu ta lettre, ma chère Laure, et tu dois penser que j'ai reconnu mon amie dans la bonne action qu'elle a faite pour cette pauvre petite orpheline. Je pense qu'elle ne peut pas porter un nom qui lui convienne mieux que le tien. Il lui rappellera toujours à qui elle doit la vie, et par la suite l'existence.
« Je t'ai envoyé des lettres de France, je pense qu'il y en a qui te donnent des nouvelles de nos enfants. Écris-moi ce qu'ils font.
« Nous avons toujours ici beaucoup de chaleur, grande quantité de coups de canon et très peu de chose à manger. Les légumes surtout me manquent, ce qui m'est fort désagréable. Heureusement je puis avaler de la poussière autant que je veux, et déjà deux coups de soleil m'ont écorché les oreilles et une partie VIII. 7
de la figure. J'espère être un peu moins laid quand je te reverrai, mais la couleur n'y fera rien. Notre-Dame lie Lorette était, dit-on, noire comme le diable, et elle a lait beaucoup de passions. Ma Laure est brune, et elle est pourtant aussi jolie que les plus jolies blanches.
<r Les murs de Ciudad-Rodrigo tombent bien doucement. Nous avons des ennemis qui nous inquiètent bien doucement. Quand nous les attaquons, nous le faisons bien doucement. Nos soldats, par exemple, ne couchent pas bien doucement ; ei quant aux vivres, ils arrivent bien doucement. Je voudrais bien que l'ordonnateur ne vînt pas aussi doucement \ Quant à nous^, lorsque nous discutons, ce n'est pas toujours bien doucement. Pour moi tout me serait égal, ma Laure, si je pouvais être bien doucement auprès de toi..., et que le soir, après la fatigue du jour, je pusse me reposer bien doucement auprès de toi...
« Adieu, ma Laure, je t'embrasse mille fois et vais aller aux avant-postes des Anglais pour voir de près
leur figure.
Ton ami, etc.
On voit, d'après cette lettre, avec quelle sorte de mollesse agissait Masséna. L'ironie qui est dans les paroles de Junot l'indique assez. C'était avec raison qu'il n'était plus appelé que le vétéran de gloire de l'armée d'Halie. C'était le nom qui devait lui rester.
Enfin Ciudad-Rodrigo fut pris après un siège qui prit plus de temps que celui de Tarragonel... Cepen-
* M. Micbaud, ordonnateur du 8' corps.
' Le maréchal Nev, Mas?éna et Junou
dant à ce siège il y avait trois grands officiers de l'empire et une armée nombreuse. Quelques biographies disent que le maréchal Ney commandait ce siège. C'est vrai, si l'on considère que le maréchal Ney fut appelé au siège de Ciudad-Rodrigo pour le faire. Mais du moment où le général en chef de l'armée fut au camp, il commandait de fait et de droit, et les fautes commises ne peuvent tomber que sur lui pour le blâmequ'elles ont valu à nos armes.
Voici la lettre assez burlesque que Junot m'écrivit lorsque la ville fut en notre pouvoir. Ils étaient si charmés de n'être plus retenus dans ces plaines stériles, où bêtes et gens mouraient de faim, qu'ils prenaient de la joie pour revenir seulement à Salamanque. Junot s'était battu d'ailleurs, et pour lui c'était une sorte de fête ; il avait combattu les Anglais et les avait rossés, comme il me le disait en termes du métier. Mais le repos devait être court.
• li° XI de la correspondance d'Espagne.
« Ciudad-Rodrigo, le 11 juillet 1810.
« Troie est soumise. Mais les dieux ne permettent pas encore à Achille d'y faire venir son Iphigénie. Calchas prépare un sacrifice pour rendre le ciel favorable. Déjà nos chevaux sont prêts et, sur sa parole, ils se tournent vers Salamanque... Qu'avec transpuit je parcourrai les chemins de cette vieille Castille^ ! Je demanderai ma Laure à tout ce que je verrai, mais non pas à ces vilains déguenillés qui ne la connaissent
* Il se trompait, Ciudad-Rodrigo est royaume de Léon.
pas, car je veux pas qu'il y en ait un seulement qui la regarde. Leurs vilains yeux souilleraient de leurs regards sinistres les traits charmants de mon amie...
« Je crois donc, ma chère Laure, que je serai à Salamanque le 15 ou le 16 au plus tard; prépare-toi, parce que nous partons aussitôt pour Ledesma, où je vais avec mon corps d'armée. Ciudad-Hodrigo est encore plus maltraité que Saragosse. Cependant on y trouvera un logement pour toi, quand nous devrons marcher en avant.
« Bien leur a pris de se rendre. Une demi-heure plus tard ils étaient pris d'assaut sans pouvoir l'empêcher. La brèche pouvait se monter et descendre à cheval. Elle n'était pas défendue intérieurement, et la garnison n'est pas plus forte que celle d'Astorga.
« J'espère faire la route d'ici à Salamanque un peu lestement. Si en arrivant je suis un peu fatigué, un baiser de toi me remettra et tes soins achèveront de me remettre des fatigues et des privations que j'ai éprouvées depuis vingt jours.
« Adieu, ma Laure. Je t'embrasse un million de fois et t'aime de cœur. »
« Sois prête à partir, ma chère Laure, me dit-il dans une autre lettre ; nous allons à Ledesma, et je ne demeurerai à Salamanque que le temps nécessaire, pour t'attendre. »
Le marquis de la Scala était chez moi lorsque je reçus cette lettre. Je lui demandai ce que c'était que Ledesma.
— Un lieu épouvantable, me dit-il. Figurez-vous un rochei- en forme de pain de sucre au sommet duquel est bâtie une ville; mais une ville comme on
les construisait il y a trois cents ans en Espagne et même au delà, car on la croit arabe. Elle domine une plaine aride où il ne croît que des bruyères et des plantes sauvages... c'est un triste séjour.
Quand il sut que j'allais y demeurer, il se récria et me dit que j'avais tort, surtout dans ma position, de m'^venturer dans un semblable désert... Mais de- [)uis longtemps mon parti était arrêté et je répondis à Junot qu'il me trouverait prête à le suivre.
Ce qu'on me disait de Ledesma me fit quitter Salamanque avec regret, quelque triste que fût son habitation. Il y avait d'ailleurs des choses si remarquables à voir, que les notes que j'ai conservées de mon séjour à Salamanque sont peut-être plus intéressantes que celles de Burgos, et bien autrement importantes que tout ce qui regarde Valladolid. J'ai surtout regretté la belle place de Salamanque. Je crois n'avoir joui nulle part du jour et du soleil comme au milieu de cette belle enceinte, où la lumière jaillissait de toutes parts, et venait inonder de ses bienfaits des yeux fatigués de l'obscurité des rues étroites et malsaines de la ville de Salamanque. Ce n'est pas que sa situation soit mal choisie. Jadis, lorsque les environs étaient cultivés, je suis certaine que Salamanque était une des plus charmantes cités d'Espagne. Lorqu'on aperçoit de loin ses clochers se dessinant sur un horizon pur dans ses lignes, on trouve à cette ville, dans une plaine entourée par les méandres de la Tormès ^ une grande ressemblance avec Toui*s. Mais
* La Tormès. Ses bords sont peu agréables à Salamanque, ils le sont davantage pour un botaniste, parce qu'il offrent des plantes rares et tout à fait inconnues en France,
lOÎ MÉMOIRES
les belles cultures de France ne se retrouvent plus autour de Salamanque et le prestige disparait aussiioi que les regards s'abaissent vers la terre.
Tandis que le duc était à Ciudad-Rodrigo, il arriva une petite aventure dans notre intérieur qui peut donner une idée de la sûreté qui nous entourait à Salamanque, tandis que nous étions au milieu d'une armée de près de quatre-vingt mille Français.
On a entendu parler d'un homme très audacieux, très habile comme partisan, nommé don Julian Sanchez, qui donnait à lui seul plus d'occupation à nos troupes que l'armée espagnole régulière. Cet homme avait une troupe formidable pour un partisan et, se répandant dans la plaine, il y exerçait tout ce que des hommes comme lui et ses soldats pouvaient tenter et commettre sur des vainqueurs détestés. Mais bientôt les rapports devinrent inquiétants pour moi personnellement. En apprenant que l'un des généraux en chef avait sa femme avec lui, don Julian résolut de la prendre, surtout en apprenant que j'étais enceinte et jeune.
— Car, dit-il fort judicieusement à celui qui nouy rapporta le fait, son mari tiendra d'autant plus à elle.
Son but était donc de me prendre, de me préserver, par exemple, de toute insulte et puis, de la caverne, de la forêt, de je ne sais quel désert où il m'aurait conduite, d'écrire au duc d'Abrantès :
« J'ai pris votre femme. Vous êtes un des hommes que Napoléon aime le plus. Eh bien ! dites-lui qu'il me rende le duc de l'Infantado, ou le duc de San Carlos, et je vous rends votre femme saine et sauve, et surtout 8auve de la moindre offense. »
Et comme l'empereur était assez peu galant pour
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS lOS
ne pas s'arrêter à des considérations aussi frivoles que celles de la sûreté d'une femme qui, au fait, n'avait qu'à demeurer chez elle et ne pas courir dans les routes mal frayées du royaume de Léon, alors don Julian aurait demandé une rançon proportionnée au prix que mon mari pouvait attacher à ma personne. Voilà quel était son plan, et au fait il n'était pas mauvais.
Lorsque j'appris cette nouvelle, qui me donnait une inquiétude bien autrement directe que toutes celles que j'avais eues jusqu'à présent, je devins malheureuse. Je n'aurais pas fait attention à la chose par elle-même si j'eusse été dans mon état naturel, mais j'étais grosse et je devais sauver mon enfant.
Le résultat de cette belle nouvelle fut de m'empècher de me promener. Je n'allais plus que dans cette longue allée d'arbres qui borde la route, un peu raontueuse, qui, de la porte de Zamora, va jusqu'au poteau de justice \
Un jour, me trouvant fatiguée je rentrai de bonne heure et M. Magnien^ qui était avec moi dans ma calèche, demeura dans la promenade pour jouir des derniers moments d'une belle soirée du mois de juillet ; il regardait la campagne du haut de la colline, lorsque du sommet d'une autre colline, à gauche de la route, il vit descendre un homme monté sur un fort beau mulet. Cet homme était vêtu de brun, portait un chapeau retroussé, avec la plume rouge. Enfin,
* Ce poteau de justice est fait comme un petit colombier, seulement il n'est pas creux. Tout autour sont des crochets de fer auxquels étaient appendus les cada\res qu'on exécutait d'abord, puis qu'on exposait ainsi pour l'exemple. C'était hideux.
il était parfaitement semblable aux gueiillas de don Julian. Magnien regardait toujours la campagne de l'œil droit, tandis que son œil gauche suivait les mouvements de l'homme au mulet. Bientôt il fut suivi d'un second, puis d'un troisième, d'un quatrième. Enfin il en compta jusqu'à cinq, qui descendaient doucement la colline et venaient à lui. Magnien prit d'abord tout cela pour une vision, car le moyen de ponser qu'à la porte même de la ville don Julian aurait la témérité de se hasarder? Mais, comme il n'avait aucune des vertus qui auraient pu faire un second Daniel, Magnien pensa très modestement que l'événement était fort naturel et que c'étaient bien vraiment des guérillas qu'il voyait devant lui. Alors, il se repentit, un peu trop tard, de ne pas l'avoir jugé ainsi d'abord. Mais, comme il est toujours temps de chercher à sauver sa vie, il y procéda à l'instant. Il se mit à descendre la colline et à revenir vers la ville, en doublant le pas, puis un peu plus vite, ensuite beaucoup plus vite. Mais les mulets, dont problablement c'était alors la volonté de marcher, doublèrent aussi leurs enjambées sous le coup de talon de leui'S maîtres, et Magnien allait être atteint avant d'être en vue de la sentinelle de la porte de Zamora, lorsqu'il s'imagina, fort heureusement pour lui, de courir, en passant alternativement entre chaque arbre, ce qui empêchait l'homme au mulet de le joindre. Il ne craignait pas un coup de carabine, parce que le bruit aurait fait sortir le poste, et les guérillas ne voulaient pas s'y exposer. Enfin, Magnien aperçut la porte de Zamora, puis le factionnaire. Il se jeta dans ses bras avec un abandon de tendresse tout à fait touchant, ce qui prouve, quoi
qu'il en ait pu dire, qu'il avait eu fort grand'peur. Deux soldats du train, qui se promenaient dans la campagne, furent moins heureux que lui. L'un fut pris et emmené par les Espagnols, l'autre, percé d'un coup de lance, fut porté le même soir à l'hôpital, où il mourut deux jours après.
Nous apprîmes plus tard que don Julian, qui avait plus d'espions dans la ville que nous n'avions d'habitants pour nous, avait été prévenu de ma sortie. Comme je me promenais toujours pendant une heure au moins, il avait cru avoir le temps d'arriver, et ce n'était qu'à l'état de souffrance que j'avais éprouvé que je devais de ne pas être tombée dans ses mains. Cette aventure me rendit longtemps craintive.
L'empereur avait pensé qu'en donnant à l'armée de Portugal une portion des troupes et des officiers portugais, que Junot lui avait au contraire envoyés pour ôter au pays des éléments de révolte, il faisait une chose de saine et de haute politique. En conséquence, nous avions vu arriver à Salamanque une foule d'officiers portugais, qui, du reste, prouvèrent, en grande partie, que l'empereur avait eu raison de se fier à leur parole, mais dont plusieurs firent beaucoup de mal en passant à leurs compatriotes, ce qui devait arriver, et dont le reste fut d'un faible secours, parce qu'on ne pouvait pas exiger que des Portugais tirassent sur des Portugais. Parmi eux étaient plusieurs de mes amis, et je fus heureuse de penser plus tard que ce fut parmi eux aussi que se trouvèrent les plus braves et les plus distingues par le courage et par l'honneur, comme le comte Sabugal et le marquis lie Valença.
Le général commandant les troupes portugaises
était le marquis d'Alorna, dont j'ai rapporté une lettre contenant une prophétie sur l'empereur. Le marquis d'Alorna était un homme fort spirituel et qui avait même cet esprit de la cour de France lorsqu'elléétait spirituelle. Il parlait bien français, et puis il était d'une originalité remarquable. Il était en même temps et de bonne foi, libéral dans ses sentiments et fanatique dans ses opinions. Aussi grand seigneur qu'on puisse l'être par sa naissance, il était simple et sans aucune feinte. Il avait de la bonté, vous parlait de l'état misérable du peuple portugais, de ses projets d'amélioration pour le rendre heureux. Et puis, la minute d'après, il racontait que la veille il avait parlé à la sainte Vierge. Et cela, sans folie, sans aucune monomanie. Il était bien amusant. Je l'aimais beaucoup. Il était au siège de Ciudad-Rodrigo ; Junot le voyait intimement.
Ce fut à cette époque que je reçus de Paris des lettres qui me racontaient l'effroyable malheur du bal du prince de Schwartzenberg... Je reçus plus de vingt relations différentes de cet événement affreux, dont le souvenir sera lui seul un éternel malheur!... J'ai conservé une partie de ces relations, ainsi que mon journal d'Espagne fait au moment même où je reçus cette nouvelle, etje puis donner les diverses versions que chacun donnait alors sur un accident où les uns voulaient voir un augure funeste, les autres une conspiration, et qui n'était qu'un horrible malheur produit par une cause tout ordinaire, ainsi que cela arrive presque toujours.
Ce fut un dimanche (l" juillet) qu'eut lieu ce désastre vraiment d'un sinistre augure. On sait que les appartements n'étant pas assez grands pour contenir
la foule immense des personnes invitées, l'ambassadeur avait fait construire une salle en planches dans le beau jardin de l'ancien hôtel Montesson qu'il occupait alors et qui est situé rue de Provence. En relisant la description que chacun s'accordait à faire de ce lieu magique, on croit lire un conte oriental et fantastique.
Tous les souvenirs éveillés pâlissaient devant ce palais de fées. C'étaient des fleurs par corbeilles, des fleurs à payai' un palais \ des parfums enivrants, des lumières d'opale et de rubis, des sons surhumains. Et puis ces femmes presque toutes jeunes, presque toutes belles, mises avec ce luxe élégant que je ne connais qu'aux Françaises et qui dans cette soirée semblait encore plus ravissant. Et puis il y avait comme de la magie dans ce palais improvisé, dont les murs de sapin étaient recouverts par de riches tentures, des brocarts d'or et d'argent, des draperies, des gazes étincelantes rattachées par des nœuds de fleurs, et tout cela éclairé par des milliers de girandoles dont le cristal renvoyait tous les feux du prisme.
« Quant à moi, j'étais comme un fou, m'écrivait un vieil ami, bien que je ne danse plus et que toutes les joies de ce monde ne me touchent plus guère. »
« J'ai été longtemps sans t' écrire, disait à Junot une lettre d'ami plus confidentielle, mais j'ai été si malheureux de ce que j'ai vu, moi soldat, moi accou-
* Il y a peu de temps qu'un homme fort spirituel, mais n'ayant rien de cette excessive sensibilité qui fait venir les pleurs, en lisant cette pièce de vars de Victor Hugo, intitulée ies Fantômes, fondit en larmes et ne put continuer. Cela est arrivé chez moi à M. d'Ar...y.
iOe MÉMOIRES
tumé à voir tomber les hommes devant moi, que je n'ai pu. vraiment de longtemps donner d'attention suivie à une chose quelconque... Mon cher Junot, c'est après avoir vu l'empereur dans celte soirée, qu il faut l'aimer bien plus qu'on ne l'aimait encore. Jamais il n'avait été plus gai, plus heureux. 11 excitait tuut le monde à danser... Il accueillait toutes les ilemandes. C'est au point que même des ennemis bien reconnus obtinrent des faveurs que nos femmes et nous demanderions en vain\ Enfin pendant les deux heures qui s'écoulèrent avant que le malheur éclatât, il fut joyeux, content!
« Tu auras vu dans les journaux comment cela arriva. La chose est naturelle, sans doute. Si on pouvait en douter, il y aurait de quoi mettre à son tour le feu dans toute l'Europe. Dumanoir et Trupbrillant se sont fort bien conduits. ».
Quant à l'impéranice, sa conduite en effet fut admirable. Au moment où le feu prit, l'empereur faisait le tour du cercle de femmes qui étaient dans cette malheureuse salle, qui n'avait pour issue qu'une immense porte sur le jardin en face le trône, placé contre la porte des appartements et la galerie en planches, qui joignait, pour ainsi dire, la salle à la maison. C'est dans l'angle de cette p«tite galerie, tout à fait au coin, que prit le feu. On dansait une anglaise, et c'était la première du bal. On a beaucoup dit qu'on avait perdu la tète et qu'on aurait dû se jeter dans les appartements. Mais après avoir vu le plan détaillé de l'appartement et du local que me dessinait encore dernièrement une femme de mes
i Je n'ai jamais pu comprendre cette phr^aa,
amies, je ne trouve pas cela du tout. On aurait au contraire perdu la tête, en allant vers le feu, puisqu'il venait de la maison, ou du moins en apparence. Au moment où le feu éclata, l'impératrice faisait aussi le tour des femmes de son côté. Elle fut s'asseoir sur le trône, et là attendit l'empereur. C'est du sangfroid... peut-être du courage même! Mon Dieu! si elle avait pu en avoir seulement la moitié moins, le 28 mars 1814!
Quant à l'empereur, il fut là ce qu'il fut tant de fois dans sa vie. Il fut sublime. Il emmena l'impératrice dans la première voiture qu'il trouva dans la cour, la conduisit jusque sur la place Louis XV, puis revint à riiôtel de l'ambassade donnant des ordres, s'occupant des blessés, ayant pour tout ce monde effrayé, surtout de douces paroles et des mots rassurants, activant les secours malheureusement tardifs. Quand on songe que les pompiers n'étaient pas là !
Ce fut à grand'peine que Regnault de Saint-Jeand'Angely, dont l'hôtel était en face de celui de l'ambassadeur d'Autriche, put les avoir dans sa propre cour, et encore n'y étaient-ils pas à six heures du soir le jour de la fête !
Un des premiers magistrats de Paris, et chargé à cette époque de veiller sur Paris, me disait, il y a peu de jours, en me parlant de cette malheureuse fête, que le prince de Schwartzenberg avait voulu trop viser à l'économie et s'était servi d'un décorateur qui lui avait donné de vieilles choses pour sa fête. Je ne crois pas que ce soit une raison de malheur, si ce n'est pour le prince, qui certes pouvait faire pour cette occasion, la plus belle de sa vie de diplomate et de général tout ensemble, ce qu'il aurait
tait à Vienne ou bien à Pétersbourj?. le n'admets donc ceLie raison que comme grief contre le bon goût du prince. Et puis cela ne s'accorde pas avec toutes les relations que j'ai eues, si ce n'est.cependant la lettre d'une femme très spirituelle de mes amies qui me dit :
« Ne vous laissez pas berner par toutes leurs visions de palais de fées. Ce n'étaient que des oripeaux. On aurait pu croire vraiment qu'en les mettant le maître avait dit :
« — Ce n'est bon que pour le feu... »
Les Autrichiens parlaient hautement, le lendemain, de l'admiration que leur avait inspiré l'empereur, par sa noble confiance en revenant au milieu de la nuit dans le lieu d'un si étonnant désastre et n'ayant pas d'autre entourage que toute l'ambassade de Vienne. Il y demeura jusqu'à trois heures et demie du matin, pour veiller, comme le dernier magistrat de Paris, aux besoins que réclamait tout ce qui était là — car ces femmes semblaient un troupeau de biches effarouchées. Mon Dieu, quelle étrange nuit! Et quel est donc ce langage dinfortune qui sert d'épithalame ! Et les roses de pette adorable princesse de Schwartzenberg, dévorées par le feu, étant encore toutes fraîches.
On dit que c'était un spectacle si lugubre, que les cœurs les plus indilïcrents en étaient brisés. Lorsque le lendemain de la fête on revint dans cette même maison, où les tentures de deuil étaient attachées aux murs avec les guirlandes de fleurs de la veille, encore fraîches, encore odorantes! Et la victime, pauvre mère ! pauvre femme ! Elle mourut en entrant dans cette fournaise, que cinq minutes
avaient transformée en une salle de fête de Lucifer. Elle y cherchait son enfant qui était sauvé. Un lustre lui tomba sur la tète et lui fendit le crâne ! Elle tomba dans un trou fait au plancher par le feu, et ce fut ce qui lui conserva une partie du bras et du sein. Mais tout le reste était méconnaissable, calciné en charbon ! On ne la reconnut qu'à une petite chaîne d'or à laquelle étaient suspendus plusieurs petits cœurs en pierres précieuses formant un mot, comme cela se faisait alors. Elle était une des plus charmantes femmes que l'on puisse voir, si aimable, si gracieuse, si jolie ! Ce fut un holocauste bien précieux que Dieu demanda à la famille Schwartzenberg...
Une chose pénible à dire, c'est que la conduite des hommes fut indigne dans cette nuit désastreuse. Ce fut au point qu'on en vit prendre des femmes par le bras et les repousser dans la salle embrasée pour passer plus vite et surtout plus sûrement. Il y en eut pourtant quelques-uns, mais quelques-uns! Leurs noms sont trop honorables pour ne pas les citer. C'est le général Hulot, qui avec son seul bras sauva plus de victimes que vingt autres avec leurs deux mains. C'e^t le général Edouart Colbert, c'est M. Emmanuel Dupaty, c'est M. Tettenborn, qui n'était pas seulement, comme on le voit un mangeur de cœurs, mais qui les sauvait très bien, sauf à les croquer après. Il y a bien encore quelques hommes parmi lesquels je dois placer en tète M. de Rambuteau, qui se conduisit admirablement. Quant aux autres, je ne les nommerai pas. Cela laissera la masse dans le vague et leur amour-propre se sauvera par l'espoir d'être soupçonné d'une bonne action.
Le prince Eugène eut le bonheur d'apercevoir une
Ht MEMOIRES
petite porte dérobée qui avait été pratiquée derrièrf; le trône pour faciliier le service des rafraîchissements et venir de l'intérieur de la maison. Le vice-roi l'avait vue lorsqu'on avait apporté des glaces. -Ce fut par là qu'il eut le bonheur de sortir et de sauver la vice-reine.
Le supplice le plus horrible fut enduré par la malheureuse princesse de la Leyen, nièce du prince primat. Elle aussi, ayant vu sa fille dansant l'anglaise, voulut aller la reprendre et se précipita dans l'enfer brûlant, qui aurait repoussé tout autre qu'une mère. Sa fille était sauvée ! Son père et elle, ne voyant pas la princesse, crurent qu'elle était retournée à Passy, où ils demeuraient. Mais la maison était déserte. Alors le prince et sa fille entrevirent un affreux malheur! Le père rassura sa fille. 11 quitta son habit brodé, ses décorations et partit pour Paris, pour y faire des recherches.
Pendant ce temps, un officier étranger, — un Suédois, je crois, — avait trouvé parmi les décombres un fantôme, un débris de femme, mais vivant, souffrant et poussant des plaintes inarticulées. Ce spectre était noir et presque en charbon. Son diadème de pierreries avait subi une telle action sous le feu, que l'argent de la monture des diamants avait coulé et s'était incrusté dans les os du crâne! L'officier suédois, en entendant sortir des gémissements de cette masse informe, voulut, s'il était possible, tenter de 11 sauver. Il la porta chez un épicier voisin de l'hôtel do l'ambassadeur ^ Là, on essaya d'interroger le spectre
* Cet horame se conduisit admirableraenl dans celle soirée désastreuse. Son souvenir doil être gardé corarae celui d'un homme de bien. Voilà le vrai Samaritain.
DE LA DUCHESSE T'ABRANTES !lb'
souffrant. Mais longtemps ses paroles furent indistinctes. Enfin on entendit le mot de Passy. Alors, l'officier suédois, voulant accomplir son œuvre charitable, prit une voiture et, montant avec son malheureux fardeau, il s'en fut à Passy demandant à chaque maison un peu remarquable, si l'on était inquiet de quelqu'un... Ce fut ainsi qu'il atteignit k demeure de la princesse de la Leyen. Ce ne sont pas des mots qui peuvent rendre l'effet terrible d'un pareil moment ! Déjà depuis quelque temps le cadavre encore vivant, voyant que son dernier soupir s'exhalerait sur le cœur de ceux qu'elle aimait, remerciait comme elle le pouvait l'homme pieux qui avait pitié des mourants. Ses doigts calcinés essayaient de serrer sa main, tandis que de ses yeux, dont les paupières étaient brûlées, coulaient encore quelques larmes sur ses joues, que le feu avait entièrement corrodées.
La malheureuse femme vécut encore vingt-quatre heures et mourut le lendemain dans un bain d'opium, où elle avait été mise pour adoucir ses souffrances.
Une femme de mes amies, qui avait assisté à cette scène dramatiquement tragique, me racontait dernièrement encore qu'un spectacle vraiment unique était celui qu'offrait la demeure du prince de Schwartzenberg [tendant toute cette nuit. Les cris d'effroi, les cris de douleur, les cris i7iiUiles se croisaient, se répandaient et formaient une harmonie infernale, tandis que des femmes couvertes de diamants et de tleurs couraient ça et là comme étant attaquées de folie et nt; pouvant surmonter une terreur qui les privait de leur raison. L'une d'elles fut trouvée sur le chaperon du mur à l'extrémité du jardin, à cheval sur ce mur via. s
et ne pouvant dire comment elle y était grimpée, et ne voulant d'abord pas en descendre. Un autre effet de la pt'ur fut celui-ci. Il a eu lieu sur une personne que je connais et qui me l'a raconté elle,- même. C'est M""" la baronne de Bre..., dame pour accompagner Madame mère.
M"' de Bre..., quoiqu'elle ne dansât plus, n'en allait pas moins au bal, et était à celui de M. le prince de Schwartzenberg. Au moment où le feu éclata, elle ne se leva pas assez vite, voulut ensuite sortir et, se trouvant pressée par la foule, elle tomba et fut quelque temps foulée aux pieds. L'amour de la conservation est si puissant qu'elle fit des efforts surhumains pour échapper à ce double danger qui l'accablait. Elle se traîna, comme elle put, jusqu'à une banquette pour s'y mettre à l'abri des piétinements terribles qui la broyaient. Mais avant qu'elle ne l'eût atteinte, le plancher manqua sous elle, et elle tomba dans un trou obscur et frais, dans lequel elle se crut d'abord en paradis après la chaleur infernale qu'elle éprouvait à l'heure même. Cependant une sorte d'instinct lui disait que sa retraite actuelle n'était sûre que momentanément. Le bruit assourdissant qu'elle entendait au-dessus de sa tête avait quelque chose d'horrible. Elle se traîna sur ses genoux et sur ses mains, rencontrant parfois des obstacles qui lui écorchaient les bras et déchiraient ses vêtements. Enfin elle revit, non pas le jour, mais cette lueur sinistre de l'incendie qui éclairait, comme une torche funéraire, tous ces débris d'une fête royale. Elle ét^it dans le jardin. Le lieu où elle était tombée était, à ce qu'il paraît, un bassin qui était heureusement à sec. M""* de Bre... fut sauvée, mais elle porta longtemps les terribles
DE LA DUCHEHSÉ D'ABRANTÈS IIP
marques de cette soirée, sur les bras et sur les épaules, dont les cicatrices douloureuses lui rappelèrent encore, après bien des mois, là fête de l'ambassadeur d'Autriche ^ .
' Je suis en général si peu offensante dans mes Mémoires, que je suis sans pitié ensuite pour les gens qui viennent nie cliercher, moi, pauvre personne, pour me dire des choses déplaisantes Sans aucun fondement. Je voulais répondre à M""* de Bre... dans le volume précédent, ntiâis je n'avais pas de place, et j'ai remis celle réponse à celui-ci.
Je reçus un jour une lettre inconcevable, et, en vérité, si mon nom n'avait pas été sur l'adresse je ne l'aurais pas crue pour moi. Cette lettre était de M"« de Bre... Comme la lettre est fort curieuse, j'avais bion bonne envie de l'insérer tout entière, mais la place me manque. M™® de Bre... me dit dans celle lettre que mon imayination brillante m'a entraînée jusqu'à m'occuper de M. de Bre... qui, né en 1753 — autant que je puis me rappeler — se porte fort bien, avantage qu'il doit à une vie exemplaire, à de bonnes mœurs et un bon estomac; lequel dernier avantage lui procure aussi de belles dents et une haleine pure. Entin, par post-scriptum, M""» de Bre... me dit que jamais M. de Bre... n'a dîné chez moi et qu'il ne connaît pas M""® Murât.
S'il faut dire la vérité, lorsque je lus celte lettre, ce fut pour moi un logogriphe, une énigme, tout ce qu'il y a de plus sphinx au monde. Entin, à force de chercher, je trouvai qu'ayant parlé de M™« de Bre... dans le VP volume de mes Mémoires (page 14), j'en avais parlé pour en faire un portrait même un peu idéai en bien. Quant à son mari, que je n'ai jamais vu, j'en avais d'autant moins parlé que je le croyais mort depuis au moins quarante ans, car jamais elle n'en parlait elle-même. Et lorsque je voulus remonter à la cause qui lui avait fait écrire cette drôle de lettre, je la trouvai dans la plus comique des erreurs. M"" de Bre,. , comme beaucoup de gens qui n'aiment pas la lecture, se sera fait rendre compte des livres nouveaux q\ii paraissent. Mes Mémoires auront eu ce sort. Et comme la personne chargée de celle besogne aura aussi chargé une autre de la faire, il s'en est suivi qu'au lieu de M. de Flou... dont je parle à la page et dans le vQlume cités par M*"* de Bre..., le
Junot fut affecté, comme tous les amis de l'empereur, d'un semblable événement. On se rappelait, avec une terreur presque mystérieuse, les noces de Louis XVI et de Marie-Antoinette. On avait une crainte intérieure que personne n'osait se communiquer, et cependant on aurait voulu être rassuré. Je ne fus pas moi-même à l'abri de l'impression produite. Quant à l'empereur, ce qui assiégea longtemps son esprit, après cette funeste nuit, a été peu connu. J'en parlerai plus tard en son lieu.
Nous partîmes de Salamanque pour Ledesma par un temps superbe, mais une chaleur comme jamais je n'en avais éprouvé. La route passe quelque temps au travers des bois. Mais ces bois n'ont aucune fraîcheur et rien ne rappelle le bocage, dans ces troncs tortueux et ce pâle feuillage au revers noirâtre qui attriste l'œil bien loin de le réjouir. Parfois nous trouvions le beau pin pyramidal, le pin parasol d'I-
rendour de compte aura vu M. de Bre..., lequel a encore toutes ses dents, avec l'haleine pure, et ne dine pas en ville, ce qui n'i;st pas l'affaire de M. de Fleu... qui n'avait plus que quatre ou cinq chicots qui sentaient très mauvais, fort mauvais môme, cl dînait souvent en ville... Cette lettre de M™* de Bre... m'a forlemen' blessée. Elle est écrite pour me faire une réclamation (pli devenait de la dernière absurdité, puisqu'il n'est non plus question de son mari dans mes Mémoires que s'il n'existait pas, t!i dans le fait c'est bien la môme chose pour moi, car il m'est aussi inconnu qu'un habitant des îles Sandwich. Et en vérité, si la matière me manquait — ce qu'à Dieu ne plaise — j'aurais d'autres sujets à traiter qu'un vieillard que je ne connais pas, quoiqu'il ait toutes ses dents et ne sente pas mauvais. Je n'ai pas môme répondu à M'°^ de Bre... Mes Mémoires som asse? connus pour que quelqu'un se soit chargé de lui dire qu'à la page et au volume indiqués il n'y fut jamais queslioD de soq mari, non plus que daas tout l'ouvrage.
talie, mais rarement, et plus rarement encore, nous rencontrions le cyprès de Portugal. Nous approchions de la chaîne de Gâta, et le pays devenait chaque jour plus désert et plus aride...
Pour donner une idée de la vie que j'ai menée pendant deux mois à Ledesma, il me faudrait la peindre en entier, et ce serait rendre un mauvais service à ceux qui me liraient. Je leur dirai seulement que Ledesma est un gros bourg ayant encore un reste de fortifications mauresques et même romaines, n'offrant aucune ressource pour la vie sociale. J'habitais la meilleure maison du lieu, et cette maison ne serait pas bonne en France pour faire une habitation de jardinier dans le château un peu remarquable d'une de nos provinces. Je ne parle pas même des environs de Paris. J'étais souffrante de ma grossesse et cette souffrance prenait un caractère alarmant en raison de la maladie qui avait frappé le corps d'armée du duc^. Les malheureux mouraient presque tous de l'affreuse maladie nommée la nostalgie ; rien ne pouvait les sauver. Ils expiraient en tournant l'œil vers la France, et demandant la patrie et le toit paternel.
Souvent j'éprouvais aussi de ces mouvements impérieux qui me portaient à pleurer avec sanglots. Le médecin qui me soignait alors me dit que j'avais dû ma conservation à mon état de grossesse, qu'il avait combattu puissamment la maladie du pays. J'avais la nostalgie, mais mon enfant neutralisait le mal. La nature est si admirable! Ce n'est pas elle qui crée pour détruire.
* C'était une nostalgie profonde et terrible, surtout dans le désert où nous étions et environnés de périls.
Mon séjour à Ledesma fut marqué par une seule circonstance assez remarquable dans mes souvenirs. Quoique nous fussions mal, nous avions avec noua un luxe que rien ne pouvait ternir, c'était notre armée. Le jour de ma fête approchait, Junot voulut la célébrer militairement. Nous n'avions jamais vu de combat de taureaux, parce que lors de notre premier voyage en Espagne ils étaient défendus. Junot fut voir un cirque assez beau dans la place même de Ledesma et, l'ayant trouvé convenable, il prit ses mesures pour qu'il y eût, le 10 août, jour de saint Laurent, un combat de taureaux assez beau pour que la relation pût en être faite. C'était une chose fort chère, non seulement pour se procurer les hommes, mais pour avoir les animaux, quoique nous fussions alors dans la contrée oîi Madrid se fournissait jadis de taureaux pour les combats de ses plus belles fêtes. Enfin le corrégidor nous dit que, près de Ledesma était un homme qui maintenant était retiré, mais qui avait été d'abord un adjoint du fameux PepivHillo', et qui de son temps même était appelé seeunda spada de Espana. Le corrégidor se faisait fort de le faire venir à Ledesma. La chose fut arrangée, et le combat eut lieu, mais en règle, et comme un des anciens combats. Seulement on ne mit à mort que trois ou quatre taureaux. J'avoue qu'il y en eut assez pour moi. C'est un spectacle sans doute curieux, mais révoltarit j.^>ur une femme, quoi qu'on en puisse dire, car il est odieux de voir autour de soi la terre trempée de sang et souillée de vestiges de cannibales.
1 Josef Dolgado {vulgo Hillo)... C'est celui que bous oonoals- *ons sous le nom de Pepillo
Cet homme, rival de Josef Delgado {vulgo Hillo, comme ils disent en Espagne), était fort bien vêtu et raisonnait de son art en artiste consommé. J'ai vu peu d'exemples de cette vanité. Talma était auprès de lui le plus modeste des hommes. Junot le fit venir avant le combat, pour l'entendre raisonner sur la Tauromaquia o VArle de Torrear, comme dit le fameux Hillo... La secnnda spada d'Espagne nous raconta une foule de faits très curieux s'ils sont tous vrais. Mais il fit devant nous d'assez bonne besogne pour se faire croire. J'entendais alors assez bien l'espagnol pour le comprendre, si ce n'est pour les termes techniques de son art, qu'on me traduisait. Il parla savamment et avec respect de Josef Delgado {vulgo Hillo), qu'il mettait au-dessus de Romero, et j'ai pourtant entendu dire le contraire... Mais Pepe-Hillo était son maître, et la prévention était permise. Il demanda au duc s'il voulait voir de toutes les sortes de morts, parce qu'il serait bien aise de montrer son savoir faire à un personnage aussi éminent.
— Mon art a des préceptes, ajouta-t-il, ainsi que des règles que l'on doit observer, quand on se trouve en face d'un taureau, parce qu'il faut savoir à qui l'on a affaire.
On aurait dit qu'il parlait d'un adversaire et d'un duel. Mais, au fait, le taureau est pour cet homme un rival, et le duel est souvent à mort mutuellement. Pour nous autres Français, en voyant un combat de taureaux, nous ne voyons que l'animal frappé par le matador, et portant après lui une vingtaine de banderillas. Mais vraiment, il y a bien autre chose ! D'abord les espèces de taureaux sont très nombreuses et lii^ hommes habiles en établissent d'abord la dilTé-
rence avant de commencer le combat. Ainsi, par exemple, si le toro es franco, boiiante\ alors l'homme le combattra à la suer te de la veronica, c'est-à-dire que le dieslro'^ se posera en face du toro; avec le toro que se cine, c'est-à-dire ceux qui se précipitent dons l'objet qu'ils ont en regard, ils combattent de la façon qui s'appelle : harlar los toros de capa. Le matador agite la capa — qui est presque toujours rouge — et au moment où le taureau se précipite sur lui, il abandonne le voile rouge, dont le taureau demeure les cornes embarrassées : ils appellent alors cette capa: el engano^.
Il y a aussi une espèce de taureau qu'ils appellent t07'0 de sentido. C'est, avec le respect que je dois aux taureaux, le fou de l'espèce. C'est celui qui va à droite et à gauche sans se fixer à rien. Il se combat difficilement, parce que le grand art de l'homme qui combat est de deviner le taureau. Et comment voir dans son regard où il veut aller, quand lui-même n'en sait rien? Il faut donc, ainsi que le disait secunda spada, malicia y sagacidad por matar el toro de sentido. Vient ensuite el toro temeroso, c'est-à-dire celui qui se dérangera toujours de son but avant d'y arriver. Puis el toro brabucon, c'est-à-dire poltron, parlant sauf respect, et le revoîtoso, etc., car si l'on voulait tout dire, on n'en finirait pas. Il y a également plucieurs sortes de combattre même le même taureau suer te de recorte, suer te a la navarra, suer te de espaldas, suerte de la torero.
1 0 senciUo.
' M(^mo cliosc que torero.
3 On uppellf aus^i ,;ii(/ano, el capotiUo et la muleta. Elengano Cil en gànôral loul ce qui attire et trompe l'animal.
Una de las suertes de rnayor destreza en el arte de torrear, es sin duda la deponer handerillas ^ . On connaît la banderilla. C'est une petite flèche ayant au bout un crochet de fer très aigu, ce qui, dans l'origine, lui avait fait donner le nom de harpon. L'adresse du torero, ou bien du sequiente, est de placer le plus de ces flèches, banderiUas, sur le taureau. J'en ai vu jusqu'à vingt-cinq et même trente après le pauvre animal. Plus il fait de mouvements et plus la banderilla lui entre dans la chair. Il court, furieux, couvert de sang. Et souvent il y a de l'artifice dans la banderilla. Oh ! alors ce sont les grandes joies. Ils ont aussi la lanzada a pie. Cette façon est très curieuse. Le matador se met un genou en terre, en face du taureau, et il tient une longue lance faite d'un bois blanc qui rompt à la moindre résistance. Il attend de cette sorte que l'animal se précipite sur la lance, qu'il a soin de diriger de façon que le taureau se la plante entre les deux yeux. Cette manière est sans doute dangereuse, mais je crois qu'il n'en est aucune de plus périlleuse que de poser les handerillas, en raison des terribles derrotes que donne le toro', qui souvent attrapent les chullos comme les toreros.
Je pourrais remplir bien des pages si je voulais décrire les différentes façons de combattre, de tour mériter, de tuer le taureau. Mais je me borne à ra-
' Une des façons les plus adroites dans l'art de la tauromachie* est sans aucun doute celle de poser les banderillas.
2 On appelle ainsi les coups de cornes que donne le taureau pour se débarrasser des banderillas.
* En espagnol laaruma'juia.
iH MÉMOIHES
conter ce qui est peu connu en France. On parle beaucoup du combat de taureaux et l'on ne dit pas comment on combat, si ce n'est qu'on représente un bel Andalous arrivant dans l'arène et tuant le taureau après quelques évolutions. J'ai donc dit ce qui l'est trop peu. .Te pourrais encore parler delà façon navarraise de mancornar eltoro, et puis dépeindre /a suerte avuela-piès, la estocada fameuse, avuela-piès, dont l'auteur fut le célèbre Joaquin Rodriguez- (vulgo Castillares). C'est la plus majestueuse, comme ils le disent et, à vrai dire, c'est une belle chose que de voir un homme affronter seul un animal furieux comme l'est le taureau dans ce moment, le frapper de son épée avec autant de calme que s'il eût été à l'abri de tout péril.
Les piceadores courent beaucoup moins de dangers. Ils sont à cheval, ensuite ils porieni des cuissarts, si je puis appeler ainsi ce qui couvre la partie inférieure de leur corps jusqu'à leurs pieds, et qui est parfaitement rembourré de coton. C'est en général le cheval qui est le plus en péril. Aussi, dans las fîestas réaleSy comme on en donnait au temps de Charles II, périssait-il quelquefois vingt chevaux dans une seule journée. Ces fêtes, qui se donnaient alors sur la plaza Mayor à Madrid, étaient vraiment des fêtes royales. Tout le corps diplomatique y venait en cérémonie faire le tour de la place dans des équipages magnifiques. Puis l'alguazil mayor venait prendre possession du terrain. Tous ceux qui devaient combattre, piceadores, toreros, matadores, cliullos, siguentes, faisaient après lui le tour de la place qui devenait arène. Et puis venait le roi. 11 se plaçait à son balcon royal et, dès qu'il était venu, des hommes à sa livrée lai-
saient le tour <les balcons etdistribuaient aux femmes richement narées qui y étaient assises, de la part de ;Sa Majesté, des corbeilles oij étaient des gants parfu- •^aés, des éventails, des essences, des pastilles d'ambre et une foule de choses, parmi lesquelles je vois avec étonnement, je crois que c'est dans 3/°* de Villars, distribuer des bas de soie. Ensuite, pendant la fête, on donnait des eaux glacées, des confitures, des œufs sous toutes les formes, surtouten cheveux d'ange. Le marquis de Louville, avec son esprit satirique, n'oublie pas, toutes les fois qu'il écrit à M. de Beauvilliers, de. lui dire : « Ne vous inquiétez donc pas des dames du palais ! On leur donnera double ration d'œufs filés, et tout sera dit. »
Pourquoi donc y a-t-il un charme si puissant à rentrer dans le passé de cette Espagne, si belle de ses souvenirs étrangers à nos coutumes ? Serait-ce cela? Je le crois. Labruyère a dit avec raison: « Deux choses séduisent également V homme, V habitude et la, nouveauté... »
Retournons dans notre présent. Hélas ! ce présent est aussi bien loin de nous ! Et pourtant nous y avons assisté comme acteurs... Ces jours ont été les nôtres, sa vie est encore notre vie, et pourtant...
Le jour de combat de taureaux, donc, à Ledesma, ce matador, ce torero, rival de Pepe-Hillo, était magnifiquement vêtu du costume andalous, que portent, au reste, tous ceux qui combattent le taureau, soit qu'ils soient piccadores, torreros, matadors, chullos même. Ils ont tous le costume qu'on voit ici dans le Barbier de Séville à Figaro, avec cette différence que les ornements des manches et de la veste sont en or fin, et quelquefois en pierreries: Pepe-Hillo, par
exemple, les avait sûrement en aussi précieuse matière. La secunda spada, comme il se faisait appeler, était coiffé du rézédilla et portait un long manteau qu'il mettait et ôtait avec une bonne grâce qui m'a donné l'idée de ce que c'était que le manteau espagnol. Ceux qui comoattirent à cheval avaient aussi la veste andalouse, mais leurs jambes et leurs cuisses étaient Couvertes d'une peau de daim rembourrée, ce qui est défectueux à l'œil, et leur donne de la disgrâce. Les plus lestes de la troupe, ce sont ceux qui mettent au taureau les banderillas, avec des papiers de couleur, et de l'artifice pour exciter sa colère. Ils sont d'une légèreté et d'une souplesse admirables. Ils s'élancent sur le taureau avec la rapidité de l'éclair et lui appliquent deux flèches crochues avec de longs fers qui entrent dans la chair de ce malheureux animal et le rendent furieux. C'est peut-être une des choses les plus pénibles de la fête, que cette cruauté froide qui veut stimuler le courage de la victime pour la rendre plus digne du sacrifice.
Secunda spada tua trois taureaux de suite sans avoir besoin de leur donner un second coup. La manière dont il s'acquittait de son office est tout à fait curieuse.
Lorsque le taureau fut au plus haut degré de fureur, alors le matador fit un signe et s'avança majestueusement dans la lice, tenant d'une main sa muleta ^ et de l'autre son épée. Le taureau demeura alors silen-
•La différence de la capa à la muleta, c'est que la première est UQ manteau, une capa enfin, et l'autre eet un petit drapeau rouge qui lient à un bâton autour duquel il est n i.l.'. Los habiles mettent beaucoup de gràre à faire jouer la mulela.
deux et observateur, comme cet animal l'est toujours lorsqu'un nouvel adversaire vient à lui. Le maïador s'avança de quelques pas en agitant son drapeau rouge et le taureau mugit sourdement, mais sans remuer. Alors le matador fît un mouvement du bras. Aussitôt le taureau partit en poussant un mugissement terrible et, en courant autour de l'arène, il faisait voler la terre et les pierres sous ses pieds. Deux fois il fondit sur le torero, qui deux fois l'évita avec une rare adresse en se jetant de côté... A la troisième course fournie par le taureau, le matador l'attendit, puis, se détournant à demi, il lui plongea son épéo dans l'épine dorsale, au défaut de l'épaule V Le taureau fit encore un pas. Il chancelait. Les chullos accoururent, mais le matador avec un air tout royal étendit la main en leur disant :
— Dexa lo ! dexa lo !
En effet le taureau fut tombera quelques pas de là. Le coup avait été mortel.
Cette fête plut extrêmement aux soldats et aux officiers de l'armée. C'est un spectacle pour des hommes, et des hommes d'épée. En parlant d'épée, celle qu'avait le matador était grande comme la Joyeuse de Charlemagne au moins.
A quelque temps de là Junot reçut ordre de quitfîr Ledesma pour aller à San- Felices-el- Grande et je l'y suivis. Ma position était bien pénible alors. J'étais fort souffrante, et je n'avais aucun moyen de revenir en France ni d'aller à Madrid. Pour l'un et l'autre voyage il fallait une escorte trop forte pour que Junoi put la distraire de son corps d'armée :
* C'est l'estocada à vuela-piès dont j'ai parlé plus haut.
— Le devoir avant <OMi/ disaiMI.
Et puis nous avions la pensée d'arriver à Lisbonne avant bien peu de semaines-. Que dis-je ? C'était même par jours que notre vanité comptait.
Nous étions alors dans l'automne. Les soldats tou jours indociles quand on leur parle de régime, avaionl été sourds à tous les ordres données pour ne pas manger de raisins ni de melons. Cette manière de, vivre est des plus nuisibles non seulement partout, mais notamment en Espagne. 11 en résulta donc que les soldats du 8* corps particulièrement furent presque tous attaqués d'une dysenterie de l'espèce la plus dangereuse et que les hôpitaux de Salamanque, de Zamora et de toutes les villes environnantes ne suffirent bientôt plus à contenir les malades et qu'on fut obligé de les mettre dans des maisons particulières. Juiiot devint triste, morose même et notre séjour à Sun- Felices-el-Grande ne fit qu'ajouter à cette dispositioa malade de l'âme.
Tout ce que l'imagination peut se figurer de plus mélancolique entourait cette habitation de San- Felices. Ledesma était un lieu enchanté auprès de ce village qui avait passé au travers de l'insurrection et de la guerre, et qui était demeuré comme frappé de la foudre. Sa position, au milieu de montagnes calcaires, nues et privées de toute végétation, n'était pas sombre et triste comme celle que j'ai souvent renconliée au milieu des Alpes et des Pyrénées. Des torrents, des sapins, de noirs rochers,- tout cela forme un ensemble trop souvent en harmonie avec la situalion de l'âme, pour être repoussé par elle. Mais des montagnes arides... des masures à demi détruites, une maison dont !*>« portes, les fenêtres,
dépouillées de leurs ferrements, n'étaient retenues que par de mauvaises attaches en bois; des murs noircis par la fumée des feux de bivouac, car les soldats trouvaient tous les lieux bons pour s'y établir; un village éloigné de plusieurs lieues de tout endroit susceptible de donner un secours : voilà la retraite dans laquelle je passai un mois, gisante sur un lit de douleurs et voyant venir la mort pour moi et pour mon enfant.
Junot devint alors presque frénétique d'inquiétude, ou plutôt d'alarmes. Il voyait plus loin que moi dans l'avenir et, tandis que je me berçais encore, au milieu de mes souffrances, de l'espoir de faire mes couches à Lisbonne ou tout au moins à Coïmbre, il voyait devant nous s'élever un mur d'airain que le canon lui-même ne pourrait abattre. Le maréchal Ney qu'il vit à cette époque et qui causa avec lui sur la position de l'armée, plongeait encore d'un regâf J plus sinistre dans cet avenir. Hélas ! tous deux avaient raison.
Mon état devint alarmant. Je ne pouvais plus me lever. J'avais heureusement mon lit de voyage et quelques meubles portatifs qui me suivaient toujours dans l'un de mes fourgons et qui rendaient à l'instant même une chambre habitable. Mais celle que j'occupais dans cette maison de San-Felices était sombre et, humide, et ne recevait le soleil que par une petite fenêtre haute, à peine large de deux pieds, et de la terre battue formait seule le plancher. Quelquefois en me réveillant d'un sommeil qui jamais ne me rafraîchissait, je surprenais Junot, qui était entré doucement dans ma chambre, me regardant avec un œil désespéré qui rendait tout ce qu'il souffrait. Il gémis-
sait, il pleurait comme un enfant, prenait mes mains, toutes glacées qu'elles étaient dans l'intervalle de la fièvre, et les baisait en les mouillant de larmes.
— Et pas de moyen de te faire sortir de ce désert, s'écriait-il avec rage, aucun moyen ! Aucun ! J'aimemerais mieux donner ma démission et te conduire moi-même que de te confier à une misérable escorte, qui peut être défaite par la première troupe de guérillas postée dans le bois de Matilla pour l'attendre. Mais je ne le puis, je ne le puis sans me déshonorer, car le canon va gronder tout à l'heure, et je ne puis tourner le dos à l'ennemi.
Je tâchais de le calmer. Je cherchais des paroles qui fussent à son cœur. Mais ce cœur était si parfait Il m'était si dévoué! Et comment mettre un bandeau sur la vue de celui qui aime et qui aperçoit devant lui le précipice où peut tomber l'objet de son affection ? Et puis il était père. Avec moi, qu'il aimait, il avait encore à craindre un malheur, se doublant par lui-même... Et jamais il ne fut un homme ^ qui, plus que lui, ressentit les nobles affections de l'àme. Oh ! c'était une terrible et bien dramatique position que la nôtre dans cet instant.
On faisait alors le siège d'Alraeida. Almeida était la première forteresse portugaise, comme Ciudad-Rodrigo était la dernière de l'Espagne. Masséna, sans s'apercevoir que Wellington l'attirait dans un pays
* En relisant l'ode de Viclor Hugo sur la mort du roi de Rome, je me sens toujours pnHe à pleurer à celle admirabl»» jiU'ophe :
Encore s'il n'avait rien aimé sur la terre, Ce vainqueur! Mais il ainiait son fils I Cj.{- iCB cœurs de lions sont les vrais cœurs (l«* père, elc
que les habitants ruinaient en se retirant, comme plus tard ils ont fait en Russie, le poursuivait toujours, mais lentement, et en s'épuisant à chacune des stations qu'il faisait devant ces malheureuses forteresses. Le siège d'Almeida durait depuis longtemps, lorsqu'un événement, qu'on ne peut qualifier d'heureux, termina d'un seul coup le sort de la ville et d'une partie de ses habitants.
Un soir, peu de temps après le soleil couché, la maison reçut une violente secousse.
— Est-ce un tremblement de terre, m'écriai-je tout effrayée, et faut-il donc redouter tous les dangers dans ce malheureux pays?
Une seconde détonation se fit entendre. Cette fois je cms que la maison s'écroulait.
— C'est à la forteresse ! s'écrièrent tous les hommes ! Et Junot, le premier, se mit à courir vers une
vieille tour ruinée, qui était sur le haut d'une colline, tout au bout du village.
— C'est un admirable spectacle, s'écria-t-il revenant presque aussitôt. Il faut que tu viennes voir cela, Laure, on va te porter. Almeida est en feu!
On me porta, en effet, dans la tour, et de là je vis une épouvantable merveille.
C'était un horizon tout de feu bordant un ciel ar ■ doisé, et sur cette sombre tenture jetant parfois des gerbes brillantes, qui la sillonnaient en tous sens, cette lueur étincelante, cette nuit sombre, le vent sifflant au travers des montagnes et apportant par intervalles comme un cri de désespoir. Il y avait dans une telle vue de quoi frapper le cœur le plus intrépide.
Almeida avait sauté presque entièrement. Et c'était l'effet du hasard. Un canonnier allait quitter son VI u. 9
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poste. Il avait encore une grenade à lancer, il l'envoie vers la ville sans viser, sans même être sur du côté qu'elle va suivre. La grenade tombe devant la porte ouverte de l'arsenal, au moment où cent ouvriers étaient occupés à faire des cartouches et à diviser ainsi l'immense quantité de poudre qui était à Almeida. Mais ce qui fut affreux, c'est que tout ce qui avait pu se réfugier d'habitants dans les fossés du château avait été y chercher un asile dans les casemates. Quar aille familles y étaient au moment de l'explosion et furent entièrement victimes de ce hasard terrible, qui n'est, au reste, qu'un exemple de plus de tous ceux qu'on voit à la guerre. L'effet de cette bombe ou de cette grenade fut tel, que la ville s'ouvrit de toutes parts et que dix brèches permirent à l'armée française d'y pénétrer. Des canons furent lancés dans la plaine à une distance inconcevable, des membres palpitants furent trouvés à plus de cinquante toises dans la campagne. Lorsque Junot revint le lendemain à San-Felices, après avoir visité toute la ville et vu les désastres produits par l'événement inattendu de la veille, il pâlissait au souvenir de rous les débris humains qui ei.ibarrassaient ses pas en marchant au travers des décombres noirs ei sanglants de ce château, de cette ville, tombeau de tant d'innocentes victimes. Lecanonnier prétendit qu'il avait eu l'intention de diriger son projectile sur larsenal où il savait qu'étaient les munitions. MaL» le fait est qu'il n'y voyait plus clair et que ce fut l'effet du hasard. Il n'en eut pas moins la croix et une grande récompense.
C'était un comoiandaat anglais qui était dans Alraeida, le général Coxe, je crois. Le gouvernement
DE LA DUCHESSE Ô'ABRANTÉS iM
britanniqtie voulait bien donner son argeM et même ses troupes pour assurer la ruine de la France, mais il voulait que tout cela fût employé avec discernement. Et pour cela, il était urgent que la bonne volonté des Espagnols ne consistât pas seulement à se faire tuer pour Dieu et Ferdinand. Mais les Espagnols n'obéissaient pas, et les Portugais pas davantage. Voici deux extraits de lettres dont je puis garantir l'authenticité. Elles sont du général Moore et écrites à lord Castlereagh, alors ministre de la guerre en Angleterre. Ces lettres donnent la mesure de ce que le gouvernement britannique accordait d'intérêt à l'Espagne, et combien cet intérêt encore était subordonné à celui bien positif de l'Angleterre elle-même. Ce fut ainsi pendant toute la guerre de la Péninsule. Ces lettres sont curieuses.
L'Angleterre avait un ambassadeur^ près de la junte centrale. Cet ambassadeur était le lord Bentinek. Il écrivait à sa cour :
€ Je suis tons les jours plus convaincu qu'une confiance aveugle dans leurs forces et une mollesse innée sont les écueils contre lesquels le vaisseau risque de se briser. »
Et plus tard le général Moore écrivait à M. Freire, successeur de lord Bentinek lui-même :
« J'ai reçu avant-hier une lettre de lord Castlereagh par laquelle il m'annonce qu'il m'envoie dfeux milliers de dollars à la Corogne Mais il ajouté que la diffî culte de se procurer de l'argent maintenant en Angle-
* L'ambassadeor aDg;Iais près de la junte, fut^ après iord Benlinck, M. Preire, ef pliisFe marqxiis de WellosfeV" (mais pias le luioiblrej.
ISt MÉMOIRES
terre est si grande, que je ne dois m'attendre à aucun envoi d'ici à quelques mois. Il me démontre aussi la nécessité de me procurer de l'argent en Espagne. Mais l'imbécillité du gouvernement espagnol surpasse'toute idée. A quoi sert l'admirable dévouement des habitants, s'il n'existe personne pour en taire usage? Jusqu'à présent, je ne suis en communication avec aucune armée espagnole régulière. Castanos vient d'être déposé et la Romana est allé Dieu sait où. »
Dans une autre lettre, datée de Salamanque, le général Moore, dont le courage et le talent ne s'effarouchaient pas beaucoup des difficultés qu'il trouvait en sa route, écrivait à lord Castlereagh à Londres :
« Si j'avais mieux connu la faiblesse de l'armée espagnole, l'apathie du peuple et l'égoïsme de son gouvernement, je ne me serais pas à coup sûr empressé de venir en Espagne. En un mot, je ne vois ici ni armée, ni généraux, ni gouvernement. Il faut s'attendre à des malheurs. Je n'ai pas un schelling pour subvenir à l'entretien de l'armée, etc.
« Tout ce que je puis répondre à la question que vous me faites relativement à la défense du Portugal, c'est que ses frontières ne sauraient être défendues contre des forces supérieures, les Français étant victorieux en Espagne^ on tenterait en vain de leur résister en Portugal. On ne peut pas compter sur la résistance des Portugais. Dans ce cas, il faut que les Anglais prennent promftement des mesures pour évacuer le Portugal. »
J'ai cité ces fragments de lettres, pour deux raisons. Mais l'une des plus importantes, c'est qu'elles sont une preuve elles-mêmes de l'aveuglement où l'empereur était relativement à l'Espagne et combien il per-
sistait à' n'écouter aucun des avis qui lui étaient donnés par de fidèles serviteurs, connaissant bien la position de l'armée et la situation du pays. Ce n'était que par l'Angleterre qu'il voulait connaître l'Espagne. Du moins sa conduite le fait bien croire, puisque ces lettres que je viens de citer furent elles-mêmes sa règle et sa boussole, malgré les rapports que plusieurs généraux lui envoyèrent, rapports faits par euxmêmes, comme je puis le certifier au moins pour mon mari qui, l'envoyant par tripUcata, m'en fit un jour copier un pour que la chose allât plus vite. Ces lettres du général Moore ne tombèrent que plus tard à la connaissance de l'empereur. Ce fut au moment où il envoyait Masséna en Espagne. Mais depuis que ces lettres avaient été écrites, il y avait eu bien du changement en Espagne. Cet enthousiasme que Moore n'y avait pas aperçu, mais qui existait dans toute sa force, s'était développé. Les guérillas s'étaient organisées et nous faisaient une guerre bien plus terrible qu'une armée régulière. Et la preuve, c'est que nos armes furent toujours triomphantes lorsque des troupes réglées leur furent opposées, tandis que nous disparaissions, sans combats et sans gloire, devant le poignard du paysan, les sources empoisonnées et la lance des guérillas. J'en reviens à ce que j'ai dit bien souvent, c'est que l'empereur n'a jamais compris la guerre d'Espagne. Le général Moore n'a pas compris davantage la nation espagnole. Lord Wellington a eu la vue plus juste que tous deux dans les affaires de la Péninsule.
Lorsque l'empereur vint faire la guerre lui-même en Espagne, lorsqu'il commandait en personne ses troupes, sa garde, ces phalanges invincibles marchant
m MÉMOIRE»
de concert et écrasant sous leurs pieds d'airain tout ce qui ne fuyait pas à leur passage, lors<^|ue l'empereur vit son canon détruire à son commandement cette armée anglaise dont le maréchal Souk acheva de jeter les restes dans la mer, il prit une opinion encore plus fausse de la guerre qu'on pouvait faire en Espagne. Il revint en France, croyant que quelques hommes, même d'une habileté ordinaire, termin*^ raient une guerre aussi peu redoutable. Et lorsq ces lettres du général Moore tombèrent en son pouvoir, il ne songea même pas qu'il y avait deux ans qu'elles étaient écrites et il en citait des phrases entières dans les lettres qu'il écrivait à Masséna et à Junot ainsi qu'au maréchal Ney. Hélas! dans ce même moment où le Moniteur disait en France qu'il n'y avait en Espagne aucune force, aucune énergie \ nous parcourions péniblement une contrée ravagée par ses propres habitants et où les premiers besoins de la vie notts étaient refusés.
J'ai déjà parlé de la position terrible dans laquelle je me trouvais. Elle devenait chaque jour plus anxieuse pour Junot, qui voyait avec terreur s'approcher le moment où il faudrait qu'il se séparât de moi. Nous avions toujours pensé que je pourrais facilement retourner à Valladolid pour y faire mes couches, et même à Madrid où j'aurais été sous la protection du roi Joseph dont la bonté parfaite m'eût certainement accueillie. Mais, je l'ai dit tout à l'heure, tout retour était impossible dans ma position, à moins d'une escorte au moins de cinq à six cents hommes. Junot, presque en délire de cette inquiétude affreuse pour
ï Voyez le Moniteur de janvier f81|.
sa femme et l'enfant qu'elle allait mettre au jour, monta à cheval et fut trouver Masséna. Ils étaient bien ensemble à cette époque et Junot lui dit combien il était malheureux de songer qu'il allait être obligé de me laisser, au moment d'accoucher, au milieu de mille dangers, dans un village abandonné, sans moyens de défense et entouré de tout ce qui peut donner d'horribles craintes. Masséna avait alors un motif puissant de conciliation entre lui et moi surtout. Deux amis communs avaient parlé d'un projet de mariage entre deux de nos enfants. Dans mes causeries du matin avec lui, mon enfant à moi avait été si souvent l'objet de mes discours, qu'il en vint lui-même à me parler d'a//^, de son éducation, de sa beauté, et .enfin il me dit qu'il pensait qu'une jeune fille telle qu'il voyait que ma fille serait à seize ans, serait pour lui tme bru comme il la désirait. Alors je lui montrai des lettres de ma fille. Ces lettres étaient des réponses à ce que je lui demandais sur ses études, sur son intérieur, qui alors avait été transporté pendant mon absence chez la sœur de mon mari. Mes enfants étaient là avec leur gouvernante. Ma fille, quoique enfant, était parfaite dans ses petits raisonnements. Tout cela avait amené une sorte d'intimité entre le vétéran d'Italie et moi, et cela à l'insu de touSj excepté de Junot. Ainsi donc Masséna, lorsqu'on lui parla du péril que je pouvais courir, ne voulut pas que cela fût même admissible.
— Que la duchesse vienne avec nous, dit-il à Junot.
— C'est impossible! répondit mon mari. Songe donc qu'elle va accoucher dans six semaines et que dans ce moment elle est presque mourante.
— Eh bien, il faut la conduire à Salaraanque. C'est le lieu le plus près et le plus hospitalier pour elle,
— Non, non, dit Junot, dont le front s'assombrit aussitôt. Je ne veux pas laisser ma femme à .Salamanque. C'est une ville qui n'est pas à l'abri d'un coup de main. Don Julian y serait dans trois jours si ma femme y allait aujourd'hui.
— Diable! dit Masséna, tu as raison, mon pauvre Junot! Mais comment faire?
Et ces deux hommes, dont cependant les intérêts étaient en ce moment bien importants, étaient oublieux de ces mêmes intérêts pour s'occuper du sort d'une pauvre femme au moment de devenir mère.
— C'est affreux, dit enfin Junot, mais il n'existe qu'un asile où je puisse laisser ma femme sans mourir de mon inquiétude, c'est Ciudad-Rodrigo...
Masséna s'arrêta tout à coup et regarda fixement JUnot.
— Ciudad-Rodrigo! s'écria-t-il.
— Oui! Ciudad-Rodrigo. Du moins derrière ses remparts elle sera à l'abri de toute insulte de ce don Julian et je la retrouverai avec mon enfant.
— Mais songe donc, lui dit le prince d'Essling, qu'il n'existe pas une maison dont le plafond soit intact... partout les bombes ont fait un trou, partout elles ont démoli et Ciudad-Rodrigo est d'ailleui's dépeuplé d'habitants.
— J'aime encore mieux la solitude, dit Junot, que la crainte de la société des guérillas. La duchesse ira à Ciudad-Rodrigo. Seulement je vous demande de m'accorder une faveur pour elle. C'est de me permettre de lui laisser cent cinquante hommes du bataillon suisse de Neufchâtel. Us feront sa garde et
lorsque sa santé le lui permettra et qu'elle voudra nous joindre, ils formeront son escorte.
Masséna y consentit aussitôt, et c'était une faveur en effet, car l'armée était peu nombreuse, quoique l'on répétât bien haut qu'elle était composée de trois corps d'armée. Junot revint aussitôt à San-Felices plus calme, mais ne sachant comment m'annoncer qu'il me fallait aller à Ciudad-Rodrigo, dont lui-même m'avait fait une si affreuse description...
J'étais tellement abattue par la souffrance, que je fis à peine attention à ce qu'il me disait. Ce qui me frappa seulement, ce fut d'apprendre que l'armée se mettait en marche dans deux jours et que le surlendemain nous serions séparés.
Ce fut alors que je connus une personne qui fut longtemps en Espagne ma compagne de malheur et qui ne m'a pas quittée pendant un an; c'est M""® la baronne Thomières. Son mari avait fait les deux campagnes de Portugal. Sa femme l'avait accompagné lors de la première, et elle ne voulut pas le quitter à la seconde. Le général Thomières était général de brigade. Junot l'estimait beaucoup et lui avait confié un poste important lors de la première expédition. Le général Thomières avait été aide de camp du maréchal Lannes. Or, l'on sait que celui-là n'avait pour officiers d'état-major que des hommes sur lesquels il pouvait compter. Le général Thomières se trouvait donc encore sous les ordres de Junot cette fois et il avait emmené sa femme avec lui. Ceux qui ont fait la guerre en Espagne savent que, pour peu qu'on soit éloigné de deux ou trois lieues, et dans les terres, il est aussi difficile de se joindre qu'il l'est ici de le faire quand l'un est à Caen et l'autre à Paris. Je ne
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connaissais donc pas M"" Thomières. Mais lorsque lunot m'annonça qu'il y avait à trois lieues de moi une femme jeune, bonne, douce, aimable et Française, et que cette femme était celle de l'un xie ses trénéraux, je le suppliai avec larmes de l'engager à demeurer avec moi pendant que j'allais passer les cruels moments qui s'approchaient. Junot s'en occupa sur l'heure même. La chose fut d'autant plus facile à conclure que le général Thomières pouvait difficilement emmener sa femme. Il voyait, en homme du métier, toutes les difficultés qui s'élevaient devant l'armée française. On entendait dire de tous côtés que lord Wellington ordonnait partout en Portugal de ravager et d'emporter tous les moyens de logement et de subsistances, et de tout détruire en se retirant sur Lisbonne. Ces mesures, qui multipliaient ses forces à l'infini, étaient terribles pour nous... Le succès, au reste, a justifié sa conduite. Ce sont ces mesures-là qui ont vaincu Masséna. Voilà le canon qui l'a tué.
Ce fut dans les premiers jours de septembre que l'armée française commença à défiler pour entrer en Portugal. Le 8' corps fit enfin sa manoeuvre de roule et le moment de ma séparation avec mon mari arriva. Il fut cruel! Lui, tremblait pour son enfant et pour moi. Moi, je craignais pour mon enfant et pour lui. Je craignais pour moi-même, quoique mes souffrances m'eussent alors donné un grand dégoût pour la vie, mais j'étais nécessaire à l'être que je portais et ma mort pouvait rendre orphelins les trois enfants qui priaient Dieu pour leur père et pour moi à cinq cents lieues du désert où je pleurais et priais pour eux...
Enfin nous nous séparâmes, lui pour entrer en Portugal, moi pour aller à Ciudad-Rodrigo. Le gêné-
rai Cacault, qui y commandait alors, avait été prévenu et m'avait fait préparer un logement qui, disaiton, pouvait être convenable, c'est-à-dire que j'y étais à l'abri de la pluie, qui à cette époque de l'année tombe par torrents dans ces montagnes incultes et désertes.
Je puis parler de Ciudad-Rodrigo. Mais rien ne peut donner une idée de ce qu'était ce monceau de décombres, au milieu desquels on voyait comme d jalons quelques maisons encore debout, soutenues par d'énormes blindages, qui donnaient une obscurité sinistre aux rues étroites, aux maisons déjà sombres de ce lieu horrible et désolé. Lorsque j'y entrai, un serrement de cœur me saisit et me contraignit à fermer les yeux. Le général Cacault m'attendait à la porte de la maison qu'on m'avait préparée. C'était la meilleure de la ville. Elle avait été épargnée en raison de sa position écartée. Elle appartenait à un chanoine. Mais tout avait fui, tout était absent. On ne voyait errer sous les blindages que des soldats malades ou blessés, que Masséna avait laissés en arrière et qui ressemblaient plutôt à des ombres qu'à des êtres destinés à défendre une ville.,. C'étaient eux cependant qui devaient se battre en cas d'attaque.
Ciudad-Rodrigo est de toute la Péninsule le lieu le plus sauvage et le plus aride. Pas un arbre A'est autour de ses vieilles murailles. Un anathème de la nature est tombé sur cette malheureuse cité. On dirait, à voir les montagnes sans verdure, sans végétation aucune, que la malédiction de Dieu est venue tout dessécher. C'était, au reste, à Ciudad-Rûdrigo '
1 Ainsi qu'à Padajoy,
que la cour d'Espagne exilait autrefois les militaires dont elle était mécontenie.
Mais cette vue désolée n'était pas le seul malheur de notre séjour. Nous n'avions rien et des poignées d'or ne pouvaient nous procurer la plus légère, la plus commune nounitiire. Les paysans avaient fui. Tout le pays était désert.
Je m'étais arrangé une chambre dans l'étage supérieur de la maison, car les blindages rendaient le bas trop obscur, et là je travaillais à la layette de mon enfant, en mouillant bien souvent de mes larmes le fil qui cousait ses petits béguins. Je n'avais pas reçu de lettres de France depuis un mois que l'armée française était partie, et depuis cette même époque nulle nouvelle ne m'était parvenue de Junot, et même de l'armée!
C'est sans doute la première fois qu'on a vu une armée de soixante mille hommes passer une petite rivière, entrer dans un pays, et le lendemain de ce passage un silence profond régner après cette multitude d'hommes. 11 ne s'entend au loin que le cornet des guérillas qui appelle et qui rallie ses bruns soldais sous la bannière de leurs chefs. Mais rien du coté des Français. Il semble que la mort les ait tous frappés. Le général Cacault était chez moi ce même jour dont je parle et il me paraissait plus inquiet qu'habituellement, quoiqu'il me fît la grâce de parler plus souvent qu'il ne l'aurait fallu, devant une pauvre femme dans ma position, des dangers que je pouvais courir dans Ciudad-Rodrigo.
— Car, ajoutait-il, don Julian sait que vous êtes ici et il veut vous prendre. Cela m'expose aussi, moi, ainsi que ma garnison.
Je ne pus ra'empècher de le regarder avec une expression qui lui fit baisser les yeux.
— Soyez tranquille, général, lui dis-je, si vous étiez attaqué, ce que je ne crois pas d'abord, je pense que les deux cents hommes que j'ai pour ma garde seraient plus utiles pour nous défendre même que les écloppés, que jç vois errer dans ce moment comme des ombres sous ces blindages. Ainsi, je pense que vous êtes plus tranquille même depuis que je suis venue à Ciudad-Rodrigo. Je ne crois pas, en vérité, que vous ayez à vous plaindre de mon séjour.
— iMais, reprit-il, car il n'était pas autrement courtois, savez-vous bien, madame la duchesse, que je suis fort malheureux pour les vivres depuis que vous et votre suite êtes venus augmenter ma garnison!
Je ne répondis rien. Qu'aurais-je pu dire? J'ai toujours eu un premier mouvement assez vif et je me serais laissée aller à lui dire quelque mot peut-être un peu dur... Mais, à partir de ce moment, je fus assaillie de mille renseignements que je ne demandais pas et qui devaient m'alarmer... On parla de la peste ou de la fièvre maligne qui allait s'établir dans la ville, à cause de la multitude de cadavres qui avaient été enterrés presque à fleur de terre pendant le siège. On racontait que les chiens déterraient tous les jours des membres encore frais, et qu'ils les emportaient dans la campagne, qui était jonchée d'ossements humains, spectacle épouvantable que je vis, en effet, la première fois que je fus me promener sur un chemin assez battu et qui dure pendant deux cents toises le long d'un mur, à l'abri duquel les guérillas ne se pouvaient pas mettre, parce qu'il était en bon état.,. Le cœur était déchiré par une pareille vue.
lis MÉMOIRES
Je reçus alors une lettre de Sala manque, dans laquelle on me donnait des nouvelles de ma petite orpheline, et où l'on me racontait une aventure qui me fit frémir.
La femme d'un officier français était grosse et logeait avec son mari dans un gros bourg, près de Zamora. Au moment d'accoucher, le chirurgien-major du régiment se trouva absent et cette jeune femme fut obligée de se servir d'une sage-femme espagnole. L'accouchement eut lieu, mais quelque apparence heureuse qu'il eût, l'accouchée n'en mourut pas moins immédiate lient après l'enfantement et l'enfant la suivit au bout de quelques minutes. Le chirurgienmajor inspecta les deux cadavres... Le pauvre innocent nouveau-né avait été étouffé et une hémorrhagie avait été provoquée chez la mère. Cet exemple n'est pas le seul qui ait eu lieu.
Cette même lettre m'annonçait une nouvelle qui me ravit. C'était l'arrivée à Salamanque de la nourrice française que j'avais demandée et de ma femme de charge, M""" Heldt, ainsi que d'une femme de chambre, ayant perdu la mienne.
C'est une femme dont il taut que je parle, que cette nourrice, car ce n'est pas une chose commune que d'avoir à dire d'une nourrice qu'eWe était parfaite, et Rose l'était.
Lorsque j'accouchai de mon fils Napoléon, JiMiot, toujours très attaché à La Bourgogne, croyait que rien n'était bon s'il n'était bourguignon et il voulut que la nourrice de son fils fût Bourguignonne. Mes bellessœurs m'en choisirent une et l'on mit à la trouver le m.ême soin que s'il se fût agi de donner une épouse au Roi des rois. En raison de tu\is ces soins, de touteft
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ces recherches, il ra'arriva une grosse, grande et assez belle personne, mais qui ne donna à mon fils qu'un lait bien clair, bien mauvais, et l'enfant se mit à dépérir. Baudelocque, qui était un homme de coup d'œil, se mit à entourer la nourrice de son regard investigateur. Le résultat de l'enquête fut de m'apprendre qu'elle était grosse de trois mois.
Il y avait neuf jours que j'étais accouchée. Je ne voulus pas me fâcher. Seulement je demandai à mes amies de venir à mon aide. Toutes se mirent en chemin le lendemain matin et avant midi j'avais vingt nourrices dans mon salon. C'était comme au bureau des nourrices et cela sentait l'aigre à faire tomber de l'autre côté. Parmi ces femmes, il y en avait une grande, bien faite, ayant de belles dents, l'œil vif et riant toujoure... Ses joues étaient rondes et vermeilles comme une pomme d'api... Elle avait une petite ou plutôt une grosse fille qui était énorme. Cette femme ne savait pas où elle était... On lui proposait un nourrisson et elle voulait, disait-elle, voir le nourrisson et savoir ce qu'on lui donnerait, car enfin, disait-elle, l'enfant peut mourir. Cette franchise me plut. Baudelocque la trouva aussi bonne que celles qui étaient là. Je la choisis aussitôt, et depuis ce moment jusqu'à celui où j'ai sevré mon fils, je n'ai jamais eu un repi'oche à lui adresser.
Lorsque Napoléon, mon fils aine, fut sevré, Rose se retira chez elle. Sa nourriture avec les cadeaUvX nombreux que je lui avais faits lui formèrent une petite fortune. Un jour elle fût à l'hôtel pour savoir de mes nouvelles, car elle m'aimait, et me savoir en Espagne, au milieu de ces démons, comme elle les appelait^ lui faisait l'efTct d*^un mauvais rêve. Elle monta chez rin-
tendant et sut que j'étais enceinte et malade, et cela au fond de l'Espagne ! Elle demanda de combien j'étaia grosse, on le lui dit. Elle s'en fut sans rien dire. Le lendemain, elle vint apporter une lettre pouf qu'on me la fît aussitôt parvenir.
Cette lettre était bien touchante. Elle contenait la demande ou plutôt la prière que me faisait Rose de venir nourrir mon fils ou ma fille. Car elle savait bien, disait-elle, que, n'ayant pas nourri mon premier enfant, je n'en voudrais pas nourrir un autre. Elle se trouvait grosse comme moi et devait accoucher en octobre. Moi je devais être délivrée en novembre... La seule faveur que demandait Rose, c'était que je prisse à mon service son mari comme valet de pied. Elle ne pouvait le laisser en France. Mais elle ne pouvait, disait-elle, se résoudre à penser que j'accoucherais dans ce yaifs perdu de l'Espagne, sans avoir un bon lait bien français à donner à mon enfant.
E.xcellente femme! On pense si j'acceptai son offre! Son offre qui était elle seule une faveur pour moi plus que pour elle ! J'ordonnai que tout son voyage fût disposé pour qu'elle fût aussi bien que moi-même et elle eut le bonheur d'arriver à Ciudad-Rodrigo vers le milieu d'octobre, sans avoir souffert autrement que d'une grande fatigue.
Quand elle me vit, quand elle vit ce logement triste et misérable, quand l'heure du diner vint et qu'elle vit ce que je mangeais, ma pauvre Rose fondit en larmes et ne pouvait me regarder sans que le cœur lui faiblit.
Quelle honnête et bonne créature ! Bonne Rose ! Voilà un cœur attaché et sur lequel je crois pouvoir compter.
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A quelque temps de là, le général Cacault me dit avec un air mystérieux :
— Il y a de grandes nouvelles. On dit que Masséna a donné une grande bataille et qu'il a été écrasé...
Je ne pus retenir un cri !
— Calmez- vous donc, me dit-il. Le corps du duc n'a pas donné. C'est ce méchant maréchal Ney. C'est Jbien fait, il a de la jactance. Eh bien, il a été frotté comme les autres !
Malgré l'assurance que me donnait le général Cacault, je me sentis atteinte d'une de ces inquiétudes terribles qui vous privenf.de sommeil et de nourriture. Je taisais toutes les démarches possibles pour obtenir une seule nouvelle, un mot qui m'eût tirée de l'inquiétude oîi j'étais sur Junot. Et rien... rien ne me parvenait. Enfin, un jour j'étais plongée dans unefèveric plus sombre et plus sinistre encore, lorsqu'on m'avertit qu'un homme mal vêtu demandait à me parler. C'était un paysan portugais. Il m'apportait une lettre de Junot. Sentant par lui-même combien je devais souffrir de n'avoir aucune nouvelle, il m'écrivit trois lettres et en chargea trois paysans auxquels il promit que ie donnerais douze cents réaux si la lettre me parvenait... c'était peu encore pour le bonheur d'un tel moment. Je mets ici la lettre de Junot; elle expliquera bien mieux que je ne le puis faire, comment sa fît le malheur de la jourjiée de Busaco.
« Le 28 septembre, au soir.
c Combien tu dois être inquiète, ma chère Laure, de n'avoir pas encore reçu de mes lettres ! Si celle-ci le parvient, tu verras que ce n'est pas de ma faute.
VIU. lO
Je prends aujourd'hui le parti de l'envoyer un exprès pour empêcher que tu ne sois trop inquiète des bruits qui ne manqueront pas de se répandre sur la bataille d'hier. Nous avons attaqué l'armée ennemie dans une formidable position appelée la Sierra d'Alcoba, au couvent de Bussago, en avant du village de Moïra. Nous n'avons pas enlevé cette position, défendue pai* plus de 60,000 hommes. Deux divisions seulement du 2" corps ont donné, et une du 6*. Moi, je n'ai pas tiré un coup de fusil. Nous avons quelques blessés^ qui nous embarrasseront et nous prenons une autre route. Voilà tout ce que je puis te dire en politique.
« Mais ce que je puis l'exprimer, ma chère Laure, c'est mon inquiétude de le savoir sans lettre de moi, sans lettres de tes enfants. Je t'en ai renvoyé plusieurs, mais elles n'ont pu te parvenir ; si les dernières ne éonl pas parties, je vais les faire demander et le les envoyer ^.
c J'ai promis 1,200 réaux aux deux hommes qui se chargent de cette lettre. Fais-leur compter cette somme bien religieusement. Ils m'auront rendu un trop grand service pour y manquer. Les 1,200 réaux sont pour tous deux, et non pour chacun d'eux.
t Nous sommes bien mal pour les subsistances. Nous n'avons pas de pain depuis quatre jours. La viande ne manque pas et l'on a trouvé des légumes. Au reste, je me porte bien. Il n'y a que Prévost' qui ail attrapé une balle dans le bras droit. Mais il n'a
1 Ju&ot ar&it souligné cette phr&àô.
3 Elles étaient parties et furent prises par don Juliaa.
3 BraTe et excellent homme, qui était l'on de ses aides de
cariip.
rien de cassé, et ce sera l'affaire de quinze ou vingt jours.
t II est neuf heures du soir. Je pars dans deux heures. Il fait noir en diable. Mais, n'importe, il faut marcher. Je vais me jeter sur la paille pendant cet intervalle. Si je peux m'y endormir, ce sera en pensant à toi, à mes enfants, en vous regrettant tous et en songeant que vous êtes les seuls êtres sur la terre qui occupiez essentiellement mon cœur.
« Adieu, mon amie, adieu, ma chère Laure. Je t'embrasse mille fois et t'aime de toute mon âme. « Le duc d'Abrantès. »
Busaco est une montagne très escarpée, située au pied d'Alcobaça, à six lieues sud de Viseu. Voici ce que j'ai ensuite recueilli dans une longue conversation avec le maréchal Ney, lorsqu'il passa par Salamanque en revenant en France.
Le maréchal Ney disait que c'était une faute, et une faute capitale, que d'avoir attaqué l'armée anglaise, qui était postée sur des hauteurs presque inaccessibles, et retranchée par les difficultés de cette même position. On pouvait, dit-il, la tourner, et cependant elle fut attaquée de front, en plein jour, et par de petites masses isolées. On prétend que près de cinq mille hommes, tant tués que blessés ou prisonniers, ont été perdus dans cette attaque maladroite. C'était, par exemple, bien pour celle-là que l'empereur pouvait dire : qu'il ne fallait pas prendre le taureau par les cornes, comme il l'observait à Valladolid, dans sa conversation avec le général Thiébault.
Une chose remarquable, c'est que le lendemain de la baiaille de Busaco, un paysan indiqua un sentier
qui tournait la position, et qui, s'il eût été connu la veille, pouvait décider l'affaire sans coup férir... On a remarqué comme un fait extraordinaire, dans le lemps, que les Portugais employés dans l'armée îv^&Or (^ise ne connussent pas eux-mêmes ce sentier. Cela «'arien d'extraordinaire. LesoflicicFs portiiii^ais éuiie^t Jort ignorants de la position topographique du Por* tugal, dont, au reste, il n'existe aucune carte même passable. Et puis ces officiers n'avaient parmi eux que quelques tètes capables, et celles-là étaient dévouées aux Français, comme, par exemple, deux ou trois que je pourrais nommer.
Maintenant il faut reprendre les événements d'un peu plus haut; pour expliquer plusieurs faits assez obscurs. 11 y aura probablement des répétitions, mais qui sont utiles à l'intelligence des événements.