‹ Mémoires de MalouetChapitre 20 sur 47 · II · texte numérisé non relu

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ce qu'on suppose attaché au roi et à la monarchie. L'apathie du peuple bourgeois est toujours la même ; il reste spectateur. Les acteurs , en assez petit nombre , sont les jacobins et leurs satellites. — Ils veulent absolument traîner à Orléans MM. de Montmorin et Bertrand ; je crois qu'ils y parviendront.

LE CHEVALIER DE PANAT A MALLET DU PAN»

Coblentz, mai 1792.

Les inconséquences du cabinet de Coblentz ne m'étonnent plus , mon cher ami ; mais je suis fâché que vous ayez fait un voyage inutile et perdu des moments que vous devez à de plus grands intérêts. Montlosier, qui sort de chez moi, et à qui j'ai communiqué votre lettre, avait appris hier par Dubergier votre arrivée à Coblentz... Dubergier vous avait vu, mais il n'a pas soupçonné le motif de votre voyage.

J'ai dfné hier avec le comte de Yaudreuil; il s'est rapproché de moi avec autant de curiosité au moins que d'intérêt... Après quelques mots, voici notre conversation : Que pensez-vous de M. Bertrand? Je lui crois de l'énergie, du talent? Et ses opinions? Il est bon royaliste... Mais le roi? Malouet V entoure et

^ Lettre publiée en partie dans les Mémoires de Mallet du Pan (t. I«r, p. 297). Le chevalier de Panât, fils d*un chef d*escadre , avait eu dans la marine de brillants débuts lorsqu'éclata la Révolution. Émigré en 1792, il se réfugia d*abord à Hambourg, puis à Londres, où il vécut dans Tintimité de Tabbé Delille et de Bivarol. L*amitié littéraire de ceux-ci s*étant beaucoup refroidie lorsque Rivarol persifla le poème des Jardins avec la satire le Chou et le Navet y le chevalier de Panât se rattacha à la société plus sérieuse de Malouet et de Lally. La Restauration le fit contre-amiral. 11 mourut en 1834, un des derniers survivants et l'un des types les plus complets de Tancien régime. Deui de ses frères avaient été députés aux états généraux.

nous craignons son influence... Malouet vit retiré; il est étranger à tous les partis : il songe à quitter Paris. — Nous avons reçu dernièrement du roi une pièce qui nous afflige, a ajouté le comte de Yaudreuil. Je n'ai montré aucun désir de la connaître, mais il m'a paru que Tobjet de votre mission ne plaisait pas. Le comte de Yaudreuil a ramené la conversation sur le Mercure; de là à vous, la transition était simple; il m'a parlé de vous avec le ton de l'estime ; m'a dit que vous êtes à Francfort , et qu'il était bien éloigné de vous attribuer des opinions politiques proscrites par les vrais royalistes. Il m'a assuré que le duc de Brunsv^ick avait dit aux princes que les émigrés seraient employés d^une manière brillante, et qu'il avait mis ce prix à ses services. Il m'a beaucoup parlé du baron de Breteuil \ que les cours étrangères n'estimaient pas, quoiqu'il eût la confiance du cabinet des Tuileries, et il a fini par me dire que le maréchal de Castries, médiateur des deux partis, et moins odieux que le baron de Breteuil , serait sûrement placé à la tète du ministère. — Je vous rapporte cette conversation « parce que le comte de Yaudreuil étant l'ami de Galonné, et ayant la confiance entière de M. le comte d'Artois, elle peut fixer vos idées sur les espérances et les craintes du cabinet de Coblentz.

J'ai reçu une lettre intéressante de l'abbé de Pradt ; les deux partis sont en présence; les Jacobins de l'Assemblée veulent iaire un appel à la nation , invoquer le vœu des départements

1 Avant la Réyolution, ministre de la Maison du Roi et chargé du département de Pari«, le baron de Breteuil est, avec Sartine, celui qui a le plus fait pour Tamélioration des services municipaux et Tassainissement de Paris. Moins heureux que dans son administration, il montra en politique plus de zèle que de prudence et d'habileté. Il eut le malheur de contribuer à Tavénement du cardinal de Brienne; plus tard, lorsque ^'ccker, devenu justement suspect depuis le jour de la séance royale, dut s'éloigner de Paris, Breteuil fit partie de ce court ministère qui se retira le lendemain de la prise de la Bastille. Emigré après les journées d*octol)re, il devint un des conseils de Louis XVIII pendant les années d'exil.

340 CORBESPONDANCÉ.

pour se former en Assemblée constituante; alors ils dépouilleraient le roi d'une partie de la liste civile, et surtout de la direotion des armées. Si ce moyen ne réussit pas, ils auront recours à l'insurrection , et quitteront Paris en attribuant tous les malbeurs au roi... Les Feuillants de l'Assemblée, ceux du corps constituant, réunis au ministère, veulent prendre les jacobins sur le fait et les mettre en état d'accusation. Ils font venir de plusieurs départements des adresses dirigées contre eux. — La Fayette a exprimé le vœu et les sentiments de son armée , à laquelle on distribue des pamphlets composés dans le même esprit. Déjà les Feuillants ont obtenu un avantage à l'appel nominal sur l'impression du discours de M. de La Fayette. Les Jacobins écrasés, le parti constitutionnel composera avec les puissances étrangères dont on suppose les efforts dirigés seulement contre les factieux : voilà où en sont les choses ; mais je crois encore que les Jacobins triompheront. Les discours de Jean de Bry, Launay, Isnard, font frémir : celui de Pastoret est une mauvaise paraphrase de tout ce que les constitutionnels débitent depuis un an * .

Je pense bien comme vous sur la nécessité du manifeste , et sur la nécessité , plus pressante encore , de séparer absolument les factieux des hommes égarés et de n'adopter aucun système politique.

Je partirai demain, ou après-demain au plus tard; je ne perdrai pas un moment pour me rendre auprès de vous. Je vous remercie encore des soins que vous vous donnez pour me loger. Adieu, vous connaissez mes tendres sentiments : il me sera toujours bien doux de vous en renouveler l'expression.

On a su que nous avions soupe ensemble à Bonn, chez Gazalès ; on a interprété et calomnié comme à l'ordinaire, mais tout cela est bien indifférent.

1 Membres de F Assemblée législative. — Voir les séances des mois d'avril et de mai 1792.

M|ALOUET. 341

MALOUET A MALLET DU PAN, A COLOGNE

Paris, le 8 juin 179S.

Je reçois votre lettre de Berne. — J'ai ici les mêmes assurances de la prétendue modération des cabinets de Vienne et de Berlin. Ceux qui se croient bien instruits sont persuadés qu'ils ne recevront aucune impulsion des émigrés et qu'ils n'entendent point nous remettre sous le joug d'un gouvernement absolu. Pour moi, je ne pense pas que les rois de Hongrie et de Prusse aient aucun plan arrêté, autre que de détruire le pouvoir dominant et de contenir leurs peuples par un exemple fait sur celui-ci , ^en supposant que les événements les favorisent, comme cela est très-probable. Or, ne vous est-il pas démontré qu'aussitôt que les armées étrangères auront détruit ou mis en fuite les armées révolutionnaires, les princes et leur Conseil se trouveront naturellement à la tête du gouvernement français et feront faire au roi ce qui leur conviendra, s'il n'y a préalablement des points fondamentaux arrêtés de manière à ce qu'ils ne puissent les enfreindre. Vous dites que les derniers excès commis envers le roi font perdre tout crédit aux gens modérés ; mais oublierait-on que lorsqu'il s'agit de prononcer sur le sort d'une nation, ce ne sont ni les ressentiments les plus justes, ni les crimes et les malheurs du moment qui doivent être déterminants ; ce qu'il faut adopter, c'est ce qui présente le plus de moyens de succès et de stabilité. Or, il n'y aura point, il ne peut y avoir de stabilité dans un gouvernement absolu qui succéderait à la révolution actuelle. De quoi composeriez-vous la force et les appuis d'un tel gouvernement? .Où sont les soldats, les cavaliers de maréchaussée, les subalternes de tous

états disposés comme autrefois au respect et à l'obéissance passive? Regarde-t-on comme une feble facile à efiBsicer cette déclaration des droits qui a enivré tous les Français? Croyez qu'on aura assez de peine à la modifier comme cela est nécessaire; mais la détruire dans tous ses points, établir sur ses ruines le royalisme absolu, c'est ce qui me paraît impossible. — Voilà les réflexions que j'oppose aux vôtres et qu'il vous est facile de commenter. Il ne faut pas d'à illeurs se persuader que ces gens-ci se regardent comme battus et sans ressources. Ils auront encore le temps de faire beaucoup de mal et d'opposer des mas^ ses de résistance qui prolongeront la guerre dans le Midi, après qu'ils auraient été battus dans le Nord. Ne croyez pas que des armées étrangères traversent facilement le royaume ; il faut ramasser des subsistances, établir des magasins avant de marcher en avant, et voyez déjà les mesures prises par l'Assemblée \ cette fédération du 14 juillet renouvelée, un camp de vingt mille hommes formé près de Paris et rassemblé des quatre-vingt-trois départements, Tarmée des protestants des Gévennes et du Languedoc, celle que commande Montesquiou, les débris de celles de Flandre et d'Alsace ; croyez qu'aux premiers revers c'en sera assez pour passer la Loire, emmener le roi et l'Assemblée', et prolonger la guerre avec des assignats, avec

^ Trois décrets venaient d*être lancés par 1* Assemblée : le premier contre les prêtres insermentés, qui pouvaient être condamnés à la déportation sur la dénonciation de vingt citoyens (27 mai 1792); le second contre la garde constitutionnelle, dont le commandant, le vieux duc de Brissac, venait d*étre renvoyé devant la cour d'Orléans (f9 mai); le troisième pour la formation à Paris d'un camp de vingt mille fédérés (8 juin). — Voir les notes, t. II, p.204y 212, 224.

^ On lit dans les Mémoires de Mallet du Pan : • Dumas, de l'AssemBlée législative et alors président du comité militaire, trouva les Girondins consternés des progrès des Prussiens; il leur dit que Dumouriez se trouvait coupé de Paris par Tarmée prussienne, qui le forcerait, avec deux manœuvres, à se jeter dans le Barrois ; qu'on ne pourrait plus alors défendre la capitale ; qu'il ne fallait rien espérer ded départements du Nord, lesquels, s'ils étaient bien

les biens des émigrés, jusqu'à ce que rAutriche et la Prusse, manquant d'argent, soient forcées à des impôts ou à des emprunts.

Les nouvelles mesures projetées font frémir. Ils se disposent à donner aux corps administratifs un pouvoir absolu sur tous les hommes suspects; à établir ce qu'ils appellent une police de sûreté, c'est-à-dire une véritable inquisition. Ils songent toujours à dénoncer la reine, à forcer le roi à s'en séparer. — Le manifeste, menaçant contre les factieux, doit promettre paix et liberté. Au reste , annoncez que le roi peut seul pacifier le royaume.

Expédiez vos affaires, réglez vos comptes sans délai, car on ne sait ce qui peut arriver ici. Je prévois un bouleversement général. La peur conduit à l'étourderie et à la férocité. Je n'ai pas les moyens de sortir d'ici ; quoique je n'y sois mêlé à aucune intrigue, ces gens-ci ont toute sorte de facilités pour compromettre et pour perdre tous ceux qui leur sont suspects. Ceci vaudrait bien la peine d'être écrit en chiffres, mais celui dont nous sommes convenus est si long, j'ai tant de peine à trouver les mots, que j'y renonce le plus souvent, et vous verrez même dans le peu de chiffres dont je me suis servi, que j'ai employé un mot pour un autre ^ Il y a, à ce qu'on m'assure, trois ou quatre intrigues en l'air. Les constitutionnels, et leur chef La Fayette, sont en fureur du licenciement de la garde et des vingt mille fédérés décrétés. Je ne serais point étonné qu'ils tentassent quelque entreprise contre les jacobins. Alex. Lameth» en se rendant à l'armée, avait dit qu'il était sûr qu'on n'oserait pas ôter au roi sa garde, que la garde nationale s'y opposerait» qu'il l'avait laissée en bonnes dispositions. Vous voyez combien

traités, seconderaient Tennemi. La action, intimidée, se rejeta sur le dessein d'abandonner Paris, de passer Ja Loire, d'emmener le Roi et de faire une campagne d'hiver. • (II, p. 488.)

* Voir, au sujet de ce chiffre, les dernières lignes du chapitre ZYiii des Mémoires.

ces gens-là sont sûrs de leur parti; mais on croit que les armées sont mécontentes des outrages faits au roi et à la reine. Adieu, je vous embrasse.

Les dénonciations du Comité autrichien seront reprises ; on veut absolument envoyer à Orléans Bertrand, Montmorin et les principaux officiers de la garde du roi. — Les spectacles, les guinguettes, les promenades ne désemplissent pas; ce peuple est indéfinissable.

MALOUET A MALLET DU PAN, A GENÈVE

ParU, 18 juin 1792.

Depuis votre absence, les affaires prennent une tournure qui alarme les honnêtes gens sur le sort de la famille royale. On ignore où les événements et le fanatisme populaire très-exalté peuvent nous conduire. Les dispositions du dehors ne se caractérisent pas, et l'assurance de l'impunité permet aux foctieux de tout oser, parce qu'ils peuvent effectivement tout. Regardez ce que je vous dis comme très-certain et très-vrai. L'état de danger est tel qu'enfin plusieurs royalistes ont cru devoir se réunir à des constitutionnels modérés pour sauver le roi et sa famille, très-positivement menacés de perdre la liberté, la couromie et la vie. Comme on ne voit jusqu'à présent, au dehors, aucun moyen d'en imposer aux scélérats, il faut se replier sur les ressources du dedans, et pour cela on se propose d'engager le roi à s'entourer d'un Conseil de confiance très-nombreux', à agir d'après la Constitution , à faire des actes personnels et à engager la reine à suivre la même conduite, comme la seule qui puisse épargner de nouveaux crimes à la France. Dans ce

* Mémoires, t. II, p. 205.

système, on ne ferait rien de conforme aux intérêts de Goblentz, mais on ne mettrait en usage rien qui ne pût parfaitement s'accommoder ayec l'intérêt des familles émigrées. Par cette marche , on parviendrait à augmenter le pouvoir moral du roi, et, en se rendant maître de la majorité de l'Assemblée, à proposer les changements que le bien de la chose exigerait. On aurait encore d'autres facilités, telle que celle de la majorité du Conseil général de la Commune , tle quelques écrivains distingués, etc. Mais avant tout, il faudrait que la Cour voulût montrer l'intention de suivre la Constitution actuelle jusqu'à ce que des circonstances favorables permissent d'y faire des changements utiles.

La coalition qui se forme à cet égard est bien composée, je vous en parle savamment; mais elle est subordonnée aux évé- ' nements du dehors, et je vous prie de m' éclairer à cet égard. Instruisez-moi sur les points suivants d'une manière certaine : l"* Les Cours ont-elles un véritable plan ^exécution et de conciliation envers nous? — 2* Resteront-elles sur la défensive? — 3* Sont-elles pénétrées de l'importance du rôle de pacificateur armé? — 4* Ont-elles des moyens actuels et suffisants? — 5** Connaissent-elles le danger de la famille royale et les dispositions fanatiques du Français? — 6** Leurs démarches apparentes ne sont-elles pas subordonnées à des vues étroites d'intrigues de cour? — ?• La Prusse est-elle sûre? que veut-elle?

— 8* S'attend-on à des indemnités des frais de la guerre , si elle réussit? — 9* Quelle est la conduite, la tenue des émigrés?

— Adieu; réponse s. v. p.

LE CHEVALIER DE PANAT A MALLET DU PAN

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