CHAPITRE XIII
Les détracteurs de Napoléon, — Sœur Rosalie et l'Antéchrist.
— Les liommes supérieurs, appréciateurs de Bonaparte. — Beurnonvillo, et mot de Kléber sur le général Bonaparte.
— Lettres de Kléber. — Les yeux de Bonaparte tournés vers l'Orient. — Projets d'un grand homme. — Désir de conserver l'Egypte. — Explication du retour d'Egypte de Bonaparte. — L'armée de Druses. — Les successeurs de Kléber. — Le général Menou. — Junot, Lanusse et les suites d'un duel. — Inimitié de Bonaparte envers Tallien.
J'ai déjà dit, au commencement de ces Mémoires, que je n'étais ni accusatrice ni séïde. Je raconte, comme je les ai vus, tous les événements, les faits, les incidents dont j'ai été témoin pendant trente ans de ma vie. Dans le nombi'c, il y en a qui viennent heurter, je le sais, l'opinion ou plutôt la jactance de quelques individus. J'en suis fâchée, mais l'on pense jbien que la marche que je me suis tracée n'en souffrira ni dans sa direction ni dans le mouvement -Id'impulsion donné au moment du départ. Seulement, il m'arrivera d'être vraiment révoltée à la vue de ichoses plus ridicules cependant encore que directement offensantes. Mais le moyen de garder de la meîsure en écoutant, en lisant d'absurdes paroles, en !entendant japper, miauler, croasser, coasser après la mémoire d'un homme dont la hauteur est telle qu'elle donne le lorlicolis à ces pygmées lorsqu'ils le regar-
dent pour en voir le sommet. Et voilà pourquoi ils la -/eulent diminuer, amoindrir. Que Napoléon ne soit pas aimé, je conçois que beaucoup de raisons peuvent être données à l'appui de cette opinion, ou plutôt de ce sentiment pour parler plus juste, car il ne faut pas confondre l'un avec l'autre.
Ainsi donc, qu'il soit appelé l'Attila du siècle, le dévastateur du monde, ou bien même encore VÀJitechrist, comme le disait ma pauvre sœur Rosalie, tou» cela peut trouver sa justification dans plusieurs parties de sa vie. Mais que des êtres parfaitement inconnus, dont les noms sont encore dans la nuit des temps pour la patrie, mettant la tête à la fenêtre de leur obscurité, s'écrient de là : « Bonaparte ! qu'a-t-il donc fait? le malheur de la France, voilà tout! Mais ensuite qu'offre-t-il de si extraordinaire ? » Pauvres gens ! il faut mettre une autre aune que celle de vos paroles sans idées pour mesurer un tel homme.
Vous ne le comprenez pas; laissez-le dans sa gloire, et demeurez dans votre nullité. Chacun chez soi. Cette gloire vous fatigue-t-elle ? n'allez pas la chercher. Mais c'est qu'elle vous entoure, vous presse de toutes parts. Elle jaillit en mille étincelles de ces masses de nos décombres que vous fouillez tous les 'jours pour y prendre des matériaux dont vous voulez vous servir pour édifier une maison neuve. Vous la rencontrez partout, cette gloire, et Napoléon tient toujours à la France. A Lyon, les broderies et les soieries ; à Rouen, les cotonnades et les filatures ; à Douai, la fonderie de canons; à Bruxelles, les dentelles et les points ; à Saint-Étienne, les manufactures de fusils; à Lille, les dentelles, commerce mort depuis quinze ans; à Valenciennes, les toiles et les batistes;
à Angoulême, encore la fonderie de canons; à Saint- Quentin, les batistes et les organdis; à Grenoble, les ganteries et les soieries, et à Paris, l'immense commerce qui s'étend sur une si grande foule d'objets.
Une particularité qui ne m'étonne pas mais que je prie d^ remarquer, c'est que tous les beaux talents de l'é[)oque sont éloignés non seulement de mal oenser, mais de ma^ 'parler de Napoléon^ Ils ont senti .c ridicule de la position de l'homme qui ne le comprendrait pas. Voyez Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Casimir Delavigne, l'abbé de Lamennais, ces hommeslà ont jugé le colosse. Ils ont vu et blâmé ses fautes, mais reconnu ses qualités. Leur forte prunelle a fixé l'astre lumineux et leur langue vraiment savante, mais véridique, n'a pas épargné la critique parce qu'elle avait été juste dans l'approbation. La médiocrité seule l'a méconnu. Et à propos de cela je vais citer le mot un peu cynique d'un homme qui passait pour ne pas l'aimer, mais qui l'admirait profondément, un homme dont le beau talent avait compris le grand homme. On me pardonnera la liberté du propos que je vais rapporter, il est ici à sa place comme renseignement historique, parce qu'il donne une certaine clarté à diverses parties du caractère de celui qui l'a tenu.
Kléber était à l'armée du Rhin^* Bonaparte, alors général en chef de l'armée d'Italie, faisait de l'ouvrage pour la postérité et en même temps pour la tranquillité de la France. Les généraux commandant en chef les autres armées étaient jaloux de cette jeune tête si
1 Ou à l'armée de Sarabre-el-Meuse. Je ne me rappelle plus précisément laquelle; mais il importe peu pour le fait en luimôme, qui est de toute exactitude.
habilement utile à sa patrie, et, toutes les fois qu'il y avait un dîner ou bien une réunion rassemblant une vingtaine d'officiers généraux, il s'élevait presque toujours des discussions relativement aux opérations militaires du jeune général. Kléber, qui à cette époque ne le connaissait pas encore et par conséquent n'était pas en discordance avec lui, comme il l'était, du reste, toujours avec les généraux qui le commandaient, Kléber rendait alors pleinement justice à ses talents militaires et politiques, car il pouvait juger les deux hommes, et, toutes les fois que Bonaparte était attaqué, c'était Kléber qui prenait sa défense, comme plus tard il a failli la prendre contre lui, et cela parce qu'il était sous les ordres de Bonaparte. Un jour, à un diner où se trouvaient trente officiers généraux, la conversation s'engagea d'une manière assez vive relativement aux opérations de la campagne d'Italie. Bonaparte, après un mouvement sur la Lombardie, s'était retiré vers le Piémont. Cette manœuvre avait été comprise par le talent de Kléber et lui seul demeurait silencieux au milieu d'un concert de réflexions fort peu charitables sur « ce jeune général, disaient les uns, qui, après avoir annoncé qu'il allait conquérir l'Italie comme un autre Annibal, va comme lui s'endormir à Capoue. »
— Ah! ah! disait un autre, ce fameux capitaine, qui n'était que lieutenant lorsque j'étais général, le voilà enfin sur le Pô, comme ceux qui ont été avant lui en Italie ! Nous verrons, nous verrons comment il s'en tirera !
Et le nouveau frondeur se frottait les mains avec joie, comme si Bonaparte eût été Chinois, comme si m. 13
l'armée qu'il commandait n'eût pas été composée de Français,
Ce général était Beurnonville. En entendant le propos qu'il venait de tenir, Kléber se retourne vers lui et, le toisant de la hauteur du demi-pied qui lui restait encore malgré la grande taille de Beurnonville, il lui dit avec une expression incomparable :
— S'il est sur le Pô, ce petit sacripant-là, ce n'est pas un pèlerin comme toi, entends-tu? qu'il ira chercher pour relever ses culottes.
J'ai mis la phrase textuellement pour lui conserver sa couleur. Il me semble qu'elle est caractéristique et que rien ne peint mieux cette sorte de fluctuation dans sa manière de juger et d'apprécier Bonaparte. Kléber le défendait contre la médiocrité qui l'attaquait avec toute la force et la noblesse qu'une concurrence de talent et de courage lui donnait avec Napoléon. Je possède plus de quatre-vingts lettres originales de Kléber. J'en ferai connaître quelques-unes et je me propose même d'en donner un fac-similé dans l'un de ces volumes. Ces lettres sont remarquables par leur concision, leur clarté, et surtout le talent admirable que montre cet homme dans le temps même où l'Angleterre le jugeait perdu et sans ressources. Junot avait contre lui cette sorte d'inimitié qu'il ressentait pour un homme qu'il savait ne pas aimer Napoléon ; mais il l'appréciait tout ce qu'il valait. Dans l'expédition de Syrie, il fut toujours sous les ordres de Kléber et fut à même de voir se déployer son mâle et beau caractère. C'est alors en grande partie qu'eut lieu la correspondance que je possède. Ces lettres sont précieuses comme matériaux même pour servir à l'histoire d'Egypte. Ces documents-là seraient autrement
bons que ceux pris, comme on peut prendre des choses de ce genre, dans les bureaux de la guerre d'après une autorisation de tel général qui ensuite met son nom en tète du livre.
Nous avons vu un temps où il était de mode de contrôler Napoléon, non pas seulement dans ses fautes, mais dans les années glorieuses de sa vie. On a dit que sa fuite d'Egypte était une action indigne. On l'aurait vraiment belle à répondre à de pareilles sottises, car cela donne de la colère à devenir canard, comme disait M. de Torcy. Mais il vaut beaucoup mieux renoncer à une petite vengeance pour en avoir une pleine et entière. Il faut, la raison à la main, prouver ce qui aurait dû venir tout naturellement aux yeux de l'esprit de ces gens qui attaquent une réputation, par cela seul qu'elle est haute et brillante. Mais les rats ne peuvent ronger ni l'airain ni le marbre.
Depuis que j'ai eu l'âge de raison et que j'ai pu comprendre Bonaparte, depuis le jour où mes jeunes oreilles entendaient tous ses plans, ses projets, j'ai toujours vu et compris que son vœu le plus ardent était d'opérer une révolution, de faire un grand mouvement dans l'Orient. Lorsque plus tard l'expédition d'Egypte fut résolue, elle le fut par lui. Croit-on par hasard que c'est le Directoire qui eut cette glorieuse idée d'aller porter le drapeau tricolore sur les Pyramides? c'est Bonaparte \ Les idées de l'Orient l'obsédaient. Il parlait quelquefois pendant trois heures sur
' C'est-à-dire qu'il en eut la glorieuse et grande conception. Le Directoire, qui voulait se défaire de lui comme de Hoche, lorsqu'il l'envoya en Irlande, accorda tout à Napoléon avec la pensée intime qu'il ne reviendrait pas de ces nvages empoisonnés.
ce sujet et disait bien souvent des folies impayables avec un sérieux dont on ne peut se faire idée. Mais plus souvent aussi il jaillissait de ce volcan des flots d'étincelles qui précédaient la lave qu'il devait un jour répandre. Il parlait de l'Orient, bien souvent encore avec notre a"mi le contre-amiral Magon; il le questionnait sur l'Inde; il lui faisait des questions auxquelles l'autre, conteur comme un Scheherazade mâle, ne demandait pas mieux que de répondre. >'apoléon écoutait avec avidité. Il regardait le contreamiral et semblait arracher ses paroles. Dans de certains moments il s'écriait :
— C'est cela ! c'est dans l'Inde qu'il faut attaquer la puissance anglaise ! Voilà où il faut la frapper. La Russie ne veut pas nous livrer passage pour que nous allions en Perse. Eh bien, il y faut aller par une autre route. Je la connais et je la prendrai, moi.
Dans l'origine, c'était en Turquie qu'il voulait aller, puis il eut des idées bien autrement arrêtées et embrassant un plan véritable. Lorsque l'expédition d'Egypte fut résolue, Napoléon dit à Junot et à quelques autres de ses intimes officiers :
— Je vais réparer, si je puis, les malheurs de nos colonies ravagées ou perdues; l'Egypte serait une magnifique compensation. Voilà quel doit être le but de cette expédition : acquérir ce beau pays à la France.
Et voilà quelle fut aussi son idée dominante pendant la traversée, à son arrivée et pendant son séjour. Combien il souffrit lorsqu'il vit sa flotte brûlée et tous les moyens de sûreté intérieure attaqués par cette perte! Comme je suis maintenant à lépoque
du retour de l'armée d'Egypte, je dois tout naturelle ment suivre cet objet et fournir mes preuves.
Si beaucoup d'hommes qui, à cette époque, étaient dans les affaires et les connaissaient bien, tels que mon mari, mon beau-frère, Duroc, Berthier, Lannes, Bessières, et quelques autres qui, comme eux, savaient la pensée de Napoléon; si ces hommes-là répondaient à ceux qui sont venus prétendre que Napoléon s'est enfui, ils seraient bien victorieux. Il faut être soi-même un être bien peu digne dans ses conceptions, je dirai même bien peu habile; il faut être susceptible de passions bien petites, de sentiments bien rétrécis, pour supposer à un homme des intentions comme celles qu'on lui a attribuées en quittant l'Egypte. Car on a été aux suppositions pour décider un aussi important sujet. Et en général lorsque le cas n'est pas évidemment en état d'être inspecté, il faut raisonner d'après les probabilités, ou bien l'on se perd.
Or, que disent les probabilités ?
1° Que le général Bonaparte venait en France pour chercher des secours que le Directoire lui refusait depuis longtemps;
2° Que le général Bonaparte, informé de la cruelle situation de la France, écoutant l'ambition que quatre années de triomphes continuels ont allumée, est parti pour l'Europe afin de saisir le pouvoir en l'arrachant à ceux qui accablent sa patrie sous un spectre de fer.
Voilà deux versions, l'une ostensible, l'autre occulte. Je crois que c'est sur la dernière qu'il faut établir un jugement. On voit que je suis raisonnable.
Aussitôt que, par le moyen de sir Sydney-Smith,
le général Bonaparte eut appris le véritable état des affaires d'Europe, lorsqu'il sut que les Russes couvraient de cadavres français les champs de cette belle Italie, ces champs théâtres de tant de victoires et qu'il avait laissés verdoyants des lauriers plantés par ses soldats; lorsqu'il apprit que l'anarchie allait ouvrir les portes de la France à l'étranger, que nos cam pagnes, ravagées par des brigands, étaient au moment de périr sous le désastre encore plus terrible d'un emprunt forcé ; lorsqu'il regarda autour de lui et qu'il vit que le salut de cette même armée dépendait également des secours qu'il attendrait vainement d'Europe, son parti fut pris. Il se décida à traverser mille périls pour venir demander compte au Directoire des malheurs de la patrie et de cet abandon auquel était condamnée l'armée d'Orient. Telles étaient alors les pensées de Napoléon, et si, dans l'instant où il mit le pied dans le vaisseau qui le rapportait en France, il y joignit celle d'être un jour son chef, sa gloire l'avait déjà placé en assez haut lieu pour que ses regards pussent regarder le pouvoir sans que lui-même fût taxé de folie.
Les dangers qu'il dut affronter pour revenir en France sont incalculables. Les Anglais, les Turcs, tout ce qui dépend du littoral de l'Afrique par delà le grand désert, la Russie, mais surtout les corsaires qui infestent cette partie de la Méditerranée, offraient autant d'écueils qu'il y avait de flots venant frapper son navire. Il les a tous affrontés. Et pour lui, quel sort lui était réservé? la captivité partout, l'esclavage dans une partie et la mort dans une autre. Quelle destinée terrible fuyait-il donc en quittant l'Egypte? Il venait de remporter une victoii'e mémorable ; et le
gain de la bataille d'Aboukir, en lui permettant d'avoir une attitude plus formidable vis-à-vis des habitants de rÉgypte, le mettait à même de faire rentrer une grande quantité de numéraire provenant des contributions que beaucoup de villages n'avaient pas payées et qui rentreraient alors à la première sommation. On a dit aussi que, le 20 mars de l'année 1799, Bonaparte avait reçu des nouvelles officielles d'Europe lui annont^ant la guerre continentale. Cela se trouve dans un livre que j'estime cependant comme étant fort véridique habituellement ^ , mais ici je suis obligée de démentir ce, fait. Le général Bonaparte ne reçut aucunes nou vielles à l'époque citée. Les dernières qui lui parvinrent étaient de Gènes, envoyées par le consul de France près la république ligurienne. Il y avait plus de dix mois qu'elles avaient été expédiées. Sa détermination fut donc instantanée aussitôt qu'il eut des nouvelles par les Anglais. La seule chose qu'on puisse lui reprocher, c'est d'avoir emmené avec lui trois hommes qui étaient plus forts que des milliers de soldats, Lannes, Murât et Marmont, et l'on peut aussi dire Berthier. Son nom avait une grande influence sur le moral de la troupe. Mais ensuite Kléber, Desaix, Reynier, Rampon, Priant, Davout, Lanusse, Damas, Dugua, Menou, une foule de généraux distingués, demeuraient encore, et demeuraient avec une entière connaissance du pays et pouvaient conséquemment conduire avec habileté l'armée qui restait. L'ardente passion du général Bonaparte pour conserver l'Egypte est tellement connue de tous ceux qui l'ont approché, qu'en vérité je ne conçois pas com-
* L'ouvrage de M. de Montgaillard.
ment il a pu se trouver un esprit assez crochu pour ne pas voir, au contraire, dans cette action de retour en Europe un élan pour la conservation de cette colonie dont il faisait dans ses rêves un lieu central d'où partiraient incessamment des traits envoyés aux Anglais. Ses projets pour se réunir à une armée de Druses vers le mont Liban, ses projets également dirigés vers cette partie de l'Egypte habitée par des tribus faciles à diriger et qu'il aurait jointes à ses Druses, qui devaient être au nombre de trente mille, et avec lesquels il aurait tenté probablement de pénétrer en Perse \ n'est-ce rien?
Un jour, parlant de l'Egypte et de ses Druses, il ajouta ce mot, qui alors pouvait être simple, mais qui ensuite parut extraordinaire. Je le lui ai rappelé en riant trois jours avant le couronnement.
— Il est fâcheux, disait-il, que je n'aie pas pu joindre mes Druses. Tai manqué ma fortune l
Je vais faire juger de l'importance qu'il mettait à conserver l'Egypte. Un jour, c'était peu de temps après l'arrivée du général Vial, envoyé par le général Abdallah Menou. Le premier consul étant dans son cabinet avec Berthier, Junot et Bourrienne, qui étaient occupés à décacheter les nombreux paquets
' Il y avait des modèles de masques au mmistère de la guerre qui furent faits, dit-on, en 1812. Ils étaient destinés, selon une version, à préserver les soldats d'un froid trop rigoureux. D'une autre part on disait que l'empereur avait fait faire ces masques pour sauver au contraire la figure du soldat et surtout les yeux, des sables très fins qui remplissent les déserts situés entre la Russie et la Perse dans laquelle l'empereur avait le projet d'aller après avoir fait sa paix avec Alexandre sur la Neva, comme il l'avait déjà faite sur le Niémen.
vinaigrés apportés par le général Vial, le premier consul parla de l'intention où il était de changer le général en chef de l'armée d'Orient. Il parla de Menou\ vanta son amabilité dans un salon, son agréable manière de conter :
— Mais, ajouta-t-il, cela est nul à la tête d'une
1 Voici une courte notice sur le général Menou.
On sait que, à l'époque de la révolution, il était depuis longtemps au service. Il avait été dans l'Inde, au Bengale, et avait rapporté de ses voyages un goût de conter et d'inventer fort amusant d'ailleurs, mais sur lequel on ne pouvait faire aucun tonds. Un rapprochement bizarre, c'est que ce même général Menou, le marquis de Menou qui s'est fait Turc en 1801, présidait l'Assemblée constituante le 19 juin 1790, jour de la présentation de cette foule d'individus se disant Arabes, Chaldéens, Syriens, Américains, Polonais, Prussiens, etc., etc. Il répondit très gravement au discours des Arabes : Messieurs, c'est l'Arabie qui a donné les premières leçons de philosophie à l'Europe. Aujourd'hui c'est la France qui se charge d'acquitter ta dette en vous donnant des leçons de liberté!
Commandant les troupes républicaines, il est défait à Saumur par les Vendéens que commandent La Rochejaquelein et Lescure. Au 13 vendémiaire, il commandait dans Paris, mais il donna sa démission. D'une humeur aventureuse, bien qu'il ne fût plus jeune, aussitôt qu'il entendit parler de l'expédition d'Egypte, il voulut en ôtre et, en effet, il en Ht partie. Lors de l'assassinat de Kléber, après la bataille d'Héliopolis, le commandement lui échut comme au plus âgé. Son administration fut habile pendant qu'il fut à la tète de l'armée. Il était fort spirituel et tout à fait homme du monde comme il faut. Mais il rappelait en cela les généraux de M™® de Porapadour et de M""® Dubarry, qui faisaient le charme d'un souper et la honte d'une armée. Abercrombie, à la tête de dix-huit mille ^Vnglais, débarque sur cette môme plage d'Aboukir. Il perd la bataille de Canope et l'Egypte avec elle. De retour en Europe, il n'a pas môme la consolation d'avoir fait la capitulation du Caire, c'est le général Belliard. Menou, enfermé dans Alexandrie, ne com
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armée, et Kléber, avec son propos cynique et sa grossière enveloppe, convenait bien autrement à l'armée d'Egypte dans la position où elle se trouve.
Le premier consul parla des généraux qui étaient en Egypte et lorsque Berthier nommait quelques-uns de ceux qui avaient senti la poudre des Pyramides ou d'Aboukir, le premier consul hochait de la tète. Enfin il reprit la conversation après un très long silence, et comme s'il eût causé avec lui-même :
— Reynier?... Damas?... Priant?... Non, pas de lui... Belliard? C'est un enfant... mais un brave enfant. Le vieux Leclerc?... Non... Eh bien, c'est encore Abdallah-Joseph 3Ienou qui nous convient le mieux là-bas, Berthier. Seulement il lui faut un chef d'étatmajor habile, ou plutôt un commandant en second, et nous avons à choisir.
En entendant ce mot du premier consul, Junot parut frappé d'une idée qu'il lui suggéra.
— Mon général, lui dit-il, vous savez ce que vous avez à faire. Mais, quant à moi, je sais bien qui je nommerais pour la place que vous désignez.
Le premier consul le regarda d'une manière interrogative.
— Le général Lanusse.
— Oh ! oh ! tu n'es pas rancî(neiix\
— Et pourquoi le serais-je, mon général? Je me
munique même pas avec le reste de son armée. La capitulation définitive est enfin signée par lui. De retour en Europe, il est bien accueilli par Napoléon, qui le nomme administrateur général du Piémont. Je raconterai en son lieu une histoire relative à son départ de Paris pour l'Italie, histoire qui peint bien l'homme.
* Jamais il ne disait aulremeaU
suis battu avec Lanusse pour une sotte querelle de jeu qui n'était qu'un prétexte, au reste. Je croyais qu'il ne vous était pas attaché, qu'il partageait les sentiments du général Damas.
— Oh ! pour celui-là, il ne m'aime pas ! ... Eh bien ! je suis tenté de le nommer.
— Le général Damas, mon général?
— Oui. Lanusse a du talent et de la bravoure, mais Damas a également l'un et l'autre et, comme officier général, il a bien une autre tenue que Lanusse. Et puis il a des idées démagogiques en diable. Il est lié, ainsi que son frère, avec un homme tellement immoral qu'il compromet même les gens qu'il voit comme connaissance. Juge quel effet produit M. Tallien venant appuyer quelqu'un comme ami. Je n'aime pas Tallien. Je n'aime pas cet homme, il est méchant et corrupteur. . . Les deux Lanusse sont joueurs, et c'est lui qui les a formés. Mais Damas \ c'est un Aristide, cet homme-là.
' C'était vrai; le général Damas était un de ces hommes rares et vertueux que la nature ne produit pas souvent. Il est mort il y a seulement deux ou trois ans, rue des Saints-Pères, faubourg SaintrGermain, au milieu de sa nombreuse famille. Ses obsèques furent celles d'un homme presque indigent, empruntant leur solennité d'une foule de généraux, ses anciens frères d'armes, qui vinrent lui rendre les derniers devoirs. Ce fut le général Edouard Colbert, qui avait été son aide de camp en Egypte, qui prononça son oraison funèbre, dans laquelle il professa hautement son attachement à son ancien général.