CHAPITRE X
Étude d'hommes nouveaux. — Mes diaers. — Conseils du premier consul et rapprochements dans la société. — Les jours des consuls. — La maison de Cambacérès. — M. d'Aigrefeuille et M. Monvel. — Un diner chez Cambacérès et les merles corses. — Les gastronomes dans l'exercice de leurs fondions. — Les solliciteurs chez le second consul. — M"° de Monl-Ferrier etM.Bastarrèche. — La Belle et la Bêle. — Mot de Bonaparte. — La cour du second consul et promenade au Palais- Royal. — Le futur et la dinde aux truffes. — M. de Souza et sa perruque. — Le diplomate en enfant de chœur. — Scène de comédie chez Cambacérès. — Le général Mortier et sa famille. — Les deux irères de Berthier.
Les Mémoires contemporains ne sont autre chose que de nombreuses galeries, dans lesquelles se trouvent, d'un côté, beaucoup de portraits et, dans l'autre partie, des fenêtres ouvertes sur le temps passé. Celui qui construit ces galeries, qui les orne, doit donc être bien attentif à faire ses personnages ressemblants, à multiplier les portraits et à ouvrir le plus de fenêtres qu'il peut sur le théâtre où se jouaient les événements qu'il a vus. On rentre ainsi dans la vie. C'est quelquefois, souvent même, sans plaisir et surtout sans bonheur, mais ce n'est jamais sans curiosité.
Pendant les trois mois qui suivirent mon mariage, il ne se passait pas un jour sans que Junot me présentât plusieurs de ses amis et une foule de ses connaissances. J'étais habituée à voir beaucoup de monde liL y
chez ma mère. Sa société était nombreuse, mais ici c'était tout autre chose. Lorsque, par exemple, je donnais à dîner, la liste des invités n'était jamais moindre de vingt-huit ou trente personnes et le soir, pendant trois heures, plus de cent figures presque inconnues passaient devant mon fauteuil, avec l'obligation imposée à moi par moi-même de recevoir une politesse. Ma mère, qui vint m'installer dans mes fonctions de maitresse de maison, trouva que je ne m'en acquittais pas trop mal, « d'autant, me dit-elle, que je ne le conçois guère, car pour ma part je te promets que, comme spectatrice seulement, j'ai bien assez de la Mie d'une seule de ces soirées. Je serais malade pendant huit jours, s'il me fallait être à une telle question ».
Pendant quelque temps je fus de l'avis de ma mère. Je souffrais aussi de voir tant de visages différents qui ne m'offraient jamais une expression d'intérêt et puis ce bruit de vent dans lequel n'existe aucun son, tout cela me fatiguait. Mais je changeai de sentiment. A peine un mois s'était-il écoulé, à partir du jour où je voulus voir tout ce qui m'entourait sous un aspect brillant, et surtout brillant avec profondeur et non pas seulement en surface, que j'avoue que je fus non seulement contente, mais heureuse du parti que j'avais pris. J'ai l'esprit observateur, quoique je sois fort vive, et c'est pour moi une véritable jouissance que de me mettre à faire le tour de quelqu'un que je vois pour la première fois, non pas par aucune intention maligne — mon caractère n'a rien de méchant — mais par une vive curiosité. Cette dénomination conviendrait peut-être mieux à l'esprit d'une femme, m'observera-t-on? soit; ce sera comme l'on voudra. Je ne
tiens pas le moins du monde à ces petites choses que je vois mettre à si haut prix ou à si grand'peine. Mon esprit sera curieux et point observateur, si l'on trouve qu'une femme ne doive pas s'aviser d'usurper, pour ce qui la regarde, des noms aussi respectables que celui d'observateur donné à son esprit. Quoi qu'il en soit, je me mis avec un plaisir véritable à la recherche d'une foule de renseignements relatifs à tel ou tel individu qui m'était présenté et dont le nom depuis longtemps frappait mon oreille dans le monde et mes yeux dans les journaux. Junot, à qui je confiai ma nouvelle manière de voir ma position, m'en félicita sincèrement et me promit de m'aider lorsque je serais arrêtée dans mes recherches. J'acceptai et, dès le second mois de mon mariage, je me créai un monde dans ce même monde où je vivais quelquefois fort ennuyée en apparence et véritablement fort divertie. Il existait alors peu de maisons ouvertes dans Paris. Les ministres et les autorités avaient seuls ce privilège, encore n'était-ce que par des réceptions dans le genre de celles du quintidi aux Tuileries que ces maisons se distingaient des autres. Je voulus commencer une réforme, si je puis employer ce mot dans cette occasion et je le dis au premier consul, un jour où il me parlait de son désir de voir la société de Paris plus communicative entre elle et les personnes du gouvernement.
— Eh bien, faites cela et vous serez une aimable petite femme ! me dit le général Bonaparte. Vous obtiendrez du succès, si vous le tentez, car vous savez ce que c'est que de tenir un salon. Faites voir au citoyen Cambacérès qu'il ne suffit pas seulement pour cela de donner à dmer.
Le consul Cambacérès avait pris deux jours dans la semaine pour recevoir, le mardi et le samedi. Le troisième consul avait aussi deux jours. Je ne me rappelle plus lesquels. Quant à Cambacérès, l'ouverture de sa maison fit grand bruit et longtemps elle eut une réputation qui a pu être méritée pendant les premiers six mois de l'an IX, mais qui devint ensuite fort usurpée. A cette époque , il n'y avait rien de semblable à l'hôtel du consul Cambacérès ; mais il fut bientôt non seulement imité, mais surpassé.
On recevait ordinairement une invitation à dîner le surlendemain du jour où l'on avait été lui faire une visite. Mais il faut dire quelques mots sur la manière dont sa maison était composée.
Il avait auprès de lui, immédiatement attachés à sa personne, M. Lavollée et M. de Monvel, tous deux en qualité de secrétaires. M. de Chàieauneuf et M. d'Aigrefeuille n'avaient aucune fonction, mais ils avaient volontairement choisi celle de chambellan et, tout aussitôt qu'on annonçait une femme, l'un de ces messieurs accourait à la porte pour lui donner la main.
J'avais beaucoup d'amitié pour le consul Cambacérès. Je la lui ai conservée lorsqu'il devint archichancelier de l'empire et cette amitié a résisté à l'absence, à l'éloignement et il l'a retrouvée de même lorsqu'il vint me voir à son retour de Hollande. Mais je ne puis m'empécher de dire que sa maison avait le pouvoir de frapper d'une sorte de léthargie, provoquée par un air tout imprégné d'ennui que l'on respirait aussitôt que l'on mettait le pied sur le perron de l'hôtel. Il était impossible cependant d'être plus poli, plus prévenant envers toutes les personnes qui allaient chez lui. Cette prévenance dans l'accueil se rencontrait,
comme cela se voit toujours, jusque dans le suisse de la porte qui montre un bon visage au nez des chevaux, parce que le maître est poli et gracieux envers sec convives. Je dois mieux qu'une autre parler de cette bienveillance générale de la maison du second consul, car personne n'en ressentit l'effet plus que moi. Aussitôt que j'arrivais, M. d'Aigrefeuille me prenait la main, me conduisait au consul, qui avançait de trois pas au-devant de moi et, lorsque les compliments étaient échangés, il me trouvait la place la plus abritée dans l'hiver, la plus fraîche dans l'été et la plus honorable en toutes saisons, parce qu'il avait pour moi une vieille et bonne affection. Je la rencontrais moins dans M. Duvidal de Mont-Ferrier, neveu ou plutôt petit-cousin du consul Cambacérès; mais c'était cependant la même politesse dans les manières. En tout il est impossible de rencontrer un plus parfait accord pour bien recevoir et surtout pour témoigner qu'on le voulait, que dans la maison du consul Cambacérès. Eh bien, malgré cela, c'était l'ennui le plus profond, une sorte de sommeil s'emparait de nos yeux, comme si l'on fût entré dans le palais de Morphée. Au surplus, Cambacérès n'était pas exigeant. A peine le café était-il pris qu'il vous voyait sans peine vous glisser derrière les groupes serrés de juges, de suppléants, de greffiers, d'employés à tous les parquets de la France, qui se seraient crus bien plus dignes d'être pendus que ceux qu'ils jugeaient tous les jours s'ils avaient manqué un samedi ou un mardi de faire leur révérence au second consul. Il semble que dès cette époque ils préjugeaient l'archichancelier de l'empire. Il est vrai de dire que dès lors aussi Cambacérès, en sa qualité du plus habile jurisconsulte
de France avec Tronchet et quelques autres, avait de fréquents rapports avec tous les légistes, les juges des différents tribunaux, le sénat et le corps législatif. Les ministres y allaient bien, mais peu. Le troisième consul avait dans sa juridiction ce qui fut plus tard aussi son domaine, c'est-à-dire la partie fmancière et un peu la partie administrative. Que de figures originales ont passé devant mes yeux dans ces deux maisons! Que de mécomptes j'ai éprouvés ! Quelquefois j'entendais annoncer un nom bien fameux dans nos annales révolutionnaires. Je l'examinais. Je trouvais d'abord un extérieur repoussant. J'ai été souvent pendant tout le temps du dîner à côté du même personnage, et ce temps n'était jamais court chez Cambacérès. Je causais avec ce monsieur, je l'écoutais parler et je demeurais stupéfaite en trouvant une nullité complète dans renonciation de la plus simple des choses. Cela me surprit.
— Je dois me tromper, dis-je à Gambacérès un jour, après avoir écouté pendant une demi-heure plus de balourdises qu'un homme n'en peut dire.
— Pas du tout, me répondit-il. La réputation de cet homme a été faite par le hasard. 11 s'est trouvé à côté de l'occasion et, par une sorte d'instinct, il l'a prise aux cheveux. Mais à présent il n'est plus bon qu'à être greffier dans une justice de paix, et cependant il a de hautes prétentions, il veut être préfet. Ce moment est un de ceux qui nous donnent le plus de mal, ajouta-t-il. ?ious passons au crible.
— Eh bien, lui dis-je après avoir regardé attentivement cet homme, voilà un ennemi pour le gouvernement consulaire ! Il est sot et il a l'air méchant. C'est un caractère à rancune.
Cambacéi'ès prit son lorgnon — il n'y voyait pas à quatre pas — et se mit à rire après avoir considéré mon monsieur.
— Vous avez raison, me dit-il.
Cet homme a figuré dans la conspiration de George deux ans plus tard.
Cambacérès n'avait jamais plus de vingt-cinq personnes à dîner, peu de femmes et jamais plus de deux de celles qui étaient considérables par la place de leurs maris, afin de ne faire aucune jalousie en ne plaçant pas auprès de lui une personne qui aurait pu y prétendre. Il m'expliqua cette petite observance très régulière du protocole d'étiquette adoptée chez lui. A cette époque, son cuisinier était très bon et ses dîners fort soignés. Le maître de la maison ne servait pas. Les valets de chambre et le maître d'hôtel étaient chargés Je ce soin. C'était une grande innovation dans la manière de traiter ses convives. J'avoue, du reste, qu'elle me plaisait. On plaçait ordinairement devant Cambacérès un immense pâté aux truffes, soit de foies gras, soit de laitances de carpes, et alors il faisait la politesse d'en offrir à tout le monde, ainsi que d'un grand soufflé à la vanille au moment de l'entremets. Quelquefois il faisait les honneurs d'un plat de gibier rare pour la saison. Je me rappelle qu'un jour il me fit remarquer des perdrix et des bartavelles, ou je ne sais quels oiseaux fort estimés, que Joseph Bonaparte lui avait envoyés avec des merles de Corse. Ces derniers devaient être mangés immédiatement aussi. Dès que le maître d'hôtel eut placé le rôti devant Cambacérès, il me servit, ainsi que sa voisine de gauche, puis prenant un des oiseaux :
— D'Aigrefeuille, dit-il en savourant du nez et des yeux le parfum beaucoup trop parfumé du merle et sa blanche et délicate graisse, je vous envoie un merle. Un merle, entendez-vous bien?
— Je vous remercie, citoyen consul, tout à l'heure. Il était aux prises dans le même moment avec une
dinde aux truffes presque de sa taille, dont il plaçait en sûreté les sots Vy laissent^
A ce mot de tout à llieure, Cambacérès laisse presque tomber la fourchette à découper qui tenait le merle et, regardant d'Aigrefeuille d'un air courroucé :
— Qu'est-ce à dire? Tout à l'heure!... tout à l'heure ! ! !
Je crus d'abord, comme tout le monde, que Cambacérès, très pointilleux sur l'étiquette à observer à sa table, s'était formalisé du mot un peu lamilier de son vieil ami. Mais vraiment il pensait bien à cela.
— Tout à l'heure! reprit-il encore.
Et remettant le merle sur l'assiette que présentait le valet de chambre :
— Il n'est pas ici question de dinde ni de truffes, il faut manger cette bête-là à l'instant même. Tout à l'heure ! Ce serait vraiment un beau morceau, tout à l'heure !
Rien ne vaudra jamais, dans aucune des figures de Callotou d'Hogarth, l'expression de celle d'Aigrefeuille en mangeant le merle. Ses gros yeux ronds et verts roulaient avec un contentement d'une telle nature
' C'est une très pelile partie du dos de la béte, mais fort estimée. En général, les gourmands se la réservent toujours lorsqu'ils servent. Comme tlle est fort connue maintenant, on raiipullo : les sols l'y laissent. C'est surtout excellent dans les bêles truffées.
qu'il était difficile de n'en pas rire. Quant à Cambacérès, il prenait l'affaire au plus grand sérieux et regardait opérer d'Aigrefeuille, son lorgnon braqué sur la face rubiconde et nourrie de bisques du vieux gourmand , comme il aurait examiné une nouvelle édition des Pandectes inconnue jusqu'à nous.
— Eh bien ! lui dit-il enfin, lorsque la dernière patte fut remise sur l'assiette.
— Parfait, succulent, délicieux!
— Alors allez me chercher celui qui est à la broche, dit Cambncérès avec un accent de résignation vraiment comique, je vais essayer d'en manger une aile ou deux. Mais je suis si malade, madame Junot, que je ne sais en vérité si je pourrai avaler une seule bouchée.
C'était son habitude de commencer à se plaindre en se mettant à table. Il dirait tout ce qu'il avait souffert depuis le malin. C'était presque toujours des coliques. Il ne faisait grâce d'aucun détail et surtout de ce qui l'avait soulagé. Du reste, je n'étais pas privilégiée et tous les convives ont eu les mêmes communications. Le résultat de tout cela, c'est qu'il finissait par diner parfaitement bien.
G'éldii un homme remarquable comme jurisconsulte, ainsi que tout le monde le sait; mais ce qui est moins connu, c'est qu'il était d'une rare amabilité. I! contait avec grâce et mettait dans sa narration un tour neuf et gracieux qu'on ne s'attendait guère à trouver dans des phrases sortant d'une bouche de pain d'épices comme la figure à laquelle elle appartenait. Cambacérès était un homme aimable enfin. On a beaucoup parlé de sa conduite pendant la révolution. Je ne chercherai pas à l'excuser. Je n'aime pas les an-
nées sanguinaires auxquelles se rattache son nom. Je hais même tout ce qui peut les rappeler, mais je voudrais, quelque difficile que cela soit, que Cambacérès pût être justifié du reproche que peuvent mériter les hommes de cette époque. Napoléon n'aimait pas non plus 93 et j'ai entendu son opinion à cet égard, relativement à Cambacérès et à son fameux vote. Napoléon l'excusait en disant que la condamnation du roi une fois prononcée, fintérêt de la France, et surtout de Paris, était que la sentence fût exécutée aussitôt. Il était fortement contre la sentence par exemple, et cela bien avant qu'il eût la moindre pensée que sa cause à lui-même serait un jour celle des souverains. Et jamais je ne l'ai entendu prononcer le nom de Louis XVI sans qu'il y joignit î'épithète de malheureux roi ! Il disait seulement, je le répète, qu'une fois la chose faite, c'est-à-dire la condamnation prononcée, le salut de la France dépendait de la conclusion de ce terrible drame. Mais il était contre cette même résolution « prise, disait-il, injustement envers un homme qui n'était coupable que du crime des autres. » Je transmets ici son opinion, parce que je pense que sur une matière aussi grave et qui tient d'aussi près à ses destinées, puisqu'elle influe encore sur celles de la France aujourd'hui même, après trente-huit ans d'intervalle, elle doit être pour nous d'un intérêt qu'il est difficile de décliner. Mais tout en respectant beaucoup les opinions générales de Napoléon, parce que son vaste génie m'impose l'admiration et la docilité lorsqu'il s'agit de décider sur des sujets à une portée à laquelle ma faible vuene peut atteindre, je me réserve le droit d'êtie moimême dans des circonstances où mon cœur, moa
âme servent de fanal à mon jugement. Ainsi donc il m'est impossijjle de partager son opinion lorsqu'il parle de la nécessité d'accélérer un événement déjà bien malheureux. Je laisse de côté toutes les considérations politiques, je n'en veux voir aucune. Qae des hommes égarés par un fanatisme pur, un amour de la sainte liberté, aient été entraînés, comme Valazé,Vergniaud,Fonfrède,à donner leur voix dans le jugement de Louis XYI, ils étaient jeunes, enthousiastes, ils rêvaient une utopie et croyaient y arriver par un sacrifice, un holocauste dont ils gémissaient en l'offrant. Mais que d'autres, plus sérieux dans l'emploi de la vie, abusent du droit que Dieu leur a donné d'exercer leur pouvoir d'homme pour rendre irréparable la perte d'un infortuné, voilà ce qui me trouve sévère, voilà ce qui me trouble et m'afthge, car il m'est impossible de séparer cette pensée du jugement que je porte sur un homme que j'aime et dans lequel mon œil sans prévention a reconnu de grandes et belles qualités. Pourquoi les a-t-il ternies par une seule heure de sa vie? On dit qu'il a eu de cruels remords. Oui, je le crois. Je crois que, dans la solitude silencieuse de ses nuits, il devait frémir lorsque trois coups venaient à sonner près de son lit ! Ils lui rappelaient cette veillée sinistre où, s'élançant à la tribune, il asséna le coup sin* la tét€ de la victime en demandant l'exécution du décret de mort dans les vingt-quatre heures. Le plus grand des criminels obtient un pourvoi, ou du moins quelques jours, quelques heures de sursis. La motion de la nuit prévaut sur la demande qui en est faite, et Louis XVI ne put obtenir soixante heures de délaL Je ne suis pas assez habile en raisonnements politiques pour comprendre la nécessité absolue d'une telle
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rigueur. Je ne cherche pas à la mettre à la portée de mon intelligence. Cette rigueur me fait mal. Je le sens, et voilà tout. Elle me fait ensuite plus souffrir, parce je suis obligée d'unir à cette souffrance le souvenir d'un homme que j'aimais et qui le méritait. Et puis il y avait une particularité que la malveillance n'a pas laissé échapper, et vraiment pernicieuse pour ses amis.
Cambacérès était conseiller en la cour des comptes, aides et finances du Languedoc. Lorsque M. le comte de Périgord ^ présida les états de cette province dont il était commandant, en 1186, Cambacérès était dans un état malheureux. M. de Périgord, toujours bon et secourable, demanda et obtint pour le conseiller indigent une pension sans retenue de la modique somme de deux cents francs. Son père en touchait une autre en même temps, mais plus considérable. Elle était de deux mille francs et affectée sur la loterie royale.
J'ai déjà dit que Cambacérès était fort obligeant. Tout ce qui arrivait à Paris venant du Languedoc était surtout accueilli par lui avec une aménité d'autant plus inappréciable qu'elle était dégagée de ce vernis de politesse du monde , fanal trop souvent trompeur qui vous fait chavirer quand vous croyez naviguer sur une mer amie. J'ai connu des Languedociens qui allaient d'abord à l'hôtel de Cambacérès en descendant de la diligence. Il les accueillait parfaitement, lisait leur pétition, puis leur disait :
— Je ne puis faire ce que vous demandez, parce
1 M. le comte de Périgord, prince de Chalais, oncle de M. de Talleyrand et frère de l'archevêque de Reims. C'est de lui que j'ai parlé au premier volume de ces Mémoires. Il était ami intime de ma mère.
que j'ai promis à un autre. Mais voici comment il faut que vous fassiez pour réparer ce contretemps.
Et il leur expliquait comme quoi ils devaient solliciter à un autre ministère pour une autre place. Alors il les servait, les recommandait et les solliciteurs s'en retournaient heureux, même en n'obtenant rien, parce qu'ils n'avaient pas été trompés. Cette probité est rare dans un homme en place. J'ai beaucoup vécu dans cette région de pouvoir et je crois avoir le droit de dire que Cambacérès était un honnête homme, parce que j'ai examiné ses pareils en puissance et que nul ne m'a présenté cette bonne foi positive dont au reste bien des voix peuvent comme moi rendre témoignaii'e.
Sa figure était extraordinairement laide. Elle avait une expression unique dans son genre. Mais ce qui était plus original, c'est-à-dire moins connu — car le mot original ne lui va pas, il donne l'idée d'une chose piquante, et ce n'est pas cela; c'est plutôt une chose habituelle à l'œil — je veux parler de son ensemble général. Cette démarche lente, régulière, cette parole accentuée par cadence, quoique méridionale, tout jusqu'au regard mettant trois fois le temps des autres pour arriver au même but, tout allait admirablement avec sa longue figure dans laquelle se trouvait un long nez, un long menton, et puis cette peau jaune sans nulle apparence qu'il y eût circulation d'une matière tant soit peu rouge sous son tissu cellulaire. Il existait ensuite autour de Cambacérès une conformité avec lui-même, dont certainement il est à croire que jamais il ne s'est occupé, mais qui ajoutait d'une manière fantastique à l'effet ({u'il produisait. C'était la coupe et la couleur de son habit, la forme de
sa perruque, ses manchettes, dans un temps où cela était tellement inusité, ainsi qu'un jabot, qu'il fallut en donner fort au long- explication à la jolie M"° de V... le jour où elle lui fut présentée. C'était sa maison, ses salons remplis de gens qu'on ne rencontrait jamais que là. C'était sa personne elle-même, se promenant gravement dans les galeries du Palais-Royal, qui alors était le palais Égalité et, par cette raison, recevait sous ses arcades toutes les personnes joyeuses ou tristes qui voulaient bien y venir. C'était lui, Cambacérès, le second consul, ayant l'habit brodé, la manchette, la culotte courte, les bas de soie, le soulier ciré au verni anglais, fermé de la boucle d'or, le chef couvert d'une perruque à queue et recouvert d'un chapeau à trois cornes, bien planté, bien établi et narguant de là les titus et les petits chapeaux des incroyables. C'était d'Aigrefeuille portant son habit bleu de ciel en velours ras, aux boutons de strass, avec sa grosse et ronde figure toujours luisante comme s'il sortait de l'eau, regardant sous le nez les demoiselles de joie qui riaient au sien, avec ses gros yeux ronds et brillants comme ceux d'un chat. C'était Monvel habillé de noir de la tète aux pieds et à qui il ne man(}uait qu'une pleureuse à chaque manche pour lui faire demander lequel était mort de sa mère ou de son grand-père, d'autant que ce costume lugubre encadrait une figure qui n'était pas gaie, comme on sait. C'était Lavollée aussi avec sa jeune figure au milieu d'un habit habillé. Enfin tout cela formait, avec Cambacérès, un tout qui ne se divisait jamais. Voilà pourquoi j'en ai parlé en continuant son portrait comme j'aurais décrit un accessoire à son habit ou à sa coiffure. Il est possible aujourd'hui d'entendre
dire sérieusement qu'on est allé se promener au Palais-Royal, qu'on a traversé les Tuileries en habit habillé, en costume quelconque, sans être pris pour un mardi-gras. Mais au temps non seulement du consulat, mais même de l'empire, rien ne peut donner une juste idée des mœurs de l'époque relativement à ce que je viens de raconter de Cambacérès. Car je ne plaisante pas, ainsi que peuvent se le rappeler tous ceux qui vivaient alors, en disant que presque tous les soirs le second consul allait, soit aux Tuileries-, soit au Palais-Égalité, et cela en sortant du théâtre des Variétés ou Montansier, comme on l'appelait, ou bien encore de l'Opéra, car il ne manquait pas un soir d'aller au spectacle. Je demande en même temps à ceux qui l'ont vu comme moi quelle immense et choquante disparate cela faisait avec tout ce qui entourait cette étrange troupe de cinq ou six hommes, marchant gravement à la suite de leur chef, devisant avec un Darler aussi lent, aussi retenu que s'ils eussent été des disciples de Platon le suivant à Sunium. A cette époque le costume des hommes était surtout en opposition entière avec l'habit habillé. Il y avait toute la jeune génération, par exemple, qui ne connaissait ce costume que pour l'avoir vu au théâtre, et encore Mole ne l'avait-il repris ainsi que Fleury, que depuis très peu de temps. Le premier consul avait quelquefois de l'humeur de ce qui lui revenait à l'égard de Cambacérès. Je l'ai vu même une fois en colère en écoutant la traduction d'un passage des journaux anglais. On ridiculisait le second consul et, du second au premier la distance n'étant pas longue, le journaliste ennemi ne l'avait pas regardée comme obstacle. Le premier consul frappa du pied et dit à Joséphine :
— 11 faut te mêler de cela, entends-tu? Il n'y a qu'une femme qui puisse dire à un homme qu'il est ridicule. Si je m'en mêle, je lui dirai, moi, qu'il est fou.
Je ne sais si M"" Bonaparte a réussi à bien dire au consul Cambacérès qu'il était ridicule. Mais ce que je sais, c'est que, tout en étant toujours un homme fort distingué par son savoir, sa politesse et ses dîners, il est toujours demeuré ce qui fâchait si fort le premier consul.
Cambacérès avait une nièce charmante qu'on appelait M""" Bastarrèche. Elle était fille de M. Duvidal de Mont-Ferrier et, par conséquent, sa petite-cousine. J'ai toujours été étonnée qu'il ne la chargeât pas de faire les honneurs de sa maison. Mais peut-être était-il effrayé à l'aspect de son acolyte qu'il était difficile d'exclure; car c'était le mari, et pourquoi ne pas dire le magot le plus jaloux qui fût sur la terre? Dans les choses que notre esprit peut difficilement comprendre, il en est de plus obscures encore que les autres et celle-là est du nombre; je veux parler du mariage de M"° Rose de Mont-Ferrier avec M. Bastarrèche, banquier de Bayonne, mais établi à Paris, associé de M. Jubié, possesseur d"une grande fortune et le plus effroyable des monstres.
Il est impossible de faire un portrait ressemblant de ce qu'était M"" Rose de Mont-Ferrier à l'âge de dix-huit ans, parce que le charme de sa personne était surtout dans une taille de nymphe et une fraîcheur qu'aucune comparaison ne peut peindre. C'était de cette fraîcheur, que devait donner le fard de beauté, que Plus belle que fée allait chercher au péril de sa vie. J'aimais mieux son teint — celui de M""" Bastar-
rèche, je n'ai pas connu Plus belle que fée — que celui de M™'' Murât. Il y avait dans la peau de M""* BastaiTèche une animation, une chaleur de coloris, qui rappelait sans métaphore la fleur dont elle portait le nom et le velouté de la pêche. Et puis elle avait l'esprit d'avoir, dans ce frais visage, des yeux et des traits qui enfin faisaient d'elle une charmante jeune fille. Cambacérès étant parvenu à une haute fortune, tout faisait présumer que M''® de Mont-Ferrier ferait un brillant mariage, lorsque tout à coup le bruit courut que M. Duvidal de Mont-Ferrier, en allant à Montpellier, s'était arrêté dans un château enchanté, qu'il avait vu un bon souper, qu'il n'avait pu résister à la tentation; mais que, au milieu de l'expédition d'une superbe dinde aux truffes, il avait vu arriver un monstre effroyable qui lui avait dit qu'il eût à lui donner sa fille pour femme, ou qu'il allait le manger tout à l'heure, qu'il était précisément gros et gras et que cela ferait même mieux son affaire que la jeune fille.
M. Duvidal de Mont-Ferrier objecta en tremblant qu'il ne serait certainement pas aussi bon ni aussi tendre, ni aussi bien truffé que l'individu dont il n'avait encore levé qu'une aile, et que, si Sa Grandeur voulait, il allait lui servir l'autre : mais le monstre ne voulait pas de dinde ; il voulait une jolie et spirituelle personne. Et le père, craignant d'être croqué, s'empressa de dire : oui, et le mariage se fit.
Croyez-vous que ce soit moi qui aie fait ce petit apologue? Point du tout, c'est le premier consul luimême. Je ne sais comment ce mariage de M"° de Mont-Ferrier lui mit la bile en mouvement. Mais bien longtemps encore, même après la mort de M. de
Bastarrèche, il ne pouvait pardonner à Cambacérès d'avoir laissé faire ce mariage :
— C'est la Belle et la Bête, disait-il.
Mais un mot charmant du premier consul, relativement à ce même mariage, fut celui qu'il dit en apprenant avec surprise, ainsi que tout Paris, que la jeune personne épousait M. Bastarrèche sans répugnance. Avec cette nouvelle circulaient les détails de la corbeille, du trousseau. On ne parlait que des diamants, des perles, des bijoux sans nombre donnés par Azov :
— Ah ! dit le premier consul, le présent fait oublier le futur.
La première fois que je vis M. Bastarrèche, il me fit peur. Sa laideur était non seulement des plus amères, mais il était monstrueux de difformité, et puis l'expression de sa figure avait quelque chose de véritablement effrayant. Il était placé à côté de moi chez le consul Cambacérès, un jour où j'y dînais. Je me rappelle ce quart d'heure de supplice, avec d'autant plus de raison que j'étais enceinte et que la vue de cet homme me faisait peur à en devenir pâle. Ajoutez à toutes ses perfections qu'il tuait les perdrix au vol.
Il avait été mis au court-bouillon, je crois, dans son enfance. Du moins ai-je entendu dire qu'étant un jour dans une baignoire faite en sabot, de ces baignoires qui ont le fourneau servant à chauffer l'eau par dessous la baignoire même, il fut fort échaudé. La bonne avait, dit-on, un amoureux qu'elle allait entretenir, selon la louable coutume des bonnes, tandis que son enfant était dans le bain. Comme il n'avait que sept ans, elle inspecta la hauteur de l'eau afin que le petit ne se noyât pas. Mais comme on ne pense pas à tout.
elle ne songea pas qu'il pouvait rôtir : le moyen, dans le fait, d'aller s'imaginer qu'on va rôtir dans un bain? Ce fut cependant ce qui arriva au pauvre petit Sastarrèctie. Le feu avait été oublié dans le fourneau de la baignoire ; la bonne une fois partie et la porte fermée, l'enfant ne s'aperçut pas d'abord de la chaleur croissante de l'eau, mais bientôt elle le brûla. Il appela, on ne l'entendit pas. Il voulut sortir de la baignoire; mais il était trop petit. Enfin l'eau venant à frémir, le pauvre enfant, ne pouvant plus supporter son martyre, poussa de tels cris qu'on vint à son secours, mais il était trop tard. M. Bastarrèche était cuit, il n'y avait plus qu'à dire : « Servez chaud. » Cependant il n'en mourut pas, et même on voit qu'il ne s'en portait pas plus mal, puisqu'il voulait se marier. Il était effrayant. Non seulement il était contrefait outrageusement, mais sa bouche avait tourné, son nez s'était mis aussi de la partie et de tout cela il résultait deux inconvénients dont l'un était funeste pour autrui, c'était celui des parfums, l'autre faisait le divertissement des auditeurs, c'était la parole de Polichinelle dans sa plus grande exactitude. Cette douce et agréable voix disait des injures habituellement pour toutes paroles. Car il faut ajouter à toutes les perfections de laideur que je viens de signaler, que le petit rôti était méchant comme un âne galeux. Enfin il avait probablement un talisman, car 31"" Rose Duvival l'épousa sans trop pleurer, et en vérité je pleurais, moi, pour elle, lorsque en sortant de l'Opéra je la voyais si jeune, si fraîche et si belle s'appuyant sur la bosse de devant ou sur la bosse de derrière de son mari et présenter ainsi l'image des deux extrêmes 4a beau et du laid.
Il faut, avant de quitter la maison du consul Cambacérès, dans laquelle je suis demeurée pendant tout ce chapitre, parce que son maître est un des personnages marquants de l'époque, que je raconte une petite aventure qui s'y est passée l'un des samedis de réception.
Il venait d'arriver à Paris un Portugais nommé don Alexandre de Souza, qui allait en ambassade à Rome ou bien qui en venait. Je ne me rappelle pas bien cette partie de sa position politique. Il me souvient bien mieux de celle dans laquelle je l'ai vu.
Ce M. de Souza était un petit homme, haut de quatre pieds dix à onze pouces, ayant dans toute sa fluette personne une exiguïté toute particulière. Il était non seulement maigre, mais sec à prendre feu. Il avait du reste tout à fait l'air d'un gentilhomme et ses manières étaient celles d'un homme de qualité. Les autorités l'accueillirent avec toute la cordialité qu'on devait témoigner à im ami de nos ennemis et M. de Souza n'eut certes pas à se plaindre des Français, lors de son passage à Paris.
Le second consul ne voulait pas laisser échapper cette occasion de donner un diner d'apparat. 11 invita non seulement les autorités qui pouvaient y prétendre par hiérarchie de ynsition, mais bien aussi les personnes qu'il aimait le plus. .Tunot et moi nous fûmes du nombre des admis, ainsi que quelques autres, tels que Duroc, Lannes, et le général Mortier, aujourd'hui duc de Trévise, alors commandant la première division militaire. Je n'ai pas encore parlé de cet excellent homme et de sa femme si bonne, si simple et si douce. C'est un sujet qui mérite une attention particulière. Je dirai seulement maintenant,
que le général Mortier était le chef de Junot, comme commandant la première division militaire et Junot n'étant que commandant de Paris. Nos rapports étaient bons et nos relations amicales. Le général Mortier était ce qu'il est encore, le plus digne et le meilleur des hommes. Seulement à cette époque, il était rieur comme un enfant et souvent la dignité de l'épaulette de général commandant s'en trouvait compromise.
M. de Souza dînait donc un samedi chez le consul Cambacérès, et le général Mortier et Daroc y dinaient ainsi que nous. M. de Souza portait un magnifique habit de drap de Ségovie brodé en or dans une perfection que nous ne pouvons atteindre en France. Un jabot de fine batiste sortait d'une manière imperceptible par le haut de l'habit, à la mode anglaise et sur sa tète on voyait une perruque faite à la Pitt, pour bien mettre en principe que le Portugal était non seulement le très humble serviteur de l'Angleterre, mais encore qu'il serait bien fâché de ne pas être servilement celui du ministre.
M. de Souza était assis à table à côté de moi et de M™ Jolivet, femme d'un conseiller d'État. L'étranger voyageur, malgré toutes les politesses dont il était comblé, ne se livrait pas le moins du monde. Il était phlegmatique par raisonnement dans la maison où il se trouvait. L'ennui qu'il paraissait éprouver sur cette terre républicaine se communiquait autour de lui sans faire néanmoins participer à sa nature. J'étouffais des bâillements en répondant à quelques questions assez ridicules et j'étais bien loin de me douter que le dîner se terminerait plus gaiement lorsqu'un incident que Cambacérès n'avait, certes,
pas mis sur le menu de son maître d'hôtel, changea la tournure que prenaient les choses. Il était temps, car avec le (jour mage bonhomme du second consul, d'un côté, et le gourmage courtisan de M. de Souza de l'autre, c'était pour tourner à la mort.
Le consul Cambacérès avait depuis longtemps mis sa maison sur un pied respectable de représentation. Ses domestiques avaient tous la grande livrée des consuls et les maîtres d'hôtel avaient eu dans le commencement des habits noirs habillés, comme les valets de chambre et les huissiers. Mais depuis quelque temps Cambacérès avait augmenté de magnificence et ses maîtres d'hôtel portaient un habit de drap marron avec des boulons guillochés en or. Cette remarque est de rigueur pour l'intelligence de ce qui suit.
Il y avait toujours deux services chez le second consul, et comme chaque service se composait de dix-huit ou vingt entrées ou entremets, on conçoit que le bras du maître d'hôtel passait et repassait bien des fois entre chaque convive pour enlever les plats. Lorsqu'il arrivait à Junot, à Duroc ou bien au général Mortier, par exemple, il passait entre eux et non par-dessus. Mais M. de Souza était tellement petit, qu'on ne pensait seulement pas qu'il se trouvât là. Le premier service tut enlevé sans événement mais i'entremet fut plus orageux. En passant au-dessus du Portugais, Vofficier de bouche rase d'un peu trop près la tète de l'étranger, l'un des boutons guillochés du parement de son habit, qui se trouvait défait, accroche la perruque de l'ambassadeur dans le toupet à la Pitt et, ramenant le couvre-chef, avec un gros nougat qu'il avait été chercher, le maiti*e d'hôtel
laisse M. de Souza comme un enfant de chœur de cinquante ans.
Il est impossible de rendre le changement subit de la physionomie de cette petite figure sèche et morose, devenant tout à coup effarée, anxieuse et, par conséquent, tout à fait bouffonne. Le coup de théâtre fut rapide, mais il eut un effet complet. Cependant tout le monde se serait encore assez décemment comporté, si M.^ de Souza s'était levé de table pour aller remettre tranquillement son gazon dans la pièce voisine ; mais au lieu de suivre sa perruque dans son ascension, il se mit à regarder où elle pouvait être et ce qu'elle était devenue; pour y parvenir il regardait en l'air, et s'il faut dire la vérité, la perruque avait été comme tirée par un hameçon; personne n'avait vu comment elle avait ainsi changé de place et ce ne fut qu'après avoir fait quelques pas que le maître d'iiôtel lui-raème s'aperçut de son larcin involontaire. Pendant le court espace de temps employé par M. de Souza à chercher en l'air du côté du lustre, comme si la perruque avait pris son vol, les yeux de trente personnes qui n'avaient aucune raison pour être bienveillants, s'attachèrent sur cette figure effarouchée et finirent par lui donner un embarras qui acheva de le rendre burlesque. Il voulait être digne dans son infortune et crut imposer probablement beaucoup, en disant au maitre d'hôtel qui venait en toute hâte s'excuser :
— Monsieur, voulez-vous me rendre ma perruque !
Et il se mit en devoir de la replacer. Mais le trouble oîi il était, quoiqu'il fit le brave, l'empêcha de bien juger de la place qu'il fallait donnei à la huppe à la
168 M EMOI uns
put, et voilà la perruque remise à la grâce de Di^ . et pour mon éternelle joie tout à fait de travers, ('; manière que la huppe se trouvait juste à l'oreiii droite. J'avais évité de regarder mon mari et <urt( : le général Mortier, j'étais sûre d'éclater. Mais enli:; il fallait ou mourir ou rire, c'était un vrai supplice. Il paraît que ce besoin dominait tous les convive^, car aussitôt que l'éclat que je contenais à grand peine fit enfin explosion, un rire fou, inextinguible, partit de tous les coins de la table. Mais celui qui était audessus de tous les autres fut le général Mortier. Enfin cela vint au point qu'il fut obligé de se lever de table. Junot le suivit et j'avoue que ce ne fut qu'avec le secours de toute ma raison que je pus modérer cette joie folle produite par la vue extraordinaire de M. de Souza. Enfin sa voisine. M"" Jolivet, avec cette autre figure que nous lui avons tous connue et qui n'avait nul besoin de n'avoir pas de perruque pour être extraordinaire, lui dit avec une expression encore plus maussade que de coutume, parce qu'elle avait de l'humeur de l'incivilité de son voisin qui ne lui avait pas adressé une seule parole depuis qu'il l'avait conduite à table :
— Monsieur, votre perruque est de travers.
Et tout en lui disant cela d'un ton bourru, pour l'obliger elle porta la main à la tête du petit homme, qui fit un bond qui faillit me jeter à terre.
Toute cette petite scène est longue à décrire et tout s'est passé en deux minutes. Pendant ce tempslà, le second consul, dont la vue était presque celle d'un quinze-vingts, n'avait pas pu juger de la bouffonnerie de la chose. 11 se contentait de lorgner très attentivement. Seulement, lorsqu'il sut ce que c'était,
il fit des excuses sans nombre à M. de Souza, que j'entendais souffler de colère comme un requin, tout en s'inclinant pour répondre que ce n'était rien. Mais la malheureuse perruque était toujours de travers, malgré les soins officieux de M™* Jolivet, et les révérences de M. de Souza n'en étaient que plus bouffonnes. Mais c'était surtout son sérieux qui augmentait le comique et diminuait la dignité du caractère d'étranger que nous aurions respectée s'il avait seulement voulu rire un moment avec nous. Il ne nous plaît pas d'être nargués, mais faire foin de notre gaieté, oh ! nous ne le pardonnons pas, c'est un crime !
M. de Brancas était bien meilleur enfant lorsque sa perruque, s'accrochant à l'un des lustres du Louvre un soir oii il allait faire sa cour à la reine-mère, il riait avec les autres en cherchant quel était le chef auquel manquait sa couverture, tandis que c'était le sien. Mais il ne fit que rire de plus belle en découvrant et la vérité et sa distraction. M. de Souza ne fit pas de même et se fit moquer aussi complètement qu'homme puisse l'être. Quant au général Mortier, je suis sûre que même aujourd'hui il se rappellera ce diner et le bon rire qu'il lui fit faire.
Puisque j'ai parlé du général Mortier, il faut que j'achève de tracer un portrait ami. Le général Edouard Mortier, à l'époque où je l'ai connu, en 1800, avait l'âge de tous les olficiers généraux de l'armée. Cet âge, à peu d'années près, était le même pour tous, et cela est tout simple, parce que la même époque vit partir de leurs foyers et entrer au service les jeunes gens qu'embrasaient l'amour de la patrie et le désir de la défendre.
Alors je ne crains pas d'affirmer que cinquante raille bras dirigés par cinquante mille têtes, sans doute un peu exaltées, mais avec des âmes vraiment patriotiques, se seraient offerts à la Pologne opprimée, mais leur offre n'aurait eu lieu qu'aux portes de Varsovie. C'est là qu'ils auraient été en déclinant peut-être l'autorité, mais au moins pour une cause juste et sainte, et surtout une cause qui était devenue la nôtre.
Ces jeunes gens-là quittaient des familles chéries, des fortunes brillantes, leur offrant toutes les jouissances du luxe, pour aller coucher sur la dure et manger un pain de munition qu'on les voyait emporter fiché dans la baïonnette, en chantant gaiement la Marseillaise. Mais pas un seul jeune homme de toute cette brillante et valeureuse troupe n'a été vu courant Paris pour exciter le peuple à la révolte, criant dans des clubs, cassant des réverbères et faisant enfin des actions de gens tout à la fois mal intentionnés pour l'ordre public et celles de vrais insensés. J'ai vu toute la révolution, et jamais, je puis le dire, je n'ai vu aucun des caractères dont elle s'honore dans tous ses fastes tenir la conduite que je vois donner pour règle et être mise en pratique même par plusieurs individus qui se croient chefs de partis avec des noms inconnus à la banlieue même, parce qu'ils ont des moustaches, un habit boutonné et qu'ils portent un stylet.
Tout cela fait pitié. La Pologne est tombée sous le stylet bien autrement agissant des Russes, tandis qu'elle aurait été sauvée si cinquante mille braves Français avaient été la secourir. « Mais, dira-t-on, nous ne pouvions pas passer. » Eh bien ! il fallait
forcer le passage. Voilà un motif de révolte contre l'autorité lorsqu'elle se montre injuste, et non pas de ces émeutes continuelles qui donnent la fièvre lente à un empire, qui privent l'ouvrier de son pain parce qu'elles le privent de son travail et portent ainsi des coups redoublés au tronc de l'arbre de nos vraies libertés. Tel est le malheur de cet État violent continuellement agité, jamais uniforme, surtout dans ses paroxysmes, et encore moins conséquent dans ses vouloirs, parce que nulle marche n'est suivie pour arriver à un but médiat et qu'une carrière politique est bientôt terminée lorsqu'on prend de l'intrigue pour de la gloire et du bruit pour de la renommée. On ne fait qu'entreprendre sans obtenir de résultat.
Me voilà bien loin de mon ancien ami, me voilà bien loin de ce qu'il peut me rappeler surtout. Mais, dans ce moment, je lis le détail des derniers désastres de la Pologne et je pleure d'indignation autant que de douleur. Néanmoins cette douleur et cette indignation ne portent pas sur des êtres de raison, elles accusent ceux qui pouvaient faire il y a huit mois, et qui, soit incapacité, soit égoïsme ou intérêt d'ambition plus immédiatement excité, se sont bornés à des cris impuissants, à des discours verbeux et nuls.
Lorsque l'Amérique appela l'Europe à son secours, nos pères ne se sont pas seulement employés pour elle en lui disant : « Nous irons ! » Us y ont été. Au lieu de porter des crêpes à leur chapeau, de faire des souscriptions, de donner des bals, des dîners qu'on mangeait tandis qu'ils souffraient de la faim, les malheureux! nos pères et nos frères^ leur portaient avec
* Mon père et mon frère ont fait la guerre d'Amérique, filon
leur sang prêt à être versé pour eux, des armes, des munitions, et les plus riches leur portaient leur fortune. Il n'y a pas d'exemple que les têtes les plus chaudes de cette époque (et il y en avait) aient cassé un seul réverbère, brûlé une seule botte de paille, lorsqu'on mit un moment entrave au départ de ces braves paladins. Mais ils s'échappaient, gagnaient un des ports de la France et puis s'embarquaient sans laisser en arrière de décombres ensanglantés et ne voyaient ainsi devant eux que des lauriers bien verdissants, bien noblement acquis, survivant aux années, aux coups du sort.
Voyez tous ceux qui ont fait cette campagne d'Amérique, sans parler enfin pour une fois de M. de Lafayette, car il n'est pas tout seul, voyez quelle reconnaissance ils ont laissée dans les cœurs de ces hommes qu'ils ont sauvés. Leur volonté d'obligeance a été productive au moins, et si, en 1713, toute notre jeunesse s'était bornée à crier tous les jours sous les fenêtres du roi, ou bien devant l'hôtel des ministres, les Américains, trompés par un vain espoir, abandonnés à leurs propres forces, seraient peut-être aujourd'hui ou détruits, ou bien habitant, comme esclaves, les retraites les plus sauvages de l'Irlande, en pleurant leur patrie. Qui donc auraient-ils accusé? M. de Maurepas?M. de Montbarrey? Oh! non pas! Ils auraient dit :
— En nous adressante la nation française, en invoquant sa généreuse bravoure pour venir à notre aide, avons-nous songé que la nullité d'un ministre, la vé-
frère était fort jeune, mais il n'en avait pas moins la pensée bien pénétrée de la noble entreprise à laquelle il était associé.
nalité d'un autre, pourraient mettre obstacle à ce que nous fussions compris par toute une nation? La voix gémissante d'un peuple opprimé parle plus haut que d'aussi vaines considérations. C'est une femme attaquée dans un bois et qui demande du secours à ceux qui passent sur la route.
Voilà ce qu'auraient dit les Américains et je suis presque sûre que voilà ce que diront les pauvres victimes qui auront survécu. Maintenant, ce qu'on peut ajouter c'est qu'à cette affaire il s'en vient joindre une autre qui complique tout à la fois la question en la rendant plus claire, parce qu'elle est générale. Comme ce n'est pas ma mission d'écrire l'histoire de nos misères actuelles, je reprends ma plume pour retracer de meilleurs jours.
Ainsi que je l'ai déjà dit, le général Edouard Mortier commandait la première division. Il logeait dans un grand hùtel, rue des Capucines, ave€ sa femme, sa belle-sœur et toute une jeune famille intéressante. Il y avait dans la môme maison M™' César Berthier, dont le mari était sous les ordres du général Mortier, ainsi que le général Ménard et puis encore quelque autre personne dont j'ai oublié le nom. Le général Mortier était marié avec une jeune et charmante femme ^ qui m'inspira de la bienveillance et de l'amitié le premier jour où je la vis. Sans être extrêmement jolie et remarquable dans aucune partie de sa tournure, M""" Mortier plaisait, et plaisait par une expression de douceur, un ensemble de grâce qui prévenait à l'instant où l'on était présenté à elle. Bonne mère, aimant son intérieur dont il était très difficile de la faire sor-
* Ello est, je crois, Alsacienae.
lu.
tir, elle s'occupait avant tout du bonheur domestique de son mari et de sa famille. Elle avait une sœur agréable aussi, peut-être même plus jolie qu'elle, mais qui me plaisait beaucoup moins, étant bien plus maniérée que M'"" Mortier et plus occupée d'elle-même. Enfin dans cette maison, aussitôt que l'on y entrait, on y respirait un air de paix et de bonheur. Je me trouvais l'âme à l'aise aussitôt que je montais l'escalier. Mais il ne fallait pas, pour cela, me tromper de porte et entrer au rez-de-chaussée. C'était un sabbat à faire croire qu'on était en enfer.
Le général César Berthier, frère du ministre de la guerre, pouvait être un fort bon militaire, un bon sabreur, je ne me mêle pas de ces jugements-là. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il avait une fort gentille et tort aimable femme qu'il rendait malheureuse avec si peu de mystère, que j'en parle ici tout aussi naturellement que lui-même en parlait devant moi, qu'il connaissait à peine. M""" César Berthier était sœur de lyp^ Léopold Berthier.
Les deux frères étaient différents dans leurs manières. Léopold avait plus d'aménité dans le langage et plus d'intention de plaire que César. Il ne paraît pas cependant qu'il ait eu beaucoup de, pouvoir sur le cœur de M""" Léopold, car elle divorça avec lui pour épouser le général Lasalle, le plus amusant comme le plus brave des hussards mauvais sujets. Léopold avait de l'esprit. César en avait peu et la bredouillerie, la brusquerie de sa parole altéraient encore ce qu'il en avait.
M"" César et M""" Léopold étaient toutes deux de Versailles. Elles s'appelaient d'Aiguillon, mais n'étaient pas même parentes de la maison ducale d'Ai-
guillon. M""" César avait dû être charmante. Elle était d'une taille agréable, avait un petit nez retroussé et de jolies dents, des cheveux blonds, des bras et des mains à remarquer. Mais à l'époque où je l'ai connue, elle commençait à devenir bourgeonnée. En tout, comme elle était encore jeune, son ensemble offrait celui d'une jolie femme. Elle était élégante, aimait la toilette et y réussissait bien. Sa fille, M"" Bruyères, est une charmante femme.
La réputation militaire du général Mortier n'a nullement besoin de ma plume pour que son lustre soit dans toute sa pureté. Je voudrais cependant bien parler ici de sa belle conduite en Hanovre, dont au reste les lignes éloquentes de M. Bignon constatent doublement maintenant une glorieuse époque et une foule d'autres moments brillants de sa vie. L'estime que j'ai pour lui me fut d'abord inspirée par mon mari. Junot portait une haute considération au général Mortier. Il tenait en grande estime et son caractère civil er ses talents militaires. Sa probité et son honneur s'alliaient avec ses autres belles qualités. Quelquefois Junot, qui était rétif au frein et ne savait obéir qu'à un seul homme, se trouvait en discussion avec son chef. Cela le désolait. Souvent je le voyais repentant après avoir écrit une lettre et, avec la noble franchise de son caractère, la désavouer le moment d'après. Eh bien, j'ai été constamment témoin de la bienveillance de caractère du général Mortier. Quoique jeune, il Tétait moins que Junot et cette légère différence l'autorisait seulement à lui faire en riant quelques remontrances fraternelles et à lui épargner auprès du premier consul quelques désagréments provoques par sa tète chaude et grandement
accrédités par des hommes comme Bourrienne,Fouché et quelques autres, qui, par leur position près du premier consul, arrivaient directement à son oreille pour nuire à tous ceux qu'il aimait. Le général Mortier pouvait beaucoup par sa place et jamais il n'a été nuisible à qui que ce fût. Junot avait commencé en 4803, lorsqu'il était à Arras, une notice renfermant les biographies^ de plusieurs de ses amis. Son jugement à cet égard est tout à fait impartial. Et certes on ne peut pas douter de la vérité de ce qu'il dit à cet égard, car enfin les militaires sont comme nous autres femmes, ils ont entre eux leurs petites jalousies, leurs querelles, leurs petites passions qui devraient cependant être dominées par la plus grande de toutes, par la gloire, mais elles surgissent au-dessus de tout. Mortier se distingua dès qu'il fut au service. Il alla d'abord à l'armée du Nord, ensuite à l'armée du Rhin. Puis, lors de nos malheurs, il seconda vaillanament Jîasséna dans la déroute de l'armée austrorusse. Il eut, dans le Moutta-Thal, près de Schwitz, un combat remarquable, dans lequel il repoussa le général Rosemberg, venu d'Italie avec des troupes russes, pour fondre sur nous. Je cite ce fait plus en détail, parce qu'il eut une influence directe sur notre sort. La France doit être bien reconnaissante envers tous ceux qui ont fait partie de cette armée du Danube. Sa campagne de l'électorat de Hanovre, car on peut donner ce nom à cette conquête, iaite par une
1 Junot avait commencé ce petit ouvrage, que la franche bonté de son caractère et son esprit fin, et très fin ourtout comme observation, auraient rendu vraiment remarquable. Mais il l'abandonna on Espagne. Je l'ai recueilli et j'ai tenté de le continuer dans mon journal.
armée inférieure de plus des deux tiers en nombre à celle des ennemis, la convention de Suhlingen est un monument honorable que le maréchal Mortier a élevé à la gloire de sa patrie en même temps qu'à la sienne. Plus tard, n'ayant avec lui que cinq mille hommes de la division Gazan, il se trouve à Diernstein \ sur les bords du Danube, dans une position des plus périlleuses. Rencontré par l'avant-garde russe, que commandait le prince Bagration, forte de vingt-cinq raille hommes, non seulement il résiste, mais il torce le passage et rejoint le gros de l'armée sur la rive opposée du fleuve.
Chef du 8° corps, dans la campagne de l'année suivante, en 1806, il attaque l'électeur de Hesse-Cassel, et dans un jour, pour ainsi dire, toute la Westphalie tombe en notre pouvoir avec les trésors, les vivres et les approvisionnements des ennemis. Mortier sera plus riche de gloire après cette action ; mais autrement, n'y comptez pas. Il s'en remet à sa patrie du soin de h récompenser. Quelques semaines plus tard, il va prendre possession, au nom de la France, de l'électoral de Hanovre, que son épée lui conquit deux ans auparavant. Eh bien, quoique maréchal commandant en chef et, pour ainsi dire, proconsul trois lois puissant, il put exercer le pouvoir comme il aurait voulu le faire, demandez aux habitants. Ils vous répondront, même aujourd'hui, que Mortier s'est conduit en honnête homme. Vint ensuite la journée de Friedland, à laquelle il contribua vaillamment. Puis, du pôle, il s'en alla commander dans la péninsule.
La victoire d'Ocafia, en détruisant la plus lorte des
* Dans la campagne de 1805.
armées des insurgés, composée de cinquante mille hommes, tandis que les Français ne sont que vingtcinq mille, est d une importance immense dans les intérêts de la France en ce qu'elle décide l'invasion de l'Andalousie. Après avoir percé, pour ainsi dire, la Sierra-Morena, il ne s'engage pas dans ses défilés, il laisse ce soin au maréchal Victor ; mais traversant l'Estramadure espagnole, il va cerner Badajoz, le prend après cinquante-quatre jours de siège et fait sept mille prisonniers. De là, retournant en Russie, à la tète de la jeune garde, il va donner des preuves de dévouement à- sa patrie et à son chef, que son noble cœur ne sépare pas l'un de l'autre. Il se multiplie dans les soins qu'il donne à cette jeune troupe qui veut égaler les exploits de ses vieux maitres.
Arrive ensuite la campagne de 1813. Toujours commandant la jeune garde. Mortier se conduit comme par le passé, fidèle et brave. Lutzen, Kœnigswariha, Bautzen, Ilochkirch, Wurtschen, Reichenbach ont vu ses efforts, moins heureux quelquefois, mais jamais impuissants. La bataille de Dresde le voit encore mériter des louanges. 11 défend pied à pied le terrain de la patrie contre un ancien frère d'armes. Ecrasé par le prince de Suède et le général Bulow, il ne combat pas moins à Craonne, à La Fère, à Provins, à Nangis, à Meaux, à Lagny, Saint-Mandé, et enfin, Paris ! ! !
Retiré dans sa terre du Plessis-Lalande, le maréchal Mortier a pu considérer, pendant beaucoup d'dmnées, les malheurs progressifs de sa patrie, de cette patrie qu'il servit si bien et si glorieusement en même temps. J'ai éprouvé un momeni de bonheur à rappeler à mon souvenir une vie aussi belle. Elle n'a pas beaucoup de sœurs.
CBAPITRE XI
Le quintidi et la parade aux Tuileries. — Le jeune homme et la pétition. — Le premier consul et le sang du jeune homme.
— Le gouverneur de la Bastille et la pension. — M. de Latude et quarante ans de cachot. — M. de Sartines et les ricochets. — Vincennes, la Bastille et Bicètre. — Santerre. — Le dynamomètre. — La jeune fille et le village brûlé. — M. de la Rochejaquelein et M. de Massuire. — Rossignol et Ronsin. — L'armée révolutionnaire et les colonnes intercales.
— Le vieillard et la jeune iîlle. — Le général Charbonnier et l'aide de camp. — Es-tu bon patriote? — Pomper les huiles.
— Le général Vandamrae et' le coup de sabre. — La grande route sur l'Escaut et le village Ultérieur.
Un quintidi, au moment où le premier consul descendait pour passer la revue dans la cour des Tuileries, il arriva un événement assez singulier pour attirer l'attention et exciter l'intérêt. Dans la foule pressée qui bordait la haie, était un jeune homme de quinze ans à peu près, vêtu d'un habit noir tout usé, mais propre et indiquant que son maître n'était pas d'une classe mercenaire. Sa figure était intéressante, il était pâle, tremblait violemment, à ce que remarquèrent ses voisins, mettait souvent la main dans son sein et paraissait fort impatient de voir arriver le premier consul.
Lor.squ'on battit aux champs, l'émotion du jeune homme devint si forte qu'on voyait sa poitrine se
soulever du battement de son cœur. Le premier consul descendit et, lorsqu'il fut vers le milieu du vestibule, le jeune homme se précipita au-devant de lui en lui présentant un papier. Il y avait à cette époque tant de complots, de tentatives contre la vie du premier consul, que vingt personnes étrangères à sa suite tu saisirent de cet enfant, qui, la main toujours élevée et attachant un regard suppliant sur le premier consul, lui présentait toujours sa pétition.
— Laissez ce jeune homme, dit le premier consul, je vais lui parler.
Et, s'avançant vers lui :
— Que me voulez-vous, mon enfant? lui dit-il. Le jeune homme ne put répondre; mais tombant à
genoux, il présenta sa pétition. Le premier consul la lut avec une expression de physionomie qui frappa tous ceux qui l'entouraient. Ses yeux s'arrêtèrent sur le jeune homme avec un sentiment de pitié profonde et, comme il était toiijuurs à genoux :
— Levez-vous, mon enfant; on n'est à genoux que devant Dieu. Votre mère est-elle toujours à Paris ?
Un oui presque étouffé sortit de la bouche du jeune homme.
— Annoncez-lui qu'elle a une pension de douze cents francs; on lui comptera six mois échus.
En entendant ces paroles, le pauvre fils retomba sur ses genoux. Il leva à la fois vers le premier consul des yeux pleins de larmes et des mains tremblantes qui cherchaient à prendre la sienne. Mais l'émotion fut trop vive. En apprenant la grâce faite à sa mère, sa pâleur, qui était extrême, avait encore redoublé. Bientôt il devint pourpre, les veines de son front se
gonflèrent à faire croire qu'elles allaient se rompre. Ses yeux se fermèrent, il tomba sans connaissance aux pieds du premier consul et, la nature se secourant elle-même, une abondante hémorragie eut lieu. Napoléon fut couvert du sang du pauvre enfant.
— Un chirurgien, s'écria-t-il aussitôt, un chirurgien !
Mais la joie n'est jamais funeste, dit-on. Cependant j'ai vu souvent des effets du contraire. Quoi qu'il en soit, le jeune homme reprit ses sens et, fondant en larmes, il prit presque de force la main du premier consul et la baisa avec une sorte de transport.
— Vous êtes un dieu pour ma famille, s'écria ce jeune homme, je prierai tous les jours pour vous!...
Le premier consul sourit en serrant la main du jeune enfant et continua son chemin pour aller passer la revue. Mais, avant de monter à cheval, il recommanda le jeune garçon à Junot et au ministre de la guerre, puis il lui fit un salut amical en lui disant:
— Si vous voulez entrer au service, adressez-vous au général commandant la ville de Paris ; il en parlera au ministre de la guerre et nous verrons à faire quelque chose pour vous.
Le jeune homme ne répondit que par une profonde inclination, il suivit le premier consul jusque sur les marches du perron, 11 vit amener le beau Désiré, le général s'élancer dessus avec légèreté et bientôt galoper au milieu des rangs pressés de ses soldats, suivi d'une troupe nombreuse et brillante qui l'entourait comme les satellites d'un astre tournent immédiatement autour de lui; et puis ces grenadiers encore tous noirs de la poudre de Marengo, avec ces hauts bonnets à poil ombrageant jeurs visages, ce
Ui il
beau régiment des guides commandé alors par Eugène Beauharnais, ces uniformes dorés, ces chevaux, cette musique militaire, et puis le magicien qui fascinait de son regard de feu tout ce qui approchait du cercle dans lequel il était. Le jeune homme s'écria :
— Oui, je veux servir ! Je veux aussi être soldat pour qu'un rayon de cette gloire tombe sur mon front !
Ce jeune homme si malheureux, si reconnaissant, était le fils de M. de Launay,le gouverneur de la Bastille, massacré le 14 juillet 1189 !
Junot me dit un jour :
— 11 faut que je te fasse causer avec un homme dont bien sûrement tu as entendu parler, et dont tu as même sans doute lu les Mémoires : c'est M. de Latude; le connais-tu?
— Ah! mon Dieu, m'écriai-je, M. de Latude! Et tu me demandes si je le connais? Je ne le connais pas personnellement, mais je connais ses malheurs auxquels je prends un tel intérêt que je ne puis exprimer à quel point je serais charmée de le voir luimême.
Deux jours après, Junot me dit:
— Ce malin M. de Latude viendra déjeuner avec nous. 11 nous amènera M'"° Lemoine. 11 ne marche pas plus sans elle que sans son échelle.
On sait que M. de Latude, étant fort jeune, fit la mauvaise plaisanterie d'écrire une lettre signée de lui à M'"° do Pompadour,pour lui annoncer que le hasard venait de lui faire découvrir que M"" la marquise devait être empoisonnée au moyen d'une boite do confitures qui devait lui être adressée ce jour même. La l)oitc arrive. Les confitures se trouvent
être des confitures d'abricots, ainsi qu'on l'avait désigné dans la lettre d'avis. On mande M. de Sartines. On lui fait une scène horrible. Comment a-t-il pu laisser découvrir un tel complot à un étranger, un inconnu. Voilà M. le lieutenant-général de police accusé au premier chef et presque en disgrâce. Il rentre chez lui furieux, gronde, tempête, crie après le premier commis, le premier commis crie après le second, le second après le troisième, et de tous ces ricochets il résulte qu'on découvre que le personnage qui a rais en rumeur tout le château de Versailles, tous les courtisans d'une courtisane, n'est lui-même qu'un intrigant qui, voulant obtenir une grâce, avait imaginé, le pauvre imi)écile, que de rendre un service lui vaudrait sinon de la reconnaissance au moins un faux semblant. Mais vraiment il fut bien question de reconnaissance lorsqu'il fut constaté que M. de Latude avait imaginé ce beau plan. Pour qu'il eût plus de vraisemblance, il avait mis de l'émétique dans un pot, de l'ipécacuanha dans l'autre, bien sûr de prévenir un mal qui n'existait pas ; il avait ensuite expédié sa boite. La vengeance de M. de Sartines fut proportionnée non pas au délit — ce qui est ordinairement la manière de voir, même chez les sauvages, — mais le coupable avait fait craindre à M. de Sartines pendant quelques heures d'avoir perdu la faveur de la favorite et ce crime-là devait être expié par des tourments réels. L'infortuné fut mis en prison à Vincennes sans aucune forme judiciaire. Rien qui pût être pour lui guide ou lumière dans ce dédale où il était lancé. Au bout de trois ans il s'échappe du donjon avec une échelle faite des fils de ses draps, de ses vieux bas, de son vieux linge, c'est-à-dire de ce qu'il en peut soustraire.
De ces chiffons il forme une corde, puis l'attache à des petits bâtons qu'il tire des bûches qu'on lui donne pour se chauffer. Il n'a pas de scie pour scier un barreau. Un flambeau de fer est transformé par lui en une petite scie qui met à bas l'un de ces barreaux. Il descend du haut du donjon dans un fossé à l'aide de son échelle de corde. Il s'échappe, est repris et mis à la Bastille. Il y reste dix ans ! Il s'échappe encore. La police, active et terrible pour servir la vengeance d'un homme qui ne peut pardonner qu'on l'ait fait craindre, retrouve l'infortuné de Latude, et il est jeté de nouveau dans un cachot. Mais, cette fois, c'est à Bicètre qu'il est conduit et recommandé avec la plus grande rigueur aux administrateurs de la maison. Enfin, la captivité de ce malheureux a duré trente-sept ans, tant à la Bastille qu'à Bicètre, et en y ajoutant les quatre années de Vincennes, M. de Latude a été en prison au cachot pour avoir fait une plaisanterie, qui dans un régiment n'aurait pas été punie même des arrêts, si elle avait eu la femme du colonel pour objet, dès qu'il était prouvé que les confitures ne contenaient rien.
Je connaissais tout ce que je viens de raconter, parce que Brunetière avait eu des relations avec M. de Latude, lors de sa sortie de prison. Mais il l'avait ensuite perdu de vue, à mon grand regret, car je ne désirais, je crois, rien au monde comme de voir M. de Latude.
Lorsqu'il nrriva, je fus au-devant de lui, avec un respect, un attendrissement vraiment édifiants. Je le pris par la main, je le conduisis à un fauteuil, je lui mis un coussin sous les pieds, enfin, il aurait été mon grand-père, que je ne l'aurais pas
mieux traité. Ma sollicitude s'étendait jusqu'à M""* Lelnoine^ Au déjeuner, j'en eus un tel soin que je ne m'occupai de personne. Mais mon enchantement ne fut pas à l'épreuve de l'ennui le mieux conditionné que j'ai jamais été appelée à souffrir. Je vis un vieillard radoteur et, surtout, rabâcheur, avec une telle prolixité que c'était pour en mourir. Il ne s'était jamais vu de personne plus décontenancée que mci. Junot savait ce qui devait m'arriver et riait comme on rit lorsqu'on se moque de quelqu'un. M. de Latude avait bien été arrêté, emprisonné, mais il contait cela si lourdement, si soporifiquement que, de désespoir, je me rejetai surM""" Lemoine. Ce fut bien autre chose. M""' Lemoine était une mercière, une lingère, je ne sais trop lequel des deux. Retirée du commerce, elle s'était dévouée au sort de M. de Latude et ne devait plus le quitter. C'était elle qui l'avait délivré. Aussi ne î'appelait-il que mon ange libérateur, et cette partieobligée de l'ennui qu'il importait avec lui n'était pas peu de chose. Elle nous raconta, tant bien que mal, qu'un jour étant dans la rue Saint-Denis, elle trouva un assez gros paquet à ses pieds. C'étaient les tablettes de mie de pain du pauvre prisonnier sur lequel il avait écrit avec son sang. Sa plume était une grosse arête de poisson. Il avait appris que M. de Sartines était mort et il sollicitait de revoir enfin le ciel. M"'^ Lemoine fat elle-même chez le lieutenant de police, fit valoir la mort de M""" de Pompadour, arrivée quelques années
^ Elle s'appelait et s'appelle môme encore M™^ Lemoine ou M™* Lenoir. Il y a si long^temps que je n'ai pensé à cette histoire, que j'ignore à présent le vrai nom de cette femme, mais je crois bien que c'est Lemoine, aussi est-ce celui que je lui laisse.
après la réclusion du pauvre de Latude, et cette femme faisant ainsi survivre sa vengeance. Le lieutenant de police, qui était, je crois, M. Lenoir, eut égard à une aussi longue détention^ ; M. de Latude fut mis en liberté et on lui accorda une petite pension. Il avait mis en commun ce qu'il avait avec le peu que possédait cette femme, et ils paraissaient tenir l'un à l'autre par des liens presque aussi intimes que ceux d'ur. père et de sa fille ; c'était là le cùté le plus respectable de l'histoire de M. de Latude. J'appris de Junol qu'il faisait au vieux prisonnier libéré une pension de 200 francs sur des fonds dont il avait la disposition. M. de Latude voulait me donner son cOy^Ve. Mais j'aurais été une personne bien indélicate si j'en eusse accepté même une partie. A vrai dire, ma générosité n'était pas bien méritoire, car je ne fis pas grand cas de la plupart des choses qu'il contenait, l'échelle exceptée.
Cette échelle était véritablement le chef-d'œuvre <le la patience humaine. Quand on réfléchit à ce qu'il a fallu de temps pour parfiler d'abord une portion de bas, de mouchoirs, de draps, de serviettes, d'habits ! Et puis le filer, en faire une corde de la grosseur de mon pouce au moins!... Mais les échelons étaient encore selon moi une plus étonnante besogne. Couper dans des bûches avec un mauvais ;>anif — on ne leur laissait pas de couteau — plus de cent morceaux de bois destinés à supporter le corps ! ... M. de Latude m'a raconté que lorsqu'il s'est sauvé du donjon de Vincenncs,cà sa première évasion, il n'avait
1 J'ai vu moi-mémo l'ordre de mise en liberté. H contient celle propre expression : d'une longue dctcnlion.
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pas pu calculer la hauteur juste de l'élévation du donjon, et il se trouva que son échelle était trop courte de près de quinze pieds ! Il sauta et se démit le poignet. Une chose assez bizarre et dont il me donna une assez mauvaise explication, c'est qu'il n'avait pas mis dans sa notice tout ce qui lui était arrivé tel qu'il me le racontait par exemple. Cela m'étonna. Il me donna pour raison que le gouvernement, quoique plus indulgent sous Louis XVI que sous Louis XV, ne lui aurait peut-être pas accordé sa pension s'il avait témoigné trop de mécontentement. J'avoue que M. de Latude fut jugé par moi aussitôt qu'il m'eut dit cette parole. Comment un homme qui est demeuré quarante et un ans dans les cachots d'un pouvoir arbitraire et qui accepte une faveur de ce gouvernement avant d'en être vengé, peut-il encore trouver du péril à se plaindre hautement. En tout M. de Latude me fit une impression qui me fit de la peine, parce qu'elle détruisait une illusion. Je m'étais représenté M. de Latude comme un homme respectable, une victime ayant des manières capables d'inspirer de la pitié et du respect. II parlait de ses souffrances, mais avec une loquacité effrayante qu'il ne quittait plus une fois qu'il avait commencé. 3P° Lemoine nous dit que le premier consul avait voulu voir M. de Latude. Je pensai aussitôt combien il avait dû l'ennuyer, lui qui ne pouvait tolérer, môme dans ceux qui étaient le plus dans son intimité, non seulement de longues phrases, mais trop depJirases. M""" Lemoine me demanda d'aller prendre une tasse de café à la crème chez elle. Le vieux libéré me le demanda avec tant d'instance que je fus obligée de promettre, bien déterminée à ne pas y aller. J'en avais bien assez.
Il existe en France un homme qui s'est échappé de prison dix-sept fois et qui sans doute ne sera jamais repris\ D'abord il connaît trop bien toutes les ruses de guerre de ceux qu'il appelle ses ennemis.
— Et puis une fois enfermé, qu'est-ce donc qui payerait pour moi ? me disait-il lorsque je lui parlais de sa position.
Quant à M. de Latude, cette touchante victime du despotisme, j'ai parlé de son affaire avec des personnes qui le connaissent particulièrement ; elles m'ont dit que M. de Latude était un intrigant, qu'il l'avait été dans sa jeunesse, témoin ce qui l'avait fait arrêter, et que depuis sa sortie de prison il ne cessait de chercher à faire des dupes. Il a voulu voyager en Europe dans l'année même de sa sortie. Mais le ministère d'abord ne le voulut pas, dans la crainte qu'il ne publiât les détails de sa captivité avec cette exagération qu'il mettait à en parler en France. Je ne prétends en aucune manière excuser l'indigne arbitraire de son arrestation et de sa longue détention, comme le disait M. Lenoir, mais je dis qu'il est bien moins pitoyable et bien moins fait pour éveiller des cœurs endormis et des ressentiments engourdis. Après cela, ses qua rante-et-un ans de captivité le rendent aussitôt le plus intéressant des hommes. Aussi s'était-il partagé la narration avec M""' Lemoine, et gardait-il pour lui tout ce qui perdait à être raconté par un autre que le héros. J'ai ensuite évité le brave couple le plus qu'il
^ Il existait au moins on 1816 clans le déparlcnient do T Yonne, auprès de Sens. Il s'appelait Jacques Hardouin. Il n'est pas voleur en litre ni en nom, mais, comme la blonde Seuantes aurait, si elle avait voulu, pu passer pour rousse, Hardouin pouvait d'autant mieux passer pour voleur qu'il volait.
m'a été possible. Je savais qu'il n'avait aucun besoin, et il m'ennuyait aussi avec trop de licence; il n'y avait pas moyen d'y résister.
J'éprouvai, dans la même semaine, une surprise d'une autre nature, aussi pour une personne que je n'avais jamais vue, et dont le nom me semblait comme un cri de carnage.
Un matin, tandis que nous étions à déjeuner, il se présenta un homme, grand, d'une tournure dont il n'y avait rien à dire et d'une expression de visage qui me revenait assez. Junot le salua, mais je m'aperçus que son salut était contraint. Cet homme portait un habit bleu tout uni, un pantalon de drap bleu également uni, pareil pour sa teinte à l'habit, une cravate noire et des bottes à la hussarde, avec un gland d'or qui battait sur la jambe, chapeau rond et une canne à pomme de commandement. Nous avions fini de déjeuner et nous passâmes dans le salon. Ce monsieur qui venait d'arriver, et que Junot avait appelé général^ mais avec un sourire, se mit à marcher d'un pas ferme et résolu, et passant devant moi, il faillit me faire tomber. « Voilà un étrange personnage », me dis-je à moi-même. Junot lui offrit du café; il relusa en disant :
— Non, merci, mon général, je ne prends jamais la demi-tasse le matin. Le petit verre je ne dis pas... et si ma'm 'selle veut permettre..
— C'est ma femme, dit Jimot avec un ton fort sérieux.
— Ah! c'est la citoyenne Junot!
Et le personnage se mit à me regarder avec une attention qui me faisait plutôt rire qu'elle ne me fâchait. Il était évident que cet homme, tout en
étant malhonnête parce que c'était sa nature, n'avait pas du tout l'intention de l'être.
— Ah ! c'est la citoyenne Junot ! Diable ! mon collègue, vous n'avez pas mal jeté vos aplombs !
Je demandai tout bas à Junot de me dire le nom de ce général; car enfin il avait la prétention de l'être, a ce qu'il paraissait,
— Non, me répondit Junot, il faut que tu devines. C'est un nom prodigieusement connu, ainsi tu ne peux prétendre ignorance de cause.
Pendant ce temps-là le grand homme causait avec M. de Laborde, le premier aide de camp du général Junot depuis qu'il était commandant de Paris. Quoique l'écorce de de Laborde ne fut pas aussi rude que celle du général inconnu, il se trouvait avec lui dans un état beaucoup plus naturel pour tout. J'avais beau écouter tout ce qu'il disait, j'entendais des mots absurdes et presque toujours risibles, des solécismes, de mauvais arrangements de discours, mais quelque indication de nom, pas du tout.
Il y avait sur la table un instrument inventé et confectionné par Reigner, l'armurier mécanicien. C'est pour essayer les forces humaines. En serrant avec les deux mains deux bandes de cuir entre lesquelles se trouve une plaque en cuivre jaune de forme demi-ronde, sur laquelle sont gravés des chiffres que parcourt une aiguille comme à un cadran solaire, l'aiguille marche à mesure que la pression agit sur les deux bandes de cuir, et le numéro sur lequel elle. s'arrête indique le degré de force de la personne qui fait l'épreuve. Junot prit le dynamomètre et, de ses deux mains pressant les bandes de cuir, il fit marcher l'aiguille si rapidement et d'une telle force qu'elle fut
DE LA DUCHESSE D'ABRANTES î9f
presque frapper l'autre extrémité du dynamomètre, ce qui indiquait une force de poignet peu commune. Le général visitant prit l'instrument, mais, au lieu de s'en servir, il le regarda et dit en riant :
— Tiens, ça ressemble à ces outils que j'ai emportés avec moi quand je suis allé là-bas dans l'ouest avec Ronsin et Rossignol. J'avais un aide de camp qui était savant, il était mathématicien. N'est-ce pas comme ça que vous nommez ces instruments-là? Eh bien, quand la Convention m'a nommé pour aller commander une des armées républicaines, je ne voulais pas y aller parce que je me connais et que je sais que je ne suis pas assez fort sur l'article des manœuvres. J'ai refusé. Oui, mais pas çà! Ce que la Convention voulait, elle le voulait. J'ai été forcé d'aller prendre le commandemement d'une des colonnes invincibles. Ronsin en commandait une autre, et puis ce pauvre Rossignol avait la troisième, lui. Eh bien, je vous disais donc tout à l'heure que j'avais un aide de camp avec moi qui était un savant. Il a déclaré à la Convention que j'avais besoin, pour faire la campagne, de tous les instruments dont il donnait la liste. On m'a tout donné. Il y en avait deux petits chariots remplis. J'ai emporté tout cela, moi. Mon aide de camp Platière^ s'en servait, et puis je les ai vendus.
Et il riait d'un gros rire. Pour moi je ne riais plus; ce qu'il venait de dire me l'avait fait reconnaître. C'était Santerre ! wSanterre, ce brasseur du faubourg *îaint-Antoine, qui fut nommé le 11 août n92 com-
^ Neveu de Roland le ministre, dont le nom était Roland de ia Plalière.
mandant Je îa garde nationale parisienne, qui eut la garde immédiate de la famille royale au Temple, qui commandait les troupes le 21 janvier 1793; qui fut ensuite dans la Vendée comme général commandant un corps avec ces deux misérables qu'il venait de nommer devant moi ^ . Je savais par des habitants de Saumur, de Mortagne et d'autres villes voisines, des détails affreux sur tout ce qu'avait fait Santerre dans la Vendée pendant qu'il y était.
Santerre, quoique son nom soit connu parce qu'il se rattache à une grande tragédie politique de notre époque, Santerre compte peu de lignes où ce nom figure dans l'histoire, excepté une ou deux pages où les taches de sang qui les maculent empêchent encore de pouvoir bien distinguer les actions auxquelles il n'est pas étranger. J'en connaissais beaucoup, mais j'avoue que j'étais bien loin de m'imaginer que cet homme lui-même prendrait la parole pour me donner de nouvelles lumières sur les horreurs commises dans la Vendée, par ce qu'on appelait les colonnes infernales commandées par lui, Ronsin et Rossignol. Santerre ne se fit pas prier pour raconter comme quoi c'est lui qui a écrit au ministère de la guerre en même temps qu'aux autorités, pour conseiller d'envoyer des chariots remplis de matières combustibles afin d'incendier les taillis, les genêts, les bruyères, les bois, enfin de détruire les retraites des Vendéens.
— C'est toujours une idée terrible à faire tolérer par
ï C'était d'abord Rossignol qui commandait en chef ayant pour lieutenant le général Canuel, celui qui fut compromis, en 1817, dans un procès fort iniiécent qui eut lieu entre 31. de Se., le général Canut;!, M. le culouel Fabvier, et puis encore une .;:ii;.j persouiii dont j'ai oublié le nom.
sa raison, dit Junot, quand cet homme fut parti, et cependant il est vrai de dire que c'était peut-être la seule à suivre par l'humanité même, pour finir en six mois ce qui en a duré quarante. Cela eût été plus humain que de lâcher sur eux comme des chiens de chasse, les garnisons capitulées de Mayence et de Valenciennes, et puis ces colonnes infernales menées par la lie des plus abjects jacobins.
Je demandai à Junot pourquoi il n'avait pas voulu me nommer Santerre,
— Ma foi, parce que je ne me souciais pas de te faire cette belle présentation-là. Il ne me plaît guère qu'il vienne chez moi, aussi n'y vient-il pas souvent. C'est un homme amphibie. Il n'est ni militaire, ni civil, ni bourgeois, ni ouvrier. Il a abandonné son état, et tous les états à la porte desquels il a été frapper n'ont pas voulu de lui. Il n'est guère possible que moi, tout républicain que je suis, j'aille donner ma main au milieu du jardin des Tuileries à Santerre, général révolutionnaire^
Cette épithète veut dire : généraux commandant l'armée révolutionnaire où la guillotine marchait toujours dressée comme une pièce de canon, mèche allumée.
— Je n'aime pas ces caractères-là, poursuivit Junot, il y a du sang dans toute celte conduite, et dès lors je m'éloigne. Je suis républicain par goût et par système, mais j'ai horreur du sang et des massacres, des confiscations et de tout cet affreux régime de terreur Gous lequel la France a gémi pendant plusieurs
1 Junot, Lannes, Bessières, plusieurs généraux de Napoléon, étaient connus pour la même manière de voir et d'agir.
années. Santerre est un misérable, il est sous une sorte de surveillance relativement à l'état-major de la ville de Paris auquel il est forcé de se présenter, je crois, tous les quinze jours. Eh bien! voilà un homme qui, je suis sûr, dit maintenant que je suis fier, hautain, que je n'ai pas fraternisé avec lui. Non sans doute, parce que je ne l'estime pas.
Je demandai s'il était brave. Plusieurs oificiers qui étaient arrivés depuis le départ de Santerre me répondirent que non, c'est-à-dire que sa réputation était fort douteuse ; que dans la Vendée, précisément, il avait laissé commettre des horreurs, piller, voler et passer même au fil de l'épée, « exécution inconnut à l'armée aujourd'hui », ajoutait-on. Quelles époques !
Un jour, il lui arriva la même aventure qu'au juge avec le pré ^ . Mais les suites en furent plus terribles. Il s'agissait de la première affaire de Mortagne. On tint conseil. Les bleus étaient en petit nombre et l'attaque pouvait être dangereuse. Kléber, qui était à l'armée depuis quelques jours, proposa une manœuvre qu'il croyait devoir réussir et insista vivement pour la voir adopter. Santerre s'était endormi, il s'éveille au moment où Kléber insistait le plus fortement pour prendre un chemin détourné dans les bois et surprendre ainsi les Vendéens. Santerre frappe un coup violent sur la table avec son poing et s'écrie :
— Silence ! vous êtes tous, tous, entendez-vous, des s... aristocrates. On me l'avait bien dit, mais je
1 On sait que le juge s'clant endormi, on fut aux voix pendant son sommeil. Le bruit des votes l'éveilla en sursaut ; alors il s't'cria : <> Qu'on le pende ! — Qu'on le pende ? mais c'est un pré! — EU bien, qu'on le fauche! •
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ne le croyais pas à ce point-là. Taisez-vous tous, et toi aussi, dit-il à Kléber\ dont la figure de Mars le frappait malgré lui. Je suis le maître ici. Je commande au nom de la Convention, notre maîtresse à tous. Eh bien, jamais je ne ferai marcher une armée sous mes ordres, au nom de la république, dans un chemin détourné !
Le lendemain, l'armée bleue prit gaiement la grande route de Mortagne, parce que les Français, même allant à la mort, sont toujours contents, pourvu qu'ils trouvent l'ennemi ; mais cette fois ils furent abîmés.
Les colonnes infernales, comme leurs chefs les nommaient eux-mêmes, commettaient tous les crimes. Ronsin, général en chef de cette armée de cannibales, appelée armée révolutionnaire, se livrait à une fougue qu'il était triste de ne voir se tourner que vers le vol, le brigandage et tout ce qui peut déshonorer l'humanité.
Santerre écrivait un jour à la commune de Paris :
« Apprenez que j'ai brûlé tous les moulins, à l'exception crtm seul. Et, encore, il l'a échappé belle. J'ai heureusement appris avant de mettre le feu qu'il appartenait à un patriote. »
Dîins un hameau des environs de Savenay, Santerre voit une jeune fille qui lui plaît. Il le lui dit, elle lui répond à l'instant qu'elle est Vendéenne et que non seulement il est bleu, mais le chef des bleus.
^ Après être rentré au service de France, ayant quitté celui de l'Autriche auquel il était attaché, Kléber ne fut pas de suite chargé de mener nos troupes à la victoire, conmio trônerai en chef. Il servit pendant quelque tc.ips comme général de brigrade.
et ({u'ainsi, entre elle et lui, il y a des obstacles qui ne seront jamais franchis. Cette fille avait des parents entre autres un vieux grand-père âgé de plus de soixante-quinze ans. Le chef bleu fait de nouveau cerner le village. On recommence des recherches. Chaque botte de foin, de paille, chaque meule fut retournée et les perquisitions recommencèrent avec une telle ardeur qu'enfin on trouva un jeune chef, M. de Massuire, et l'un des La Rochejaquelein. Santerre fit brûler le hameau et partit avec sa troupe. Ronsin emmena les deux chefs qui s'échappèrent heureusement. Quant à la jeune Vendéenne, Santerre l'emmena de force avec lui et le vieux grand-père aussi. Le vieillard était attaché à la queue d'un cheval. Il mourut comme hébété, comme en enfance, d'avoir vu sa petite maison brûlée, son seigneur prisonnier, son enfant déshonorée et lui trainé comme une bête de somme qui ne peut plus travailler et qu'on re morque, en attendant qu'on la tue. Pauvre vieillard, Pauvre France !
A cette époque de ma vie je comprenais plus rapidement encore qu'à présent. Je jouissais par de doubles facultés, pour ainsi dire, et c'était Napoléon qui nous faisait éprouver ces sensations rapides^, et inconnues, dans leur impression. Il ne se passait pas de jour alors que je ne le visse, à moins que ma mère ne fût très malade, et précisément alors elle était mieux. Eh bien, il m'était impossible de ne pas chercher à parler au premier consul de ce que j'avais vu, de ce qui m'avait frappée. II aimait aussi lui-même à m'interroger sur ce que j'avais vu. Aussi, la visite de Santerre ne fut pas ignorée de lui.
— Comment cela? dit Napoléon, je le croyais morl
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depuis plus de quatre ans. Eh bien! qu'en ditesvous ? n'est-il pas aimable et beau ? Voilà les honnêtes personnes qui voudraient revoir les beaux jours de 93! M, Santerre trouverait charmant de gagner les épaulettes de lieutenant général comme il a gagné celles de général de brigade, en menant à l'échafaud des gens qui valaient mieux que lui. Avezvous connu Rossignol ?
Je ne l'avais jamais vu, mais je le connaissais parfaitement au bouta'jn quart d'heure, car cette question avait rappelé au premier consul une foule de détails sur cet homme et sur deux autres qui sont vraiment curieux. Junot acheva de me les donner, non seulement sur Rossignol, mais sur Ronsin et surtout Charbonnier.
— C'est une des preuves les plus remarquables à opposer à tout ce que les manifestes ont dit sur nous et contre nous, nous observa le premier consul, lorsque quelqu'un vint à parler du général Charbonnier. Cet homme a commandé une armée, celle du Rhin, à une époque où nous pouvions tout craindre, oij la France et où nos frontières étaient ouvertes comme une ville démantelée après un assaut. Eh bien ! jamais peut-être aucunes victoires n'ont été plus belles que celles remportées à cette époque, par de jeunes soldats, sans pain, sans soulitrs, sans argent, sans habit, et avec un général comme Charbonnier, et plus loin, comme Rossignol, Ronsin et Santerre. Rossignol, qui parlait des Echelles de Savoie, et qui un jour au comité de salut public, leur disait fort sérieusement:
« — .Te comprends très bien que mon infuiilerie t pourra passer, parce que des hommes peuvent
« monter à une échelle, quoique chargés. Mais ma « cavalerie et mon artillerie, quand mille diables « d'enfer s'en mêleraient, ils ne feront pas monter « une échelle à un cheval ! » j
Une personne bien amusante à entendre sur le \ fiénéral Charbonnier, c'était M. Diestrich, ce jeune I officier spirituel, que j'avais rencontré à l'Opéra, le jour de la machine infernale. Il avait servi en Hollande, lorsqueVandamme s'y trouva heureusement pour 1 l'armée. Il servait dans son état-major. Un matin, on 1 apprend que les Anglais ont débarqué. M. Diestrich est sur le champ envoyé au quartier général du général en chef, et c'était le général Charbonnier. Il | le trouve à table, quoiqu'il fût à peine neuf heures, ■ et déjà à moitié ivre.
— Mon général, dit-il au général improvisé, les i Anglais ont débarqué. Il est urgent de donner des ordres, veuillez me les remettre et je repars à l'instant.
Le butor d'homme de guerre postiche regarda M. Diestrich avec des yeux déjà un peu troublés et il lui dit :
— Es-tu bon patriote ?
— Oui, mon général.
— Eh bien, mets-toi là, déjeune et envoie-les... au diable.
M. Diestrich était jeune, il avait alors dix-huit ans, il était gai et rieur, et certes, l'occasion était belle, mais il craignait le général Vandamme qui aurait été capable de lui faire sauter la tète, s'il avait failli dans quelques parties de son service. Il connaissait la gravité de la position et, tandis que le général en chef avalait des douzaines d'huilres d'Os-
j tende, il lui faisait un discours en trois points pour le déterminer à donner l'ordre à des régiments de marcher. Enfin, il allait se décider à laisser le général en chef pour chercher le chef d'état-major, lorsque Charbonnier, comme tous les ivrognes ayant une idée fixe, le rappela et lui dit :
— Reste là. Je vais te parler. Bois un coup.
— Merci, mon générai, il est de trop bonne heure; je n'ai encore ni soif ni faim.
— Comment ! il est de trop bonne heure ! J'ai donc tort de boire, moil et de déjeuner? Eh bien, tu n'es qu'un blanc-bec ! Bois un coup, je te dis.
M. Diestrieh but à sa santé pour l'amadouer et se tirer de ses pattes; mais c'était plus facile à vouloir qu'à exécuter.
— Ainsi, dit le général, tu es bon patriote?
— Oui, mon général, très bon patriote ; mais il n'est pas malheureusement question d'une chose aussi peu importante. C'est un objet bien grave qui m'amène. Le général Yandammc m'attend, et il m'attend exposé au feu de l'ennemi.
On était convenu d'une heure sans tirer — on se battait déjà depuis le matin — afin d'attendre le le retour de M. Diestrieh. Yandammc était un des hommes les plus braves qui fussent au monde, mais emporté, bouillant et capable de venir tuer le général Charbonnier. Ces réflexions se pressaient en foule dans la tête du jeune officier et le préoccupaient. Il espérait que le général Charbonnier sortirait enfin de table et que le café le dégriserait peut-être. De toute manière, il hâtait de ses vœux la sortie de table du général en chef. Tout à coup il entend le canon et UDe vive fusillade ; il fit un bond de dix pieds en l'air,
— Entendez-vous? entendez-vous? Au nom du ciel, mon général, appelez un de vos officiers, envoyez des ordres. Ah, mon Dieu ! ah, mon Dieu !
— A qui en as-tu? Laisse-moi tranquille, toi et ta... république. Laisse-moi faire mon déjeuner comme il convient à un général en chef...
— Mais, mon général...
— Ah ! cela devient trop fort ! Je te répète encore une fois de me laisser tranquillement pomper les huiles et chiquer mes légumes \
— Mais, mon général, vous exposez l'armée aux plus grands malheurs...
— Brrr... ! Et il se mit à chanter.
— La division du général Yandamme ne pourra pas tenir à elle seule. Elle sera forcée de quitter le terrain, Où voulez-vous que ses soldats trouvent un asile ^, s'ils doivent fuir?
— Ah ! eux en fuite ! . . . eux ! . . . Oh ! que non pas ; et puis d'ailleurs, laisse-les faire, les farceurs connaissent bien les chemins.
Au même instant on entendit le galop précipité d'un cheval. Une minute après le général Yandamme était dans la chambre, faisant siffler son sabre aux oreilles de Charbonnier.
Il est difficile d'être plus beau que l'était, à cette époque, le général Yandamme. Cette tête régulièrement belle de perfection, de traits, cette belle chevelure bouclée, ces yeux flamboyants aussitôt qu'il était ému, cette belle tournure, cette main modèle,
1 Manière de parler la plus basse, la plus ignoble, en usage parmi les soldais. Les sous-oftîciers ne parlent pas ainsi; même il n'y a que ce qui est tout à fait soldatesque.
2 Le pays n'offrait aucune retraite.
tout formait un ensemble complet à opposer à celui tant ignoble du général Charbonnier. Vandamme, justement irrité, était là devant la bête brute et abrutie, faisant tourner son sabre autour de sa tête, en lui disant de se recommander à Dieu.
— C'est ta dernière heure, misérable ! Comment ! tu peux avoir l'àme assez lâche pour laisser massacrer tes camarades par des ennemis, et par des Anglais encore ! Que tout soit réglé à l'instant même; que les troupes marchent... ou plutôt reste ici à cuver ton vin ; l'armée n'a pas besoin de toi pour vaincre.
Et repoussant le Charbonnier qui alla toniDer à l'extrémité de la chambre, il sortit avec Diestrich, et tous deux s'élançant sur leurs chevaux, ils furent rendus au milieu des coups de fusil, au moment où la canonnade s'engageait.
Vandamme était de la plus brillante valeur dans une circonstance dont la gravité doublait en raison de la sottise ou de la trahison de Charbonnier. L'incapacité de cet homme pouvait perdre l'armée. Vandamme la sauva. Ceci s'est passé avant l'arrivée de Brune en Hollande, à l'époque d'une première tentative de descente par les Anglais. Ce fut Vandamme qui sauva ce jour-là les troupes françaises.
Lorsqu'il fut loin, Charbonnier qui était resté là où il l'avait jeté, commença peu à peu à se dégriser. Tout à coup le canon est tiré à de si fréquents intervalles qu'il ne doute pas que l'armée entière ne soit aux mains. Au milieu de cette vie crapuleuse, de cette croûte épaisse qui lui bouchait tout passage à la moindre conception, il avait cependant conservé un peu de cette bravoure qui l'avait fait remarquer et
nommer pour commander par l'un des proconsuls militaires. II se plongea la tète dans une cuvette d'eau et, s'élançant sur son cheval, il courut au feu. Mais le général Vandamme avait tout réparé. Plus tard, lorsque l'ordre vint enfin nous retrouver, le premier consul rendit à chacun la justice qui lui était due. Charbonnier rentra dans son grade de chef de bataillon et fut fait commandant de place. C'était ce même général Charbonnier qui, recevant un jour une dépèche de la Convention et trouvant qu'il lui fallait attendre des ordres ultérieurs, a passé huit jours à chercher le villcifje Ultérieur sur la carte.
Une autre fois il devait partir d'Anvers pour aller je ne sais où et il donnait des ordres pour que sur la route on fît telle chose surtout bien exécutée — et il faut remarquer que c'était pour de la cavalerie. Le commissaire des guerres qui recevait les ordres et suivait le doigt de Charbonnier sur la carte, lui demanda où il voyait une route,
— Comment! dit le général, vous ne voyez pas ce chemin?
— Je ne vois rien du tout, mon général.
— Comment, — et il frappa du pied, car il était colère, — comment! Vous ne voyez pas cette route? Elle est pourtant bien assez large, elle est superbe. Je suis sûre qu'elle a plus de cent pieds de large.
Je le crois bien, c'était l'Escûut.