AMBASSADE EN ESPAGNE LIBERTÉ- — ÉGALITÉ
A Madrid, le 4 thermidor an IX de la république française une et indivisible.
L'ambassadeur de la république française en Espagne, au général Menou, commandant en chef l'armée d'Orient.
« Le premier consul désirant, mon cher général, vous faire parvenir des dépèches importantes, j'en avais chargé le citoyen Clément, l'un des officiers supérieurs de la garde des consuls, que j'ai expédié de Barcel(^ne le 14 ventôse dernier. J'avais profité de son départ pour vous adresser la lettre dont copie est ci-jointe. Mais le bâtiment qui le transportait près de vous ayant été pris par les Anglais, à la vue d'Alexandrie, je n'ai pu vous faire connaître par cette voie le vif intérêt que je prends à vos succès et le zèle que nous mettons ici à les secondera Pour réparer
• Lucien ne changea jamais les formules de ses lettres pendant qu'il fut au ministère et à son ambassade, quoique déjà beaucoup de ministres l'eussent modifiée.
2 II est entendu que, dans les louanges que Lucien donne au général Menou, il parle de son administration intérieure de l'Egypte ; car ses opérations militaires n'étaient pas heureuses, et les succès qui furent obtenus alors l'ont été par Belliard et Revnier.
l'issue malheureuse du voyage du citoyen Clément, je vous envoie le citoyen Geouffre, l'un des secrétaires particuliers de mon ambassade; il vous dira avec quelle sollicitude le gouvernement veille à tout ce qui peut améliorer la position de notre brave armée. Depuis quatre mois, je vous ai expédié des seuls ports d'Espagne quinze bâtiments chargés de comestibles et de munitions de guerre. Les ports de France et d'Italie ont été également occupés à multiplier vos ressources. Une escadre composée de cinq vaisseaux et commandée par le contre-amiral Gantheaume doit vous avoir fourni en ce moment de nouveaux moyens de défense. Des armements considérables sont déjà préparés pour voler à votre secours. Vos besoins sont la première pensée du consul et aucun instant n'est perdu lorsqu'il s'agit de répondre à vos généreux efforts pour la conservation de la plus intéressante de nos colonies.
a La situation pacifique de l'Europe doit vous rendre certain, mon cher général, que ces mesures auront enfin le succès que nous devons en attendre, quels que soient les obstacles que l'Angleterre nous oppose. Nous lui avons enlevé tous ses alliés sur le continent. La paix de Lunéville, dont je vous transmets les articles, en sauvant aux Autrichiens la honte de voir flotter nos étendards sur les murs de Vienne, nous a acquis de puissants amis en Allemagne et ne laisse plus à la France que ses ennemis maritimes à détruire. Le Saint-Siège et le royaume de Naples ont de même réuni leurs intérêts aux nôtres. Presque tous les ports de l'Italie sont fermés aux vaisseaux britanniques et le consul, voulant assurer dans cette contrée la juste suprématie de la France, vient de
donner pour roi à l'Étrurie l'infant don Luis, gendre du roi d'Espagne, le plus fidèle ami de la république ^ Une armée française, campée sous les murs de Ciudad-Rodrigo, menace aujourd'hui les provinces septentrionales de la Lusitanie, Mais les premiers succès des armes espagnoles contre cette puissance ont bientôt amené des ouvertures pacifiques. Tout me fait présumer qu'un accommodement très prompt va aussi rattacher le Portugal à la France.
« Tel est l'aspect des affaires politiques de l'Europe, tel est le brillant état de notre patrie, mon cher général. La France, l'Espagne et la Batavie ont créé de nouvelles flottes et vont de concert demander à l'Angleterre compte de tous les maux que depuis douze ans elle déverse sur l'humanité. Malgré son adresse à intercepter votre correspondance avec nous, lEurope a retenti du bruit de vos triomphes, la mort d'Abercrombie nous a éclairés sur sa défaite. Nous connaissons votre sagesse et la valeur des braves que vous commandez. Nous savons que vous êtes environné de leur confiance et, malgré les besoins les plus pressants, malgré les dangers qui les menaçaient, nous n'avons pas désespéré de leur constance. Ils sont Français et ce sont des Anglais qu ils combattent. Avec de tels ennemis, les compagnons de Menou ne peuvent transiger que par la victoire.
« Le citoyen Geouffre vous donnera les détails par^ ticuliers que vous pouvez désirer sur les changements et la marche de notre administration intérieure, sur les rapports politiques des puissances du nord
* Celte phrase est ainsi soulignée deux fois dans la lettre originale.
avec nous, sur les résultats que nous devons nous promettre de la coalition de ces puissances contre l'Angleterre. Le besoin de se signaler par quelque acte d'éclat est le premier motif qui appelle le citoyen Geouffre auprès de vous. Vous prendrez bientôt une bonne opinion de son intelligence et je vous réponds de son dévouement. Il servait en France en qualité d'adjudant général, vous pourrez l'employer dans ce grade. Procurez lui les moyens, les occasions possibles de se distinguer. Tous les postes occupés par des Français sont, je le sais, des postes d'honneur. Mais les plus périlleux sont ceux où vous devez le placer de préférence. C'est ainsi qu'il obtiendra de vous un gage de bonté, que je vous demande pour lui.
a Je l'ai encore chargé de donner une action mieux combinée et plus active aux relations commerciales entre l'Egypte et la France; il vous soumettra les instructions que je lui ai données à cet égard, afin que vous lui accordiez votre approbation. Sans elle, il ne doit rien entreprendre. Si vous avez quelque heureuse nouvelle à faire parvenir au consul, je serai charmé que vous l'en rendiez porteur. Vous pouvez compter sur son zèle, sa discrétion et son envie de vous complaire.
« Agréez, mon cher général, les expressions de tous mes sentiments et de la considération la plus affectueuse dont je suis pénétré pour vous.
« Lucien Bonaparte. »
Cette lettre, qui était, comme on peut le voir, une assez bonne recommandation pour être écouté du général Menou dans tout ce que M. de Geouffre avait
h lui communiquer au nom de l'ambassadeur, fut cachée dans la doublure d'une veste. Les autres dépêches furent également à l'abri des recherches autant que possible, mais le plus important devait être communiqué verbalement au général en chef. Tout étant prêt, l'ambassadeur de France obtint du roi d'Espagne l'ordre de mettre des canons au vaisseau américain, capitaine Lewis, sur lequel mon beau-frère devait s'embarquer déguisé en matelot. Il part. Jusqu'à Malte la traversée est heureuse ; mais arrivé dans l'un des ports de l'île, il apprend que l'armée de Menou a capitulé. Il n'était pas sur de son patron, il ne savait pas l'anglais. Les Américains sont bien les ennemis de la Grande-Bretagne, mais, dans la position de mon beau-frère, il ne fallait rien donner au hasard. Il avait dès le commencement agi en conséquence. Parmi les matelots de l'équipage, il y en avait deux qui lui étaient tout dévoués. Il avait encore quelque argent. Il était jeune, brave, déterminé. Avec tout cela il est difficile de tomber. Un mot qu'il entendit le détermina. Il se sauva dans une chaloupe avec ses deux matelots, pendant la nuit. C'était l'été. Il faisait beau, la traversée fut courte et il aborda sur la côte de Sicile, dans un lieu désert, car tous les habitants avaient fui par crainte des Algériens, qui souvent descendaient sur la côte et enlevaient les femmes et les troupeaux. Mais M. de Geouffre venait de s'exposer sans y songer à un danger qui pouvait avoir des suites. Il existait en Sicile des lois sanitaires excessivement sévères cette année, non seulement par la crainte de la peste, mais on était au plus fort de la fièvre jaune, qui ravageait et moissonnait alors en Espagne les plus jeunes et les
plus forts de ses habitants, et l'on redoutait avec une grande et juste terreur tout ce qui pouvait communiquer le poison pestilentiel. Qu'aurait donc eu à craindre un homme convaincu d'avoir communiqué [ilusieurs fois avec des bâtiments du Levant depuis -on départ? Et ce départ aurait eu lieu pendant le plus fort de la contagion ! Mon beau-frère n'avait pas été du côté de Cadix, puisque tout au contraire, il venait de Barcelone. Mais le moyen de faire entendre raison à des gens qui redoutent la peste? M. de Geouffre le sentit et recommanda à ses matelots d'observer le plus grand secret sur les événements antérieurs à leur débarquement. Comme leur intérêt à eux-mêmes était qu'il n'arrivât rien à M. de Geouffre, ils observèrent ses ordres.
— Je n'ai plus assez d'argent pour vous payer, leur dit-il, il faut que je m'en procure à Naples. Il est donc important que j'y puisse arriver de snite sans être jeté dans une prison, ou bien dans h /azaret de Palerme, ce qui est la même chose.
La nuit était obscure, bien que le beau ciel de la Sicile déroule un rideau moins sombre que le nôtre. Mon beau-frère et ses deux compagnons, après avoir amarré la chaloupe dans un lieu qui paraissait un port, cherchèrent un abri pour le reste de la nuit. Enfin ils trouvèrent une tour immédiatement au bord de la mer. L'un des matelots, qui connaissait le pays parce que déjà il y était venu, reconnut que cette tour était la demeure habituelle du gardien de la côte. Mais la crainte des Algériens et en général de tous les Barbaresques avait produit sur cette homme le même effet que sur les autres habitants, son asile était abandonné. Tout y était sombre et désert et les
portes, solidement fermées, empêchaient même d"y pénétrer pour obtenir un abri momentané. Enfin ils trouvèrent une vieille chapelle abandonnée dont l'autel renversé et l'image de la Vierge ôtée de sa niche témoignaient que les corsaires s'étaient vengés sur ce saint lieu de l'absence des habitants de la côte, M. de Geouffre n'en remercia pas moins sincèrement la Madone de l'asile que lui donnait sa chapelle, bien qu'elle en fût éloignée. Il s'arrangea comme il put afin de prendre un peu de repos, remettant au matin à prendre un parti sur ce qu'il avait à faire.
A peine le jour commençait-il à poindre que l'un des matelots, qui faisait la garde tandis que son patron et son camarade dormaient, aperçut un homme qui rôdait dans les environs de la chapelle ; il fut à lui et l'arrêta. Mon beau-frère, que son inquiétude empêchait de dormir des deux yeux, accourut au bruit de la lutte et trouva que cet homme était un prêtre dont le neveu avait commis un crime peu blâmé dans le pays, mais dont cependant il devait lui obtenir le pardon. C'était un assassinat. Cet homme voulait aller à Palerme afin de parler au gouverneur. Mon beau-frère comprit tout le parti qu'il pouvait tirer d'un abbaie qui faisait, ainsi que beaucoup de ses confrères, usage de ses pieds, de ses mains et de tout son individu pour être utile aux étrangers. Il ne lui dit de son affaire que ce qu'il voulait qu'il en sût. Il avait tout ce qu'il fallait pour écrire et il fit sur le champ la seule chose convenable. Il écrivit une lettre au gouverneur et une lettre au consul d'Espagne remplissant à Palerme les fonctions de consul de France; il lui dit qu'il faisait partie de l'ambassade d'Espagne, quitte à revenir par une explication sur le mensonge
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du moment. Le prêtre lui écrivit la lettre du gouverneur et se chargea de porter les deux missives. Il revint avec deux bonnes réponses et trouva mon beaufrère, qui n'avait pas quitté son saint asile, entouré de ses deux fidèles matelots ayant ainsi que lui, quatre coups à tirer, un bon sabre et un bon poignet pour le faire jouer. Tout cela était nécessaire dans sa position, car il avait à craindre non seulement ces mêmes Barbaresques, la terreur du pays, mais les gens du pays eux-mêmes, qui ne méritent pas le plus léger degré de confiance. Les bandits de la Sicile n'étaient alors que trop fameux et leurs assassinats, l'incendie des châteaux et des fermes étaient bien aussi redoutés des honnêtes habitants que les corsaires d'Alger ou de Tunis.
Mon beau-frère, étant autorisé par le gouverneur lui-même à aller à Palerme, se hâta de quitter la retraite qu'il avait habitée, je crois, pendant deux jours au moins et il se mit en route avec ses deux matelots et le prêtre, qui lui fut très utile en lui servant d'interprète et en payant sur toute la route. Ne connaissant ni le langage ni la valeur exacte des monnaies, il aurait été trompé à chaque pas. La Sicile n'est pas aujourd'hui même un pays des plus connus et l'on pense qu'il y a trente ans, elle était encore bien plus un lieu presque séparé de notre Europe.
Arrivé à Palerme, mon beau-frère fut parfaitement accueilli du consul espagnol, qui, dans la croyance qu'il faisait en effet partie de la légation espagnole, lui procura tous les moyens de passer à Naples, où il était bien certain de trouver tout ce qui pouvait lui être utile et agréable chez l'ambassadeur de France Alquier, que Lucien Bonaparte avait remplacé à Ma-
drid. Les deux matelots furent grandement récompensés et M. de Geouffe s'embarqua sur une petite felouque et vint descendre au pied du môle.
Alquier Taccueillit à merveille. Ce n'était pas avec lui que le secret de sa mission d'Egypte avait besoin d'être gardé. Aussi lui parla-t-il de son amer regret de n'être pas arrivé en temps utile auprès de Menou. Alquier pensait aussi que nous faisions une perte d'autant plus grande qu'elle doublait les moyens de force des Anglais dans toutes les mers environnant l'Egypte.
Mon beau-frère rencontra un jour, en allant chez l'ambassadeur, une fort jolie femme qui le salua avec un air de connaissance. Sa tournure n'était pas celle d'une Italienne. Un joli visage est de tous les pays, la tournure appartient à un lieu spécial. Ainsi la démarche andalûuse ne sera celle d'aucun pays de la terre. La bonne grâce dans les manières, dans la façon de porter les vêtements, dans tout l'ensemble, n'appartient qu'à une Française des grandes villes. L'abandon élégant et voluptueux des femmes russes, cette nonchalance ravissante qu'elles ont jusque dans leur regard, tout en rappelant ce que doit être une bayadère ou bien une préférée du sérail, est cependant le partage des Russes et des Polonaises ; do même aussi que la démarche dragonne et empesée des Anglaises n'appartient qu'à elles seules, et bien heureusement.
Mon beau-frère, très flatté d'être connu d'une jolie personne en pays lointain, lui fit à son tour une de ses plus belles révérences et s'enquit à l'instant de son nom. C'était en effet une personne qu'il avait beaucoup connue à Paris, M""' Lagrena, femme de
M. Désirabode, bien renommé pour ses talents chimiques. Il lui demanda en quoi il pourrait la servir et lui fut utile assez efficacement. Cet épisode donne, ce me semble, une couleur de plus aux teintes assez romanesquement originales de son voyage.
L'ambassadeur de France le présenta à la cour de Naples. Il n'y avait pas longtemps que le roi pouvait supporter la vue ou le nom d'un Français. Peut être, avec plus de raison, aurions-nous dû reculer devant ces hommes dont les bras étaient encore teints du sang de nos compatriotes ; peut-être aurions-nous dû demander vengeance au lieu de conclure alliance et traités. Mais nous sommes toujours d'une bonté de caractère et d'une facilité qui nous fait souvent aussi jouer un rôle qui pourrait être plus sévère et n'en serait que plus digne. Le corps d'Acton pendu au haut d'une vergue n'était pas assez pour nous; il fallait demander compte du sang de l'enfance, de la vieillesse. Il fallait qu'on n'eût pas égorgé en vain des femmes, brûlé des maisons, confisqué des fortunes : et tout cela par des bandits fanatisés, au nom d'une religion de paix et d'amour, par des démons à figure humaine ayant le nom de prêtres et portant le crucifix d'une main tandis qu'ils donnaient l'exemple en poignardant de l'autre... Qui pourra nombrer les horreurs commises pendant les guerres de Naples ! !
Mais tout parut bientôt oublié. On faisait alors les préparatifs des doubles noces de l'infant don Ferdinand, prince des Asturies, avec une princesse napolitaine \ et de celles de l'infante dona Mariana, avec le
1 Sœur de la reine des Français. Ces noces n'eurent lieu que plus tard. Un événement assez singulier et que je connais par-
prince royal de Naples. La cour était brillante. On s'amusait. Le roi, revenu dans son palais, en vue de cette belle baie, de cet admirable horizon, semblait revenir à des sentiments plus humains. Il est vrai de dire aussi que tout ce qui l'entourait était plus déterminé que ce misérable Acton à rendre à la nation napolitaine le nom de nation européenne que cet homme lui avait enlevé. Une autre personne fut plus coupable que lui du sang versé, non seulement à Naples, en Calabre, sur toute l'Adriatique, mais dans de plus froides contrées. Rastadt parle toujours. La voix du sang s'élève sur toutes les autres. Jamais on ne peut la faire taire.
Avant de quitter Naples, mon beau-frère fut invité à un bal de cour ; il y fut comme il allait à Paris chez le premier consul, comme il avait été à Aranjuez chez le roi d'Espagne, en uniforme de l'ambassade et avec ses cheveux noirs et sans poudre. Mais les idées gothiques étaient encore plus encroûtées à Naples qu'à Madrid. Des cheveux noirs sans être empâtés de pommade et de poudre parurent un signe révolutionnaire. Gomme si Jourdan Coupe-têtes ne portait pas une queue aussi grosse que celle d'un cheval, et comme si M. de Robespierre n'était pas aussi bien poudré que feu M. de Kaunitz!
Après quelque temps de séjour dans la belle et harmonieuse Parthénope encore en deuil du divin Ciraarosa, mon beau-frère revint en Espagne, n'ayant
faitement, influa beaucoup ou plutôt entièrement sur le retard de ces deux mariages. M. d'Izquierdo y était pour plus de moitié. J'ai eu l'honneur do connaître particulièrement la princesse des Asturies et d'en être distinguée. Son souvenir m'est précieux. Jo ferai connallre plus lard tout ce qui a rapport à elle.
retiré d'une expédition, dans laquelle étaient engagées sa vie et sa liberté, que le plaisir d'avoir connu Naples et sa belle baie, ainsi que celui d'avoir retrouvé M""® Lagrena-Désirabode.
Les souvenirs s'enchaînent, s'appellent, se répondent. Parthénope a replacé dans mon esprit une histoire arrivée dans cette même Italie, là, tout près de Naples. Cette histoire est relative à Madame Adélaïde et à Madame Victoire, et eut lieu à peu près à cette époque.
Mesdames de France habitaient le château de Caserte, maison de plaisance royale delà cour de Naples. Malgré leur infortune, elles avaient encore une suite fort nombreuse autour d'elles. Parfaitement bonnes, elles cherchaient à distraire les personnes de leur service de l'austérité de la vie retirée que l'on menait à Caserte. Elles donnaient de petits bals dans l'intérieur de leurs appartements, mais où l'on n'admettait jamais que les personnes de la suite et du service d'honneur. Il y avait alors peu de femmes autour d'elles. M"' de Narbonne, M'"" de Chastellux, M"'^ la duchesse de Narbonne, qui n'était plus guère de mise dans une contredanse, mais qui s'entendait admirablement à la nommer, et puis une ou deux autres Dersonnes dont j'ai oublié le nom. Voilà à peu près ce :|ui composait la cour de Mesdames, dont M^'* Louise le Narbonne, aujourd'hui M°^ de Bramcamp, était le )lus bel ornement, comme elle l'eût été à Versailles, ^es autres danseuses étaient prises parmi les femmes lu monde ordinaire. Les danseurs étaient le jeune omte de Chastellux, M. Goubaud, jeune peintre roaain; un autre jeune homme nommé Bosquet, chiurgien-dentiste de Mesdames et quelques autres m. li
hommes de la suite des princesses. On riait, on dansait et, sous ce beau ciel lumineux de Naples, dominant les beaux ombrages qui entouraient Caserte, les exilés croyaient quelquefois dominer aussi le malheur et le laisser bien loin d'eux : comme s'il lâchait sa proie lorsqu'il l'a saisie !
L'orchestre du petit bal était composé d'un seul violon et dirigé par M. Chazote, gouverneur du jeune comte de Chastellux, Il paraît qu'il n'était pas habile et que Collinet ne l'aurait pas pris pour second. Il estropiait inhumainement les airs les plus connus, tels que Monaco, les Deux Coqs, et autres nouveautés. Un jour la dissonance se fit tellement sentir à l'oreille fort exercée de Madame Adélaïde que, s'élançant de sa place, elle fut prendre le violon des mains de M. Chazote et Son Altesse royale se mit à jouer la contredanse tout entière avec une précision, une mesure et même un goût dont les danseurs furent reconnaissants et tout émerveillés, car la plupart d'entre eux ignoraient tout à fait que Madame Adélaïde jouât du violon. Et, à vrai dire, c'est un talent de princesse et de femme, que peu de princesses et de femmes se mettent dans l'esprit d'apprendre. Il paraît que Madame Adélaïde s'amusait autant à faire aller son archet que les danseurs à le suivre : cor, aussitôt qu'elle eut fini la contredanse qu'elle avait enlevée au pauvre M. Chazote, à qui elle disait : « Allez danser! allez danser! » elle se mit à accorder l'instrument ainsi que font les ménétriers dans les entre-deux de contredanses et puis dit : « A vos places ! »
Dans ce moment la duchesse de Narbonne, qui trouvait probablement que la princesse n'était pas à la sienne, se leva, et, traversant majestueusement la
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chambre, elle fut parler à Madame Adélaïde avec assez de fermeté pour que l'excellente princesse, qui lui était parfaitement soumise dans le cercle de l'étiquette, quittât l'amusement qu'elle prenait tout en le donnant aux autres et s'en fût à son fauteuil comme une petite fille qu'on aurait miee en pénitence.
L'un des acteurs de cette scène, en me la racontant, me disait que rien n'était à la fois plus pittoresque et plus gracieux que Madame Adélaïde dans son gothique habit, bien raide, bien bardé de baleines, jouant d'un instrument dont l'usage est tellement inusité pour une femme que c'est merveille de l'en voir occupée. Puis, un peu plus loin. Madame Victoire, qui dans les salons de Versailles ne savait ce que c'était que de rire et dont le malheur n'avait pas fait l'apprentissage. Maintenant froide, sérieuse et même mélancolique avec sévérité, elle parait blâmer sa sœur, tandis que la jeune Louise de Narbonne, les deux comtesses de Chastellux, toutes trois jeunes, jolies et mises avec la simplicité de leur âge, formaient un contraste frappant avec la gothique attitude de toute la vieille cour. M. Goubaud, ce jeune peintre romain qui faisait alors partie de la maison de Mesdames de France, fit un croquis charmant de cette petite scène.
Ce jeune Goubaud, qui joignait à son talent de l'esprit, de la finesse, de l'intention d'agir, — ce qui à vingt ans fait aller loin — ce jeune Goubaud était fort distingué de Mesdames de France. M""* de Narbonne elle-même, qui ne prodiguait pas sa faveur, la lui avait accordée et le bon jeune homme se trouvait tout heureux de la bienveillance des princesses. Et comme elles l'avaient employé à des travaux assez
longs, il obtint la permission de demeurer au palais de Caserte et fit ainsi partie de la maison de Mesdames de France.
La jeunesse aime à paraître bien. Elle est coquette dans les hommes comme dans les femmes. M. Goubaud avait dix-huit ou vingt ans, il était joli garçon. Il voulait être élégant. La chose allait d'elle-même.
Un jour, il sort et va dans une de ces foires ou fêtes de village dont l'aspect est toujours précieux pour une imagination créatrice, toujours prête à saisir le premier sujet que la nature place devant elle. Cela se voit partout, mais en Italie bien plus encore que dans aucun autre pays. Là tout est grâce, tout est perfection de contours, de lignes dans les traits; et puis ce costume des paysannes napolitaines, celui des hommes, tout est charmant, tout est gracieux, tout est tableau pour un peintre, et quel tableau ! La mer et le Vésuve pour cadre! Pinelli, ce peintre romain, auquel nous devons aujourd'hui la collection complète de tous les costumes de l'Italie méridionale, où croyez-vous qu'il a été prendre ses modèles et les ravissants visages qu'ils habillent? Dans les campagnes. C'est dans ces fêtes de village qu'il va dessiner ses personnages. Il choisit parmi les jeunes filles celle dont la jupe est du plus beau satin, le fichu bordé de la plus belle dentelle et dont le collier est fait des perles les plus grosses ou du corail le plus vif, tandis que ses cheveux de jais sont retenus par une multitude de flèches, de poinçons, d'aiguilles en or. Les mains de ces femmes-là sont brunes, leur peau est hâlée. Mais vous retrouvez dans ces beaux visages, calmes et doux en même temps qu'ils sont animés du feu de vie, toute l'admirable expression
que Raphaël a su mettre dans les yeux de ses Vierges, bien qu'ils soient baissés. Eh bien, c'est dans ces ateliers-là que Goubaud allait étudier, et son talent, venu maintenant à sa maturité, porte les fruits que devait amener une telle culture. Mais ce qui aurait dû être spécialement l'objet de son attention, à côté de ces observations scientifiques, fut neutralisé par la vue peut-être de quelque bel œil bien noir, bien velouté, qui lui fit prendre route à gauche.
Il y a toujours une espèce de foire dans ces fêtes. On y vend une foule de choses, car en Italie on achète jusqu'à son chapeau au marché. On y achète tout. Goubaud, en regardant les jolies filles, laissant les plus accortes, courant après les plus farouches, comme partout il est coutume, donna du nez dans un immense mouchoir de soie ayant une large bordure de couleurs très vives et tranchantes. La fête, les paysannes, tout cela disparut devant l'idée que le soir même ou le lendemain il serait le plus élégant de la maison de Mesdames avec cette cravate si grande et si bariolée. Il l'achète, et retourne à Caserte aussi joyeux de son marché que s'il eût acheté la tiare du pape... qui n'était pas alors à Rome — soit dit en passant.
Le lendemain était un dimanche. La messe se disait au château par un aumônier des princesses; et tout ce qui faisait partie de leur maison y assistait. On se tenait sur leur passage dans la tenue respectueuse de rigueur. Les princesses balançaient la tête, disaient un mot aux femmes, souriaient aux hommes et, malgré leur parfaite bonté, l'ennuyeux protocole d'étiquette de l'ŒEil-de-bœuf avait sauté par-dessus les Alpes pour porter dans Caserte son mortel poison.
Goubaud, paré comme un marié, fier comme un paon, s'était placé en face d'une fenêtre ouverte pour paraître dans la plénitude de sa beauté. Je ne l'ai pas vu, mais je suis sûre qu'il souriait en dedans alors, comme tous ceux qui sont intimement convaincus que ce qu'ils tentent doit réussir. L'huissier de la chambre ouvre les deux battants et dit :
— Madame Adélaïde! Madame Victoire!
J'ai déjà dit que Goubaud s'était placé de manière qu'il était impossible de l'éviter. Madame Victoire, dont la figure habituellement très calme se donnait rarement la fatigue d'une expression vive, eut l'air, en apercevant le jeune Romain, de n'être plus à ellemême. Elle s'arrêta un instant, parut vouloir parler: puis, ne voulant pas apparemment compromettre sa dignité, elle rentra dans son calme habituel et passa sans avoir répondu au salut confiant et souriant du bon jeune homme, qui pensa qu'elle avait mal dormi et attendit Madame Adélaïde, qui était en effet beaucoup plus aimée que sa sœur par tout ce qui composait la petite cour. Mais elle passa non seulement, comme Madame Victoire, sans parler au jeune peintre, mais en lui lançant un regard d'indignation qui lui fit mal. M""* la duchesse de Narbonne, qui suivait les princesses, attacha sur Goubaud son regard perçant e^ semblait lui dire :
— Comment avez-vous tant d'audace !
— Ah ! ça, dit-il en lui-même, en suivant le reste de la cour à la chapelle, que m'est-il donc arrivé? Il est clair que je suis dans la disgrâce de mes protectrices. Mon Dieu ! qu'ai-je donc fait?
Il lui vient tout à coup en pensée que peut-être il était demeuré trop tard la veille à la fête. Ce doute
était absurde. Mais enfin il valait encore mieux que de n'appuyer sur rien une disgrâce qu'il voyait avec peine le frapper.
— Ce qui me console, dit le pauvre jeune homme, c'est que je ne l'ai pas méritée.
La sortie de la messe se fît d'une manière tout aussi solennelle. Seulement il y eut de plus qu'en y entrant, que chacun se modela sur les princesses et que Goubaud arrivant de Cadix avec la fièvre jaune n'aurait pas été plus évité de chacun.
Le jeune artiste avait le cœur bon et l'âme reconnaissante. Il fut affligé profondément. Au lieu d'aller faire sa cour comme de coutume, il se retira dans son atelier pour se livrer à de tristes réflexions. A peine y était-il qu'on frappa à sa porte. C'était un message de M"° la duchesse de Narbonne, qui, étant dame d'honneur de Mesdames, avait la haute inspection sur toute la maison des princesses. Goubaud se hâta d'ouvrir sa lettre. C'était l'ordre très concis et très précis de quitter Caserte dans la même journée.
Pour le coup la patience lui échappa et la colère fit place à l'affliction.
— C'est aussi par trop fort, s'écria-t-il en froissant la lettre dans ses mains et la jetant loin de lui ! Me chasser, me renvoyer !
Dans ce moment, ses yeux se portèrent sur la magnifique vue qui déroulait devant lui tous ses tableaux magiques de beauté. De la hauteur où il se trouvait, il plongeait sur des solitudes enchantées, des paradis comme celui de notre premier père; et tout cela entourait une demeure dans laquelle, accueilli comme un ami, un enfant chéri, il avait passé les jours les
plus heureux de sa vie. Et pourtant à vingt ans i! en est de bien heureux ! ! !
— Mais je serais un insensé, dit-il enfin, se parlant à lui-même — car l'envoyé de M™* de Narbonne s'était hâté de sortir après avoir remis la lettre — je serais un maître fou si je ne cherchais pas à savoir au moins quelle est la cause de ma disgrâce.
Et sur-le-champ il fit demander à la duchesse de Narbonne de lui accorder une audience avant son départ. Elle fut donnée à l'instant même. Il se hâta de courir chez elle, arriva tout essoufflé. Mais, sans lui laisser le temps de parler, de dire même un seul mot :
— Eh! quoi, monsieur? lui cria-t-elle en fureur, aussitôt qu'elle le vit, eh! quoi? Vous avez la hardiesse ou plutôt l'impudence de vous présenter devant moi avec votre odieuse cravate ?
Goubaud était confondu.
— Ma cravate, madame la duchesse !
— Oui, monsieur, votre cravate. N'est-ce donc pas assez du malheur de l'exil? Faut-il que, dans cet exil, Adélaïde et Victoire de France, les filles de Louis XV, soient poursuivies, insultées, jusque dans l'asile qu'elles tiennent de la charité d'un parent, par la vue d'un drapeau tricolore ?
— Ah ! mon Dieu ! s'écria Goubaud.
Et les immenses bouts de sa cravate frappant ses yeux, il la dénoue ou plutôt il l'arrache de son cou et reste confondu, consterné comme si en effet il eût été criminel. La cravate était tricolore, aussi parfaitement que le drapeau qui est aujourd'hui sur le château des Tuileries. Le pauvre jeune homme tenait dans ses mains ce témoin accusateur, croyant qu'il y
avait été placé par un démon malfaisant qui lui avait fasciné les yeux.
— Eh bien, monsieur, lui dit enfin la duchesse de Narbonne d'un ton plus radouci, qu'avez vous à répondre à celui qui vous dira que vous avez fait une indigne action en insultant au malheur de vos protectrices ?
— Eh ! madame, je ne répondrai rien, parce que personne ne sera assez insensé pour penser que j'aie voulu le faire. Comment aller s'imaginer que, comblé des bontés de Leurs Altesses royales, je vais, moi chétif, les insulter grossièrement, dans leur propre palais et dans un lieu où il n'existe personne pour me faire rendre justice, si l'on voulait me punir de la manière la plus arbitraire? Si madame la duchesse veut me juger d'après le mobile qui conduit tous les hommes, c'est-à-dire mon intérêt, elle verra que jamais je n'ai pu même avoir la pensée qu'un autre pût le tenter.
— Mais comment se fait-il que vous n'ayez pas été d'abord frappé à la vue de ces malheureuses couleurs? Quant à moi, elles m'ont rendue si pâle, par l'effet qu'elles ont produit sur moi, que ma petitefille a cru que je me trouvais mal !
Goubaud expliqua fort bien en effet à la duchesse de Narbonne comment l'étendard tricolore, ou la réunion des trois couleurs, ne pouvait produire sur lui la même impression que sur des Français. Il n'avait jamais quitté l'Italie, il n'était pas à Naples lors de la première entrée des Français. Enfin ce signe n'était symbolique pour lui que par la pensée du malheur des princesses, bonnes et parfaites, pour lesquelles il donnerait sa vie. Il acheva son explication en disant
à M""* la duchesse de Narbonne que, indépendamment de l'attrait qu'il avait éprouvé pour cette cravate, il avait pensé qu'elle serait plus économique parce qu'elle était en soie.
— Allons, allons, je vous crois, lui dit la bonne dame. levais tâcher de plaider votre cause auprès des princesses. Mais elles sont irritées. Que voulez-vous, mon cher enfant? Le malheur est susceptible et facile à blesser. Mais enfin je vais savoir si votre grâce peut vous être accordée. Croyez bien que je n'y nuirai pas.
La duchesse de Narbonne raconta la chose telle qu'elle était à Mesdames. Elles avaient été vivement affectées, ainsi que l'avait dit M™" de Narbonne, à la pensée, en effet très pénible, qu'un enfant protégé par elles était la cause de leur tristesse au milieu de tant d'autres afflictions. Mais en écoutant la justification très claire présentée par M"° de Narbonne, toutes deux prononcèrent l'acte d'amnistie. Lorsque M""" de Narbonne vint retrouver le jeune peintre dans son appartement, où il était resté à l'attendre, elle le trouva presque fou d'impatience et de crainte, à la fois, d'apprendre son sort. M"° la duchesse lui annonça qu'il était gracié.
— Et voici, dit-elle en lui présentant un paquet, ce que Leui*s Altesses royales m'ont chargé de vous remettre.
C'était une douzaine de superbes cravates blanches
— Et de plus, ajouta la duchesse de Narbonne, pour vous prouver qu'elles n'ont plus même le souvenir de votre offense involontaire, les princesses m'ont chargée de vous commander de suite une As-
somption de la Vierge, qu'elles désirent placer sur l'autel de la chapelle.
Goubaud, enchanté de retrouver les bonnes grâces de ses protectrices, se mit à l'ouvrage le jour même. Quelques jours après, Madame Victoire et Madame Adélaïde, accompagnées des évéques de Bergame et de Carcassonne, montèrent à l'atelier du jeune Romain pour lui faire une visite, et « cimenter ainsi le pardon »,dit Madame Adélaïde.
Je racontais cette petite histoire, il y a peu de jours, devant une personne qui me pria de répéter le nom du jeune peintre qui, sans le savoir, s'était fait ainsi la pique d'un drapeau tricolore. Je le lui dis.
— Goubaud, dit-elle encore, Goubaud ! Mais le des sinateur du cabinet de l'empereur Napoléon s'appelait Goubaud et il était Romain.
— Aussi est-ce lui, madame.
— Mais, en 1813, ce même Goubaud fut nommé dessinateur de la chambre du roi de Rome et des enfants de France?
— Oui, madame, le Goubaud de Caserte, celui du cabinet de l'empereur, celui de la chambre du roi de Rome, ces trois-là ne font qu'un.
Et c'est encore le même Goubaud qui aujourd'hui vient de faire un beau tableau ! le portrait de l'empereur, le portrait de Napoléon captif, traînant la chaîne sur un des rocs brûlés de son tombeau. Si vous voulez voir un ouvrage dont le cœur ait conduit le pinceau, allez voir ce portrait. Allez voir le héros seul, ne craignant pas d'être observé et pleurant sur la patrie absente, sur son fils qu'il ne reverra plus, sur tous ses amis éloignés de lui, sur tant de malheurs assumés sur une même tête, que la haine elle-même, ayant à se ven-
ger, eût été impuissante, inhabile à si bien faire ! Allez le voir sur ce rocher battu des vents, les bras croisés sur cette poitrine où bat encore, à coups redoublés, un cœur qui appelle la France. Au-dessus de lui est une aire abandonnée, l'aigle en a élé chassée. A terre, quelques vipères se partagent les membres sanglants des aiglons.
Ce tableau, comme tous ceux qui sont faits sous l'inspiration d'une pensée grande ec forte, doit communiquer une vive impression. Il était, au reste, à la dernière Exposition. Mes yeux ne sont pas les seuls qui aient pu le juger.