CHAPITRE V
La souveraine de l'Orient à la Comédie-Française. — Nouvelle preuve d'une erreur déjà relevée. — M. Daure et M. de Bourrienne. — Pauline et son portrait. — La jeune ou^Tière de M. de Sales. — Chansons, mariage de convenance et Tannée d'Égj'ple. — Cavalcade à ânes. — Diner chez le général Dupuy et la femme sans le mari. — La tasse de café et l'orange. — Bonaparte, Berthier et le mari en ambassade. — Un tour anglais. — Galanterie de Kléber. — Bonté de Des Geneltes — Retour en France et le divorce. — Crainte du scandale et la femme à deux maris. — Sainte-Hélène et conduite admirable.
J'étais un jour à la Comédie-Française avec mon mari, écoutant attentivement Talma dans le rôle d'Oreste d' Andromaque , lorsque Junot me poussa le bras et me dit de regarder attentivement une jeune femme qu'il allait saluer et qui était placée entre la loge de Berthier et la nôtre. Mon regard suivit son salut et je vis une femme de vingt-deux à vingt-trois ans à peu près, fraiche comme une jeune fille de quinze, d'une physionomie agréable et gaie. Ses cheveux étaient blond cendré et formaient sa seule coiffure. Elle était enveloppée dans un magnifique châle de cachemire blanc à fond broché et paraissait être en négligé. Elle rendit le salut à Junot avec un air de connaissance qui me surprit puisqu'il ne m'en avait jamais parlé. Je lui demandai son nom.
— C'est Pauline, me dit-il, c'est notre souveraiae de l'Orient.
Il m'avait déjà parlé de M"® Fourès , pour me prévenir sur l'indiscrétion que j'aurais pu commettre en parlant d'elle devant M"* Bonaparte. Il y a loin de 3ette prudence à l'indiscrétion des sources de Messoudialî. A propos de cette conversation qui eut des suites si terribles et pour le bonheur de Napoléon et pour la fortune de Junot — ce qui ne l'empêcha pas cependant, suivant le même auteur, de devenir favori de l'empereur ; mais on n'est pas toujours conséquent — au surplus, pour en revenir au fait de l'indiscrète conversation, j'ai appris, depuis que je l'ai réfutée dans les premiers volumes de mes Mémoires, une petite circonstance que j'ignorais et qui aurait été concluante, c'est que Junot n'était pas à Messoudiah en même temps que le général Bonaparte. A cette époque il n'était plus aide de camp du général en chef et il commandait un corps détaché. Ce corps devait se rendre à Saint-Jean-d'Acre, à ce que je crois. Il était en marche et, d'après les ordres du jour de l'armée, l'arrivée du général Junot est mentionnée à plusieurs jours de distance et lorsque le général Bonaparte n'était plus là. M. Daure, qui a relevé plusieurs erreurs de M. de Bourrienne, a eu la bonté, comme ami de mon mari, de frapper de nullité la gauche accusation de M. de Bourrienne, en apportant cette preuve. Je vivais alors dans une telle retraite, je lisais si peu de journaux que je l'ignorais. Je lui en aurais bien plus tôt témoigné ma reconnaissance. Mais j'ai trouvée et l'on trouvera comme moi, qu'il est singulier qu'on fasse parler un homme dans un lieu oîi il n'était pas. Je reviens à ma jolie jeune femme.
— Voilà donc M"" Fourès ? dis-je à Junot. Et je
lui fis à l'instant même toutes les questions qu'une femme fait toujours sur une autre, la première fois qu'elle la voit.
Il me dit qu'elle avait de l'esprit naturel , l'envie d'être une personne distinguée, mais qu'elle était d'une ignorance totale des manières du monde, c'està-dire des bonnes et élégantes manières.
— Je l'aime beaucoup, me dit Junot. Elle est bonne, simple, naturelle, toujours disposée à rire et encore plus à obliger. J'ai de l'amitié pour elle et j'espère le lui prouver. Il y a auprès du premier consul des hommes qui étaient à ses pieds en Egypte et qui, aujourd'hui, l'ont méconnue et repoussée dans les relations qu'elle a été forcée d'avoir avec eux. Duroc, qui a du cœur et de l'honneur tout autant que celui qui faisait ici le scrupuleux, tandis qu'au Caire... Ah! cela fait du mal au cœur... Duroc me disait que la pauvre petite n'aurait su que devenir si elle ne l'avait pas trouvé pour faire parvenir une lettre au général Bonaparte. Il n'est plus question de rien. Ainsi donc c'est une dette que le premier consul doit acquitter envers une femme qu'il a, au fait, beaucoup aimée.
J'ai su depuis une foule de particularités relatives à M""* Fourès. Comme elle a été longtemps attachée au sort de Napoléon, comme elle lui a donné, par delà la prospérité, des preuves de reconnaissance et d'intérêt, je crois devoir placer ici tout ce que je sais sur elle.
Pauline est née à Carcassonne. Son père est un homme comme il faut, sa mère était, je crois, ou femme de chambre ou cuisinière. L'éducation de la jeune fille se ressentit de ces deux natures qui avaient formé sa vie. Elle reçut quelque instruction et se fit
ouvrière. Elle était une des plus jolies de la ville et parfaitement vertueuse. Sa conduite était régulière, ce qui ne nuit pas à la vertu à Carcassonne. Car il n'en va pas là comme à Paris où je vois... où je vois...
— Dis donc ce que tu vois !
— Non, je ne le dirai pas.
J'aime bien mieux retourner à Carcassonne auprès de Pauline Bellilotte.
On l'avait ainsi nommée parce qu'en effet elle était charmante. C'était surtout dans la maison d'une personne de mes amis qu'elle avait reçu ce surnom. M. et M'"^ de Sales avaient pour elle des bontés qu'elle justifiait et tous deux la traitaient plutôt comme une enfant à eux que comme une ouvrière venant faire une journée. Elle récitait les vers de M. de Sales, chantait ses chansons, et tout cela avec bonne grâce. Comme elle se conduisait bien, j^P" de Sales la protégeait.
Le fils d'un marchand retiré du commerce, nommé Fourès, fut séduit par ce joli visage d'Hébé et par la renommée qui l'accompagnait. Il lui fit la cour. Mais, comme il n'était pas agréable, elle fut quelque temps à hésiter. L'avis de M. de Sales, qui jugeait de ce qu'elle pouvait espérer à Paris avec sa figure et son esprit — et cela tout honnêtement — la pressait de les accompagner dans un voyage qu'il allait y faire avec sa femme. Elle était encore incertaine, lorsqu'une circonstance bien ordinaire décida de son sort à venir.
M. de Sales avait un jour du monde à dîner. Au dessert, il fut question, comme presque toujours alors en province, de chanter des chansons. Bellilotte était dans la maison. M. de Sales fut la chercher et, malgré sa résistance, la conduisit à table. Elle chanta,
récita des vers avec grâce et facilité. A cette époque la chose était rare, pour ne pas dire unique, parmi les ouvrières non seulement de province, mais encore de Paris. Bellilotte fit donc impression. Elle le sentit et, à dater de ce jour, son parti fut arrêté.
— Je veux aussi être maîtresse de maison, dit-elle à M. de Sales. M. Fourès m'offre l'avantage d'une fortune médiocre, mais indépendante, je l'accepte.
Et elle l'épousa.
Peu de temps après, l'annonce de l'expédition d'Egypte parvint jusqu'à Carcassonne. Fourès, qui avait servi, voulut répondre à l'appel qu'on faisait à tous les militaires retirés, mais encore en état de porter les armes. On savait bien qu'on partait, mais on ignorait où on allait. Fourès partit pour Toulon, lieu du rendez- vous général. Mais comme il aimait beaucoup sa femme, il voulut l'emmener avec lui, n'importe où l'on allât, et la jeune femme, qui avait l'humeur aventureuse, ne demanda pas mieux que de quitter son nid pour voler au loin et essayer ses jeunes plumes. Elle s'habilla donc en homme et ils arrivèrent en Egypte sans que Napoléon l'eût seulement entrevue, bien loin de l'avoir fait habiller en aspirant de marine à bord de VOrietit, ainsi que je l'ai lu dans un sot livre où l'auteur a rassemblé toutes les plus bétes turpitudes sur le compte de Napoléon ^ .
Un jour, étant au Caire, le général en chef monta à cheval pour aller à une sorte de foire ou de fête qui
1 II parut en 181.o. C'est intitulé : Amour et Ambition, ou Portrait de la vie d'un grand homme, par Louis-Frédéric Reisberg. Pour donner une idée du livre, il me suffira de dire que l'auteur fait M"* Bonaparte (Joséphine) fille de Louis XV.
avait lieu à peu de distance de la ville. Il était suivi d'un nombreux état-major et toute cette troupe fut arrêtée en chemin par un escadron d'ânes, monture ordinaire du pays. Sur ces ânes étaient des employés, des officiers de l'armée et quelques-unes de leurs femmes. Le général Bonaparte, qui avait, comme on sait, le coup d'œil assez rapide, saisit au passage une figure qui le frappa. Il ne s'arrêta pas et continua sa route sans parler de cette rencontre.
Le lendemain, M""* Fourès reçoit une invitation pour aller dîner chez le général Dupuy, commandant de la ville. Il avait auprès de lui une manière de M"" Dupuy qui lui servait de contenance, quand il voulait faire l'homme raisonnable, et ce fut en son nom et au sien que M"^ Fourès fut engagée à dîner.
— Il est bien singulier, disait Fourès, que je ne sois pas invité avec ma femme! Car enfin je suis officier.
Il était lieutenant au 22° de chasseurs à cheval. Enfin il laissa aller sa femme en lui recommandant bien de faire remarquer qu'elle avait un mari. On ne le savait que trop.
M""" Fourès fut parfaitement accueillie. Il n'y avait que peu de monde à dîner et tout se passa tranquillement et sans que rien pût lui faire préjuger ce qui devait arriver. Mais au moment où on allait servir le café, on entendit un grand mouvement dans la maison, les deux battants s'ouvrirent avec fracas et le général en chef parut. Dupuy s'excusa beaucoup de ce que le général les trouvait encore à table et lui demanda de prendre au moins une tasse de café, ce que Napoléon accepta. Il était silencieux, regardait attentivement la jeune Française, qui, rouge comme
une grenade, n'osait pas lever les yeux et devenait de moment en moment plus interdite, en se voyant l'objet si direct de l'attention d'un homme dont le nom remplissait déjà le monde. Après avoir mangé une orange et pris une tasse de café, le général en chef repartit sans avoir adressé un seul mot à M"* Fourès, mais aussi sans avoir ôté son regard de toute sa personne.
Quelques jours après, Fourès fut mandé cher Berthier.
— Mon cher Fourès, lui dit le chef d'état-major, plus heureux qu'aucun de nous, vous allez revoir la France. Le général en chef, qui a eu sur vous tous les rapports qui peuvent donner de la confiance, vous envoie en Europe porter des dépêches au Directoire. Vous partez dans une heure. Voici un ordre pour le commandant du port d'Alexandrie. Adieu, mon cher! Je voudrais bien être à votre place.
Et en lui disant adieu, il lui remit un paquet volumineux dont certainement sa Joséphine n'aurait pas lu une page s'il était arrivé à sa destination.
— Mais il faut que j'aille prévenir ma femme pour qu'elle fasse ses préparatifs, dit enfin Fourès, revenu de la stupéfaction où l'avait jeté l'annonce de la faveur qu'il ne savait par instinct comment appeler.
— Votre femme ! s'écria Berthier, votre femme ! eh! mais, mon cher, vous êtes fou! Votre femme, bon Dieu ! D'abord elle serait horriblement mal à bord d'un petit bâtiment mal ravitaillé, sur lequel enfin l'on peut courir des dangers, mais ensuite cela ne vous serait pas permis. Mon ami, je conçois que vous devez souffrir en vous séparant de la femme que vous aimez.
Et Berthier se mit à soupirer et à s'arracher non pas les ongles, mais du moins le peu qui lui en restait.
Fourès s'en fut tout content, tout iaché et ne pouvant surtout concevoir ces faveurs singulières qui venaient le chercher dans son obscurité. Mais chacun a sa vanité pour comprendre ce qui est incompréhensible et Fourès, avant d'arriver à sa maison, avait trouvé en lui-même beaucoup de motifs pour expliquer le choix que le général en chef faisait de lui. Sa femme, qui les connaissait un peu mieux, lui dit adieu avec un œil pleurant et un œil riant et le bon lieutenant s'embarqua et vogua vers la France.
Mais ce n'était pas besogne faite que de dire alors : « Je m'embarque pour la France ». On mettait bien le pied sur le vaisseau, mais ne l'en sortait-on que pour le poser sur le sol de la patrie? C'était autre chose. Les Anglais étaient là ; nous n'avions plus
... Que les os et la peau, Tant les chiens faisaient bonne garde.
Aussitôt qu'on signalait une voile sur la surface marine, à l'instant vingt grappins lui sautaient dessus et l'emmenaient Dieu sait où. Le petit aviso de Fourès eut le sort commun à tout ce qui sortait des ports d'Egypte. Il fut pris. On le fouilla, on lui enleva jusqu'à sa chemise pour chercher avec plus de soin s'il ne cachait pas encore quelque missive importante, car, en examinant celles qu'il avait celées avec une extrême adresse, le capitaine anglais n'y trouva que des lieux communs qui même avaient été, il se le rappelait, dans une dépèche qui avait eu le bonheur
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de passer quelques semaines avant et dont le Directoire avait fait parade dans le Moniteur. Le capitaine anglais, homme du reste fort poli et convenable, demanda au lieutenant-ambassadeur où il voulait qu'on le déposât. Il allait à Mahon et de là aux îles Moluques ; ensuite il ferait un assez grand tour dans la mer Pacifique, ou bien vers le pôle — cela dépendrait des ordres qu'il trouverait à Macao — ensuite il reviendrait très probablement dans les eaux du Nil. En conséquence, si M. le lieutenant voulait accepter un séjour à son bord pendant cette petite tournée, lui, capitaine au service de Sa Majesté britannique, était tout à ses ordres. Le pauvre Fourès, qui crut en entendant tout ces noms qu'on lui parlait d'autant de lieux sauvages, inconnus et terribles, demanda bien timidement s'il ne lui serait pas possible de retourner à l'endroit d'où il il venait. Il aimait encore mieux les serpents d'Egypte que les Chinois et les îles Moluques.
— Car, observa-t-il très judicieusement, maintenant que je ne suis plus qu'une malle vide, à quoi bon me promener loin de ma femme? Retournons au Caire.
Hélas ! il devait y apprendre que tous les crocodiles n'étaient pas dans le Nil.
Le capitaine anglais avait des nouvelles de l'intérieur de l'Egypte aussi fraîches, aussi circonstanciées que s'il eût été habitant du Caire ou d'Alexandrie. Il en savait assez sur les affaires du général en chef et de M°" Fourès pour être charmé de produire un effet assez remarquable dans la comédie qui se jouait et dans laquelle le mari voyageur allait jouer un rôle qui n'avait pas été mis sur la liste et compris dans le scénario. En conséquence il remit très poliment et avec
une apparence de cordialité le bon lieutenant sur les terres d'Egypte et lui souhaita bonne chance. Fourès s'empressa d'abord d'aller embrasser Bellilotte. Mais Bellilotte n'était plus belle pour lui et il trouva son logement abandonné, désert! Il pouvait être d'une crédulité ridicule, mais il aimait véritablement. Il était trahi et, dans ce moment, je sais de quelqu'un qui le vit alors qu'il était bien malheureux, et sa peine vive, simplement exprimée, faisait mal à ceux qui l'entendaient.
Le premier instant de stupeur passé, Fourès se mit à la recherche de sa femme. Cela ne lui coûta pas beaucoup de peine. Elle habitait un hôtel tout voisin de celui du général en chef. Fourès voulut la voir, fit des scènes, pleura, cria et fit si bien qu'il provoqua un divorce qui fut prononcé par le commissaire ordonnateur Sartelon. Cette mesure était suffisante pour constater tous les actes civils contractés loin de la France, mais devait être ratifiée une fois revenu en Europe. Nous verrons bientôt ce que produisit une négligence à cet égard.
Napoléon a beaucoup aimé M""" Fourès. Elle avait tout ce qui pouvait en effet l'attacher et ses qualités brillaient encore d'un éclat plus vif dans cette contrée lointaine, au milieu de femmes communes, ou qui, par leur position, se trouvaient placées dans une ligne où le général Bonaparte ne songeait seulement pas à les aller chercher. Napoléon trouvait dans Pauline une imagination ardente, active, une âme aimante, de l'esprit naturel au plus haut degré et cultivé ce qu'il en fallait pour savoir et n'être pas pédante. Nul apprêt, nul calcul et beaucoup d'abandon et de tendresse. A cette réunion de choses qui ne se trouvent
pas toujours ensemble, Bellilotte joignant un physique capable à lui seul de captiver, devait être aimée d'un homme à qui les prétentions, l'apprêt et le calcul étaient odieux dans une femme.
Elle était foKe et gaie comme une jeune fille de douze ans. Napoléon la plaisantait quelquefois sur cette gaieté, ces rires qu'il lui avait entendu faire le jour où il la rencontra sur le chemin de Boulak. Elle voyait alors plusieurs jeunes employés de la trésorerie attachés à l'armée d'Orient et Bonaparte la plaisantait en riant lui-même sur ses liaisons avec eux. Mais s'il. y avait cru, il ne l'aurait pas dit, même en plaisantant; et, au fait, elle n'avait aucun tort.
Lorsque Napoléon quitta l'Egypte, elle le sut. Ce fut la seule personne ne partant pas avec lui pour l'Europe qui eut connaissance de cette importante démarche. Elle comprit aisément, mais non sans chagrin, qu'elle ne pouvait suivre Bonaparte dans les hasards d'une traversée périlleuse.
— Je puis être pris, lui répondit-il lorsque tout en larmes elle lui demandait de le suivre, promettant de tout braver — et elle l'aurait fait — je puis être pris par les Anglais. Tu dois toi-même prendre soin de ma gloire. Que ne diraient-ils pas en trouvant une femme à mon bord ?
Il avait raison.
Après le départ du général Bonapart3, l'Egypte ne lui parut qu'un vaste désert. Les ordres de Napoléon laissés à Kléber portaient qu'il eût à faire partir, dans le délai le plus prompt, plusieurs personnes qu'il lui désignait. J'ai déjà rapporté ce que fit Kléber pour mon mari et pour mon beau-frère. La pauvre Bellilotte ne fut pas mieux traité^ Par la raison qu'elle