LE DIX AOUT. LES JOURNÉES DE SEPTEMBRE
Avant d'arriver à cette Fatale époque du 10 août, je ne dois pas omettre un fiait important et ignoré, qui fait honneur à madame de Staël. Je la connaissais et je l'aimais depuis son enfance ; la supériorité de son esprit et la bonté de son cœur ne l'avaient pas préservée des plus grandes erreurs d'opinion et de conduite pendant la révolution. Je n'avais voulu ni lui dissimuler mon improbation ni rompre avec elle ; mais je la voyais moins fréquemment. En 1792, elle en était, comme bien d'autres, aux regrets et au désir de réparer les torts qui pouvaient être reprochés à elle-même ou aux siens. Elle m'écrivit dans les premiers jours de juillet, pour me prier de passer chez elle; je m'y rendis. Je la trouvai fort agitée des scènes horribles qui s'étaient passées et de celles qui se préparaient; car nous étions tous instruits du projet arrêté pour une insurrection générale contre la cour dans le commencement d'août. Après quelques réflexions douloureuses sur cet état de choses, madame de Staël me dit, avec la chaleur qui lui est propre : « Le roi et la reine sont perdus, si l'on ne vient promptement à leur secours, et je m'offre pour les sauver; oui, moi, qu'ils considèrent comme une ennemie 9 je risquerais ma vie pour leur salut, et je suis à peu prés sûre d'y parvenir sans leur faire courir aucun risque, ni à moi-même. Écoutez-moi; ils ont confiance en vous. Voici mon projet , qui peut s'exécuter dans trois semaines, en commençant dans deux jours les préliminaires. Il y a une
t,:*»«v « ^«c^^r^ près de Dieppe ' ; je rachèterai;- je mènerai à oMi**^ ^^vaje un homme sûr à moi, ayant à peu près la taille ^ U tl:\ire du roi, une femme de l'âge et de la tournure de la ir«ï>e* et mon fils, qui est -de l'âge du Dauphin. Vous savez de ^t<4le faveur je jouis parmi les patriotes; quand on m'aura vue voT^^;^ a^^ cette suite deux fois, il me sera facile d'amener ao^ troisième fois la famille royale; car je peux fort bien voyager avec mes deux femmes, et madame Elisabeth sera la seconde. Voyez si vous voulez vous charger de la proposition ; il nV a pas de temps à perdre ; rendez-moi ce soir ou demain la réponse du roi'. »
Le projet me parut excellent, autant que le sentiment qui Tavait suggéré. J'allai trouver sur-le-champ M. de la Porte', en lui confiant ce que je venais d'entendre; je l'engageai à me mener par un escalier dérobé chez le roi. Il s'y rendit seul pour m' annoncer, et j'attendais dans un cabinet qu'on me vint avertir; mais au bout d'une demi-heure, je le vis descendre fort
^ La terre de Lamotte, appartenant au duc d'Orléans, qui cherchait en effet à la vendre. — Le parc s'étendait jusqu'au bord de la mer. (Voy. les Mémoires particuliers de Bertrand de Moleville, II, 136.)
^ Un historien récent de madame de Staël a rappelé ce souvenir, bien honorable pour la mémoire de cette femme célèbre :
■ Vers le 10 août, elle forma pour le Roi un plan d'évasion, qui malheureusement ne fut pas adopté ; et quand Marie-Antoinette fiit amenée devant le tribunal révolutionnaire, elle écrivit de Coppet, où elle s'était réfugiée après les journées de septembre, une éloquente défense de la reine, de l'épouse et de la mère. • (Claude Vignon, Revue française du 1*' octobre 1806.)
3 Arnaud de la Porte, intendant de la liste civile depuis le 4 janvier 1791. Successivement intendant de la marine à Brest en 1770, intendant général de la marine en 178Î, maître des requêtes et intendant des armées navales et du commerce maritime en 1782, il avait eu la plus grande part à l'administration de la marine sous les ministres de Sartine et de Gastries. Au mois de juillet 1789, il était entré dans le ministère éphémère du baron de Breteuil. Arrêté trois jours après le 10 août et conduit à l'Abbaye, il fut traduit devant le Tribunal du \7 août, condamné et exécuté le 24 sur la place du Carrousel, après avoir plus d'une fois embarrassé ses juges par la noble franchise de ses réponses. — Son interrogatoire avait duré un jour et une nuit.
LE DIX AOUT. nS
triste. Le roi et la reine, craignant que j'insistasse sur la proposition de madame de Staël, ne demandaient point à me voir.
M. de la Porte ne me conseilla point de monter; il me dit que le roi et la reine n'accepteraient jamais aucun service de madame de Staël ; qu'ils me chargeaient cependant de lui dire qu'ils étaient très-sensibles à ce qu'elle voulait faire pour eux '; qu'ils ne l'oublieraient jamais; mais qu'ils avaient des raisons pour ne point quitter Paris, et qu'ils en avaient aussi de ne point s'y croire dans un danger imminent. M. de la Porte me confia alors, sans aucun détail, qu'on était en négociation avec les principaux Jacobins; que, moyennant de l'argent, ils se chargeaient de contenir le faubourg Saint-Antoine. Je retrouvai là toutes les chimères, tous les petits expédients de M. Bertrand ; je fis sentir à M. de la Porte combien il était fou , et même coupable de compter sur de telles ressources; que les choses en étaient au point qu'il fallait s'assurer des moyens positifs de résistance et de salut ; que la prépondérance des Jacobins à Paris, leurs projets, leur audace, et la férocité de la populace révolutionnaire, menaçaient évidemment la vie du roi et de la famille royale; qu'il n'y aurait plus aucun moyen de leur échapper, si on ne les prévenait avant l'arrivée des Marseillais, que nous savions être mandés par le comité de la Commune *. Je lui dis qu'au défaut du projet de madame de
1 Bertrand de Moleville, qui mentionne le plan proposé par madame de Staël, 8*est trompé cependant sur deux points : d* abord, en ne comprenant pas madame Elisabeth au nombre des personnes pour lesquelles étaient préparés ces moyens d'évasion ; puis en supposant que le projet ne fut pas communiqué à la famille royale. Mais comme cet auteur ne cite aucun autre intermédiaire que le comte de Montmorin , il paraît probable qu*il n'eut aucune connaissance de la proposition faite par Malouet au nom de madame de Staël et par l'entremise de la Porte.
' L'arrivée de ces hommes, qui allaient donner aux événements une si terrible impulsion, avait été préparée par le décret du 8 juin 1792, œuvre du ministre de la guerre Servan et du parti girondin. Par ce décret, l'Assemblée
Staël, M. de Montmorio s'était assuré de M. de Liancourt» qui commandait à Rouen ' , et qui avait quatre régiments à ses ordres; qu'il lui serait facile de les porter à Pontoise, où les gardes-suisses pourraient conduire Leurs Majestés. Je n eus pas de peine à convaincre l'honnête et bon la Porte ; nous convînmes que j'écrirais au roi , dans le plus grand détail , tout ce que je pensais des dangers de sa position et des mesures à prendre pour en sortir. Il se chargea de lui remettre ma lettre; j'allai la concerter avec M. de Montmorin , et je n'y oubliai rien. Nous avions depuis le 21 juin arrangé avec Tordonnateur de la marine au Havre, M. de Mistral ', dévoué au roi, l'armement d'un yacht qui aurait reçu la famille royale à Rouen et l'eût portée d'abord au Havre , et , à la dernière extrémité , en Angleterre. M. de Liancourt était venu lui-même offrir ses services et les troupes qu'il commandait. Ma lettre était forte, pressante, très-détaillée sur les dangers qui menaçaient la famille royale et sur les moyens qui nous restaient; je conjurais le roi , par toutes les considérations qu'il est inutile de rappeler ici, de prendre un parti ferme et prompt, de nous laisser le soin de préparer son évasion, ainsi que la liberté d'agir auprès des royalistes réunis à Paris, et des gardes nationales dévouées,
avait ordonDe que, à l'occasioD de Tanniversaire du 14 juillet, chaque canton du royaume enverrait cinq hommes armés, et qu'il en serait formé on camp de vingt mille hommes sous les murs de Paris. C'était l'armée de l'insurrection. Partis le 2 juillet, les Marseillais, au nombre de cinq cent seize, arrivèrent à Charenton dans la soirée du 29 et furent casernes le lendemain à la Nouvelle' France. — Le 2 août, ils envoyaient à l'Assemblée législative une députation demandant la déchéance du Roi, et l'Assemblée ordonnait l'impression de leur pétition. (^Mémoires de La Fayette, III, 373.)
^ C'est après le 20 juin que le duc ' de Liancourt, qui avait remplacé en 1790 le duc d'Harcourt comme commandant de la division militaire, mettant à profit l'indignation eicitée dans la province par les derniers attentats, combina ce plan d'évasion.
3 Commissaire général des ports et arsenaux au Havre depuis 1777, il avait reçu en 1787 la commission d'intendant de la marine au département de Normandie.
telles que les bataillons des Filles-Saint-Thomas et des Petits- Pères '.
Je lui demandais enfin de designer l'officier général en qui il avait le plus de confiance pour commander les divers rassemblements projetés. Ma lettre fut remise au roi par M. de la Porte, après son dtner, dans le cabinet de la reine; où il çtait avec la princesse et madame Elisabeth. Le roi la lut sans mot dire , sans la communiquer ; et il se promenait à grands pas dans la plus vive anxiété. La reine lui demanda de qui était cette lettre. Sa Majesté répondit : « Elle est de M. Malouet; je ne vous la communique pas, parce qu^elle vous troublerait. Il nous est dévoué ; mais il y a de l'exagération dans ses inquiétudes et peu de sûreté dans ses moyens Nous verrons; rien
ne m'oblige encore à prendre un parti hasardeux L'affaire
de Varennes est une leçon". »
La reine et madame Elisabeth n'ayant rien répondu, cet état d'embarras et de silence détermina M. de la Porte à se retirer, et on le laissa partir sans lui faire une question, sans le charger d'une réponse. Lorsqu'il nous rendit, à M. de Montmorin et à moi, ce qui s'était passé, celui-ci s'écria : « Il faut en prendre notre parti ; nous serons tous massacrés , et cela ne sera pas long! » Quelques heures après cette explication, à deux heures du matin , le baron de Gilliers ' arrive fort effrayé dans nin
^ Le bataillon des Filles-Sain t-Thomas, fort d'enyiron cinq cents hommes, était le second de la deuxième légion et répondait à la section ou quartier de la Bibliothèque. Le 30 juillet 1792, aux Champs-Elysées, avait eu lieu entre ce bataillon et les Marseillais un conflit dans lequel fut tué le garde national Duhamel. Les officiers étSiient Tassin de l'Étang, banquier, commandant en premier, et fioscary de Vileplaine, agent de change, commandant en second* Cités l'un et l'autre devant le Tribunal du \7 août, ils furent acquittés. Buscary, traduit une seconde fois devant le tribunal révolutionnaire, fut condamné le 3 mai 1794, avec onze autres hommes du même bataillon.
^ Bertrand de Moleville, dans ses Mémoires particuliers y reproduit la réponse que lui fit Louis XVI à ce sujet. (Il, 131.)
3 Bien que madame Elisabeth, ainsi que le roi et la reine, n'eût pins de II. 15
chambre; il avait la confiance de madame Elisabeth, qui l'envoya chercher à minuit, et lui dit : « Nous ignorons, la reine et moi, ce que M. Malouet a écrit au roi; mais il est si troublé, si agité , que nous désirons avoir connaissance de cette lettre. Rendez-vous chez M. Malouet , et priez-le de ma part de vous la confier, s'il a la minute, ou de m'en envoyer le contenu. » Je remis la minute de ma lettre à M. de Gilliers , qui la porta à madame Elisabeth. Cette princesse, après l'avoir lue, lui dit : ce II a raison ; je pense comme lui : je préférerais ce parti4à à tout autre; mais nous sommes engagés dans d'autres mesures ' : il faut bien attendre. Dieu sait ce qui arrivera! »
Ce récit m'oppresse encore en l'écrivant , et il fera le même effet sur ceux qui me liront. Ce n'est pas seulement la faiblesse du roi et son indécision qui l'ont perdu : c'est surtout une disposition malheureuse de son caractère qui le portait à une demi-confiance pour tous ceux de ses serviteurs qu'il estimait, mais jamais à une confiance entière pour aucun.
Madame Elisabeth, qui avait plus d'esprit et de fermeté que son frère, participait à ce triste défaut; et, chose encore plus singulière, Ja reine, qui ne manquait ni d'esprit ni de décision, était sur ce point-là à l'unisson avec le roi et sa belle-sœur. Chacun d'eux avait ses demi-confidents', ses agents, ses négo-
maisoa, le baron de Gilliers était particulièrement attaché à la personne de cette princesse.
^ Madaioe Elisabeth faisait sans doute allusion aux négociations engagées par la cour avec les cheh révolutionnaires. — On lit dans les Mémoires de madame Gainpan : ■ La Reine me confia (quelques jours avant le 10 août] que madame Elisabeth avait trouvé un homme de bonne volonté, qui s'était chargé de gagner Pétion pour une somme considérable, et que ce député, p&r un signe convenu, avertirait le Roi de la réussite du projet. Sa Majesté eut bientôt l'occasion de voir Pétion, et la Reine lui ayant demandé, en ma présence, s'il en avait été content, le Roi répondit : « PQi plus content ni plus « mécontent qu'à l'ordinaire; il ne m'a pas fait le signe convenu, et je crois « que j'ai été trompé. » (II, 235. — Voy. encore Bertrand de Moleville, Mém., II, 131, Note.)
^ Dans une lettre adressée au comte de Mercy, le comte de La Marck s'ex-
ciateurs, qui ne pouvaient se concerter sur rien, et devaient se contrarier souvent; mais ce qui est tout à fait inconcevable quand on connaît bien tout ce qu'il y avait de raison, d'instruction et de bons sentiments, dans ces trois augustes personnes , c'est qu'à aucune époque de la révolution , ils n'aient demandé ni accepté un plan de conduite raisonnable , et pas même un plan de défense dans le dernier moment de péril; ou qu'ils aient laissé ignorer à ceux dont ils recherchaient et dont ils négligeaient les avis ce qu'ils voulaient substituer à telle ou telle proposition. Ce que m'avait dit M. de la Porte des négociations avec les Jacobins ne pouvait me paraître une base assurée; et nous sûmes le 7 août, à n'en pouvoir douter, qu'ils n'en avaient pas d'autre, sauf les secours bien incertains, bien dangereux, qu'ils pouvaient attendre des puissances étrangères; et cette espérance même, qu'on leur a tant reprochée, ils n'avaient pris aucune mesure pour la réaliser.
Dans la position oti était Louis XY I , il devait sans doute se confier avant tout à l'armée nationale, se mettre à la tète des Français qui voulaient le défendre , et qui pouvaient anéantir une faction criminelle; mais si cette faction se montrait plus redoutable que le parti constitutionnel, qui aurait pu contester au chef de l'État le droit de faire intervenir ses alliés pour en empêcher la subversion? Les audacieux scélérats qui lui ont fait un crime de cette pensée, en supposant des faits' qui n'existaient pas, eussent été plus fondés à le trouver coupable de n'avoir rien fait de ce que son devoir, l'intérêt de la France et le sien lui commandaient. A Dieu ne plaise que je considère jamais un monarque comme arbitre souverain du sort de ses sujets, pouvant sacrifier à son ambition, même à sa sûreté, les
primait ainsi à l'égard de la reine : ■ Il faudrait qu'elle se fît la loi de ne plus accorder à beaucoup de gens une demi -confiance, et qu'elle donnât sa confiance entière à celui qu'elle aurait clioisi pour la seconder, m (Lettre du 28 septembre 1791. — Correspondances publiées par M. de Racourt,