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CHAPITRE XX

Paris en 1801. — Les théâtres. — Mes loges. — M. Carrion de Nisas et la Mort de Montmorency. — Vanhoye et la tabatière de Louis XIIL — Les trois questions espagnoles. — Première représentation de Pinto. — Prédilection pour le théâtre Feydeau. — Vogue d'Ellleviou et la meilleure troupe de Paris. — La première troupe italienne et Raffanelli. — Cimarosa. — Le duc de Mouchy et le duo du Matrimonio. — L'Opéra et le théâtre Montansier. — Brunet et Tiercelin. — Le carnaval de 1801 et le bal masqué. — Scène comique. — Retour du printemps et la comédie à la Malmaison.

Le chapitre précédent est peut-être un peu long, en ce qu'on pourra me demander pourquoi je me suis autant arrêtée sur la vie du général Brune. Je répondrai que le maréchal Brune est d'une haute importance dans notre existence politique. Sa vie eut une grande influence sur la destinée de la France, sur celle de Napoléon lui-même. Comment ses projets auraient-ils reçu leur exécution, si le duc d'York avait été à Meaux ou à Senlis? Mais une conséquence plus directe résulte de sa mort, de cet assassinat d'un maréchal de France, dans une ville de la France et et par des hommes de la France. Tout est grave dans une si grande affaire. J'ai dû anticiper pour le rapprochement de cette singulière prévision, maintenant il faut laisser sommeiller cette cause. Au moment des débats, nous saurons la retrouver.

Pour égayer le tableau que vient de rembrunir un si pénible sujet, je vais essayer de représenter Paris tel qu'il était déjà à celte époque, c'est-à-dire la ville des enchantements.

Un des avantages attachés à la place de Junot était d'avoir une loge à chaque spectacle. J'avoue que j'ai joui du bonheur que cela m'a procuré avec une profonde reconnaissance. J'étais surtout heureuse de rendre service et Dieu sait qu'on ne m'épargnait pas les billets du matin et même ceux du soir. J'ai vu recevoir dans la même journée, pour une seconde représentation {les Templiers, c'était beaucoup plus tard), onze demandes pour ma loge à la Comédie- Française. J'avais sept à huit générosités à faire tous les jours. Je les donnais, je croyais que cela me ferait, sinon des amis, au moins une sorte de relation amicale qui survivrait par décorum à la haute puissance. J'étais jeune, alors que je faisais de pareils rêves.

J'allais donc souvent au spectacle. C'était un plaisir que je connaissais si peu, que je n'avais été qu'une seule fois à l'Opéra et deux ou trois fois à la Comédie- Française. Encore était-ce pour voir la première représentation de Pinto, celle de Montmorency, par Carrion de Nisas, et un début de Lafont qui avait été tellement orageux, qu'en vérité je croyais que la salle de la Comédie-Française était autrement bâtie qu'une autre, pour résister à de tels assauts.

En parlant des hommes de la société de ma mère, il est bien mal à moi de n'avoir rien dit de celui qui en était peut-être le plu'; ppirituel,M. Carrion de Nisas. Je connais peu d'esprit plus varié, plus aimable, plus gai et plus inoffensif tout en étant fort piquant. Mais

il avait du malheur pour ses productions théâtrales, et cependant il avait du talent. Je me rappellerai toute ma vie l'état dans lequel le mit la première représentation de cette Mort de Montmorency qui, je crois, l'a plus tué que le connétable ne l'a été, et cela par des circonstances tout à fait étrangères à son œuvre. Oh ! sans doute, il devait être en colère! Et en vérité, il avait raison.

Il y avait de fort beaux vers et des situations attachantes. Toute la scène où le cardinal dévoile ses plans pour l'agrandissement de la France, ainsi que ses vues politiques, sont de la plus grande beauté et les inconvénients eussent peut-être passé inaperçus si la tragédie eût été jouée avec ensemble. Mais le malheur était complet.

Talma, qui autant que je puis me le rappeler faisait Montmorency, était le seul qui eût le sens commun. Baptiste aîné. M""" Talma (M"* Petit-Vanhove), mais surtout Vanhove le père, tout cela était hors de place. Mais Vanhove y était admirablement pour faire rire, ce qui mettait M. de Nisas au désespoir.

On sait, ou peut-être un si heureux souvenir est perdu, que le père Vanhove avait l'habitude assez triviale de se griser, pour ne pas dire enivrer, toutes les fois surtout qu'il y avait une première représentation. Comme il était habituellement détestable , il y avait à espérer que le vin produirait un heureux changement, mais pas du tout, il n'en était que plus mauvais. Le jour de la première représentation de la Mort de Montmorency, il prit ce qu'il appelait du courage, malgré la surveillance exacte de sa fille et de Talma, dont il était le beau-père en herbe. Mais ce fut bien une autre affaire vraiment, le soir, lorsqu'il

fut question de prendre enfin un air un peu royal. Quoique ce ne fût guère à l'usage de Louis XIII — car tel était le noble personnage qu'il devait représenter— il n'y eut pas moyen de lui faire abandonner une petite caisse ronde contenant une livre de tabac, qu'il appelait sa tabatière. Sa fille, déjà habillée pour le rôle d'Anne d'Autriche, employait tous les arguments possibles pour qu'il n'entrât pas sur la scène avec cette malle à contrebande. Comme il était gris et même complètement iwe, il avait trouvé une phrase dont il ne sortait pas :

— Prouvez-moi que Louis XIII ne prenait pas de tabac et je dépose les armes. Prouvez-le moi...

— Mais, mon père..., disait M""' Petit-Vanhove.

— Prouvez-moi que Louis XIII ne prenait pas de tabac.

Et il en bourrait tellement son malheureux nez qu'à peine on l'entendait et que la fumée de ce tabac le grisait encore plus. Aussi joua-t-il quelquefois tellement en parodie, que le rire dominait de beaucoup et les sifflets et les applaudissements. M. de Nisas venait de temps à autre dans notre loge, et là j'ai pu juger d'un supplice dont je n'avais aucune idée. Il était quelquefois au moment d'expirer, pâle, la respiration suspendue, son front était trempé de sueur. En vérité, il n'y avait pas moyen de rire, cela l'aurait achevé. Ensuite il regardait sans voir et n'avait qu'un sens dans lequel venaient mourir tous les autres. Ah! quel supplice! Comment peut-on volontairement endurer une aussi cuisante torture? En vérité je serais, je crois, plus à mon aise dans la rigole à l'eau par-devant le très saint tribunaP.

1 Ou donnait trois genres de question en Espagne dans les

Prévention d'amitié à part, il y avait de fort belles choses. Je me rappelle, entre autres passages, celui-ci qui fit beaucoup d'effet.

Montmorency, condamné à mort, est au moment d'être délivré par les soldats et par le peuple; sa sœur, sa femme, la reine qui l'aime toujours, attendent dans l'anxiété la plus déchirante quelle a été l'issue de cette tentative. Le cardinal, qui raconte le fait, termine en disant :

Pour réponse, aux mutins j'ai fait jeter sa tête.

La situation était vraiment admirable dans cet instant, elle rappelait celle d'Iphigénie. C'était fort bien. Cette beauté dans l'action fit oublier le malheureux:

Duc de Montmorency, retournez en prison.

Mais la pièce tomba et tomba parfaitement. Ce qui prouve qu'un homme spirituel autant qu'on peut Tètre peut aussi faire une mauvaise pièce. Et cela, j'en ai peur, se voit bien souvent encore.

Mais le plus beau des tapages passés, présents et à venir, c'est celui qui eut lieu le jour de la représen-

pnsons du saint-office. L'eau était la plus douloureuse de toutes. On étendait le patient dans une sorte de rigole ou de cercueil ouvert aux pieds et à la tête; ensuite on recouvrait le visage du patient d'une batiste mouillée, sur laquelle on laissait tomber l'eau qui, pour entrer dans la gorge, devait s'infiltrer goulte par goutte ; et comme le nez et la gorge ne peuvent pas aspirer à travers ce linge, qui intercepte à la fois l'air et celte eau, il en résulte que lorsqu'on enlève le linge, ce linge est plein de sang ainsi qu- la gorge. Ce sont tous les petits vaisseaux qui se rompent.

talion de Pinto. Lemercier, qui avait deviné l'école romantique, fut accablé, car Pinto, Figaro politique, avec son caractère naturel et dans l'ordre de chaque événement, parut une conception bizarre au goût non pas mauvais de l'époque, mais à ce goût soumis aux ciseaux rogneurs, à la serpette élaguante et surtout à la parole tranchante qui vous disait : « Otez cette phrase. — Pourquoi? — Parce que je ne veux pas qu'elle y soit. — Mais encore? — Cela ne se doit pas. — Mais, la raison? ce que je dis est-il donc inconvenant? — Oh! pas du tout. Mais enfin il faut l'ôter. »

Ce court colloque n'a aucun rapport avec Pinto. Pinto était une œuvre composée d'un jet, faite pour rester telle qu'elle est sortie des mains de son père. Je crois que, si ce sujet n'avait pas été travaillé et lancé au public dans un temps de prévention, ce qui chez nous est une des plus terribles massues qui puissent accabler une pauvre pièce, quelle qu'elle soit, elle ferait aujourd'hui le plus grand effet. Le talent de Lemercier s'y rencontre à chaque ligne.

Je n'ai pas vu Pinto depuis le jour où Dugazon faisait l'archevêque. Eh bien, l'on m'a dit que, lorsque Lemercier avait voulu faire jouer sa pièce il y a quelques années, il n'avait trouvé personne qui comprît ce rôle difficile et si dramatique comme mon cher répétiteur. Cependant que de sottes et plates plaisanteries furent faites alors sur cette innovation! C'est selon moi un des plus beaux sujets pour la scène que cette conspiration de Bragance. Il n'y a pas un personnage qui soit de peu d'intérêt et Lemercier en a tiré un grand parti. Cependant je ne sais si d'avoir habité les lieux où la scène véritable s'est passée, m'a

donné plus d'exigence, je crois que Leraercier, avec son beau talent et surtout son original talent, aurait pu faire encore mieux, simplement avec les événements seuls.

Feydeau était un des théâtres où j'aimais le mieux aller passer ma soirée. Il avait alors un degré de perfection qu'il n'a jamais recouvré. Elleviou, Martin, Chenard, Solié, Juliet, M'" Philis, M"° Desbrosses, ftp* Gavaudan, Gavaudan, et puis un orchestre parfait, et des pièces charmantes jouées dans la plus rare perfection par M"^^ Saint-Aubin, M"® Dugazon et Dozainville.

Je ne finirais pas si je nommais tous les acteurs de ce théâtre; mais le premier de tous, celui qui les formait, parce que, pour jouer avec lui, tous se montaient tant qu'ils pouvaient à sa hauteur, c'était Elleviou. Que d'efforts impuissants j'ai vu faire depuis sa retraite à toute cette monnaie de lui-même ! Elleviou avec sa voix, sa méthode, sa tournure, son jeu, toute sa personne de bon acteur enfin, n'a jamais été remplacé, même de loin. Je ne porte pas dans mon jugement le ridicule des grands-mères qui disent : « De mon temps!... » Quoique grand' mère en effet, je ne radote ni ne rabâche et je suis de bonne foi pour convenir de la bonté du jeu d'une actrice, de la beauté de son talent de chant, lorsque je les trouve en effet et réellement bon et beau. Martin, par exemple, quelle est la voix qui a la prétention de faire oublier la sienne dans GiiUstan, ou dans quelque autre opéra, comme VIrato, ou Ma tante Aurore, ou Picaros el Diego ?

Ce charme que nous autres Français nous éprouvions à entendre chanter de notre bonne musique,

gaie, brillante, chantante, ne nous empêchait pas de goûter un vrai plaisir à la comédie italienne qui venait d'arriver à Paris en 1801. Cette troupe était composée de deux sujets chantants, M™* Strina-Sacchi et le ténor Lazzarini. Quant à Raffanelli, le plus excellent acteur qu'on puisse trouver pour les rôles à manteau, il ne chantait pas même mal, il ne chantait pas du tout. Eh bien, cependant, quelle admirable précision, quelle perfection dans l'air : Udite, tutti, udite, et le duo : Se fialo in corpo avete. Raffanelli chantait ces morceaux-là comme Cimarosa les lui avait montrés, comme l'esprit du maître les lui avait inculqués. Et puis quel acteur ! J'ai entendu dire à Grandménil qu'il gagnait toujours quelque chose avec lui.

Cette première troupe italienne joua d'abord sur un petit théâtre, la salle Olympique, situé rue Chantereine. Ce théâtre, qui n'est pas beaucoup plus grand qu'une salle de spectacle pour jouer en société, réunissait alors la meilleure compagnie de Paris. On sait comme les loges découvertes entre de hautes colonnes exigent une toilette tout à fait parée. Cette obligation plaisait assez aux femmes, et je me rappelle que le jour de la première représentation Dei virtuosi ambulanti, la première rangée des loges n'était garnie que par des femmes presque toutes jeunes et fort élégamment mises. Une autre particularité, c'est qu'il ne se trouva que deux loges qui fussent remplies par des femmes qui n'étaient pas de notre connaissance, à vingt-cinq ou trente jeunes tètes que nous étions là.

Ma mère, pour qui la bonne musique italienne était la plus souveraine des panacées pour guérir ses

souffrances, ne manquait pas de venir dans ma loge tous les jours d'opéra bouffon. Le duc de M... l'accompagnait souvent. Il était dès lors ce qu'il est toujours demeuré, un excellent dilettante. Il était passionné pour la musique italienne et, comme il chantait le genre bouffe à ravir, il venait prendre de ces leçons de bon goût que les vrais amateurs de musique ne laissent pas échapper et qui leur profitent bien plus que dix leçons prises devant un piano et en filant des gammes et faisant des gorgheggio. J'ai accompagné souvent au duc de M... et à mon mari ce duo du mariage secret : Se fi^ato., etc. Eh bien, jamais l'un d'eux n'a manqué ni une note, ni une mesure. C'était aussi juste, non seulement d'intonation, mais d'expression, de ce je ne sais quoi donné par l'harmonie à ceux qui la comprennent, qu'aurait pu l'être Pria che spiinti chanté par Garât, à cette époque. Le duc de M... avait une voix superbe, une de ces basses-tailles pleines et sonores, sans avoir rien du lutrin, et puis le genre, l'accent. Enfin, il faisait vraiment plaisir à entendre alors. Il laissait Junot bien loin derrière lui; Junot n'avait d'autre mérite que celui d'aller en mesure et de chanter juste. Mais il avait la voix dure, parce que des demi-tours à droite et des par quatre à gauche ne rendent pas la voix souple si elle reste juste, et les leçons que je lui donnais n'étaient pas assez sévères pour le mettre en état de chanter pour faire de la musique.

Puisque j'ai prononcé le nom du roi de l'harmonie, il faut que je place ici une courte notice sur lui.

Cimarosa avait à peine cinquante ans lorsqu'il mourut. Né à Naples, à Capo-di-Monte, il fut élevé au conservatoire de Loretto et suivit l'école de l'incom-

parable Durante. Lorsqu'il sortit du conservatoire il était jeune, agréable; il dut se choisir une maison patronale comme le faisaient alors tous les compositeurs commençants. Il connut M™* Ballante, dont l'immense fortune lui donnait la possibilité de protéger les arts. Elle accueillit le jeune musicien et vit bientôt combien la protection qu'on lui accordait lui serait à elle-même honorable. M"* Ballante avait une fille. Elle n'entendit pas impunément les accents ravissants de Cimarosa redisant des sons plus ravissants encore, elle l'aima bientôt avec passion. M"* Ballante le nomma son gendre. Peu de temps après, la jeune et heureuse épouse mourut au milieu de son bonheur, laissant un fils à Cimarosa. Il fut au désespoir; sa belle-mère, M"" Ballante, avait élevé une eune orpheline et l'avait adoptée. Elle la donna à Cimarosa en lui disant :

— Mon ami, c'est ma seconde fille!

Hélas ! le bonheur n'était pas fait pour cette âme si tendre, si sensible, si bien faite pour le sentir. Sa seconde femme mourut jeune, lui laissant un fils et une fille.

Cimarosa avait la bonté d'un être supérieur. Il avait une instruction et un esprit remarquables, hors même cette faculté communiquée à son âme par le contact immédiat du flambeau du génie. Il chantait comme le plus habile professeur de chant et accompagnait dans une rare perfection. Mon frère, qui était passionnément épris des compositions de Cimarosa, comme le seront toujours ceux qui sentiront la musique, mon frère m'a dit avoir fait une fois avec lui une sorte d'assaut qui dura toute une matinée. Cimarosa était au piano et mon frère avait sa harpe. Cimarosa fai-

sait un thème, puis Albert le prenait et le variait. Alors l'auteur le chantait dans tous les tons et dans tous les mouvements, comme barcarolla, canzonna, polacca, romanza, etc. Cette joyeuse lutte dura plus de trois heures, « les plus agréables heures de ma vie », m'a dit souvent mon frère.

C'était dans le fait un don enchanteur et précieux qu'il tenait de la nature, cet homme extraordinaire, et lorsque dans un déjeuner ou un dîner il improvisait à l'instant la plus charmante chanson dont il faisait les paroles avec sa ravissante facilité, on ne pouvait s'empêcher de lui donner cette épithète de divin que mon admiration lui dédie. Il était gai, bon compagnon, aimait à rire et possédait au plus haut point cette qualité toujours inhérente à l'artiste habile et digne du nom d'artiste, la générosité. Que de malheureux émigrés ont été secourus par Cimarosa ! A Paris, lorsque des transports presque frénétiques font applaudir son beau finale del Matrimoîiio, Pria che spunti, ou bien Quelle pupille tenere, on ne sait pas que le produit de ces immortelles productions servait à soulager le malheur de plusieurs de nos malheureux compatriotes. Mais il vivait sous un gouvernement qui n'était pas fait pour apprécier un tel homme.. Au lieu de lui donner une couronne au nom de la patrie, des persécutions, des chaînes, des supplices, voilà comment l'honneur de Parthénope fut récompensé d'avoir été humain. On sait que les persécutions éprouvées par Cimarosa ont été cause de sa fin prématurée. *

Également victime des troubles qui déchiraient leur belle patrie, M"^ Ballante perdit toute sa fortune. Une âme comme celle de Cimarosa ne pouvait rendre que

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des accents purs et harmonieux comme toutes ses pensées. Il eut le bonheur de recevoir chez lui sa bienfaitrice.

— Soyez maîtresse dans ma maison, lui dit-il. Tout ce que j'ai n'est-il pas votre bien? N'étes-vous pas ma mère ?

Il essaya de lutter contre le terrorisme royal, mais il n'y eut pas moyen. Ce terrorisme-là était plus habile que l'autre, il avait une cruauté plus active et plus permanente, ce qui n'était pas facile. Les horreurs commises à Naples ne sont pas connues. Mais lorsque l'œil pénètre dans ce cloaque d'impureté, lorsque la vue se familiarise avec cette foule d'assassinats, de vols juridiques, de vengeances religieuses, de vendette satisfaites sous le prétexte populaire, il faut alors reculer d'épouvante. Mais lorsque vous savez ensuite que c'est une femme qui a commandé toutes ces horreurs — oui, une femme — que faitesvous?

Cimarosa est mort le 10 janvier 4801. Son nom sera immortel comme ses ouvrages.

Revenons à Paris.

L'Opéra était, comme toujours, la merveille de l'Europe. Il a beaucoup gagné cependant depuis cette époque. Les décorations sont bien plus soignées, le> machines sont dirigées par des mains plus habiles que celles qui laissèrent tomber M"° Aubry, et k ballet de Psyché, tout charmant qu'il est, s'est vu non pas surpassé, parce que jamais il ne le sera, maih au moins égalé. L'opéra est devenu une œuvre d(i féerie.

Un théâtre qui était aussi bien couru, et qui l prouvait par ses recettes, c'était le théâtre de Mon

tansier. Tiercelin, Vertpré et Brunet, ainsi que Bosquier-Gavaudan, faisaient courir à eux tous les amis d'une bonne et franche gaîté. Brunet se répétait bien un peu, mais Tiercelin était un véritable acteur, ainsi que Bosquier-Gavaudan. Vertpré n'a pas été remplacé et, ce qui prouve en faveur d'eux tous, c'est qu'une année, Junot, ayant voulu, par curiosité, connaître le revenu fixe du théâtre Montansier, dans sa différence avec l'Opéra, il se trouva que la recette de Montansier excédait l'autre de 14 ou lo,000 francs.

Mais il était une chose qui, depuis quelques semaines, me causait une telle curiosité, que je ne pouvais penser qu'avec douleur que le carnaval allait finir sans que je m'y fusse amusée, comme je l'entendais, en allant enfin au bal masqué. Les bals masqués avaient été rétablis par le premier consul et lui-même s'y était fort diverti. Je me décidai donc à demander à ma mère de m'y conduire. Mais au premier mot que je lui en dis, elle me renvoya bien loin.

— D'abord, c'est une chose qui m'ennuie, me répondit-elle, et puis, je ne veux pas que tu ailles bailler pendant quatre heures dans une salle remplie de poussière et de puanteur d'huile rance.

— Moi, bailler ! m'écriai-je, bailler au bal masqué ! Mais tout le monde dit que c'est le plus divertissant des amusements !

— Tu ne sais ce que tu dis, me répondit ma mère. Aa surplus, si tu es entêtée, vas-y avec ton mari. Vous êtes encore assez nouveau-mariés pour que cela ne paraisse pas exti'aordinaire, si l'on te reconnait.

Dans le moment, je vis entrer ma tante Comnène.

Elle était arrivée à Paris depuis quelque temps et, en attendant que le reste de sa famille l'eût rejointe, ma tante logeait chez ma mère dans l'appartement de M. de Geouffre, mon beau-frère. Ma tante était encore une jeune femme à cette époque. Elle était gaie, parce qu'elle était heureuse. Tout l'amusait. Elle était encore plus aimable, si c'est possible, qu'aujourd'hui. Maintenant on souffre tant de la voir souffrir !

Aussitôt qu'elle entendit parler de mon désir d'être chaperonnée, elle s'offrit de me conduire au bal de l'Opéra, avec une grâce si parfaite, que je ne pus m'empècher de lui sauter au cou et de la remercier mille fois.

— C'est entendu, me dit-elle, j'irai dîner avec vous. Nous nous masquerons jusqu'aux dents et nous ferons enrager bien des gens qui ne se doutent pas que nous serons ce soir au bal de l'Opéra.

Or, pour savoir combien tout le monde devait être avide de ce plaisir de bal 7nasqué/û faut dire que depuis la révolution on avait supprimé ce passe-temps fort innocent, parce que les Romains et les Athéniens n'avaient pas de mascarades. Encore se trompait-on, car à Rome, les traditions le montraient de reste, et si elles n'étaient pas semblables aux nôtres, elles suffisaient pour les autoriser au moins. Enfin la génération parlant voulait encore se divertir sous le masque, la génération entrant ne demandait qu'à rire. Ce n'était donc qu'un cri après le bal masqué. Il n'y en avait encore eu que deux de donnés.

Junot, en apprenant que j'avais envie d'aller a» cal de l'Opéra, se mit à rire et me dit la même chr^e que ma mère.

— Ah ! ma pauvre Laure, que tu vas t'ennuyer !

— Ah çà ! vous êtes donc tous ligués contre ma joie? dis-je toute prête à pleurer. Qu'est-ce que ce refrain? Pourquoi m'ennuierais-je là où tout le monde s'amuse ?

— Laissez-les dire, ma nièce. Nous nous amuserons de manière à les faire repentir de leur impertinence. Laissez arriver deux heures du matin, et vous ferez voir à votre mari si vous ne vous amusez pas.

— Parbleu, je ne demande pas mieux! s'écria Junot, mais nous verrons.

Nous dînâmes fort gaiement et nous passâmes une charmante soirée. Ma tante était très communicative dans sa gaieté, parce qu'elle était franche et vraie. Enfin à mon inexprimable joie, j'entendis sonner minuit. J'appelai ma femme de chambre, et ma tante et moi fûmes prêtes en un instant. Comme j'allais regarder si mon camail allait bien, je fis un cri perçant et un saut de deux pieds, en voyant derrière moi, dans la glace de ma psyché, un grand fantôme noir dont les yeux brillaient dans une figure de nègre.

— Mon Dieu, que tu m'as fait peur ! dis-je à Junot qui m'embrassait en riant aux éclats.

— Oh ! oh ! est-ce donc ainsi que tu es aguerrie? Alors tu n'as qu'à te bien tenir. Tu vas te trouver tout à l'heure au milieu de deux mille figures comme la mienne.

Je le regardai. Il me faisait peur. Ce grand corps tout noir me faisait un effet tout autre que plaisant.

— Et pourquoi t'es-tu affublé de la sorte? lui dis-je.

— Pourquoi ? Mais a' est-il pas convenu qus je te donne le bras, ainsi qu'à ma tante?

— Oui, mais qu'est-ce que cela fait?

— Comment, qu'est-ce que cela fait ? Ne veux-tu pas que je m'en aille te promener dans la salle de 1 Opéra, moi étant à visage découvert? Nous ferions vraiment de la bonne besogne de bal masqué. Je me dévoue pour ce soir. Allons, les masques, et partons.

Je ne me le fis pas répéter deux fois. Il me semblait que je n'allais pas assez vite à mon gré et que nous n'arriverions jamais à cet Opéra bien heureux. Enfin nous y entrâmes comme une heure sonnait. Junot nous tenait toutes deux sous le bras, ma tante et moi.

Les premiers pas que je fis, les premiers regards que je jetai autour de moi, me firent l'effet de marcher sur un vaisseau. La tête me tournait et je me cramponnais à Junot de toute la force de mon poignet. Ma tante me fit asseoir. C'était l'effet des lumières et de la grande chaleur. 11 y avait au moin& trente-deux degrés dans la salle.

Lorsque je fus remise :

— Ah çà! me dit Junot, que comptes-tu faire? Il faut t'amuser comme tu en avais l envie. Parle à quelqu'un de ta connaissance.

— Je ne vois personne.

Il en passait à chaque instant.

Ma tante se mit à rire et me prédit que peut-être de la nuit je ne dirais im mot à personne.

— Allons donc, me dit Junot, prends courage.

Le cœur me battait comme si j'allais faire une mauvaise action, et je suis sûre que, si j'avais ôté mon

masque, on aurait pu comparer mes joues à des cerises. Enfin je pris mon parti et, en me trouvant sur l'escalier par lequel on communique de la salle aux corridors et aux foyers, je m'adressai à une personne que je voyais chez ma mère et chez tous nos amis. C'était M. Victor de Laigle. Je m'approchai de lui et je lui dis spirituellement :

— Bonsoir, comment te portes-tu?

Il me regarda, prit ma main, regarda ma taille, mon pied et dit entre ses dents :

— Euh! euh! pas trop mal... Eh bien ! après, ne sais-tu que demander des nouvelles des gens?

Et laissant aller mon bras :

— Voilà un masque bien bête !

Et il tourna sur ses talons.

Je ne puis dire ce que j'éprouvai dans ce moment. M'entendre appeler bête par quelqu'un que je voyais habituellement ! Cela me confondait à un tel point que je demeurai stupéfaite et comme un petit dieu Therme. M. Victor de Laigle était à l'autre bout de la salle, riant et plaisantant avec d'autres masques, à qui probablement il disait:

— Mon Dieu ! que ce petit masque-là est béte !

Ce fut en vain que Junot et ma tante voulurent me faire entendre raison. Rien ne me consolait du chagrin d'avoir été qualifiée du nom de bête à ma propre personne parlant.

— Conviens aussi, me dit Junot, que tu l'as bien mérité. Que diable ! jamais on ne va dire à un homme qu'on connaît: « Comment vous portez-vous? »

— Eh! que voulais-tu que je lui disse?

— Ma foi ! je n'en sais rien. Mais toute autre chose.

El, dans le fait . il a\ a:t bien raison et il est difficile d'avoir été plus sotte que je ne l'ai été ce soir là.

Je ne crois pas avoir jamais raconté cette petite scène à M. Victor de Laigle et il l'ignore encore, à moins que Junot ne lui ait fait charitablement connaître quelle était la personne si soigneuse de s'informer de sa santé au bal de l'Opéra.

Le résultat de cette ennuyeuse soirée, que je croyais être pour moi la plus amusante du monde, fut de me donner pendant beaucoup d'années un dégoût, je puis dire le mot, pour le bal de l'Opéra. Et, à vrai dire, il ne ma jamais amusée. C'est une chose digne de remarque, que les projets ad hoc, comme celui que j'avais formé le matin de ce malheureux bal, tournent toujours de manière à donner non pas un ennui indifférent, mais une impression désagréable. Heureuse ment que vers cette époque les bals masqués finissaient, et le printemps allait nous faire oublier nos toilettes enfumées pour les belles retraites de la Malmaison.

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