‹ Mémoires de Madame la duchesse d'AbrantèsChapitre 31 sur 58 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Le comte Louis de CobenlzeL — Goût pour les spectacles et les frivolités. — Le comte en polisson. — Anecdotes sur l'ambassade du comte de Cobentzel à la cour de Catheriae. — Le théâtre deTsarkoë-Sélo — L'ambassadeur en comtesse d'Escarbagnas. — Le courrier novice et les dépêches. — Singulier changement de costume. — Victoires de Bonaparte en Italie et la diplomatie dans les coulisses. — Lord Withworth. — Le comte PhiUppe de CobentzeL — Le traité de Naples et l'ile d'Elbe cédée à la France.

Le comte Louis de Cobentzel, qui venait de signer, à Lunéville, le ti*aité de paix avec l'Autriche, était le plus grand amateur de spectacles, de fêtes, de divertissements joyeux que j'aie rencontré de ma vie. Certes, l'empereur, son maître, avait habilement choisi en le nommant pour signer un traité de paix. Il aurait volontiers demandé à connaître les plans des fêtes ordonnées, pour en jouir d'avance, en donnant son avis sur les préparatifs. Je le voyais fort souvent, et comme il aimait passionnément le spectacle et que j'avais une loge à chaque théâtre, il préférait y venir arvec moi et Junot, en polisson, comme il le disait, que d'aller s'ennuyer en grande représentation dans la loge du ministre des affaires étrangères. Le comte Louis de Cobentzel était un homme assez âgé, c'està-dire ayant alors cinquante ans, fort laid et ressemblant en effet, ainsi qu'on l'avait dit, à Mirabeau.

C'était cette même figure blafarde, ces mêmes yeux petits, mais bornant là leur ressemblance. Puis la facia di graticola et cette immense coiffure qui donnait à Mirabeau une physionomie — je ne parle pas ici de la physionomie intellectuelle — si singulière. Le comte Louis de Cobentzel avait néanmoins beaucoup d'esprit. Il avait même plus que de l'esprit, mais prodigieusement de ridicules. On prétend que ces ridicules ne lui avaient été inculqués que par le désir de ressembler plus parfaitement au prince de Kaunitz. Je trouvai à ce désir lui-même un ridicule, car il n'y a plus d'originalité dans une telle façon d'être, et alors que reste-t-il ? Le comte de Cobentzel avait été longtemps ambassadeur d'Autriche à la cour de la grande Catherine et il lui restait une admiration profonde, fanatique, pour cette souveraine, qui faisait jouer la comédie, la jouait elle-même et poussait la condescendance jusqu'à faire aussi elle-même des comédies pour divertir sa cour. Lorsque le comte Louis de Cobentzel en était sur cet objet, il ne fallait pas espérer de lui une parole qui n'eût pas de rapport aux appartements de l'Ermitage, dans lesquels sa terrible figure l'a bien certainement empêché de jouer un autre rôle que ceux du répertoire dramatique.

Un soir le premier consul nous raconta que M. de Cobentzel avait fait construire un petit théâtre dans le palais de l'ambassade d'Autriche à Pétersbourg, et l'on pense bien que c'était surtout pour y jouer lui-même. On était en l'an de grâce 1196, tout au milieu des victoires répétées du général Bonaparte en Italie, lesquelles victoires le même comte Louis de Cobentzel devait quelques mois après aller lui-même sanctionner

à Campo-Formio. Un jour l'ambassadeur d'Autriche devait jouer le rôle de la comtesse d'Escarbagnas. L'impératrice devait venir à la représentation, et le comle-comtesse s'était habillé de fort bonne heure pour être prêt à monter en scène aussitôt que la czarine serait entrée dans la salle. Elle arrive, on cherche l'ambassadeur. On ne trouve ni lui ni la comtesse :

Agnès et le corps mort s'en sont allés ensemble.

Enfin, après bien des recherches, on finit par découvrir le comte dans son cabinet, mais en pouf, en culotte et en souliers à talons. Il était dans une telle fureur qu'il pouvait à peine articuler cette seule phrase : « Pendez-moi ce coquin-là ! »

Et il montrait un homme qui priait tous les saints du paradis, parce qu'il se croyait avec un fou. Le fait, c'est que cet homme était un courrier de Vienne, venu en toute hâte pour apporter à l'ambassadeur d'Autriche des dépêches fort importantes, avec l'ordre spécial de ne les remettre qu'à l'ambassadeur luimême \ Ce courrier était un jeune homme attaché depuis peu aux affaires étrangères et ne connaissant nullement le comte de Cobentzel, qu'il n'avait même jamais vu. 11 arrive, il était sept heures du soir ; le comte venait de terminer sa toilette de M"" la com-

1 Catherine II n'avait nul scrupule de violer non seulement le secret des lettres de ses sujets, mais cette inquisition ou plutôt ce vil espionnage s'étendait sur les étrangers et même sur les ambassadeurs, malgré leur caractère diplomatique, bouclier sacré défendant do toute injure, même chez les peuples les plus sauvages. M. de Bausset, ambassadeur de France, eut gravement à se plaindre de cette atteinte au droit des gens.

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