‹ Mémoires de Madame la duchesse d'AbrantèsChapitre 25 sur 58 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Nouvelle époque. — Manifeste du duc de Brunswick. — Erreurs accréditées sur le maréchal Brune. — Le proie et le général en chef. — Le roi Barras. — Exploits de Brune en Hollande et en Italie. — La convention de Monlfaucon. — Le général Mathieu Dumas, et justice rendue à chacun. — La bataille de Pozzolo. — L'Autriche achetée par l'Angleterre. — Lettre d'un républicain au premier consul. — Affaires d'Italie et triomphes. — Brune à Paris. — Le roi de Suède et les deux Gustave. — Le roi dénonciateur. — Causes des préventions de l'empereur contre Brune. — Brune en Provence. — Anticipations inévitables, et mort tragique de Brune. — Les assassins et le couplet prophétique. — Avignon et le marquis d'Aulan. — Dévouement sublime et fureurs populaires.

Nous voici à une époque de prodiges, peut-être plus surprenants que les victoires qui ont suivi les temps que je vais décrire. La France, qui était en guerre avec presque toute l'Europe, quelques mois auparavant, repoussée par les puissances ses sœurs du cercle de famille dans lequel jusqu'alors elle avait si noblement rempli le rôle de l'une des aînées, la France avait en peu de mois recouvré sa puissance et sa force. Elle remontait à ce rang dont on avait voulu la priver, par le pouvoir de la gloire et par le seul secours de ses fils. Cette France, mine inépuisable de talents et de courage, dans laquelle le souffle empesté des fausses doctrines n'avait pu dessécher les bons germes, florissait de nouveau par les soins d'un gou-

verneraent habile et honorable. Le temps n'était plus où des ennemis insensés, rêvant à la fois sa faiblesse et son partage, faisaient des manifestes^ pour inenacer de mort le Français qui oserait se défendre ! Elle ne craignait plus d'avoir le sort de cette Pologne, dont les lambeaux sanglants se partageaient par un accord qui eût sans doute présidé au déchirement de la France, si l'homme, que la destinée fit revenir du rivage africain pour nous sauver, eût trouvé dans sa course périlleuse la mort ou la captivité. Mais à peine arrivé, Bonaparte prend en main le gouvernail de ce vaisseau qui faisait eau de toutes parts et menaçait de sombrer. Aussitôt, ordonnant la manœuvre de cette voix forte et puissante du génie, il contraint l'équipage à lui obéir. Il marche, il est sauvé. En deux ans, ce qu'il a fait ne se peut concevoir. Biais c'est maintenant, au moment où commence ce chapitre, lorsque la paix va se conclure avec deux grandes puissances du Nord, que la Vendée est pacifiée, que les finances, dans l'anéantissement naguère, reprennent le crédit le plus actif, que tout enfin se consolide et que notre force vient surtout de notre gloire. C'est alors qu'on peut juger de la grandeur du gouvernement que nous nous étions donnés deux ans auparavant. Bientôt notre orgueilleuse rivale viendra conclure aussi la paix. Déjà le roi d'Angleterre ''énonce au titre de roi de France et de roi

* La manifeste de Frédéric de Brunswick, généralissime des cours alliées, est du 2.t juillet 1792, date assez remarquable aiyourd'hui. Celte pièce, vraiment curieuse pour l'hisloire, est si ridicule qu'à l'époque où elle parut en France, elle fut nuisible à la cause que les cours alliées voulaient défendre. Elle provoqua le 10 août, qui sans ce manifeste n'aurait pas eu lieu.

de Corse l...^ Partout on demande la paix, et Napoléon l'accorde avec la même grandeur généreuse quil mit à vaincre. Maintenant les jours de la France ne peuvent que s'accroître, nous marchons rapidement vers cette ère fameuse devant laquelle s'inclinent les siècles passés, devant laquelle reculeront les siècles à venir; car ils ne sauraient l'égaler.

Oui, la France vit alors s'ouvrir pour elle une illustre carrière. Elle s'y élança avec toute l'ardeur de sa noble essence.

— Mais, murmureront quelques voix sourdes, ils furent courts, ces jours de gloire !

Peut-être !

Mais, soit; j'accepte ce moyen de vengeance d'une basse envie. Oui, en effet, elles furent trop peu nombreuses, nos belles journées triomphales, mais, ainsi qu'en amour, un instant voit souvent en lui se fondre toute une vie; ainsi l'existence de la France est grandement et noblement remplie par ces jours de victoires, dont la haine remarque en vain la brièveté. Mais, ensuite, pourquoi n'auraient-ils pas de frères, ces jours si beaux? Ceux qui les ont produits n'existent plus, sans doute. Presque tous sont morts! Mais ils n'ont pas tellement versé leur sang sur le champ de bataille , quelque généreusement qu'ils l'aient donné à la patrie, qu'il n'en reste encore dans les veines de leurs fils. Ils sont pleins de courage, ces jeunes rejetons. Ils ne demandent que combats.

' A l'époque où Pasquale Paoli appela les Anglais en Corse, le roi d'Anglelerre prit le titre de roi de Corsf. Quant à celui de roi de Franco, depuis longtemps c'était un droit pour lui. L'abandon qu'il en fit à la première demande fut le premier pas lail vers un but conciliateur.

Vienne, vienne le jour du péril, et la France jugera s'ils sont de brave lignée, de race vaillante ! Et, si parmi ces fils de nobles et braves pères il s'en trouvait qui ne pensassent pas ainsi, honte à eux !

Tandis que Moreau battait les Autrichiens sur tous les points de l'Allemagne, que la famille impériale \ effrayée de ses progrès, emballait ses trésors et se disposait à partir pour la Moravie, Brune battait le maréchal Bellegarde en Italie, faisait capituler les châteaux de Vérone et déployait toutes les qualités d'un habile général. Le premier consul, en recevant toutes ces nouvelles, montrait une joie si vraie qu'on voyait dès lors qu'il voulait rendre la France la première des nations.

Brune est un de nos maréchaux sur lesquels l'opinion vulgaire a été étrangement faussée. Une grande partie de ceux que j'ai entendus sur son compte croient, par exemple, que Brune était un général de Moreau, comme on appelait, il y a quinze ou seize ans, tout ce qui avait fait partie de l'armée du Rhin. Si les princes rentrés avaient aussi cette opinion, il aurait fallu qu'ils le protégeassent contre une fureur populaire tout aussi insensée que tout ce qui a été dit sur lui. Le général Dessolles, le général Dupont, le général Saint-Cyr, une foule d'autres qui étaient connus pour ne pas aimer l'empereur, furent comblés de grâces et d'honneurs pour remplacer les grâces et les honneurs de l'empire. Brune eut le noble courage

^ Il est singulier que ce que l'on a pardonné à l'un ait été un crime pour un autre. Jamais il n'est venu à l'esprit de la rancune européenne de reprocher à Moreau d'avoir été en vue de Vienne où il serait entré sans la paix de Lunéville, et j'espère que cola ne fait pas un doute. Cela est étrange.

de rappeler des motifs de reconnaissance auxquels il joignait la même façon de voir, la même pensée républicaine qu'il avait toujours eues sous Napoléon. Ce fut un crime. Et pourtant jamais Brune n'avait été révolutionnaire.

C'est merveille, en vérité, de voir avec quelle facilité un homme est accusé, jugé, condamné ! Et tout cela par des contemporains, par des têtes dont les yeux ont vu, dont les oreilles ont entendu. Je ne puis supporter une telle injustice. Et pourtant que vois-je chaque jour? Je ne puis faire un pas dans la route de ma triste vie, sans me heurter à quelques-unes de ces misères humaines dont j'ai eu la naïve bonne toi de rougir pour ma pauvre espèce, jusqu'au moment où, blessée moi-même par des mains méchamment meurtrières, j'ai dû me mettre en garde contre leurs atteintes et prendre enfin la résolution d'être sévère pour ces impies en humanité,

— Méprisez-les! dira-t-on.

Vraiment, je n'y manque pas non plus. Mais le silence est un abus dans une pareille occurrence et la punition des méchants qui se trouve dans la vérité dévoilée, dans la justice que le tribunal du monde finit par rendre à ceux que leur malice avait prétendu stigmatiser, tout cela peut très bien s'accorder avec le plus profond mépris, car le mépris devient lui-même le résultat de cette justice qu'on réclame pour soimême et pour les amis qui dorment dans leur tombe.

Brune est deBrives. Il était comme tout ce qui prend naissance dans le Midi, ardent, actif, et aimant la littérature, la poésie et les beaux-arts. Il s'occupait beaucoup, avait une grande instruction et se mit à composer. Pour avoir plus de facilité à faire paraître

ses ouvrages, il se fit imprimeur. Ce qui a fait dire à beaucoup de gens qu'il n'était qu'un méchant prote. Mais cette profession, qui d'ailleurs est très honorable, et ne peut être exercée que par des hommes instruits, il ne la remplit que dans sa propre imprimerie. C'est à cette époque que la révolution commença. Brune était jeune. Sa tête et son cœur également d'accord, n'avaient qu'une pensée, qu'une idée : la gloire et la patrie !

Ce temps-là était le vrai moment des vocations réellement patriotiques. Depuis, nous voyons beaucoup de gens se lever, se faire un bouclier de ces vieilles utopies malheureusement impossibles, se retrancher derrière elles, avec leurs intérêts bien compris, bien calculés, et de là crier : « Vive lu patrie ! »

Pauvre patrie !

Mais Brune était un vrai patriote, dans le sens littéral du mot. Tout ce qui se passait alors sous ses yeux alimentait encore le feu de ses pensées. Il jeta bientôt la plume, l'encre et le papier, prit le sabre et le fusil pour entrer dans l'un de ces bataillons de héros que la France enfantait par milliers dans ces jours radieux de gloire et de liberté, et qui se formaient alors sans que le rappel eût besoin de battre. Il entra dans le bataillon de Seine-et-Oise que commandait le général Lapoype.

Brune n'était point à Paris à la fin de 4192. Ceux dont le mensonge a voulu tacher sa vie, pour atténuer l'horreur de sa mort, auraient dû s'informer, avant de l'accuser d'une infamie, si la possibilité matérielle de la commettre avait existé. Un alibi de plusieurs centaines de lieues doit avoir quelque poids, il me

semble, aux yeux de toute personne qui n'est pas déterminée à trouver un coupable dans un accusé — ainsi, par exemple, qu'une certaine magistrature le fait aujourd'hui dans un pays qui n'est pourtant pas celui des Hottentots.

Eh bien, Brune, accusé d'avoir trempé dans l'horreur des septembrisades, n'était pas alo)'S à Paris, il était à Radnii^ck. Mais eût-il été à Paris, jamais il n'aurait ni du cœur, ni de la voix, ni du geste, participé à ces saturnales d'anthropophages qui souillent notre histoire aux pages déjà sanglantes. Et rien dans la vie antérieure de Brune n'a pu même donner un point de départ pour dire une aussi criminelle absurdité. Bien loin de partager les idées révolutionnaires qui prenaient la place des nobles pensées régénératrices de 91 et dont la sanglante nature devait faire succéder des jours de mort, sombres et sinistres, à ces jours lumineux de vie et de liberté» Brune professa toujours une opinion républicaine. Mais c'était celle de Guadet, de Yergniaud, de Gensonné, de ces martyrs de la cause, rendant témoignage sur un échafaud, mais n'y faisant pas monter un innocent. Et si Valazé fit couler le sang d'un noble cœur, ce fut le sien qu'il répandit.

Brune n'avait pas encore quitté Paris, lorsque les persécutions commencèrent en 1792. Un prêtre de la doctrine chrétienne, nommé l'abbé Ghalleret , fut décrété d'accusation et forcé de se cacher. Brune apprit son danger. Il l'avait connu, il le jugeait innocent. Il décida que l'abbé Ghalleret serait sauvé, et il le fut en effet. Cet homme vivait, il y a peu d'années encore. Pourquoi donc sa voix demeura-t-clle sans force au jour de péril de son bienfaiteur, tandis qu'elle avait

si bien retenti pour appeler à son secours, à lui, lorsqu'il vit venir la mort! S'il existe encore, je lui demanderai pourquoi ce silence?

Tout le monde a connu M. Perold de Beaussol, cet homme admirateur passionné de la malheureuse Marie- Antoinette, l'auteur de YAntonéide\ Eh bien! M, de Beaussol était l'ami le plus intime du maréchal Brune. Leur liaison datait cependant de ces jours de désastres, pendant lesquels, certes ! M. de Beaussol n'eût pas touché la main de Brune s'il ne l'eût connue pure de tout homicide.

Je pourrais encore citer une infinité de faits à l'appui de l'opinion que je donne comme certainement et légalement assise sur une juste conviction, mais je pense que ceux-ci seront suffisants pour les honnêtes gens qui ont erré d'après de fausses notions. Quant à ceux qui 7ie veulent pas croire, qu'y puis-je faire? Rien. Je ne puis que répéter que Brune n'était pas à Paris, au mois de septembre 1792, pour bien spécifier et les temps et les dates.

Brune acquit rapidement un grade élevé. Il avait du courage et de la bonne volonté. Cette réunion amène toujours une réussite. Mais à cette époque, elle était certaine. Le canon éclaircissait les rangs avec une effrayante rapidité. Ceux qui demeuraient

'Ce M. Perold de Beaussol fil pour la reine VAnionéide. Cette pièce de poésie, tout à la louange de la belle Antoinette dont elle prenait son titre, avait des passages fort remarquables. M. de Beaussol est l'auteur d'une tragédie appelée les Arsacides. Cette pièce, faite à une époque bien antérieure à la naissance du genre romantique, a cela de particulier qu'elle est en six actes. Je ne sais si elle en est meilleure. Je ne crois pas qu'elle ait jamais été jouée.

se raiiprochaient. Ils avaient sans doute un cruel héritage, mais l'épaulette tachée du sang d'un camarade peut l'être demain du vôtre, et cette pensée vague, fugitive, presque incertaine même, donne de l'insouciance — ou de l'égoïsme, si vous voulez — même à l'homme le plus sensible.

Quoi qu'il en soit de cette question, Brune avançait avec vitesse dans la carrière militaire. Il fut remarqué de ses chefs et l'armée d'Italie fut son berceau de gloire à l'époque où elle était commandée par le général Kellermann et le général Brunet. Une particularité assez singulière, c'est que, malgré l'activité de la vie militaire du général Brune, qui avait un renom mérité à l'époque de l'arrivée du général Bonaparte au commandement de l'armée d'Italie en 1195, il n'est aucunement fait mention de lui dans les nombreux journaux du temps. Peut-être l'un d'eux parle-t-il d'une action particulière, mais le Moniteur, par exemple, ne cite le général Brune qu'en 1797.

Quoi qu'il en soit, sa renommée s'accrut à cette époque par sa belle conduite dans les trois journées qui précédèrent et suivirent la bataille de Rivoli. Le combat de Saint-Georges et de La Favorite, ainsi que ces engagements partiels qui abîmèrent Alvinzi, décidèrent, avec la grande bataille, du sort de la haute Italie. Brune fournit grandement son contingent de gloire.

Nommé peu de temps après général en chef de l'armée d'Helvétie, il met le siège devant Berne, la prend par capitulation et cette prise entraîne la reddition du reste delà Suisse. Envoyé ensuite au Texel, il y dut souffrir de la mauvaise foi du Directoire qui,

jaloux et craintif, redoutait tous les généraux ayant quelque talent.

Forcé d'employer ces généraux pour la défense de la République le Directoire tente tous les efforts pour neutraliser leurs opérations, dans la crainte que des victoires rapides comme celles du général Bonaparte en Italie n'amènent un second traité de Campo-Formio, dont ils ne veulent pas, parce ce que la guerre peut seule les maintenir dans leur poste usurpé.

Qu'importe la mort de cinquante, de cent mille Français, poun^u que le gentiilàtre Barras, devenu roi, ait de l'argent pour satisfaire ses honteuses passions ; que le grand-prètre d'une religion sans dogmes et sans rites puisse bavarder impunément dans nos églises profanées; qu'un rhéteur ennuyeux reste possesseur d'un cabinet doré pour y composer ses théories raisonneuses ; pourvu que tout enfin soit ordre dans le désordre, il est bien égal que nos armées soient ou non triomphantes.

Le Directoire ne veut pas de gloire; il sent trop bien que la nation et lui sont parfaitement séparés. C'est par cette raison qu'il a jeté Bonaparte sur le rivage de l'Afrique, pour que la peste l'enveloppât dans l'un de ses périodiques ravages, que Moreau est en reti'aite et que Hoche a bu du poison. Oh! je hais le Directoire! !!

Mais c'est en vain que ce gouvernement coupable a donné un commandement à un homme habile s'il lui refuse les moyens d'agir. Brune, en trouvant une constante résistance à toutes ses tentatives, prend enfin la résolution d'agir d'après sa propre résolution.

Déjà une fois, quelques années auparavant, un homme incapable, placé à la tète de nos troupes,

avait sacrifié des milliers de tètes. Maintenant que le talent et la bravoure étaient au commandement, fallait-il qu'un gouvernement impur nous communiquât le venin de sa plaie? La position de Brune dans la Nord-Hollande était des plus importantes. Les Anglo- Russes devaient y débarquer, ayant à leur tête le duc d'York. Gette descente, dont nous étions menacés, était pour nous le coup mortel si elle n'était arrêtée, puisque, dans le même moment, Souvarow accablait Masséna du côté de la Suisse. La bataille de Zurich n'était pas encore gagnée.

Les Anglo-Russes débarquent à Alkmaar, au nombre de ving-six raille. Ils s'augmentent encore de dix-huit mille hommes de troupes, qui les attendaient en Hollande. Brune n'a que vingt mille hommes, mais ils combattront pour la patrie, et dans ce temps, ce n'était pas un mot vide de sens que celui-là. Il faisait mourir pour la gloire et vaincre pour la défense du pays. Brune, animé d'un sentiment inconnu, comme lui-même me l'a dit, fit, le jour de cette bataille de Bergen, des choses dont la veille il ne se serait pas jugé susceptible. Mais il voyait la route hbre jusqu'à Paris!

— Je voulais au moins y mettre mon cadavre, disait-il, si je ne pouvais empêcher les ennemis d'avancer. Ce n'est que sur lui qu'ils auraient franchi la frontière.

Mais ce furent les cadavres russes et anglais qui couvrirent le champ de bataille de Bergen. La victoire fut complète. Le duc d'York, battu honteusement, se retira après une perte immense, et le général Eermann, commandant les troupes russes, fut fait prisonnier. Dans le même temps, Masséna gagnait la

bataille de Zurich^ Brune et 3Iasséna, par ces deux victoires, que notre génie protecteur fit remporter, pour ainsi dire, le même jour, sauvèrent la France comme le maréchal de Villars l'avait sauvée à Denain.

Mais il ne suffisait pas à la gloire de Brune d'avoir battu l'armée anglo-russe. Il fallait qu'il fit peser sur elle la honte d'une capitulation infligée à une troupe supérieure par une troupe inférieure en nombre. Le duc d'York, complètement battu, s'était retiré dans la presqu'île du Helder à Alkmaar. Ce pauvre prince, ayant encore complètement échoué à Castricum dans ses efforts pour s'étendre hors de l'étroite péninsule sur laquelle il a débarqué, se trouve, par suite de son inhabileté, privé de secours, sans autres vivres que ceux qu'il tire de ses vaisseaux. Il capitule et abandonne subitement cette idée de conquérir la Hollande, ce que lui-même il avait proposé aux ministres anglais. Le fils de Georges III capitule aussi peu glorieusement — car il peut y avoir de la gloire dans une capitulation — à Alkmaar, que le fils de Georges II avait capitulé à Closter-Seven en 1757.

Une des clauses de la capitulation fut spécialement de ne causer aucun dégât par des digues rompues et par des inondations dans les pays que l'armée combinée abandonnait. Brune avait été prévenu que les Russes surtout formaient ce projet bien digne des soldats de Souvarow. Huit mille Français et Bataves, faits prisonniers avant la campagne, devaient être renvoyés libres sans échange ni condition. C'était une

' Le 23 août. Celle de Bergea est du 19 du même mois. Le général Vandamme contribua vaillamment à celle victoire de Bergen. Je crois que c'est à celte affaire que le général Charbonnier fil la scène que j'ai rapportée précédemment.

des clauses de cette belle capitulation, qui attachait un laurier de plus à la couronne civique de Brune. Ce n'est pas là qu'il aurait trouvé des assassins, la Hollande reconnaissante aurait plutôt voté des remerciements à l'homme humain qui, sans être enivré par sa victoire, songea à l'avenir du pays qu'il avaii sauvé.

Mais lorsqu'une paix momentanée a tranquillisé nos frontières, lorsque le Directoire renversé nous permet enfin de respirer après une si longue étreinte du malheur, l'intérieur de la France est bouleversé de nouveau par les perturbateurs du repos et de l'ordre, qui s'établissent dans les parties les plus saines du royaume, comme un chancre dévorant le sein d'une belle femme. Le premier consul fait des efforts surhumains pour arrêter ce fléau. Il veut surtout pacifier les provinces de l'ouest. Il choisit Brune. A peine a-t-il paru dans le département de Maine-et- Loire que la convention de Monlfaucon^ est signée, et les provinces de l'un et de l'autre côtés de la Loire sont tranquilles et soumises. Il est vrai de dire que, dans cette seconde guerre, les royalistes avaient montré bien moins d'énergie et même de courage que dans la première. Larochejaquelein, Lescure, d'Elbée, Bonchamps étaient des héros. Leurs successeurs ne furent que des chefs de bandes et non des chefs de parti. Les hommes qu'ils conduisaient étaient des misérables, agissant comme des contrebandiers, attaquant les voyageurs et les habitations isolées. Mais ils étaient nombreux et faisaient un grand ravage.

* Il faut dire que le général Hédouville avait préparé celte œuvre honorable et vraiment belle.

Maintenant nous voici revenus au point de départ.

J'ai parcouru le cercle de la vie militaire de Brune. Me voilà avec lui à la tète de l'armée d'Italie, dont le premier consul lui a donné le commandement. Murât ne commandait que l'armée de réserve. Beaucoup de personnes se sont ti'ompées à cet égard, ainsi que pour Masséna. Il y a eu confusion de temps et non d'époques, parce que quelques mois faisaient seuls l'intervalle. Brune commandait en chet l'armée d'Italie.

Dès le mois de novembre 1800, vers la même époque, on vit un nouveau prodige opéré par nos troupes, c'est le passage des Alpes tyroliennes. Macdonald, qui était à l'armée des Grisons, comprit l'importance de sa mise en rapport immédiat avec Brune et l'armée d'Italie. Il pénètre dans la Valteline à travers le Splugen, un des sommets les plus élevés des Alpes \ bravant les tempêtes, les avalanches, les amoncellements de neige, enfin par les efforts les plus inouïs de patience, de courage et d'industrie. Le chet d'état-major de cette armée est encore vivant parmi nous. C'est à lui- plus peut-être qu'au général Mac-

1 Dix-neuf cent vingt- cinq mètres au dessus du niveau de la mer.

* Quelqu'un, m'entendaut raconlor celle particularité de nos fastes militaires, me disait quo le maréchal Macdonald pouvait être blessé de ce que je disais en ce moment, parce qu'une femme ne peut avoir d'opinion sur de semblables matières que celle qui lui est inculquée. C'est vrai. J'ai entendu non seulement des honnnes de la plus haute capacité avancer l'opinion que je rapporte sur ce passage étonnant des Alpes tyroliennes, mais nos ennemis même ont eu la môme pensée. La mienne ne s'est modelée que sur de telles assurances, qu'il ne m'a pas été permis d'avoir un scrupule en écrivant ce que je viens d'écrire.

DE LA DUCHESSE D'ABRANTES 35t

(lonald, que la victoire remportée sur les éléments en colère et sur une nature marâtre doit être attribuée. C'est le général Mathieu-Dumas. Il était, comme je viens de le dire, chef d'état-major de l'armée, et tout ce que la patience, le courage, l'admirable activité de la philanthropie et de l'homme de guerre peuvent donner de ressources, le général Mathieu-Dumas l'a communiqué aux officiers et aux soldats dont il avait la responsabilité.

— Un chef d'état-major, disait-il quelquefois, lorsqu'on lui parlait de ses fatigues, un chef d'état-major est le père des soldats. C'est à lui de veiller sur leurs besoins, et de leur éviter les dangers qui sont hors de la balle, du sabre et du boulet de canon.

Et lorsque vous ajoutez à une telle conduite, — car avec lui la théorie était mise en pratique, — un oubli entier de sa propre conservation, une probité sévère, vous dites, sans craindre de vous tromper :

— Le général Mathieu-Dumas est un digne homme, autant qu'un homme habile.

Pour revenir au général Brune, qui, pendant le passage de Macdonald à travers les glaces, les rochers et les torrents, tentait lui-même celui du Mincio sans avoir pu l'effectuer encore, il faut examiner dans quelle position était alors l'armée d'Italie, ayant en tète une belle armée autrichienne conduite par M. de Bellegarde. C'était, je crois, la quatrième qu'il menait en Italie, pour son propre compte. Il devait savoir le chemin. C'était un métier dont il faisait la navette, que la route de Vienne à Milan. 3Iais les soldats répandus sur sa surface et formant les fils de la trame commençaient à devenir de plus en plus rares et se brisaient ensuite trop souvent sous sa main. Désespéi'é

de ses défaites, il voulut tenter encore une fois la fortune et la trouva tout aussi rebelle. C'est une femme, elle n'aime pas les maladroits. Elle le lui prouva à la bataille de Pozzolo. Brune la gagna, passa le Mincio après avoir presque détruit l'armée autrichienne, lui avoir pris trente canons et détruit dix mille hommes tués, blessés ou prisonniers. Les dispositions du général Brune étaient sans doute fort bien faites, mais leur exécution rapide et admirable doit être le motif d'une juste reconnaissance envers un homme que la patrie doit aussi aimer et pleurer. Son nom me rappelle encore un ami que la mort a frappé, c'est le général Suchet. Il commandait le centre de l'armée française. Brune lui-même était juste dans la part de gloire qu'il lui attribuait largement.

Pendant toute une journée le général Suchet soutint à lui seul le poids terrible d'une responsabilité morale qui devenait effective, jointe à tout le danger matériel qui écrasait ses hommes à mesure qu'il leur faisait passer le fleuve pour aller attaquer des gens retranchés, dont les balles, les boulets et la mitraille foudroyaient ses soldats. Il ne m'appartient pas à moi, femme, de décider une question qui tient à l'art stratégique. Je ne puis dire pourquoi le général Suchet demeura seul si longtemps en face de l'ennemi, ce qui lui fit au reste presque à lui seul gagner la bataille. Je raconte, et les faits que je rapporte S07it certains. Le général Davout (depuis maréchal) décida la victoire par une charge de cavalerie admirablement faite.

Le général Dupont commandait la droite de l'armée, le brave et respectable général Moncey commandait la gauche, le général Davout la cavalerie et le gêné-

rai Marmont l'artillerie. Le général Oudinot était chef d'état-major et Brune général en chef. Suchet, comme je l'ai dit, conduisait le centre et se trouva presque seul exposé à tout le feu ennemi. Je dirai encore une fois que ses habiles et savantes dispositions, son courage, sa fermeté non seulement le sauvèrent, mais décidèrent la fortune de ces trois journées des 2o, 26 et 21 décembre 1800. La gloire en revient aussi, je crois l'avoir également dit, à la belle charge de cavalerie faite si à propos par le général Davout.

Tandis que nos balles et nos boulets faisaient reculer l'enneiai de tous côtés, le congrès de Lunéville venait de s'ouvrir relativement aux négociations de paix avev> l'Autriche, qui enfin consentait à traiter sans rAngleterre\ C'était une grande victoire remportée sans canons, que celle-là, car enfin l'Angleterre avait acheté l'Autriche, quoique cette puissance appelât les subsides qu'elle touchait tin emprunt. Quoi qu'il en fût, Joseph Bonaparte, après avoir donné, à Paris, à M. le comte Louis de Cobentzel de fort beaux et bons dîners, ce en quoi nous l'avions secondé de tout notre pouvoir, avait maintenant avec lui, à Lunéville, de chaudes discussions sur chaque article qu'il fallait abandonner, car hélas ! nous demandions beaucoup. Heureusement pour notre plénipotentiaire, que le général Brune envoyait un courrier apportant une lettre de lui, toujours écrite en vrai style républicain, concis, et annonçant une nouvelle victoire.

* Le 20 juin 1800, il fut passé une convention entre l'Angleterre et l'Autriche par laquelle elles s'engageaient réciproquement à ne point traiter l'une sans l'autre. Par le môme traité l'Autriche recevait du cabinet anglais une somme annuelle pour les frais de la guerre.

« Citoyen premier Consul, « J'ai l'honneur de vous annoncer que j'ai passé , l'Adige, hier 1" janvier, près et au-dessus de Vérone; I ce qui me met dans la position de vous annoncer incessamment l'occupation de cette ville. « Salut et respect.

« Brune. »

Et, en effet, le 3 janvier, Yérone était occupée par nos troupes. Et puis, quelques jours après, c'était Vieence. Ensuite on passait la Brenta. Enfin on s'acheminait, on faisait même assez vite le trajet, à l'effet de donner la main au frère d'armes Moreau, qui de son côté, campé à vingt-cinq lieues de Vienne, avait conclu un armistice avec S.A. I. l'archiduc Charles, bon prince, honnête homme, grand capitaine et toujours malheureux. M. de Bellegarde, qui l'était aussi (malheureux, quant aux autres choses, je ne sais pas), usa du même remède afin de dormir un peu en repos. Un armistice fut également conclu entre lui et le général Brune. Les détails ne m'en sont pas connus, et puis ils sont peu importants. Je sais seulement que le Tagliamento devait former la ligne-barrière entre les deux armées. Trois semaines après les conférences de Lunéville amenèrent un beau traité de paix qui rendit tout à tait le sommeil à M. de Bellegarde et, soit dit en passant, à quelques autres généraux en chef autrichiens, qui en avaient assez de cette guerre avec nous. Le prince Charles est le seul dont la noble conduite fut toujours digne, même pendant les revers, de sa noble naissance et de son grand cœur. J'ai plus que de l'estime pour le caractère du prince Charles. Je crois le connaître aussi bien qu'on peut connaître

quelqu'un de sa sorte, sans avoir eu l'honneur de rapprocher, mais j'en sais assez pour asseoir mon opinion sur des bases qui ne peuvent inspirer qu'un sentiment de vénération.

Brune revint en France après la paix de Lunéville. Il se retira dans sa terre de Saint-Just, en Champagne, jBt du bien autour de lui, et s'occupa de littérature. Quelques années après, lorsque Napoléon créa vingtquatre grands officiers de l'empire, seize maréchaux et huit colonels généraux et inspe teurs généraux, Brune eut un des bâtons brodés d abeilles. Nommé maréchal en 1804 (19 mai), il devait encore servir sa patrie avant de mourir assassiné par ses compatriotes.

Napoléon eut vers cette époque du mécontentement contre Brune. Il fut accusé près de l'empereur de fautes que celui-ci ne pardonnait pas même à ses plus chers amis. Je n'ai eu à cet égard aucune révélation ni aucun indice qui ait pu me donner une certitude ^ . Je sais qu'il faut avoir une grande et profonde connaissance de tels délits pour prononcer. J'ai des preuves à fournir à l'appui de ce que je dis ici, qui donneront de la crainte à ceux qui attaqueront légèrement ce qu'un homme possède de plus précieux, sa réputation. Toujours légers, même en distribuant des paroles de vie ou de mort, nous répétons un mauvais jeu de mots qui parait charmant, et dès lors doit être répandu, n'importe quel en puisse être le résultat.

1 C'était une sorte de chanson dans laquelle un bel esprit de régiment donnait à un conscrit des leçons pour aller en maraude. " N'y va jamais le jour, lui disait-il, c'est trop béte. Mais vas-y à la brune, lu ne manqueras jamais ton coup. »

Toute cette rumeur fît impression sur Napoléon. Il ne donna pas de commandement à Brune dans la première campagne qui vit rouvrir pour nous une suite non interrompue de malheurs et de désastres d'autant plus douloureux qu'ils furent d'abord inaugurés par des triomphes et des gloires si lumineuses que les yeux de celui qui pouvait tout regarder en furent éblouis. Mais en 180", Brune reçut l'ordre d'aller avec un corps d'armée dans la Poméranie suédoise. Il prit Stralsund, l'île de Rùgen et força l'armée suédoise de se retirer, ainsi que la marine de la Suède d'abanbonner les parages de la Poméranie. L'occupation de Ri gen complétant les conquêtes des Français pendan cette campagne mémorable, Brune semble destiné à mettre un frein à cette ambition de l'Angleterre, qui à Riigen comme à Bergen attaquait la France par le bras d'un allié. Il est toutefois une exception dans cette dernière circonstance, c'est que les Anglais, se reposant sur la fougue de leur ami Gustave, avaient jugé inutile de lui adjoindre de leurs troupes. Le roi de Suède était seul avec les forces suédoises, et l'or de l'Angleterre était le seul appui qu'elle eût donné à son plus fidèle allié.

On ignore assez généralement le motif de la disgrâce subite du maréchal Brune, après un succès éclatant dont les suites étaient si remarquablement avantageuses pour la France. Un hasard assez particulier me l'a fait connaître. Je le mets ici comme fanal i pouvant éclairer d'autres faits encore dans l'ombre.

Pendant le siège de Stralsund, Gustave demanda et obtint un armistice. Le maréchal Brune l'accorda avec d'autant plus de facilité que sa position était bien ' autrement avantageuse que celle du roi de Suède.

Mais OÙ il mit plus de légèreté, dans cet abandon chevaleresque et tout loyal qui lui faisait ainsi peutêtre négliger son devoir, ce fut en consentant à une entrevue entre lui et le roi Gustave.

Si le roi de Suède de 1807 eût été le roi de Suède de 1769, sans doute le maréchal n'aurait pas eu sujet de se repentir de son trop de confiance, mais le fils n'avait de son père que le nom, comme on le sait fort bien aujourd'hui. En conséquence, il n'est donc pas étonnant que les brillantes qualités du Gustave de 1769 n'aient jeté aucune lueur influente dans les actions du Gustave de 1807 lorsqu'il voulut aussi, lui, faire voir qu'il était roi. Mais ce fut surtout à l'occasion de cette entrevue avec le maréchal Brune que le peu de noblesse de son caractère parut dans son entier.

L'empereur fut très mécontent lorsqu'il &*pprit que le général en chef de son armée avait eu un entretien avec un homme faisant état d'une haine pour lui qui ne devait pas lui permettre d'en parler convenablement. Le mécontentement devint de la colère lorsque, par une indiscrétion et une mauvaise foi révoltantes, le roi de Suède non seulement rendit publique cette entrevue, mais la dénatura entièrement, fit dire à Brune ce qu'il n'avait pas dit et fit ainsi l'action d'un félon et d'un roi sans parole et sans foi, car il avait engagé l'une et l'autre de ne pas parler de la démarche que Brune se permettait, uniquement au reste pour les intérêts de Gustave, car ceux de la France étaient mille fois assurés. Il fallait les yeux fous de ce roi insensé pour ne pas voir qu'il était seul à combattre Napoléon.

Le ressentiment de l'empereur fut violent. Il

attribua cette conduite de Brune à un motif peu honorable, et il eut tort. Brune, injustement soupçonné, fut irrité, malgré sa douceur habituelle, que Napoléon crût un rapport infidèle plus que la parole qu'il donnait que le roi de Suède en avait menti! Il ne fit ancune démarche pour ramener l'empereur et bientôt toute l'armée sut qu'il était en disgrâce. Elle fut longue et, pendant bien desaisnées son nom, le nom du vainqueur de Bergen, du pacificateur de l'Ouest, ne fut pas prononcé. Cependant Napoléon connaissait le mérite de Brune. A cette époque il était le seul maréchal qui fût conseiller d'État.

Lors du retour de Napoléon, en mars 1845, le maréchal Brune sortit de sa retraite et, en avTil suivant, il accepta un poste de grande confiance et de difficile exercice. C'était le commandement de la huitième division militaire. Il s'en acquitta à la satisfaction générale, ce qui n'était certes pas aisé dans un pays où chaque parti est continuellement armé de griffes ou de dents, et de quelques poignards par-dessus le marché. Mais Brune était ferme en même temps qu'il était doux, et l'ordre fut maintenu tout le temps de son séjour à Marseille. Lorsqu'il apprit la rentrée de Louis XVIII, il se hâta de courir à Toulon parce que le même courrier lui donnait avis qu'il y aurait sûrement du trouble pour arborer le drapeau blanc 11 le fit mettre lui-même et, par cette conduite, éviu des malheurs qui auraient eu une couleur sanglante car dans ces provinces au sang brûlant, aux têtC! volcaniques, la révolte prend aussitôt un caractère féjjd» roce et meurtrier. Dès que l'opération du placemen|i!i du drapeau est terminée, Brune dépose le commande! r^ ment et part pour Paris, où l'appelle le gouvernement

Brune est tranquille, il ne préjuge aucun malheur. Que peut-on lui reprocher? 11 n'était pas à Waterloo! Il oublie même que sur les bords du Rhône, le duc d'Angoulème, fait prisonnier, tandis que lui, Brune, commandait à Marseille, ne reçut aucune insulte et, conduit à Cette, y recouvra la liberté en s'embarquant. Ce souvenir devrait le rassurer, il ne l'invoque même pas, car il n'a nulle inquiétude. En passant à Avignon, il est arrêté!

Je ne devrais pas anticiper ainsi sur les temps à venir et décrire une scène épouvantable , avant l'époque à laquelle elle appartient, époque souillée par elle d'une honte sanglante à jamais ineffaçable. Cependant, il est une circonstance de la vie du maréchal Brune tenant à ses jours heureux écoulés dans la belle Italie, et que je dois placer ici, qui recevra bien plus de force du rapprochement immédiat des deux événements. Cette considération me fait passer par-dessus l'inconvénient d'une anticipation d'ailleurs peu importante à la marche de ces Mémoires.

Le maréchal Brune, en arrivant à Avignon, fut prévenu qu'il y avait de l'agitation dans la ville et qu'elle était particulièrement dirigée contre lui. Il ne voulut pas écouter les avis qui lui étaient adressés et commanda aux postillons de le mener à la poste. Je passe ici sur une infinité de détails d'autant plus précieux que je les tiens d'un homme assez malheureux pour avoir vu le crime sans pouvoir l'empêcher. Je donnerai ces détails plus tard, lorsque 1815 sera notre domaine. Maintenant je dirai seulement comment le maréchal, retranché dans une chambre, se voit assiégé par huit cents misérables armés alors pour la cause royale, par des royalistes, qui oublient que ces

3ûO MÉMOIRES

mêmes hommes ont servi sous Jourdan-Coupe-tête et l'ont aidé lors des malheurs de la ville d'Avignon, en 1191. Trois mille citoyens, spectateurs immobiles de cette tragédie fabuleusement atroce, ne partagent pas ce délire de sang et ne secondent cependant nullement les efforts que le maire et le préfet, réduits au seul secours de quelques gendarmes, prolongent quatre heures entières. Enfin, la lâcheté de toute une population a livré la victime, sous le prétexte faux et stupide que le maréchal a été le meurtrier de M""" la princesse de Lamballe, tandis qu'à l'époque des septembrisades il n'était pas même à Paris. Les monstres regorgent de la manière la plus barbare que le manuel de leur chef Jourdan peut leur présenter. Ils lacèrent son corps, le traînent dans la boue et, enfin, le iettent dans le Rhône. Les eaux de ce malheureux fleuve, lasses d'être toujours teintes de sang, refusent le cadavre de la pauvre victime. Ses vagues le rejettent sur la grève où il est demeuré deux jours sans sépulture ^ !

Quelles réflexions peut-on faire en arrêtant sa

^ La conduite remarquable que tint M. Dupin aine lors du procès que la maréchale Brune intenta pour obtenir justice, mérite d'être connue des personnes qui pourraient l'ignorer. On sait qu'il fil tout ce qui était en son pouvoir d'homme, de Français et d'homme habile, pour que justice et vengeance fussent accordées, et qu'il ne fut pas coupable certes de la nonréussite. Lorsque tout fut terminé, la maréchale Brune se rendit chez lui et, ne l'ayant pas trouvé, elle remit à M'"* Dupin, qui existait alors, une petite cassette contenant le témoignage de sa reconnaissance et l'acquittement de ce qu'elle devait aux soins de M. Dupin. De retour chez lui, après avoir ouvert la boite et pris connaissance de ce qu'elle contenait, il fut touché, car il savait que la maréchale n'était pas riche. Le lendemain,

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS 36i

pensée sur cet acte plus affreux qu'aucun de ceux offerts à la curiosité par le voyageur échappé aux mains des plus féroces sauvages?

Hélas! je me rappelai, lorsque j'entendis raconter cette déplorable aventure, que, étant à Beaucaire avec ma mère — je crois avoir rapporté ce fait — je vis, dans l'excavation d'un rocher que battaient les flots du Rhône, deux cadavres de femmes dont les seins avaient été coupés !...

Maintenant, il faut que je rapporte cette circons tance vraiment étrange qui vient, en s'échappant du milieu des jours de gloire du maréchal, se rattacher au dernier anneau de la chaîne de sa vie brisée si violemment.

C'était en l'an V de la république (1791). Le général Masséna ayant été appelé à Milan, auprès du général en chef Bonaparte, pour assister à une fête nationale \ le général Brune, attaché à la division Masséna, dut prendre le commandement. Son quartier général était à Padoue. Il ordonna la célébration de la même fête et, au banquet qui eut lieu, différentes pièces de poésie furent lues ou chantées.

Le général Brune s'occupait de littérature et il aimait la poésie.

Après avoir entendu chanter quelques couplets d'une chanson politique dont les principes lui plai-

il passa lui-môme chez elle et lui remit la cassette dont il avait retiré ce qu'il jugeait nécessaire pour ses honoraires.

— Madame la maréchale s'était sûrement trompée en les taxant aussi haut, lui dit-il en lui remettant la somme excédante.

Cette somme était de 20,000 francs.

* C'est, je crois, la fôte du 1*' vendémiaire.

iri. 21

savent , il improvisa et chanta le couplet que voici ^ :

Oq se met deux cents contre un homme, On le terrasse, on tous l'assomme, Disant : Nous n'aimons pas le sang !

Ce sont là les honnêtes gens, (bis.) Animés d'une ardeur guerrière, Ils vous traînent dans la rivière Et s'en reviennent triomphants.

Ce sont là les honnêtes gens, (bis.)

Dix-huit ans séparent 1791 de 481o. Quel rapprochement bizarre ! Quelle fantastique couleur cet incident répand sur la fin de Brune ! Il ne croyait pas prophétiser, et pourtant il expliquait, dans un étrange mystère, les détails à venir de sa terrible mort-.

Cette déplorable histoire m'a reportée vers le passé. C'est la cloche tintant pour l'office des morts. Nous avions des amis bien estimables dans cette ville d'Avignon, des amis que mon père chérissait avec tendresse et qui périrent d'une manière si étrangement atroce, que, quelque douloureux que soit ce souvenir, il faut que cet événement vienne former l'effroyable pendant de l'assassinat du maréchal Brune.

Il faut savoir, avant de commencer cette courte

1 Air de Tarare : Je suis né natif de Ferrure.

2 Tous les détails qu'on vient de lire sont parfaitement authen tique?. Ils m'ont été donnés par un officier attaché au maréchal Brune et qui était au dîner où ces couplets ont été chantés, ainsi que M. le chevalier Suchet, frère du maréchal Suchet, qui peut en certilier l'authenticité. Je dirai de plus qu'il est nécessaire d'examiner le sens des paroles du couplet. Elles peignent bien parfaitement le vrai et honnête républicain, et non pas le verseur de sang, le bourreau de ses comjiatriotes.

DE LA DUCHESSE D'ABFL\NTES 868

histoire, que cette charmante cité d'Avignon, tout embellie du voisinage de Vaucluse et du souvenir de Pétrarque et de Laure, était, au moment de la révolution, et plus d'un an avant les rumeurs populaires, en proie à des brigandages et à des crimes inouïs. Définitivement réuni à la France par une décision de l'Assemblée nationale, le Comtat-Venaissin nous apporta ces haines, ces vengeances qui vinrent entretenir leur flambeau à celles de nos discordes. Des bandits, des forçats libérés sont accourus des côtes de l'Italie, des îles de la Méditerranée, répandant autour d'eux le meurtre, le pillage, le sacrilège et les plus honteux excès. Ils obéissaient à un chef qui depuis eut un nom fameux et sinistre. C'était Jourdan-Coupetêtes V

Cet homme, né dans les Cévennes, et non pas dans le Comtat, comme plusieurs autorités le prétendent, fut A'abord contrebandier. Son nom, son vrai nom est iouve. C'était un paysan. Ennuyé de sa misère, il se fit contrebandier. Mais, ne se bornant pas à ce métier dangereux qui lui seul méritait punition, il fut arrêté et mis en prison à Valence en Dauphiné. Il s'échappa, lui septième, et ce fut alors qu'il quitta le nom de Jouve pour celui de Jourdan et se livra à de nouveaux crimes. Encore recherché, il quitta alors les affaires, cessa de faire suer les chênes et vint à Paris.

Il était robuste, né dans les montagnes. Il se fit

1 Les détails que je donne ici ne se trouvent dans aucun des journaux du temps, ce qui me détermine à les mettre tous. Je sais par expérience qu'on est fort aise de trouver des renseignements sûrs relativement à uno époque intéressante. Celle-ci peut dire beaucoup avec l'aide de cette sorte de glossaire. J'ajouterai que ces faits sont de la plus parlaite exactitude.

garçon maréchal ferrant et entra au service de S. A. R. Mgr le duc d'Orléans. Peu après il en fut chassé pour avoir volé un fer de cheval. Le penchant l'entraînait. Avant d'entrer chez le duc d'Orléans, il était chez un maréchal ferrant rue Clos-Georgeot, d'où il avait été chassé pour le même motif de vol.

Ce fut alors que ce misérable retourna à Avignon et qu'il y porta le fer et le feu. Quelques personnes d'Avignon elles-mêmes crurent que Jourdan avait rapporté ce funeste nom de Coupe-tête parce que le jour de la prise de la Bastille il avait coupé la tête à M. de Launay, gouverneur de la forteresse. Le fait n'est pas vrai. Jourdan a bien assez de crimes sans lui prêter ceux des autres. Celui qui mutila le malheureux de Launay, était un grand vieillard portant une longue barbe blanche. Il fut désigné au 6 octobre sous le nom du Vieillard à la longue barbe.

Le 10 juin 1190, M. Demanez, marquis d'Aulan, l'homme d'Avignon peut-être le plus estimé et le plus digne de l'être par le bien qu'il faisait et par l'exercice de toutes les vertus , est entraîné par la foule jusqu'au pied d'une potence de cinquante pieds qu'on avait élevée sur la place du palais \ On allait y pendre dans le même moment le marquis de Rochegude, l'abbé Offraye et un nommé Aubert, marchand de soie et propriétaire de la ville même d'Avignon.

Lorsque M. d'Aulan vit ce délire effréné gagner ses malheureux compatriotes, il leur parla avec cet accent

1 Le marquis d'Aulan était un ami de mon père, ainsi que M. l'abbé Ofîraye, chanoine du bas chœur Je la métropole. M. d'Aulan surtout était un ange de bonté. Tous les détails que je rapporte ici sont d'une grande exactitude, et, comme je l'ai fait observer plus haut, ne se trouvent dans aucun journal.

du cœur et de la vertu, cette voix qui toujours est entendue des plus furieux. Mais dans cette journée de meurtre rien n'était écouté, rien, que le cri de la victime.

M. d'Aulan ne perdit pas courage. Avec une persévérance que d'autres n'auraient pas même eue pour se sauver, le marquis parvint enfsn au pied de la potence. Au moment où il arrivait, le bourreau se battait avec un voiturier du pays, nommé Buffardin, que le peuple avait condamné, le malheureux , sous prétexte qu'il avait accaparé des blés. Cet homme était innocent, et M. d'Aulan le savait.

— Vous êtes des monstres, s'écrie-t-il en s'élançant à côté de cet homme qu'il aide à se débarrasser du bourreau ! Vous êtes des tigres ! Que vous a fait ce malheureux? Voulez-vous le tuer? Et sa femme et ses enfants, qui les nourrira ensuite ? Avez-vous soif de sang? Voulez-vous encore une victime? Eh bien, laissez cet homme, prenez-moi, mais à condition que je serai le dernier.

Aussitôt la foule s'écria :

— Il a raison ! il a raison !

Parmi le peuple, il y en avait qui connaissaient le marquis d'Aulan pour le père des malheureux et qui voulurent parler. Mais leurs voix furent étouffées par les cris, les vociférations des scélérats qui entouraient encore la potence de M. de Rochegude.

— Oui... oui, s'écrièrent-ils! Puisqu'il veut payer pour le voiturier, qu'il meure!

Et l'infortuné fut pendu!

Ce qui sauva la ville d'Avignon dans cette horrible journée, ce fut le sang-froid et le vrai courage de M. le chevalier d'Aymar. Il était maire d'Orange. Ayant

été appelé avec sa garde nationale, M. d'Aymar sauva la ville et rétablit la tranquillité... pour ce jour-là. Ce fut le 6 octobre de l'année suivante qu'arriva l'horrible catastrophe de la Tour de la Glacière. Un nommé l'Écuyer, parlant dans l'église des Gordeliers, fut tué à coups de ciseaux par une troupe de femmes ou plutôt de furies. Elles promènent son cadavre et elles crient que c'est une victime et qu'il faut la venger. On court aux prisons, on enfonce les portes, on arrache, de leur asile de douleur, des malheureux réduits à le regretter et à se cramponner à leurs barreaux qu'ils ne veulent pas quitter, car ils prévoient leur sort. Soixante-trois personnes de tout âge, de tout sexe sont jetées dans la Tour de la Glacière. On y avait mis d'avance de la chaux vive. Mais on oublia l'eau et les premiers qui furent précipités furent étouffés. M. Lami, arcliitecte, fut une des victimes avec son fils. Ils furent ti'ouvés l'un près de l'autre, le fils aux genoux de son père.

Page 1