‹ Mémoires de Madame la duchesse d'AbrantèsChapitre 13 sur 58 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

'M. Charles et les réputations par reflet. — Antécédents indispensables. — M™'' Bonaparte au palais Serbelloni. — M™« Leclerc observatrice, — Les yeux de Bonaparte et la police do la salle du trône. — Arrestation de M. Charles à Milan. — Conversation avec Pauline Bonaparte . — La Compagnie Bodin. — Afflictions et consolations réciproques. — Les premiers temps de M-^ Bonaparte à la Malmaison. — Madame la générale. — Sœur Rosalie et l'aumônier de l'armée d'Egypte. — Le maitre en l'absence du maître. — Conseil de divorce de Gohier à M'"® Bonaparte. — Retour de l'armée d'Egypte et l'éloignement de M. Charles. — Bonaparte et Duroc sur le boulevard et rencontre inopinée. — Amitié de Junot et de M. Charles. — M. Collot. — Les vrais amis de Junot.

Parmi les amis que Junot me présenta, il y en avait dont le nom, lorsqu'il le prononçait, attirait davantage mon attention. Parmi ceux-là on pense bien que je remarquai surtout M. Charles.

M. Charles, qui n'a pas d'autre nom que celui de Charles, était, à l'époque dont je parle, un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans. Petit, fort bien fait, ayant tous les traits bien, et cependant ayant le malheur, beaucoup plus commun qu'on ne le croirait, de ne pas être du monde élégant. Je ne veux pas en cela dire de M. Charles et de ceux qui lui ressemblent une chose peu obligeante Non, certainement, maij

je dis ce que je pense, et les femmes qui seront de bonne foi le diront comme moi.

M. Charles est un personnage presque historique. Il figurera toujours à côté d'un grand nom, et c'est merveille que de voir comment s'enchaînent les unes aux autres des réputations inconnues, s'éclairant du jet d'une grande lumière, d'un reflet ; puis s'illuminent tout à fait à ce grand fanal de gloire, devenir eux-mêmes un flambeau auquel on demande de la clarté. C'est là que l'on peut étudier le ricochet dans toute sa pureté.

M. Charles est né à Romans, d'une famille bourgeoise fort ordinaire. Son frère, qui s'appelait Charles comme lui, parce que, comme je l'ai dit plus haut, c'est le nom de la famille, était adjudant de place à Marseille, à peu près à l'époque de la guerre d'Italie. Pour lui, il prit parti dans une compagnie de guides à cheval qui fut formée à Besançon, dès les premiers temps de la révolution. Cette compagnie, dirigée plus tard sur l'Italie, devint ensuite le noyau des guides du général Bonaparte. Arrivé à Milan, M. Charles, déjà lieutenant, fut attaché comme adjoint à l'adjudant-général Leclerc et, lorsque celui-ci, en épousant M"^ Pauline Bonaparte, fut nommé général de brigade, M. Charles fut aussi promu au grade de capitaine et fait aide de camp du général Leclerc.

M""" Bonaparte (Joséphine) arrivait alors à 3Iilan. Elle logeait au palais Serbelloni et tenait déjà état de souveraine. M. Charles lui fut présenté comme tous les officiers de l'armée. Etant attaché au beau-frère du général Bonaparte, il demandait et obtint plus d'attention que les autres. Le général en chef, sans cesse absent, soit qu'il fût à Milan, soit qu'il fût en

tournée, ne voyait alors et n'entendait que ce qui lui arrivait immédiatement sous les yeux et dans les oreilles. Mais sa sœur, M"^ Leclerc, n'était pas de même. D'abord elle était inoccupée et, comme de tout temps ce fut une personne très laborieuse, elle voulut à sa manière prendre quelque occupation. Et celle d'observer la conduite d'une belle-sœur qu'elle détestait en était une comme une autre, d'autant plus qu'elle pouvait espérer son salaire sans aller bien loin. Mais je crois qu'elle s'est trompée en cela. Elle ne fut donc pas très longtemps à s'apercevoir que M. Charles et M""" Bonaparte étaient fort liés ensemble, et que cette liaison, qui pouvait n'être et qui même bien sûrement n'était pas autre chose qu'une tendre amitié, les occupait beaucoup. M. Charles était charmant alors, comme je viens de le dire tout à l'heure. Il avait de beaux habits de hussard, bien chamarrés d'or, tenus avec beaucoup d'élégance parce qu'il était soigneux comme les Dauphinois, et, comme eux, avait la volonté d'être bien. Il déjeunait au palais Serbclloni aussitôt que Napoléon partait pour quelque ville environnante. Alors c'était un vrai bonheur dans cette relation tout amicale. Madame Bonaparte lui était attachée avec l'intérêt le plus vif. C'était une chose qui n'était inconnue de personne à l'armée et dans la ville de Milan. Je crois que les sources de Messoudiah étaient alors bien loin des oreilles de Napoléon ; et cependant il savait déjà ce qu'il a su, prétendent les Mémoires contemporains, deux ans plus tard. Mais nous allons avoir affaire ensemble, les choses faussement rapportées et moi. Il vaut mieux que cela n'aille pas plus loin.

Le général en cnef fut instruit. Par qui ? Par ses m. 12

yeux probablement, ce qui est fort présumable. Car il avait un regard investigateur qui faisait la police de la salle du trône aux Tuileries , avec une telle clarté et une telle précision qu'il fallait se mettre dans le coin le plus obscur de la salle si on voulait échapper à son inquisition. Toujours est-il qu'au quartier général de l'armée d'Italie le bruit courut tout à coup que le général en chef avait fait arrêter M. Charles et que, en suite de cette arrestation, il serait fusillé. Ce ne sont pas choses en l'air, ceci, comme par exemple celle de faire parler a >lessoadiah une personne qui n'y était pas; ce que je rapporte est exact. Ensuite je ne réponds pas du sujet de la colère du général Bonaparte contre M. Charles, je narre. Et quand, comme Werther, je le renarrerais pour la dixième fois, je ne pourrais dire que ce que je dis. C'est que M. Charles fut arrêté malgré et même peut-être à cause de M°" la générale en chef. Ce qui leur fut très amer à tous deux, du moins je le présume. M""" Lcclerc, qui, comme on le sait, était la bonté même, me disait :

— Enfin, imagine-toi, Laurette, que ma belle-sœur a failli en mourir de chagrin et que certainement on ne meurt pas de chagrin de quitter ses amis. Il faut qu'il y ait plus que de l'amitié là-dedaus. Moi, j'ai consolé mon frère qui était bien malheureux. Il savait tout cela — je l'ai vu, moi — quand il est venu à Paris, avant de partir pour l'Egypte. Pauvre frère !

Et la bonne pièce plaignait son frère du mal que peut-être elle-même lui avait causé. C'était une bien drôle de personne à étudier que >P° Leclcrc. Au surplus, elle a été bien dessinée, bien peinte. Mais ce

caractère était tellement étrange que jamais on n'a pu en former un taljleau bien complet.

Revenu à Paris, car il fut forcé de quitter l'armée d'Italie, M. Charles se trouva associé à l'entreprise des vivres de la Compagnie Bodin (Louis Bodin). C'était M"" Bonaparte qui lui avait fait obtenir un intérêt dans cette affaire. Voilà quelle est l'origine de la fortune qu'il a eue, fortune qui fut longtemps fort belle, mais qui s'est ensuite dérangée, et non pas un héritage recueilli dans sa famille, comme on l'avait dit d'abord dans Paris. La fortune de sa famille était plus que modeste. Ses parents sont de petits bourgeois de Romans.

Il tenait un fort bon état de maison. Il allait dans le monde financier qui, à cette époque, était le seul qui reçût d'une manière régulière, lorsque M"" Bonaparte revint d'Italie et q-ne son mari partit pour i'Égypte. Alors M'^" Bonaparte acheta la Malmaison et s'y établit, comme une dame châtelaine l'aurait fait au temps jadis, lorsque son seigneur et maître partait pour libérer le tombeau du Christ. Alors, c^mrae à présent, il y avait toujours un page, un écuyer, un cousin, un neveu, un garçon enfin. Eh, mon Dieu! disons-le bien bas, quelquefois même un dam abbé. Demandez au petit Jehan de S?intré, qui prenait soin de la douleur de la veuve, tandis que le mari s'affligeait à sa manière sous quelque palmier, à la vue du saint-lieu, comme pourrait le dire ce pauvi'c M. Fourès. Enfin de toutes ces consolation^, ces afflictions, il résultait que personne ne pleurait pendant que cela durait, et que ce n'était qu'au réveil que les cris et les larmes se mettaient en exercice. Il semble, en pareille uccurrcnco, que les hommes, les femmes

aussi, soient comme ces enfants qui se donnent une tape contre une table ou bien une porte, ils ne le sentent pas quelquefois et continuent leurs jeux; mais les mères qui sont toujours aux aguets pour surveiller et crier au loup, arrivent, prennent l'enlant et lui font si bien honte de n'avoir pas pleuré, que l'autre se met sur l'heure même en fonction de manière à rendre sourds Dieu et ses saints.

Quoi qu'il en fût de tout cela, comme je l'ai déjà dit, M"° Bonaparte était établie à la Malmaison. Elle y passait une grande partie de sa vie. Une amie de ma mère, dont Rosalie élevait la fille et qui habitait Rueil alors, un peu au-dessous de M"" Julien, nous racontait qu'elle voyait Madame la générale, comme on l'appelait dans le village, se promener fort tard dans le jardin.

— On la voit de la route, nous disait Rosalie, qui cependant ne passait jamais dix heures hors de son lit, et le soir au clair de lune, lorsqu'avec sa robe blanche et son voile elle s'appuie sur le bras de son fils qui est en habit noir ou bleu, cela fait un effet presque fantastique. On dirait que ce sont deux ombres. Pauvre femme ! elle pense peut-être à son premier mari, que les bourreaux de la révolution ont tué ! Elle pense aussi à celui que Dieu lui a rendu et qu'un boulet de canon peut lui emporter en un instant. Comment fait-il là-bas pour entendre la messe au milieu de tous ces Turcs, mademoiselle Laure? me demandait la sainte fille.

— Mais je suppose, lui disais-je, qu'il a un aumônier.

Et, en vérité, dans ce temps-là, je le croyais. M°" Bonaparte passait donc une grande partie de

son temps à la Malmaison. Quelquefois elle venait à i^aris chez Barras, chez 51°"" Tallien, chez Gohier dont ''île aimait beaucoup la femme. Ensuite elle voyait iussises beaux-frères et sa belle-mère, mais peu. Elle :ie les aimait pas, comme on sait. Au surplus, ce n'est pas eux qui ont commencé la guerre. A l'époque du départ pour l'Égyte, M""* Bonaparte était en mesure dhostilité vis-à-vis de Joseph, le plus doux, le meilleur des hommes. Elle était aussi en attitude de guerre avec M""^ Bonaparte la mère et M"° Lucien, ange de bonté et de perfection. J'ignore la cause de l'aigreur qui s'était élevée entre elles, mais j'ai assez connu iP* Laetitia et M"® Christine pour répondre d'elles.

La Malmaison, à l'époque dont je parle, était une maison de campagne jolie, agréable à cause de ses environs, mais, comme habitation, tout à fait incommode et, de plus, fort malsaine. M""" Bonaparte avait fait cette acquisition, à ce que m'a dit Brunetière, qui s'était trouvé mêlé dans cette affaire, comme une enfant qui achète une poupée qui lui plaît, sans savoir si elle s'en amusera longtemps. Le parc n'était pas grand, — c'était un joli jardin anglais — et le château tombait de tous les côtés. Le parc était fermé par un mur qui se prolongeait sur la route de Saint-Germain, excepté au commencement, le long de la pelouse devant le château. Il y avait là un saut-de-lnup, en haut duquel était une petite rampe en fer qui permettait de s'appuyer pour regarder sur la route, mais aussi on pouvait facilement voir de la route dans le parc. Alors la grande plantation de tulipiers et de platanes qui entoure et le château et tous les bâtiments^ dépendants n'existait pa^*- ainsi que les propriétés de-

M*'" Julien et de M*** La Malmaison était donc une jolie maison de plaisance, et voilà tout.

M. Charles l'habitait tout à fait en maître. Les amih, ont des privilèges. Je sais que Gohier, qui était un songe-creux quand il venait à parler du 18 brumaire, mais qui ensuite était un honnête homme et un homme de grand sens, avait fortement engagé Joséphine à prendre un parti.

— Divorcez, lui avait-il dit, lorsque, tout en larmes elle se refusait au conseil qu'il lui donnait de rompre une liaison qui la compromettait par ses apparences, divorcez. Vous me dites que vous n'avez que de l'amitié l'un pour l'autre, M. Charles et vous. Mais si cette amitié est tellement exclusive qu'elle vous fasse violer les convenances du monde, je vous dirai, comme s'il y avait de l'amour : « Divorcez, parce que « l'amitié, aussi abnégative des autres sentiments, « vous tiendra lieu de tout ». Croyez que vous éprouverez du chagrin de tout ceci.

Gohier avait raison. Il voyait en homme sage, et Joséphine n'y voyait pas du tout.

Lorsque après le retour d'Egypte, Bonaparte fut au moment d'effectuer lui-même ce que Gohier conseillait quelques mois plus tôt de faire avec prudence et sans éclat, Joséphine cria, pleura et se désespéra. Elle ne voulait pas divorcer quand Bonaparte était loin, et elle le voulut encore bien moins lorsque cette belle gloire resplendissante et lumineuse éclairait l'Europe de ses rayons. Mais il y eut une condition : l'éloignement de M. Charles et la promesse qu'elle ne le reverrait jamais.

Napoléon détestait M. Charles. Jamais il n'en parlait et jamais on n'en parlait devant lui. Mais je sais

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des traits relatifs à cette partie de sa vie qui m'ont même surprise à un point extrême, carjenele croyais pas susceptible de s'affecter ainsi.

Un matin il était sorti avec Duroc pour aller voir les travaux du pont d'Austerlitz qu'on construisait dans ce temps-là. Il donnait le bras à Duroc. Tout à coup, un cabriolet qui allait fort rapidement, passe sur le boulevard. Ils étaient alors devant la maison de M. Destillières. Duroc sent l'empereur lui presser le bras et s'appuyer sur lui de tout le poids de son corps. Il était fort pâle. Duroc s'écria, mais l'empereur le fit taire :

— Ce n'est rien : tais-toi ! lui dit-il.

M. Charles venait de passer dans son cabriolet. Napoléon ne l'avait pas vu d'aussi près depuis l'Italie et l'impression fut vive au point de le faire trouver mal. Quel était le sentiment qui l'agitait. Était-ce encore de l'amour pour Joséphine? Non, il ne l'aimait plus, il était alors amoureux d'une femme charmante, la seule qu'il ait aimée. Ce ne pouvait être un mouvement de cet amour-propre d'homme qui fait souffrir, même sans amour, de l'abandon d'une femme, puisque personne ne le voyait en présence de son ennemi. J'ai mis ce mot, et je ne i'ôte pas. Oui, Napoléon regardait cet homme comme son ennemi. II le haïssait.

Junot avait été fort lié en Italie avec M. Charles. Cette liaison s'était formée sous les auspices d'un attrait prononcé et réciproque. Je dis les auspices, parce que je crois cet attrait mutuel encore plus nécessaire, peut-être, dans l'amitié que dans l'amour. Junot aimait M. Charles comme un frère, et celui-ci :e lui rendait avec vérité et abandon. Lorsqu'il me fut présenté, Junot me dit :

— C'est un ami comme Van-Berchem. Sois bonne pour eux. Il y a une grande différence entre ces hommes-là et une foule d'autres que j'appelle mes amis. Collot, voilà encore un véritable bon ami. Je te dis cela pour ta gouverne avec eux.

Junot n'avait pas besoin de me recommander cette attention. Mon œil avait, dès les premiers jours, su distinguer le regard d'affection ou d'indifférence avec lequel on répondait au sien. Je ne me suis jamais trompée; et lorsque, plus tard, de fausses amitiés sont venues le blesser de leurs douloureux mécomptes, je ne lui ai pas répété cette inutile parole : « Je te l'avais bien dit ! » Mais du moins n'ai-je pas été étonnée.

Dans ses amis militaires la même observation avait guidé mon esprit. J'ai été plus justement clairvoyante que lui. Il s'est abusé souvent et son amitié a été accordée à qui la trahissait, tandis qu'il la déniait à de véritables amis. Que de peine il m'a fait longtemps avec Duroc! Mais enfin il était revenu à la raison. Duroc était le meilleur des amis.

Pour en revenir à M. Charles, j'ai dit, je crois, qu'il était petit, mais bien fait. Sa peau était fort brune, ses cheveux d'un noir de jais, ses dents et ses yeux passables, et ses mains et ses pieds fort petits et comme il faut. Il avait de l'esprit, mais un genre desprit qui n'aurait peut-être pas convenu à tout le monde, si l'on avait pu choisir le sien. Il s'exprimait, par exemple, toujours en calembours. Il faisait le polichinelle en parlant. 11 était ce qu'on appelle un drôle de garçon, il faisait rire. Je ne blâme pas ce genre d'esprit, je dis seulement que je ne le voudrais pas avoir.

M. Charles acheta dans l'année 1803 ou 1804 la

terre de Casan. Il y passait une partie de l'année. Il voulut marier une fille naturelle qu'il avait, en 1822, mais il se trouva que ses affaires étaient dans un tel dérangement qu'il ne put faire ce qu'il avait résolu. Il en eut un grand chagrin, car il est bon père, bon ami, et son cœur est parfait. Casan fut vendu et M. Charles est aujourd'hui retiré à Romans, sa patrie, où il vit modestement retiré et tranquille.

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