‹ Mémoires de Madame la duchesse d'AbrantèsChapitre 9 sur 58 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Garat, le ridicule et les grosses cravates. — L'oratorio d'Haydn. — Brillante réunion à l'Opéra. — Influence de la toilette sur l'esprit des femmes. — Diner de Junot chez Berthier, le 3 nivôse. — Sécurité générale et bruit extraordinaire. — Le premier consul à l'Opéra, et Duroc à la porte de ma loge. — La machine infernale. — M. Diestrich, aide-de-camp de Vandamme. — Sortie de l'Opéra. — Ma présence aux Tuileries le soir du 3 nivôse. — Scènes remarquables. — Fouché d'accord avec Junot. — Dangers de M""^ Bonaparte. — Larmes involontaires. — Détails exacts sur la machine infernale. — Exagération du nombre des victimes. — Le cocher de Junot et danger évité. — Cauchemar de Junot, réveil terrible et ma vie en danger.

Ma mère était remarquablement mieux depuis l'époque de mon mariage. Elle avait pris, contre notre gré à mon frère et à moi, un nouveau médecin qui cependant paraissait faire merveille. On le nommait Vigarousse ou Virfaroux, je n'ai jamais vu son nom écrit. Je sais seulement qu'il était fils d'un habile chirurgien de Montpellier. Il s'était engagé à guérir ma mère en six mois. Et le fait réel, c'est qu'elle ne souffrait plus, qu'elle était fraîche et belle plus que je ne l'avais vue belle et fraîche depuis dix ans et que son contentement à elle-même était à son comble. Elle venait diner chez moi, allait au spectacle, courait toute la matinée pour faire des visites et ne s'en portait que mieux, bien loin d'éprouver de la fatigue.

Garât, qui était depuis vingt ans un des habitués les plus assidus de la maison de ma mère, vint un jour nous dire qu'il nous demandait très sérieusement de ne pas manquer de nous trouver à l'Opéra le 3 nivôse. Il devait chanter avec M""* Barbier-Valbonne le bel oratorio de la Création d'Haydn, dont Steibelt, revenu en France depuis peu, avait arrangé toutes les parties pour notre grand orchestre de l'Opéra. Les choeurs de l'Opéra, ceux de Feydeau étaient chargés des parties de ce grand ensemble. Garât avait dirigé toute cette machine, comme il l'appelait, avec l'abbé Rose, qui entendait l'art de mettre en répétition les musiques difficiles autant qu'un homme au monde. Ma mère, qui était passionnée pour la bonne musique et le chant de Garât, s'engagea à ne pas manquer cette représentation. Elle devait venir dans ma loge à l'Opéra et, Junot dînant chez Berthier, qui venait de remplacer Lacuée ' au ministère de la guerre où celui-ci avait succédé à Carnot, il fut arrangé que je dînerais chez ma mère, où je viendrais tout habillée avec mon beau-frère, et que de Fà nous nous rendrions à l'Opéra. Junot devait venir nous rejoindre après le dîner.

Le 3 nivôse, après avoir fait ma toilette, je montai en voiture avec mon beau-frère, et nous nous rendîmes chez ma mère, que nous trouvâmes belle, gaie et charmante. Elle avait une robe de velours noir et des diamants, un chapeau à l'espagnole, également en velours noir, avec des plumes blanches et une agrafe

* Jo me rappelle que Berthier fut nommé aussitôt après la destitution de Carnot. Lacuée n'eut le portefeuille que pendant que Berthier était en Espagne.

de diamants. Elle était vraiment belle et, certes, ce soir-là, on ne lui aurait pas donné les cinquante-deux ans qu'elle avait.

Nous dînâmes de bonne heure. Ma mère demande ses chevaux comme nous étions au café et nous partîmes aussitôt. Il était sept heures lorsque nous arrivâmes à l'Opéra. La salle était remplie de manière à ne pas « placer une épingle », comme on le dit en pareil cas. Ce qui était vrai. Les femmes étaient fort parées et la salle très éclairée. Le coup d'œil était vraiment admirable.

Nous distinguâmes Garât, qui, avec une lorgnette à double verre et s'avançant un peu sur le bord de la rampe, regardait dans la salle pour y découvrir quelques-unes de ses connaissances et, quoiqu'il fut huit heures du soir, pour attraper un rayon de l' Aurore \ Il était en noir, mais plus ridiculement habillé que de coutume, ce qui était difficile. Son collet lui passait par dessus la tète, et sa figure un peu singessa paraissait à peine au milieu de quatre aunes de mousseline lui faisant une cravate et d'une forêt de boucles formant une coiffure. M°"" Barbier-Valbonne, toujours simple et bonne personne, attendait près de lui le moment où ils devaient commencer. Les violons s'ac-

1 Garai avait d'intimes relations d'amitié avec M™^ Aurore de B... Pendant un nombre d'années que je ne puis déterminer, il était toujours avec elle et avec sa sœur. Ces dames allaient régulièrement chez M"* de Talleyrand, elle valet de chambre, habitué à les annoncer en même temps que M. Garât, ne manquait pas de crier à haute voix : .¥"■" de B... et M. Garatl Mais tout change, tout passe en ce monde. Il advint que ces dames et M. Garât se firent annoncer séparément. Mais le pli était pris; et plus de deu.v ans encore après, Courtiade disait toujours, en annonçant les doux sœurs : M'"^'' de B... et M. Garât !

cordaient et cet immense orchestre, plus nombreux que jamais on ne l'avait vu jusqu'alors, se disposait à nous faire entendre le chef-d'œuvre d'Haydn, plus parfaitement exécuté qu'il n'a eu la consolation de l'entendre lui-même ^ .

Nous étions occupées, ma mère et moi, à regarder cette belle chambrée et nous rendions une foule de saluts accompagnés de sourires si doux, si bienveillants, qu'un étranger, arrivant chez nous dans un pareil moment, croirait que tous les hommes sont frères, que toutes les femmes sont sœurs. Et, ce qui est plaisant, c'est que cette bienveillance est réelle dans l'instant où on se la témoigne. Je crois en avoir trouvé la raison dans un état de bonheur et de quiétude, une sorte de jouissance éprouvée par les jeunes femmes lorsqu'elles sont parées, en vue, dans une salle de spectacle ou bien une salle de bal, et que tout ce tourbillon joyeux les entoure et les enivre. Le sourire de leurs lèvres, le regard de leurs yeux forment alors comme un seul mouvement mécanique provoqué par l'influence magnétique exercée sur toute femme dans cette position.

Je pourrais ajouter, pour fortifier mon opinion, que, dans de semblables réunions, il ne se trouve que de jeunes femmes, ou du moins des femmes en âge de plaire. Junot nous trouva occupées, ma mère et moi, à faire ces remarques et en même temps à envoyer et à rendre de ces mêmes regards, de ces

^ Haydn était maître de chapelle du prince d'Esterhazy qui est aujourd'hui à Vienne. Comme le prince ne donnait pas facilement une permission de s'absenter, Haydn ne put venir à l'aris, <i ce qu'il désirait beaucoup », à ce que me dit Sloibelt, qui était mon maître de piano.

mêmes sourires qui sont si doux et si attrayants. II était lui-même dans une situation d'esprit tout à fait particulière. Il était à la fois attendri et joyeux. Berthier, chez qui il avait dîné, lui avait rendu compte d'une conversation que le premier consul avait eue avec lui relativement à Junot. Ses paroles avaient été si bienveillantes, si amicales d'intention et de fait immédiat, que Junot éprouvait un attendrissement profond, et pourtant un bonheur qui provoquait une certaine humidité dans ses yeux en même temps qu'un sourire sur sa bouche. Il était loin de se douter que la mort avait failli l'atteindre deux minutes plus tôt.

Les trente premières mesures de l'oratorio étaient à peine jouées qu'une forte explosion, comme un coup de canon, se fît entendre.

— Que veut dire cela? dit Junot avec émotion.

Il ouvrit la porte de la loge et regarda dans le corridor s'il ne voyait pas un officier de la place ou l'un de ses aides de camp.

— C'est étrange! poursuivit-il. Comment aurait-on tiré le canon à cette heure? Et puis, je l'aurais su. Donne-moi mon chapeau, dit-il à son frère, je vais savoir ce que c'est.

Tout aussitôt la machine de Chevalier me revint à la pensée. Je saisis la basque de l'habit de Junot. Il me regarda avec colère et tira son habit de ma main avec une sorte d'impatience.

Dans ce moment la porte de la loge du premier consul s'ouvrit et lui-même parut avec le général Lannes, Lauriston, Berthier et Duroc. Il salua en souriant cette foule immense qui mêlait presque des cris d'amour à ses applaudissemei?*s. M""" Bonaparte

le suivit à quelques secondes de distance. Elle était avec le colonel Rapp, M"'' Murât, qui était grosse do près de neuf mois, et >f' ° de Beauharnais.

Junot allait rentrer dans la loge pour voir lui-même l'air serein du premier consul que je venais de remarquer, lorsque Duroc se présenta à nous avec une physionomie fort troublée et l'air presque égaré. Ce que je vais dire fera comprendre son état.

— Le premier consul vient d'échapper à la mort, dit rapidement Duroc à Junot. Descends auprès de lui, il veut te parler, mais sans affectation. Il est impossible que la chose ne soit pas sue d'ici à un quart d'heure. Mais il désire ne faire aucun événement par lui-même. Ainsi, viens avec moi. Laisse-moi prendre ton bras pour m'appuyer, car je suis tremblant. Ma première bataille m'a causé moins d'émotion.

Tout cela fut dit à voix basse et nous n'entendîmes rien. Ce fut le soir que Junot me répéta cette conversation en me disant :

— J'aime Duroc. Il est attaché au premier consul presque autant que moi et Marmont ^ .

Junot me dit adieu en courant et partit avec Duroc.

Pendant le court entretien des deux amis, l'oratorio avait été commencé, mais les belles voix de M""" Branchu et Val bonne, et celle de Garât, n'absorbaient pas encore l'attention. Tous les yeux étaient tournés vers le premier consul et lui seul occupait en ce moment deux mille personnes. Je n'avais pas parlé à ma mère de la machine infernale de Chevalier, ainsi que je l'ai déjà dit. Mais mon beau-frère con-

* Ces paroles sont texluoUos et de ce mémo jour, du 3 nivôs«.

naissait toute cette affaire. Je lui dis un mot à l'oreille pour l'engager à aller aux nouvelles. J'avais le pressentiment de quelque malheur. Au moment où Duroc avait parlé à Junot, celui-ci était devenu pâle comme un spectre et je l'avais parfaitement vu porter sa main à son front avec un mouvement de surprise et de désespoir. Néanmoins, ne voulant pas alarmer ma mère et les personnes qui étaient dans les loges voisines \ je me contentai de dire tout bas à mon beaufrère, M. Junot, d'aller aux informations.

Mais avant son retour nous fûmes instruites. Un bruit sourd commença à se répandre du parterre à l'orchestre, à l'amphithéâtre, puis aux loges.

— Le premier consul vient d'être attaqué dans la rue Saint-Nicaise, disait-on.

Bientôt la nouvelle véritable circula dans la salle. A l'instant même, et comme par un coup électrique, une même acclamation se fit entendre, un même regard sembla couvrir Napoléon d'un amour protecteur. Ce que je rapporte ici, je Vai vu, et je ne l'ai pas vu seule. Il existe peut-être dans Paris plus des deux tiers de ceux qui étaient à l'Opéra le 3 nivôse. Ils peuvent ne pas oser dire les premiers ce qui arriva dans cette soirée. Mais en les interpellant, qu'ils répondent si je ne retrace pas fidèlement ce qui eut lieu au moment où la nouvelle fut connue. Quelle agitation précéda l'explosion de la colère nationale qui était représentée, dans ce premier quart d'heure, par cette foule dont la fureur pour un attentat si noir ne

* Ma loge était alors aux troisièmes, à l'Opéra. On sait qu'elles n'étaient point fermées; il était donc facile d'entendre ce qui se disait de l'une à l'autre loge.

peut être exprimée par des mots ! On voyait des femmes pleurer à sanglots, des hommes frémissant d'indignation, quelle que fut la bannière qu'ils suivissent, et s' unissant du cœur et du bras, dans cette circonstance, pour prouver que les différences d'opinion n'apportent pas avec elles de différences dans la manière de comprendre l'honneur. Je regardais pendant ce temps dans la loge du premier consul, qui, étant immédiatement au-dessous de moi, me permettait de voir et d'entendre presque tout ce qui s'y disait. Il était calme et paraissait seulement fort ému toutes les fois que le mouvement lui apportait quelques paroles fortement expressives relativement à ce qui venait de se passer. M"'*' Bonaparte n'était pas aussi maitresse d'elle-même. Sa figure était bouleversée. Son attitude même, toujours si gracieuse, n'était plus la sienne. Elle semblait frissonner et vouloir se cacher sous son châle comme sous un abri. Et, dans le fait, c'était ce châle qui avait été la cause de son salut personnel. Elle pleurait. Quelque effort qu'elle fit pour retenir ses larmes, on les voyait couler le long de ses joues pâles et, lorsqu'elle regardait le premier consul, elle frissonnait de nouveau. Sa fille était aussi fort troublée. Quant à M"° Murât, le caractère de la famille paraissait en elle : quoique son état lui permît de manifester un trouble et des inquiétudes bien naturelles à la sœur du premier consul, elle fut parfaitement maitresse d'elle-même dans toute cette cruelle soirée.

Junot, après avoir pris les ordres du premier consul, remonta pour nous dire de ne pas l'attendre et repartit aussitôt pour aller à son devoir. Il y avait aussi longtemps que le préfet de police, dont la loge

était à côté de la mienne, l'avait quittée pour courir à la préfecture. Lorsque Junot fut parti, ma mère, qui maintenant connaissait toute l'affaire, me dit que, dans la loge à côté d'elle, un jeune homme qui paraissait militaire venait de dire aux dames qui l'occupaient que les auteurs du complot avaient d'abord voulu mettre le tonneau d'artifice à la porte de l'Opéra.

— La salle entière aurait alors sauté, avait ajouté le jeune homme.

Ma mère me dit de le regarder et de voir s'il méritait quelque croyance. C'était M. Diestrich, aide de camp du général Vandamme. Les dames de la loge étaient sa mère et sa sœur. Je l'avais vu quelquefois chez moi, les jours où Junot recevait, et l'avantveille il avait diné chez le général Mortier, le même jour que moi. Je le priai de me dire s'il pensait qu'il y eût quelque nouveau malheur à craindre.

— Il est difficile, me répondit-il, de savoir à quoi s'en tenir à cet égard. J'observerai seulement que ces misérables ont voulu mettre, comme chance plus certaine, leur charrette contre la porte de l'Opéra. Le factionnaire n'obéissant qu'à une consigne générale, qui est de ne laisser stationner aucune voiture près d'un théâtre le jour d'une première représentation, a éloigné la mort de tout ce que renferme cette salle. Mais, ajouta M. Diestrich en baissant la voix, aucun des auteurs de ce crime infâme n'est encore arrêté. Qui peut répondre qu'au moment de la sortie du premier consul, un autre coup ne soit pas préparé, dans le cas de la non-réussite du premier? Quant à moi, je viens chercher ma mère et ma sœur; lorsqu'elles seront en sûreté chez elles, je reviendrai, parce que

as MEMOIRES

le bras d'un homme est toujours nécessaire au milieu du tumulte.

Il me demanda s'il pouvait m'être utile en quelque chose. Comme j'avais mon beau-frère, je le remerciai et, quelques instants après, nous le vîmes sortir en effet avec sa mère et sa sœur, qui était une fort jolie et fort agréable personne. Elle avait seulement une chose que je n'ai vue qu'à elle, c'est un œil bleu et un œil brun. Cela ne nuisait en rien à son regard, et lui donnait même une expression singulière qui n'avait rien que de piquant ^ .

— Je veux aussi m'en aller, me dit ma mère. Ce monsieur a parfaitement raison. Donne-moi mon châle, mets le tien et partons.

Je paraissais hésiter.

— Eh bien, à quoi peut-on réfléchir dans une semblable affaire? Je ne te dirai pas : « Je m'en vais et tu « feras ce que tu voudras » ; mais : « Je m'en vais et « tu vas me suivre. » Allons, allons, Laurette, ton châle et partons ! Il peut arriver un malheur, et c'est une chose plus que probable. En l'honneur de quoi serions-nous des victimes de plus dans le sacrifice? Tu vois bien que ton hésitation n'a pas de bon sens.

Ma mère, depuis mon mariage et même dans beaucoup de circonstances antérieures, m'avait toujours reproché ma partialité pour le général Bonaparte, et surtout cette passion pour sa gloire qui me faisait sentir aussi vivement ses triomphes que s'il eût été mon frère, cet enthousiasme qui me faisait mettre en

* Les Dieslrich sont, je crois, de Belgique ou de Hollande. Celte famille est riche, honorable, et la jeune personne dont je parle est aujourd'hui l'une des femmes les plus considérables de Bamberg, où elle s'est mariée.

commun alors les intérêts de la France et ceux de Napoléon. Tout ce que je sentais, tout ce que je voyais n'était pas comme ce que voyait et sentait ma mère. Aussi bien souvent avions-nous de petites contestations, telles que nous pouvions les avoir. Ce soir du 3 nivôse, ma mère, qui m'avait vue pleurer et qui jugeait que je souffrais véritablement, ne comprit pas d'abord ce qui causait mon inquiétude présente. Pour les larmes, je ne les nie pas. Elles étaient provoquées par l'horreur d'un forfait tellement atroce que l'être qui a pu l'exécuter doit être voué à l'exécration des siècles. Mais dans le moment où ma mère me parlait, j'étais dans un état violent, à la pensée que Junot courait des dangers inconnus, d'autant plus à redouter que les misérables qui en voulaient d'une manière aussi acharnée à la vie du premier consul, devaient, pour arriver à lui, sacrifier ses plus fidèles serviteurs. Cette idée me torturait et je ne la disais pas, parce que je craignais de paraître trop faible. Je sentais bien qu'il fallait que ma mère s'en allât. Mais, moi, j'aurais voulu savoir où était Junot et ne pas le perdre de vue. Il me paraissait assez vraisemblable qu'il ne quitterait pas le premier consul dans un pareil moment. Ce n'était pas à lui à courir dans les quartiers perdus de Paris, pour découvrir les conspirateurs dans leurs différentes retraites, et je devais croire qu'il resterait dans les environs de l'Opéra. Comme ces idées me passaient rapidement dans l'esprit, ma mère mettait sa palatine, son châle et m'enveloppait aussi dans mes fourrures. Tout à coup la porte de la loge s'ouvrit et Junot avança la tête pour me dire rapidement :

— Va-t-en avec ta mère. Lorsque tu l'auras remise

chez elle, demande-iui de te prêter sa voiture pour te mener chez iP^ Bonaparte, tu renverras après la voiture de maman. Je serai là et je te ramènerai.

Et il s'en fut en courant. II était baigné de sueur, malgré le froid rigoureux qu'il faisait.

Nous partîmes. Mon beau-frère vint avec nous. Après avoir remis ma mère chez elle rue Sainte-Croix, sa voiture nous mena aux Tuileries. Le premier consul était revenu de l'Opéra et tout paraissait aussi calme à l'extérieur que s'il n'y avait rien eu. Mais dans le salon c'était une autre chose. Il y avait plusieurs autorités, comme les ministres, les consuls, le général commandant Paris, le général Alortier, commandant la division, etc., etc. Le premier consul, qui jusqu'alors avait montré une sorte d'indifférence pour tout ce qui avait été tenté sur lui, fut cette fois sans aucune indulgence, et il avait plus que raison. M'"^ Bonaparte était accablée. Elle pleurait constamment. Indépendamment du péril auquel avait échappé le premier consul, elle-même avait failli être la victime de l'explosion. Voici comment elle y échappa.

Elle allait monter en voiture, lorsque Rapp, qui n'avait pas l'habitude de remarquer l'accord parfait des couleurs dans la toilette d'une femme, fit l'observation que le châle que portait M"* Bonaparte n'allait pas avec sa robe ou avec les bijoux qu'elle portait. On sait comme elle était élégante, et surtout élégante dans l'arrangement complot de tous les accessoires de sa toilette. Elle remonta les huit ou dix marches de l'escalier de Flore pour réparer une faute. Elle fut à peine trois minutes, mais ce temps fut suffisant pour que sa voiture se trouvât séparée de celle du premier consul qu'elle devait suivre immédiate-

ment. Ce délai la sauva; l'explosion eut lieu comme la voiture de ]\P* Bonaparte arrivait sur le Carrousel. Les glaces furent brisées et les morceaux tombèrent sur le cou et les épaules de M"' de Beauharnais, qui était sur le devant de la voiture, et, malgré son châle, elle eut de légères coupures.

Je ne puis assez parler de l'impression que fit alors cet attentat dans toute la France. Bonaparte lui a des obligations. Il lui a fait voir qu'il pouvait tout demander à un peuple dont il était aimé à ce point. Je voyais et j'ai encore sous les yeux des rapports que la police militaire faisait tous les jours à Junot. Ces rapports n'étaient pas destinés à être vus. Je les lisais, et bien souvent Junot lui-même me les ôtait des mains. Je voyais des preuves d'attachement et de dévouement de la nation qui rendent peut-être Napoléon bien coupable d'en avoir abusé.

Parmi les détails peu connus relativement à la machine infernale, en voici un. On sait que le baril, ou plutôt le tonneau qui contenait la mitraille et la poudre, était posé sur une mauvaise petite charrette attelée d'une jument dont le signalement contribua beaucoup à faire trouver les assassins. Cette charrette était posée de manière à embarrasser le chemin et, pendant que la charrette aurait été éloignée par les guides à cheval, l'explosion se serait faite, et tout aurait péri. On a dit ensuite que la vitesse de la course de la voiture avait sauvé le premier consul. Sans doute, cette rapidité n'y a pas nui, mais voici la vraie cause, et elle est encore plus que l'autre de pur hasard. Le [liquet de chasseurs à cheval servant d'escorte au premier consul précédait et suivait sa voiture. L'un des guides qui étaient en avant, apercevant cette mé-

chante charrette qui obstruait la route, cria au conducteur de se ranger. Ne voyant personne, puisque l'enfant était caché par l'angle de la palissade \ le chasseur donna un coup violent du plat de son sabre sur le dos de la pauvre jument, qui se rangea d'ellemême et avança de trois ou quatre pas, enfin ce qu'il fallait pour déranger la ficelle qui devait faire, à ce qu'il paraît, partir la soupape destinée à donner l'air et à faire l'explosion. C'était un moment presque indéfini. Mais il fut suffisant pour que le premier consul eût le temps de tourner dans la rue de Malte, et de là dans la rue de Richelieu. Le tonneau ressemblait à un mauvais tonneau de porteur d'eau. La jument fut tuée, mais nullement endommagée, de manière que son signalement fut affiché et sa propre personne déposée à la préfecture de police, afin qu'on pût aller la reconnaître et dire peut-être, en la voyant, à qui elle avait appartenu. Elle était en fort bon état, grasse, assez forte et point du tout une haridelle, ainsi qu'on l'a publié. Comme le sort de tout ce quia concouru à cet événement est de quelque intérêt, je dirai ce qu'était la jument — son portrait n'est pas privé de couleur — et enfin, si jamais on voulait retracer cet incident de la vie de Napoléon, le signalement exact de la jument qui portait sa mort peut être utile.

1 A celte époque, la place du Carrousel et les rues environnantes étaient totalement différentes de ce que roijs soyons aujourd'hui. On ne peut plus s'y faire uno idée juste de Tancienne localité. Il y avait surtout une quant ilé de palissades en planches. C'est derrière l'une d'elles qu'était Saint-Réjant qui mit lui-môme le feu; il reçut de violentes contusions et lut lancé sur une borne presque sans connaissance. Le médecin qui le soigna fut compromis; je ne mo souviens plus de son nom.

C'était une jument de trait, sous poil bai, la crinière usée, à queue en balai, nez de renard, flancs et fesses lavés, marquée en tête, ayant des traces blanches sur le toupet et sur les côtés, hors d'âge et ayant quatre pieds six pouces de hauteur, et en fort bel et bon état.

La violence de l'explosion fut telle qu'un morceau de la roue et l'un des cercles de fer qui entouraient le tonneau furent lancés par delà l'hôtel d'Elbeuf. II franchit tout l'espace entre la rue de Malte et cette maison, et ne fut pas arrêté par la hauteur de l'hôtel, tant l'impulsion fut terrible. La curiosité des habitants de la rue Saint-Nicaise et de la rue de Malte fut bien funeste à plusieurs d'entre eux. M"" Léger, la maîtresse du café d'Apollon, situé à l'angle des deux rues, entendant le galop des chevaux de l'escorte, sortit précipitamment de son comptoir et courut à sa porte pour voir passer le premier consul, ce qu'elle faisait toujours lorsqu'il allait aux Français ou à l'Opéra. La malheureuse, étant sur sa porte, eut les deux seins emportés par un morceau de chaudron brisé qui, la frappant obliquement, lui laboura toute la poitrine. Elle ne mourut pas à l'instant, mais n'a pas survécu trois jours à l'hémorragie et à la souffrance. Les deux garçons du même café furent, l'un tué et l'autre blessé.

On a beaucoup exagéré le nombre des victimes qui périrent dans cette circonstance. Je crois être aussi bien informée qu'on peut l'être, et j'ai la preuve que le jour même il ne périt que neuf personnes. Quant aux suites, je crois que le nombre des morts s'est élevé à ving-neuf ou trente. C'est immense sans doute, mais, enfin, c'est encore moins affreux que si

nous avions eu à pleurer sur la perte de deux mille personnes, ce qui serait arrivé si le factionnaire de la rue de Louvois ne s'était pas refusé à laisser placer la voiture à la porte de l'Opéra.

Jamais Napoléon ne fut peut-être plus intéressant à observer que dans les heures qui suivirent cette catastrophe. Je le regardais avec une attention qui redoublait encore en écoutant ce que j'entendais d'un autre côté. On avait beau me dire que j'étais partiale pour lui, je ne l'étais pas et je savais au contraire faire une part égale dans tout ce que je voyais. Étaitce ma faute, à moi, si dans de semblables moments il mettait lui-même un poids immense dans sa balance de faveur?

Toutes les autorités, toutes les corporations, les tribunaux, tout ce qui pouvait se dire constitué même en une apparence de corps, vinrent présenter des félicitations au premier consul et, surtout, lui demander comme une grâce de donner plus de soins à sa sûreté. Le conseil d'État, ayant Boulay de la Meurthe à la tête de sa députation, lui demanda spécialement de prendre des mesures pour le maintien de l'ordre public.

Mais l'adresse la plus remarquable lut celle de la Ville dt Paris. Elle avait son intérêt à être pressante, cette malheureuse cité qui se voyait exposée à devenir victime de quelques scélérats obscurs, qui pour accomplir leur crime, ne s'inquiétaient pas s'ils faisaient périr plusieurs milliers de citoyens innocents. Ce fut Etienne Mejean, secrétaire général du département de la Seine, qui, à la tête des maires et du conseil général, porta la parole à la place de Frochot, alors préfet, trop grièvement malade pour pouvoir

remplir cette fonction. Je fais cette remarque, parce que j'ai vu dans deux mémoires contemporains, que le préfet du département avait présenté les maires au premier consul, en lui adressant un discours que l'on cite. La chose peut être indifférente. Elle peut aussi ne pas l'être et, sachant la vérité du fait, je la dis comme elle est.

Le lendemain, 4 nivôse, l'agitation fut grande dans Paris. On avait bie-n su, dès la veille au soir, toute la noirceur de la nature du complot; mais les détails étaient depuis le 4 au matin à la portée de tous, et l'indignation était générale. Je ne puis trop le répéter, ainsi que je ne puis assez dire combien l'intérêt pour le premier consul était extrême.

Je n'appris qu'en rentrant chez moi, le 3 au soir, le danger qu'avait couru Junot. En sortant de chez le ministre de la guerre, il donna ordre à son cocher de le conduire à l'Opéra; à cette époque le ministère de la guerre était rue de Lille, à l'hôtel d'Avaray. En passant sous le guichet du Carrousel, Junot pense qu'il n'est que sept heures, que le premier consul n'est pas parti pour l'Opéra et qu'il peut descendre aux Tuileries, afin de remercier le premier consul par un seul mot des bontés dont il lui a fait donner l'assurance par Berthier. Il tire le cordon. Nous avions alors les plus beaux, les plus excellents chevaux de Paris. Junot les avait achetés pour son mariage, lis étaient admirables. Les quatre avaient coûté 10,000 francs. Ils étaient jeunes, pleins d'ardeur, et lorsqu'ils étaient lancés, n'ayant après eux qu'une légère petite voiture-coupé, ils allaient comme le vent et n'étaient surtout pas faciles à arrêter à l'instant. Le fameux Coco était une des quatre belles bêtes.

C'était deux d'entre elles qui étaient attelées ce même soir du 3. Les chevaux étaient lancés d'une telle vitesse que le cocher ne fut maitre d'eux que près de la rue Saint-Nicaise. Il fallait revenir sur ses pas, tourner au travers de ces palissades, de ces murs de planches. Junot aimait ses chevaux, et puis il voulait arriver à l'Opéra aussi. Lorsque son domestique, ouvrant la portière, lui demanda ses ordres :

— Va-t-en au diable ! lui dit-il,- impatienté. Pourquoi n'a-t-il pas arrêté tout de suite? A l'Opéra.

Si le cocher avait retenu ses chevaux à temps, Junot trouvait le premier consul au moment de partir pour l'Opéra. Il ne serait pas monté dans sa voiture, parce que Napoléon avait avec lui l'aide de camp de service \ le commandant de sa garde et un de ses ministres. Il eût donc suivi dans sa voiture, et comme elle n'aurait été qu'en suite du détachement de la garde du premier consul, il sautait sans pouvoir l'échapper. Le dernier homme de l'escorte eut son cheval tué. Le péril de Junot dans cette soirée ne frappa que moi et son cocher. Cet homme fut pendant plus d'un an à ne pas pouvoir passer sans émotion sur la place du Carrousel. Quanta Junot, il me défendit, je ne sais pourquoi, de parler de cette circonstance et, pour lui, il n'y attacha pas plus d'importance que s'il eut passé près du jardin des Plantes, au lieu de froisser de ses vêtements, pour ainsi dire, cette machine de mort.

On pense bien que toutes les autorités civiles et militaires furent aussitôt dans une activité qui n'avait nul besoin d'être stimulée. Mais les opinions étaient

^ LauristOD, Lannes et Berthier.

différentes pour diriger les recherches. Junot et Fouché, quoique habituellement ils ne fussent pas d'accord, Tétaient partaitement sur un point, c'est que la force motrice existante de ces fréquents attentats avait son foyer loin de la France et en même temps en France. Le premier consul prétendait que non.

— C'étaient, disait-il, ces mêmes enragés, dans le nombre desquels on compte une foule de septembriseurs.

Et rien ne pouvait le faire changer d'opinion. Cependant il était notoire que ces mêmes hommes n'étaient que le rebut d'un parti. Ils étaient mis en agitation, un autre parti s'en servait comme le singe de la fable se sert du chat. Dubois ne voulait pas contrarier le premier consul, mais on voyait qu'il pensait comme Junot et Fouché.

— C'est une poignée de misérables qui ont calomnié la liberté par des crimes commis en son nom, disait le premier consul. Voilà les coupables.

— Voilà les agents, dit à son tour Fouché. Mais ces hommes-là sont incapables d'imaginer. Ils exécutent comme le cheval qui traînait la cliarette, et voilà tout. Je ferais de la belle besogne, si j'allais me borner à courir après ces hommes de l'Abbaye-aux- BoisV II ne faut que me laisser le temps et je dévoilerai bien des choses.

Pendant deux jours Junot ne prit que des instants de repos. 11 ne croyait pas devoir laisser à des soins subalternes une affaire aussi importante que celle de

1 L'Abbaye-aux-Bois était alors le chef-lieu de la plupart des rendez-vous des conspirateurs enragés. On ne s'en doute guère aujourd'hui.

la recherche des misérables qui avaient exécuté cette atroce tentative. A peine était-il jour qu'il se levait, allait à l'état-major de la place, et de là dirigeait- luimême tout ce qui se faisait dans sa juridiction. On ne peut donner trop d'éloges à M. Doucet, adjudant général en chef de l'état-major de la place. C'était un homme remarquablement actif et intelligent, et je puis dire honorablement dévoué.

Le 5 au soir, après avoir couru toute la journée à cheval, à pied, en cabriolet, Junot rentra excédé de fatigue. Il n'était que dix heures, mais quoiqu'il m'eut promis de venir me prendre chez ma mère, il ne put résister à la fatigue qui l'accablait. Il fît mettre les chevaux et chargea mon domestique de me dire de revenir sans l'attendre.

J'avais eu dans le courant du mois de novembre une petite fièvre miliaire dont j'étais alors convalescente. Pendant le peu de jours qu'avait duré cette maladie, on avait tendu un petit lit de camp pour Junot tout à côté du mien; depuis que l'affaire du 3 l'occupait, il avait donné l'ordre qu'on laissât ce lit de camp, afin d'être plus à portée de se lever sans m'éveiller. Harassé de fatigue, il s'était couché et dormait profondément. Mais son sommeil, assez ordinairement agité, l'était encore plus dans ces mo ments de troubles et d'inquiétudes. Il faisait des rêves affreux. C'étaient des poignards entourant le premier consul, un assassin le terrassant, une nouvelle machine au moment d'éclater. Enfin tout ce que les songes ont de plus effrayant joint à tout ce que le pressentiment a de plus sinistre l'entouraient de leurs prestiges. Il était sous la puissance du plus intense des cauchemars. En arrivant chez moi 'e trouvai ma

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS IQ&

femme de chambre qui m'attendait dans une première pièce. Elle me dit que mon mari s'était couché et qu'il me priait de lui dire bonsoir avant de m'endormir. Je marche la première, j'arrive dans ma chambre à coucher avant elle et, m'approchant du lit de camp sur lequel était couché Junot, je me penche sur lui en lui disant :

— Eh quoi ! déjà endormi !

Dans ce moment il rêvait qu'il était dans le cabinet du premier consul, que plusieurs assassins s'y étaient introduits et que l'un d'eux allait mettre le feu à une machine placée sous le bureau de Napoléon. C'est alors que je lui parle. Il s'éveille, mais pas assez pour me reconnaître. Le feu qui brûle encore dans la cheminée est pris par lui pour la mèche allumée que tient l'assassin. Cet assassin, c'est moi.

— Je n'ai pas d'armes, s'écria Junot; mais je vais te terrasser.

Et, avant que j'eusse le temps de renouveler ma question, il m'avait appliqué son pied dans la poitrine, et la violence du coup m'avait envoyée tomber à l'extrémité de la chambre. Tout ce que je viens de décrire avait été si prompt que ma femme de chambre que j'avais laissée dans le premier salon arrivait seulement avec sa lumière.

J'avais jeté un cri perçant. Ma voix avait achevé d'éveiller Junot, qui était pâle et glacé d'horreur dans son lit. Il croyait m'avoir tuéeet n'osait pas descendre de son lit pour venir à moi. J'étais dans le fait dans un état pitoyable; la violence du coup m'avait non seulement meurtri la poitrine, mais je crachais du sang avec assez de force. On soupçonnait une grossesse et, dans ce cas, cet accident pouvait avoir des m. 7

suites graves. Junot était comme un homme privé de sa raison. Je fus obligée, quoique je souffrisse beaucoup, de ne lui en rien montrer, car il serait tombé dans un désespoir qui lui aurait enlevé ses facultés d'agir dans un moment où il en avait un bien grand besoin. On fut chercher M. Baker, quoiqu'il fût onze heures du soir. Il vint et, lorsque nous lui eûmes expliqué comment la chose s'était passée, lorsqu'il eut surtout examiné la position de Junot et la mienne, il nous dit que si Junot avait été deux pouces plus éloigné de moi pour donner plus d'extension à sa jambe lorsqu'il la lança sur moi, j'étais morte. 11 m'aurait brisé la coitrine.

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