CHAPITRE IV
Renaissance de la prospérité publique. — Destruction des bandes de brigands. — M. Dubois préfet de police. — L'exposition de 1800. — David et le tableau des Sabines. — Girodet et vengeance d'un artiste. — Le tableau satirique et la Danaé. — Gérard, Bélisaire et le portrait du général Moreau. — M'=^^ Murât à l'atelier de Gérard et le colonel Beauraont. — Les pistolets du roi d'Espagne donnés au général Moreau. — Paroles remarquables de Napoléon.
J'ai déjà dit avec quelle rapidité le général Bonaparte était parvenu à former un corps consistant, prenant tous les jours une nouvelle force, une plus profonde solidité. Tout ce qui l'entourait l'aidait, à la vérité, avec une constance habile dont au reste il appréciait bien tout l'avantage. Chaque jour on appre nait l'arrestation d'une nouvelle bande de brigands, dévaliseurs de diligences, ou de chauffeurs, ou de faux monnayeurs : ces derniers surtout étaient fort nombreux. Le préfet de police, Dubois, mettait un zèle infini à découvrir les coupables et ceux qui cherchaient, sous de vains prétextes politiques, à troubler l'ordre public. C'était un homme précieux pour la place qu'il remplissait et Napoléon, qui certes savait choisir et distinguer les hommes dont il avait besoin, n'a eu garde de le changer avant l'incendie du bal du prince de Schwartzenberg.
Non seulement tous les rouages intérieurs de la machine commençaient à jouer et la faisaient marcher, mais les arts eux-mêmes, cette partie plus paisible de l'administration intérieure, donnaient des preuves frappantes de la prospérité renaissante de la France. L'Exposition du Salon avait été remarquablement
belle cette même année. Guérin, David, Gérard, Girodet, une foule de grands talents poussés par l'émulation qu'inspire toujours le feu du génie produisaient des œuvres qui devaient un jour placer notre école à un rang bien élevé. Le tableau des Saisines le Marcus Sextus, plusieurs portraits, illustrèrent cette année de 1800 pour l'Exposition de peinture.
Cependant, il faut dire ici plusieurs circonstances particulières qui ne sont dans aucun journal du temps et qui pourtant doivent être conservées.
David avait fait son fameux tableau de V Enlèvement des Salines. Des empêchements, qu'on prétend n'avoir jamais été réels, « le forcèrent, dit-il, à faire une exposition particulière de son ouvrage ». On alla donc le voir, aux risques et périls des mères qui, dit-on, « ne pouvaient y mener leurs filles », ainsi que nous l'avons entendu spirituellement raconter dans le joli petit vaudeville qui parut alors. On fut donc voir le tableau de David en donnant une petite pièce blanche de vingt sous, et tout était dit. Je ne puis expliquer ma pensée, mais j'ai trouvé cela peu digne d'un talent comme celui de David.
Ce reproche n'est pas le seul que cette année vit adresser au génie de la peinture.
Girodet était alors dans toute la vigueur du sien. Je l'ai connu particulièrement, Girodet, et j'ai pu apprécier son esprit, son talent et tout ce qui en faisait un homme supérieur; mais il était passionné, irascible. Cette même année de 1800 lui en vit donner une preuve qui pouvait ternir son beau caractère.
Une femme célèbre par sa beauté et son talent dramatique lui avait fait faire son portrait. L'ouvrage achevé, elle ne le trouva pas à son gré, voulut con-
tester sur quelques points convenus. Il y eut discussion. Girodet n'avait pas encore tort. Il fut blessé. Un propos tout à fait inconvenant, que le mari eut l'imprudence de tenir et qui fut redit à l'artiste susceptible, acheva de le mettre en fureur. Il donne quatre coups de couteau dans le tableau et le renvoie dans cet état à M""' S... en lui disant qu'elle pouvait disposer non seulement du portrait, mais du prix qu'elle avait destiné à l'acquittement du marché convenu et qu'il allait se payer à sa manière. Si Girodet n'avait pas été plus loin, si la menace s'était bornée à ne donner que de la frayeur, tout était bien. Mais il alla plus loin et, dès lors, il eut tort.
Le Salon était encore ouvert pour plusieurs jours. On ne conçoit pas la rapidité avec laquelle son pinceau fut conduit, mais il est de fait que huit jours au plus après le renvoi du portrait, il parut dans le Salon de l'Exposition un tableau de la grandeur à peu près de deux pieds et demi sur quatre \ dont le sujet compliqué avait dû à lui seul être l'objet d'un long travail. Ce tableau était placé dans l'angle à gauche de la porte qui mène aujourd'hui à la seconde galerie de l'Exposition moderne. Dès qu'il parut, tous les autres tableaux furent désertés. On s'étouffait devant celui-ci.
Il représentait l'intérieur d'un grenier. Dans un ('<^s coins était un lit à peine couvert par une mé- (î'.ante paillasse et une couverture percée. Sur cette paillasse était à demi couchée une jeune et jolie pertronne coiffée avec des plumes de paon.et n'ayant pour
1 Sans le cadre, il paraissait plus petit au milieu de tous les grands tableaux de l'Exposition; mais il est de fait qu'il avait vraiment celle grandeur.
tout vêtement qu'une tunique de gaze laissant voir des jambes d'une grosseur extraordinaire. Elle tenait cette gaze des deux mains pour y recevoir une pluie de pièces d'or qui tombaient par le toit de la mansarde. Près du lit était une lampe dont la lueur brillante attirait une foule de papillons et de mouches luisantes qui tous venaient se brûler à cette lumière traîtresse. Sous le lit on voyait un énorme dindon étendant une de ses pattes à laquelle on voyait un bel anneau nuptial. Dans un coin bien obscur, on apercevait une vieille femme mise en mendiante et ressemblant parfaitement à une vieille malheureuse qui demandait l'aumône à la porte d'Orléans et qui était, disait-on, la mère de l'original du tableau coupé dont on retrouvait la parfaite ressemblance dans la Danaé du châlit, à laquelle au reste la vanité présentait un miroir. Puis il y avait encore d'autres allusions, comme une grenouille qui s'enflait tellement qu'elle crevait, et une foule de choses plaisantes que j'ai oubhées depuis que je n'ai vu ce tableau. J'en ai parlé depuis à Girodet. Il m'a témoigné ressentir quelque regret de s'être laissé emporter à une vengeance peut-être trop forte.
— Mais aussi elle m'avait bien offensé! disait-il.
Je ne sais si ce fut un sentiment de retour sur luimême, ou le poids des sollicitations répétées des amis de la Danaé qui eurent le pouvoir de fléchir Girodet. Il n'a jamais voulu me répondre à cet égard. Le fait est que le malheureux tableau ne demeura exposé que peu de jours. Il fut enlevé, mais pas avant néanmoins que la foule avide n'ait eu le temps de satisfaire une curiosité maligne excitée par une intention plus maligne encore.
Une production d'un autre genre, quî faisait Yovnement du salon où elle était placée, était un Portrait du générai Moreau, pdiV GérâYd. Le [temire de Bélisaire et de Psyché se retrouvait là tout entier. C'était un chef-d'œuvre, car non seulement il y avait ressemblance, mais il y avait de l'âme. Ce n'était pas de la couleur sur de la toile, c'était animé. Le général Moreau vous regardait.
Gérard est un homme éminemment spirituel, à part son rare et beau talent. Je trouve qu'on voit cela dans ses compositions. Son Bélisaire est admirable dans ce genre. Il n'y a que deux personnages, un enfant, un vieillard. Mais que de choses, que d'intérêts éveillés, excités dans cet espace qui est entre vous et le vieil aveugle ! Dans le fond sur lequel se dessine cette tète grise, frappée par Justinien de l'anathème de mendicité, on voit un horizon brûlant et pourtant orageux et rien qu'un désert. Le vieux guerrier, obligé de porter son guide qui peut-être va mourir, car, voyez, rien n'a été oublié par l'artiste pour exciter l'intérêt en faveur du vieux général romain, et le visage du jeune enfant est déjà de ce blanc bleuâtre qui annonce la mort! Bélisaire est donc seul, seul avec l'agonie, dans un désert, sur un étroit sentier, au bord d'un précipice... Un pas, et il tombe! Son bras qui avance un bâton inutile, ce bras qui sort du tableau, ne peut le secourir. Il est là abandonné de la nature entière!
Je me rappelle que, làT première fois que je vis ce tableau, il me causa une émotion vive et presque douloureuse, Albert, qui sentait les arts avec son cœur, me disait aussi qu'il ne comprenait pas qu'on s'éloignât avec les yeux secs du Bélisaire et du Mar-
eus Sextus. Le Bélisaire m'a fait abandonner le Portrait du général Moreau. J'y reviens.
L'ordonnance en est simple. Gérard a mis de l'esprit dans le choix de la pose. Le général Moreau était fort naturel dans toute sa manière d'être, il était donc habile de le représenter calme et tranquille. Il pouvait le faire escadronner sur un beau cheval, coiffé d'un chapeau avec des touffes de plumes, montrant à ses troupes une redoute à emporter, et lui-même y marchant le premier. Tout cela eût été très naturel, car Moreau a sûrement guidé plus d'une fois ses soldats dans le danger. Mais il était habhuellement calme et réfléchi, et c'est l'attitude que Gérard lui a donnée avec raison. Il est debout, tête nue. Son habit bleu foncé, entièrement boutonné, n'a pas la plus petite broderie. Le seul signe de commandement qu'il laisse voir, c'est l'écharpe de général en chef. D'une main il tient son chapeau, de l'autre il s'appuie sur son sabre. Sa figure, fort ressemblante, et ressemblante d'autant plus qu'elle est prise dans l'habitude la plus commune de son expression ordinaire, ne présente aucun type du beau, parce que le général Moreau n'avait pas des traits distingués. Avec le prestige forcé dont on veut toujours entourer, comme d'une auréole, la tête d'un homme dont a beaucoup parlé, on le trouvera peut-être. Mais, à moins de ce secours, je crois difficile de voir une belle tête, une lète de caractère dans celle de Moreau
Voilà pourquoi j'admirais le portrait que Gérard fit de lui. Un peintre sans esprit l'aurait mis dans une action forcée, une agitation inusitée, qui auraient fait sortir toute sa physionomie de ses racines habituelles, et ce n'aurait plus été lui. Je n'ai pas vu ce
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portrait depuis l'époque dont je parle ici. Je ne sais jusqu'à quel point les couleurs se sont conservées. A en juger par d'autres ouvrages de Gérard, celui-ci doit être toujours aussi beau. Sa manière d'empâter est bien supérieure à celle de David et de Girodet. Lors de l'exposition du Portrait du général Moreau, Albert me faisait remarquer la vérité de ton des chairs, l'harmonie des teintes, enfin cet ensemble qui fait un bon ouvrage. Ces deux tableaux de Bélisaire et du Portrait de Moreau me rappellent deux faits qui sont relatifs l'un au sujet du premier, l'autre à l'original du second.
M""" Murât faisait faire son portrait par Gérard. Lorsqu'elle se rendait chez lui, elle était ordinairement accompagnée d'une dame de compagnie et d'un aide de camp du général Murât, qui était gouverneur de Paris. II n'y avait pas encore d'empire alors. Dans ce temps-là il y avait, parmi les aides de camp du général Murât et même je crois à leur tète, un certain colonel Beaumont, qui depuis est devenu général. Ce colonel Beaumont n'avait peut-être pas la vue bien bonne ; mais voilà ce qui lui arriva, un jour que M^'^Murat s'était fait accompagner par lui chez Gérard.
Tandis qu'elle posait, comme le colonel s'ennuyait de voir courir l'habile pinceau sur la toile, il se mit à parcourir l'atelier. Il trouva plusieurs ébauches qui le touchèrent peu. Mais arrivé devant une copie du Bélisaire, peut-être bien devant le Bélisaire lui-même, il se mit à le considérer avec plus d'attention. M"" Murat, qui avait fini, le trouva dans une contemplation profonde, tant il est vrai que le vrai beau est senti par les moins capables de sentir. Néanmoins Gérard s'attendait peu à ce qui allait suivre l'éloge.
— Oh! oui, c'est vrai que c'est beau! Et puis, ce vieux coquin-là, il est adroit, celui-là, au moins ! Il lui a attaché les jambes pour qu'elle ne s'enfuie pas. Elle a l'air de dormir.., mais il ne s'y fie pas.
Il avait pris Bélisaire pour un vieux ravisseur, le guide pour une jeune fille, et le serpent pour un cordon. Il n'y a que manière de voir les choses.
L'autre fait n'est pas du même genre. Mais le nom du général Moreau me rappelle une courte histoire qui est arrivée précisément à l'époque de l'exposition de son portrait et quelques jours avant mon mariage. Elle me fut racontée par Junot, qui en avait été témoin.
Lorsque l'on prévit la rupture de l'armistice en Italie et en Allemagne, le général Moreau vint à Paris pour prendre les ordres du gouvernement. Il arriva le 26 vendémiaire à dix heures du matin et, à l'instant même, sans se débotter, il se rendit aux Tuileries. Le premier consul était dans le moment au conseil d'État et le général Moreau fut prié d'attendre dans le salon qui précédait immédiatement le cabinet du premier consul. Moreau avait avec lui le général Lahorie, le même qui, dans l'affaire si extraordinaire de Malet, fut au ministère de la police déministériser le duc de Rovigo, ce qu'il fit en dix minutes. Enfin, à cette époque, il ne faisait pas de tours de force ^ et se bornait à être un très bon officier de l'armée du Rhin. Lorsque le premier consul sut que le général Moreau était arrivé, il vint aussitôt et parla longuement avec
'. Allusion à un jeu de mots qui courut tout Paris, et qui avait été fait par M. Pasquier, préfet de police, en jouant au billard à la Malmaison. Lors de la tentative du général Malet, le duc de Rovigo, ministre de la police, avait été conduit à la Force, M. Pasquier avait dit que le duc de Rovigo avait fait un tour de force. {Note de l'éditeur.)
in. A
lui. Comme il était encore dans le salon, vint à entrer le ministre de l'intérieur, Lucien Bonaparte. Il apportait une paire de pistolets d'un travail extrême ■ ment fini et curieux, que venait de terminer Boutet. Ils avaient été commandés par le Directoire pour être envoyés en présent au roi d'Espagne. Ils étaient non seulement précieux par le talent qu'avait apporté l'artiste à leur confection, mais aussi par une grande quantité de diamants et de pierreries dont ils étaient ornés.
— Ces armes viennent bien à propos, dit le premier consul en les présentant au général Moreau, avec ce sourire qui gagnait des cœurs de pierre. Le général Moreau voudra bien les accepter comme une marque d'estime et de reconnaissance du gouvernement français.
— Citoyen ministre, ajouta-t-il en se tournant vers son frère, faites graver sur ces pistolets quelquesunes des batailles du général Moreau. Mais ne les y mettez pas toutes, il faut laisser des diamants. Ce n'est pas que le général y tienne beaucoup. Je sais que sa vertu républicaine n'estime pas ces babioles-là. Mais il ne faut pas déranger le dessin de Boutet.
Il me semble qu'après de semblables paroles, Moreau aurait pu ajouter quelque foi à l'amitié que lui offrait Bonaparte. Pourquoi le premier consul l'aurait-il flatté? Pourquoi alors surtout lui aurait-il tendu une main qui n'aurait pas été amie? Pour flatter la popularité de Moreau ? Mais à cette même époque la popularité de Bonaparte était bien autre chose que celle de Moreau. Hohenlinden n'était pas encore gagnée et, même après cette belle victoire, Napoléon n'avait aucun rival à redouter dans le cœur des Français. Il était véritablement airaé à cette époque.