A FRANCFORT
Goblenu, ce mardi 26 juin 1798.
Nous venons de recevoir les plus effroyables nouvelles. Le faubourg Saint- Antoine s*est porté aux Tuileries , a pénétré jusqu'à l'appartement du roi , a accablé d'outrages ce monarque infortuné qu'on a revêtu du bonnet de la liberté ; ce peuple féroce, après avoir joui de son exécrable triomphe, a donné au roi quatre heures pour sanctionner le décret sur la déportation des prêtres; bientôt celui sur le camp de vingt mille hommes lui sera présenté avec des formes aussi menaçantes.
Concevez-vous quelque chose à la composition du nouveau ministère? Les constitutionnels ne sont-ils pas enfin convaincus de l'impuissance de leurs efforts et de la nullité des moyens de résistance qu'ils pourraient opposer à ce torrent dévastateur? ^ Quel ministère, où l'on voit d'Ormesson et Beaumarchais ' ? Le roi n'avait, ce me semble, qu'un plan de conduite raisonnable : c'était de s'abandonner au cours naturel des événements, et de choisir ses ministres dans la section des Jacobins, qui aurait triomphé momentanément ; il éviterait par là les grands mou* vements , et se ménagerait quelques moyens de sûreté personnelle.
Votre voyage n'a pas été secret, mais on n'en pénètre pas l'objet. Si l'on m'en parle, je me bornerai à dire que, forcé de quitter Paris pour éviter un décret d'accusation , vos affaires vous ont conduit à Genève , et la curiosité à Francfort. Les craintes de Montlosier sur les manœuvres de Galonné me pa-
^ Inutile de dire que ce ministère n*a jamais existé.
MALOUET. ZkT
raissent bien fondées; je ne doute pas qu'il ne déchire le voile qui couvre votre mission pour nuire aux vues dont vous êtes dépositaire. Je vous instruirai de ce que je pourrai apprendre»
Le départ des émigrés n'est pas aussi prochain qu'on vous le disait hier : il est vraisemblable cependant qu'on leur fournira assez d'argent pour sortir, mais qu'on se bornera là ' . Les deux Cours ont évidemment pour objet d'enchatner leurs mouvements et de les subordonner ensuite au plan qu'on aura adopté. C'est une vue bien sage.
J'espère pouvoir aller bientôt i Francfort. Je vous réponds que» de tous les motifs qui pourraient m'y conduire, le phis pressant est de vous renouveler les témoignages de ma reconnaissance et de mon tendre attachement. Je voudrais vous convaincre du prix que j'attache à votre intérêt et à votre confiance.
MALOUET A MALLET DU PAN, A GENÈVE
Paris, 28 juin 1792 3.
Je reçois votre lettre du 17, de Cologne. Nul moyen de vous faire passer celles que vous me demandez. Le crédit de nos banquiers est tellement obstrué , que vous ne pouvez compter sur d'autres secours que sur ceux que vous avez; heureuse-
1 Dans les électorals de Trêves et de Mayence, dans les évèckés de Spire et de Worms, les émigrés avaient troavé le meilleur accueil ; on leur avait fourni de l'argent et des armes.... L'Assemblée obtint que l'armée de CSondé quitterait Worms<... Le gouvernement français somma les Electeurs de renvoyer les émigrés avant le 15 janvier 1792 ; les Électeurs ne répondirent que par des paroles évasives et des mesiures incomplètes. (Rambaud^ la Domination française en Allemagne,)
^ Lettre publiée en partie dans les Mémoires de Mailet du Pan, t. I*'.
ment que par votre propre industrie vous êtes bien en état de vous tirer d'affaire. — Vos spéculations me paraissent justes et satisfaisantes. Ce que vous avez fait est bien; j'en ferai part aux intéressés. En continuant sur cette ligne, vous tirerez tout le parti possible de vos fonds et de ceux qui vous ont été confiés.
J'arrive à nos affaires publiques, dont l'influence est telle sur notre destinée qu'on ne peut s'occuper d'autre chose.
Vous prenez beaucoup de peine, mon ami, à combattre des idées que je n'ai pas ou que je vous ai mal exprimées.
Vous m'avez écrit dans un moment où , frappé de l'appareil des forces imposantes qui se déploient sous vos yeux, vous me disiez que tout plierait sous le joug ; qu'il n'y avait plus de tempérament, plus d'accommodement possible. Je vous ai répondu qu'il ne fallait pas adopter ni favoriser de tels plans , parce que je les crois à la longue d'une impossible exécution. Que dans le premier moment rien ne résiste à la force , c'est ce dont je ne doute pas ; mais on ne fera qu'entasser des malheurs sur des malheurs et des révolutions sur des révolutions si Ton prétend comprimer d'une manière persévérante cet amour de liberté qui s'est si fortement prononcé; il ne faut donc pas avoir pour perspective un gouvernement absolu , parce que ce n'est pas là un point de repos. Du reste, qu'il n'y ait pas lieu à faire, à proposer un plan , une constitution de la part des puissances, c'est ce dont je suis très-convaincu, et je ne peux pas vous avoir dit le contraire.
Les événements du 20 auront un peu dérangé l'opinion où vous étiez que je suis trop noir , que les projets des factieux n'étaient qu'en paroles et point en réalité. Vous aurez vu dans tous les journaux les scènes atroces dont nous avons été témoins; le courage, la sérénité du roi, le dévouement de quelques serviteurs fidèles ont sauvé sa vie et celle de la reine, mais n'ont pu le garantir des outrages les plus sanglants répétés pendant trois heures. Depuis ce temps, les affiches et les propos des répubUcains sont atroces , et leur parti est assez fort pour
trouver des appuis partout, dans toutes les assemblées, dans la garde nationale même où il y a beaucoup de Jacobins. Les Feuillants, les Constitutionnels, les mécontents de toutes les classes sont sur la défensive; Fesprit^e l'Assemblée est toujours le même : Péthion défie tous ceux qui le menacent et tient en échec le département, qui n'ose encore le dénoncer nominativement ' . La scène du lundi 25 a été aussi audacieuse de la part des factieux qu*il est possible. Ils sont encore venus à la barre de l'Assemblée; ils ont dit : on cherche les auteurs de la journée du 20; — c'est nous, nous voici; et ils ont eu les honneurs de la séance. — Tout était prêt, cependant, pour défendre les Tuileries un peu mieux que le 20. — J'y étais ; j'ai vu le dauphin en habit de garde national; il a été insulté. — C'est pour nous tromper, a dit un officier du bataillon de la Croix-Rouge , qu'ils ont mis notre habit à cet enfant. — Enfin les canons qui étaient dans la cour des Tuileries étaient surmontés du bonnet rouge. Vous voyez par là l'esprit d'une grande partie des citoyens autres que les sans-culottes. Le côté droit de cette Assemblée est traité comme l'ancien, de scélérats, traîtres, aristocrates; ils ne peuvent plus parler sans être hués; Jaucolirt a failli être assassiné*.
Que conclure de tout cela? Qu'il y a encore , non-seulement chez les factieux, mais dans la masse du peuple de toutes les parties du royaume, un tel esprit révolutionnaire, que ceux
^ On lit dans le Moniteur du 27 juin 179S : ■ Entretien du maire de Paris ■ avec le Roi , le jeudi 21 juin , à huit heures du soir, en présence de deux « officiers municipaux et d'environ soixante personnes :
« Le Roi. — Eh bien! Monsieur le Maire, le calme est-il rétabli dans la • capitale?
• Le Maire. — Sire, le peuple vous a fait des représentations; il est tran- </uille et satisfait. •
3 Le marquis de Jaucourt, parent de ce chevalier de Jaucourt ami de d'Alembert et Tun des rédacteurs de V Encyclopédie. Le marquis de Jaucourl^ dans sa longue carrière de quatre-vingt-quinze ans, a vu deux fois la République et deux fois l'Empire. Il est mort en 1852.
qui ne sont pas républicains aiment encore mieux se joindre à ceux-ci qu'à tous ceux dont ils suspectent rattachement à la Constitution.
Que conclure encore?- Que des hommes qui s'irritent jusqu'à la fureur des entreprises qu'on leur dénonce contre leur liberté anarchique, ne seront contenus sous le joug^ que par une force permanente. Or, je vous demande où elle est, où elle sera, et combien elle durera.
Souvenez-YoUs qu'en parlant ainsi, c'est à vous et non pas aux puissances belligérantes que je parle; c'est à vos réflexions que je réponds ; mais je crois très-utile que personne ne se méprenne sur de telles dispositions. Adieu , je vous embrasse.
MALODET A MALLET DU PAN, A GENÈVE
Paris, 89 juin 1792 K
L'état des affaires publiques est toujours menaçant : les
Jacobins et la fection républicaine , ce qui est la même chose , se déploient avec une audace toujours croissante. L'apparition de M. de La Fayette à la barre de l'Assemblée a eu lieu hier, au milieu des murmures et des applaudissements ; il est venu avouer ses lettres et demander, au nom de son armée , la punition des attentats du 20, la destruction des Jacobins. Guadet et son parti Tout attaqué , et inculpé d'avoir quitté l'armée; il a fallu en venir à l'appel nominal pour savoir si l'on interpellerait le ministre de déclarer s'il avait accordé un congé au général. Une majorité de cent voix a fait rejeter la motion de Guadet; mais on n'a rien décidé sur la pétition, et les Jacobins se sont assemblés cette nuit comme à l'ordinaire. Les sections
^ Lettre publiée en partie dans les Mémoires de MaUet du Pan^ 1. 1<^'.
MALOUBT. 351
s^assemblent aussi , et le parti Péthion y domine toujours. Il en est de même des adresses approbatives et improbatives de la journée du 20. Les injures contre le roi et la reine l'emportent sur les improbations.
Un garde firançaise de la section des Minimes a dit qu'il se chargeait de tuer le roi s'il ne sanctionnait pas les décrets. Le président a voulu le faire retirer; la section s'y est opposée, et c'est le président qui a été obligé de sortir.
Les dispositions pour faire arriver ici' le 14 un grand nombre de fédérés s'exécutent malgré le refus de sanction ; tout annonce pour cette époque une grande entreprise , et pendant que vous me mandiez de Cologne que leurs projets» leurs menaces ne s'exécuteraient pas , que je voyais trop en noir, la scène horrible du 20 s'exécutait.
L'Assemblée veut sortir d'ici et emmener le roi, n'en doutez pas. Ils intriguent partout pour faire nommer une convention nationale. Ils comptent sur les provinces du Midi. Si M. de La Fayette, après avoir passé le Rubicon, en reste là, ils auront encore gagné du terrain.
Je vois bien des gens persuadés que l'Angleterre appuie le parti républicain ; le ministre Morris me disait hier : Si cela n'est pas vrai, c'est au moins vraisemblable. — M. de La Fayette semble annoncer que son armée est prête à marcher sur Paris. Le département d'Amiens et celui de Rouen se prononcent dans le même sens. Voilà les premiers indices d'une guerre civile très-prochaine. Le roi est calme, résigné à tout; il écrivait le 19 à son confesseur : Venez me voir; je n'eus jamais autant besoin de vos consolations. J'ai fini avec les hommes , c'est vers le ciel (pie se portent mes regards. On annonce pour demain de grands malheurs : j'aurai du courage*
Les journaux, Brissot et Gondorcet sont plus féroces que jamais.
PEUCHET» A MALLET DU PAN, A GENEVE
Paris, 7 juillet 1793.
Le billet que vous avez reçu est de moi. Éloigné comme
vous l'êtes à présent du foyer des événements, et témoin des préparatifs , vous êtes moins impatient et moins incertain dans les affaires que nous; il n'est donc point étonnant que vous ayez cru voir une sorte d'exagération de doute et d'inquiétude dans les questions que je vous ai faites.
Au moment où je vous écrivais à la bâte, je sortois d'un comité assez nombreux , où les preuves les plus certaines du danger'qui menaçoit le roi et sa famille avoient été apportées. G*étoit quinze jours avant l'affaire du 20. Il fut donc proposé d'employer tous les moyens pour y parvenir. Les royalistes et les constitutionnels trouvoient également urgent de mettre le roi et la reine à l'abri de l'assassinat; instruit comme je l'étois des projets sinistres que Ton formoit, j'appuyai le moyen qui fut proposé. II y avoit, dans le nombre des personnes présentes, des députés et deux des ministres actuels. Il eût été inutile, injuste même, de vouloir montrer les vices et les défauts d'un moyen que l'on croyoit le seul propre à sauver le roi. J'en
' Peucliet avait été le collaborateur de Mallet du Pan pour la partie politique du Mercure. Signalé après le 10 août comme partisan de la royauté, il put se dérober aux poursuites, et ne reparut que pour reprendre, sous le I)irectoire, les fonctions de directeur de la police, qu'il avait déjà remplies en 1790. Accusé d*indulgence pour les émigrés, il n*écbappa k. la déportation que par la fuite.
Peuchet est l'auteur ou l'éditeur de nombreuses publications, entre autres des Mémoires de mademoiselle Berlin (apocryphes) ^ de Mémoires sur Mira^ beau et de Mémoires tirés des archives de la Police,
connaissais cependant le vuide, mais je crus pouvoir Tappuyer, en faisant remarquer que tout projet à cet égard devait être soumis aux mouvements du dehors.
Je me réservais en conséquence de vous faire quelques questions sur ce dernier objet, afin de savoir sur quoi compter, au milieu des nombreuses versions que Ton reçoit.
Aujourd'hui, les choses sont changées; les événements du dehors se préparent avec activité, et je vois que d'eux seuls dépend le sort de la France. x
Le ministère actuel est cependant encore dans le système que j'ai présenté : il entend yatre vouloir et agir le roi dans le sens de la Constitution ; les préparatife des Cours paraissent fort peu l'inquiéter; il ne voit que Paris et l'Assemblée. On rit, quand on parle des puissances étrangères, et l'on s'occupe de la prochaine législature comme d'une chose certaine. On pré« pare déjà des moyens de corruption ou d'intrigue pour les élections. Ces messieurs disent, et m'ont dit, que les Cours n'iraient pas si loin qu^on le suppose, etc., etc.
Paris est dans la fermentation ordinaire. On craint pour le 19. Le fanatisme croît chaque jour; l'Assemblée se monte à la hauteur de cet état; les Constitutionnels sont les plus insoutenables gens par leurs inconséquences
MALOUET A MALLET DU PAN, A GENEVE
Paris, 9 juillet 1792.
La scène du raccommodement des Feuillants et des Jacobins \ malgré les émotions qu'elle a excitées, est une parade
' G^est dans la séance du 7 juillet qu'un accès de sensiblerie de Tévéque constitutionnel Lamourette confondit dans un embrassement général Feuillants et Jacobins, avec des protestations de fraternité étemelle. Le lendemain , les II. 23
misérable qui a laissé à leur place toutes les intrigues et les inimitiés. Une dose égale de terreur dans tous les partis a produit cette farce, et chacun reprend son rôle dès aujourd*huy. Le département est insulté , dénoncé, pour avoir interdit Péthion. Les Jacobins et leurs satellites crient dans les rues et à l'Assemblée qu'ils veulent P^/A l'on ou la mort, La démarche du roi auprès de l'Assemblée, applaudie dans le moment, ne l'a pas préservé dans la suite des outrages accoutumés. Tout est à peu près dans le même état.
On cite une lettre de vous sur les dispositions des puissances étrangères; elle a été lue chez Pankoucke; j*en suis fâché : vous auriez dû .défendre une telle communication sous votre nom. Vous n'ignorez pas que les nouvellistes compromettraient le Père éternel ' . Vous voilà entre les mains de Peltier et de beaucoup d'autres.
Vous vous plaignez toujours de n'avoir pas de lettres de moi, et cependant vous voyez par le numéro de celle-ci que je ne vous en ai pas laissé manquer.. Sans doute elles ne vous sont pas parvenues. Je serois très-fâché que celles de notre ami fussent égarées, et précisément la plus importante.
J'en ai reçu une de mon banquier, qui me fait craindre que vous n'ayez ébruité ou laissé deviner notre spéculation ; vous êtes environné de trompettes : prenez-y garde.
Nous sommes toujours dans une bien triste position. Adieu.
On parle d'un manifeste des puissances étrangères qui menace de passer au fil de Vépée tous les habitants de Paris sans
fédérés arrivaient en foule à Paris; Marseille demandait Fabolition de la royauté; l'Assemblée rappelait les gardes françaises, et Pétion rentrait à Thôtel de ville, réintégré dans ses fonctions, dont il avait été suspendu par le roi.
1 Le nom de Pankoucke est attaché aux plus grandes opérations de librairie de cette époque, à la publication du Mercure, de beaucoup d'autres ouvrages périodiques , et à la création du Moniteur. Le salon de la rue des Poitevins réunissait les écrivains et les artistes; un document politique lu et commenté dans un pareil milieu ne devait pas être longtemps tenu secret.
distinction, et de pendre tous les gardes nationaux. Gela serait fou : l'exagération manque son but '.
MALOUET A MALLET DU PAN, A FRANCFORT
Paris, £7 juillet 1792.
Où ayez-vous donc pris que les nouvelles politi-
ques ne m'intéressent point? C'est qu'au contraire je ne sais plus m' occuper d'autre chose : mes propres affaires, les vôtres, celles de mes amis, me paraissent insignifiantes à côté des événements qui se succèdent ou qui se préparent.
Yous jugez tout à votre aise des causes et des efiFets, et vous imputez sans façon à des intrigues feuillantines l'explosion du 20 juin, le congé des trois ministres* et tout ce qui a suivi. Je crois bien, comme vous, qu'il n'y a rien à espérer ; qu'il serait aussi gauche que dangereux d'attendre quelques secours d'une espèce d'hommes propres à tout détruire, sans aucune aptitude à rien conserver ; mais nonobstant leurs prétentions, leurs mouvements, leurs intrigues, c'est la conscience du roi, son opinion, sa volonté personnelle, qui. l'ont fait résister au décret de la déportation des prêtres et du camp de vingt mille hommes. C'est cette résistance qui a occasionné le changement du ministère, et c*est ce changement qui a mis les jacobins en mouvement. Voilà les causes et les effets.
^ Le 19 juillet 1792, l'Empereur quittait Francfort pour se réunir au roi de Prusse à Maycnce ; une dernière conférence^entre les deux souyerains eut lieu le 21. Le 25, parut le manifeste du duc de Brunswick... m Le malheur du duc de Brunswick fut d'avoir partagé les illusions des émigrés. •• Le malheureux Louis XY] fut la première victime des fausses mesures de la cOaNtion ; le Dix-Aoât réalisa les alarmes qui avaient motivé la mission de Mallet du Pan. ■ (Mémoires de Maliet du Pan. (I, 324.)
3 Servan, Roland et Clavières avaient été renvoyés par le roi le 12 juin 1792. Un décret de TAssemblée déclara qu'ils emportaient les regrets de la nation
Maintenant il se prononce bien manifestement un parti d'opposition constitutionnelle contre les républicains. Vingt départements, et un beaucoup plus grand nombre de municipalités, appuient les réclamations de LaFayette, et l'époque de la fédération doit mettre les deux partis en présence. Il arrive de toute part des gardes nationaux jacobins, et des anti-jacobins. L'étatmajor parisien licencié paraît avoir des partisans et des ennemis déclarés dans les sections. Pétion marche toujours au milieu des applaudissemens de sa secte, qui domine dans l'assemblée et' dans les tribunes. Danton et Manuel menacent hautement tous les opposants. On ne dissimule plus que le 14 sera l'époque d'un combat dans Paris, pour peu que les forces soient égales. Les uns disent que Lafayette va revenir avec une partie de son armée ; les autres, qu'il reviendra seul. Dans cette agitation générale, le roi parait calme. On voulait l'entraîner de force à la fédération : il a annoncé qu'il y irait.
Quelle sera l'issue de cette horrible crise? Hélas ! je n'en sais rien, mais il me semble démontré que la politique des Jacobins est d'étouffer tous les partis intermédiaires et de se montrer comme la seule puissance nationale, afin de capituler seuls avec les puissances étrangères.
Adieu, vous êtes bien heureux d'être à Francfort; restez-y le plus longtemps possible.
MALOUET A MALLET DU PAN, A GENEVE
Paris, 28 juillet [i792J.
...••• On est très-content de vous, très-content ; nous attendons : néanmoins rien n'a paru ni de la part de ceux qui vous boudent ni de la part de ceux avec qui vous êtes lié.
Notre position est toujours terrible : les soupçons, les ou-
tragesy les menaces contre le roi se multiplient. On traite actuellement de la suspension du pouvoir exécutif. Les sectionSy le peuple des groupes, celui des tribunes, demandent à grands cris de juger le roi traître à la nation. Le secret de cette férocité est qu'ils se sont persuadé qu'il dépendait du roi d'empêcher l'entrée des troupes étrangères, et qu'ils veulent lui faire peur. Les meneurs n'ont sûrement envie ni de le tuer ni de le suspendre ; mais après avoir échauffé le peuple jusqu'à la fureur, ils ne seront pas les maftres de l'arrêter, et Brissot a déjà éprouvé que lorsque les agitateurs veulent revenir à la modération, ils perdent tout crédit. Il a failli être mis en pièces, pour avoir proposé l'ajournement '.
On s'attend donc à la suspension, quoique la commission des douze n'en soit pas d'avis. Montesquiou leur a dit que s'ils prenaient ce parti, il ne leur resterait plus ni ofBciers ni soldats. Ce que nous avons ici de fédérés, l'espèce de ces hommes, leurs dispositions, font trembler. Jourdan et ses compagnons sont réunis à Santerre ; leurs promenades dans les rues, leurs hurlements sont horribles. Les affiches, les placards ont la même couleur de sang. Jamais cette ville de boue n'a été aussi infecte, aussi pestilentielle.
Les précautions de ce qu'on appelle les honnêtes gens sont encore peu de chose : le bataillon des Filles-Saint-Thomas, celui du Roule, celui des Petits-Pères, voilà tout ce dont on est sûr; mais point de chefs, point de réunion.
On répand tout à l'heure que le roi est parti pour éviter un mouvement contre les Tuileries. Il est impossible que nous soutenions longtemps cet état d'agonie ; il y aura une explosion inévitablement.
1 Depuis la fin de 1791, le parti reYolutionoaire s'était divisé. A la tribune des Jacobins, Brissot, appuyé par toute la Gironde, Tarait emporté sur Robespierre. De ce moment, il fut dévoué à la haine des Jacobins. Accusé de modérantisme et de fédéralisme, Brissot faillit être victimes des fureurs populaires qu'il avait eicitées.
Vous recevrez une invitation de repartir : tenez-vous prêt. II me semble que vous seriez mieux d'où vous venez ^ Adieu, je veux que cette lettre parte ce matin.
A GENEVE
Lausanne, le 11 septembre 1792.
Quoique vous sachiez probablement mieux que moi tout ce qu'on nous mande, je vais cependant vous copier ce que nous savons. Nos lettrés nous disent qu'on tuait encore le 6 au matin à l'hôtel de la Force ; que les prisonniers des cachots ne voulant pas sortir, on avait été chercher les pompiers pour les noyer.
Le duc de La Rochefoucauld a été massacré entre Gisors et Vemon, sous les yeux de sa femme et de sa mère. Malgré les ordres de l'Assemblée nationale pour empêcher les prisonniers d'Orléans d'arriver jusqu'à Paris, on craignait beaucoup le 7 qu'ils n'y fussent ce jour-là, et ne subissent le même sort que les autres prisonniers*.
Madame de Lamballe a demandé pour unique grâce d'être
^ A Francfort, où était adressée la lettre de Maloaet datée du 17 juillet.
2 Dumont écrivait à Samuel Romilly, le 16 septembre 1792 : « Le meurtre « du duc de la Rochefoucauld n*e8t que trop vrai. Garât en parle avec un sang- « froid atroce : •M, de La Rochefoucauld ^ qui se laissait toujours appeler duc, • a été tué* » Il y a dix ou douze hommes qui seront cause que TEurope entière m deviendra insensible au sort des Français et les verra avec plaisir sous le « joug.... L'Assemblée est coupable de tous les meurtres qui se feront encore; « fermer les portes d'un empire où le peuple furieux massacre sur un soup- « çon tous ceux qui ne pensent pas comme lui, c'est être responsable des « assassinats. » (Correspondence of Sam, Romilfyy l, 357.)
égorgée dans un lieu plutôt que dans un autre, dans l'espérance d'éviter que son corps ne fût outragé après sa mort ; elle n'a pu l'obtenir, et notre lettre nous dit qu'on n'oserait répéter jusqu'à quel excès l'indignité a été portée. C'est avec peine qu'on est parvenu à empêcher que sa tête et d'autres parties de son corps ne fussent portées au Temple.
Les massacres ont commencé aussi dans les provinces. Vingtquatre prêtres ont été égorgés à Meaux. Cependant à Dijon on a relâché quatre cent cinquante prisonniers ; il en reste cinquante, du nombre desquels est l'ancien maire, qui l'écrit à sa sœur, madame de Bourbonne»
On mande qiie de nouvelles visites domiciliaires relatives à l'argent monnoyé vont avoir lieu à Paris.
Depuis que les portes sont ouvertes , on demande une foule de passe-ports. J'espère que Malouet, dont je n'ai pas de nouvelles, sera sorti.
Une lettre du ministre de l'intérieur au maire et au commandant général de la garde nationale, les rend responsables de toutes les atrocités commises.
Nouveau serment de l'Assemblée qui s'engage à veiller à la sûreté et à la propriété.
Deux sections, celle du Mail et celle du Marais ont pu empêcher la proscription de vingt-buit mille signataires d'une certaine pétition ' qui s'est faite il y a quelque temps ; elles ont brûlé les listes.
Les volontaires partent en foule ': mais il y en a beaucoup d'autres qui demandent que les fédérés de Brest, de Bordeaux et de Marseille partent avant eux. En attendant, le camp de Soissons manque de tout. L'armée prussienne ravage tout ce qui est entre Verdun et Chàlons. Luckner a été étonné de ne trouver que dix mille hommes dans cette dernière ville, au lieu
^ Cette pétition est celle qui avait été présentée à la Gonyention par Tayocat Guillaume. (Lettre du 14 septembre 1792.)
de soixante mille. On assure que Stenai, Montmédi et Thionville sont pris. Verdun doit l'être depuis huit jours.
Le département de la Somme fournit, dit-on» à lui seul deux cent mille hommes. Ils disent qu'ils envelopperont l'armée prussienne ; ils n'ont point d'armes , et tous ces volontaires meurent de faim.
• Vous savez que Robespierre, Danton, Thomas Payne, Glotz, Villette, Brissot, Lacroix, Pétion et autres sont élus par la Convention nationale.
Nous avons eu le dernier courrier, une terrible lettre de M. de Lally qui nous fait tous les détails de la cruelle journée. Vous savez qu'il a été relâché trente-six heures avant les exécutions ' ; il était logé à FAbbaye à côté de madame de Tarente; — la mère de celle-ci, madame de Ghatillon, chez qui sa iille a été ramenée par le peuple, me mande qu^elle est un lion de courage.
J'espère que vous me donnerez de vos nouvelles et surtout que vous nous reviendrez bientôt ; vous serez mieux ici que là où vous êtes.
La princesse me charge de mille choses pour vous.
On m'écrit que le nombre des morts monte à huit mille.
A GENÈVE
Lausanne, le 14 septembre 1792.
Le sang coulait encore le 8 à Paris. Pour obliger les prisonniers de sortir des cachots de la Force où ils s'étaient retranchés , on les noyait. Soixante et une femmes ont été tuées à la
i Mémoires, II, p. 238.
Salpétrière. On a aussi été pour tuer, chez lui, l'avocat Guillaume*, celui qui était venu présenter à l'Assemblée nationale la pétition des vingt mille sur les événements du mois de juin. Le duc de La Rochefoucauld a été massacré à Gisors, presque sous les yeux de sa mère et de sa femme, non par le peuple ou la milice de l'endroit, mais au milieu de cent cinquante hommes qui avaient été envoyés de Paris pour le prendre. On me dit que Barnave a éprouvé le même sort , étant en chemin pour Orléans.
Duport, arrêté à Melun, aura bien de la peine à l'éviter.
Enfin, les prisonniers d'Orléans, au nombre de cinquantequatre, ont été massacrés à Versailles, à la descente des charrettes sur lesquelles on les avait transportés. Le duc de Brissac a eu, dit-on, les oreilles coupées et la tète tranchée. Encore ici, les meurtriers n'ont été ni le peuple, ni la garde de Versailles, mais les conducteurs qui avaient été chercher les prisonniers.
L'Assemblée nationale^ les ministres, les sections, la Commune, toutes les autorités constituées, veulent, de très-bonne foi, arrêter ce carnage et n'en peuvent venir à bout. Le ^ministre Roland, qui a parlé et écrit avec courage' sur ces scènes sanglantes, a été menacé. Condorcet, Brissot, qui ont crié à
^ On lit dans le Moniteur du 2 juillet 1792 (séance du dimanclie 1^ juillet) : « L^avocat Guillaume, ex-député, et trois autres citoyens se présentent « à la barre avec une pétition souscrite par un grand nombre de personnes,
• exprimant la douleur causée par les événements du 20 juin. Ils se retirent ■ et traversent la salle de TAssemblée au bruit des murmures d*une partie
• des députés et des tribunes. •
^ Il est fâcheux pour la mémoire du • ministre Roland > que Thistoire ait enregistré une autre lettre, qui atténue singulièrement la valeur de celle dont il est ici question. On lit dans le Moniteur du jeudi 13 septembre 1792, no 257: « Le ministre de fintérieur aux Parisiens, — J'ai admiré le 10 août;
• j'ai frémi sur les suites du 2 septembre ; je n*ai point inconsidérément blâmé « un terrible et premier mouvement. J*ai cru qu'il fallait éviter sa continuité, « et que ceux qui travaillaient à le perpétuer étaient trompés par leur imaginait tion et par des hommes cruels et mal intentionnés.... — ^lyne Roland. »
rinhumanité dans leur journal, sont dénoncés comme aristocrates. On ne sait pas qui règne. La société est détruite jusque dans ses fondements. Deux hommes qui se rencontrent se regardent l'un l'autre avec terreur; et il n'y a personne dont la vie ne soit au hasard. Le recensement des prêtres immolés allait déjà à mille, le 8. Quand on s'est porté sur les deux cent soixante-quatre qui étaient enfermés aux Carmes de la rue de Vaugirard, tous ces prêtres ont été dans le fond de l'église environner l'autel. Viendrez-vous? s'est écrié, de la porte, un des conjurés impatient. Nous venons, a répondu un prêtre. Tous se sont mis à genoux, L'évêque de Beau vais leur a donné solennellement l'absolution; ils se sont levés, et ont été recevoir la mort. On assure que la vie leur a été offerte, s'ils voulaient prêter le serment, et qu'aucun n'en a voulu à ce prix *.
Madame de Lamballe a égalé cette fermeté héroïque, lorsque, pressée de faire le serment de l'abolition de la royauté, elle a répondu tranquillement : Je ne puis faire un serment qui n'est pas dans mon cœur. Le sabre était levé sur sa tête qui a roulé aux pieds de Madame de Tourzel; celle-ci est arrivée chez Madame de Laigle, égarée, et dans un état qu'il est impossible d'exprimer. On lui avait pris sa fille , qu'on ne lui a rendue qu'après trente-deux heures. Tout ce que je viens de vous dire est copié d*une lettre que nous avons reçue.
La garnison de la citadelle de Verdun , composée de volontaires de la Loire, a obtenu de sortir avec armes et bagages, et d'aller où elle voudra. Elle avait menacé de faire sauter les magasins k poudre. Voilà ce que j'ai vu dans une lettre datée du 3, de Verdun, lendemain de sa reddition, et adressée à M. Du Bergier. Cette même lettre disait que l'armée prussienne
' Un décret de 1* Assemblée législative, rendu peu de jours après le Dix août, ordonnait à tous les ecclésiastiques non assermentés de sortir du royaume, sous peine de déportation à la Guyane. Les malheureux prêtres égoi^és aux Carmes le 2 septembre étaient ceux que le comité de surveillance avait réunis pour les diriger vers la frontière en exécution de ce décret.
partait sous peu de jours pour Paris. Pour moi , je pense que le duc de Brunswick attend , pour continuer sa route , que Thionville soit pris ; il ne Pétait pas encore le 4. Le prince Joseph ' , qui écrit du camp devant cette place, mande que le siège est commencé depuis six jours par les vingt-deux mille Autrichiens du prince de Hobenloe', auquel les princes sont réunis, a Quand nos canons, dit-il, seront arrivés, nous presserons le siège avec vigueur. »
J^ai lu avec le plus grand intérêt ce que vous m'avez envoyé. Quelle différence de cette noble et excellente déclaration' à celle qu'on a fiaite. Ce qui a fait, sans doute, prononcer l'anathème contre la vôtre est la phrase raisonnable qui dit qu'on ne vient point conquérir d* intérêts personnels. J'aurais désiré que vous n'eussiez point parlé des sacrifices volontaires de la fameuse nuit. — On peut disputer Tépithète.
^ Le prince Joseph, sixième fils de l'empereur Léopold, et qui fut plus tard le gendre de Paul I*', avait alors s^ize ans, et servait dans le corps du prince de Hokenloe, qui venait de passer la frontière en même temps que le corps de Clerfayt et que Tarmée commandée par le roi de Prusse et par le duc de Brunswick. Dumouriez voulait couper la base d'opération de ces armées en se plaçant entre elles et la Belgique, lorsqu'il apprit à la fois la prise de Longwy, l'investissement de Thionville et la marche des alliés sur Verdun. A la nouvelle de ces revers, l'Assemblée décréta la peine de mort contre ceux qui, dans une ville assiégée, parleraient de se rendre ; cette mesure ne put empêcher Verdun de capituler, le S septembre. Le souvenir des vierges de Verdun a ete deux fois consacré, par l'histoire et par la poésie. On n'a pas oublié les vers de Victor Hugo, qui depuis.....
2 Deux généraux appartenant à la maison souveraine de Hohenloe ont un rôle dans les guerres de la Révolution : l'un, prince de Hohenloe-Kirchberg, était au service de l'Autriche; l'autre^ prince héréditaire de Hohenloe-Ingel- Hngen, au service de la Prusse.
3 Cette déclaration a été reproduite dans les Me'moires de MaUet du Pan , I, 312 à 314.
MALOUET A MALLET DU PAN, A LAUSANNE
Bruxelles, 20 novembre 1792 '•
J'ai reçu hier votre lettre du 7, mon cher ami, et avant d'y répondre , je veux vous dire que je suis oppresse et bien malheureux de n'avoir point de nouvelles de ma femille, que je crois arrêtée. Le silence du prince Emmanuel ajoute à mon inquiétude ; je m'étais adressé à lui pour le prier de s'informer, par un de ses correspondants à Paris , si ma belle-sœur est encore dans sa maison, rue Corneille. Le prince Emmanuel, à qui j'ai écrit deux fois depuis un mois, ne m'a pas répondu. J'avais chargé un autre de mes amis, qui a sa mère à Paris, de lui écrire d'aller au logement d'un de mes anciens domestiques » pour savoir de lui si ma femme est tranquille à Yerberie. Cette dame répond à son fils : « Les gens que j'ai fait interroger ont dît qu'ils sont bien dans la misère, » Cette réponse me tue, car la misère ne peut être que la disette ou la prison ; à moins que ce domestique et sa femme niaient entendu parler pour leur propre compte.
Vous-même, mon cher ami, je vous implore si vous avez quelque moyen de vous informer de Madame Béhotte, ma bellesœur, qui loge rue Corneille, et qui donnera, si elle est libre, des nouvelles de ma femme, de ma belle-fille et de mon fils. Quelle horrible position que la leur et que la nôtre ! Il n*y a point à jouir de sa sécurité lorsqu'on est ainsi blessé dans tous les points de son existence; et l'avenir, que je vois comme vous, ne peut être que plus horrible, si on laisse à ces monstres
1 Malouet était venu II Bruxelles, où il attendait la réponse de la Convention à la lettre qu'il avait écrite de Londres le 8 novembre pour demander k rentrer pour défendre le Roi. (Mémoires, t. II, p. 267.)
le temps d* exécuter leur plan. La famine, dont vous me pai:lez comme d'un moyen contre eux, sera leur auxiliaire : ils en feront le supplice de ces neuf cent mille têtes qu'ils annoncent déjà vouloir abattre pour affermir la révolution ; ils en feront un motif d'irruption en masse dans le nord et le midi de TEuro{)e, si on ne les fait pas égorger à Paris par cette bêle féroce qui les fait trembler aujourd'hui ; car les papiers du 12, du 13 et du 14, me les montrent éprouvant tous la terreur qu'ils inspirent, et se bâtant mutuellement de devancer les plus atroces pour n'en pas être dévorés.
J'ai montré votre lettre, hier au soir, à M. de Mercy : il est aussi pénétré que nous des dangers et de l'insuffisance des mesures. Il assure qu'il ne cesse d'écrire sur ce ton. Il m'avait demandé un mémoire pressant; je le lui ai remis; il l'a envoyé à Vienne; il en remetti*a lui-même une copie à lord Elgin. Mais tout cela ne fait et ne fera rien. Les hommes de cet àge-ci ne grandiront plus; il est impossible de leur donner d'autres idées que les leurs et de les tirer du cercle routinier où ils se laisseront écraser.
Le grand défaut de toutes les coalitions est de manquer d'ensemble et de direction centrale. Il faudrait un cabinet prépondérant, dirigeant tous les autres. Lorsqu'une proposition quelconque doit parcourir, pendant six semaines, toutes les Cours avant, d'être convertie en opération, le temps de l'exécuter avec succès est passé. On ne peut nier que l'Angleterre ne fasse de grands efforts depuis quatre mois ; mais Toulon absorbera la majeure partie de ses moyens , et les opérations seraient bien plus décisives, bien plus promptes en Bretagne, si 'l'on y portait de grandes forces. Dans ce moment-ci, on compte sur la prise de Saint-Malo , et il y a des secours prêts en armes, en munitions et même en petits corps de troupes. On envoie de l'armée de Cobourg des bas officiers en quantité, et des fusils. Les émigrés d'Angleterre et de Jersey y passeront, mais tout cela est insuffisant : Je voudrais vingt mille hommes
au moins de troupes de ligne et un bon général qui laissât aux véritables héros de la Vendée le commandement de leur année. Je crois que les princes et leur Conseil embarrassent fort. Le régent ' est parti hier de 6and ; on croit que c'est pour aller en Espagne. Le comte d'Artois s'obstine à vouloir aller en Bre* tagne, et je doute qu'on approuve ce projet; mais il n'est pas sûr qu'on s'y oppose. C'est à cette expédition , dont le sort va bientôt se décider, que s'attachent mes dernières espérances. Si la Convention qui, comme vous le dites, y voit aussi la plus grande importance , parvient à détruire cette armée de royalistes, nous sommes finis, et vos pronostics seront encore au-dessous de nos malheurs.
Les plans de ce côté-ci pour la campagne prochaine sont arrêtés. Vingt-cinq mille hommes de plus à M. de Cobourg, indépendamment des recrues de remplacement, voilà à quoi se bornent les efforts. L'empereur va arriver; ce n'est pas seulement pour son inauguration ; il paraft que le cabinet de Londres s'est plaint des lenteurs de la correspondance, et qu'on traitera ici, le roi de Prusse devant aussi venir à son armée en février. J'ai vu une lettre de Berlin qui l'annonce. On fera le siège de Landrecies, même dans l'hiver, si le temps le permet; et après, Bouchain, Maubeuge. Une partie de l'armée coalisée marchera sur Paris, tandis que celle de Toulon passera la Du* rance. Mais vous concevez qu'il y aurait mieux à faire par la Bretagne, en se portant sur la Seine, si l'on a des succès et. des forces suffisantes. Je voudrois que, sur tous les autres points, on se tint sur la défensive , et que, de Saint-Malo, cinquante mille hommes se portassent en Normandie. Sans cela , et si on laisse à la Convention ou à l'esprit infernal qui agite ce volcan tous ses moyens d'explosion, je crois autant que vous à une effroyable subversion de tous les gouvernements.
Leur trésor me paratt destiné à la corruption des armées
1 Depuis la captivité du roi, on désignait ainsi le comte de Prorence.
étrangères ou à la suppression des assignats; car les yoilà quittes de la dette publique par les confiscations , et des frais du culte par la destruction de toute religion. Que dites-vous de cette rapidité avec laquelle ils y parviennent? Qui aurait cru que la châsse de sainte Geneviève et les reliques de Saint-Denis pussent aller & la Monnoye au milieu des buées du peuple? Et cette génération qui nous suit et qui s'élève dans de tels principes, croyez-vous qu'elle sera facile à* gouverner? En vérité, ce seroit bien là un grand motif de croisade. Si, lorsque la lie de la populace de l'Europe est en fermentation, on n'appelle pas à soi "la partie saine du peuple ; si les rois et la noblesse veulent toujours avoir leur camp à part, ils y périront tous, et et ce sera la bêtise qui sera vaincue par la férocité '.
Ce que vous me dites de l'état de la Suisse est désolant. Ne perdez cependant pas courage; entendez-vous avec Mounier. Lally m'a écrit quatre pages d'explications , pleines d'estime et d'intérêt pour vous; il serait au désespoir d'être mal avec vous, et vous devez voir, d'après sa liaison avec lord Grenville et la manière dont ce ministre est pour vous , que Lally ne vous a pas desservi.
Mais que sont tous ces petits intérêts, auprès de la cause du genre humain , qu'il s'agit ici de défendre avec autant d'ensemble que de courage !
Lord Elgin' n'arrive que demain; je le verrai. Je ne conçois
* Samuel Romilly écrivait, à la même époque : « The frencK are plunging
• into a degree of barbarism wicli surpasses ail imagination. AH religion is
• aiready abolished ; and tlie next proceeding will nndoubtedly be a perse- « cution as seyere and as unremitting as any that bas takcn place in tbe
■ darkest ag^s ; for it is only in order to arrive at tbe persécution that reli-
■ gion is abolished, till tbe french préserve nothing of civilized life but îts « vices, wbich they will bave engrafted on a state of tbe most savage barba-
■ rism. • {Correspondence, I, 376.)
^ Lord Elgin, pair héréditaire d*£co88e, ministre plénipotentiaire de la Cour de Londres aux Pays-Bas, et chargé, en 1790, de négociations relatives à la coalition, était h Bruxelles en 1792, au moment ou les Français envahirent les Pays-Bas; il revint à Londres en 1793.
368 GORRESPONDAMCE.
pas plus que vous Piaexcusable insouciance qu'on a montrée sur votre mémoire, et tout ce qui s'est passé à cet ég^ard. Je vous ferai part de ce que j'apprendrai.
Adieu. Je suffoque en vous écrivant. Sachez du prince Emmanuel la cause de son silence, et si mes tristes pressentiments sont fondés. Je souffre tant que rien ne m'épouvante plus. Adieu, mon ami; bien des choses à Mounier. Tout ce que vous connaissez ici me 'charge de vous embrasser. Présentez mes hommages à madame de Bouillon ; rappelez-moi au souvenir de madame Mallet du Pan.
LE CHEVALIER DE PANAT A MALLET DU PAN
A GENEVE
Maëstriclit, le 12 décembre 1792.
Nous attendions de vos nouvelles avec bien de Timpatience , et vos lettres viennent charmer notre exil ; car c'en est un que notre séjour à Maëstricht. Nous y vivons dans la plus grande solitude, et dans une ignorance presque absolue de ce qui se passe autour de nous; Dumouriez a des postes avancés jusqu'à une demi-lieue de la ville ; to'utes lès communications sont à peu près interdites. Quelques émigrés français sont pourtant restés à Liège; ils échappent aux insultes et aux outrages par la plus profonde obscurité.
On ne sait comment expliquer l'inaction de Dumouriez de* puis quinze jours. Les Autrichiens , après avoir évacué Liège , se sont portés sur Aix-la-Chapelle ; ils ont pris une position forte dans le bois ; mais comme leurs canons et leurs équipages sont déjà rendus à Cologne, il n'est pas vraisemblable qu'ils songent à rester longtemps dans ce poste. Peut-être ne veulent-
ils que gagner assez de temps pour pouvoir se rallier sur les bords du Rhin aux renforts qu'ils attendent. — On nous assure que le 28 du mois dernier ils ont passé à Nuremberg. Si Dumouriez n'a pas chassé les Autrichiens au delà du Rhin avant cette époque, si cette réunion se fait devant une armée trois fois plus considérable , il perdra à la fois et sa gloire et les nouvelles conquêtes de la République. L'armée du général Glerfayt, après les marches les plus pénibles, est encore dans le meilleur état. Rien n'est au-dessus de la valeur et de la discipline de ces braves Autrichiens ; un seul homme a rendu inutiles tant d'avantages, et cet homme est un prince. Vous voyez qu'ils ne réussissent pas à la tête des armées. Les sottises du duc de Saxe-Teschen le placent bien au-dessous du duc de Rrunswick.
Les républicains n'ont aucun succès dans le Brabant; la majorité de la nation est évidemment attachée à son antique constitution. Cependant on présente des adresses partielles, des adhésions de quelques clubistes, comme le vœu unanime. — Ces moyens usés réussissent encore ; bientôt on en viendra à ceux d'Avignon ; et la conduite du général Moreton ' hâtera ce moment. L'enthousiasme du peuple liégeois est aussi trèsrefroidi. On nous a annoncé ici une proclamation de l'empereur à ses sujets du Brabant, où il fait droit à toutes leurs demandes. — C'est tout faire à contre-sens. Une pareille démarche aurait produit, à son avènement au trône, les plus heureux effets; mais tous les cabinets manquent également d'énergie et d'adresse : ils ne savent rien accorder; ils se laissent tout arracher, et semblent dispenser du sentiment de l'estime comme de celui de la reconnaissance. — On dirait aussi,
^ Le général de Moreton-Ghabrillant , un de ces gendlhommes déclassés qui s'étaient jetés dans le parti révolutionnaire. Affilié aux Jacobins, employé par Duraouriez au camp de Maulde et à Bru\e]le8, il avait organisé dans cette ville un club dont la violence obligea Dumouriez de le reléguer à Douai comme commandant de place; il y mom-ut en 1793.