CHAPITRE VI
Prise de Ciudad-Rodrigo. — Sévérité du maréchal Ney. — Indulgence de Masséna. — Almeida et les Portugais. — Silveira et les Suisses. — Promenade militaire de l'époque de l'empire. — De la Saxe à Astorga ! — Prise d'Astorga. — Départ pour le Portugal. — Désastre de Busaco. — Horrible caruage. — Les martyrs. — Les rochers et la mitraille. — Masséna sur le Mondego. — Wellington plus habile que l'empereur. — Le maréchal Ney. — Le général Mermet. — Les âmes françaises sont des âmes de braves. — Perte du 8" corps, sans combattre. — Mort du général Sainte-Croix.
La prise de Ciudad-Rodrigo était, comme je l'ai dit plus haut, d'une extrême importance pour le résultat de la campagne à laquelle se préparait Masséna. La suite en était incertaine jusqu'au moment où cette ville serait en notre pouvoir, tandis que sa reddition devait aplanir tous les obstacles qui s'opposaient à l'invasion du Portugal par l'armée française. La garnison de Ciudad-Rodrigo fit autrement son devoir que celle d'Almeida. Elle résista un mois, après l'ouverture de la tranchée, et le commandant ne capitula que lorsqu'il ne put faire autrement. C'était le général Hervasti, homme de cœur et de résolution. Et, lorsque le 10 juillet il fit arborer le drapeau blanc, c'est qu'il ne lui restait aucun espoir d'être secouru. Le maréchal Ney, à qui Masséna avait laissé le commandement du siège, fut sévère pour cette garnison qui s'était vfaj*
ment noblement défendue. Il ne voulait pas accorde' de conditions, il entendait qu'elle se rendit à disciction. Mais Masséna ne voulut pas, et comme, au fait, il commandait en chef, il eut la générosité, ou la-politique si l'on aime mieux, d'accorder aux vaincus les honneurs de la guerre. Ensuite il s'occupa des dispositions ultérieures à prendre pour réunir toutes les forces afin de marcher sur le Portugal. Le généra) Reynier était alors en marche pour joindre l'armé de Portugal. Il avait passé le Tage et s'avançait pa, Almaraz et par Coria pour opérer sa jonction avec Junot et Ney, Lorsqu'une fois Masséna eut réuni ses trois corps d'armée, il divisa ses forces, ce qui fit présumer qu'il avait de vastes plans; j'entendis alors discuter souvent sur ce qui aurait lieu et je me rappelle que Junot prétendait que ce que Masséna pouvait faire de mieux, était de faire attaquer la division du général Hill par le (deuxième corps (Reynier), parce que, si on attendait que les forces anglaises fussent réunies, la peine serait bien plus grande pour les détruire. J'ai encore un aperçu de cette opinion écrite par Junot. Le général Hill était alors, je crois, à Castel-Branco. Du reste, à cette époque, la confiance que l'armée avait encore dans Masséna était pleine et entière. On vivait dans le passé, et Junot et le maréchal Ney auraient insisté davantage, s'ils avaient pu savoir alors ce qu'ils surent trois mois plus tard. Une affaire brillante que les Français eurent alors, et dans laquelle ils battirent le général Crawfui'd, dans les environs d'Almeida, donna, pour commencer, raison à Masséna. Ciudad-Rodrigo était pris. Nous avions contraint les Anglais à faire sauter le fort de la Conception; nous avions pris Almeida, et sa garnison avait
pris parti dans notre armée ^ Tous les rapports qui arrivaient de l'ennemi ensuite, semblaient s'accorder sur un point : c'est que l'armée anglo-portugaise se retirait devant nous et se préparait à une retraite plus sérieuse encore. Masséna semblait donc autorisé en apparence à agir comme il l'a tait. Cependant les lignes inexpugnables de Torrès-Vedras étaient là et le pays qu'il fallait parcourir pour les atteindre était entièrement ruiné. Ce que je sais, c'est que j'ai entendu Junot, la veille du jour du départ de San-Felices el Grayide, dire que l'armée serait bien heureuse si elle revenait avec le quart de son monde.
Ce fut vers ce temps que l'on apprit une nouvelle qui fit un effet désagréable, tant nous étions peu accoutumés aux revers. La troupe de Silveira ayant été attaquée à Parba, fut victorieuse de nos troupes et prit un bataillon suisse tout entier. Il n'était que de cinq cents hommes. Ce n'était pas l'importance de cinq cents hommes de plus ou de moins dans les rangs de notre armée, mais le moral de la chose était immense en mal de notre côté, en bien de celui de l'ennemi.
Pour dire la vérité pour tous, il faut aussi dévoiler bien des petites intrigues qui vinrent empêcher Masséna d'agir. Masséna prétendait, et avec raison, que, toute la Catalogne, l'Aragon et une partie de l'An-
* Un fait assez remarquable pour l'élude de la politique portugaise, c'est que lorsque lord Wellington, indigné de la conduite des troupes portugaises, reprocha celte lâcheté au gouvernement de Lisbonne, ils dirent que les Portugais avaient pris parti dans l'armée française pour avoir la facilité de déserter et de revenir chez eux. Notez qu'ils prêtaient serment, et volontairement.
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dalousie étant entièrement libérées, toute la sollicitude devait actuellement se porter sur l'armée anglaise et surtout pour la forcer à évacuer la Péninsule, En conséquence, Masséna avait demandé avec instance qu'on lui envoyât le maréchal Mortier avec la plus grande partie de ses troupes. Mais le roi Joseph ne voulait pas dégarnir Cadix, qui avait devant ses murs alors une belle et lorte armée.
Cependant Almeida, Ciudad-Rodrigo étaient en notre pouvoir et Masséna résolut de poursuivre les Anglais sans attendre les renforts demandés'. Mais il se plut à déranger les plans que l'ennemi avait formés d'après ses propres prévisions. Il craignait pour sa droite. Masséna l'occupa sur sa gauche, et s'amusait à lui faire quitter une position aussitôt qu'il l'avait prise. L'armée anglaise était alors forte de soixante mille hommes à peu près, c'est-à-dire en y comprenant les troupes portugaises; car il est bon de dire que toutes les troupes anglaises envoyées en Espagne n'étaient pas avec lord Wellington. Par exemple, dans ce même moment dont je parle, il y avait un corps très nombreux enfermé dans Cadix*. Ce que lord Wellington avait d'Anglais avec lui devant Masséna pouvait se monter à trente mille hommes à peu près, cavalerie, infanterie et artillerie. Le reste de son armée sous les ordres du général Hill et du général Leith, était détaché, et du côté, je
1 Ils vinrent plus tard, mais de France. Ce fut un corps aux onlri's du général Drouel, comte d'Erlon.
-' On disait dix mille hommes, mais d'autres rapports plus e'Xuiiis ont dit ensuite sept mille. C'est ce que j'ai vu du moins dîifjs U- ntjiport d'un espion, qui fut remis à Junot et qu'il eovovu à M;is.-.*na à l'heure m(^me.
croîs, d'Alniazar et de Coria. Quant à nous, nous n'avions pas pins de monde que les Anglais, quoiqu'ils se soient efforcés de dire que nous avions plus de soixante mille hommes. Et où donc auraient-ils été pris, bon Dieu? L'armée de Portugal ne se composait, apies tout, que des trois corps de Junot. Ney et Reynier. Le corps de Junot, qui était de vingt-six mille hommes en entrant en Espagne, était diminué de plus du tiers depuis notre séjour, et seulement pour avoir combattu partiellement. Mais les maladies l'avaient décimé. Le corps de Ney était peut-être plus nombreux. Mais tout cela n'était pas présent, et de cela, il en était de même du 2* corj>s de Reynier. Voici, quant au corps de Junot, des renseignements ccrtams.
Le 8° corps, qui maintenant allait combattre sur les bords du Tage et du Mondego, venait de Bayreuth en grande partie et ne s'était mis en route pour l'Espagne, en traversant Paris, qu'après avoir été passé en revue par V empereur. Ce fui dans cette revue que l'empereur retint auprès de lui un régiment de ce corps d'armée et le mit à la suite de la garde. C'était le régiment des chasseurs à cheval de Berg. La cavalerie du 8* corps fut en partie réformée et retaiie par douze régiments provisoires qui s'organisèrent à Versailles, Tours, Orléans, Angouléme et Saumur et se rendirent ensuite à Bayonne, où ils entrèrent avec nous en lévrier 1810 en Espagne. Ce qui commença par faire un grand mai au 8*" corps, ce lut le service auquel il lut d'abord commis à son entrée en Espagne, particulièrement tout ce qui fat envoyé à Logrono et qui fut spécialement employé à poursuivre les brigands. Ce genre de guerre fît une
vive impression sur des troupes qui venaient d'habiter l'Allemagne et qui avaient vécu au milieu des meilleures gens de la terre, et de la quantité de maladies du pays qui frappèrent de mort nos soldats. Je dis 710S soldats, car les malht;ureux m'inspiraient une telle pitié, que je me regardais comme obligée de venir à leur aide, autant qu'il était en moi. Et toutes les fois que je pouvais leur être utile auprès de Junot ou de quelques-uns de leurs chefs, je n'avais garde d'y manquer. Heureusement pour le 8* corps, qu'il quitta Logrono pour se rendre à Burgos, ainsi que je l'ai dit plus hautV II fut alors réparti sur la communication de Madrid, pdiV Ler ma, de VaUadoUd, de Sa7ita?ider, de Bilbao, et toujours donnant des détachements pour poursuivre les brigands ^ Le 8" corps demeura à Burgos depuis le 11 février jusqu'au 24. Le 24, il partit pour se rendre à Valladolid. Ce mouvement fut effectué en six jours, et nous arrivâmes dans cette ancienne capitale de l'Espagne le l" mars. La deuxième division du corps d'armée occupa Pale7ida et Rio Seco ; la première Benavente, la Baneza et Léon. Quant à la troisième, elle occupa Valladolid, où elle demeura avec le duc. Les brigades de cavalerie suivirent les divisions. La première, sous les ordres du général Sainte-Croix, la Baneza ; le général Bessières* à Valladolid même, et le général Bron eut la correspondance entre la première division et le quartier général.
1 Le 8* corps quitta Logrono le 8 février et arriva le 1 1 à Burgos.
2 C'est ainsi que nous appf lions tous les guérillas en Espagne.
' Frère du maréchal.
Ce fut dans les douze jours qui suivirent l'arrivé'' de nos troupes à Valladolid que la première division aux ordres du général CIauzeI\ se rapprocha de la place d'Astorga et releva les postes de la division Loison-, qui à son tour se replia sur Salamanque, pour y joindre le 6^ corps dont elle taisait partie.
Le 12 mars même, la première division s'empara des moulins autour d'Astorga et la place fut bloquée. Le n, la tranchée fut ouverte, les ouvrages poussés avec vigueur et, le 6 avril, les munitions destinées à amener la reddition de la place se mirent en route. Junot partit de sa personne, le 14 au matin, de Valladolid. Il établit son quartier général à Castrillo CL los Polbai-es et reconnut lui-même la place le 19; I 20, le feu fut des plus vifs depuis cinq heures du matin jusqu'à sept heures du soir. Mais aussi la brèche était entamée.
Ce fut à ce siège, et le 21 avril, que la brèche fut emportée d'assaut par un aide de camp du duc, brave et loyal jeune homme s'il en fut jamais. C'est M. de La Grave. Sa conduite fut remarquable de bravoure et de bouillant courage, malgré son sang-froid habituel. Junot faisait de lui le plus grand cas.
Le 22, la place capitula, après trente-cinq jours de tranchée ouverte. La garnison, forte de quatre mille hommes, fut dirigée sur la France avec le général Santosildès qui commandait la place. Le corps d'armée reçut ordre de reprendre ses cantonnements et Junot revint à Valladolid, après avoir été seulement
* Aujourd'hui maréchal de France.
• Le général Loison retournait pour la troisième fois en Portugal, quoiqu'il y fût détesté.
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passer quelques jours dans l'antique ville de Léon. La brigade Godard avait été détachée pour communiquer avec le général Bonnet dans les Asturies, et avait rempli sa mission. On voit que les troupes du 8* corps n'aVaietit pas un moment de repos. Je cite toute cette mai'cho ainsi jour par jour, pour faire voir comment l'empereur utilisait ses hommes. Il est curieux de voir partir ce corps d'armée des frontières de la Saxe, où il est cantonné au mois de novembre, pour le suivre au mois de mars suivant au siège d'Astorga au fond du royaume de Léon en Espagne.
Ce fut à son arrivée à Valiadolid que Junot apprit la nomination de Masséna. Le prince d'Essling arriva de sa personne le l'a mai à Valiadolid. Sans revenir ici sur ce que j'ai déjà dit, je suivrai seulement l'itinéraire de marche. Le 29, Junot quitta Valiadolid pour se rendre à Salamanque, où déjà, depuis le 19 ou le 20, la deuxième division s'était rendue avec le parc d'artillerie. La première division avait été à Ledesma et la troisième à Zamora et à Toro. Ce mouvement était destiné à remplacer le 6" corps, commandé par le maréchal Ney, qui s'approchait de Ciudad- Kodrigo pour en faire le siège. Masséna, qui vint avec nous à Salamanque, fut, le lendemain même de son arrivée, reconnaître Ciudad-Rodrigo. Dans le même temf)s, les troupes de la troisième division avançaient toujours, et prenaient position en occupant Bejar, Endrinal, Linares et le col de Banos. On di-meurà ainsi jusqu'au 10 juin dans l'inaction. Le 10, on eut l'alarme faussement donnée que les Anglais voulaient reprendre Astorga. Les divisions Clauzol et Solignac reçurent ordre de s'y rendre, mais, dès le 11, cet ordre fut révoqué et il se borna
â vrévepir Vannée qu'elle aurait un mouvement à faire sur San-Felices el Grande et el Chico, pour soutenir le 6* corps qui commençait ses opérations sur Giudad-Rodrigo. Le général Sainte-Croix eut alors une belle affaire après avoir passé la fera. Il battit l'ennemi et lui fit deux cents prisonniers après avoir tué cinq cents hommes. C'était à Lianha^.
Junot eut alors un déplaisir, ce fut de voir dissoudre la division Lagrange, Il aimait le général Lagrange, et j'avais aussi une grande amitié pour lui. Il fut alors nommé gouverneur de Salamanque- Tout cela fut l'effet des intrigues d'un homme qui (devait faire faire bien des sottises à Masséna dans cette campagne. Du reste, l'événement fut heureux dans ses suites pour le général Lagrange, car il évita 1^ désastres du Portugal.
Ce fut le 24, jour de la Saint-Jean, que Jvinot quitta Salamanque pour se rendre à Santi-Espirilus, et de là à San-Felices el Chico. On a pu voir précédemment dans les lettres de Junot tout ce que nos troupes eurent à souffrir pendant ce siège ; quant à lui, il passait l'Agueda, et reconnaissait l'armée anglo-portugaise. Il y avait toujours échange de meurtres légalement faits, et selon les lois de la guerre, dans ces rencontres, ou dans les reconnaissances sur Almeida. Le général Ménard, le général Taupin, appuyaient bien avec leurs brigades ; mais lorsque Junot était en tète d'une reconnaissance, il se souvenait encore des guerres d Italie et son cheval n'était pas retenu. Ce fut ce qui arriva dans la reconnaissance du 13 juillet sur Almeida. Il y eut quatre hommes tués, quinze blessés, dont sept officiers. C'était la brave bri.::adc Sainte-Croix et Junot corn-
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mandait la reconnaissance en personne. L'ennemi éprouva une grande perte et fut vivement ramené aux retranchements. J'ai déjà dit que Ciudad-Rodrigo capitula le 10 juillet, et j'ai dit aussi comment nous avions été à Ledesma, à San-Felices el Grande, puis enfin, comment, dans la première quinzaine de septembre, le 8* corps avait commencé son mouvement pour profiter de la prise d'Almeida et de Ciudad-Rodrigo, et entrer en Portugal. Déjà depuis le 23 août la division Clauzel occupait Barba del Puerco, et le 6* corps avait passé la Coaet s'était emparé de Pinhel. Ce fut alors que l'armée anglaise fit de son côté ce mouvement, qui nous parut timide et n'était qu'un appât pour attirer au piège ; lord Wellington se retira sur Guarda et Celerico.
A partir du 15 septembre, je ne vis plus rien par moi-même. Junot me quitta pour entrer en Portugal et, moi, je vins à Ciudad-Rodrigo. Le 8' corps suivit la route de Viseu en passant par Almofalo, Pinhel, Otogal. Mais que trouvait-il sur cette route? La disette et la mort pour ceux qui restaient en arrière. San-Miguel d'Oteiro, Casalde Maria, Berbénosa, n'offrirent pas plus de ressources. Et ce fut ainsi que le 8° corps, après avoir passé le 26 le torrent de la Crise, arriva le 21 septembre au pied de la sierra d'Alcoba, où il bivouaqua pendant la nuit, et le lendemain eut lieu cette terrible affaire dans laquelle l'armée de Portugal perdit de bons soldats et de bons officiers, pour exécuter une volonté insensée. J'ai entendu dire depuis, et en Espagne même, par des officiers anglais et portugais prisonniers, que lord Wellington avait été fort étonné que Masséna eût suivi la droite du Mondcgo et la
route de Viseu, parce que cette route étant fort mauvaise, il l'avait jugée impraticable, surtout pour l'artillerie. Mais les Français en avaient franchi bien d'autres lors de la première campagne de Portugal. En apprenant cette nouvelle, il paraît positif que lord Wellington, qui s'était retiré de Celerico et avait pris une autre position, repassa le Mondego, et vint alors prendre pied à Busaco, qu'il lui était loisible d'occuper après avoir opéré sa jonction avec les généraux Hill et Leith, chose des plus malheureuses pour nous et qu'on prétend que l'on pouvait empêcher.
Cette position de Busaco est formée par une montagne fort élevée, au sommet de laquelle est situé le couvent de Busaco, habité par des religieux trappistes. Cette montagne peut avoir quatre lieues de France, environ, d'étendue, depuis les bords du Mondego jusqu'à la route d'Oporto. Elle est sillonnée dans presque toute cette étendue par de profonds précipices et des défilés tellement étroits, que les troupeaux de chèvres n'y peuvent quelquefois passer que sur deux et trois de front. Ce fut cependant par ces défilés que Masséna fit passer ses soldats, au lieu de leur faire prendre la route de Mealhada pour tourner la gauche de l'armée anglaise, au risque de les faire foudroyer par les troupes qui occupaient le haut de la montagne. J'ai eu à cette époque en ma possession, et pendant fort longtemps, un plan et une vue de la montagne de Busaco. Ce plan était fait par un Français. Mais j'en avais un autre tout aussi curieux, car il était fait par un Anglais. Un jour, en 1812, quelque temps avant le départ pour la Russie, Junot me les demanda tous trois et il ne me les rendit pas. J'ai lieu de croire que c'était pour expliquer à l'empereur Taffaire de Busaco.
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Un officier général anglais de mérite, et dont ?es epnemis reconnaissaient eux-mêmes le talent, le marquis de Londonderry, dit dans son ouvrage sur la guerre de la Péninsule :
« Quand bien même Masséna aurait agi d'après les avis de Wellington, il n'aurait pu préparer sa défaite pir mi moyen plus eTlicace ».
Mais ce qui ne fut pas connu alors en France, parce que le silence de la tombe environna les cadavres des malheureuses vjctinies de iBusaco, ce fut J'adrairabjle intrépidité des régiments et des officiers généraux qui foijrnirent la pi*emière attaque faite le 27 à six heures du matin. C'étaient le 32% le 36" et le "tO", qui, sous les ordres du général ^erle, un de nos ofûciers généraux les plus distingués, entreprirent de forcer la position occupée par les iVnglais. Ces héi'os admirables, sans faire un murmure, sans observer qu'ils marchaient à la mort, furent l'aiïronter avec le courage qui est un don du ciel dans des âmes françaises. Ils gravirent les rochers de BiAsaco sous une pluie de mitraille, une grêle de boulets qui les mettaient en morceaux! Les membres palpitants de ces infortunés tombaient sur le crâne déjà fracassé de leurs frères d'armes qui étaient au-dessous d'eux, et souvent des rangs entiers roulaient ensemble dans les abîmes. Cependant ils parvinrent au sommet du plateau, ces vaillants hommes et là, à peine échappés à une mort terrible, ils la retrouvèrent sous une forme encore plus certaine. Ils furent reçus par des troupes anglaises et portugaises. Là eut lieu un carnage affreux! Nos soldats, chassés par des forces supérieures, et d'ailleurs fatigués, essoufflés, n'en pouvant plus, iurcnt culbutés f)ar rcnncmi et roTjlcrcnt de rochers en
rochers jusqu'au fond des précipices dont les pointes aiguës portèrent, dans cette cruelle journée, d'affreuses et de sanglantes dépouilles, tandis que non seulement les sabres et les baïonnettes ennemis étaient rouges du sang français, mais les mains des soldats anglais en étaient baignées! Oh! ce fut une horrible journée !
Ce fmvni les troupes du général Reynier qui reçurent d'abord en ce lieu la couronne du martyre... Puis deux autres divisions de Ney, sous les ordres du général Loison, et l'autre du général Mermet, se portaient vers le corps du général Crawfurd ^ . Celui de Junot ne donna pas ce jour-là. Il fut mis continuellement en présence de l'ennemi. Mais comme lord Wellington, dans son plan de campagne, ne voulait qu'attirer son ennemi et ne pas combattre, autant du moins qu'il le pourrait, il paraît que l'arrière-garde anglaise avait ordre d'éviter tout engagement avec l'avant-garde française. Cela paraît si positif, qu'à Coïmbre et à Condeixa il y a eu un engagement très vif entre les deux partis, et que le huitième corps eut l'avantage, comme cela arrive toujours quand des troupes ont la volonté d'éviter une rencontre. Et à Condeixa les Anglais préférèrent abandonner leurs magasins de vivres, que de combattre pour les défendre. Cependant ils forçaient dans ce même moment les habitants d'abandonner leur asile, d'emporter jus qu'au dernier grain de blé ou de tout brûler, pour que
' Je ne sais pourquoi, à la suite du siège d'Almeida ou de Ciudad-Rodrigo, le général Crawfurd reçut de nos généraux le surnom de brave étourneau. Je l'ai eutendr nommer ainsi pr.r Masséna lui-raéme.
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nous ne pussions rien trouver. Nos soldats, furiout de ne rencontrer qu'un sinistre isolement, marchnient encore sans murmurer, car dans de semblables situations le soldat français est sublime dans sa conduite. Mais sa physionomie devenait plus sombre et 'il y avait dès lors une méfiance dans l'armée qui ne pouvait qu'ajouter à ses autres malheurs.
On trouvait le long des routes des débris de meubles et de vêtements que les malheureux fugitifs, contraints par les Anglais d'abandonner leurs maisons, ne pouvant emporter avec eux, car les moyens de transport manquaient, préféraient jeter dans le Tage ou dans les torrents que de les laisser à l'ennemi commun, et que les vagues du Tage et les eaux des torrents repoussaient sur la rive, mais en lambeaux et hors d'état de servir. Souvent nos soldats prêtèrent assistance à de malheureux vieillards, à des femmes dont l'enfant se mourait sur leur sein où il n'y avait plus de lait, et qu'ils trouvaient dans les fossés, abandonnés de tous et sans secours ! J'ai vu plusieurs exemples d'humanité vraiment admirables, lorsque le 8' corps revint en Espagne et que nous passâmes quelques semaines à Toro... Mais la conduite des Anglais ne fut pas, en cette circonstance, ce qu'elle aurait dû être, comme humanité et comme justice. C'est ainsi que lord Wellington se retira sur les fa. meuses lignes de Torres-Vedras et que Masséna, comme frappé de vertige, le suivit à travers un pays désolé et désert.
Le lendemain de la bataille de Busaco, Junof, qui me savait déjà arrivée à Giudad-Rodrigo, mais qui ne pouvait avoir l'idée de la privation totale de nouvelles dans laquelle nous étions et craignant que je D'en
eusse de fausses relativement à l'affaire du 21, fit venir trois paysans portugais et espagnols, et leur donna une lettre à chacun.
— Celui devons qui arrivera le premier, leur dit-il, aura douze cents réaux. Si vous arrivez en même temps, la duchesse vous donnera la récompense promise. Soyez fidèles, et vous n'aurez qu'à vous loiier d'elle.
Un seul de ces hommes parvint auprès de moi à Ciudad-Rodrigo, où j'étais alors dans des inquiétudes dont il faut avoir été victime pour en comprendre toute l'horreur. On était alors à la fin d'octobre et l'affaire de Busaco avait eu lieu à la fin de septembre. Un seul de ces hommes eut le bonheur de passer. Les deux autres périrent, l'un en passant un torrent, l'autre fut assassiné par les Espagnols, qui trouvant sur lui la lettre de Junot qu'il avait mal cachée, le traitèrent comme espion. La récompense promise fui presque doublée par moi à l'homme qui me donna la lettre qu'on a lue au commencement de ce chapitre* Hélas! c'était la seule consolation que je devais recevoir avant la naissance de mon fils...
Je terminerai cette relation, peut-être un peu longue pour ceux qui n'ont eu aucun intérêt dans id guerre de la Péninsule, mais qui, je crois, ne peut manquer d'être de quelque importance pour ceux qui y retrouvent et d'anciens souvenirs et des motifs de souvenirs par relations, par un tableau des pertes dû 8* corps, depuis le jour seulement de son entrée en Portugal, c'est-à-dire du moment où il quitta San- Felioes el Grande, jusqu'au T' novembre ;
A Coïmbre
Aux hôpitaux de Sautareni.
Prisonniers de guerre .
Tués à Sobral. . . .
A Ferias
Blessés à Sobral . . .
En arrière et assassinés.
Total. .
400 hommes.
"ii -p 2o-2(d. 34 tués.) 163 hommes.
2oo9 hommes.
Chevaux tués et morts, artillerie comprise, 410.
Et l'on remarquera qu'excepté à Sobral où la ville fut enlevée par la première division du 8° corps, il n'y eut que des engagements partiels, plus funestes, au reste, qu'une bataille rangée. Ce fut donc dans de semblables affaires que notre armée commença à laisser derrière elle des ossements français. Le reste périt par la misère, par le poignard, et pour achever sa ruine, le moment des pluies survint pendant le plus important de sa marche. Ces pluies, que connaissent seuls ceux qui ont été en Portugal, inondaient les plaines, détruisaient les routes, comblaient les ravins et les changeaient en torrents, tandis que les torrents eux-mêmes devenaient des cataractes effrayantes et presque impossibles à franchir. Oh 1 quels souvenirs! quels souvenirs épouvantables! Et pourtant, malgré nos désastres, malgré tout le poids du malheur qui pesait sur nous, il paraît positif que si Masséna avait poussé avec vigueur l'armée anglaise dans sa retraite et l'avait enfin poursuivie au lieu de se laisser attirer et de la suivre avec mollesse et indécision, il paraît que l'armée anglaise pouvait être perdue. Sans doute ses lignes de Torres-Vedras étaient
formidables, mais toutes les redoutes n'étaient pas défendues par des troupes anglaises, et à cet égard les antécédents devaient donner de l'espoir, au moins assez pour tenter ce qui pouvait sauver une armée et perdre l'autre, et leur faire ainsi changer de position à l'une et à l'autre. Cette opinion n'est la mienne, on le pense bien, que d'après l'avis bien souvent recueilli de personnes qui pouvaient certes le donner. Ce que je viens de mettre plus haut m'a été dit par un officier général anglais et par deux membres importants du parlement d'Angleterre. Quant à l'opinion des Français, j'ai été guidée dans la mienne par mon mari et le maréchal Ney. Celles-là en valaient bien une autre.
Un malheur particulier, mais qui fut vivement senti par l'armée, fut la mort du général Sainte-Croix, qui fut tué à Alenquer, sur les bords du Tage, tandis qu'il cheminait sans même songer à la mort. Un boulet parti d'une des chaloupes canonnières qui étaient sur le fleuve, frappe un rocher et vient, par ricochet, couper en deux le malheureux Sainte-Croix, qui tombe atteint mortellement, sans que le noble jeune homme entendît gronder le canon répondant à son dernier soupir. Ce n'était pas ainsi qu'il devait mourir.
Après ces divers événements, après la défaite de Busaco, après avoir passé le Mondego, avec une presque certitude de voir se lever sur les derrières de son armée une multitude de corps de partisans qui devaient couper toute communication, Masséna continua néanmoins de s'avancer et sa conduite fut vraiment inexplicable.