‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 5)Chapitre 7 sur 52 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Je reçois une lettre de Junot. — Ma joie. — Elle eit courte.

— Don Julian geôlier de la roule. — Larmes et chagrins. M""* Thomières. -r- Sa bonté. — Sa douleur. — M. Luuyt.

— (>e qu'il était. — Impression de l'Espagne. — M. Lalance. — (^e qu'il était. — Sa femme. — Elle est jolie et bonne. — Son portrait. — M. Desanges, ami de M. Luuyt. — Son énergie le sauve. — Joie inattendue. -;- Armée du 9« corps. — Le comte d'Erlon. — M. de Moatesquiou. — Le général Fournier. — Diner burlesque. — Le 14 novembre. — Désespoir d'un homme brave. — Nous pleurons et pourtant nous chantons ! — Les premières douleurs.

Il faut avoir été dans )a situation oii je me trouvais, pour apprécier tout le bonheur que j'éprouvai en recevant la lettre qiie Junot m'écrivit par le paysan espagnol ! Un pareil moment compensait bien (les mauvaises heures. J'étais joyeuse comme une enfant qui n'aurait eu que des tètes pour le jour suivant... Cette joie ne pouvait être durable; mais je fus bien heureuse un jour. Ce ne fut que le lendemain, lorsque, voulant répondre à Junot parle même aventureux courrier, qui répondait de passer, que je retombai dans toute ma tristesse. La lettre de Junot avait un mois de date. Que d'événements avaient pu se passer depuis lors ! Et moi, qu'avais-je à lui dire? Depuis mon arrivée à Ciudad-Rodrigo, je n'avais eu qu'une fois des nouvelles de nos enfants ! Don Julian

MÉMOIRES DE LA DU(JHESSE D'ABRANTÉS 167

était comme le geôlier du chemin par où passaient les courriers, nul ne sortait de la route si don Julian l'y avait vu entrer. J'écrivis. Mais je ne pus trouver de paroles pour peindre toute ma joie, si vive il n'y avait que quelques heures. Je ne pus que pleurer sur la désolation qui m'entourait ot, si je n'écrivis pas un dernier adieu à mon meilleur ami, au père de mes enfants, c'est que je craignis de l'affliger, car j'étais sûre de mourir.

Oh ! que je souffrais dans de semblables moments d'une aussi terrible rêverie ! Alors, je posais la main sur mon sein, je sentais les mouvements de mon enfant ; et ce rapport, si parfaitement une joie du ciel dans la position ordinaire de la vie où sont toutes les mères, devenait pour moi un sujet de larmes amères. Comment mon enfant allait-il naître? Le mettrais-je au monde même? Non. Tout ce qu'une imagination délirante peut inventer pour donner des scènes d'émotions excitantes pâlirait devant le récit que je puis faire de ce que je souffris dans ces veilles de la douleur, où de longues nuits se passaient pour moi à prier Dieu, comme on le prie avant le viatique.

C'est ainsi que j'atteignis le 14 novembre. Ma vie était triste et monotone. Et n'eussé-je rien eu à craindre, elle n'en eût pas moins été insupportable. Le général qui commandait à Giudad-Rodrigo était aussi désagréable pour moi qu'il est possible qu'un homme le soit. Je n'avais de société que M'"^ Thomières, dont e cœur était aussi plein de douleur et d'inquiétude que le mien, et que je devais plutôt soutenir et consoler, que je ne devais m'attendre à en avoir de l'appui, non qu'elle ne fût parfaite et bonne, mais elle était plus faible que moi. Junot avait aussi laissé à la

garde de mon amitié un homme aimable qu'il aimait beaucoup, c'était M. Luuyt. M Luuyt avait été chargé du ministère de la marine et de la guerre d^ns lu première invasion du Portugal. C'était un homme d'esprit et de manières tout à fait comme il faut. Il m'aurait été d'une grande ressource ; mais c'était en lui qu'il fallait étudier l'elïet de l'impression que produisait l'Espagne avec son insurrection effrayante, ses poignards, ses poisons (;t ses continuels dangers ' M. Luuyt était un homme de cœur d*^ lr^<-. mrtc et carrée ; il connaissait le monde et avait beaucoup vu, savait beaucoup. Eh bien, il était tombé comme un faible enfant sur une couche de souffrances qui n'avaient d'autres causes qu'une terreur renouvelée sans cesse, et, depuis trois mois, il n'avait pas quitté son lit. Trop souffrante moi-même pour l'aller voir, puisque je sortais à peine pour prendre l'air, je ne l'avais pas aperçu depuis mon arrivée à Ciudad- Rodrigo. Je savais qu'il était parfaitement entouré, parce qu'il avait près de lui un ami, M. Desanges, qui le soignait comme un fils aurait soigné son père et qui lui communiquait en même temps un peu d'énergie de son caractère, ce que le pauvre malade avait une grande peine à comprendre. Je crois que c'est à M. Desanges que M. Luuyt doit la vie.

II y avait encore à Ciudad-Rodrigo M. Lalance inspecteur aux revues, avec sa femme, jeune et charmante personne. Mais que pouvaient ses talents dans un lieu où la vue ne se reposait que sur des cadavres à demi rongés par les chiens et sur des monceaux de décombres noircis par la fumée ou rougis par le sang ! Non, dans ce séjour affreux il fallait des larmes et rien que des larmes.

Un jour, c'était le 14 novembre, il faisait un temps assez beau, quoique froid. Un soleil pâle, comme s'il eût lui sur une province de la Sibérie, éclairait les environs désolés de ma triste retraite. Je fis mettre les chevaux à ma calèche et j'engageai M""" Thomières à venir faire une promenade jusqu'au bout du petit mur qui était en dehors de la porte de Salamanque. On plaçait d'avance deux ou trois piquets dans la campagne, et pendant une heure je pouvais au moins respirer un air plus pur que celui du cloaque de Ciudad-Rodrigo. M. Luuyt avait eu le courage de suivre dans sa calèche, que M. Desanges escortait à cheval. Nous cheminions ainsi tout paisiblement, lorsque l'un des hommes du premier piquet vint en courant avertir qu'on voyait au loin, dans le défilé qui termine la plaine, une multitude de troupes. Le premier mouvement fut de faire tourner bride aux chevaux. Cependant les Espagnols qui presque chaque jour venaient autour de la ville ne prenaient jamais cette direction, ils venaient par les hauteurs. M. Desanges, voyant l'incertitude inquiète où nous étions, piqua des deux sans rien dire et s'en fut tout simplement, lui tout seul en reconnaissance. Nous lui criâmes de revenir, mais il n'en tint compte. Et comme il est d'une bravoure même téméraire, il fît cette action tout naturellement. Nous le vîmes d'abord franchir la plaine comme une flèche, puis il ralentit son pas. Tout-à-coup il reprit sa course et joignit la troupe que nous apercevions enfin dans l'éloignement. A peine i'eut-il atteinte que nous vîmes la plus forte partie de ce groupe s'ébranler et se mettre au galop, en se dirigeant vers nous. A mesure que cette troupe approchait, il jaillissait des

léclairs étincelants de ses armes et des harnais de ses chevaux.

— Mon Dieu 1 disrje enfin, ce sont des Erançais !,..

Et à peine avais-je parlé que ma calèche était entourée de ces uniformes qui alors nous faisaient palpiter le cœur de joie et d'orgueil, comme ils le faisaient battre de peur à nos ennemis Et ma main était pressée par ce bon Eugène de Montesquiou, ce brave général Drouet, et vingt vorx me demandaient avec intérêt comment je me trouvais dans ce désert, dans cette Thébaïde... et ces voix me parlaient avec l'accent de la patrie.. Oh! que j'ai pleuré dans ce moment-là, mais pleuré de joie, de douce joie.

Le général Cacault arriva.

— Et comment ne m'avez- vous pas annoncé l'arrivée du général ? lui demandai-je en lui montrant le comte d'Erlon.

— C'était un secret, madame.

— Comment, un secret ! Vous êtes donc seul avec ces messieurs? demandai-je au général Fournier qui était alors près de la voiture.

— Nous sommes loO,000, répondit poliment le général Fournier en levant les épaules.

— Mais étes-vous seuls enfin ?

— Avec vingt mille hommes ^ Et nous allons joindre le maréchal prince d'Essling, duc de Rivoli, pour lui prêter assistance.

C'était un singulier homme que ce général

' Il y en avait un bon tiers de moins, mais il me le dit le soir môme. Il faut bien un peu mentir avec ses ennemis et, môme, avec ses amis.

DE LA DUCHESSE D'ABRANTES lli

Fournier. Je parlerai de lui tout à l'heure plus en détail.

Je rentrai dans la ville avec ma brillante escorte. J'étais heureuse, mille fois heureuse ! Je fis arrêter ma voiture à côté de celle de M. Luuyt et nous nous saluâmes avec un sourire de bonheur. M. Luuyt voyait ainsi que moi et mieux que moi, les résultats les plus heureux de cette arrivée du comte d'Erlon. Hélas ! tout cet horizon qui nous apparaissait si radieux ne tarda pas à s'assombrir.

J'engageai tous les arrivants à venir dîner chez moi.

— Je vous ferai faire mauvaise chère, leur dis-je, mais à moins que vous n'ayez des provisions avec vous, c'est encore chez moi que vous ferez le moins chétif dîner.

En effet depuis quinze jours la surveillance exercée par don Julian était si forte, que les paysans n'apportaient plus rien à la ville. Nous avons quelquefois payé un œuf sept et huit réaux la pièce \ La volaille était non seulement d'un prix hors de toute proportion, mais il n'y en avait pas. Le pain était la seule chose qui fût bonne, et que nous eussions à discrétion ; mais pour autre chose il fallait y renoncer ; les légumes, par exemple, et les fruits, on en perdait là jusqu'au souvenir. Les jardins avaient été ravagés au jftoment du siège et, comme, depuis, les habitant:; avaient évité de rentrer dans la ville, rien n'avait été

• Quarante sous . La viande n'était plus supportable et cependant elle coûtait un prix fou. Celle que nous avions comme distribution d'arnoée n'était pas bonne, et cependant elle était la jeule que nous eussions pour nous nourrir.

ensemencé ni replanté. Enfin, pour donner une idée de la manière dont nous vivions, lorsque mon cuisinier, désolé de ne pouvoir me donner que du" mauvais bouillon, parce qu'un vieux taureau ou une mauvaise et maigre vache ne peuvent en donner de bon, lorsque cet homme voulait enfin ne pas tj'op perdre sa main, il envoyait mon chasseur avec un fusil se promener sur les bastions, les cavaliers encore couverts de décombres, et là il guettait ce qu'il appelait des alouettes et qui n'étaient que de détestables moineaux durs, amers et d'un goût sauvage. Mais il importait peu à tnoti maître- queue. Il arrangeait les oiseaux au gratin avec des croûtes bien façonnées, servait chaud dans une casserole d'argent et demeurait tout aussi content de lui que s'il m'eût servi des ortolans ou des becfigues. Ce pauvre Simon me rappela un jour le festin que Brand organisa chez le baron de Felsheim. Il avait eu un chevreau. Ce chevreau, qui pouvait passer pour une chèvre — et comme il était mâle, on sait comment cela s'appelle — était la seule pièce qu'il eût, et sur laquelle il devait tailler pour faire à dîner pour plusieurs personnes — nous étions déjà à Ciudad-Rodrigo. Il ne fut pas arrêté par cette difficulté et mit le chevreau à toutes les sauces et le tortura dans toutes les formes. Mais il eut beau faire, il fut impossible de mettre la dent au milieu d'aucun morceau. La chose en vint au point d'être risible.

Mon Dieu ! si nous n'avions pas eu d'autre sujet de tristesse que celui de privations aussi matérielles ! Mais celles-là étaient la conséquence de toutes les autres, et alors elles devenaient d'autant plus douloureuses.

En revoyant M. de Montesquiou, je n'avais d'abord songé qu'au plaisir de le retrouver dans ce désert, où depuis deux mois je pleurais l'absence de la patrie et de tous ceux que j'y avais laissés. Mais lorsqu'il revint pour dîner, lorsque je le regardai plus attentivement, je fus frappée du ravage qui avait bouleversé cette belle figure depuis qu'il avait quitté Paris. Ses yeux étaient caves et son regard presque farouche, ses joues plombées et le haut des pommettes d'un rouge vif et changeant. Sa parole était brève et son accent avait quelque chose de solennel qui allait au cœur. Il chantait les romances avec un goût et une grâce que je n'ai connus qu'à lui et à M. de Flahaut, avec qui, du reste, il avait assez de ressemblance. Il était moins régulièrement beau qu'Anatole, son frère, et pourtant il plaisait autant que lui. Eugène de Montesquiou était un homme dont l'âme a eu un côté mystérieux qui est descendu avec lui dans la tombe. Je l'ai connu, moi, ce mystère, quoique je n'y fusse que relativement intéressée et que même nous nous vissions moins souvent que je ne voyais d'autres personnes de ma connaissance. Mais il est mort sans m'autoriser à le dire et je ne parlerai pas. C'était un noble et digne jeune homme.

Nous ne nous étions pas revus depuis le bal de Mnrescalchi. Je lui en parlai, et lui en parlai en riant car, dans cette journée, en revoyant des Français, toutes mes idées étaient joyeuses et, toutes les fois que mon enfant faisait un mouvement, je serrais mes deux bras autour de ma taille comme pour lui donner une dernière caresse et lui dire :

— Sois tranquille, nous reverrons bientôt la patrie et tu connaîtras tes sœurs et ton frère.

Mais ce pauvre jeune homme ne partageait pas mes sensations joyeuses. II me regardait avec une expression indéfinissable de tristesse agitée. Il portait ses yeux autour de la chambre mal carrelée dans laquelle nous étions alors, dont les fenêtres disjointes ei évidemment faites pour une autre place, laissaient parvenir un vent glacé, dont le froid semblait plus piquant et plus âpre lorsqu'on pensait qu'on était en Espagne. Quelques chaises de paille garnissaient cette pièce qu'on appelait le salon et dans laquelle pourtant on voyait une épinette qu'on décorait du nom de piano.

— Et vous ne mourez pas ici ? me dit-il enfin, après m'avoir longtemps regardée avec une sorte de pitié presque indignée.

L'expression de sa voix, de son regard, me rappela à toute l'horreur de ma position. Je voulus lui sourire, je voulus lui répondre ; mais je ne pus parler, je ne pus sourire.

— On ne peut pas vivre en Espagne, ajouta-t-il en serrant avec une force convulsive la chaise qui était devant lui, il faut mourir lorsqu'une fois on y est entré.

Il m'effraya. Ses yeux étaient rouges, gonflés. Il y avait des larmes dans ses paroles. Je lui pris la main

— Qu'avez-vous ? lui dis-je tout bas.

Hélas ! je le savais bien ce qu'il avait! Mais je voulais provoquer un mot qui, une fois dit, l'aurait soulagé, parce qu'il aurait dit toute la peine qui lui fou* lait le cœur, le malheureux, et qui l'a fî^g' avant trente ans. Puis il s'en fut à l'autre bout de la chambre et s'assit devant le piano,

— Vous avez été sU^prise, n'est-(*e pas, madame,

de voir Eugène dans cet état de marasme profond ? me dit le général Fournier qui s'approcha de moi quand l'autre se fut éloigné. Nous en sommes également étonnés. Mais ce qui vous surprendra bien plus, c'est que depuis le jour où il est entré en Espagne, il a dit avec un sérieux inconcevable qu'il n'en sortiraii pas vivant. Je ne l'aurais pas jugé susceptible de superstition.

Dans ce moment, des sons doux, plaintifs même et d'autant plus harmonieux qu'ils étaient inattendus dans cette chambre dévastée, se firent entendre du côté du piano; c'était M. de Montesquiou qui chantait une romance avec une voix tellement expressive que chacun fit silence et se rapprocha doucement du chanteur, car c'est une magie bien attractive que celle de la musique, et dans la musique c'est une autre magie plus attirante que celle du chant.

Je ne me rappelle plus ce qu'il chanta. Il me souvient seulement que je pleurai, mais que mes larmes ne me faisaient aucun mal. Le général Fournier chanta ensuite. Il avait une voix admirable, de ces voix de ténor, belles, pleines, sonores et harmonieuses comme un harmonica. Mais il chanta une chanson, le Marquis Olivier y composée pard'Alvimare. Et il aurait fallu en conscience avoir une ferme volonté de pleurer pour lui donner des larmes, tandis qu'en écoutant cette voix frémissante sous une vive émotion intérieure, on partageait cette émotion et on lui donnait toutes les siennes provoquées par ses chants si doux et si plaintifs. Voilà de ces souvenirs que rien n'efface. Bien des années se sont écoulées depuis ce jour-là Eh bien, je pourrais encore aujourd'hui retracei jusqu'aux plus légères impressions qui me frappèrent dans cette

soirée, et pourtant ce qui se patsa quelques heures après était plus que suffisant pour éteindre en moi tout autre souvenir.

Avant que ces messieurs me quittassent, je voulus savoir du colonel Montesquiou quelques-unes des particularités de son départ de Paris. La faveur où son père et sa famille entière étaient auprès de l'empereur me paraissait plus que suffisante pour empêcher un voyage sans gloire dans ses résultats, tondis qu'il se présentait hérissé de dangers. J'appris de lui qu'il avait reçu l'ordre de partir sans s'y attendre et qu'aussitôt il avait été irappé de la pensée qu'il ne sortirait j.-ns de l'Espagne.

— ... Car rappelez-vous bien mes paroles, me dit-il avec un regard qui m'a, depuis, longtemps poursuivie tir-.ns mes rêves, rappelez-vous que je ne sortirai pas :V:: cet infernal pays. Si j'échappe au boulet, à la balle, nu sabre, à la lance, je tomberai sous le couteau, je ;'.:ourrai de poison, mais je mourrai. Que mon sang rr'tombe sur ceux qui ont voulu le verser!

Il me parlait bas, très rapidement. Ce peu de mots fut, dit en quelques secondes. Dans ce moment j'étais dr.bout, appuyée contre une chaise. Le colonel me rep./irdait et, malgré son émotion, il fut frappé du boule- .'trsement de tous mes traits. Je pâlissais et ma main avait saisi la chaise en s'y cramponnant fortement. Une douleur venait de se faire sentir. J'allais accoucher, c'est-à-dire que le travail venait de commencer. Comment, grand Dieu, devait-il se terminer!

Je me hâtai de prendre congé de ces messieurs. J'avais heureusement préparé une lettre pour Junot dans l'intervalle de ma rentrée au diner, parce que le comte d'Erlon m'avait annoncé qu'il partait le lende-

main au point du jour, pour joindre le prince d'Essling. Comme il laissait des troupes derrière lui, les communications allaient se rouvrir, du moins nous devions le croire, et j'espérais faire parvenir promptement enfin la nouvelle de mon accouchement à Junot, si je survivais à ce moment pour lequel on rassemble tant de soins autour d'une femme et qui pour moi allait se passer au milieu des premières privations !

Aidée de M. Magnien, qui jadis ayant été, je crois, chirurgien-major dans quelque régiment, lui avait donné des soins à sa manière, ma bonne Rose était accouchée heureusement, trois semaines avant d'une grosse fille qu'elle nourrissait en attendant mon eniant. Ses soins étaient le secours sur lequel je comptais le plus. Mais le ciel m'en envoya un autre auquel je suis convaincue que je dois la vie.

Il était onze heures du soir lorsque ces messieurs sortirent de chez moi.

— Priez pour moi, me dit M. de Montesquieu en me baisant la main, priez pour moi ! Je ne vous reverrai probalement jamais !

Je me sentis défaillir. Cette parole prononcée avec un ton d'assurance par un homme qui, en sortant de chez moi, allait monter à cheval pour affronter cette mort dont il parlait comme s'il la voyait à ses côtés, tandis que moi, pauvre femme, j'étais en ce même moment en face d'un danger positif et imminent qui plaçait un de mes pieds sur la terre et l'autre dans la terre, cette parole me frappa au cœur et, lorsque je fus retirée dans ma chambre, poussant des plaintes que la crainte d'être entendue ne me faisait plus retenir, alors cette vision de mort vint m'obséder et se placer entre mon lit et le berceau de mon enfant.

vui. 18

Les douleui*s furent d'abord ce qu'elles furent au dernier moment, La nuit fut cruelle et le jour parut sans que le travail fût plus avancé. J'étais inquiète. Pour la première fois de ma vie j'eus peur pour moi Si je mourais dans ce travail d'enfantement que nul secours habile ne venait aider, que devenait le fruit que je portais, que je savais exister dans mes flancs, et que j'avais déjà sauvé de tant de désastres? Mais comme ce n'est pas mon histoire que j'écris, je dirai seulement que vers le matin on acquit la certitude que l'enfant était mal placé et que l'accouchement présentait une sorte de difficulté*. Alors je repris toute ma fermeté si elle m'avait un moment abandonnée. Et enfin, après des souffrances inouïes, je mis au jour un garçon que j'ai eu le bonheur de conserver et qui aujourd'hui contribue à augmenter le peu de joie et de bonheur que le ciel m'ait laissé.

C'est maintenant qu'il me faut parler de l'ange qui alors se trouva dans mon chemin et me soutint dans cette route si pénible. Il me faut dire qu'une femme fut pour une autre femme ce qu'aurait été une sœur, une mère, une fille et enfin l'amie la plus tendre. Et pourtant cette femme me connaissait à peine. Oh! les femmes, si elles sont haïssables et repoussantes quand elles sont comme quelques-unes que je pourrais nommer, comme elles sont adorables quand elles remplissent sans calcul, mais par effusion, la mission que Dieu leur a donnée en les mettant sur terre, celle de

* L'enfant était dans la position inverse de celle qu'il prend ordinairement au moment du travail. Sije pauvre petit être s'était placé quelques lignes plus à gauche ou plus à droite, nûu> étions perdus tous deux. Nous l'étions, je crois, également si j'eusse perdu la tête.

consoler, de soigner ceux qui souffrent ; oh ! celles-là doivent être aimées, et aimées de cœur!

J'ai parlé plus haut de la baronne Thomières, femme du général Thomières, qui, à la première invasion du Portugal, était déjà sous les ordres de Junot. A la troisième expédition, il joignit le 8* corps lorsque Junot était déjà à Burgos. Je ne sais alors où luimême se trouvait. Le duc l'aimait et l'estimait fort. Aussi en 1808, lui avait-il confié le commandement de Péniches, en Portugal, comme l'un des points les plus importants de l'armée. A cette première campagne, sa femme l'avait toujours accompagné. Son affection pour son mari était une des choses les plus touchantes qu'il fût possible de voir.

M™" Thomières avait à cette époque quelques années de plus que moi, mais c'était, je crois, peu de chose. Elle était blonde, d'une physionomie douce et bonne, et d'une timidité gracieuse, qui avait beaucoup de charme. Sa parole ensuite en avait un puissant dans l'inflexion de sa voix et dans son accentuation. Elle était instruite, et d'une manière plus profonde que les femmes ne l'étaient ordinairement à cette époque. Elle dessinait et peignait bien, et faisait ensuite cette foule d'ouvrages de femme, pour lesquels il est nécessaire d'avoir de petites mains blanches et adroites, ce qu'elle possédait aussi.

Mais le vrai trésor de la femme qui était caché sous tout cela, c'était une exquise sensibilité, une âme ayant toujours une parole consolante à faire entendre à l'oreille de la souffrance, une continuité et une persévérance dans ce qu'elle entreprenait pour arriver à ce but, qui à elle seule consolait déjà. Il est si doux de vwp s'occuper de soi lorsqu'on sent son

lap MÉMOIRBB

cœur saigner. Lorsque je me rappelle les soins dont elle m'entourait alors, dont plus tard elle entourait aussi le berceau de mon Alfred, je sens dans mon âme que les années peuvent s'écouler, les événements, la distance se placer entre deux êtres qui se sont aimés, mais que rien ne peut effacer de tels souvenirs.

Mon fils était faible au moment es sa naissance. J'avais tant souffert ! Pauvre fleur, venue là au milieu des orages, dans un désert et sans le plus chétif abri. Oh ! que de fois j'ai pleuré sur ton petit visage encore bleuâtre par les souffrances que j'avais éprouvées ! Mais ces larmes, elles étaient bien douces. Elles remplaçaient d'autres larmes araères qui me brûlaient les joues. Maintenant je ii'était plus seule. J'a\ ais un petit être auprès de moi auquel je me devais. Dans ces heures terribles, où il me semblait que tout avait péri dans l'univers autour de moi, cette gracieuse figure d'ange m'était envoyée par Dieu pour me dire de vivre et que je devais la ramener dans sa vraie patrie. Depuis deux mois je n'avais aucune nouvelle de France, Les estafettes allaient chercher Junot et mes lettres étant dans le paquet de l'armée, ou tout au moins du 8° corps, il me fallait attendre que j'eusse écrit en France pour que mes lettres me fussent envoyées directement. Depuis l'affaire de Busaco, je n'avais aucune nouvelle de mon mari et j'éprouvais tous les genres de tourments. Mais mon enfant était né et la plus douloureuse de mes peines était calmée.

Souvent, dans les jours qui suivirent d'abord mon accouchement, je me surprenais dans une délicieuse rêverie à contempler cet être adoré qui, pour moi, était plus qu'un autre enfant, ainsi que pour son pèr«,

DE LA DUCHESSE D'ABRANTftS «M

ekt il nous avait été donné par Dieu comme une com* pensation de souffrance dans ce lieu d'affreux exil. Junot avait désiré qu'il s'appelât Rodrigue.

— Nomme-le Rodrigue, m'avait-il dit. En nie rappelant tout ce que sa mère a souffert, il aura luimême le sentiment de tout ce qu'il te doit. Appelle-le Rodrigue.

J'avais voulu le nomtner Rodrigue. Mais ensuite ce nom ne me plut pas et je l'appelai Alfred.

Avant que la fièvre de lait mo privât des moyens de nourrir^, que de fois en tenant mon fils dans mes bras, je le regardais avec une tentation frénétique de lui donner le sein. Je le serrais contre moi, je le baisais à le faire crier, pauvre amour ! Et puis je le reposais sur mes genoux, et ma main allait machinalement dénouer le ffuban de ma camisole de nuit, je dérangeais la double mousseline et le coton qui couvraient ma poitrine, et je voulais donner à teter à mon enfant. Je voulais être tout à fait mère et là, au milieu de ce désert, de cette Thébaïde, il me semblait que c'était l'ordre de Dieu.

Un jour la tentation devint si forte que la bouche de mon fils allait prendre mon sein, lorsque ma pauvre Rose se mit à genoux près de mon lit et me dit eu pleurant:

— Et moi, j'aurai donc quitté mon pays, ma mère, ma maison, pour venir donner mon lait aU frère de mon premier nourrisson, et vous me l'ôtez des bras.

* La itiort de ma mère, dont la cruelle agonie dura plusieurs semaines, et une fièvre puerpérale m'empêchèrent de nourrir ma fille aînée Joséphine. Ne l'ayant pas nourrie, je ûe touIu* pas nourrir les autres.

I8fi MÉMOIRES

11 a pourtant déjà teté de mon lait. Ne me l'ôtez pas, madame. Vous l'aimerez déjà bien assez, celui-là, vous l'aimeriez bien plus que les autres si vous le nourrissiez...

Je ne dis rien, mais je ramenai sur ma poitrine la mjusseline ouatée. Je renouai le cordon de ma camisole, je baisai mon fils et je le donnai à sa nourrice. Mais mon cœur était froissé et bien gros de larmes...

Pauvre Rose!... elle avait raison de tenir à son nourrisson ! Sa fille mourut à quelque temps de là. Il fut sa consolation.

Le jour où j'eus la fièvre de lait, j'avais, comme c'est assez ordinaire, un mal de tête violent, accompagné d'une sorte de vertige et d'un peu de délire. Cet état du reste fort naturel était augmenté par la privation de médicaments \ Nous n'en avions pas du tout. El pour remplacer l'eau de cannes ou toute autre boisson qui se donnait alors dans de pareils moments, on avait pris d'une sorte de jonc qui croissait dans les fossés de la ville et dont on m'avait fait une tisane. Nous n'avions aucun sel, nulle chose et la nature agissait en souveraine. C'est bien la meilleure manière de gouverner sa personne. Mais, comme il arrive souvent qu'il faut guider un roi, tout absolu qu'il soit, ou peut-être parce qu'il l'est, il faut aussi un guide et un régent à la nature. Mais ici il y avait impossibilité, aussi fus-je très souffrante et fort tourmentée

' Car je n'appelle pas ainsi ce que contenait ma pharmacie portative. C'étaient de l'éther, de la fleur d'orange, du tilleul, et des niaiseries pareilles; on avait négligé d'y mettre ce qui eût été nécessaire, parce qu'on avait, comme je l'ai déjà dit, compté être à Lisbonne ou tout au moins à Coïmbre pour me» couches.

par mon lait. Dans une de ces rêveries douces qui présentent tant d'images fantastiques, je crus entendre des cris et reconnaître la voix qui les poussait !

— Mon Dieu ! me disais-je tout en retournant ma tête brûlante sur mon traversin, mon Dieu, il vient me chercher !

Et cette idée, chose étrange, me poursuivit avec une suite qui n'a pas ordinairement lieu dans un accès fiévreux, surtout de la nature du mien.

Le jour d'après, le souvenir de ce rêve vint m'obséder toute la matinée. Vers le soir\ comme la ville était calme et qu'on n'entendait que le bruit régulier des sentinelles et des patrouilles, le même cri sauvage, aigu, douloureux, que j'avais entendu la veille, revint encore me frapper l'oreille. Je me soulevai, j'écoutai. Je ne me trompais pas.

— Mon Dieu, dis-je à M. Magnien, qui donc peut crier ainsi ?

— On ne crie pas, me dit-il, vous vous trompez.

— Non, non, lui dis-je, on crie, j'en suis sûre. Et... il me semble... que je reconnais cette voix.

— C'est impossible, s'écria-t-il.

— C'est celle du colonel Montesquieu, poursuivis-je d'un voix aliérée, car je commençais à comprendre que c'était en effet lui que j'entendais.

— Non, non, mille fois non, me dit Magnien, Allons, dormez et ne rêvez plus ainsi tout haut.

Je passai une nuit étrange. Je n'avais plus la fièvre,

* C'était la nuit du même jour que Junot commençait à effectuer sa retraite par Alenquer, Golgào et Sobral. Le comte d'Erlon entra en Portugal par Fuentes de Onoro et le colonel Montesquiou devait nécessairement être frappé par l'aspect sauvage de ce lieu, ayant déjà l'esprit prévenu.

et pourtant ce rêve me poursuivait toujours. 11 me semblait même qu'autour de mon lit le nom d'Eugène était prononcé. Je croyais entendre des paroles de danger mêlées à ce nom. Le lendemain matin, je parlai à M. Magnien et je lui dis qu'il fallait qu'il me dît la vérité, car elle me ferait moins de mal que cet le incertitude inquiète qui me tourmentait. Je n'avais plus de fièvre et tout cela pouvait me la redonner. Il le comprit et m'apprit ce qui était arrivé.

Le comte d'Erlon était entré en Portugal, le 15 au matin. C'était sans doute une grande chose que de tenter de forcer le passage pour parvenir jusqu'à Masséna. Mais on avait encore augmenté cette difficulté et, dans Ciudad-Rodrigo même, ceux qui n'auraient dû parler que pour encourager, travaillèrent comme de concert à doubler l'inquiétude de tout le 0' corps. Eugène de Montesquiou, déjà frappé qu'il n'en reviendrait pas, reçut avec avidité tout ce qui fut dit autour de lui et, lorsqu'on arriva le soiràFuentesde Onoro, le mal était déjà fait. La vue de ce lieu sauvage acheva de le perdre. II en parlait au reste souvent dans son délire, et son aspect semblait en effet l'avoir vivement frappé. Je vais essayer d'en donner une esquisse.

Fuentes de Ofioro est un misérable village bâti dans le fond d'un vallée très agreste. L'intérieur du village est embarrassé par une foule de petits murs construits avec des pierres rocailleuses des montagnes environnantes et donne à son aspect quelque chose d'inquiétant pour celui qui, arrivant en Espagne, est prévenu que derrière le moindre abri se cache un homme pour donner un coup de couteau ou tirer un coup de fusil. Au milieu de la vallée coule, un ruisseau

DE LA ÙUcMëssE D'aBRaN'TÉB 185

bord&tit un marais et un bois, qui tous deux sè trouvent entre Ciudad-Rodrigo et Fuentes de Onoro. Tout autour du village s'élèvent par gradins de petites collines pierreuses et arides qui offrent l'aspect de la désolation. La vallée est traversée par la route de Ciudad- Rodrigo à Gallegos.Maisce qu'on ne peut rendre, tout en peignant ici la position topographique du pays, c'est sa physionomie lugubre et les dangers qu'en effet il peut masquer. Cependant il est peu de lieux en Espagne et en Portugal qui offrent, disent les militaires, plus dé sécurité pour s'y défendre à celui qui l'occupe et plus de difficulté à celui qui l'attaque.

Je n'ai jamais revu le colonel Montesquiou, mais je suis sûre que la vue de ce lieu vraiment sinistre, où il devait, je crois, rester, avait contribué à faire déclarer la fièvre dont il fut attaqué le lendemain même. II fut terrassé dès la première pulsation. Sa tête s'égara, un délire terrible s'empara de lui. 11 poussait d'horribles cris et disait toujours qu'on allait l'égorger. Le malheureux fut aussitôt ramené dans Ciudad-Rodrigo, qui du moins offrait quelques secours plus efficaces que le lieu sauvage et dévasté où il était tombé frappé subitement par la maladie î C'était bien lui qui j'avais entendu. Son premier ci'i m'était parvenu.

Ses souffrances furent cruelles. Son délire avait surtout quelque chose de déchirant, particulièremen. pour ceux qui pouvaient le comprendre. M. Magnien y avait été, par mon ordre, pour offrir à ses gens tout ce qui pouvait soulager son mal, du moins en ce qu'il m'était possible de faire, et je l'y envoyais plusieurs fois le jour. J'avais en outre de ses nouvelle» d'une autre manière encore plus certaine, parce qu'elle

m MEMOIRES

était naturelle V J'ai donc suivi la maladie du malheureux jeune homme dans toutes ses phases avec l'intérêt le plus profond et le plus tendre.

Un jour il exigea de ses garde-malades — c'étai'ent des chasseurs de son régiment, et l'on ne pouvait en avoir de meilleurs — de le laisse** habiller en grand uniforme. On le laissa faire. Et puis il manda tous ses médecins et leur dit :

— Jusqu'à présent vous avez cru que j'étais malade? Eh bien, vous êtes des niais! Je me suis moqué de vous, je me porte bien et vous allez me donner tout à l'heure un certificat de bonne santé.

L'infortuné avait une fièvre cérébrale jointe à une autre fièvre d'une espèce maligne, et toutes deux envenimées par cette pensée terrible : c Je n'en reviendrai pas ! »

Il mourut au bout de huit ou neuf jours de maladie. Il était pieux comme un ange. Quelque temps avant sa mort, il eut sa connaissance, et profita de cet instant pour demander un confesseur. On eut grand'peine à en trouver un qui pût le comprendre. Mais enfin il l'eut et se confessa.

Il avait perdu, l'année précédente, un enfant qu'il adorait et qu'il regrettait avec passion. Dans son délire, il parlait continuellement de cet enfant :

— Il est au ciel, disait-il, il m'attend, il m'appelle ! C'est un ange !

Après la mort de cet excellent et digne jeune homme,

* J'avais alors une femme de chambre qui avait été au service de M"» de Montesquiou.etLouis, le valet de chambre du colonel, Tenait lui donner des nouvelles de son maître. Cet homme lut un modèle de dévouement et d'attachement.

DE LA DUCHESSE DABRANTÉ8 IW

en voulut faire revenir son corps en France. Je ne sais pourquoi cela ne se fit pas. On dit dans le temps que l'empereur ne le voulut pas. Je le croirais assez. Il n'aimait pas qu'on fît apparat, pour ainsi dire, autour des cercueils qui se remplissaient à la guerre ou par suite de la guerre. Je conseillai alors aux personnes qui avaient été attachées au colonel Montesquiou de faire faire une boîte en vermeil, et d'y mettre son cœur, pour le rapporter à sa famille.

Ce fut au milieu de l'impression que m'avait fait éprouver cette mort si tragique, que je reçus une nouvelle attaque, mais plus directement sur moi. Le général C... envoya un jour chercher M. Magnien et lui dit, après quelques circonlocutions, qu'il souffrait de la rareté des vivres et que l'arrivée du comte d'Erlon lui ayant enlevé toutes ses réserves, il était presque obligé de me demander de m'en aller à Salamanque, moi et mes Suisses.

C'était bien mon intention. Je voulais partir, mais je voulais attendre au moins que les trois premières semaines fussent écoulées après mon accouchement, car j'étais accouchée le 15 novembre et nous n'étions qu'au 24. Mais la grossièreté du procédé me fît trouver des forces. Et puis ma nourrice souffrait de la mauvaise nourrituie. Il me fallait trouver un meilleur pâturage pour mon pauvre agneau. Il pouvait, lui, voyager sans crainte, dès lors ma personne était bien peu de chose.

— Je ferai la route à cheval, dis-je à Magnien, cela me fatiguera moins que d'être cahotée sur cette horrible route.

Il y avait alors à Ciudad-Rodrigo un homme dont la bonté était presque proverbiale dans l'armée. C'é-

m MEMom^g

tait on général d'artillerie de la garde impériale, le général Coin. Je ne sais plus comment il était resté à Ciudad-Rodrigo, mais il y était. C'était le plus excellent et le plus digne des hommes. Il n'était plus jeune et avait t/)ujours été fort laid. Mais il était si bon qu'on n'y prenait pas garde. Il me demanda de m'accompagner à Salamanque.

— Vous verrez que je maintiendrai votre escorte Bur un pied respectable, me dit-il, et, lorsque les brigands sauront que vous êtes accompagnée par un officier général, ils se garderont bien de vous attaquer. Ils vous prendront pour une avant-garde.

J'acceptai, comme on peut le penser, avec reconftaissancé. M. Luuyt fut prévenu et M. Désanges organisa le voyage de son ami. Quant à ma bonne Agathe, elle ne me quittait pas. Et pourtant, si ce n'eût été moi, elle suivait le comte d'Erlon, pour tenter de passer et de retourner près de son mari. Pauvre femme aimante et souffrante ! Elle avait perdu soB unique enfant, sa mère! il ne lui restait que son mari.

— Oh ! si je le perdais ! me disait-elle quelquefois!...

Pauvre Agathe ! Elle l'a perdu en effet.

Ce fut le 25 novembre que nous nous mîmes en marche pour Salamanque et que nous quittâmes Ciudad-Rodrigo, dont les murs seuls m'avaient été hospitaliers. Le général C... avait mis dans ses manières avec moi autant de mauvaise grâce que possible. Il né réussit pas à me fâcher, mais, en revanche, il nous fît souvent rire par ses prétentions, comme GOUVERNEUH, et surtout quand il se mêlait de vouloir être affable. Ce fut le lendemain de mon accouche-

ment qu'il en donna la meilleure représentation, J eus le malheur de ne la pas voir. Mais il eut pour auditoire la baronne Thomières, le général Fournier, le baron Lalance. Je ne compte pas ses aides de camp, ils étaient accoutumés à ces représentatjons-là.

Il s'agissait de l'état-civil de mon fils. M. Lalance, mspecifu. aux revues, vint chez moi pour dresser l'acte qu'ensuite Je devais changer en France pour l'extrait de baptême, autrement dit de naissance, à la mairie de mon arrondissement. On appela des témoins, et ces témoins furent le gouverneur de la ville et le général Fournier, qui, allant à Zamora, était demeuré encore ce jour-là à Ciudad-Rodrigo. Le général C... jugea qu'il était de sa dignité de signer l'acte de nais-» sance du fils d'un grand-officier de l'empire, qui était gouverneur de Paris et, partant, son collègue, et il vint. Dire tout ce qu'il fit et ne fit pas serait trop long. Je rapporterai un seul fait.

On parlait de moi. Le général G... entendant dire à M. Magnien que la fièvi*e de lait me prendrait le soir même, s'en fut à M"° Thomières et, lui prenant la main avec un air doctoral tout paternel, il la piia de lui donner attention.

— Lorsque M"^ G,,, se trouve dans le cas où est maintenant ^PMa duchesse d'Abrantès, lui dit-il, elle fait toujours faire une omelette...

— Une omelette?.,, s'écria Magnien.

— Voulez-vous me laisser achever? dit le général. M"' C... fait faire une omelette avec des violettes bien fraîches, et puis elle l'applique sur ses... — et comnae il ne trouvait pas de terme honnête, il fut longtemps à chercher — sur ses... mamelles. Cela conserve c^tte partie du corps de la femme.

Il y avait matière à rire même pour les plus sérieux. Le général Fournier éclata d'une façon à f;iire froncer le sourcil au général. Mais il n'était pas homme à s'en effaroucher et, le regardant ensuite d'un air moqueur, il lui demanda comment il ferait une omelette aux violettes dans sa bicoque écroulée où il n'y avait ni violettes ni œufs.

Le général *"... le regaraa san^s rien répondre et puis il dit :

— Comment ! ni violettes ni œufs ? C'est parbleu vrai ! Mais écoutez donc, poursuit-il d'un air triomphant, je le crois bien ! Nous sommes en novembre.

— Ah ! Pour que les appas de madame votre femme soient conservés, il faut donc qu'elle accouche au printemps?

Et pirouettant sur un pied, il passa devant le général C... avec cet air insolent qu'il avait presque toujours avec ceux qui l'ennuyaient.

Le fait est que M"' C... sera accouchée au mois de mars ou d'avril, qu'elle aura fait ce remède de bonne femme et que son mari, frappé seulement du fait, l'aura conservé comme recette n'importe à quelle époque de l'année.

Le jour de mon départ, il faillit causer un malheur en donnant ses ordres d'une manière obscure et bizarre. Il avait un aide de camp nommé M. Augier, fils de M. Augier delà Saushaye, homme de beaucoup d'esprit et de savoir. Ce M. Augier, aide de camp du général C..., était dès lors le mari d'une personne bien connue, qu'on appelait avant son mariage M"° Lapleigne et qui est mère d'un fils de l'empereur, qu'on nomme M. le comte Léon. M. Augier s'en vint à la porte de Ciudad-Rodrigo, où je le vis

au moment où je la passais avec le doux espoir de ne jamais y revenir. Je pensai qu'il était là pour me faire politesse de la part de son général et, à vrai dire, cela me paraissait du Louis XIV tout pur, ce qui était surprenant de la part de gens qui avaient plutôt agi envers moi comme des habitants des îles Sand^Yich. Mais ce n'était pas cela. M. Augier était là pour 7ne conduire à Salamanqiie, et, en conséquence des ordres de son général, il s'avança vers la tète de la colonne et voulut donner un ordre. Tout cela sans m'en parler, sans en dire un motàMagnien, ou au général Coin.

Mes Suisses étaient commandés par un officier d'un grand mérite dont je n'avais eu qu'à me louer depuis le départ de Junot. Il avait choisi cet homme lui-même dans le corps d'armée, et il avait bien réussi. En voyant arriver auprès de lui M. Augier, il lui demanda ce qu'il lui voulait. L'autre le lui dit, avec peut-être un peu trop de légèreté. Le Suisse se fâcha, l'autre répliqua. Le Suisse dit que ses soldats étaient à lui et que nul autre ne leur dirait une parole, à moins que je ne lui donnasse l'ordre de le faire. M. Augier répondit que son général lui avait donné l'ordre de ra'escorter à Salamanque et qu'il m'escorterait. Ils s'échauffèrent, tous deux étaient braves. Le résultat de cette lutte de paroles fut une autre lutte plus sérieuse. Ils se mirent derrière un mur, tirèrent leurs sabres, se battirent et M. Augier reçut u:* ^^up de sabre tout au beau milieu du front. L'affaire faite, on vint me demander ce que je voulais qu'il en advînt ; je dis aussitôt que j'étais très fâchée que- M. Augier eût reçu une telle apostrophe pour mon service, moi qui le connaissais à peine, mais que je ne

pouvais lui laisser commander mon escorte, que ce droit appartenait au chef des soldais qui m'escortaient et qu'ensuite il y avait là le général Coin, qui s'en chargerait encore avant tout autre. Et c'était vrai, il était là, le brave homme, écoutant et souriant. M. Augier rentra dans sa vilaine ville pour se faire panser, et moi je me mis en marche pour Alba de Tormès et pour Salamanque sous la garde de mes braves Suisses. A peine fûmes-nous engagés dans la route que nous vîmes au-dessus de nos tètes briller au soleil pâle de novembre les pointes aiguës des lances espagnoles, tandis que les plumet rouges des chefs voltigeaient au vent piquant du matin. Je jetai alors un coup d'œil sur la voiture qui renfermait mon fils, moti trésor à moi, ma vie. Le général Coin suivit mon regard.

Cet homme était vraiment un excellent homme. Il me comprit sans que j'eusse parlé. Nous étions alors près l'un de l'autre, et son cheval touchait le mien,

— N'ayez pas peur, me dit-il, ces horames-là — et il me montrait les soldats — ces hommes-là ont vu naître votre enfant. Ils vous ont vue vous promener au milieu d'eux en le portant. Soyez sûre qu'ils le défendront bien. Mais nous ne serons pas attaqués. Voilà qui nous en empêchera, tenez.

Et il montra une pièce de campagne qu'il avait prise à Ciudad-Rodrigo, Un petit caisson suivait par derrière avec un canonnier. Je n'étais pas fort habile en affaires militaires, mais je lui dis ceperdani qu'un canon dans la position où nous étions était aussi utile que s'il eût été en ce moment sur les tours de Notre-Dame.

— C'est peut-être vrai ce que vous dites là, me répondit-il en riant, mais c'est toujours bon à une chose, à montrer qu'on veut se défendre.

Il avait raison, c'est beaucoup.

VUl.

CDAPITRE VIII

X^" général Thiébault remplace le général Lagrange 3ans le commaudeinent de Salamanque. — Motifs de changements.

— Les généraux Coin et G. .. — Convoi de malades. — Bois de llatilia. — Imprudence. — Halte ! — Inquiétudes affreuses.— Souvenirs du général Thiébault sur notre passage dans le bois de Malilla. — Lettre du maréchal Bessières. — Nou velles de France. — Ouverture du canal de Saint-Quentin. — Les villes hanséatiques et la Hollande réunies à l'empire français. — Rapport de M. de Sémonville. — Cent vingt mille conscrits. — Prise de possession du duché d'Oldenbourg. — Impression qu'elle produit sur l'empereur Alexandre. — Maintenant le bâton de maréchal est dans iarntgone. — Le prnce de Galles est nommé régent par le parlcmeni anglais. — Retraite du comte Dubois, préfet de police. — Duc de Rovigo.

— Aperçu du général Thiébault sur les affaires de la Péninsule. — Don Julian.

Ce n'était plus le général Lagi'ange qui commandait à Salamanque, c'était le général Thiébault, à qui le roi Joseph avait confié avec raison le V gcuvernement. La manière remarquable dont il avait conduit les affaires dans la Vieille-Castille, lorsqu'il avait le gouvernement de Burgos, justifiait entièrement une confiance absolue. Il y avait de plus une raison très forte. Le général Thiébault avait été avec M.isséna, il connaissait l'homme et savait comment se conduire avec lui, et la chose était des plus importantes du moment où le 9* corps rouvrait les commu-

MÉMOIRES DE LA bUGHfeSSE D'ABRANTÊS 496

nicatiofts efitre l'armée de Portugal et l'Espagne, là désunion des uns et l'insubordination des autres étant certainement une des causes des désastres de la Péninsule.

L'arrivée du 9" corps avait un pco éclairé la route de Salamanque à Ciudad-Rodrigo. Cependant elle était loin d'être sûre. Des Coups de fusil furent tirés sur nos traineurs dans la soirée du premier jour de marche. Nous protégions un petit convoi de malades que le général C... renvoyait à Salamanque. Comme il embarrassait prodigieusement notre marche dans ces défilés sauvages, le général Coin voulait que je refusasse et que le général G... attendît quelques semaines. Mais ces hommes étaient si mal à Rodrigo! Ils étaient si mal, et méritaient d'être si bien ! J'avais tant appris à estimer le soldat français, à l'admirer pour sa noble conduite, que je ne voulus pas refuser à ces pauvres malades de leur procurer quelques jours plus tôt les soulagements que devaient leur donner les hôpitaux de Salamanque et de Valladolid \ Mais il est de fait que les charrettes où étaient les malades, n'allant que très lentement, pensèrent nous être fatales. Une autre circonstance tenant à l'insouciance du soldat faillit nous être encore plus dangeureuse.

Le temps était sombre et mauvais le second jour de notre route. J'étais fatiguée comme pouvait l'être une pauvre femme relevant de couches et faisant quarante lieues à cheval dans un pays dévasté. J'avais dont grande hâte d'arriver à mon gîte pour rentrer à Salamanque le lendemain d'aussi bonne heure que cela pourrait se faire. Il fallait pour cela traverser les bois

' Cétaitiui pi-c;>(^u<i ea lotalité des dragons et d^ cbasseonKi

fS6 MEMOIRKS

de Matilla, l'un des endroits les plus dangereux de l'Espagne ^ Cela n'empêcha pas le général Coin d'arranger notre route de façon que nous entrâmes dans les bois de Matilla au jour tombant.

J'ai déjà parlé, je crois, de l'aspect sinistre d'un bois en Espagne, surtout dans la partie du nord, et je place les Asturies, Léon et la Vieille-Castille dans cette région relativement au reste de la Péninsule. L'impression qu'on reçoit en entrant dans une forêt de ces chênes verts est une des plus pénibles que j'ai ressenties de ma vie. Cette fois elle fut redoublée.

Les Espagnols ont une telle aversion pour tout ce qui est chemin, qu'à moins que le gouvernement ne leur fasse une route comme les deux seules qui existent en Espagne, ils n'ont soin ni cure de pareille chose, et de plus ils embarrassent celle que la nature a faite au milieu des bois, en coupant, comme les sauvages, les arbres à un pied de terre, de façon que les racines forment autant de petits tertres contre lesquels nos chevaux buttaient à chaque pas, ce qui devenait vraiment dangereux pourla calèche où était mon fils. C'était une voiture extrêmement légère, qui supportait très bien les cahots de la route, mais qui devait se briser contre de telles secousses. Je ne pus m'empêcher de témoigner mon inquiétude et, dans le moment, les soldats qui m'entouraient imaginèrent pour la calmer, un moyen qui l'eut bien redoublée si j'eusse d'abord compris tout son danger.

Il n'y a point d'herbe en Espagne dans ces tristes

C'est près de Matilla que se trouvait la caverne des voleurs de GilBlas. C'était une beLLe tradition. Mais ce qui était positif, c'était don Julian.

DP 1.A DUCHESSE D'ABRANTÊS 187

forêts de chênes verts. La terre est seulement couverte par une sorte de fougère qui alors était tout à fait sèche. Les soldats en ramassèrent plusieurs gerbes, battirent leur briquet et tout aussitôt le muletier qui conduisait la calèche put discerner parfaitement où il engageait ses mules. Je fus également ravie de voir où mon cheval posait le pied et je m'empressai de remercier les soldats de leur belle invention. Mais ce ne fut pas tout. Le bataillon entier, les muletiers des charrettes, tout le petit convoi enfin, éprouvait le même inconvénient. Ils jugèrent comme nous que le moyen était bon pour le détruire et tout aussitôt dans un intervalle que je ne puis décrire, notre petite ligne entière présenta la plus brillante illumination. Gela fut si promptement exécuté que le général Coin, qui marchait en tête de la colonne, ne put empêcher cette imprudence qui pouvait nous coûter la vie. En effet, quand on connaît les lieux et qu'on se rappelle comme il était facile à l'ennemi de descendre doucement et d'arriver près de nous à portée de fusil, et de là nous ajuster et tirer presque à bout portant sans que nous vissions seulement d'où venait la mort — car nos meurtriers étaient sauvés par l'ombre, tandis que la lueur que je jugeais d'abord libératrice ne servait en effet qu'à leur montrer où ils devaient tirer — je ne puis m'expliquer l'inaction des Espagnols que d'une manière.

Nous approchions de Matilla, toujours éclairés par nos torches de fougère sèche que les soldats avaient soin de renouveler, et nous cheminions en silence, lorsque tout à coup ce silence fut troublé par un bruit de chevaux au galop et le cri de halte ! se fit entendre . Puis ce fut un bruit de voix, un tumulte, au milieu

duquel je n'entendis plus rien, car mon trouble rae donna tout aussitôt la plus affreuse des visions. Je me vis attaquée, prise avec mon enfant, mon cher trésor que j'avais sauvé de tant de périls. 11 me fallait le voir prisonnier des guérillas, lui qui ne comptait sa vie que par des jours et pas encore par des semaines. Ce moment fut court, mais il fut affreux. Je fus réveillée de ce cauchemar par des voix amies, des voix françaises. J'étais entourée de protecteurs quand je me croyais perdue. C'était enfin le général Thiébault qui était venu au-devant de moi en apprenant mon imprudence. Heureusement qu'il l'avait sue à temps pour faire flanquer la roule aux environs de Matilla ; mais je vais le laisser parler lui-même \

«... Je retrouve dans des matériaux pour mes souvenirs ce qui suit...

« M"* la duchesse d'Abrantès avait suivi le duc jusqu'à Rodrigo, où elle arriva grosse de sept mois. Forcée de s'y arrêter, elle y fit ses couches au milieu des décombres, des privations de toute espèce et d'une affreuse épidémie. C'est là que naquit son fils Alfred, que d'abord on nomma Rodrigo.

« Cette position n'était pas tenable. La duchesse vint à Salamanque, où je me trouvais alors comme gouverneur général du T gouvernement du nord de l'Espagne. Mais j'ignore si sans moi elle y fût arrivée. En effet, informé de sa venue, je l'avais été égale-

' Le général Thiébault a conservé d'immenses notes qui doi ▼ent servir à un travail d'une grande importance; il a eu la bonté de m'en communiquer quelques-unes qui me concernent ainsi que le duc d'Abrantès, qui du reste avait pour lui la plu» mçàt^ anailiQ,

ment que don Julian, chef d'une formidable troupe d'insurijés, avait formé le projet de l'enlever dans les bois de Matilla. Je savais que l'escorte de la duchesse était msufhsante pour la défendre contre une pareille agression ; je fis donc aussitôt flanquer la route par quelques colonnes, et je montai moi-même à cheval pour aller au-devant d'elle. »

On voit par ce que je viens de transcrire que mon amitié et ma reconnaissance pour le général Thiébauît sont fondées sur une base qu'une femme, une mère surtout ne peut jamais oublier. C'est pour moi un devoir sacré, dont, au reste, il m'est doux de m'acquitter.

Nous fûmes le reste de la route dans une entière sécurité. Nous couciiàmesà Matilla et nous arrivâmes le lendemain matin à Salamanque.

J'occupai à Salamanque une grande maison située dans une partie de la ville fort retirée et qui avait été habitée par le maréchal Ney. Elle était dégarnie de meubles comme toutes les maisons espagnoles qui n'ont pas une spécialité d'élégance, ce qui ne se trouve guère qu'à Madrid, à Cadix, à Valence, ou bien encore à Barcelone. Du reste, le général Thiébauît avait t'ait arranger ma demeure aussi bien qu'on le pouvait faire à Salamanque et je me trouvai à merveille. M"" Thomières fut également bien logée, au moins pour l'Espagne. Et certes, je n'eus pas à me repentir d'avoir choisi Salamnnque pour mon lieu de retraite et d'attente. Peu de jours après mon arrivée, je reçus une lettre du maréchal Bessières. Il était alors à Yalladulid et me pressait instamment de l'aller joindre.

< Vous aurez ici mille ressources pour \ ous ei

votre fils, dans le cas où l'un ou l'autre vous auriez besoin de secours, et puis vous serez entourée d'une armée qui vous protégera. Vous aurez à l'instant une escorte pour la France si vous y voulez retourner au lieu d'attendre Junot. Et je puis ajouter que vous aurez auprès de vous un excellent ami pour vous garder et vous soigner. Venez, je vous le demande en grâce pour vous et votre enfant. »

« Mon cher maréchal, lui répondis-je dès le lendemain, je suis venue à Salamanque parce que jen'avjMS plus de pain blanc à donner à ma nourrice à Ciudad- Uodrigo et que, les blindages ayant été brûlés, je serais morte de froid et de faim dans cet odieux cimetière. Mais, une fois ici, je n'en sortirai plus qu'avec Junot et je l'y attendrai. Je lui ai écrit par le comte d'Erlon. Il doit compter sur ma parole. »

J'avais, en effet, écrit à Junot qu'étant malade à Ciudad-Rodrigo, il était possible que je le quittasse, mais seulement pour aller à Salamanque, et qu'il pouvait compter «qu'il m'y trouverait et que la France ne me re verrait pas sans lui... '

^jme xhomières était dans les mêmes sentiments que moi. Elle avait même fait un sacrifice à notre amitié et à sa bonté parfaite en venant avec moi à Salamanque. Elle voulait aller joindre le général Thomières avec le comte d'Erlon. Il est, au reste, bien heureux qu'elle n'ait pas pris ce parti, car le comte d'Erlon fut encore bien longtemps sans pouvoir passer.

Je lis donc toutes mes dispositions pour m'établir convenablement à Salamanque. Mon fils se portait à merveille et y^??a?f, coniuie disent les bonnes femmes, c comme un bouton de rose ». J'avais des nouvelles

de France, assez récentes et fort heureuses, de mes trois enfants. Nous avions l'espoir de voir s'ouvrir enfin ces murs vivants qui s'étaient élevés entre nous et l'armée du Portugal. Tout était beau dans l'avenir. J'étais jeune alors et je ne savais pas encore ce que j'ai appris depuis : c'est qu'il ne faut jamais bâtir sur ce qu'on croit une certitude de bonheur.

Les nouvelles que je reçus de France et qui me furent également données par le duc d'Istrie, avaient une singulière couleur. On pouvait surtout juger de cette étrangeté, lorsque, comme moi, on décachetait à la fois des nouvelles de plusieurs mois. C'était le plus extraordinaire mélange de succès, de revers, de pertes, d'accroissement, de disgrâces, de faveurs. C'était la disgrâce de Fouché, dont les détails ne nous étaient pas parvenus d'abord'. C'était la prise de l'Ile-de- France par les Anglais ' et puis l'ouverture du canal de Saint-Quentin annoncée avec grande pompe, ainsi que le sénatus-consulie organique qui porte que les villes hanséaîiques, la Hollande et une foule de petits États font partie de l'empire français. Tout cela proclamé

1 II fut disgracié en juin 1810. Je donnerai plus tard les détails vrais de cette disgrâce, qui n'ont pas été bien connus dans le temps.

2 Les Anglais prirent à l'Ile-de-France cinq frégates à nous et vingt-huit bâtiments de leur Compagnie des Indes que nos corsaires avaient capturés. Quelqu'un m'écrivait à celte occasion que la perle de l'Ile-de-France ainsi que celle de l'île Bourbon enlraiii;iient la perte de toutes nos possessions dans l'Inde. El, en t^ffet, Madagascar tomba au pouvoir de l'Angleterre avant la fin de la même année. M. Decrès a de grands reproches à se faire pour le dénuement total où il laissa toujours nos colonies ; on peut l'en accuser. Au surplus ce n'est pas le seul conipie que nous ayons à réguler avec lui.

9ÛÊ MÉMOIRES

à grand bruit pour couvrir les voix gémif^santes de tous ceux qui perdaient leur fortune à ce bouleversement entier de choses qui meurent ordinairement comme Dieu les a créées. Dans le même temps nojjs prenions aussi le Valais, dont nous nous bornions à faire seulement un département. A celte époque l'empire fraïK^ais embrassait du 54' au 42*^ degré de latitude.. C'est alors aussi que M. de Séraonville disait dans un de ses rapports au Sénat :

« Après dix ans d'une lutte glorieuse pour la France, le génie le plus extraordinaire qu'ait produit le monde réunit dans ses mains triomphantes les débris de l'empire de Charlemagne ! »

Mais un autre sénatus-consuUe organique proclamait aussi à cette même époque que l'Éiat devait donner cent vingt mille conscrits de 4810 * ; un autre sénatus-consulte, également du même mois, avait ordonné que les départements du littoral de l'empire cesseraient de fournir à la conscription de terre et donneraient pour le service mariiime un contingent mis dès lors à la disposition du gouvernement. La promulgation de ce sénatus-consuUe fut d'un effet tout autre que celui produit par la coubcripiion ordinaire. Dans celle-ci, l'espoir d'un prompt avancement, celui d'être mis par le hasard sous les yeux de l'empereur, faisaient partir le conscrit avec moins de chagrin de son toit paternel. Mais ici, c'étaient des

1 Ce sont ceux qui étaient nés du 1" janvier au 31 décembre 1791. Celte mesure fut bien nuisible et fit beaucoup de mal à l'empereur. Il faut y ajouter le malheur d'être mieux servi qu'il ne l<> demandait, par dos prolots qui croyaient faire merveilh! en envoyant cinquante hommes, quand oo en dcmuo- (lait vingt-cinq,

enfants de treize à seize ans ! Ce sont les classes 1813, 1814, 1813 et 1816 qui sont accordées par ce sénatus-consulte ! Qu'on juge de la douleur et, surtout, des pleurs et des plaintes des mères !

Voilà ce que me disaient les lettres que je recevais. Elles s'accordaient également sur un point, c'est que, depuis son mariage, l'empereur n'était plus le même sous beaucoup de rapports. Peut-être aussi sa position lui faisait-elle éprouver des inquiétudes. Plus le colosse de l'empire prenait d'accroissement, plus il étendait ses membres immenses autour de lui et plus jl devait inspirer de soucis à celui qui l'avait ainsi amené à une si fantastique et si glorieuse puissance. On en était arrivé à ce point que les conquêtes ellesmêmes ne donnaient plus qu'une joie mêlée d'alar mes. Voilà du moins ce qui me fut dit lors de la prise de possession du duché d'Oldenbourg par notre empereur. Il avait bien un molit qui était toujours son système continental et son blocus continental sur tout le littoral de la mer du Nord, mais l'empereur Alexandre ne se pouvait payer de pareilles raisons. Le prince dépossédé était son beau-frère et, en apprenant cette nouvelle, il ne put retenir un vif mouvement de colère.

— L empereur Napoléon est aussi par trop égoïste, dit-il à la personne qui était alors près de lui.

Ces paroles sont bien remarquables dans l'année qui précède les désastres de Russie.

La vie avait, à cette époque, un mouvement tellement actif qu'en vérité lorsque la pensée retourne pour fouiller dans ces temps extraordinaires, on est de nouveau travaillé par une fièvre de souvenirs. Notre gloire surgit encore souvent par éclairs. Oa esÇ

fier du nom français. Ce nom prononcé faisait à lui seul ouvrir les portes et tomber les murailles. Sucliet venait de prendre Tortose après treize jours de tranchée ouverte. La garnison était nombreuse, bien, approvisionnée et le matériel contenu dans la place était immense.

— Maintenant, dit l'empereur, le bâton de maréchal est dans Tarragone.

Et Suchet s'en fut mettre le siège devant Tarra gone.

— Oh ! pour celle-là, me disaient les Espagnols et les Anglais prisonniers qui étaient avec nous, pour celle-là, il ne la prendra pas !

Mais c'étaient des paroles magiques que celles dites par l'empereur à Suchet ! Le bâton de maréchal ! Rien n'arrête pour le conquérir. Aussi Tamigone tomba, comme les autres villes fortes d'Espagne, sous notre canon. Seulement ses décombres recouvrirent aussi bien des cadavres français M...

Ce fut vers cettp époque que le parlement d'Angleterre déféra, par un acte solennel, la régence au prince de Galles. J'ai déjà parlé, je crois, de la répulsion que Napoléon éprouvait pour lui et même pour les plus simples actions de sa personne. Il n'accueillait son nom qu'avec une épithète peu honorable. Le prince de Galles y répondait avec esprit, parce qu'il en avait, mais sans tact et comme malavisé, parce qu'il n'était pas à la hauteur d'un tel homme et que sou-

' Le siège de Tarragone dura plus de deux mois. On lui donna cinq assauts; el Suchet perdit du monde à tellf. conquête, d'une haute iniporlance il est vrai. Mais nous en arrivions au point da compter les hommes quf nous perdions.

vent dès lors il ne le comprenait pas. Quand pareille chose arrive, il y a confusion complète et, lorsque des empires sont l'enjeu d'une telle partie, alors les peuples sont victimes et gémissent. Il est constant que les libelles qui se répandirent des deux côtés depuis la rupture de la paix d'Amiens ont puissamment contribué à envenimer des plaies déjà bien douloureuses\ Une particularité fâcheuse également eut lieu alors. L'une fut la retraite du comte Dubois, préfet de police de Paris, dont l'activité, le talent et l'attachement ne pouvaient être remplacés pour l'empereur ; l'autre fut l'arrivée de M. le duc de Rovigo au ministère de la police. Je développerai ces deux opinions plus tard et, parles preuves, les résultats conséquences de leur départ et de leur venue.

Pendant que la scène des événements voyait chaque jour se jouer un drame plus important que la veille, nous avions aussi nos représentations, et certes elles ne manquaient pas d'intérêt, d'autant plus que leur effet était contagieux pour le reste de l'Europe.

Une des parties les plus importantes de la guerre de la Péninsule et l'une des moins bien connues peut-être, c'est notre lutte avec les guérillas, c'està-dire que la chose mérite une telle attention, que je suis étonnée que quelque officier de mérite n'ait pas entrepris ce travail. Ce serait d'un intérêt bien curieux à suivre que cette marche toujours égale pour atteindre son but, et cela malgré les passions éveillées

^ Ce ne fut qu'en 1812 que le prince de Galles entra en exercice de la puissance royale. Quelque limitée qu'elle soit en Angleterre, elle est encore assez étendue pour que celui qui l'exerce ait une grande influence en Europe, lui, de sa personne.

iOé MÉMOIRES

et dans toute leur frénésie. Sans doute il y à ea pafmî ces bandes des hommes atroces qui ont commis des horreurs ! Mais il en est aussi dont on peut citer la conduite. Le marquis de Villa-Campo, le fameux don Julian, plusieurs autres furent plutôt chefs de parti que chefs de brigands, comme nous les appelions toujours en France, et même sur les lieux, parce qu'on mettait ensemble Mina, le vieux, le cruel Mina, et don Julian qui fut vraiment un homme distingué, auquel il ne manqua qu'un théâtre. Je sais sur cet homme un fait assez singulier par le résultat qu'il pouvait avoir sur les affaires françaises en Espagne. Je préfère laisser parler celui qui était le principal acteur en tout ceci. Cette aventure prouve à quel point la séduction et la corruption sont de puissants auxilinires par tous pays et dans toutes les positions de la vie. Mais ceci est surtout curieux pour les aflaires d'Espagne, et mètne d'un haut intérêt.

Je transcris ce que m'a donné le général Thiébault: c'est lui qui parle...

« ... Peu après avoir été investi du 1" gouvernement, je me trouvai avoir à peu près vingt mille hommes sous mes ordres, troupes formées et de celles de mon commandement et des bataillons, et des escadrons de marche des trois corps de l'armée de Portugal. Je n'étais aux prises qu'avec cinq ou six mille Espagnols et, quoiqu'ils formassent le corps de don Julian, chef intrépide, capable et actif, je n'en étais pas moins, dix fois pour une, en état d exécuter contre lui de ces mouvements dont partout les guérillas étaient l'objet, mais qui n'aboutissaient qu'à les aguerrir en fatiguwnt nos troupes. J'«d(vpiaF un autre plan. Je renforçai mes garnisons j'augmentai la forcé

de mes escortas de convois et de courriers, mais je ne mis pas un homme en campngne. Je disais au contraire que la guerre ne se terminerait en Espagne que par une entière conviction et le temps. Enfm, mon inaction devint totale. Ce fut au point que les autorités espagnoles, les affrencesados et des Français eux-mêmes blâmaient mon système. Et quant aux bandes de don Julian, elles parcouraient les campagnes en faisant des gorges chaudes de mni. Enfm, le duc d'Istrie, qui était alors à Valladolid, m'en écrivit. Lui-même n'eut pour réponse que cette phrase :

« Je supplie Votre Excellence de permettre que « je garde le silence le plus absolu sur lobjet de la « lettre d'hier. »

a Tandis qu'on commentait ma conduite et qu'ainsi que cela arrive toujours on me prêtait tous les motifs, excepté le véritable, j'avais complété mes dispositions, Et, à un jour donné, dix colonnes d'infanterie avaient débouché de Salamanque, de Lédesma, d'Alba de Tormès, et quatre bataillons, partis la veille de Salamanque même, sous prétexte d'aller renforcer les garnisons d'Almeida et de Rodri^^o, et ayant couché à Matilla, s'étaient divisés en quatre colonnes mobiles agissant avec les dix autres. D'après le plan adopté et l'itinéraire prescrit, deux de ces colonnes longèrent la Tormès, brisèrent ou brûlèrent toutes les barques et gardèrent quelques ponts, après en avoir brûlé le plus grand nombre, tandis que les autres colonnes se jetèrent alors dans les parties boisées qui s'étendent entre la Tormès et l'Agueda, traquèrent dans tous les sens les bandes de don .luh'an, les forcèrent à se jeter dans la plaine, où neuf colonnes

de cavalerie, sous les ordres du général Fournier, les abîmèrent en quelques charges, car cette aila'jue n'avait été nullement prévue par eux. La terreur fut tellement forte qu'en peu de jours plus de di\-S'-pC cents hommes firent leur soumission et que don Julian vit sa troupe réduite à deux mille cinq cents hommes, après l'avoir eue de la force d'une belle bri,a-.idi>.

« Mais quelque grand que fût ce succès, bien qu'il fût sans exemple même contre des guérillas, il ne remplissait pas mon espérance et n'atteignait pas mon but. En effet, au plus fort du bouleversement que don Julian avait éprouvé, un émissaire l'avait abordé et lui avait dit :

« — Quel dommage qu'un brave homme commue vous ne consacre son courage, son activité, ses rnuuens, niià accroître les malheurs de son pays, quand il pourrait si puissamment contribuer à les terminer ! Tout le monde, et le gouverneur plus que perso^ine, vous rend la justice que ce regret exprime. Si donc vous voulex, quitter un parti dans lequel vous ne serez jamais qu'un paysan, vous rallier à une cause qui seule peut faire le bonheur de l'Espagne et terminer les cala^nités qui raccablent, le gouverneur se ferait fort de vous faire nommer maréchal de camp, de vous faire donner une décoralion (c'était l'objet de son ambition), de faire organiser et meltre sous vos ordres un corps régulier de six mille hommes, infanterie et cavalerie, de vidis garder auprès de lui et, enfin, de ne conserver dans le gouvernement que le nombre de troupes nécessaires aux garnisons des places.

« Ces offres faites d'unr manière adroite rtatièt'pnt don Julian ; ce qu'on lui dit de mon «siime ptturiui le

toucha. Ce qu'il savait de mon caractère et de la manière dont je traitais les Espagnols, et notamment un escadron dont j'avais fait mon escorte, et auquel je me confiais entièrement, et dont plus tard, avec un autre chef que le général Dorsenne, j'aurais fait un régiment dévoué, fortifia sa confiance. Enfin, ébranlé peut-être aussi par la terrible leçon qu'il venait de recevoir, don Julian entra en négociations ! Trois jours encon, et tout était conclu! Et j'étais le seul chef français ayant rallié à notre cause une troupe nombreuse d'insurgés et une des plus formidables ! Et par cet effet je me trouvais avoir pacifié tout l'ouest de l'Espagne. Le résultat devait en être immense ! Il devait être décisif!

« Ce fut alors que le prince d'Essling évacua le Portugal et rentra en Espagne, poursuivi par l'armée anglo-portugaise aux ordres du duc de Wellington. Dès lurs tout fut dit... et le fut d'autant plus irrévocablement que la guerre régulière, ayant recommencé au cœur de la Péninsule, rendit aux insurgés, avec l'espoir de voir triompher leur cause, un appui formidable dans l'armée anglaise, et ils le savaient bien! Des hommes de don Julian, ayant tué des soldats de l'armée de Portugal, trouvèrent sur eux jusqu'à cent quatre-vingts quadruples ! La cupidité vint alors se joindre au patriotisme ayant pour auxiliaire une armée victorieuse fort- nu moins de quatre-vingt mille hommes. Ce fut au point que tous ceux qui avaient quitté les armes les reprirent à l'instant. De nouveaux enrôlements se multiplièrent et les assassinats devinrent plus fréquents (jue jamais. Ce triste résultat d'un plan bien conçu, bien exécuté, dontla réussite a tenu à Bi peu de moments, et à des circonstances que je ne

Page 1