CHAPITRE XXII
Le fruit de nos triomphes et la paix avec l'Autriche. — Fêtes brillantes à Paris. — Résurrection du commerce. — Le luxe et l'élégance. — Les jolies danseuses de la Malmaison. — Souvenir antérieur. — Discours du général Bonaparte et le Moniteur rectifié. — Bonaparte insatiable du bonheur de la France et M. de Talleyrand prophète. — Rectification d'erreurs graves de M. de Bourrienne. — Justification de Junot. — Les partis et nécessité d'une surveillance active.
Une suite continuelle de nos triomphes avait enfin déterminé l'Autriche à conclure la paix. Elle fut signée à Lunéville ^ par le comte Louis de Cobentzel pour l'empereur d'Allemagne et le corps germanique d'une part, et par Joseph Bonaparte au nom de la république française, qui alors pouvait encore se dire une et surtout indivisible. Tout ce qui avait fait partie du congrès vint à Paris afin d'y prendre part aux fêtes que le premier consul ordonna, pour que le peuple pût à son gré témoigner sa joie et commencer un mouvement, une circulation d'argent qui devait alimenter le commerce en faisant travailler cette foule d'ouvriers qui , au nombre de plus de cent mille individus, n'existent dans Paris que par le travail de leurs mains, acheté par la classe supérieure, et dont le travail, qui ne consiste souvent qu'en objets de luxe,
1 9 février 1801,
est cependant composé de choses dont cette classe ne pouvait pas, à cette époque, se passer, plus que l'autre ne pouvait se passer de pain. Les fêtes que le gouvernement donnait étaient un signal non seulement pour Paris, mais pour le reste de toute la France, de bals, de dîners, de réunions de tous les genres. Il en résultait dans Paris, à cette époque, une vie, un mouvement qui du reste ne s'est arrêté qu'en 1814. Chaque jour on avait dix invitations pour occuper sa soirée. Le luxe oriental que depuis l'empereur exigea dans sa cour, n'était pas encore connu. M°''Bonapai'te, qui possédait dans une réelle perfection l'art de se bien mettre, donnait l'exemple de la plus extrême élégance. Rien n'était charmant à voir comme un bal à la Malmaison, composé de cette foule de jeunes femmes que la famille militaire du premier consul venait de mettre dans le monde et qui formaient dès lors, sans qu'elle en eût encore le nom, la cour de M"° Bonaparte. Toutes étaient jeunes. Beaucoup étaient jolies, et je n'en connais qu'une seule qui fût laide au point de mériter cette épithète. Et lorsque cette belle troupe était vêtue de robes de crêpe blanc, garnies de fleurs, coiffée de guirlandes aussi fraîches que le teint de ces jeunes visages riants, gracieux, et beaux de gaîté et de bonheur, c'était un cliarmant et remarquable coup d'œil de voir la danse animée et joyeuse dans ces salles que parcouraient en même temps le premier consul et les hommes avec lesquels il pesait les destinées de l'Europe. Les toilettes se renouvelaient souvent. Aussi Ja première année du consulat n'était pas écoulée que les villes manufacturières de la France refleurissaient et devenaient de nouveau l'honneur de la patrie. Sans doute les
hommes en place accumulaient de moirts grosses sommes ou achetaient moins de rentes, mais les marchands vendaient, les domestiques étaient placés, les ouvriers étaient occupés, parce que, lorsque dans un hiver il y avait huit mille, dix mille bals dans Paris, cinq ou six mille dîners, il suivait tout naturellement, de cette manière de vivre, que les marchands de soieries avaient vendu un million d'aunes de satin ou de florence, du crêpe et du tulle en proportion, que les cordonniers faisaient des souliers. Enfin toutes les branches de commei'ce se trouvaient plus heureuses, car, pour la toilette d'une femme élégante, le fleuriste pour les fleurs, le coiffeur et la couturière pour leur industrie, le parfumeur pour ses gants, ses éventails et ses essences, sont également appelés à y concourir. L'argent qui leur sera donné passera en grande partie de leurs msdns dans celles des ouvriers qu'ils emploient. Il en est de même dans la classe plus élevée du commerce, ;les bijoutiers, les orfèvres, les mai'chands de porcelaines, de cristaux, les tapissiers, les ébénistes, toute cette immense partie de la population de la grande ville, tout cela est plus heureux quand la classe supérieure reçoit du monde et dépense sa fortune honorablement. J'ai vu le bonheur du peuple des faubourgs au temps oîi il était occupé et lorsque, dans sa laborieuse vertu, il ne demandait pour être paisible que de l'ouvrage, et il lui était abondamment fourni. C'est peut-être la partie la plus riche en vertus, la plus noble en sentiments, que la classe ouvrière à Paris. Jamais, dans le cours de la révolution, elle ne s'est soulevée que forcée par le malheur ou par la faim. La iaim, le plus impérieux de tous les besoins! celui qui rend aveugle et sourd
à toutes les considérations, et ne produit que les fruits semés par un gouvernement imprévoyant : le désespoir et la révolte.
Mais à l'époque à laquelle nous sommes maintenant dans ces Mémoires il n'en allait pas ainsi, tout prospérait. La paix de Lunéville \ comme je viens de le dire, avait été signée et la gloire que le premier consul répandait sur la France, en lui assurant pour limite le Rhin jusqu'au territoire hollandais, était vivement sentie par une nation reconnaissante. Les cessions stipulées à Campo-Formio entre le général Bonaparte et le même plénipotentiaire, M. le comte Louis de CobentzeP, y furent confirmées de nouveau. Tout était gloire pour nous.
Ce que je viens de dire sur le- traité de Campo- Formio me rappelle un fait que j'ai omis de rapporter dans les volumes précédents. Mais il est toujours temps de retracer sur une époque passée. Le souvenir doit trouver de l'indulgence, et lorsqu'il s'égare, il faut lui permettre de revenir sur luimême.
Lorsque le général Bonaparte vint à Paris après avoir terminé la première guerre continentale de la révolution et remit au Directoire le traité de Campo- Formio, il prononça lors de la cérémonie qui eut lieu le jour de sa réception au Luxembourg, un discours que le Directoire fit imprimer dans le Moniteur et
1 C'était, comme on le sait, la cession des Pays-Bas à la France; le duché de Milan, Mantoue, Modène, à la république Cisalpine, et les îles Ioniennes à la F"rance.
2 C'est M. le comte Louis de Cobonlzel qui était le plénipotentiaire pour l'empereur d'Allemagne, au traité de paix de Campo-Formio.
que, d'après cette feuille, tous les journaux du temps répétèrent. Ce discours composé et dicté par le général Bonaparte, fut écrit par Junot, qui alors était son premier aide de camp et qui, en raison de sa très belle écriture, était souvent employé par son général en qualité de secrétaire. J'ai retrouvé dans les papiers de mon mari l'original de ce même discours, celui enfin que le général Bonaparte lut au Directoire, à l'occasion duquel un ministre de cette époque dit en lui répondant et en parlant du jeune vainqueur de l'Italie :
— ... Tout en lui est l'ouvrage de cet amour insatiable de la patrie et de l'humanité
Il déteste le luxe et l'éclat, misérable ambition des âmes communes, mais il aime les chants d'Ossian parce qu'ils détachent de la terre. Ah ! loin de redouter ce qu'on voudrait appeler so7i ambition je sens qu'il faudra peut-être le solliciter un jour pour l'arracher aux douceurs de sa studieuse retraite. La France entière sera libre, peut-être lui ne le sera JAMAIS. Telle est sa destinée.
Il y avait une sorte de seconde vue dans ces deux dernières lignes, car cette même voix qui, le 10 décembre 1797, appelait sur la tête du vainqueur pacificateur les bénédictions de la patrie, ne fut-elle pas plus tard la destinée qui tua la liberté de Napoléon ?
Je reviens au discours dont j'ai parlé plus haut.
Ce discours fort simple, très concis, comme tout ce que le général Bonaparte écrivait et disait, ne fut pas publié tel qu'il fut lu au Directoire. L'omission est peu de chose, mais elle indique l'esprit jaloux et inquiet de ce gouvernement directorial et, d'une
autre part, il montre que dès lors le général Bonaparte voyait toute l'intluence qu'il exerçait sui les destinées de la France.
Comme ce discours est dans le Moniteur, ainsi que dans tous les journaux de l'époque, je juge inutile de le transcrire ici de nouveau; mais je vais rétablir tel qu'il est le paragraphe retranché. Après cette phrase :
«... J'ai l'honneur de vous remettre le traité de paix signé à Campo-Forraio, et ratifié par sa majesté l'empereur, » il y avait, dans l'original. « Cette paix assure la liberté, la prospérité et la gloire de la république. » Cette phrase tout entière fut retranchée et, ce qui est singulier, ou peut-être fort naturel, c'est que dans les Mémoires de M. de Bourrienne, où ce discours est également rapporté, la phrase que je viens de faire connaître est omise. Cela s'explique pour M. de Bourrienne, parce que, n'ayant pas eu l'original du discours dans ses papiers, un autre que lui l'ayant écrit, il fut obligé de recourir au Moniteur pour avoir cette pièce.
Quant à l'omission de la phrase par le Directoire, elle est facile à comprendre. Cette paix de Campo- Formio, qui en effet assurait la gloire et la prospérité de la France, ce n'était certes pas le Directoire qui l'avait conclue et encore moins préparée. Lui qui au contraire, depuis un an, mettait des entraves à tout ce que le général Bonaparte avait proposé et voulu exécuter. Elle lui déplaisait cette paix. Et convenir par la voix même de celui qui l'avait donnée par la force de ses armes, que nous lui en étions redevables, voilà ce que le Directoire ne pouvait ni ne voulait faire. J'ai rectifié cette omission pour ce motif d'abord, ensuite pour montrer que, dès cette époque,
le général Bonaparte comprenait toute son importance, et tout ce qu'il pouvait oser.
C'est ici le lieu de parler d'un fait qui doit nécessairement faire l'objet d'un paragraphe spécial de mes Mémoires. J'ai déjà relevé quelques erreurs dans les volumes précédents, pour que les événements ayant quelques rapports avec le duc d'Abrantès, se trouvent réintégrés dans leur entière vérité. Justice doit toujours être faite, et certes personne ne me déniera le noble droit de la faire rendre à la mémoire du père de mes enfants lorsque l'erreur ou la malice cherchent à l'attaquer.
Dans le troisième volume de ses Mémoires, chapitre XVIII, M. de Bourrienne parle des polices secrètes établies par le premier consul, et ajoute :
« M™* Bonaparte appelait ce métier un vil espionnage. »
Je Tie sais pas comment M""* Bonaparte appelait ou n'appelait pas telle ou telle branche d'administration qu'il convenait à son mari d'instituer; mais ce que je sais fort bien, c'est que, si elle se permettait d'en parler, c'était alors dans le plus intime intérieur et loin de toute oreille pouvant entendre et de la bouche pouvant répéter une telle parole au premier consul. La police, dans l'acception de ce mot, chose vile et basse par ses résultats dangereux, par la manière dont elle est surtout exercée, n'avait aucun rapport avec la surv^eillance que devaient nécessairement avoir à cette époque le préfet de police, le ministre de la police et le commandant de Paris ainsi que le chef de la gendarmerie. L'un surveillait l'intérieur de Paris, le lieu de l'Europe peut-être le plus dangereux alors par la foule de chouans sans asile, de misé-
rables poursuivis, traqués pour ainsi dire dans les provinces et venant chercher un refuge dans le chaos de la grande ville. Jamais Paris ne fut plus exposé dans la sûreté de ses habitants que pendant les deux années qui suivirent le 18 brumaire. C'est alors que M. Dubois donna de son habileté, comme administrateur et comme homme d'État, des preuves qui fixèrent le premier consul sur le degré de confiance qu'il pouvait lui accorder, et chacun sait qu'elle fut entière jusqu'au moment où une basse intrigue la lui ravit. C'est à propos de lui que le premier consul dit cette parole remarquable : « Il ne faut pas prendre l'homme à qui la place convient, mais l'homme qui convient à la place. »
Alors, quoi qu'en puisse dire M. de Bourrienne, une surveillance active était l'un des moyens les plus positifs à employer pour ramener l'ordre. Dix factions déchiraient encore la France, et pour les vaincre, il fallait bien les empêcher d'agir et neutraliser leurs projets. Si Louvel eût été surveillé, M. le duc de Berry vivrait encore. Il me répondra à cela qu'il existait une police active à l'époque de la machine infernale, et, moi, je dirai que deux mois auparavant. Chevalier avait été arrêté lui et son baril; que plus tard Georges le fut et que, si d'autres conspirateurs ont échappé à la surveillance de l'autorité, il est absurde d'opposer un pareil cas à la nécessité d'avoir établi, au moment du 18 brumaire, un système de surveillance très actif dans une ville où, dès sept heures du soir, on était attaqué dans la rue du faubourg Saint-Honoré. Le ministre de la police portait les regards sur toute l'étendue de la France, désolée par des bandes de brigands dont la politique avait
d'abord causé la réunion et qui depuis un an ne suivaient qu'une bannière : Vols, meurtres et incendies. Quant aux conspirations nombreuses dont M. de Bourrienne veut, à ce qu'il paraît, dénier la vérité et même décliner l'existence, et dont il me semble qu'il est aujourd'hui de mode de rire en les révoquant en doute, la chose est vraiment absurde. Sans doute je pense qu'il y a trente ans, comme il y en a cent, le gouvernement sans être en hostilité ouverte avec le peuple, ce qui était certes contre son intérêt, se tenait sur la défensive envers une multitude scélérate qui était loin d'être le peuple et qui voulait le renverser pour renouveler les jours d'anarchie. Il fallait donc épier le danger, les surveiller, et pour cela on employait des moyens qui pouvaient avoir de l'odieux pour ceux qui remplissaient un rôle honteux, mais nécessaire. M. de Bourrienne part de là pour dire que la police, pour se faire valoir, a tramé les grandes conspirations du règne de Napoléon, et que les agents subalternes ont forgé les petites. Je crois avec lui que dans tous les pays encore palpitants de convulsions révolutionnaires, l'autorité seconde cherchera toujours à profiter des éléments de troubles laissés comme un sinistre héritage pour se faire valoir auprès de la première puissance. Mais d'imaginer qu'un ministre va jouer un pareil jeu avec un homme surtout comme Bonaparte, il était aussi trop naïf d'écrire de telles choses en 1829; tandis que nous qui vivions en 1801, vivons encore aujourd'hui avec nos facultés pleines et entières, et notre mémoire aussi fraîche, aussi sûre que dans nos jeunes années. Sans doute la morale, l'humanité, je ne dirai pas l'honneur, car de pareils êtres et ce nom ne doivent
avoir aucun rapport même comparatif, et la simpk morale du monde, réprouvent avec justice ces hommes odieux nommés agents provocateurs. Mais, sans accuser un temps plus moderne, je dirai que la police établie depuis quinze ans, et la surveillance nécessaire exercée sous le consulat et l'empire, ne peuvent avoir aucun point de comparaison. Quelque étrange que soit ce que je viens d'écrire, je n'en persiste pas moins à le soutenir ; et comme ces Mémoires sont destinés à produire, par le choc des différentes opinions, quelques lumières conductrices dans le dédale des difficultés amoncelées dans la route que nous suivons, je vais développer ma pensée.
A tous ceux de mon âge je dirai : « Rappelezvous. » Aux plus jeunes, je dirai : « Étudiez l'histoire du temps passé et comparez-la à celle de nos jours. » Alors nous trouverons la France environnée, sous le consulat et l'empire, d'ennemis acharnés, excités par la vengeance et la haine, contraints à la paix. Mais, lorsqu'ils la signent, c'est avec une main cachant derrière leur dos et la torche et le poignard. Non seulement ces ennemis entourent la France du couchant au levant et du nord au midi, mais dans son intérieur elle renferme des éléments de mort et de destruction. Il faut détruire, pour parvenir à un but, le gouvernement ferme et vigoureux qui vient de s'établir. Les successem's de Babœuf sentent qu'aujourd'hui il faut autre chose pour ramener les beaux jours anarchistes, que de monter à cheval et de s'en aller au camp de Grenelle ou à tout auti'e, on criant : « Vive la liberté! » Les royalistes qui ont une plus grande capacité que cette foule révolutionnaire qui ne veut que le trouble, jugent encore plus
certainement que le général Bonaparte est en ce moment le plus grand obstacle au retour de leurs maîtres. L'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie voient à cette heure au pouvoir un homme qui jusqu'alors les a vaincues sans avoir l'autorité exclusive.
Que fera-t-il donc maintenant qu'il a la puissance? C'est ainsi que par tous le premier consul est considéré comme un obstacle à la volonté de chacun en particulier. Son ascendant, tout en ayant prévalu, est redouté et attaqué. Le seul parti qui sache l'apprécier est précisément celui dont il se méfie le plus et qu'il redoute, tandis que lui-même sorti de ses rangs, luimême, fils de ce parti, il aurait multiplié sa force au point d'en faire le levier du monde, s'il se fût rallié à ce parti, qu'il eût accepté son amour et justifié sa confiance. Ce parti était celui de la révolution, restes infortunés du parti républicain ; mais républicain pur et sans rien de ces idéologies terribles dans leurs essais, plus terribles encore dans leur résultat. Le général Bonaparte influencé par ses souvenirs \ peut-être par une autre cause que je n'ose deviner, fit la faute immense d'abandonner son plus ferme appui. Celte faute lui fut comptée bien cher!
Mais je m'éloigne de mon sujet. Je dois revenir à cette époque que je retraçais à l'instant où la France, couronnée tout à la fois de lauriers et d'oHviers, n'en était pas moins entourée d'ennemis voulant sa perte.
ï Tous ses généraux, la plus grande partie des officiers supérieurs de l'armée, jusqu'aux colonels et chefs d'escadrons, avaient acquis leurs grades dans les guerres de la révolution, et ieur opinion était connue.
et cherchant à ébranler, à renverser le colosse qui déjà lui communiquait ses forces.
C'est ainsi que de toutes parts le danger s'infiltrait en France, et s'y présentait sous toutes les formes. Il tentait le passage par toutes les voies. Peu lui importait pourvu qu'il atteignît Bonaparte. Est-ce donc un crime à lui lorsqu'il avait en son âme cette ferme conviction que la France était convoitée comme une proie par tous les vautours qui planaient autour d'elle, et que lui seul pouvait la sauver dans ce pressant danger? Est-ce donc un crime à lui d'avoir fait jouer tous les ressorts que la puissance lui donnait alors? II fallait prévenir le partage de la France. Il était arrêté, il était immanquable, il devait avoir lieu si la coalition était entrée en France en 1199. Nous étions épuisés à cette époque fatale ; le vertige tournait encore nos têtes. Nous avions une infamie habituelle, une honte sanglante qui devait nou^^ rendre de facile conquête pour qui alors aurait bien voulu nous prendre. Mais Ï814 nous trouva retrempés, et cent victoires glorieuses faisaient peur à qui voulait mettre la main sur nous.
Une extrême surveillance était donc d'absolue nécessité dans ces temps orageux. Et M. de Bourrienne, que sa position près du premier consul mettait plus qu'un autre en mesure de tout considérer d'un œil impartial, s'il l'eût voulu, ne peut prononcer un tel jugement sur l'organisation que le premier consul forma en 1800, et surtout en 1801 après la machine infernale.
Certes je suis loin de chercher à faire l'apologie, à défendre même ce système inquisitorial qui s'établit sous l'empire et par les soins de Fouché. Honte éter-
DE IJl duchesse D'ABRANTÉS 413
nelle sur lui ! Non jamais ma voix ne s'élèvera sur un tel sujet que pour prononcer anathème sur tout ce qu'il a d'infâme. Il a produit des crimes inconnus jusqu'à lui, il a provoqué des sentiments, des passions dont l'odieux était considéré comme fable. On a vu des hommes portant les insignes de l'honneur, plus coupables que le brigand dont on se méfie, violer l'entrave sacré de la loi à l'abri de l'impunité. Rien ne peut excuser les indignités commises lorsque le système despotique une fois établi, les esclaves les plus volontaires crurent de leur devoir de lutter de bassesse et de cruauté.
Que d'actions commises au nom de l'empereur, tandis qu'il ignorait quelquefois l'offense de la victime ^ ! Mais faut-il donc abuser de la connaissance que nous avons de quelques turpitudes pour intervertir l'ordre des temps, pour accuser qui n'est pas coupable?
M. de Bourrienne aurait dû chercher à s'élever jusqu'à Napoléon et non pas le faire souvent, trop souvent même, descendre jusqu'à lui.
ï Des scellés enlevés sans les formalités requises. Je raconterai cette histoire plus tard. Elle m'est personnelle.