‹ Mémoires de MalouetChapitre 22 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

en examinant la conduite de tous les nÛDistres, que, prévoyant une révolution, ils veulent d'avance composer avec elle, et s'en faire un mérite lorsqu'elle arrivera. ,

Le renvoi du comte d'Aranda ' et l'élévation de Godoy, duc d'Alcudia, sont dignes du siècle de Henri III. C'est, en vérité, briser son trône de ses propres mains. Ce favori est le plus médiocre des hommes, et on laisse dan^ ses mains les destinées de la monarchie dans les temps les plus orageux. On lui a adjoint Laguno, homme de tête et d'une grande expérience. Mais pourquoi Laguno est-il en sous-ordre, et faut-il chercher des ministres dans des boudoirs? Tout cela est pitoyable.

Si vous lisez les débats de l'Assemblée, vous devez être effrayé de l'ascendant de la commune et des désordres sans cesse renaissants dans toutes les parties du royaume; des rassemblements armés parcourent les villes, les campagnes, taxent les grains et proclament la loi agraire. A tant d'excès qu'oppose la Convention? des commissaires qu'on outrage et qu'on menace de pendre; des instructions qu'on ne lit pas, ou qu on méprise après les avoir lues. C'est bien lorsque l'opinion est parvenue au dernier terme de la corruption qu'on l'épure par des proclamations et des instructions ; toutes les adresses à la Convention se résument à ceci : Les propriétaires ont assez longtemps joui : le tour des pauvres est venu. — On croirait lire quelques extraits des Gracques.

Robespierre ne connaît qu'un remède, c'est le procès du roi, c'est-à-dire sa mort; car ceux qui la veulent sont des hommes profondément audacieux, et ils n'ont à combattre que des hommes profondément lâches. Il périra donc ce monarque in-

' SucceMÎyement ministre de Charles III aaprès de son beau-père Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne, et ambassadeur en France, le comte d'Aranda avait remplacé, en 1792, Florida-Blanca comme premier ministre. Disgracié dans la même année et remplacé par Godoy, il mourut en 1704, dans une de ses terres, où il avait été exilé.

Les circonstances auxquelles le successeur du comte d'Aranda dut son élévation sont trop connue» pour être rappelées ici.

fortuné ; il périra victime de sa faiblesse , de ses vertus , des Eautes de tous les partis, hors le parti jacobin, qui seul a été conséquent dans ses principes et ses fureurs. En vérité, en considérant cette auguste famille et le sort déplorable qui la poursuit, on se reprocherait les larmes qu on donnerait à de^ malheurs particuliers. Puisse Louis XYI mourir en roi, et laisser après lui la royauté ! Je crains que ce crime ne devienne celui de la nation par les adresses et les adhésions que les régicides, avec leurs poignards, sauront lui arracher.

Le vicomte de Noailles écrit de Londres qu'on assemble les milices, et qu on oblige les officiers qui se sont prononcés en faveur de la révolution française à donner leur démission; il pense que ces mesures, plus relatives à la police intérieure qu'à la sûreté de l'Europe, ne seront suivies d'aucun plan généreux et utile à l'humanité. Si tel est le système du cabinet de Saint-James, si telle est la politique de M. Pitt, il se place audessous du dernier Jacobin et ne mérite plus que de gouverner une compagnie de marchands. — On peut encore étouffer le monstre.; on peut sauver l'Europe , la société entière; mais par des mesures vigoureuses et générales; mais par un plan vaste, qui embrasse tous les intérêts et qui ne soit ni conçu par les Breteuil et les Lucchesini', ni. exécuté par les Brùn$v\rick et les Saxe-Teschen*... Les Nestor et les Agamemnon du dix-huitième siècle ne sont bons qu'à tout perdre.

^ Le marquis de Lucchesini ge ▼antait volontiers d'avoir été Tami et le conseil littéraire du grand Frédéric; Mirabeau dit qu'il avait surtout réussi auprès de ce prince par sa qualité èi écouteur, A Varsovie, il fit preuve d'habileté en formant un traité d'alliance entre la Prusse et la Pologne, malgré les efforts de la Russie (1788-1790) ; mais il passa, avec raison^ pour avoir mal conseillé le roi de Prusse dans ses entreprises contre la France.

^ Beau-frère de Marie- Antoinette par son mariage avec l'archiducbesse Christine, le duc de Saxe-Teschen fut, conjointement avec sa femme, gouverneur des Pays-Bas autrichiens. En septembre 1792, il eut le commandement des troupes envoyées pour bombarder Lille. Faible politique, administrateur médiocre, il fut encore un général malheureux. Après la conquête de la Belr

J'ai appris par les papiers publics que la Constitution de Genève venait d'être détruite, et que la suppression des distinctions de natifs, citoyens, bourgeois, vous avait ramenés au nivellement français. Une convention nationale en sera la suite, et avec elle un vœu unanime pour la réunion k la République '. Je vois tous les orages et les malbeUrs qui se préparent, et peut-être vous obligeront-ils de quitter encore cet asile. Je présume que vous iriez alors à Londres. — Je partirai dans un mois au plus tard pour m*y rendre. Je trouverais bien doux de vous y rencontrer, et avec vous , ce petit nombre de sages qui n'ont pu nous sauver.

gique par Damoariez, il se retira à Vienne, où il mourut en 1822. C'est lui qui créa le château de Lacken, près de Bruxelles;

' Genève, en 1792, ne faisait point partie de la Suisse; elle était seulement nnie par des traités conclus en 1558 et en 1584, et sous la garantie de la France et de la Sardaigne, aux cantons de Berne, de Zurich et de Soleure. Ce petit Etat, longtemps gouverné par quelques familles qui se partageaient et se transmettaient le pouvoir, s*était vu déchiré par des querelles municipales dont le bruit n'aurait pas dépassé la frontière, si les plaisanteries de Voltaire ne leur avaient donné du retentissement. En 1782, une tentative faite pour renverser la petite oligarchie avait motivé une intervention armée des puissances engagées par le traité de 1584, et un édit de pacification avait à peu près rétabli l'ordre. Le parti dépossédé continuait cependant à s*agiter. Clavière, le ministre girondin de 1792, était un des chefs de ce parti ; réfugié à Paris, il entretenait des relations actives avec les mécontents, dont Taudace était encore excitée par le voisinage des troupes républicaines, maîtresses de la Savoie. Menacé au dedans et au dehors, le petit conseil de Genève chercha un appui auprès des signataires du traité de 1584, et les gouvernements de Berne et de Zurich firent occuper la ville par leurs troupes.

Le conseil exécutif français voulut voir dans ce fait une violation du traité de 1782, et il prononça que la résolution des magistrats de Genève, de prendre à leur solde des troupes de Berne, constituait une adhésion à la coalition ; en conséquence, Montesquiou, qui occupait la Savoie, eut l'ordre d'empê«:her les Suisses d'entrer à Genève, et au besoin, de les en expulser; mais ce général, au lien d'exécuter k la lettre les ordres de la Convention, négocia un arrangemetit par suite duquel ses troupes et celles des Cantons devaient évacuer en même temps le territoire de Genève. Dès ce moment, Montesquiou fut décrété d'accusation; il n'eut que le temps de fuir; et le petit État, livré aux intrigues révolutionnaires, tomba sous le joug de la République.

Mon àme, accablée de tant de malheurs, est bien près d'y succomber; elle trouverait auprès de vous du courage et des consolations. Vous connaissez mon tendre attachement. Adieu.

MALOUET A MALLET DU PAN, A LAUSANNE

Twickenham, Middlesex, London, 16 juin 1793.

Je me charge de Texorde; Lally fera le reste. — Voici un an que je suis à une grande distance de vous, distance qui s'est encore accrue par votre silence. Depuis la lettre que je vous ai écrite lorsque j'étais à la campagne, près Paris, pour vous donner mon adresse à Amiens, ensuite à Boulogne, je n'ai plus entendu parler de vous; et depuis, les malheurs que nous avons encore à déplorer m'ont tellement absorbé, que j'ai cessé presque toute correspondance avec le continent. Mais enfin, vous voici rapproché de nous. Donnez-moi donc de vos nouvelles ; dites-moi ce que vous devenez , et si nous vous verrons en Angleterre.

J'attends ici , non sans angoisses, les événements de la campagne. Ma famille est à Verberie , et vous jugez avec quelle anxiété je suis tous les mouvements qui agitent ce malheureux pays. Qu'en espérez-vous, que voyez-vous de probable? Vous savez que je tiens à vos conjectures, à vos aperçus. Parlez-moi donc de vos observations , de vos craintes , de vos espérances , et n'oubliez pas de me dire que vous me comptez toujours au nombre de vos amis, car c'est ainsi que je dis en parlant de vous et en y pensant beaucoup. Adieu; le reste du papier est pour Lally, qui vous envoie un nouvel écrit, que vous trouverez, j'espère, conforme à nos communs sentiments.

On se dispute à qui tous écrira , Monsieur ; — Malouet m'a pris la plume , je la lui reprends , et je mets sous votre protec* tion un très-petit écrit où mon intérêt personnel m'a servi de prétexte pour rappeler quelques vérités d'un intérêt général. J'avais bien envie de vous citer, et la phrase était écrite, mais j'ai sacrifié l'avantage de m' appuyer d'un nom tel que le vôtre au scrupule de vous associer aux petits mouvements de mécontentement que pourront éprouver certaines personnes en me lisant. Il faut vous laisser toute votre faveur, à vous qui pouvez encore faire entendre la voix de la sagesse et de celte modération dont on s'éloigne davantage à mesure qu elle devient plus nécessaire.

On nous a flattés ici de votre arrivée depuis bien longtemps. Nous vous y désirions sous bien des rapports. Si vous y veniez dans un mois , vous y verriez probablement notre ami Mounier. One place s'y offre à lui telle que la position de sa fortune et des affaires publiques le forcent de s'y soumettre; mais il est désiré, attendu, invité, et il sera reçu et traité comme M. Mounier doit l'être. Lord Hawke ', d'un caractère très-généreux et dans des opinions politiques parfaitement conformes aux nôtres, veut avoir en lui un ami à qui il puisse confier son fils pour voyager dans toute l'Europe. Notre ami aura un valet de chambre à lui, une voiture pendant le séjour à Londres, cinq cents guinées pour la dépense commune de «on jeune élève et de lui, et pour sa poche cent vingt-cinq guinées d'appointement. Il pourra reprendre sa liberté à tous les moments. S'il reste sept ans , il aura une rente de cent guinées assurée pour toute sa vie. Voilà les propositions actuelles, faites avec toute la dé-

^ Lord Hawke, deuxième baron de ce nom, était fils de Edward Hawke, vîce-amirel et premier lord de l'Amirauté en 1765 , et qui tient une place dans Thistoire maritime, de l'Angleterre. Son petit-fils, qui devait être TéleTe de Mounier, avait alors dix-huit ans ; il épousa en 1708 Frances- Anne, fille et héritière de Stanhope Harvey, de qui il eut un fils, mort en 185t4 sans enfants, et avec lequel s'éteignit le nom honoré par son bisaïeul.

licatesse, je puis même dire tout le respect que nous pouvons désirer pour notre ami; et si vous étiez près de lui, je vous prierais de le décider, et de vaincre la douleur bien naturelle de sa femme , à laquelle cependant elle pourra se préparer, la première année devant se passer tout entière en Suisse.

Je reviens aux affaires générales et à Tintérét de ce pays qui sera toujours ma patrie; à l'intérêt de cette reine, de cet enfant sacré , que je voudrois rendre , au péril de ma vie , aux destinées qui leur appartiennent. Prêchez, prêchez la conciliation. J'ai ici un proche parent dans le conseil '. Sans faire tort aux autres, il est le plus ardent et le plus entier des royalistes de ce pays. Il me parlait hier de ce petit écrit que je vous envoie; il me disait : Voire Credo politique est bien bon y mais vos conseils ne seront pas suivis. Les Français sont plus acharnés que jamais les uns contre les autres; il n'y a rien à faire.

Adieu, monsieur, je suis dès longtemps votre admirateur; je vous voudrais bien ici afin de pouvoir être votre ami.

Peut-être pourriez-vous trouver où vous êtes un libraire qui réimprimerait ma lettre. Permettez même que je vous le de-* mande instamment.

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