‹ Mémoires de Madame la duchesse d'AbrantèsChapitre 8 sur 58 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Réveil et sortie nocturne de Junot. — L'adjudant Laborde. — La machine de Glievalier. — Les complices et le délateur. — Tentatives contre la vie du premier consul. — Arrestation difficile. — Les enragés. — Confidences à Cafifarelli. — Le cordonnier Lavoisier. — Pauvreté mauvaise conseillère. — La règle et les exceptions. — Morale du premier consul. — Sa famille militaire.

Quelques jours après mon mariage, je vis Junot triste et fortement préoccupé. Il allait plusieurs fois par jour chez le préfet de police. Souvent dans la nuit il était réveillé par un vieil adjudant de la place de Paris, qu'on appelait Laborde, qui venait lui faire des rapports dont l'importance paraissait grande, car une fois Junot se releva à trois heures après minuit, s'habilla et sortit à pied avec cet homme, quoiqu'il fit un froid rigoureux et que lui-même fût souffrant d'une migraine qui ne lui avait pas permis démanger de la journée. Mais il s'agissait d'intérêts bien chers et, quand ceux-là parlaient, tout devenait rien. Le n brumaire, je le vis enfin plus calme et il me dit que le premier consul venait encore d'échapper à un danger qui, cette fois, aurait eu des suites terribles, parce que non seulement le projet ne pouvait manquer de réussir, mais le quartier dans lequel il se serait accompli devait en être victime. C'était la machine infernale de Chevalier, prélude de la conception du

3 nivôse. Chevalier, dont le nom fut presque uniquement prononcé dans cette .affaire, était loin d'y être seul. Un nommé Bousquet, un autre homme appelé Gombaud-Lachaise, Desforges, Guérauld, une M""^ Bucquet furent arrêtés en même temps que Chevalier et, comme lui, mis au Temple. La machine que composait Chevalier fut saisie dans une chambre qu'il partageait avec un nommé Veycer, dans une *^maison appelée la maison des Blancs-Manteaux. Il avait quitté son domicile ordinaire, rue Saint-Dominique, près des Invalides, parce que la police, ou plutôt toutes les polices de Paris étaient à sa recherche. Il travaillait avec ce Veycer, qui, je crois, était un homme des époques de septembre 92, ainsi que Gombaud-Lachaise et Desforges. Il fut d'abord le complice de Chevalier et puis il paraît que, soit le remords, soit la séduction, il contribua à le faire prendre. Lorsqu'on se rendit à la porte de la chambre de Chevalier, dans la maison des Blancs- 3Ianteaux, il y eut un moment conseil pour aviser comment on devrait s'y prendre pour obtenir passage. On savait que Chevalier avait une tête fort exaltée et, dans un moment de désespoir, se voyant perdu, il pouvait mettre le feu aux matières dont il était entouré, faire sauter la maison et tout ce qu'elle contenait avec lui. Il fallait donc l'empêcher d'approcher de son baril au moment où la porte serait enfoncée, et même veiller à ce qu'il He pût pas tirer de loin un coup de pistolet qui aurait pareillement mis le feu. C'est à quoi devait être employé son camarade de chambrée. Mais Chevalier n'était pas un personnage commode. Quelque preuve de confiance qu'il eût donnée jusque-là à son compagnon, il était

dans un état continuel de défiance, ce qui était bien naturel avec le jeu qu'il jouait. La mort était certaine s'il était pris, et peut-être même s'il réussissait. Et il en avait lui-même la crainte, car souvent il disait :

— Comment les faubourgs prendront-ils cela? Les imbéciles ! Avec deux batailles gagnées ils sont contents !

Et les réflexions de Chevalier étaient d'autant plus justes, relativement à lui, que je suis sûre qu'à l'époque où il faisait sa machine infernale, Bonaparte était tellement aimé dans toute la France, que ses assassins auraient été massacrés par le peuple s'ils avaient été connus.

Chevalier se méfiait de tout ce qui l'entourait. M"" Bucquet elle-même, qui le cachait, le nourrissait, était obligée de prouver qu'elle était seule avant qu'il ouvrît. Le soir, avant de se coucher, il plaçait en travers une petite solive en bois de chêne, qui formait une sorte de clef, comme nous en voyons dans les fermes. Ensuite, il avait toujours une paire d'excellents pistolets, bien chargés et prêts à tout événement. Le camarade de chambrée savait tout cela et lui aussi songeait à sa sûreté. Il fallait prendre l'homme sans que le trébuchet blessât, et voilà où était la difficulté.

La veille de l'arrestation de Chevalier, l'ouvrage de sa machine n'allait pas parce qu'il lui manquait de l'argent. Bousquet, qui jusqu'alors avait, à ce qu'il parait, été le banquier de la diabolique entreprise, était également à sec. Le camarade, dont le vrai nom n'était pas Vcycer et que j'appellerai le Camarade, fut en quête pour trouver des fonds. La chose n'était

pas difficile, je crois que c'était six ou huit francs qui manquaient. Il les apporta fort tard et de manière qu'il fut impossible de rien tenter ce même jour. La confiance qu'il avait toujours eue dans le Camarade et qui, du reste, n'avait jamais été attaquée, reçut encore plus de force par ce service rendu. Ils se couchèrent et Chevalier s'endormit au milieu de ses marrons, de ses pétards et de ses cartouches, comme s'il eût été entouré de roses. Le Camarade lui avait persuadé sans peine qu'il ne fallait pas garder de lumière. Aussi la plus profonde obscurité régnait-elle dans la chambre. Ce fut en effet ce qui le sauva car, au moment où la porte ébranlée par les agents de police résistait à cause du madrier, il se leva aussitôt et se hâta de le déranger. Chevalier, comprenant à ce mouvement qu'il était trahi, tira un coup de pistolet qui n'atteignit que la muraille, mais qui n'aurait pas manqué le Camarade s'il eût vu clair. Ce fut dans la nuit du 16 au IT brumaire, à deux heures du matin, que cette arrestation eut lieu. Cette date m'est demeurée dans la tête, car, si ma mère eût donné son bal le jour où elle le voulait, il y avait tant de ces misérables, de ceux qu'on appelait enragés, de ceux enfin qui remuaient depuis trois mois, que peut-être, en apprenant que le premier consul venait passer une partie de la nuit dans une maison particulière, seul, sans garde, plusieurs de ces malheureux auraient pu l'attendre à son entrée, à sa sortie, espérant en avoir bien meilleur marché là qu'à la porte d'un spectacle, où la foule est toujours immense? Cette idée, tout absurde qu'elle puisse paraître aujourd'hui , me fît à cette époque une vive impression, et ma mère, à qui je la communiquai, en

frémit, sans que les raisonnements de mon frère aient jamais pu la rassurer.

Cette troupe des enragés était formée de tout ce que la révolution avait d'impur dans ses plus mauvais jours. Je retrouve cette même pensée dans les rapports de cette époque qui font partie des pièces intéressantes que j'ai trouvées dans les papiers de Junot. Il ne croyait pas que ces hommes, qui étaient pauvres, sans asile, sans moyens comme talent, fussent jamais capables de se mettre à la tète d'un parti. J'y vois que le plus habile était un nommé Moïse Bayle, autrefois conventionnel et alors sans ressources. Cet homme était le chef de file de tous les enragés de fructidor. Il était placé là comme masque pour cacher une autre figure. C'est sous son administration que les enragés tentèrent d'ouvrir la grille du souterrain des Tuileries, en face des bains Vigier. La première grille céda, mais la seconde ayant une plus forte serrure, il fut impossible de la forcer. C'est encore les enragés qui voulurent, ayant toujours ce Moïse Bayle pour leur principal chef, tenter un assassinat sur le premier consul, avant l'affaire de Ceracchi et d'Aréna. Cette conspiration, qui avait été ourdie presqu'à l'insu de la police, tant les acteurs de ce complot étaient dans lobscurité des cabarets les plus misérables, fut découverte par un homme dont le nom n'est jamais sorti de ma mémoire, en raison de sa conformité avec un nom célèbre. Il s'appelait Lavoisier. Cet homme fut jugé digne d'entrer dans la ligue sanguinaire de ces misérables et l'un d'eux lui parla de leur projet, qui était de poignarder le premier consul. La place n'était pas encore choisie. Je crois que ce Lavoisier était cordonnier. 11 était hon-

nête homme. Révolté de cette ouverture, il fut trouver le général Caffarelli, aide de camp du premier consul, et lui confia toute l'affaire. On arrêta plusieurs de ces hommes. Mais c'était une hydre presque renaissante, que des bras invisibles faisaient mouvoir. Paris renfermait à cette époque un nombre infini de chauffeurs, de chouans amnistiés, de vagabonds, qui ne demandaient qu'un autre 10 août, un autre 2 septembre. Non pas que la vie du premier consul leur parût nécessaire à sacrifier au salut de la liberté et de la république, mais parce que cette catastrophe terrible mettrait tout Paris dans un tel état de trouble, quil serait alors facile de faire tout ce que notre mémoire peut nous rappeler de ses horribles jours. Mais d'autres têtes dirigeaient les complots, d'autres pensées animaient ces démarches, en apparence provoquées par ces bandits à manches retroussées, portant des piques. C'était l'opinion de Junot, qui en cela seulement était de l'avis de Fouché qu'il n'aimait pas. Depuis que le premier consul était au pouvoir, plus de dix conspirations obscures avaient été découvertes. Et lui, toujours grand encore à cette époque, ordonnait aux autorités de ne pas ébruiter ces tentatives.

— Elles annonceraient, disait-il, que l'État n'est pas tranquille, tandis qu'au contraire tout est parfaitement calme. Il ne faut pas que les étrangers aient ce petit moment de jouissance. Ils prendraient facilement le change et je ne le veux pas.

Le premier consul avait raison en parlant ainsi. Les Anglais, par exemple, n'auraient pas manqué de faire bien du bruit de toutes ces affaires qu'ils connaissaient peut-être trop bien, mais dont ils n'osaient

pas parler avant nos propres journaux ^ . Et cependant il est positif que rien n'était plus tranquille que l'intérieur de la France. Le peuple entier de Paris adorait le premier consul ; le mot aimer est trop faible. Dans toutes ces conspirations, voyez quels étaient ceux qui les dirigeaient : des hommes perdus, non seulement sans fortune, mais abîmés de dettes, joueurs et voulant à tout prix conquérir un pouvoir qu'ils ne trouvaient mal placé aux mains du général Bonaparte que parce qu'il était sévère dans le choix des magistrats , des administrateurs et des hommes qui en général composaient son gouvernement. Je sais qu'il est des noms qu'on pourra m'objecter pour réfuter mon assertion, mais ces noms sont en petit nombre, et puis le rare talent des personnes qui les portent pourrait me servir de réponse. Il n'en est pas moins de fait que le général Bonaparte, en arrivant au consulat et pendant les heureuses années qui précédèrent l'empire, n'employa autant qu'il le pouvait que des hommes probes et de bonne réputation. Le conseil d'État, le sénat, le tribunat même malgré sa jeunesse, les ministres, toute cette organisation était faite par le premier consul et présentait la vérité de ce que j'ai dit plus haut. Ce n'était donc pas sous un gouvernement s'annonçant pour être aussi rigoureux dans ses choix, que des hommes comme Demerville, Topino- Lebrun, Ceracchi^ Moïse Bayle, ce Chevalier et une

* Je suis conséquente dans mon opinion. J'ai bien dit tout à l'heure que les meneurs véritables n'étaient pas en vue. C'est vrai, mais il ne l'est pas moins aussi que, si une puissance étrangère a voulu exciter des troubles, elle n'a trouvé que des hommes comme ceux que je signale pour servir ses projets.

foule d'autres pouvaient espérer d'arriver à quelque chose sans le mériter. Aussi les voyait-on se précipiter dans le danger tète baissée. C'était une pièce ronde exposée à la roulette, ou bien au trente et quarante. Ils n'avaient rien à perdre. La pièce ronde c était leur vie. Eh bien, tout va au rouleau! S'ils gagnaient, ils étaient contents et retiraient la banque contre laquelle ils avaient joué une vie dont quelquesuns voulaient se débarrasser, tant ils étaient malheureux. Et c'est, au fait, une chose digne de remarque que toutes ces conspirations, que chaque mois voyait éclore, ne pouvaient marcher parce que les hommes qui les imaginaient n'avaient pas assez d'argent pour acheter les poignards, les pistolets et la poudre. L'affaire de Ceracchi, celle de Chevalier, celle de Chapelle, toutes ont été arrêtées par le besoin d'argent.

Je sais qu'il existe aujourd'hui plusieurs jeunes têtes, d'autres encore qui, plus vieilles d'années, sont peut-être encore plus voisines de l'enfance, par leur peu de connaissance des affaires de notre malheureuse révolution, qui me demanderont compte de mes paroles sur la pauvreté des hommes dont j'ai parlé plus haut. Ils croient peut-être que, parce qu'un homme est pauvre, il doit être honnête et vertueux ; du moins est-ce la manière de voir de quelques esprits qui peuvent être d'un ordre différent de la ligne commune, mais qui auraient bien besoin d'étudier quelque temps dans le grand livre de l'expérience pratique, en admettant qu'ils soient de bonne foi. C'est une grande instruction que celle de cette expérience pratique et, malgré la petite colère de ceux qui affectent de la dédaigner, il fau-

drait que le monde cessât son mouvement, pour qu'elle cessât d'être utile.

Eh bien, cette grande maîtresse nous fait voir que dans un pays corrompu, et j'espère que nous n'avons pas l'intention de ne pas l'être, la pauvreté est si rarement vertueuse et probe que l'exception, lors- «fu'elle se trouve, confirme grandement la règle, qui est que l'homme misérable est capable de tout. Et la preuve, c'est que vous ne voyez jamais un homme ayant seulement de quoi vivre se faire voleur de grand chemin. Il ne se jette dans cette perdition éternelle que pour avoir du pain. Venez, après cela, me citer tel trait d'un homme qui a trouvé un portefeuille contenant cinquante mille francs et qu'il vous l'a rapporté, quoiqu'il n'etit pas de quoi dîner. Tout cela n'est pas preuve, vous dis-je, au contraire, et n'empêche pas que tout homme pauvre et misérable, je le répète encore, est capable de tout. Ce que j'avance ici, j'en ai trop de preuves pour ne pas tenir à mon opinion. J'ajouterai seulement que dans les malheureux dont je parle, je ne comprends nullement celui qui gagne sa vie par un travail uniforme et soutenu. Cet homme-là est un homme estimable, quelque basse que soit son occupation.

Me voici renvoyée bien loin de mon affaire Chevalier. Il fut donc arrêté, ainsi que je l'ai dit, la veille du bal de ma mère. Le vieil adjudant de place, Laborde, vint raconter toute cette affaire dès le lendemain matin à Junot et c'est de sa bouche que j'en ai entendu tous les détails, ainsi que de celle de Doucet, chef d'état-major de la place de Paris. On apporta la petite machine chez Junot pour qu'il put la voir. Elle était fort remarquable.

C'était un petit baril rempli de marrons d'artifice, de balles et de sept à huit livres de poudre. Le baril avait deux cercles en fer à chacune de ses extrémités. A peu près vers le tiers était attaché un canon de fusil avec sa batterie, mais ayant sa crosse enlevée. Il était solidement fixé au baril par des morceaux de fer. Cette machine était destinée à être placée sur le passage du premier consul. Des marrons d'artifice devaient être jetés de tous côtés pour augmenter le désordre, tandis que des chevaux de frise, fabriqués par un serrurier qui fut arrêté, étant posés dans les rues adjacentes, devaient empêcher les secours d'arriver et donner ainsi le temps de commettre tout le mal que pouvaient imaginer les hommes capables d'une conception aussi effroyable que celle de cette œuvre du démon.

Junot me recommanda spécialement de ne parler de cette affaire à aucune des personnes de la société de ma mère. Je m'y conformai si bien que ma mère elle-même ne sut cette histoire de Chevalier que le 3 nivôse. Je m'accoutumai bientôt à entendre presque machinalement une foule de mots et de choses de la plus haute importance, et cela m'était commun avec toutes les jeunes femmes de mon âge. Nos maris étant continuellement auprès du chef de l'État et dans des rapports d'une haute confiance, nous devions tout voir, tout entendre et tout oublier. Ce sont les propres paroles que m'adressa le premier consul la première fois que je dînai aux Tuileries. J'étais placée à côté de lui en ma qualité de nouvelle mariée. M""' la duchesse de Montebello, alors M"" Lannes, était de l'autre côté. C'était, je crois, sept à huit jours après la découverte de cette affaire de Chevalier. Il me de-

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manda si j'en avais parlé à ma mère. Je lui dis que non, parce que je n'avais pas voulu l'inquiéter.

— Et puis, ajoutai-je, Junot m'a dit qu'il fallait parler de ces choses-là le moins possible.

— Junot a raison, me répondit-il, et c'est moi qui lui ai recommandé cette conduite. Ce n'est pas un mystère, et sans doute bien des gens connaissent aujourd'hui l'arrestation de Chevalier. Mais je ne me soucie pas que les éclaircissements que recherche la curiosité, et non l'intérêt, soient donnés par des personnes qui me tiennent d'aussi près que Junot.

Et il ajouta :

— Quant à vous, madame Junot, maintenant que vous faites partie de la famille de mon état-major, j'espère que vous écouterez mes avis. Rappelez-vous, me dit-il alors, que vous devez tout voir, tout entendre et tout oublier. Faites graver cette devise sur un cachet. Au reste, je me rappelle que vous savez garder un secret.

Ceci avait rapport à l'affaire de Salicetti.

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