CHAPITRE IX
Lions nés à Paris le jour anniversaire du 18 brumaire. — Les déjeuners de femmes aux Tuileries. — M™® de Vaines. — La lionne en couche, et visite à la ménagerie avec M™® Bonaparte. — Le premier consul venant nous rejoindre au Jardin des Plantes. — Marengo, l'alné des lions. — Bonaparte et le cornac Félix. — Le menteur pris sur le fait et les crocodiles du Bosphore. — Souvenirs d'Ég\'pte, racontés par le premier consul. — Les psylles et les serpents.
Les événements importants dont je viens de parler m'ont fait oublier plusiem'S anecdotes et quelques faits, ïion seulement arrivés dans le mois de brumaire, mais le jour même de l'anniversaire du 18. L'un d'eux fut l'accouchement de la lionne du Jardin des Plantes, qui mit bas trois petits, vivants et à terme ^ C'était une chose intéressante, surtout pour les naturalistes, qui jusqu'alors n'avaient pas pu observer ce qui était relatif à la portée et en général à tout ce qui tient à la gestation des animaux tels que la lionne et la tigresse. Une lionne avait mis bas, à ce qu'on prétend, à Londres, dans la ménagerie de la Tour : mais soit que les observations eussent été mal faites, soit que la béte ne fût pas à terme, on ne savait rien.
' Puisque nous en sommes sur l'article des bêtes se naliiralisant, je dirai que les premiers singes qui soient nés en France ont vu le jour dans un petit boudoir demi-rond et tout doré, qui se voit du quai et se trouve dans l'hôtel Labriffe.
J'étais engagée à déjeuner chez M""^ Bonaparte aux Tuileries. C'était une habitude charmante, selon moi, que celle d'inviter ainsi de jeunes femmes, trop timides encore pour être aimables dans un salon au milieu d'hommes trop supérieurs pour ne pas leur imposer fortement. En causant avec M""" Bonaparte pendant le déjeuner, repas toujours sans aucune cérémonie, de modes, de spectacles, de petits intérêts de société, ces jeunes femmes s'enhardissaient et devenaient bien moins tapisserie pour le salon du premier consul lorsqu'il venait y chercher quelque distraction. M"* Bonaparte faisait les honneurs de ce déjeuner avec une grâce charmante. Nous étions ordinairement cinq ou six, et toutes du même âge, — excepté pourtant la maîtresse du logis. — A la Malmaison c'était différent. On était quelquefois douze ou quinze femmes à ce déjeuner, servi dans un petit salon rond donnant sur la cour et que je vois encore, quoiqu'il y ait seize ans que je n'y sois entrée.
Un jour que j'étais allée déjeuner aux Tuileries chez M"*^ Bonaparte, j'y trouvai 3P^ de Vaines, qui était fort en faveur auprès du premier consul et de M""" Bonaparte, et une autre personne dont j'ai oublié le nom, mais c'était une femme. Jamais il n'y avait d'hommes à ces repas du matin. Le premier consul le défendait positivement. M""" Bonaparte nous dit qu'elle allait faire une visite de femme en couche, et nous demanda si nous voulions aller avec elle. Nous acceptâmes, en lui demandant à notre tour qui nous allions voir. Elle dit que c'était une personne qui pourrait nous manger, mais que dans ce moment elle avait l'humeur douce. Enfin c'était la lionne du Jardin des Plantes que nous allions visiter. Le prc-
mier consul, à qui M""* Bonaparte fît savoir où elle allait, promit de s'y rendre s'il avait le temps; il y avait déjà été.
La lionne se portait fort bien. Elle avait rhumeur languissante comme nous l'avait dit M""" Bonaparte. Félix Cassai, son gardien, entra dans sa cage, prit les petits pendant qu'ils tétaient et la pauvre bête ne fit même pas un mouvement. Elle paraissait l'aimer et le prouvait en tournant sur lui des yeux fort doux et fort bien portants cependant. Elle était étendue dans sa cage sur une bonne litière, avec des tapis grossiers, mais bien épais, dans lesquels ses petits eux-mêmes étaient aussi chaudement que dans le plus beau des déserts d'Afrique et, en disant le plus beau, j'entends le plus chaud. Je ne sais pas si l'appartement qu'elle occupait était son appartement habituel. Je ne l'avais pas encore vue.
M"" Bonaparte prit un des petits. Alors, la lionne commença à gronder. Félix lui parla et tout aussitôt elle le regarda, mais son œil était plus animé. Il se reporta sur le champ sur M""" Bonaparte et recommença le même grondement. Elle eut peur.
— Oh ! ne craignez rien, dit Félix. Elle est derrière une bonne grille. Et puis elle n'est pas bien forte à présent, elle ne ferait pas grand mal.
— Oh ! dit M""* Bonaparte, je vous dispense de lui faire essayer ses forces. Il y en aurait bien assez pour me faire repentir d'avoir caressé son fils.
Ce Cassai était à sa manière un homme extraordinaire. Il contait des choses tellement étonnantes, qu'il prétendait avoir vues dans ses voyages, qu'il était impossible d'y croire. Cependant comme il avait en effet beaucoup voyagé et, par conséquent, beaucoup
recueilli d'observations, même les plus ordinaires, sur les pays qu'il avait parcourus, il était toujours intéressant à entendre. Tout ce qu'il disait ensuite n'était pas mensonge, si tout n'était pas vérité, et l'on trouvait à s'amuser et à s'instruire en l'écoutant.
Il avait acheté lui-même la lionne qui venait de mettre bas à des Arabes, qui l'avaient prise dans les environs de Constantine. La bête avait six ans et demi, à ce qu'il nous dit, au moment de son accouchement. Elle a porté cent jours. Comme elle était pleine et que, un enfant lui ayant jeté une pierre qui la blessa à l'œil, elle se mit dans une telle colère qu'elle avorta et que ce fut immédiatement après qu'elle redevint pleine, on ne peut mettre la chose en doute. Voilà encore un démenti donné à Pline et à M. de Buffon. Le dernier prétend, je crois, que la lionne porte six et huit mois.
Elle ressentit les premières douleurs dans la soirée du 18 brumaire. Elle commença par mettre bas un de ses petits, puis les deux autres vinrent de deux heures en deux heures. Félix Cassai nomma le premier venu Marengo.
— N'ai-je pas été un bon parrain? dit-il à M""" Bonaparte.
11 prit un des petits lionceaux et me le fit aussi toucher. La lionne s'était retournée et paraissait n'y plus penser. Tout à coup elle se releva de toute sa hauteur et fit un miaulis à faire trembler les voûtes de la chambre. Félix lui parla et tint lui-même le petit, en me disant de n'avoir nulle crainte. Je regardai alors plus attentivement le jeune lion. Il ressemblait plutôt à un petit tigre. Son poil était rous-
sâtre et taché par intervalle de larges points noirs ; sa queue, ainsi que celles de ses frères, était longue, rousse, noire, et pas mal semblable à un petit serpent, parce que les anneaux noirs se dessinaient sur le pelage roux comme les anneaux d'un serpent sur sa peau. Félix nous dit que le premier consul, le jour oîi il était venu voir la lionne, l'avait caressée et qu'elle même l'avait fort bien reçu.
— Il s'est informé de l'heure de ses couches, nous dit Félix, de sa nourriture, de ce qu'elle buvait surtout; et le général qui était avec lui m'a donné une belle pièce jaune pour que la lionne boive à la santé de la république. J'ai obéi à l'ordre. Oh! il pense à tout, le citoyen consul 1
Tandis qu'il parlait je songeais à la destinée de cet homme étonnant qui réunissait autour de ses propres merveilles les choses les plus extraordinaires de son époque. Sans doute, il ne lui était pas indifférent que cette lionne eût mis bas précisément le jour anniversaire du 18 brumaire, et je suis sûre aussi qu'il aurait voulu que les lionceaux vécussent.
Du reste, la lionne était fort bonne pour messieurs ses enfants. Elle prenait ses petits, les léchait continuellement avec une langue large d'un demi-pied ; elle leur parlait, les apaisait comme le peut faire une nourrice lorsque les miaulements des nouveau-nés lui indiquaient qu'ils souffraient; et puis lorsque le soleil ou le vent la gênait ainsi qu'eux, et qu'elle voulait les changer de place, elle les prenait dans sa gueule, absolument comme une chatte prend ses petits lorsqu'ils ne voient pas encore clair. Quant aux lionceaux, ils avaient leurs yeux très bien ouverts; leur taille pouvait avoir, autant que j'ai pu en juger, car
il ne me plaisait pas de tenir trop longtemps ce roi des forêts dans mes mains, de neuf à dix pouces à peu près.
Le premier consul vint avant que nous fussions parties. Il était à cheval. Aussitôt que Félix le vit, il se hâta de lui donner le bulletin de la lionne, comme il aurait pu le faire pour une femme en couches. ]\p= Frangeau n'aurait pas mieux fait. Il l'assura également que la lionne avait bu à sa santé et qu'elle s'en trouvait à merveille. Napoléon caressa la lionne et causa avec Félix sur toutes ses bêtes avec une aisance aussi grande, une connaissance de tout ce qui regardait leur hygiène et leur conduite, qu'en vérité on aurait pu croire qu'il avait fait de cette partie du savoir une étude particulière.
Félix, en se voyant si bien encouragé, se mit à raconter l'une de ses plus belles histoires ; mais comme il était au plus étonnant, comme il le disait, Napoléon lui dit en lui frappant sur la tête :
— Félix, tu mens, mon garçon, il n'y a pas de crocodiles dans l'endroit que tu désignes, et il n'y en a jamais eu. Mais c'est égal; continue toujours ton histoire.
C'était plus aisé à dire qu'à faire ; le pauvre Félix fut tellement déconcerté par l'apostrophe du premier consul que jamais il ne put reprendre le fil de son aventure.
— Eh bien! ce sera pour un autre jour, lui dit Napoléon avec bonté. Seulement tu te rappelleras que les crocodiles ne mangent pas ceux qui se baignent dans le Bosphore. Autrement il aurait été bien plus facile de faire mourir Léandre de cette façon que de le noyer, parce qu'il n'avait pas de barque, le pauvre garçon.
Nous nous promenâmes dans ce beau jardin, dans les belles serres qu'il renferme. Elles n'étaient pas alors ce qu'elles sont aujourd'hui. Mais cependant le Jardin des Plantes était dès lors le plus complet établissement de ce genre qui fût en Europe. Celui de Madrid était plus riche en minéraux, celui de Lisbonne, en quelques objets du même genre qui n'existaient pas autre part, mais le nôtre avait seul cette concordance générale qui depuis a fait de notre Muséum d'histoire naturelle un lieu unique pour y venir étudier la science. Napoléon nous dit ce même jour :
— Je veux que cet endroit soit le lieu le plus attrayant pour les étrangers savants qui seront à Paris. Je veux qu'ils y viennent pour voir et admirer un peuple dans son amour pour la science et pour les arts. Le Muséum d'histoire naturelle doit être ce que sera aussi le Muséum des tableaux et des statues, ainsi que celui des monuments antiques. Paris doit être la première ville du monde : si Dieu m'accorde une assez longue vie, je veux qu'il devienne la capitale de l'univers par l'ascendant de la science et du pouvoir. Nos peintres sont déjà les premiers, les seuls de l'Europe : excepté Ganova et Appiani, l'Italie ne peut pas se vanter, comme nous, de posséder autant de grands talents en peinture et en sculpture. Leurs poètes ne valent pas non plus les nôtres et Cesarotti et Alfieri ne peuvent pas le disputer à nos jeunes écrivains V Enfin, je suis fort orgueilleux de ma
* Napoléon n'aimait pas Altieri, et cette àcreté dans son jugement est tout à fait partiale. Il ne faut pas la prendre pour guide. J'ai eu souvent des discussions avec Napoléon à cet égard, entre autres sur VAgamennon de Lomercicr et sur celui d'Alfieri La chose fut drôle, car il n'aimait ni l'un ni l'autre.
patrie, poursuivit-il, et je veux qu'elle-même n'oublie jamais ce qu'elle vaut et peut valoir.
Nous allâmes visiter le Cabinet d'histoire naturelle Le premier consul, en remarquant la longueur d'un serpent de Tile de Java, qui est posé là comme ur ruban sur l'une des corniches, nous parla des serpents de l'Egypte et puis des psijlles. Il plaisantait beaucoup sur Denon qui avait voulu savoir quel gow avaient ces bètes-là — non pas les psylles, mais les serpents. Junot prétendait que celui qu'il mangea lors de son initiation, s'accrocha à son menton et nt voulut pas lâcher prise, sa queue ayant fait cinq oi six tours après ce menton qui, dans le fait, étai démesurémeat long. En parlant serpents, le premiei consul nous raconta, ce même jour, en nous prome nant dans les allées dépouillées de feuilles du .Tardii des Plantes, une petite histoire assez drôle qui étai arrivée dans sa propre maison, au Caire Junot ni' l'a répétée depuis beaucoup plus en détail.
Un matin, étant à déjeuner, on vint à parler de serpents et des psylles. Le général en chef dit qu'i ne croyait qu'aux serpents.
— Je crois bien, ajouta-t-il, qu'il y a des charla tans en Egypte comme partout ailleurs. Les psylle ont même plus de facilité à exercer ici leur talent d jongleurs que nos hommes à baguette de coudrie n'en ont en France pour trouver un ruisseau et, lors ou'un psylle dit qu'il va manger un serpent, je croi qu'il trouve plus de badauds encore que l'autre n'e attraperait sur le Pont-Neuf.
— Je vous assure, mon général, lui dit Junot, qu j'ai vu faire à ces hommes-là des choses inconcc vables. Croyez que je ne suis pas plus crédule qu'u
autre. J'ai vu, entre autres, le chef de ces animaux-là faire des actions inimaginables.
— Qui? le chef des serpents! dit le général en chef,
— Non, mon général, répondit Junot, le chef des psylles. Vous pouvez me railler, mais je vous réponds qu'il vous étonnerait si vous le voyiez opérer.
— Je te dis que ce sont des charlatans et pas autre chose. Tiens ! tu vas en avoir la preuve. Allez sur le champ chez le chef des psylles, dit-il à un domestique interprète, qu'il vienne avec deux de ses gens.
Le chef des psylles accourut à l'instant même. Aussitôt qu'il fut arrivé, le général en chef lui dit par le moyen du truchement :
— Il y a un serpent dans cette maison ; trouve-le, et tu auras deux sequins (12 francs)^ pour toi et autant pour tes gens.
Le psylle se prosterna et demanda deux baquets remplis d'eau. Lorsqu'ils furent devant lui, il se déshabilla en entier et demeura nu comme à l'heure de sa naissance. Puis il remplit sa bouche d'eau, se coucha à plat ventre et, se mettant à ramper comme le reptile qu'il cherchait, il lançait en même temps, en serrant les dents, l'eau dont sa bouche était remplie, ce qui imitait le sifflement du serpent. Lorsqu'il eut ainsi parcouru le rez-de-chaussée de la maison, il vint, tout nu, tout sale et tout crotté qu'il était, après avoir balayé avec son ventre toute une partie de la maison et, se plaçant devant le général en chef, il lui dit en riant comme un vrai sauvage :
ï Le sequin zemeraboub du Caire vaut 180 parais, ou 6 francs 40 ceuliraes.
— Mafiche. . . mafiche ' . . .
Ce qui signifie : « Il n'y en a pas. »
Le général en chef se mit à rire aussi et dit :
— Comment, diable ! est-ce que cet imbécile-là aurait en effet quelque raison de faire le savant?
Il recommanda à l'interprète de bien expliquer au psylle que l'on avait vu le serpent.
— Oh! je le sais bien, répondit le psylle : je l'ai senti en entrant dans la maison.
— Nous y voilà, dit le général en chef, Yoilà la comédie qui commence. Eh bien ! cherche-le, ton serpent et, si tu le trouves, je te donne deux sequins de plus.
Voilà le psylle se remettant sur son ventre et inondant la maison de son eau. Il grimpa, en faisant la même manœuvre, un escalier qui menait à un étage supérieur dans lequel logeait Bourrienne. Il y avait un long corridor fort obscur sur lequel ouvraient plusieurs chambres. Ce corridor n'était éclairé que par une lucarne qui donnait sur la campagne. Au bas de cette lucarne était une fontaine que les domestiques avaient placée dans cet endroit comme étant le lieu le plus frais de la maison. La lucarne, qui servait de fenêtre, était assez gî*ande pour que l'on pût, d'une extrémité du corridor, distinguer l'azur parfait de ce beau ciel d'Egypte constamment bleu.
En arrivant sur le palier de ce cori-idur, le psylle s'arrêta et parut ému. Il était suivi de tout une troupe de curieux qui entouraient le général en chef. Quant à lui, il ne perdait pas le psylle de vue et était bien
^ J'écris peut-être mal le mot, mais je ne suis pas forcée de connaître l'orthographe arabe.
décidé à le prendre sur le fait s'il osait tenter un jonglerie. Lorsqu'il le vit frémir et fermer les yeux :
— Voilà ton homme qui entre dans son rôle, dit-il à Junot.
En effet, le psylle était dans un état vraiment extraordinaire. Il était habituellement pâle, comme toutes ces peaux basanées ; mais il le devenait visiblement à chaque moment. Il redemanda de l'eau, s'en lava tout le corps, la relança de plus belle en sifflant, mais cette fois d'une manière particulière. Il regarda des deux côtés du palier, le corridor étant partagé en deux : puis il fit un geste de la main pour recommander le silence et se mit à ramper dans le corridor à droite, qui était la partie la plus sombre. Quand il eut fait, non pas quelques pas, mais quelques rampades, il dit tout bas, après avoir jeté une bouffée d'eau :
— Il est là !
— Je serais charmé d'avoir le plaisir de lui faire les honneurs de l'hospitalité, dit le général en chef. Mais, mon ami, je crois que tu te moques de nous. Savez-vous que cet animal, avec ses chansons en sifflets, nous mystifie complètement depuis une heure, en nous faisant courir sans parapluie après son serpent imaginaire ?
Le psylle allait toujours son train, rampant et sifflant. Tout à coup on vit se dessiner sur ce pur azur qui paraissait à travers la lucarne donnant sur la campagne, un corps noir et rond comme une branche d'arbre. A sa vue, le psylle redoubla les immersions sifflantes, auxquelles le serpent — car c'était un beau serpent, point postiche, bien vivant, de six pieds de longueur environ — répondit en vrai con-
frère. Il déroula ses longs anneaux qui entouraient la fontaine et s'avança vers le psylle en sifflant à son tour, mais d'une manière bien autrement aiguë. Junot m'a dit que les yeux du serpent brillaient, dans le fond de ce corridor sombre, d'un feu presque sanglant. Il se glissa le long de la fontaine et s'arrêta. Puis on entendit un petit bruit, c'était le reptile qui se levait. Le psylle ne pouvait pas se lever, parce qu'il n'avait pas de queue; mais il se dressa à moitié, et ses deux acolytes l'imitèrent. Alors il fit un mouvement. Le serpent s'élança sur lui. Le psylle, qui attendait, à ce qu'il paraît, que le serpent l'attaquât, le saisit au moment même avec une adresse toute particulière et, ce qui est peu facile à comprendre, il le prit d'une seule main en le serrant au-dessous de la mâchoire, avec une telle force, que le serpent fut contraint de l'ouvrir. Alors le psylle lui cracha dans la gueule. Cela seul fut, pour ainsi dire, d'un effet magique. Le reptile parut frappé de mort. Le psylle lui fit ensuite je ne sais quelle opération pour ôter de ses dents, ou plutôt de ses gencives, le venin renfermé dans de petites vésicules; puis il prit le serpent, joua avec lui, le mit autour de son cou, le fit danser et finit par le manger tout vivant.
— Eh bien ! mon général, qu'avez-vous à dire de cette aventure? demanda Junot au général en chef.
— Que veux-tu que je réponde à un effet du hasard ? Ton psylle est un heureux charlatan, voilà tout.