‹ Mémoires de MalouetChapitre 23 sur 47 · LE PRINCE EMMANUEL DE SALM A MALLET DU PAN, A LAUSANNE · texte numérisé non relu

LE PRINCE EMMANUEL DE SALM A MALLET DU PAN, A LAUSANNE

Berne, le 8 juillet 1793.

J'ai reçu votre très-intéressante lettre : c'est un tableau de main de maître ; les détails que vous me faites ne me laissent rien à désirer pour mon instruction, mais beaucoup pour ma sa*

^ Lord DundaSy depuis vicomte Melville.

tisfaction. Qu'on s^étonne après cela de cet esprit d'intrigue qui agite les Cours dans les temps ordinaires : ici , l'intérêt le plus général et le plus pressant se fait entendre, et les infimes petites passions vont leur train. Quelle pitié ! combien sont coupables ces prétendus politiques qui, par leurs intrigues, s'opposent aujourd'hui au salut public ! Mais ce duc de Brunswick, appelé pour sauver l'Europe ! Que dira de lui l'histoire, s'il est un jour prouvé qu'il n'a point fait ce qu'il a pu, ce qu'il a dû faire? Quant au roi, je le plains; son intention est bonne: mais où étes-vous, Frédéric le Grand?

Vous me dites, en finissant votre lettre, que l'affaire de Famars a électrisé ' ; mais le prince de Gobourg n'avait-il point déjà gagné vingt batailles? quelle émulation ont-elles produite? J'attends avec impatience ce que vous me promettez dans la quinzaine. Vous me dites que les nuages s'éclairciront alors pour vous : en attendant, le projet de s'emparer des provinces frontièresne vous paraît plus problématique. Si l'on a de plus celui de tuer la révolution, on croira peut-être ne pouvoir y parvenir qu'en augmentant la portion des puissances et en réduisant celle du roi de Paris; j'en serais triste pour la monarchie; mais ce parti vaudrait encore mieux que celui de la dépouiller d'un petit nombre de provinces, en abandonnant le reste à l'anarchie. Quel singulier hasard vous conduit à être le censeur de D....' et à lui servir d'intermédiaire auprès des princes? Je suis bien de votre avis sur les deux points fondamentaux qui vous font vous trouver en contact avec le premier, mais je pense, comme vous, qu'ils seront rejetés.

^ Le camp retranché de Famars avait été établi pour la défense de Valenciennes. L*arméc du Nord, chassée de ses positions par le prince de Cobourg, qui avait franchi la frontière à la tête de cent mille hommes, abandonna Famars pour se réfugier derrière TEscaut. Les premiers succès des coalisés furent suivis de la prise de Condé (13 juin 1793) et de la prise de Valenciennes (28 juillet).

^ Le nom a été rendu illisible à dessein dans la lettre originale.

LE PRINCE EMMANUEL.de SALM. 377

Nous avons eu avant-hier de terribles nouvelles de -Paris ' : on y a tiré le canon de détresse , le tocsin sonnait , les barrières étaient fermées. Vingt-deux membres de la Convention ont pris la fuite; six ont été arrêtés au moment où ils sortaient de la ville, seize ont été pris à Sèvres. Marat triomphe, et la famille royale paraît être dans le plus grand danger. J'ai vu un placard abominable d'Hébert; il veut qu'on égorge le Temple, les gens de robe, les financiers, etc.; nous n'avons eu aujourd'hui qu'une seule lettre de Paris, qui nous apprend que, dans la section de la Croix-Rouge, cent cinquante personnes ont été arrêtées, entre autres madame d'Ossun et la princesse Josèphe*. — Cette lettre ajoute : les papiers vous diront les détails; mais les papiers ont manqué.

Vous savez déjà sans doute les trois combats dans Lyon ' ; les Jacobins ont succombé. — Je vais vous copier la fin d'une grande lettre qui vient de ce pays-là. « Maintenant nous sommes gouvernés par nos présidents des sections, formant le conseil provisoire de la Commune. Tous les clubistes, municipaux, etc.,

^ Ces nouvelles se rapportaient : à la proscription des Girondins; — au vote de la Constitution du 24 juin 1793; — à l'échec de Gathelineau, tué devant Nantes (29 juin); — à la prise de Saumur par Canclaux (30 juin); — enfin hi la captivité de la Reine, que la Convention venait de séparer de son fils (S juillet).

3 La comtesse d*Ossun, née de Gramont, dame d'atours de la Reine, morte sur Técbafaud le 7 thermidor; elle était veuve du comte d'Ossun, maréchal de camp. — La princesse Josèphe de Chimay, née Lepelletier, périt le même jour, de la même manière. (Moniteur, 1794, n9 830.)

3 Tout ce qui suit se rapporte aux événements de Lyon. Dans la séance du 2 juin 1793, Jean-Bon-Saint-André annonçait à la Convention que quatre cents patriotes venaient d*être égorgés à Lyon. Barrère, dans son rapport du 6 juin, s'exprimait ainsi : « L'affaire de Lyon se présentait sous les couleurs • les plus alarmantes. Il y a eu combat entre la municipalité et les sections ; ■ la municipalité a été vaincue; mais les témoignages réunis des deux corn- « missions annoncent que les vainqueurs ont crié : Vivent la Liberté, t unité « et r indivisibilité de la République! > On sait quel siège terrible Lyon devait soutenir peu de temps après contre les troupes de la Convention.

sont désarmés, arrêtés ; les plus coupables seront punis ; plusieurs ont échappé, d'autres ont été relâchés sous caution et se sont conveilis. La grenade * est arborée; on a blanchi tous les clubs: le nom même de club est interdit. On ne parle des municipaux qu'avec les épithètes qu'ils méritent. Trentedeux députés sont partis pour Paris ; enfin tout va à souhait et le régne de la justice approche. Je trouve même un peu d'exagération dans les sentiments; cependant la plus grande et la plus étonnante modération a régné dans notre victoire, et préside à toutes les opinions et à tous les discours ; on n'a qu'un cri : la Republiqucy mais l'ordre. C'est une chose curieuse que ce nouvel ordre de choses ; on mène les Jacobins du train dont ils nous menaient. Le bataillon du Mont-Blanc a perdu assez de monde et a reconnu qu'il avait été trompé ; il y a eu en tout plus de deux cents morts et quatre fois plus de blessés, etc., etc.. »

Madame de Bouillon me charge de mille choses pour vous ainsi que Mounier, qui me dit de vous rappeler la promesse que vous lui avez faite de lui écrire.

Je vous souhaite santé et succès ; c'est en souhaiter à la chose publique.

MALOUET A MALLET DU PAN, A BRUXELLES

Londrea, 9 juillet 1793, 9, Great castle.

Votre lettre, mon cher ami, me fait grand plaisir, et je vous en remercie. J'avais sur votre silence les mêmes inquiétudes, les mêmes mécontentements qus vous sur le mien. Je vous ai déjà mandé que ce n'était pas faute de vous avoir écrit que nous étions restés l'un et l'autre sans correspondance; mais n'entendant plus parler de vous, ayant même la certitude (fue

^ Marque disfinctive d'une fédération organisée entre les propriétaires.

le prince Emmanuel ne recevait pas une letlre sur cinq que je lui écrivais, j'ai fini par désespérer d'avoir ou d'entretenir des relations avec la Suisse.

Enfin, je vous retrouve tel que je vous ai laissé, voyant ce qui est, et pensant en homme qui voit juste; je vous retrouve' surtout mon ami, et c'est ce qui m'importe le plus.

Vous vous exagérez Tattention qu'on met ici aux disputes des partis, et même celle qu'ils méritent. Personne, sans exception, n'a d'influence sur le ministère anglais. Leur politique est aussi enveloppée qu'elle peut l'être dans . un temps où il est si difficile de conserver un voile quelconque ; mais je puis vous dire qu'ils n'ont ni confiance ni estime pour les constitutionnels, non plus que pour les aristocrates, et qu'ils pensent à peu près comme vous sur la prétention des deux chambresu Ce qui est possible, vous avez dit le mot, c'est la devise, au moins apparente, de ces gens-ci. Reste leur arrière-pensé|s sur les résultats plus ou moins utiles pour eux de nos désartres.

Je vous écris encourant. J'arrive de la campagne; j'ai trouvé votre lettre, et c'est l'heure du départ du courrier.

J'avais insisté pour que Lally retranchât de sa lettre son credo politique ; il est plus absolu, plus prononcé que moi sur les deux chambres, que j'aimerais aussi; mais c*est aux possibilités que je m'attache . . ,

Envoyez-moi votre ouvrage * par le premier courrier anglais,

^ Considérations sur la Révolution française. Ce livre parut à Londres le 8 mars 1793. L'éditeur des Mémoires de Mallet du Pan dit au sujet de ce livre : « Jamais personue n'avait compté et sondé les plaies de la France et « dé la société avec une parejlle sûreté de coup d'œil ; mais jamais aussi on • n'avait encore proposé si hautement et si nettement un système de conduite « qui s'écartât à ce point des intraitables habitudes de la politique de cour ■ et des prétentions encore plus intraitables du gros des émigré 4..... C'est à « Londres que l'ouvrage fit la plus vive sensation; on l'y réimprima et, on le « traduisit. Burke, après l'avoir lu, déclara qu'il lui semblait l'avoir fait; « le chancelier Longhborough, dans une lettre à sir John Macpherson, témoi- « gna une haute considération pour l'écrivain ; mais la colère des émigrés éclata

SOUS l'adresse de M. Népéan, esq'*, White-Hall; mon nom sur la première enveloppe. Un mémoire de vous sera bien reçu, je vous l'assure.

Je vous écrirai plus longuement une autre fois, je finis par nécessité. Mille amitiés à Montlosier et k l'abbé de Pradt.

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