‹ Mémoires de Madame la duchesse d'AbrantèsChapitre 3 sur 58 · III · texte numérisé non relu

III

— Oui, je pars, dit Lucien en croisant les bras sur sa poitrine et regardant le feu avec cette distraction sombre qui indique une peine vive et profonde. Je pars. Mes avis déplaisent, et puis il y a maintenant une barrière qui jamais ne sera abattue entre Bonaparte et moi, parce qu'il est au-dessous de mon caractèi*e de me justifier et de reconnaître par là la légalité d'un tribunal que je récuse au contiaire. Mon frère croit plutôt les insinuations perfides d'une femme qu'il doit assez connaître pour ne pas lui sacrifier sa iamille. Il soupçonne la fidélité fraternelle, lorsque c'est le dévouement de ce même frère qui lui a ouvert le chemin du trône.

— Du trône ! s'écria ma mère.

Lucien ne répondit que par un sourire tout à la fois triste et pénétj'é, tandis qu'il avait pris les pincettes et tourmentait un pauvre tison qui ne mettait le feu que dans la cheminée.

— Rappelez-vous bien toujours, madame Permon, reprit-il après un long silence, que je n'avais certainement pas cette pensée-là en vue, le 18 et le 19 brumaire.

alors au ministère des affaires étrangères. Il est à présumer que les instructions de lord Malmesbury n'étaient pas fort étendues, car à cliaque parole hasardée par M. de Talleyrand, qui cependant n'en perd pas beaucoup inutilement, lord Malmesbury répondait toujours : « Permettez que j'en écrive à ma cour ». Et, comme nous ne laissons guère passer ce qui a l'apparence d'un ridicule, on avait fait une caricature dans laquelle M. deTalleyrand s'avançait vers l'ambassadeur anglais et lui demandait comment il se portait, et lord ftlalmesbury lui renvoyait selon le costume caricaturien une longue banderoUe sur laquelle était écrit : penneltez-moi d'en écrire à ma cour. En me rajipelant la personne do lord Malmesbury, je trouve qu'il avait bien la figure de sa ré])onse.

On pense bien que, lorsque le premier consul me parla plus tard de Lucien, je me donnai bien de garde de lui rapporter cette partie de la conversation, non qu'elle ne soit parfaitement honorable pour Lucien, mais quel résultat aurait eu ma franchise? Aucun, et dès lors elle n'était plus que de l'indiscrétion.

— Allez-vous loin? lui demanda ma mère.

— Je ne puis vous le dire. Je dois même ne pas annoncer mon départ. Je demande à M"* Junot de ne pas parler de notre conversation devant son mari. Non pas, ajouta-t-il, que je vous engage au mystère; mais, comme nous sommes liés par une amitié fraternelle, je puis bien en demander une légère preuve.

Quelques jours après, en effet, Lucien partit de Paris avec mon beau-frère, M. Félix Desportes, Arnault et une personne dont j'ai oublié le nom. Une première voiture dans laquelle étaient Arnault, un peintre en miniature nommé Châtillon, et M. Félix Desportes prit la route d'Amiens, tandis que Lucien, ayant avec lui mon beau-frère, suivit dans sa berline la route de Bordeaux. Il avait avec lui ses deux petites filles, dont l'une était encore avec sa nourrice. Il entoura ces deux petits êtres de tous les soins qu'une femme attentive aurait pu leur prodiguer. Ma mère, apprenant qu'il allait emmener ses enfants, lui conseillait de les laisser à M"° Joseph, si bonne et si excellente femme. Mais au premier mot que ma mère lui en dit, Lucien sauta de sa chaise.

— Non, non, s'écria-t-il, je ne veux pas laisser mes enfants ici ! Ne me parlez pas de me séparer d'eux ! On peut m'accDser de légèreté, de facilité de mœurs; mais du moins ma mère, mes frères, mes enfants,

mes amis n'auront-ils jamais de reproches à faire à mon cœur.

Il était fort ému. Ma mère l'embrassa et lui dit : — Eh bien ! vous avez raison, emmenez ces pauvres petites. Elles n'ont plus de mère et il n'est maintenant qu'un bon père pour la remplacer.

On envoya un courrier après la voiture qui cheminait devers Amiens. Elle tourna bride et rejoignit Lucien à Bordeaux. Je ne sais pas pourquoi ce mystère. Peut-être voulait-on cacher à l'Autriche, avec laquelle on était en négociation, l'envoi d'un frère du premier consul comme ambassadeur en Espagne. Mais cela ne pouvait être secret que pendant sept à huit jours au plus. Au reste, sept à huit jours sont beaucoup dans des relations diplomatiques et ce que je puis dire là-dessus, c'est le fait tel qu'il est, et je réponds de son exactitude. Lucien arriva à Madrid, où il remplaça deux hommes que son habileté allait faire paraître bien médiocres dans les circonstances qui avaient précédé. C'étaient Berthier et Alquier. Je ne parlerai que plus tard des événements relatifs à cette ambassade.

Quelque temps avant le départ de Lucien, il arriva un fait dont on parla beaucoup, quoiqu'il n'en eût rien dit et qui donna beaucoup d'humeur à ses ennemis. On a voulu le dénaturer à cette époque, mais le voici dans toute sa vérité. L'âge des enfants est surtout exact, ce qui est important pour le bon ou le mauvais côté de la chose.

Nous avions pour ami, ou plutôt pour connaissance fort intime, M. Micault de Courbcton, dont le nom est devenu célèbre par un malheureux procès de ses

héritiers avec M. de Vérac\ Il nous dit un jour qu'il venait d'apprendre, par le hasard d'une presque conformité de nom, une aventure qui plaçait Lucien Bonaparte dans un bien plus beau jour qu'il ne s'y plaçait lui-même.

— M. Micault de la Vieuville a été mêlé là-dedans, nous dit-il en riant avec une expression de malice assez singulière, et cela a valu un nouvel appel à ma bourse.

Or, pour le dire en passant, il n'aimait pas qu'ils fussent trop fréquents, les appels à sa bourse, quoique cependant il fût bien loin d'être ce que beaucoup de gens le croient même encore aujourd'hui.

Un jeune garçon de onze ans, vêtu proprement, se tenait dans la rue des Petits-Champs, près de la place Vendôme; là il s'adressait aux personnes dont la physionomie lui paraissait plus humaine que les autres et leur demandait l'aumône. Il vint à passer un jeune homme vêtu d'une grande redingote bleue, ayant un pantalon de tricot en soie grise, un chapeau rond et des lunettes d'or. Ce monsieur regarda l'enfant par hasard. Son regard était bon et son sourire enhardit le pauvre petit malheureux; il avança sa main. Le monsieur fronça le sourcil. Cependant il mit la main à sa poche et lui donna une pièce de douze sous :

— Pourquoi mendiez-vous, mon enfant, lui dit le monsieur d'une voix sévère.

Le pauvre enfant se mit à pleurer, en indiquant de la main une femme et deux petites filles, dont l'une

' Histoire fort remarquable. J'en connais des particularités bien singulières.

avait dix ans et l'autre neuf. Toutes trois étaient assises sur le banc de pierre de la maison qui alors était dans un petit renfoncement, là où se trouve aujourd'hui le passage du Marché des Jacobins.

— C'est ma mère, dit le petit pauvre en sanglotant, c'est ma mère et mes sœurs. Mon papa est bien malade; j'ai un petit frère plus jeune que mes sœurs. Moi, je ne puis pas travailler. Il faut manger et donner de la tisane à mon papa. Pour cela comment faire si je ne mendie pas ?

Le m.onsieur fut saisi au cœur à la relation de ce malheur si profond, de cette misère si terrible. Il s'approcha de la femme, lui fît quelques questions et, après avoir pris son adresse, lui laissa un louis en or et s'en fut.

Rentré au ministère de l'intérieur, Lucien, que l'on a sans doute reconnu au portrait que j'en ai fait tout à l'heure, Lucien fit venir une personne de confiance et la chargea de prendre des informations sur la famille Fléchelle. Ces informations furent non seulement satisfaisantes, mais de nature à faire rougir un gouvernement, si le gouvernement directorial avait pu rougir, pour le mal qu'il a fait. Ce Fléchelle était employé dans l'octroi et jusque-là n'avait eu qu'une excellente conduite. On le renvoya par suite d'une de ces intrigues trop communes sous un gouvernement vénal. Le malheureux Fléchelle fut congédié sans pension, sans indemnité et, comme on craignait qu'il ne se plaignît, on le noircit auprès du ministre d'alors, qui refusa même de le voir. Cet homme avait quatre enfants, pas de pain! La plus affreuse misère vint habiter avec des êtres qui, jusque-là, avaient eu lune honnête aisance. Fléchelle, accablé de chagrin, vou-

lut se détruire. Une tentative de suicide, que sa femme fît manquer, lui donna tellement de remords qu'il tomba malade, et ce fut alors que Lucien renconti*a son pauvre petit garçon, qui, conduit et surveillé par sa mère, allait le soir solliciter la bienveillante cha' rite des passants. Lucien fut lui-même malheureux de cette rencontre.

— Qu'il y a de malheureux qu'on ne connaît pas dans ce Paris! disait-il quelquefois. Et ne pas pouvoir soulager toute cette misère !

Le lendemain du jour oîi il eut les informations nécessaires pour Fléchelle, il envoya la joie et le bonheur dans son grenier. Un homme de confiance porta cent francs à la pauvre famille, des provisions abondantes en sucre, café, chandelles, huile, etc., et il se faisait suivre par une voiture de bois et un sac de charbon. Je donne ces détails parce qu'ils me paraissent revêtir d'un intérêt encore plus profond ce qui vient d'être raconté. Mais ce qui fit luire un jour bien radieux dans cette chambre, oîi, depuis un an, n'habitait plus que le désespoir, ce fut le brevet d'une place de deux mille francs aux barrières, que le ministre de l'intérieur rendait comme indemnité et justice à Fléchelle. Le pauvre père fut tellement saisi au cœur par la joie de cette nouvelle que son corps, trop affaibli par une longue maladie, ne put supporter une émotion si vive; il mourut et laissa sa famille exposée de nouveau à toutes les horreurs de la misère. Lucien, tourmenté à cette époque par les tracasseries qu'on lui suscitait de toutes parts au moment de son départ pour l'Espagne, ne put venir, je crois, à leur aide dans ce même instant. Ce que je puis dire, pour la fin de cette histoire, c'est que l'excellente M"" Anson

rencontra cette famille désolée Elle fut pour elle un autre ange consolateur et secourable. Ensuite une autre personne fut assez heureuse pour que sa fortune la mît à même d'ajouter un peu de bien à celui qui avait été fait. Mais je ne sais ce qu'est devenue maintenant cette famille.

On voulut dans le temps raconter son histoire à la Malmaison dans un sens qui était fort différent. Je pris la liberté de relever les faits et de les rétablir dans leur vérité :

— Les jeunes filles n'ont pas seize et dix-sept ans, dis-je à M""^ Bonaparte, car je les ai vues.

— On m'a trompée, alors, me répondit-elle. Mais vous m'avez bien touchée en me racontant les malheurs de cette pauvre famille. Donnez-moi l'adresse de cette M"°° Fléchelle ; je veux y envoyer dès demain : je veux aussi avoir ma part de la bonne œuvre.

Je sus en effet qu'elle y avait envoyé, je crois, une somme de quarante francs. M""" Bonaparte avait souvent de la bonté, mais plus souvent encore elle était facile, banale même. Enfin, il en résultait quelquefois de bonnes choses pour l'humanité. Après tout, cette généralité de protections et de recommandations la plaçait trop souvent dans une attitude ridicule, même aux yeux de ses obligés.

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