‹ Mémoires de Madame la duchesse d'AbrantèsChapitre 4 sur 58 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La cour consulaire. — L'appartement de M™^ Bonaparte. — Fonctions de M. Benezech et les républicains. — Les aides de camp chambellans. — Les grands dîners des Tuileries. — Amélioration des mœurs. — Les femmes de l'émigration. — Installation aux Tuileries. — Les deux cortèges. — Le bouillon du général Lannes. — Les quintidis et les parades. — Causeries du premier consul avec ses soldats. — Mon chàle de cachemire et la montre de mon beau-père. — Le ministre de Suède et le mouchoir de batiste. — Bonaparte, un tambour et le sabre d'honneur. — Le baron d'Ernswarth. — Les chevaux du roi d'Espagne. — Le corps diplomatique en 1800. — M. de Lucchesini et la harançnie italienne.

La cour consulaire, dont j'ai déjà commencé l'esquisse, était au moment de mon mariage à son plus haut point de perfectionnement. Plus tard, ce fut une autre chose que le protocole d'étiquette introduit aux Tuileries. Celui-ci avait un côté étrange de cérémonie, tandis que l'autre avait l'intention d'être populaire, mais ne pouvait y parvenir.

M"" Bonaparte occupait toute la partie du rez-dechaussée, qui depuis fut également son séjour, comme impératrice et plus tard celui de Marie- Louise. A côté de son cabinet de toilette était le petit appartement de M"* de Beauharnais, composé de sa chambre à coucher et d'un cabinet de travail, tout au plus assez grand pour faire supporter l'odeur de

la peinture à l'huile, lorsque ce même hiver elle voulut faire le portrait de son frère \ Les appartements de M"^ Bonaparte étaient meublés avec goût, mais sans aucun luxe. Le grand salon de réception était tendu en quinze-seize jaune. Les meubles meublants étaient en gourgouran, les franges étaient en soie, et les bois en acajou. Il n'y avait d'or nulle part. Les autres pièces n'avaient pas plus de richesse dans leur décoration; tout était frais et élégant, mais voilà tout. Au reste, les appartements de M"° Bonaparte n'étaient destinés que pour les réunions particulières et les visites qu'elle recevait le matin ; les grandes réceptions avaient lieu en haut. Il n'y avait encore ni chambellan, ni préfet du palais. Un conseiller d'État, ancien ministre de l'intérieur, M. de Benezech, était chargé de l'administration intérieure du palais. Cela parut d'abord un peu difficile à admettre parmi ce qui restait de vrais et bons républicains. Le service de M. de Benezech embrassait tout ce qui depuis fit partie des attributions du gi'and-maréchal et du grand-maître des cérémonies. Les maîtres d'hôtel et les huissiers faisaient le service subalterne, et les aides de camp tenaient lieu de chambeilrns.

Une coutume instituée par le premier consul, et qui me parut des plus bizarres, était celle de donner des dîners de deux cents personnes, tous les dix jours. Ces dîners avaient lieu dans la galerie de Diane. Les invités étaient de toutes les classes, de tous les rangs.

* Ce même hiver de 1800, ou M"« de Beaubarnais fit le poutrait de son frère, le feu prit aux Tuileries et brûla ce portrait qui était fort ressemblant. On répandit le bruit que le feu avait été mis par des malveillants. Cela n'était pas vrai, le feu prit par des conduits de chaleur mal entretenus.

Le corps diplomatique, qui commençait à être assez nombreux à l'époque de mon mariage, était de ces réunions. Les feiumes des fonctionnaires civils, des généraux, des colonels, formaient la société — car on n'osait pas encore dire la cour — de M"^ Bonaparte. Le général était fort sévère dans les choix qu'il faisait, non pas pour ces cohues du quintidi, mais pour les invitations particulières et fréquentes pour la Malmaison et, plus tard, pour Saint>-Cloud, Un fait qui est positif et que des esprits passionnés ou pré^ venus par la mauvaise foi pourraient seuls contester, c'est que le premier consul voulait perpétuer autant qu'il se pourrait l'amélioration des mœurs que la révolution avait amenée. Je sais qu'en lisant ce que je viens d'écrire, il est deux sortes de personnes qui se récrieront ou bien souriront de pitié. Libre à elles. Je ne veux contraindre en rien à venirà mon opinion. « Je donne mon avis, non comme bon^ disait Montaigne, mais comme mien. »

Oui, il est positif que la» révolution a retrempé le moral des hommes et des femmes de la génération existante. Le malheur est un maître sévère et ses leçons ne nous furent pas épargnées. Pour les consolider, nous eûmes l'absence de l'exemple d'une cour corrompue ainsi que l'était celle de Louis XV et une grande partie de celle de Louis X"VI. Peut-être, si la révolution n'avait pas eu son cours, que ce changement dans la société de la haute classe se serait opéré par la force de ce même exemple dont je parlais à l'instant. Louis XV avait empoisonné Paris et les provinces d'un souffle de corruption, qui avait doimé une peste épidémique à tout le ro^-aume. Il avait fallu toute la vertu du malheureux Louis XVI pour

comprimer, dans des êtres dépravés et riant de toute espèce de morale, l'expression bruyante et orgueilleuse d'une manière de voir qui ne leui paraissait que celle du bon air et de la bonne compagnie. Le vice et le désordre n'étaient sans doute plus affichés par ceux-là même qui, en leur qualité de premiers dans l'État, auraient dû ne l'être que pour marcher d'abord dans le droit chemin : mais la légèreté relativement aux femmes, une sorte d'impudeur dans ce qui avait rapport à leur réputation, à leur sort, tout cela n'était encore que trop en usage au moment de la révolution. La moralité de M. de Lauzun, de M. de Dillon, de M. de Durfort et d'une foule d'autres était établie sur des bases bien commodes et bien larges. Ils s'y reposaient d'autant mieux que leur réputation d'homme agréable n'en était que plus assurée. Mais tout cela n'existait plus, les malheurs de la révolution avaient jeté du sérieux sur la vie même des personnes qui par leur âge et leur fortune étaient appelées à une manière d'existence folle et bruyante. On me citera peut-être quelques noms célèbres qui prouvent le contraire, mais cela n'infirme en aucune manière mon assertion. Les exceptions prouvent, diton, les règles, et dans ce cas plus que dans tout autre.

Ce qui est positif, c'est qu'en 1800, à l'époque où la cour des Tuileries s'est formée, la société avait une apparence de moralité, de vertus exercées dans l'intérieur des familles, qu'elle n'avait jamais eue dans aucun temps en France. La partie de la haute classe, qui elle-même avait ses traditions pour agir autrement, frappée par le malheur depuis huit années d'exil, de proscription et de revers, la noblesse, ou

ce qu'on est convenu enfin d'appeler le faubourg Saint- Germain, était contraint, par la force de ce vent qui soufflait alors dans les voiles de notre navire, de faire comme le reste de la société. On pourra faire encore ici l'observation que, parmi quelquesuns des noms remarquables de l'ancienne noblesse, il y en avait quatre ou cinq qui me donnaient un démenti. Je dirai encore ici ce que j'ai dit plus haut pour la société en général : c'est une exception. Non pas que d'exception en exception je finisse par me retrouver au milieu du salon de M""" Dubarry ; je déraisonnerais, au lieu d'arriver à présenter un tableau fidèle de ce que je prétends prouver : mais il est de fait que M""' de C.t, ÎIP^ de M... y, M"" de C.s, M""* du C...1 et quelques autres ont surtout fondé leur renommée dans l'émigration lors des folies de Bruxelles, de Coblentz et même de Worms, et plus tard de l'Angleterre. Mais je demanderai si toutes les jeunes femmes qui n'eurent ici qu'une prison pour demeure et les supplices de leurs parents, la perte de leurs biens pour instruction, n'en ont pas tiré des avis salutaires? Plus tard, la cour impériale vint, comme tout ce qui tient à cet ordre de choses, répandre sa maligne influence. Encore cela ne fut-il que bien peu susceptible de reproche, car l'empereur exerçait un pouvoir magique sur chaque femme admise à sa cour. Mais ce n'est pas ici le moment de parler de cette époque. Il faut rester à celle du consulat, l'une des plus remarquablement intéressantes de la vie de Napoléon.

Lorsque les différents pouvoirs eurent adopté la nouvelle Constitution proposée après le 18 brumaire et qui, je crois, fut la quatrième qu'ils étaient appelés III. 3

à sanctionner, le gouvernement quitta le petit Luxemb urg pour venir aux Tuileries. Il est à remarquer que le premier consul, qui d'abord avait logé le troisième consul au pavillon de Flore, en reprit bientôt, seul, possession. M. Lebrun alla, comme Cambacérès\ occuper une maison particulière. Du reste, la trinité consulaire ne se séparait pas lorsqu'il y avait réception d'ambassadeurs ou des corps de l'État. Le 30 pluviôse an VIII (19 février 1800), le premier consul prit possession du palais des rois, qui, au fait, depuis le commencement de la révolution, avait toujours été occupé par la représentation nationale. Aujourd'hui la Constitution du 18 brumaire élevait le pouvoir consulaire au-dessus de tous les autres pouvoirs nationaux. Il représentait à lui seul le peuple français, il fallait donc un logement convenable à une telle autorité. Celui qui aurait vu passer le cortège se rendant, le 30 pluviôse an VIII, du Luxembourg aux Tuileries et se serait endormi tout aussitôt au bruit de la musique militaire qui jouait tous nos airs patriotiques, puis se serait réveillé au grondement du canon annonçant, le 2 décembre au matin, que l'empereur Napoléon allait se faire sacrer par le papi' dans Notre-Dame, celui-là aurait trouvé une curieuse

' Canibacérès fut loger à l'hôtel d'Elbeuf sur le Carrousel, en face des Tuilorios. Le consul Lebrun eut l'hôtel de Noailles, rue Sainl-llouoré. Celle répartilion fut faite selon les besoins de famille de chacun des deux consuls. Lebrun avait sa belle-mèit et ses cinq enfants avec lui (sa iille aînée qui épousa peu après M. de Plancy, la plus jeune, aujourd'hui M'"* de Chabrol, et ses trois fds, Cliarlos, Alexandre et Auguste Lebrun) ; il avait doni besoin d'un local plus étendu que Cambacérès, qui était seu chez lui

différence entre les deux cortèges. Au premier on avait été obligé, en raison du petit nombre de voilures particulières qu'il y avait alors dans Paris, de prendre, pour les conseillers d'Etat, les sénateurs, des fiacres dont on avait caché les numéros avec du papier blanc, ce qui faisait un effet beaucoup plus ridicule que si les numéros eussent été apparents.

Le jour de son installation aux Tuileries, à peine le premier consul fut-il arrivé qu'il monta à cheval et passa sur-le-champ une revue dans la cour du palais — qui n'était pas alors entourée d'une grille — donnant sur une vaste place. Elle était fermée avec des planches mal jointes et la place du Carrousel d'alors était petite et toute irrégulière. Le changement fut rapide. Une parole de Napoléon était fiat lux.

Le premier consul convenait qu'il était heureux pendant qu'il passait ses revues.

— Et toi aussi, je suis sûr que tu es content lorsque je suis avec tes conscrits, disait-il un jour au général Lannes. Il ne t'arrive pas de grogner, toi, parce que la parade nous a fait quelquefois dîner une heure plus tard.

— Oh ! pour cela non, répondait le général Lannes, je vous en donne ma parole d'honneur ! Il m'est, pardieu ! bien égal de manger la soupe froide ou chaude, pourvu que vous nous fassiez travailler à chauffer UQ bon bouillon à ces s Anglais!

Il avait les Anglais dans une aversion que je n'r.i vue à aucun général de l'armée de l'empereur, même ayant fait la guerre sous la république. C'était quelque chose d'antipathique, de répulsif, comme s'il avait été devant un animal malfaisant ou contraire a sa

nature. J'aurai à en donner de curieuses preuves en parlant de sa mission en Portugal ^ .

Les quintidis, car il faut parler le langage de l'époque qu'on retrace, les quintidis avaient été choisis pour le jour des revues, ou plutôt des parades, surtout celles du consulat. Sous l'empire, elles pouvaient être plus magnifiques; mais en 1800, leur splendeur était toute nationale. C'était la gloire de la France qu'on cherchait dans ces escadrons, ces bataillons, qui, soit qu'ils fussent conscrits ou vieux soldats, faisaient autant trembler l'étranger qui les regardait des fenêtres du palais. Car l'ardeur des jeunes troupes s'augmentait encore en voyant les cicatrices des vieilles moustaches de la garde consulaire. Et peu s'en fallait qu'elles ne chantassent en chœur, comme les jeunes Spartiates, bien qu'elles fussent sous les armes :

Comme vous, un jour nous serons Vaillants et combattants.

Nous aussi nous vaincrons !

Le premier consul prenait plaisir à ces revues. Il y passait quelquefois cinq heures de suite, sans prendre

1 Un effet bizarre des affections léguées par les parents à leurs enfants, c'est que le fils aîné du maréchal Lannes a épousé une Anglaise et que l'un des plus jeunes va, dit-on, aussi se marier avec une Anglaise. Cela prouve que les sentiments ne sont pas héréditaires, et fort heureusement, car la liaine est un triste sentiment. Seulement, il est étrange de voir ainsi se distribuer l'affection d'une famille dans une direction aussi diamétralement opposée à celle que suivait son chef. Je crois, au reste, que la belle-fille que lui a donnée le jeune duc l'aurait fait revenir de ses préventions. C'est une belle, bonne et charmante personne. Si son Irere choisit aussi bien que son aine, il sera le bienvenu à nous amener une nouvelle compatriote.

un instant de repos. Tous les régiments existant en France venaient alternativement à Paris et passaient la revue comme la garde tous les quintidis à midi. Le premier consul avait près de lui, avec l'aide de camp de service, le ministre de la guerre, le général commandant la première division et le commandant de Paris, puis le commissaire ordonnateur, les commissaires des guerres attachés à la ville de Paris, enfin toutes les personnes auxquelles un ordre devrait être immédiatement transmis dans le cas où, dans le cours de son inspection, le premier consul trouverait quelque chose à changer ou bien une amélioration à commander. De cette manière, nul retard dans la communication des ordres. Tout se faisait avec rapidité, bien plus, avec contentement. Car on savait qu'on était observé et que, si l'on était puni pour cause de négligence, l'exactitude dans le service était aussi appréciée par le chef du gouvernement qui voyait alors tout par lui-même.

Quelquefois il passait la revue en galopant dans les rangs, mais cela était bien rare. Il fallait, pour qu'il demeurât à cheval, que les troupes qu'il voyait eussent déjà passé la revue et qu'il sût qu'elles n'avaient besoin de rien. Encore adressait-il au hasard quelques questions à deux ou trois soldats. Mais presque toujours, après avoir parcouru les rangs sur son cheval blanc — le Désiré — il descendait et parlait avec tous les officiers et avec presque tous les sous-officiers et les soldats. Il s'occupait des soins les plus minutieux. C'était la nourriture, l'habillement, la manœuvre, enfin tout ce qui pouvait être utile à l'homme et nécessaire au soldat. Il les encourageait à lui parler sans crainte

— Ne me cachez aucun de VOS besoins, leur disait-il, ne me taisez aucun des reproches que vous pourriez avoir à adresser à quelqu'un de ceux qui sont audessus de vous. Je suis là pour rendre la justice à tous, et le plus faible doit être surtout protégé par moi.

C'est ainsi qu'il parla un jour étant devant une demi-bi'igade. Je crois que c'était la IT. Il avait appris qu'avant de venir à Paris ce régiment avait eu à souffrir dans le département où il était en garnison. Une pareille conduite avait non seulement des résultats immédiatement bons pour chacun, mais elle était d'une grande adresse également utile dans son but. L'armée s'unissait ainsi à son chef et l'unissait à elle; et ce chef, c'était la nation que l'armée voyait dans sa personne. C'était donc l'État qui dispensait et le blâme et l'éloge. Ensuite Paris apprenait à connaître l'armée, et les troupes, en passant ainsi à tour de rôle dans la capitale, cessaient de la regarder comme un autre continent et de lui devenir, pour ainsi dire, étrangères. Mon mari, qui ne quittait pas le premier consul pendant ces parades, me rapportait tout ce qu'il y faisait de remarquable en améliorations, en choses importantes, qu'un autre aurait peut-être mis un mois à e.xécuter.

— Eh bien, me disait Junot, tout cela marche avec des rouages magiques ! Cet homme est un être surnaturel.

Et Junot pouvait bien voir son général bien-aimé avec des yeux prévenus, mais ce n'était pas dans ces occasions-là. Il était vraiment admirable à cette époque de sa vie.

Le corps diplomatique était fort avide de voir les

parades. Les étrangers y assistaient ordinairement des fenêtres du général Duroc, qui occupait déjà la partie du rez-de-chaussée située au bout de l'appartement de l'impératrice. C'est de ce même endroit que je vis la première parade après mon mariage. Il advint ce jour-là à mon beau-père une petite aventure qui peut trouver sa place à côté de celles de beaucoup de provinciaux arrivant à Paris.

Junot ne pouvait me conduire chez Duroc parce qu'il devait monter à cheval avec tous ses aides de camp, il me confia à son père et à son frère. Ma mère étant souffrante, Albert ne pouvait pas la quitter. Ma belle-mère, qui n'avait pas encore vu de parade, voulut venir lavec nous. Nous nous mimes donc tous quatre en route. Arrivés à la grille du pont Royal, nous descendîmes de voiture et, U'aversant le jardin, nous tentâmes de gagner la porte de Duroc qui se ti'ouve, comme on sait, tout à fait dans l'angle, à droite du vestibule en venant du jardin. Mais, comme il étaii tard, la foule était tellement serrée qu'on ne pouvait avancer qu'au péril de sa vie. Mon pauvre beau-père, qui .n'était pas habitué à trouver une pareille cohue quand il allait se promener au parc, à Dijon, ou bien le long de la Brenne à Montbard, était dans un état violent. Ma belle-mère, la meilleure et la plus parfaite des femmes, toujours contente, ria:nt de tout, ne faisait que plaisanter des coups qu'elle recevait. Mais mon beau-père, qui n'avait pas l'humeur couleur de rose, il s'en fallait, grondait comme une basse continue. Ce qui l'offusquait surtout, c'était de voir cliiffonner un très beau châle de cachemire jaune que j'avais sur mes épaules. Il ne tarissait pas en plaintes sur le peu de soin des jeune

femmes parisiennes qui portaient amsi au milieu d'une foule un châle de deux mille francs sans y mettre une épingle, de manière qu'en le tirant on peut le voler.

— Pour moi, je ne suis pas si peu soigneux, je tiens ma main sur ma montre. Elle est là dans mon gousset, je me moque des filous. Mais votre châle, ma bru — il ne m'appelait jamais autrement — votre châle, on vous le prendra.

— Ah! mon Dieu, mon châle! On me prend mon châle ! m'écriai-je au même moment.

Je venais en effet de sentir une main qui le tirait fortement.

— Hem? quoi? qu'est-ce? s'écria mon beau-père, en se retournant vivement.

Mais tout était rentré dans l'ordre. Mon premier mouvement avait été de ramener mon châle sur ma poitrine et, lorsque je m'étais retournée, je n'avais vu autour de moi que des figures parfaitement tranquilles qui elles-mêmes auraient crié : c Au voleur ! » si on le leur avait demandé.

— Pardieu ! je vous le disais au même moment, me dit mon beau-père avec ce ton joyeusement doctoral qu'ont les donneurs d'avis lorsqu'un malheur prédit vient en effet à arriver, et qu'ils vous répètent, en vous voyant une jambe cassée, une épaule démise, une fortune perdue : « Je vous l'avais bien dit! »

J'avais beau lui montrer mon châle recouvrant mes épaules, il n'en répétait pas moins :

— Je vous l'avais bien dit !

Pendant ce temps nous étions arrivés à la porte de Duroc. Lorsque mon beau-frère m'eut nommée, un

huissier me fit entrer et placer à l'instant à une fenêtre qui m'avait été réservée. La parade n'était pas encore commencée. Les officiers se promenaient silencieusement dans les rangs de leurs régiments respectifs. Ils parlaient de temps en temps, mais à voix basse, à quelqu'un de leurs soldats, ou bien à un sous-officier, pour rectifier un port d'armes mal observé, un chapeau mal posé : Ce n'était pas qu'ils eussent peur du premier consul, mais il était adoré de l'armée et les chefs comme les subordonnés voulaient mériter une de ses lou^inges. Oh ! quel temps ! quel temps !

Midi venait de sonner, et le roulement du tambour battant aux champs ne se faisait pas entendre.

— C'est singulier, dit mon beau-père, cependant tout est prêt ! 11 faut que je voie si ma montre va juste avec l'horloge du château... Eh bien ! qu'est-elle donc devenue, ma montre? Ma femme! Je n'ai plus ma montre... Ma femme!...

Et ma belle-mère qui était à la fenêtre, regardant de tous ses yeux, non pas les troupes qui étaient dans la cour, mais pour voir son enfant bien-aimé aussitôt qu'il paraîtrait, lui répondit sans tourner la tête :

— Eh bien, on vous a volé votre montre tandis que vous tourmentiez votre belle-fille pour son châle. C'est bien fan.

La chose était pourtant vraie. M. Junot avait si bien répété qu'il tenait sa main sur sa montre pour qu'on ne la prit pas, qu'on n'avait pas trouvé de meilleur moyen de lui faire quitter son poste, que de faire semblant de me voler mon châle, bien assuré que, d'après l'intérêt qu'il lui portait, il viendrait à

l'instant à son aide. La chose avait parfaitement réussi. Lorsque nous lui eûmes expliqué la conduite de l'affaire, il fut confondu. Mais au réveil de sa stupéfaction, il nous fallut entendre une oraison funèbre en trois points, rappelant les perfections de cette bienheureuse montre qu'il avait depuis trente-cinq ans! Ma belle-mère, ennuyée de cette suite de louanges, finit par lui dire :

— Allons donc, monsieur Junot, vous oubliez qu'elle s'arrêtait tous les huit jours et que l'année dernière elle vous a coûté plus de cinquante francs de raccommodage.

— Si vous ajoutez à cela, lui dis-je, qu'elle avait l'air d'une bassinoire et que vous me permettiez de réparer le malheur occasionné par le soin que vous avez pris de mon châle, nous n'y penserons plus que pour en rire.

Dans ce moment, le tambour battit aux champs et M. Junut ne put pas me remercier en grondant, ce qui était son habitude.

Il me serait fort difficile de rendre l'impression que me fît éprouver cette première vue d'une parade, ou plutôt d'une revue ainsi passée par le premier consul. Junot, qui connaissait maintenant ma véritable manière de voir, qui savait tout ce que le mot de patrlcj celui de gloire pouvaient avoir d'action sur une âme toute remplie de leur amour, m'avait prévenue d'avance que je serais vivement émue. Il me salua de la main en passant et se mit à sourire en voyant mon mouchoir près de mes yeux. Il parla bas à Duroc. Tous deux me regardèrent encore et je pus remarquer qu'ils étaient eux-mêmes émus de mon émotion. Junot me le confirma après la parade. C'était simple

ils me comprenaient. Tous deux aimaient cette patrie, cette gloire, cet homme prestigieux par la lueur de cette même gloire dont il éclairait toute la France. Et puis ces soldats qui le regardaient avec des yeux dans lesquels on pouvait lire : « Oui, nous nous ferons tuer pour que la France soit grande, pour que son nom soit le premier du monde ! Où faut-il aller ? Nous sommes prêts. » Et lui, répondant à ces serments tacites par des soins paternels, questionnant ses soldats sur le lieu de leur naissance, leurs parents, s'informant si leur état était heureux ou misérable, donnant des pensions pour exister à la mère dont les fils quittaient les champs et la vigne pour défendre l'État. Oh ! quel temps ! quel temps !

Ce jour-là il y avait tout près de moi un homme dont l'admiration pour ce qu'il voyait était digne et profonde. J'en fus frappée. C'était un étranger. Il portait un signe tellement singulier que je ne pus résister à ma curiosité et je fus assez indiscrète pour lui demander ce qu'il signifiait. C'était un mouchoir de batiste d'une finesse et d'une blancheur admirables, noué autour du bras, comme le serait une écharpe d'aide de camp.

— C'est un souvenir de mon souverain et d'une journée glorieuse, madame, me répondit-il, et puisque je suis assez malheureux pour être obligé de me présenter moi-même, permettez-moi de me nommer : je suis le baron d'Ernswarth. J'ai eu l'honneur de mettre ma carte à votre porte.

C'était le ministre de Suède. Je lui fis l'accueil qui convenait et lui présentai les parents du général Juriot, pour lesquels il fut aussi poli qu'il l'aurait été envers les frères et les pères de tous les Montmorency et de

tous les La Trémouille de France. M. d'Ernswarth était un homme de quarante-huit à cinquante ans, ayant une belle tournure, peut-être déjà un peu trop d'embonpoint, ce qui nuisait à l'élégance sévère du costume militaire, qu'il portait toujours. Il me parla, avec une expression qui devait m'aller au cœur, de la renommée de celui dont je portais le nom.

— Si jeune, disait-il, et déjà si fameux ! Mais aussi avec un tel capitaine, comment les lieutenants ne seraient-ils pas, même enfants, de dignes fils de la patrie !

Dans ce moment le premier consul s'arrêta au bas de la fenêtre à laquelle nous étions. Il s'adressa à un jeune tambour qui paraissait avoir seize à dix-sept ans.

— C'est donc toi qui as battu la charge devant Zurich, ayant le bras percé d'une balle, mon brave enfant? lui dit-il avec un accent et un regard qui auraient fait courir au milieu d'une armée de démons.

Le visage du jeune soldat se couvrit d'une noble couleur; mais ce n'était pas la timidité qui rougissait son front. Il leva sur le premier consul de grands yeux noirs tout étincelants de la joie d'être ainsi distingué publiquement et répondit d'une voix tremblante, mais assurée :

— Oui, mon général.

— C'est encore toi qui, à Veser, a fait preuve d'une présence d'esprit courageuse en sauvant ton commandant^ ?

^ Je ne puis affirmer si ce commandant est ou n'est pas le commandant Godinot. Mais je crois cependant en être certaine. Lo {j^éncral Godinot, alors commandant la 25" légère, lut effeotivL-ment blessé et courut le danger d'être pris devant Veser. Ce

Le jeune homme rougit plus fort. Cette fois c'était de la modestie, et il répondit plus bas que la première :

— Oui, mon général.

— Eh bien, je dois acquitter la dette de la patrie. Il te sera donné, non pas une baguette d'honneur, mais un sabre d'honneur. Je te fais sous-officier dans la garde des consuls. Continue à te bien conduire et j'aurai soin de toi.

Comme le premier consul finissait de parler, il leva les yeux vers la fenêtre basse à laquelle nous étions. Avant de continuer sa tournée, il porta la main à son chapeau et nous salua tous avec un sourire gracieux. Ma belle-mère avait les yeux humides.

— Comme on doit aimer cet homme-là ! disait-elle en pleurant et riant en même temps. Ce pauvre enfant ! voyez dans quel état il est !

Nous vîmes, en effet, le jeune tambour appuyé contre l'épaule d'un de ses camarades et suivant de l'œil le général Bonaparte. Il était pâle comme un mort, mais son regard, qu'il disait de choses! Je ne sais ce qu'il sera devenu, mais je réponds qu'il n'aura

fait, que je rapporte, m'a frappée parce que cette parade était la première que je voyais et que tout m'arrivait avec de vives irapressions. Mais les annales militaires de cette époque sont remplies de pareils événements. Le Moniteur, les journaux du temps ne pouvaient faire mention de tout ce qui se passait dans co genre. Celui-ci me frappa beaucoup. Lorsque j'en parlai, le soir méme^ au premier consul comme d'un fait comparable aux plus beaux de l'antiquité : « Bah! me dit-il, demandez à votre mari, il vous dira qu'il n'existe pas un régiment ni une demi-brigade de l'armée qui ne puisse en citer dix semblables, et môme de plus forts. Lui-môme, poursui vit-il, saurait bien les trouyer dans son propre fonds. •

pas eu regret à sa vie perdue si la mort est venue la ki demander pour Napoléon. Lorsque j'«n parlai au premier consul, et ce fut, je pense, le soir même, car alors j'étais moins retenue pour lui dire ma pensée sur tout ce que je voyais que je ne le fus dans la suite, il m'écouta avec intérêt et, s'adressant à Berthier, qui venait d'arriver d'Espagne et de prendre le portefeuille du ministère de la guerre, il lui dit de prendre le nom de ce jeune homme et de lui réserver un dossier. Je ne sais ce qu'il est devenu. Peut-être est-il général aujourd'hui, peut-être est-il mort? Mais bien certainement il est l'un ou l'autre.

Le jour de cette parade était un jour extraordinaire relativement aux autres revues, et voilà pourquoi Junot avait voulu que ce fût la première que je visse. Le roi d'Espagne avait envoyé des chevaux au premier consul et ces chevaux devaient lui être présentés à cette parade. « C'était une cérémonie qui rappelait un peu, disait Brunelière, le cadeau équestre envoyé à Cromwell par un prince d'Allemagne. » Je ne sais comment étaient les bêtes du Mecklembourg, mais celles qui venaient d'Espagne étaient vraiment admirables. Il y avait seize chevaux, tous de la plus grande beauté, soit pour les formes, soit pour le pelage, qui était fort rare, à ce que fit observer un Espagnol qui était dans la même chambre que nous. Quatorze venaient des haras du roi d'Espagne, les deux autres étaient fils des haras du comte d'Altamira et de ceux du duc de Medina-Cœli. Il nous fit remarquer que ces deux chevaux étaient les plus grands de la troupe, ils avaient un et deux pouces au dessus des bêtes royales. Les dix premières sortaient du haras d'Aranjuez, les quatre autres de celui de Cordoue. £»

Jornalero^ (haras d'Altamina), bai-brun de quatre pieds dix pouces et demi et six ans, était vraiment une superbe béte. L'autre, El Contador^ (haras Medina-CœH), bai-clair, de quatre pieds dix pouces et demi et quatre ans, avait toute l'encolure, tout l'aspect d'un cheval arabe, les mêmes fanons légers, la même souplesse dans le portement de tête. En tout, le présent était vi-aiment royal.

Après la parade, Junot vint me prendre et me présenta, dans les règles voulues par Véiiquette, à M. le baron d'Ernswarth. Je lui témoignai mon désir de le voir. Je désirais lui demander des détails sur cette révolution de Suède dont il paraissait qu'il avait été l'un des acteurs importants d'après ce signe de ralliement qu'il portait encore au bras, après vingt-huit ans d'intervalle entre le temps où nous étions et le jour de cette révolution importante^. J'en témoignai le désir à mon mari, qui, toujoui-s naturel et franc, le dit à M. d'Ernswarth. Le baron répondit, avec une grâce parfaite, qu'il était à mes ordres et que je pouvais commander le jour, l'heure et la minute auxquels je le requerrais, et qu'il s'y trouverait avec exactitude. 11 vint, en eifet, diner chez moi et, dans quelques conversations, il nous fit connailre des détails

^ Le journalier,

2 Le receveur.

3 Elle eut lieu le 18 août 1772. Tous les partisans de Gucland, qui voulaient le défendre contre la diète, prenaient pour signe de ralliement un mouchoir blanc noué autour du bras. Tout ayant réussi en faveur du roi, il accorda comme faveur à ceux de ses partisans qu'il voulut récompenser de porter pendant toute leur vie un mouchoir blanc autour de leur bras gauche, en mémoire du service qu'ils avaient rendu à la couronjie.

excessivement curieux relatifs à cette journée tout à fait mémorable pour la Suède. J'en parlerai plus loin ; ce sont des choses sur lesquelles on peut toujours revenir.

Le corps diplomatique était assez nombreux à l'époque de mon mariage. Il était composé des ambassadeurs d'Espagne et de Rome ; des ministres de Danemark, de Suède, de Bade, de Hesse-Cassel ; de l'ambassadeur de Hollande,, M. de Schimmelpenning, qui avait une si belle femme et surtout si accorte ; des ambassadeurs des républiques Cisalpine et Ligurienne et d'un ministre de Suisse. La Prusse, toujours prompte è se rapprocher de nous, avait envoyé, dès le mois d'octobre 1800, M. de Lucchesini comme en mission extraordinaire. Mais ce ne fut qu'en 1801 ou même 1802 qu'il présenta ses lettres de créance comme ministre plénipotentiaire. Il ne fut près de nous que peu d'années et, après la campagne d'Iéna, il ne revint pas en France. Le premier consul ne l'aimait pas, il le trouvait [masseur .

— Ce n'est pas qu'il m'attrape, disait Bonaparte, mais il le veut trop^ et cela me blesse. Si les gens qui font de la diplomatie avec moi savaient combien les routes tortueuses servent à les perdre plus qu'à lii'égarer, ils marcheraient plus droit.

Une attention que M. de Lucchesini crut devoir faire merveille déplut au contraire au premier consul et pinça le diplomate étranger dans une attitude qu'il ne put jamais changer, parce qu'il ne s'en douta pas pendant longtemps. Ce fut de haranguer le premier consul en italien le jour où il lui présenta ses lettres de créance. Bonaparte n'aimait pas qu'on lui parlât italien ; il était Français et Vûulail être Français. Que

servait-il d'aller lui raconter en haut-toscan^ que la Prusse voulait être bonne amie et bonne alliée de la France? C'est peut-être parce qu'elle ne voulait rester ni l'une ni l'autre qu'elle faisait parler à son ambassadeur une langue étrangère aux deux nations. Peu de temps après, le congi'ès de Lunéville nous donna la paix avec l'Autriche et celui d'Amiens avec l'Angleterre. La Russie devint aussi notre amie, et tout cela se fît en moins d'une année. Voilà de belles époques ! Voilà de beaux souvenirs ! Et en les évoquant, je puis dire, comme je le disais quelques pages plus haut : « Oh! quel temps! oh! quel temps! *

* M. de Lucchesini était de Florence.

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