‹ Mémoires de Madame la duchesse d'AbrantèsChapitre 30 sur 58 · COLLOT · texte numérisé non relu

COLLOT

« Paris, 30 juin 1829. >»

A cette époque je n'avais aucune intention de faire paraître mes Mémoires. Cependant je voulais répondre à cette turpitude dont on chargeait une mémoire qui m'était sacrée et précieusement chère. Je fis donc demander à M. Collot s'il ne lui serait pas trop désa-

grcable de voir son nom dans un journal, car pour moi-même et pour les amis de Junot, une réfutation était plus que nulle. C'était pour la multitude qu'il fallait qu'elle fût publiée. Je connaissais la répugnance de M. Collot à faire parler de lui par cette voie polémique, toujours pénible pour le principal acteur comme pour les accessoires. Mais la mienne n'était certes pas moindre et il me semblait que, la surmontant, personne ne pouvait parler de la sienne. Toutefois les intérêts sont respectifs et je raisonnais mal. J'écrivis \me seconde lettre à M. Collot et, dans sa réponse, toujours celle d'un ami et d'un homme de bien, il me disait :

« ... Je ne vous dissimule pas que je répugne beaucoup à me voir citer en public dans tout ce qui est incrimination ou bavardage. Les Mémoires dont vous avez à vous plaindre ne sont pas autre chose; vous devriez mépriser le passage qui vo«s offense. Si vous croyez cependant devoir démentir ce que M. de fiourrienne a publié et qu'une attest-ation de ma paît vous soit nécessaire, je vous la donnerai aussi formelle que vous puissiez la désirer. Je déclarerai que jamais je n'ai demandé à Junot de solliciter une audience pour moi, et je prouverai que je n'avais nul besoin de son intervention.

« Si vous désirez causer avec moi sur t<Dut cela, faites-moi savoir l'heure où je vous trouverai chez vous.

« Recevez, madame la duchesse, l'expression deraoïà constant attachement et l'hommage de mon respect.

oc Collot.

« Jeudi, 23 juillet 1829. •

Voilà qui répond pour deux attaques de M. de Bourrienne. Quant aux autres, je n'y réponds pas. Il y a, je pense, assez pour avoir gain de cause, dans les marques d'une haute confiance dont Junot fut comblé par le premier consul et par l'empereur dans les années qui suivirent immédiatement celle où M. de Bourrienne prête à Napoléon des mots que ne prononça jamais sa bouche et une conduite aussi éloignée de la véritable, et surtout de ses manières, que son visage l'était de ces gravures faites sur cette croyance, qiu'il était couleur de pain d'épices \ hâve, maigre et laid. Maintenant j'ajouterai quelques faits qui concernent un ami bien cher à Junot ainsi qu'à moi et dont M. de Bourrienne a brisé toute la vie par la fausseté de ces mêmes rapports dont il accusait avec raison le mortel venin et que pourtant la police mquisitoriale qu'il exerçait à Hambourg faisait parvenir à l'empereur jusqu'au nombre de cinq pai' semaine. Je puis, sans craindre d'anticiper sur les temps, dire dès à présent combien l'empereur était souvent malheureux en lisant ces bulletins ! C'est alors, et non pas antérieurement, ainsi que le dit M. de Bourrienne, que la vie de Napoléon était empoisonnée par des détails dont l'amertume lui était breuvage de calice. Je sais à cet égard des faits bien curieux ; mais nous en parlerons dans le volume suivant. Maintenant, je parlerai seulement de mon ami, cette époque étant celle de son retour en France après Témigration, et M. de Bour-

1 J'ai connu beaucoup de personnes, non seulement en Franco, mais dans les pays étrangers, qui ne connaissaient l'empereur que sous ce signalement cl qui ne l'auraient certes pas reconnu d'après le magnitique portrait de Gérard, aussi ressemblant qu'admirablement peint.

rienne avait dès lors commencé contre lui cette guerre sourde dont enfin nous avons fini par connaître toutes les trames.

Parmi les erreurs et les calomnies qui circulent dans \e& Mémoires de M. de Bourrienne, il en est de plus ou moins dangereuses, de plus ou moins coupables. Celles que je vais relever me paraissent réunir ces différents caractères. On en jugera ainsi par les suites fâcheuses qu'elles ont eues pour la personne qui en a été la victime pendant tout le règne de Napoléon,

M. de Bourrienne, ayant perdu la confiance de l'empereur et la place de secrétaire de son cabinet, fut quelque temps après envoyé à Hambourg comme chargé d'affaires de France, auprès des cercles de la Basse-Saxe. C'est de là que, s'occupant à nourrir de soupçons un pouvoir déjà soupçonneux, il lui signala M. de Lageard-Cherval comme un homme dangereux pour le gouvernement et qu'il fallait strictement surveiller comme très attaché aux Bourbons. Cette dernière chose était vraie, mais M. de Lageard ne faisait nul mystère de ses sentiments. Il vivait paisiblement sous un gouvernement qu'il admirait, sans l'aimer, et son caractère avait à cet égard une telle couleur de fermeté généreuse, que Junot, qui certes ne pouvait être accusé de partialité pour un homme qui n'aurait pas aimé son idole, fut jusqu'à sa mort son ami cher et intime et son défenseur intrépide auprès de Napoléon. M. de Talleyrand, allié, parent même de M. Lageard-Cherval, élevé avec lui au séminaire, lié à sa destinée par cette mutuelle chaîne que l'amitié de la jeunesse devrait rendre imbrisable, si je puis le dire, fut moins le défenseur de sa cause auprès de l'empereur que Junot et moi le fûmes toujours. Dans ses

Mémoires, M. de Bourrienne le signale pour la seconde fois comme un homme dangereux. « Il faut, dit-il, le surveiller sans en avoir rair\ et surtout prendre garde à ses nombreuses visites dans les bureaux des affaires étrangères. »

Il est bon de remarquer que jamais M. de Cherval n'a mis le pied dans les bureaux des affaires étrangères. Il a franchi quelquefois le seuil de la porte de l'hôtel pour aller chercher un ancien ami et quelques consolations auprès de lui. Mais de longues années s'étaient écoulées, l'ami avait de trop nombreuses occupations comme homme d'État pour donner beaucoup de temps à l'exilé malheureux, revoyant sa patrie. Et quelque envie qu'il eût sûrement de le servir, M. de Cherval, dont le noble cœur sentait et souffrait de son infortune, ne le lui rappela jamais. Ce n'est donc pas non plus dans les salons du ministère que M. de Bourrienne a pu faire la méprise de croire apercevoir'ii. de Cherval. Mais avec une tout aussi coupable légèreté, il ajoute qu'il fut secrétaire d'ambassade du duc de Montebello à Lisbonne, tandis qu'il n'a jamais connu ni même vu le maréchal Lannes.

Tout cela ne serait que risible et méprisable, si une continuelle surveillance, d'après les propres injonctions de M. de Bourrienne, n'avait passuivi cettedénonciation, en y ajoutant que M. de Cherval était un agent des princes et n'eût ainsi tenu un homme de mérite et d'une haute capacité éloigné de tout emploi et de la possibilité de servir sa patrie. Les préjugés de l'empereur contre lui étaient si fortement enracinés qu'un jour, à mon premier retour de Portugal,

* C'est-à-dire Vespionner.

s'asseyant près de moi, il me dit que je me plaisais à recevoir ses ennemis. Et parmi plusieurs noms qui au reste figurèrent Tan-née suivante dans V Annuaire impérial, il me cita M. de Cherval.

Il y a deux ans, lorsque mon gendre passa par Vienne en allant à Constantinople, il eut l'honneur de voir M^^ la comtesse de Lipona \ Sa Majesté lui dit combien elle souffrait de ne pouvoir publier ce qu'elle savait en réponse aux pages pamphlétaires de M. de Bourrienne. Et elle dit alors à M. Aubert qu'elle avait la certitude que, pendant le temps, où M. de Bourrienne était auprès de l'empereur son frère, il entretenait une correspondance suivie avec un banquier de Vienne, pour le tenir parfaitement au courant des affaires de la France.

Peut-être était-ce un moyen d'arriver plus promptement à la paix. Ces deux lignes au reste sont un commentaire bien éloquent pour les pages qui précèdent et peuvent elles-mêmes servir de texte à des volumes.

1 La comtesse de Lipona était M""» Mural, l'ex-reine do Naples. {Note de l'éditeur.)

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