CHAPITRE XXI
Le théâtre de société de la Malraaison. — Esther chez M™* Campan. — Représentation du Barbier de Séville. — M™^ Louis Bonaparte dans le rôle de Rosine. — Eugène de Beauharnais et M. Didelot. — M. de Bourrienne excellent comédien. — La troupe de rs'euilly en rivalité avec la troupe de la Malmaison.
— Lucien-Zamore et Elisa-Alzire. — M'"^ Murât. — Les Folies amoureuses. — Mon désespoir et les bottes étroites. — L'olficier en souliers de satin blanc. — Le sabre de comédie et blessure réelle. — Le premier consul directeur de spectacle.
— M. Fox et les trois. physionomies de Bonaparte. — Répertoire comique de Cambacérès. — Isabey et le Cheval-Fondu.
— Le général Lallemand. — Aventure tragi-comique arrivée à Michau pendant la Révolution.
Je crois difficile de trouver une chose qui réunisse en elle deux sensations aussi diamétralement opposées que celles qu'on éprouve en jouant la comédie. Tous ceux qui ont fait gémir les planches des théâtres de société conviendront, avec moi, que rien dans leur vie ne leur présente un souvenir plus entouré de joie, de gaieté, de rire franc, que celui des répétitions et, en général, de tout ce qui tient à l'avatit-propos de la chose. Mais aussi, avec la même franchise, ils doivent convenir que c'est un vrai supplice, une question torturale, que le moment de la représentation. J'ai éprouvé tout ce que je viens de dire et j'en puis parler avec une sorte de science pratique.
M"" de Beauharnais avait eu de trop grands succèsin. 2-2
chez M""* Campan, Lrs des représentations d'Esther et des autres pièces, où MM"" Auguié, M'^" Pannelier faisaient, avec elle, preuve d'un talent vraiment remarquable, pour n'avoir pas la pensée d'utiliser le théâtre de la Malmaison. Eugène de Beauharnais jouait parfaitement bien. Sans aucune prévention flatteuse, Junot avait un talent supérieur; M. Didelot était un admirable Crispin. Je ne me tirais pas mal de mes rôles et le général Lauriston faisait un fort noble Almaviva, ou tout autre amoureux en habit de cour.
Mais le plus habile de la troupe était M. de Bourrienne. Il jouait les rôles à manteau dans une réelle perfection. Il faisait d'autant plus de plaisir que son talent n'était pas du tout le résultat de l'étude. Il jouait bien, parce qu'il comprenait et sentait son rôle. Grandménil et Caumont, qui alors étaient les deux manteaux de la Comédie-Française, n'auraient pu trouver à censurer dans la manière dont M. de Bourrienne jouait le rôle de Bartholo, celui d'Albert, dans les Folies amoureuses, celui de l'avare, d'Harpagème dans le Florentin. Et peut-être bien leur offrit-il quelquefois des nuances fines et délicates à saisir et à copier.
Le premier consul avait lui-même presque organisé notre répertoire. D'abord, il fut assez circonscrit ; on n'osait pas se hasarder dans de grandes pièces, ni entreprendre un rôle au-dessus de ses forces. On jouait les Héritiers, les Étourdis, les Rivaux d'eux-mêmes, Dé/iance et malice, une foule de petites pièces spirituelles et charmantes, et qui, certes, n'ont pas trouvé leur suite, en bon goût comme en bon style. Puis on s'enhardit. Le premier consul lui-même demanda des pièces plus longues, le répertoire s'augmenta tout à
conp de cinquante pièces, qu'on nous mit entre les mains, en ayant soin de répartir les emplois selon les facultés de chacun.
A cette époque, le théâtre de la Malmaison était vraiment bien monté. Plus tard, tout le monde s'en est mêlé. C'était à n'y plus tenir.
La première pièce représentée à la Malmaison avec une sorte de solennité, fut le Barbier de Séville. En disant que cette représentation fut parfaite, je ne hasarde pas un mot que la magie des souvenirs peut me demander. Nous sommes encore beaucoup ayant survécu à cette belle et riante époque et je ne crains pas d'être démentie, en affirmant de nouveau que le Barbier de Séville fut joué à la Malmaison, comme à cette époque il ne pouvait être joué sur aucun théâtre de Paris.
M"" Hortense de Beauharnais remplissait le rôle de Rosine. M. de Bourrienne celui de Barlholo ; M. Didelot, Figaro; le général Lauriston, Almaviva; Eugène, Basile et le général Savary éternuait dans la perfection, dans le rôle de l'Éveillé,
J'ai dit tout à l'heure que M. de Bourrienne jouait bien ses rôles, parce qu'il les comprenait et les sentait. Il en était de même de M"® Hortense. Sans doute, on les lui faisait répéter, mais qu'est-ce que cela? Vous donnerez la réplique toujours juste, vous ne direz jamais que de bon sens. On n'aura pas prise sur vous, mais vous aurez ennuyé ; et tout cela arrivera si vous n'êtes que bien montré. Il faut pouvoir montrer soimême le rôle à un autre aussitôt qu'on l'a lu, si on veut le bien jouer, et voilà ce qu'elle aurait pu faire.
Finesse, gaieté, esprit, sensibilité, tout ce que Beaumarchais a voulu mettre de gracieux dans sa
Rosine, M"*"* Louis l'avait compris. Elle avait deviné la jeune fille andalouse avec toute sa grâce native et sa gentillesse. Elle joignait à son jeu, à cette époque, une figui-e charmante et une tournure tout à fait remarquable, à la scène surtout, l'une par son extrême fraîcheur et l'autre par son élégance. Bien des années se sont écoulées depuis ces soirées joyeuses et je me rappelle encore l'aimable et gracieuse forme de M"* de Beauharnais, avec cette profusion de boucles blondes sous un chapeau de velours noir à longues plumes roses ; et ce corset noir qui serrait sa taille mince et bien prise! Je la vois encore et je crois l'entendre. Et certes, c'est une douce et riante illusion.
M. de Bourrienne fut également parfait dans le rôle de Bartholo et son frère Eugène dans celui de Basile. Le général Lauriston fut très bien dans les différentes situations d'Almaviva. Cependant on trouvait fort à dire dans la scène du soldat et dans celle du bachelier. Il n'était tout à fait bien que lorsque le grand d'Espagne reparaissait sous le manteau du bachelier. M. Didelot fut excellent dans le Figaro.
Et puis, ce qu'il y eut de remarquable et ce qui fait toujours le désespoir des directeurs de théâtre de société, ce fut l'ensemble parfait pendant toute la durée de la pièce. Les rôles étaient bien appris, tout allait bien. Je répète que je n'ai jamais vu représenter le Barbier de SéviÙe de manière à me faire autant de plaisir que j'en ai éprouvé ce soir-là.
M"* Murât joua quelquefois sur le théâtre de la Malmaison. Elle était bien jolie. Ses bras et ses mains étaient ravissants, sa poitrine étincelait de blancheur sous le velours noir d'une jeannette à cœur d'or. Mnis il y avait un malheureux accent qui était fu-
neste, surtout dans les rôles qu'elle choisissait. Néanmoins, comme elle était la sœur du premier consul, tout cela passait, tandis que M"^ Louis Bonaparte, n'eût-elle été que la femme d'un aide de camp de raide de camp du premier consul, aurait toujours été applaudie pour la perfection de son jeu.
Cela me rappelle une histoire qui m'est arrivée un peu par le fait de M""* Murât, ou du moins par son peu d'habitude de la scène.
Il existait une sorte de rivalité entre la Malmaison et Neuilly. Lucien jouait fort souvent la tragédie et la comédie avec sa sœur aînée, M™* Baciocchi. Lucien s'en acquittait remarquablement bien et déclamait dans une grande perfection. La seule chose qu'on pouvait lui reprocher et qui ne dépendait pas de lui, était la qualité du timbre de sa voix. Elle était trop claire et montée sur un diapason trop élevé pour le ton tragique. Mais cet inconvénient était fort léger et Lucien faisait un vrai plaisir dans le rôle de Zamore. Cependant je l'ai entendu critiquer. Quant à moi, je n'ai pas vu les défauts qu'on lui reprochait et j'ai été enchantée de lui, dans presque tout son rôle.
Mais il n'en était pas de même de M"" Baciocchi. C'était à donner le fou rire. Le premier consul ne s'en fit pas faute et, bien loin d'être en colère, comme le dit M. de Bourrienne, il ne fit que rire pendant toute la représentation, chaque fois que sa sœur arrivait sur la scène, et dit après qu'on fut réuni dans le salon :
— J'espère que voilà une AIzire joliment parodiée.
Il le répéta à M""" Baciocchi elle-même, qui n'en fut pas du tout contente.
On jouait des pièces de tous genres, comme on le voit, et le cothurne ne faisant pas peur, la haute co-
médie effrayait encore moins. On jouait donc des comédies en trois, puis en cinq actes. Les Folies amoureuses de Regnard nous donnèrent envie de lutter. On monta la pièce. W^ Louis devait faire Agathe, moi Lisette, M. deBourrienne Albert, Eugène Eraste et M. Didelot Crispin. De cette manière, la pièce était, je crois, montée de façon à bien marcher. Mais le diable vint à la traverse. M""* Louis, toujours douce et bonne, sur une simple demande, renversa l'ordre du semainier. ftP* Murât fit Lisette ; je fus chargée du rôle d'Agathe, que je n'aimais pas, qui n'était nullement dans mes attributions, et, pour combler la mesure, Eugène ne put faire le rôle d'Eraste. Je ne me rappelle pas pour quel motif. On ne l'apprit que l'avant-veille de la représentation et Junot fut obligé d'apprendre le rôle tout entier et de le jouer, n'ayant répété qu'une fois. Mais tout cela n'était rien en comparaison de ce qui devait suivre.
€e malheureux rôle d'Agathe est fort difficile, bien qu'il soit presque toujours chargé. 11 exige une grande finesse dans la manière de dire. Il y a une nuance de raison qui doit être toujours visible pour l'amant, tandis que le tuteur, homme cependant habile et fin, doit croire la jeune fille complètement folle; puis de la sensibilité à travers tout ce chaos de chant, de danse, de bonne aventure, de bataille; enfin, c'est un rôle difficile à bien jouer, et Dugazon, qui était mon répétiteur et qui tenait à me voir réussir, faillit me décourager en me disant un jour :
— Il ne faut pas jouer ce rôle-là, vous ferez comme à Neuilly.
— Ah ! mon Dieu ! m'éci'iai-je, tout effrayée du souvenir.
— Sans doute! continua-t-il. Et cela est d'autant plus certain que vous êtes horriblement secondée. Le général joue aussi de son côté un rôle qui ne lui va pas. C'est une représentation manquée.
Et voilà Dugazon se mettant à contrefaire toutes les personnes qui devaient me donner la réplique, et cela d'une manière tellement bouffonne qu'on ne pouvait, quelque sérieux que l'on fût, s'empêcher de rire aux larmes en l'écoutant. Toutefois, mon amourpropre ne riait pas en l'entendant prophétiser que la représentation devait manquer et je fis tout ce que je pus afin de l'empêcher. Mais il n'y eut pas moyen, et le jour de la tragi-comédie arriva enfin.
Pour avoir une juste idée de la terreur — c'est le mot — qui devait s'emparer de nous autres cornédiens ordinaires de la Malmaison, le jour de nos représentations, qui était ordinairement un mercredi, c'est que presque toujours le premier consul faisait inviter ce même jour quarante personnes à dîner et cent cinquante à venir passer la soirée, et conséquemment nous écouter, nous juger et nous draper sans pitié. Les consuls, les ministres, le corps diplomatique, des conseillers d'État, des sénateurs, leurs femmes et tout ce qui composait alors la maison militaire du premier consul formaient notre auditoire. Ce n'était pas mal imposant, comme on voit. Mais le plus terrible épouvantail, c'était le premier consul lui-même. Il était là dans sa loge, immédiatement à côté de nous, et ses yeux nous suivaient en accompagnant leur course d'un sourire plus ou moins malin, dont la justesse, au reste, était fort à redouter.
Le jour de la représentation des Folies amoureuses, Dugazon me dit le matin, après m'avoir entendu ré-
péter avec Bourrienne, qui faisait Albert admirablement bien :
— Allons! mon élève, du courage, et vous sauvez l'État. A vous deux vous pouvez tout. Le Crispin est bon aussi. Quant au général, son rôle est nul... Allons! mordieu, enlevez-moi cela et vous mériterez de la patrie en déjouant la conspiration !
On sait que dans le rôle d'Agathe les costumes changent cinq à six fois. Comme il faut une grande prestesse dans les évolutions de coulisses, j'avais recommandé à M"® Murât, et Dugazon le lui avait recommandé également, de ne pas entrer en scène, en commençant le troisième acte, sans s'être informée auparavant si j'étais habillée en officier, sous mon domino noir de vieille grand'mère. Le commencement de la pièce n'avait pas mal été, sauf quelques erreurs de mémoire et un peu de froid dans le mouvement. Mais enfin la pièce marchait. Elle ne devait bientôt plus aller que d'un pied.
Soit que Lisette eût mal entendu, soit qu'elle l'eût oublié, elle entra en scène sans s'inquiéter si j'étais prête. La chose méritait pourtant attention. Il n'y avait qu'une très courte scène entre celle où je prends l'argent d'Albert et celle où je reviens avec un habit d'officier. Il était donc de toute nécessité que je fusse habillée sous mon grand manteau noir. Je me disposais en conséquence à mettre mes bottes, lorsque j'entends le premier vers de l'acte, et tout aussitôt je me récriai. Mais vraiment je n'étais pas au bout d( mes peines! Il faisait ce jour-là une chaleur étouffante L'agitation, la crainte, me mettaient dans ur état violent. J'étais dans une fournaise. Cela n'avançai pas les affaires, et les bottes ne voulaient pas entrer
— Mon Dieu, disais-je en joignant les mains, tandis que ma femme de chambre me donnait des secousses à me casser la jambe, mon Dieu, ayez pitié de moi !
Et Dieu, qui ne se mêle pas des gens qui jouent la comédie, faisait, je crois, enfler mon pied et la botte de malheur n'avançait pas d'un pouce. Enfin, j'entendis la réplique précédant la mienne. Je jetai la botte à dix pas de moi et, passant à la hâte mon domino noir, j'entrai en scène.
Mais ma pauvre tête n'y était plus du tout. Machinalement je disais mon rôle, mais toute mon attention était en ce moment à mes pieds.
— Mon Dieu, dis-je tout bas à Junot pendant un intervalle de couplets, comment faire? Je ne puis pas mettre mes bottes.
— Hein?... quoi?... me dit-il.
Il n'avait pas entendu.
— Je ne puis pas mettre mes bottes, dis-je à Bour rienne.
Mais comme je parlais très bas et très rapidement, aucun d'eux ne m'entendait et ils ne savaient à quoi attribuer ce marronnement qui faisait une sorte d» murmure de moi à eux.
Enfin je sortis de la scène, je courus à mes bottes je voulus les mettre. Bast! impossible! Le pied s'était encore enflé, et il aurait autant valu prétendre chausser avec le colosse de Rhodes que de faire entrer ma jambe dans l'une d'elles.
Dans ce moment, Dugazon, qui rôdait dans nos coulisses et que j'avais envoyé chercher, arriva pour être témoin de mon désespoir. Il vint à moi et m'embrassa :
— Cela va bien. Mais, que diable aviez-vous donc
à regarder toujours le bout de vos pieds, tout à l'heure?
Et comme je n'avais qu'une idée fixe dans ce moment-là, je le regardai d'un air consterné en lui disant :
— Je ne puis pas mettre mes bottes.
— Vous n'avez pas vos bottes! s'écria-t-il en jurant comme un charretier embourbé, vous n'avez pas vos bottes !
Dans le même instant, le valet de chambre de mon mari, qui devait m 'apporter un très petit sabre que j'avais fait faire, frappa à la porte de ma loge et, passant un sabre grand comme le damas de Mahomet, il me dit, dans son jargon allemand, que mon sabre n'était pas prêt, mais qu'il m'apportait le plus petit de ceux du chénérâl, que seulement il fallait prendre garde, parce qu'il coupait comme un rasoir.
-^ Ah ! mon Dieu ! en voici bien d'une autre ! m'écriai-je.
— Eh ! ne vous inquiétez pas, dit Dugazon en faisant un saut de trois pieds en l'air; tout est bien. Vous avez une redingote, donnez-vous garde de mettre des souliers noirs, gardez vos souliers blancs. Agathe est folle, ce n'est pas un déguisement. Tous ceux qui sont autour d'elle dans la pièce savent qu'un accès de folie vient de la prendre et qu'elle a endossé un habit militaire parce que sa tète n'est plus à elle. Eh bien ! ses souliers blancs sont restés. En vérité, mon honneur, cela n'est pas mal.
Il me poussa sur la scène, en me disant cela, et il fit bien, car mon tour était arrivé, et jamais je n'aurais eu le courage de paraître ainsi en officier de dragons et en souliers blancs. Je me donnais
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bien garde de jeter les yeux sur la loge du premier consul. Si je l'avais vu rire ou froncer le sourcil, j'étais muette. Le résultat de cette belle histoire fut que je jouai cette dernière scène comme une vraie folle. Mais tout entière à mes malheureuses bottes, j'oubliai le sabre turc et son tranchant, et lorsqu'à la fin, Agathe se met à espadonner autour des oreilles d'Albert et finit par se trouver mal, le malheureux damas entra de pointe dans mon soulier blanc et me fit au pied une entaille assez profonde dont je porte encore la marque.
Mais aussi, je le demande, vit-on jamais quelqu'un arriver sur un théâtre en habit de dragons et en souliers blancs ?
Le premier consul fut impitoyable, pendant plus de six mois, pour ces malheureux souliers blancs. Je crois qu'il en aurait parlé à propos de la bulle Unigenitus.
Ce fut, je me le rappelle à présent, ce même jour, que, parlant à table du plaisir qu'on trouvait à jouer la comédie à la campagne, le premier consul dit à Cambacérès, qui semblait encore y être, « que ce n'était sûrement que par ouï-dire, car bien sûrement jamais il n'avait joué la comédie. » Cambacérès, comme je l'ai dit précédemment, prit un air piqué et répondit avec un accent fort plaisant, avec sa figure triste et sévère :
— Et pourquoi , citoyen premier consul , ne me jugez-vous pas assez plaisant pour jouer la comédie?
— Mais, citoyen Cambacérès, répondit Napoléon, parce qu'en effet vous n'avez pas l'air plaisant du tout.
— Eh bien ! j'ai joué très souvent la comédie, non seulement à Montpellier, mais à Béziers, chez l'une
des amies de ma famille, où six mois de l'année le théâtre était en activité, et l'un des rôles dans lesquels j'avais un grand succès était celui de Renaud d'Ast.
— Comment, vous chantiez? s'écria ]VP° Bonaparte. Et tout le monde se mit à rire. Mais, sans se
mettre en peine de notre hilarité, Cambacérès poursuivit:
— Et comme tous les rôles me convenaient également, j'ai joué également bien le Montauciel du Déserteur.
Pour le coup, on n'y tint pas et le rire fut universel. Mais ce n'était pas pour en sortir d'abord, que Cambacérès s'engageait dans une route plaisante et, une fois qu'il eut commencé à raconter les histoires de coulisses, les petites noirceurs, les jalousies, les intrigues de sa troupe, il n'y eut pas moyen de l'en faire sortir d'une grande demi-heure; d'autant plus que Napoléon, le coude appuyé sur la table, l'écoutait avec une attention qui ne m'étonnait pas, parce que je savais à quel point il portait celle qu'il nous accordait dans les mille événements qui surgissent pendant la répétition d'une pièce. Il faut avoir vu le premier consul dans ses fonctions d'imprésario, pour le connaître sous un aspect tout à fait étranger à ses portraits connus.
— Le premier consul à la Malmaison, le premier consul à SaintCloud, le premier consul aux Tuileries, me disait M. Fox, ce sont trois hommes formant bien toujours ce tout idéal de grandeur admirable. Mais je voudrais savoir peindre, poursuivait-il, pour faire son portrait dans ces trois différents endroits, parce que j'aurais trois visages ressemblant au même homme avec trois physionomies.
Et l'homme d'État avait raison. Je l'avais remarqué avant lui et je fus heureuse que cette nuance forte et sensible se fût laissée apercevoir à l'homme que j'appréciais le plus en Angleterre, à cette époque. Moi aussi, dans ce temps, j'avais pour notre sauveur cette admiration profonde qui tenait du fanatisme. J'aurais voulu voir le monde à ses pieds, et l'Angleterre me semblait lui prêter hommage dans une aimable parole de M. Fox. Je lui prétais au reste bien plus de charme qu'elle n'en avait réellement. Quoi qu'il en soit, elle était vraie, et Bonaparte à la Malmaison était admirablement beau, d'une immense simplicité.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, la troupe était fort bien montée dans l'origine. Un des meilleurs acteurs surtout était Isabey, peut-être môme dirai-je le meilleur, la reine Hortense exceptée. Il cessa de faire aussi souvent partie de notre corps comique plus que dramatique, et la raison en fut obscurément expliquée.
Un jour le premier consul descendait de cheval. Traversant la petite galerie qui suit le salon du milieu à la Malmaison, il s'arrêta pour regarder un cahier de gravures qu'on avait déposé sur une table, au bout de la galerie du côté du parc. On dit qu 'Isabey entra en ce moment, venant du théâtre et par la porte opposée, du côté de la cour.
A cette époque, le premier consul était fort mince, et portait l'uniforme des guides ou chasseurs à cheval de la garde, cet uniforme chéri, dont la vue seule fait encore aujourd'hui battre le cœur. Eugène Beauharnais, comme on le sait, était alors colonel de ce beau régiment de chasseurs à cheval.
Isabey, qui tf avait pas entendu rentrer le premier m. 23
consul, voyant au bout de la galerie un personnage petit, svelte, revêtu de l'uniforme des guides, remar^ quant les deux épaulettes, prend ce personnage pour Eugène avec lequel il était fort lié et se dispose à. lui faire une surprise. Adroit, léger et moelleux dans ses mouvements comme un vrai chat, il avance doucement sans faire même crier le parquet sous ses pas. Puis, prenant son élan, il saute d'un seul bond sur le premier consul et retombe à cheval sur son cou. Napoléon croit que la maison s'écroule, ou que le diable est venu l'étrangler. Il se relève, se dégage avec force de son étrange collier, qu'il jette à son tour sur le carreau et présente aux regards stupéfaits d'Isabey un visage qu'il ne s'attendait certes guère à trouver.
— Que signifie cette plaisanterie? lui dit-il d'un ton sévère.
— Je croyais que c'était Eugène, balbutia le bon jeune homme.
— Et quand c'eût été Eugène, répliqua le premier consul, fallait-il lui briser les épaules?
Et il sortit de la galerie.
Le bruit de cette liistoire courut bientôt le monde, quelque soin qu'on prît de la cacher. Le premier consul avait trop le tact des convenances pour ne pas comprendre qu'il était le plaisant de l'aventure et qu'elle devait faire rire tous ceux qui l'apprendraient. Isabey le comprenait de son côté encore bien davantage, et tous deux auraient voulu en garder le silence, Mais soit que l'un, dans le premier moment de sa frayeur, ait été conter la chose à Eugène lui-même, soit que le premier consul ait dit dans son mécontentement quelques mots à M""" Bonaparte, l'alîaire fui ébruitée.
Je sais bien que peu de temps après, on dit que a n'était pas vrai. En tous cas, si elle fut cause du départ d'Isabey et de son retranchement de notre troupe, je dirai que c'était une injustice, et une injustice sans résultat, car bien certainement il faudrait être descendu en droite ligne et sans aucune mésalliance de Timon ou d'Heraclite pour ne pas rire à la pensée d'Isabey escaladant ainsi le premier consul.
Le général Lallemand, alors aide de camp de mon mari, était un de nos meilleurs acteurs. Il joue toujours bien, et ce mot bien auquel je n'ajoute aucune épithète, doit être pris dans toute son acception. Le général Lallemand est un excellent acteur, son talent est naturel. Cependant Michau fut quelque temps son répétiteur et lui communiqua de cette verve, de cet abandon qui faisait le charme du talent de Michau. J'ai vu peu de personnes du monde bien jouer la comédie et, parmi celles qui jouaient bien, j'en ai peu vu encore qui pussent s'égaler au général Lallemand.
Le nom de Michau que je viens d'écrire me rappelle ce qui lui arriva dans la révolution.
— Il est toujours utile de faire rire, me disait cet excellent homme.
Il me racontait qu'un jour , passant à l'Apport Paris, il est arrêté par une de ces troupes en délire qui parcouraient la bonne ville à ces jours heureux où les réverbères servaient à accrocher les braves gens. Cette troupe veut le faire marcher avec elle ; il résiste et demande au nom de cette liberté dont le bonnet se promène au bout d'une perche, qu'on lui laisse continuer sa route, attendu qu'il veut s'en aller. Discussion. Bref, on décroche la lanterne et le pauvre Michau, dont on a déjà ôté l'habit, allait être hissé en
sa place lorsqu'un gros père aux bras blancs, potelés, à la face vermeille et réjouie, s'élance au milieu de la troupe de bandits, leur enlève Michau comme un enfant en s'écriant :
— Eh ben, qu'est-ce donc que vous faites, vous autres ? Est-ce que vous ne reconnaissez pas le poiirichinel de la République \ donc?
Et Michau est libre, grâce à son titre de polichinelle, dont l'a décoré le bon garçon boucher qui l'a sauvé, et reçoit les excuses des deux cents coquins qui lui demandent pardon d'avoir voulu le pendre, comme s'ils lui eussent simplement marché sur le pied.
* On disait alors le Théâtre de la République au lieu de la Comédie française. Dans le monde on disait : les Français.