CHAPITRE XVIIl
Influence du temps sur le premier consul. — Le seigneur de château. — Exigences impérieuses du premier consul. — Le ravin et la calèche. — Larmes inutiles de M™^ Bonaparte. — Concession du premier consul en ma faveur. — Humeur et vivacité de Bonaparte. — Voyage de j\I"^ Bonaparte à Plombières. — M""^ Louis Bonaparte remplaçant sa mère à la Malmaison. — M'"* Bessières. — Le reversis et les cœurs. — Les bêles. — Le Pclit-Biévres et galanterie de Junot. — La cour et la cage. — Le premier consul lit ses dépèches dans ma chambre.
— Cinq heures du matin. — Paroles admirables sur les devoirs d'un chef d'État. — Tout voir par soi-même et la pétition d'une veuve. — Jolie écriture et déclaration. — Les rendez-vous d'amour envoyés au ministre de la police. — Six heures du malin. — Visite du lendemain. — Une gazette, M"® Abel et le prince de Wurtemberg. — Le prince Charles.
— Un compliment de Bonaparte. — Déjeuner au Butard. — Nuit de tristesse. — Enlèvement de clef et la porte fermée à double tour. — Nouvelle visite du premier consul. — Le passe-partout. — Position embarrassante et cruelle perplexité.
— Arrivée de Junot à la Malmaison. — Monge et gaieté du premier consul. — La partie d'échocs avec Bonaparte. — Confidence impossible et faux soupçon de Junot. — Situation impossible à décrire. — Junot endormi et le premier consul à ma porte. — Scène incroyable. — Bonaparte et moi en calèche. — Démenti formol et sans conséquence. — Explication. — Lettre de ma mère montrée au premier consul. — Fin d'une scène pénible et mon départ pour Paris. — Retour de M™« Bonaparte et visite à la Malmaison. — L'anniversaire et mémoire singulière du premier consul.
Il était dans la nature de Napoléon de prendre l'air et de faire de l'exercice. La privation de ces deux
choses le mettait dans un état violent. On s'apercevait toujours du temps qu'il faisait, à l'humeur qu'il témoignait en dînant. Si la pluie ou tel autre motif l'avait empêché de faire sa promenade habituelle, il était non seulement maussade, mais souffrant. Et je ne comprends que trop, hélas ! que cet infortuné ait succombé sous la double action d'un soleil dévorant et d'une réclusion forcée. Tout ce que la barbarie peut trouver dans sa quintessence est produit par cette conduite de monstre à figure humaine, délégué par l'Angleterre à Sainte-Hélène.
Le premier consul fut bientôt ennuyé de parcourir le parc de la Malmaison; l'étendue n'en était pas assez vaste alors pour lui permettre de s'y promener à cheval, comme il aurait pu le faire à Morfontaine. Il en parlait souvent. Il regrettait fort de n'avoir pas une terre aussi belle, et le curieux de ses regrets c'est que c'était principalement sous le rapport rural qu'il aurait voulu être seigneur de château.
M"* Julien ne voulant décidément pas vendre, le premier consul chercha alors à étendre le parc sur sa gauche et devant lui, puisqu'il ne pouvait le faire autrement. Il eut un moment l'idée la plus singulière; ce fut d'acheter l'ile Channorier. C'est une ile plantée d'arbres, dans laquelle il y a de beaux ombrages, de beaux gazons, et d'une étendue assez considérable. Elle est au milieu de la Seine; à la vérité, en face de la Malmaison, mais à une distance bien trop grande pour qu'on pût avoir la pensée de la faire servir à l'agrandissement du parc.
— Mais à Morfontaine, répondit le premier consul un jour que Joséphine lui en faisait l'observation, à Morfontaine, les lacs sont de l'autre côté de la route :
on peut facilement faire un chemin souterrain, et, en achetant tout le terrain qui se trouve entre la route et la rivière et le plantant en jardin anglais, il me semble que cela pourrait se faire?
Je crois que Fontaine le fît renoncer à son projet, vu que M. de Channorier ne voulut pas vendre son île. Ce que je sais, c'est que le premier consul chercha d'un autre côté et ce fut alors qu'il acheta les bois du Butard.
C'était une addition ravissante à la propriété de la Malmaison, parce que des bois ont toujours un charme à nul autre pareil. Et pour Napoléon surtout, ils en avaient plus encore que pour nous. Le premier et le second jours de son acquisition, il en était tellement enchanté qu'il voulut absolument nous y mener pour que M""^ Bonaparte pût voir surtout le pavillon du Bâtard, dont il voulait faire un rendez-vous de chasse. Joséphine avait une de ces affreuses migraines qui la torturaient si souvent, la malheureuse femme; alors elle souffrait à un tel point qu'il n'y avait pas d'autre remède que de la faire coucher et de la laisser dormir.
— Allons, allons ! viens avec nous, lui dit le premier consul, l'air te fera du bien. C'est le remède souverain pour toutes les douleurs.
M""* Bonaparte n'osa pas refuser plus longtei.^ps. Elle fit demander un châle, un chapeau, et nous montâmes, elle. M"® de Lavalette et moi, dans une de ces calèches en forme de corbeille et menée par un jeune postillon conduisant à la d'Aumont.
Napoléon était en avant de nous avec Bourrienne. L'aide de camp de service n'avait pas même été demandé pour cette course, dont le premier consul était enchanté comme un jeune garçon en congé. Il était à
«heval et galopait devant nous, puis revenait pour prendre la main de sa femme, ainsi qu'un enfant, courant devant sa mère, va, vient, repart, revient encore pour l'embrasser et reprend de nouveau sa course.
Aucune parole ne peut exprimer la terreur que M""" Bonaparte éprouvait en voiture. Je ne conçois pas non plus de terme pour rendre l'impatience où je suis, lorsque je vois être sans pitié pour de telles faiblesses. Elles sont importunes, je le sais, mais c'est à l'éducation qu'il faut s'en prendre et non pas à la personne assez malheureuse pour éprouver un vrai martyre. Napoléon ne pensait pas tout à fait comme moi à cet égard. Il était sans pitié pour sa femme et ne lui faisait aucune concession.
Ce jour-là, comme nous allions pour la première fois au Butard, le postillon ne connaissait pas la route. Il arriva devant un ravin, ou plutôt un ruisseau, dont les deux berges extrêmement élevées rendaient le passage difficile pour la calèche. Dès que M""^ Bonaparte aperçut ce précipice, comme elle l'appelait, elle s'écria qu'elle défendait que l'on allât plus avant. Le piqueur, interrogé par elle et connaissant sa frayeur, lui répondit que véritablement le passage pouvait être dangereux.
— Voyez-vous ! s'écria- t-elle, je ne veux pas allerau Butard par ce chemin. Allez dire au premier consul que je retourne au château, à moins qu'il ne connaisse un autre chemin.
Et, commandant au postillon de tourner bride, nous revînmes sur nos pas. Mais nous n'en n'avions pas fait dix, que le premier consul avait rejoint la calèche.
— Qu'est-ce que c'est ? dit-il avec cette expression que lui seul avait dans la physionomie lorsque quelque chose l'affectait désagréablement, qu'est-ce que c'est que ce nouveau caprice ? Retournez d'où vous venez! ajouta-t-il en touchant légèrement du bout de sa cravache l'épaule du postillon.
Et donnant de l'éperon à son cheval, il repartit aussitôt. Nous le trouvâmes devant le fatal ruisseau dont il regardait les bords assez élevés. Mais comme il venait de traverser ce même ruisseau à cheval, il fallait que tout le monde le passât. Celte petite scène est le modèle de beaucoup de choses que j'ai pu observer par la suite.
— Allons ! dit Napoléon au petit jeune homme qui conduisait la calèche, un bon élan, et puis rends la la main et tu passeras.
M""^ Bonaparte jeta un cri perçant, qui fit retentir la forêt.
— Jamais vous ne me ferez rester dans la calèche. Laissez-moi descendre ! Bonaparte, je t'en prie en grâce, laisse-moi descendre... laisse-moi descendre!
Elle joignait les mains en pleurant. Elle faisaitpitié. Napoléon la regarda. Mais, loin d'être attendri, il leva les épaules et lui commanda assez rudement de se taire.
— C'est de l'enfantillage! Vous passerez, et dans la calèche! Allons ! m'as-tu entendu? dit-il en jurant au postillon.
Je vis qu'il était temps d'intervenir pour moi-même, espérant d'ailleurs que cette diversion pourrait lui faire voir son tort, car il avait tort dans ce momentlà. J'étais enceinte et je ne voulais pas commettre Ja vie de mon enfant au hasard de la réussite du passage
de cette calèche. On pouvait verser, et le moins qui dût arriver de l'entêtement de Napoléon, c'était h brisement de la calèche.
— Général, dis-je au consul, en faisant signe au piqueur de venir m'ouvrir la portière, je suis responsable de la vie d'un autre ; je ne puis rester ici. La secousse sera violente et pourrait me faire non seulement beaucoup de mal, mais me tuer, dis-je en riant, et vous ne le voulez pas, n'est-il pas vrai, général?
— Moi! s'écria-t-il. Ah! mon Dieu, vous faire le moindre mal, à vous! Descendez, vous avez raison. Une secousse pourrait vous faire grand mal.
Et, s'approchant de la calèche, il m'aida lui-même à mettre pied à terre, car, depuis le commencement de la scène, il était descendu de cheval.
Encouragée par l'expression toute bonne et même plus que bienveillante qui était sur sa figure, je me hasardai assez ridiculement peut-être à lui dire, comme il me soutenait pour descendre :
— Mais une secousse pourrait peut-être faire bien mal à M""* Bonaparte, général ? Car, enfin, si elle était comme moi...
Je laisse à ceux qui expliquent les énigmes le soin de me traduire celle-ci. Le premier consul me regarda avec un air si plaisamment stupéfait que, au lieu de sauter à terre, je demeurai sur le ma-rche-pied en riant comme une jeune folle que j'étais. Et tout à coup lui me répondit par un éclat de rire unique, mais si bruyant, si clair, que nous en tressaillîmes. Enfin je sautai à terre et Napoléon, qui avait repris son sérieux aussitôt après avoir ri, me fit observer que je venais de faire une imprudence en sautant ainsi. Puis, comme s'il craignait de n'avoir pas été assez amer
pour témoigner son mécontentement à sa lemme :
— Relevez le marche-pied et que la calèche passe ! dit-il d'un ton qui n'admettait aucune réplique.
M"* Bonaparte était si pâle, elle souffrait déjà tant au moment du départ, que je ne pus m'empècher de dire à Napoléon :
— Général, vous paraissez méchant, et cependant vous ne l'êtes pas. M"* Bonaparte est malade, elle a de la fièvre. Je vous en conjure, laissez-la descendre !
Il me regarda sans me dire une parole, mais avec une expression qui me fit froid, si je puis parler ainsi :
— Madame Junot, je n'ai jamais aimé les remontrances, même étant enfant. Demandez à la signora Laetitia, ainsi qu'à ftP^Permon,.. Jugez si depuis lors je me suis assoupi' '^
Et voyant que ce qu'il me disait, et surtout le ton de sa voix, son regard, m'effrayaient presque :
— Allons, venez! que je vous fasse passer ce fleuve épouvantable, ce précipice effraiiantl
Bourrienne était aussi descendu de cheval. Tous deux m'aidèrent à passer le ruisseau sur quelques pierres disposées pour cela. Lorsque nous fûmes de l'autre côté, Napoléon vit que la calèche ne bougeait pas. Et en effet Joséphine, pleurant comme elle aurait pleuré devant les apprêts de son supplice, demandait au postillon d'attendre encore une minute , comme un condamné demande un sursis.
— Ah ça! drôle que tu es, dit le premier consul, veux-tu bien exécuter mes ordres?
Et cette fois ce ne fut pas légèrement, mais de toute la force de sa belle petite main blanche et rose qu'il appliqua un coup de sa cravache sur le dos du pos-
tillon. Et tout aussitôt, fouettant les deux chevaux, il leur fit prendre leur élan et la calèche franchit le ruisseau, mais, pour dire la vérité, avec une telle difficulté et elle reçut une si violente secousse que l'un des cols du cygne fut cassé, un boulon sortit de sa place et la petite caisse de la calèche fut endommagée par les roues au point de ne pouvoir plus servir. Quant à M™° Bonaparte, elle était encore plus maltraitée par ce passage de malheur. Sa figure était bouleversée, et l'on sait que les vives émotions ne rendent intéressants que les jeunes visages. Elle pleurait, à la vérité, sans faire la lippe, grand avantage pour une femme; mais le pocliement de ses yeux, l'abattement flasque de ses joues retombant après ia tension forcée de la colère, tout cela enlaidit bien. Joséphine le savait sans doute, car elle s'enveloppa dans un grand voile de mousseline qu'elle avait sur sa tète, et nous n'entendîmes plus que ses sanglots; cela dura jusqu'à notre arrivée au ButarJ. Et lorsqu'en descendant Joséphine offrit à son mari une figure en pleurs, il témoigna plus que de l'humeur, c'était de ia colère. Il la tira assez brutalement même de la voiture et, l'emmenant dans une partie peu éloignée du bi)is, nous pûmes entendre qu'il continuait à gronder avec d'autant plus de force que le matin en partant il se préparait à faire une course joyeuse. II avait eu tort en foi(;ant sa femme à passer le ruisseau ; mais ensuite tout était de son côté. Il parait que Joséphine avait d'autres reproches à lui iaire que celui du passage du ruisseau, car j'entendis Napoléon lui répondre :
— Tu es folle, et si tu répétais un pareil mot j'ajouterais une folle méchante, parce que tu ne penses
pas ce que tu dis là. Et puis tu sais que je hais comme la mort toutes ces jalousies n'ayant pas le sens commun. Tu finiras par m'en donner l'envie à la fin. Allons, embrasse-moi et tais-toi, tu es laide quand tu pleures, je te l'ai déjà dit.
Le retour fut triste, malgré le raccommodement, M"" Bonaparte me tança quelques petits mots à l'hydromel sur ma faveur spéciale d'avoir pu descendre de la calèche. Comme j'aurais fait une fausse couche en y demeurant, je ne songeai même pas à m'excuser de n'y pas être demeurée. J'avoue que cette folie de M'"^ Bonaparte me semblait bien plus folie que l'entêtement du général.
Ceci me conduit tout naturellement à parler d'une petite histoire arrivée, je pense, l'année d'ensuite à cette même Malmaison , et dont le souvenir est aujourd'hui pour moi la clef explicative de beaucoup de mystères, qui sans elle me sembleraient aussi difficiles à traduire en langage de raison que les hiéroglyphes les plus abstraits le sont à M. Champollion pour les mettre en français.
M"" Bonaparte était à Plombières. Elle y était allée seule, sans sa fille, et cette dernière était demeurée à la Malmaison pour en faire les honneurs et rendre possible notre séjour au château, ce qui n'aurait pu avoir lieu si la mère et la fillo l'eussent quitté toutes deux. On jouait la comédie tous les mercredis. On allait beaucoup à la chasse comme j'aime qu'on aille à la chasse, pour prendre l'air et courir. Le soir, on riait, on causait. M""" Louis Bonaparte, qui venait de se marier, était la plus aimable des jeunes femmes comme elle l'avait été des jeunes fdles. M°" Bessières nous avait été amenée de Cahors depuis peu, par son
mari, et formait une bien agréable addition à notre société intime. Elle avait de la douceur et de la finesse, de l'esprit et de la bonté. Elle me plaisait beaucoup ; il n'en était pas de même de toutes celles qui arri\ aient. Aussi qu'en advint-il? Que cet intérieur si doux, si agréable pour le premier consul lui-même, devint un petit enfer de bonne compagnie très ennuyeux à partager. Mais alors cet ennui ne l'avait pas frappé de son anathème et l'on s'amusait franchement à la Malmaison. Il faut que j'ajoute, avec justice, que jamais je n'ai vu le premier consul aussi aimable qu'il le fut alors pendant une quinzaine de jours. Il était aimable, c'est le mot seul à employer. Il était constamment de bonne humeur, riant joyeusement, s'amusant beaucoup à me faire réciter des vers italiens, et puis nous jouions au reversis. Alors c'étaient des rires, des rires ! Il se trouvait toujours que le premier consul avait tous les cœurs dans ses levées et, lorsqu'on voulait forcer le quinola, il ne se trouvait pas un seul cœur dans le jeu des trois autres. Alors il enlevait en triomphe le panier des remises en disant :
— Je tiens les bêtes, toutes les bêtes! Qui veut acheter toutes les bêtes de la maison?
Une autre fois, il jouait aux échecs. Comme il n'étais pas bien fort, il employait le même moyen qu'au reversis. Jamais la partie ne pouvait finir, parce qu'il se trouvait toujours deux fous blancs, ou deux fous noirs. Il n'aimait pas que l'on en fit la remarque trop sérieusement. Il en riait tout le premier. Mais il était évidemment fâché qu'on y mit trop d'importance. Et au fait, ne jouant jamais d'argent, il y avait plus à en plaisanter qu'à se fâcher.
Nous menions ainsi joyeuse vie et l'été s'écoulait agréablement. Cependant quelques-unes d'entre nous avaient demandé la permission d'aller passer quelques jours chez elles. J'avais moi-même rédigé la pétition et pris tgutes les mesures pour qu'ell'^ fût octroyée. Je venais de recevoir, en l'honneur de ma grossesse, un cadeau de mon mari que j'étais curieuse d'examiner. C'était une charmante maison de campagne, située à Bièvres ^ . Je désirais une maison de campagne et Junot employa à l'achat de celle-là la plus grande partie de la dot que lui avait donnée le premier consul lors de notre mariage. Je désirais donc aller chez moi pour juger de l'effet que produirait tme dame de château âgée de dix-sept ans. Et puis, je voulais revoir ma mère, mes amis, que je ne voyais plus depuis quelques mois. Mais il fallut renoncer à tous nos projets. Nous n'avions pas même la possibilité d'aller jusqu'à Rueil. Nos voitures et nos chevaux étaient à Paris. A la vérité, nos maris venaient presque tous les jours et nous avions la facilité de repartir avec eux car, de ce que je viens de dire, il ne faut pas conclure que nous étions en prison. Mais déjà la cour consulaire était une cage, dont, à la vérité, les barreaux étaient voilés de fleurs. Néanmoins déjà nous étions en cage. Par la suite, les fleurs devinrent plus rares, mais on dora les barreaux.
* Cette maison était le petit Biévres. Elle appartenait autrefois à M. de Channelly, premier valet de chambre du roi. Elle était, selon moi, plus agréable que le c^d<(?au'/t'//ù't';-t?.s. Nous l'avons payée 90,000 francs à M. de Lannoy, ami de ma mère, le chef de la Compagnie Rochefort. C'était fort petit, mais charmant. Le jardin avait soixante-dix arpents et contenait les plus beaux arbres exotiques de France.
Un matin je dormais profondément. Tout a coup je suis réveillée par un coup très violent frappé près de moi, et tout aussitôt j'aperçois le premier consul près de mon lit! Je crus rêver et me frottai les yeux. Il se mit à rire.
— C'est bien moi, dit-il. Pourquoi cet air étonné?
Une minute avait suffi pour m'éveiller entièrement. Pour réponse j'étendis en souriant la main vers la fenêtre que k grande chakur m'avait forcée de laisser ouverte. Le ciel était encore de ce bleu vif qui suit la première heure de l'aube. On voyait au vert sombre des arbres que le soleil était à peine levé. Je pris ma montre, il n'était pas cinq heures.
— Vraiment, dit-il quand je la lui montrai, il n'est que cette heure-là? Eh bien, tant mieux, nous allons causer.
Et prenant un fauteuil, il le plaça au pied de mon lit, s'y assit, croisa ses jambes et s'établit là comme il le faisait cinq ans avant dans la bergère de ma mère à l'hôtel de la Tranquillité. Il tenait à la main lin énorme paquet de lettres sur lesquelles on voyait en gros caractères : Au premier consul; à lui-même^ â lui seul en "personne. Enfin toutes les formules de secret et de sûreté pour le solliciteur étaient employées et avec succès, carie premier consul réservait pour lui seul les lettres qui portaient ces mots sur la suscription.
Et je puis justifier que ce même jour, lorsque je lui dis qu'une pareille besogne était faite pour le bien ennuyer et qu'il devrait s'en remettre à une personne de confiance, il me refendit :
— Plus tard, peut-être. Maintenant c'est impos-
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sible. Je dois répondre à tous. Ce n'est pas au commencement du retour de l'ordre que je puis ignorer un besoin, une réclamation.
Ce sont ses propres paroles.
— Mais, lui dis-je en montrant du doigt une grande lettre dont l'adresse mal écrite, le cachet mal posé annonçaient que l'auteur n'était pas fort habitué au travail épistolaire, cette lettre ne contient peut-être qu'une demande qui pourrait vous être soumise par l'intermédiaire d'un secrétaire?
Napoléon ouvrit la lettre et la lut d'un bout à l'autre; elle avait trois grandes pages remplies d'une assez mauvaise écriture. Lorsqu'il eut fini, il me dit :
— Eh bien ! cette lettre elle-même est une preuve que je fais bien de voir par moi-même. Tenez ; lisez-là.
Cette lettre était d'une femme dont le fils avait été tué en Egypte, à la bataille du 4, Cette malheureuse, n'ayant pas de moyens d'existence et déjà veuve d'un militaire mort des suites de ses campagnes, avait écrit plus de dix lettres, à ce qu'elle disait, au ministre de la guerre et au premier consul, « ainsi-, ajoutait-elle, qu'à m.onsieur son secrétaire, et jamais de réponse. »
— Vous voyez donc bien qu'il est nécessaire que je voie moi-même tout ce qu'on m'écrit en me le recommandant spécialement?
Et il se leva pour aller prendre une plume sur une table ; il fit une sorte de signe, convenu pronablement entre Bourrienne et lui, sur la lettre de ce' te mère et veuve de soldats, et revint s'asseoir comm<' s'il eût été dans son cabinet. Je crois, Dieu me pardonne, qu'il pensait y être en effet.
— Ah ça ! voici une attrape, dit-il en ôtant unej deux, trois, quatre enveloppes. Sur chacune étaient toujours les mots sacramentels : Pour lui seul, et en mains propres.
Enfin, impatienté, il dit fort drôlement et commet si la lettre pouvait l'entendre :
— Mais c'est moi ! Et quant à mes mains — et il retournait sa jolie petite main modelée — j'espère qu'elles sont propres?
Il était enfin arrivé à la dernière enveloppe. Toutes celles qu'il avait enlevées sentaient l'essence de rose à n'y pas résister. J'avais attrapé une de ces enveloppes et je regardais l'écriture, qui était assez jolie, lorsque le premier consul se mit à rire. C'était toujours assez extraordinaire chez lui. Aussi, nous qui le connaissions, avions-nous la mesure assez juste de son hilarité, pour attendre une explication d'un accès aussi joyeux.
— C'est une déclaration, dit-il, après avoir jeté encore un ou deux petits éclats, non pas de guerre, mais d'amour. C'est une belle dame, qui m'aime, ditelle, depuis le jour où elle me vit présenter le traité de paix de Campo-Formio au Directoire. Et si je veux la voir, je n'ai qu'à donner des ordres au factionnaire de la grille du côté de Bougival, pour qu'il laisse passer une femme vêtue de blanc, qui dira : Napoléon Et cela, — il regarde la date — ma foi, dès ce soir !
— Mon Dieu ! m'écriai-je, vous n'irez pas faire une pareille imprudence?
Il ne me répondit pas, mais me regarda fixement:
— Qu'est-ce que cela vous lait, que j'aille à la grille de Bougival? Que peut-il m'arrivcr?
— Ce qui^- cela me fait? Ce qu'il peut vous arriver?
Mais, général, voilà d'étranges questions. Comment ne voyez-vous pas que cette femme est une misérable gagnée peut-être par vos ennemis ? Mais le piège est lui-même trop grossier. N'importe, il peut y avoir péril ! Et vous me demandez après cela ce que peut rae faire votre imprudence?
Napoléon me regarda encore, puis se mit à rire :
— Je disais cela pour plaisanter, me dit-il; croyezvous donc que je sois assez simple, assez bête pour mordre à un pareil appât? Imaginez-vous que tous les jours je reçois des lettres de ce genre-là, avec des rendez- vous indiqués tantôt ici, tantôt aux Tuileries, tantôt au Luxembourg; mais la seule réponse que je fasse à ces belles missives, et la seule qu'elles méritent, c'est celle-ci.
Et, allant de nouveau vers la table, il écrivit quelques mots. C'était un renvoi au ministre de la police.
— Diable! voilà six heures, dit-il en entendant sonner une pendule. Adieu, madame Junot.
Et, s'approchant de mon lit, il ramassa tous ses papiers, me pinça le pied à travers mes couvertures et, me souriant avec cette grâce qui éclairait sa figure, il s'en alla en chantant d'une voix fausse et criarde , malgré le bel accent sonore qu'elle avait en parlant :
Non, non, z'U est impossible
D'avoir un plus aimable enfant.
Un plus aimable ? Ah ! si vraiment, etc.
C'était son air favori. Il paraît que M°' Dugazon avait fait impression sur lui dans le rôle de Camille, car c'était l'unique chanson qu'il répétât. Mais une chose particulière, c'est que, à dater du premier jour
OÙ il a chanté cet air, il a dit zHl est impossible. Jûnot, qui le lui a entendu dire à Toulon, n'a jamais pu parvenir à lui en faire perdre l'habitude. Il ne chantait au reste cet air que lorsqu'il était de fort bonne humeur.
Je me levai sans penser autrement à cette visite du premier consul. Je ne pensai pas davantage, ainsi que lui, à cette foule d'enveloppes laissées par terre dans ma chambre, et ma femme de chambre n'y songea pas plus que nous deux, La journée se passa comme toutes les autres, à l'exception d'une occupation qui m'amusait assez, c'était l'étude d'un rôle. Je crois que c'était celui de ÎVP^Derval dans les Rivaux creuxmêmes. Le soir, vers neuf heures, le premier consul s'approcha de moi et me dit très bas :
— Je vais à la grille de Bougival.
— Je n'en crois pas un mot, lui répondis-je sur le même ton. Vous savez trop bien que vous feriez trop de mal à la France s'il vous arrivait de succomber. Si vous dites encore une semblable parole, je le dis à M"* Hortense ou à Junot.
— Vous êtes une petite folle, dit-il en me pinçant l'ioreille.
Puis me menaçant du doigt :
— Si vous vous avisiez de dire un mot seulement de ce que je vous ai laissé voir, je serais non seulement mécontent, mais vous me feriez de la peine.
— La dernière considération suffisait, général. Il me regarda :
— La tête de la mère, la tète de la mère absolument ! Je ne répondis pas. Il attendit quelques minutes.
Voyant que je continuais à garder le silence, il se leva et passa dans le billard.
DE LA DUCHESSE D'ABRANl'ES 31t
Le lendemain matin, je fus encore réveillée par le même coup, à la porte de ma femme de chambre, et le premier consul entra, comme la veille, avec un paquet de lettres et de journaux à la main. Il ne me demanda pas pardon, comme la veille , de m'avoir éveillée trois heures trop tôt, mais il me dit :
— Pourquoi dormez-vous la fenêtre ouverte ? C'est mortel pour les femmes qui ont, comme vous, des dents comme des perles. Il ne faut pas vous exposer à perdre vos dents. Elles sont comme celles de votre mère, de vraies petites perles.
Et il se mit à lire les journaux et à faire des marques à plusieurs lignes avec son ongle. Il levait quelquefois les épaules et m.armottait un ou deux mots que je n'entendais pas. Il dit ce jour-là une parole sur, quelqu'un que je dois rapporter dans toute sa vérité, car je suis sûre que dans cet instant la vérité le portait seule à la dire.
Il tenait un journal. Je ne me rappelle plus lequel, mais je crois être sûre cependant que c'était une gazette étrangère, écrite en français. Je ne sais s'il y en avait à celte époque, mais j'en suis presque certaine. Il était question, autant que je pus en juger par une question qu'il me fit, du prince de Wurtemberg. Ce jeune prince avait été trouvé à Paris, presque déguisé, avec une demoiselle bien née qu'il avait non pas enlevée, mais séduite. Il paraît que le duc n'était pas d'humeur facile, et M"* Abel n'obtint pas la réparation loiique qui puisse être offerte à une jeune fille crédule. Junot avait été mêlé dans cette affaire pour faire trouver les jeunes gens. Je savais tout cela confusément, mais, n'y attachant aucune importance, parce que je n'y mettais aucun intérêt, je ne savais qufr
ce qu'on en disait partout, et ce qu'on en disait n'était pas à la louange du jeune prince. Il parait que ses compatriotes n'en jugeaient pas plus favorablement, car l'article était sanglant.
— Avez-vous vu cette jeune fille? me demanda le premier consul.
Je répondis négativement.
— Ah ! oui. Je me rappelle que, lorsque je parlais à Junot de la prendre chez vous pour en avoir soin, il fit un saut de dix pieds en l'air... Et le jeune duc?
Je ne l'avais pas non plus rencontré, ou bien, si je l'avais vu à l'un des dîners du quintidi, comme en effet cela devait être, je n'y avais pas fait attention. J'ignorais quelle figure il avait.
— C'est un de ces jeunes fous qui se croient tout permis, parce qu'ils sont prijices, dit le premier consul. Au surplus, il a mal agi dans cette circonstance et le père de la jeune fille, ayant un nom connu dans la diplomatie, aurait dû mettre plus d'insistance dans la réparation.
Et frappant le journal du dos de la main :
— Voilà un homme qui n'attirera jamais la parole du blâme sur lui, c'est le prince Charles. Cet homme a une âme des temps héroïques, un cœur de l'âge d'or. C'est un homme vertueux. Cette parole renferme tout, lorsqu'elle est dite sur un prin(îe.
Il est à remarquer que bien certainement, à cette époque. Napoléon avait déjà des idées d'ambition souveraine. Du moins je le crois. Mais je crois aussi que les éclairs qui jaillissaient encore par intervalles de son âme pour éclairer une pensée républicaine, étaient véritables. C'était un feu qui s'éteignait et qui bien certainement aurait toujours brûlé si les corps
de l'État avaient eux-mêmes défendu la liberté de la république.
Après avoir encore parcouru quelques journaux et quelques lettres, le premier consul me pinça encore le pied à travers ma couverture, me dit bonjour et descendit dans son cabinet en marmottant quelques fausses notes.
J'appelai ma femme de chambre. C'était une femme que j'avais depuis peu de temps à mon service. Je lui dis, sans aucune explication, que je lui défendais d'ouvrir lorsqu'on frapperait d'aussi bonne heure chez moi.
— Mais, madame, si c'est le premier consul?
— Je ne veux pas être réveillée d'aussi grand matin par le premier consul plus que par tout autre. Faites ce que je vous dis.
La journée fut encore semblable à toutes les autres. Seulement, le soir, on fît une promenade en calèche et l'on fut du côté du Butard. En passant près de l'endroit qui avait tant effrayé M""" Bonaparte, le premier consul loua beaucoup mon courage.
— Mais il me semble que je fus assez poltronne pour descendre, dis-je tout franchement.
— Mais c'était une précaution pour votre état, et cette précaution n'en est que mieux à vous. Néanmoins, j'ai vu que vous n'aviez pas peur.
Il n'est peut-être pas arrivé à Napoléon de faire un comoliment aussi long, deux fois dans sa vie. J'en fus tellement surprise que je ne pus répondre. Mes oreilles n'étaient pas les seules ouvertes et occupées à entendre, l'étonnement ne fut pas pour moi seule.
— Je veux vous donner à déjeuner ici après-demain, dit le premier consul, lorsque nous fûmes au