III
était une femme, elle le sentit plus douloureusement. Kléber, qui avec sa taille de six pieds et son beau talent militaire, avait quelquefois les idées les plus petites et les plus mesquines, imagina qu'il faisait merveille en tyrannisant une femme qui avait été la maîtresse de Bonaparte et en mettant une entrave au retour de ses amis près de lui. Je ne comprends pas beaucoup une telle manœuvre. En résumé, celui qui arrivait toujours à l'aide des malheureux intervint dans cette affaire. Comme je l'ai déjà dit, Des Genettes comprit toute la peine que devait éprouver M'"" Fourès, privée de son défenseur et demeurant en butte à la vengeance d'un homme qui l'aimait toujours et dont la jalousie ne pouvait avoir qu'une issue fâcheuse, peut-être même dangereuse. Des Genettes, toujours bon, s'en fut chez Kicber et intervint si erficacement dans la délivraison du passeport, que j\P° Fourès l'obtint à l'instant et partit pour la France où elle trouva l'ami d'Egypte dans une position qui le lui fii encore plus aimer. Mais Napoléon venait de se raccommoder avec Joséphine. Il était profondément enfoncé dans des travaux dont le sérieux repoussaii toute distraction. Son intérieur lui suffisait. Quoiqu'il n'aimât plus Joséphine, il l'avait assez aimée pour qu'elle rempla-^ât au moins illusoirement unealTcction qui lui aurait donné le bonheur. r>ellilotto fut donc éloignée. Et je sais qu'il en coûta à Bonaparte. Duroc, spécialelement chargé de fixer son sort, m'a parlé du combat que Napoléon fut obligé de se livrer à lui-même. Mais Joséphine s'était emparée de cette arme pour repousser toutes ses attaques et elle ne lui aurait laissé ni trêve, ni repos, si elle avait appris qu» M"" Fourès avait une maison à Paris. Napoléon,
voulant surtout éviter ce qui pouvait faire éclat, fit dire à Pauline de prendre une maison hors de la ville. Toujours docile aux volontés de celui qu'elle aimait, elle loua ou acheta une petite maison à Belleville, à côté des Prés-Saint-Gervais. C'était là où elle logeait, lorsque Junot me la fît remarquer un soir au spectacle. Maintenant, pour n'y plus revenir, voici la suite de cette histoire.
Fourès revint d'Egypte avec l'armée. Toujours amoureux de sa femme, il voulut la contraindre à retourner avec lui. Elle invoqua le divorce prononcé entre eux. Mais il était nul ; on avait négligé de le faire confirmer en temps voulu et maintenant il n'était plus bon que pour prouver que les époux ne pouvaient pas vivre ensemble. Le premier consul, entendant parler des débats continuels qui avaient lieu entre Bellilotle et son époux prétendant, ordonna assez durement à la pauvre femme de se remarier. Il y avait alors un M. Ranchoup qui était amoureux d'elle et voulait l'épouser. Le premier consul promit, je crois, une place ou même un consulat pour terminer cette affaire. Paulme le voulait aussi. Au milieu de ce tumulte, Junot fut consulté dans un de ses voyages à Paris \ Il lui conseilla de voir des hommes instruits dans la jurisprudence et elle appela près d'elle son ancien ami et patron, M. de Sales, qui exerçait avec honneur, à Paris, la profession d'avocat. .M. de Sales avait une grande amitié pour Bellilotte qu'il avait connue enfant et qu'il avait toujours suivie
' Il allait assez souvent la voir et eut le bonheur de lui être utile dans deux ou trois circonstances, reconnaissant ainsi ce qu'elle avait fait en Egypte pour son ami bien cher, le général Dupuy.
avec le plus grand intérêt dans ses courses aventureuses. Il aimait aussi Fourès, enfant de sa province, n'ayant au fait d'autre défaut peut-être que de ne pas plaire. Il aurait donc voulu leur bonheur commun. Mais en examinant l'affaire avec les yeux du savoir et du cœur, il acquit la plus triste des convictions pour l'ami de Bellilotte et de Fourès. C'est que d'un côté ils ne pouvaient être heureux ensemble et que, de l'autre, ils ne pouvaient se séparer sans un nouveau divorce, car celui qui avait été prononcé en Egypte par M. Sartelon était de toute nullité. Il parla en ami, mais en honnête homme. Et, quoiqu'il fût plus attaché à Pauline qu'à son mari, il n"hésita pas dans sa décision et se résuma en proposant que les deux parties demandassent le divorce.
Mais il se trouvait à cela un autre empêchement. Le premier consul, au moment de se faire couronner, lorsque son nom allait figurer parmi ceux des souverains, ne voulait pas qu'il fût mêlé à un procès toujours ridicule par sa nature dès qu'il s'agit d'un divorce entre une jeune et jolie femme et un homme qui n'est ni jeune ni beau.
— Qu'elle épouse M. Ranchoup, disait le premier consul. Dans sa conscience, Fourès sait bien que sa femme a divorcé avec lui et que ce divorce a été prononcé en Egypte. Dans la sienne. M""" Fourès sait également qu'elle est libre de contracter mariage. Ainsi donc, pourquoi aller alimenter la malveillance badaude des Parisiens à nos dépens ?
Ce que disait Bonaparte était tout à fait la pensée de Pauline. M. de Sales fut dans la disgrâce poui avoir voulu soutenir son premier avis et le mariagcj. de Dcllilottc avec M. Ranchoup eut lieu dans touten
les formes, sinon dans toutes les règles, malgré les clameurs du pauvre Fourès qui demandait justice à tout ce qui l'entourait. Il est toujours vivant et, le curieux de la chose, toujours amoureux de sa femme.
M™^ Ranchoup partit avec son mari pour le lieu de son consulat. Pendant longtemps elle fut tellement éloignée ou tranquille qu'on n entendit pas parler d'elle. Mais plus tard son nom devait être prononcé d'une manière honorable pour son caractère. En apprenant la captivité de Napoléon, lorsqu'elle sut tous les tourments que Tinfortuné éprouvait dans cette cage de pierre et de fer où ses misérables geôliers le laissaient mourir faute d'air, alors tout ce qu'il y avait de noble et d'élevé dans l'âme de Pauline surgit au-dessus de toute crainte, de tout préjugé. Elle réalisa une partie de la fortune qu'elle avait conservée et parcourut plusieurs ports d'où elle guettait une occasion pour aller à Sainte-Hélène tenter la délivrance de celui qui lui était toujours cher comme le meilleur ami et religieusement sacré comme le représentant de la gloire du pays. Elle fut quelque temps à organiser son plan. Lorsque tout fut prêt, elle apprit la mort de Napoléon.
La vengeance et la haine avaient été plus promptes que l'attachement et la fidélité. Pauline était au Brésil lorsqu'elle reçut cette nouvelle. J'ignore le lieu qu'elle habite en ce moment. Mais là où elle est, si ce livre lui parvient, je veux qu'elle y trouve l'expression de mon admiration et de ma reconnaissance pour une faible femme dont le courage et le cœur ont imaginé et tenté ce que des hommes n'ont même pas essayé.