II. S
n'aiment que leurs écrivains et ne s'occupent que de leurs propres affaires.
Adieu, faiille Anitiés à Montlosier. Avez-yous vu Gillîers? Je n'ai point de ses nouvelles et j'en suis étonné.
MALOUET A MALLET DU PAN, A BERNE
Londres, 31 octobre 1793.
Je vous ai laissé le temps d'arriver en Suisse; mais pendant votre route , mon cher ami , de nouveaux chagrins vous auront assailli, car de nouveaux malheurs nous ont accablés. La reine traînée au supplice avec Fappareil destiné aux plus vils scélérats ; des bravos, des cris féroces suivant le tombereau oii était traînée cette malheureuse princesse; des illuminations après l'exécution ' : voilà ce qu'il faut supporter' et dévorer, en apercevant les suites horribles de cet entassement d'atrocités, cette tyrannie inouïe qui devient tous les jours plus redoutable; qui, après avoir accoutumé le peuple au sang, lui en inspire le besoin, et trouve toujours une multitude de bras prêts à la servir. — La prise de Lyon, la dévastation de cette ville, la nouvelle incui^ sion des Français dans la West-Flandre, Fumes pris, Nieuport attaqué, M. de Cobourg à peu près dans la position où vous l'avez laissé, voilà, depuis votre départ, ce qui nous est arrivé. Mais ce que vous ne saviez pas, c'est qu'un malentendu, une inconcevable méprise , ont décidé la retraite de l'armée autrichienne au delà de la Sambre, et la levée du siège de Maubeuge. La bataille était gagnée, les Français repoussés à la droite et à
1 II faut lire, dans le sixième volame des Lettres et documents inédits publiés par M. FeuHlet de Goncbes, le touchant réôit des derniers moments de la Reine et la dernière lettre qu'elle écrivit à madame Elisabeth.
la gauche; après avoir laissé sur le champ de bataille leurs blessés et une partie de leur artillerie, ils se retiraient euxmêmes, lorsque M. de Gobourg a envoyé l'ordre de la retraite. Clerfayt y a résisté deux fois , et tous les généraux ont protesté contre M. de Cobourg, qui a fait mettre dans le bulletin du lendemain qu'il avait été trompé par ses espions , qu'il s'était cru entouré, mais quil avait gagné la bataille.
Depuis le 17, nous n'avons connaissance d'aucun mouvement décisif de la grande année; elle est encore portée en deçà et au delà de la Sambre jusqu'à Landrecies. Il y a eu deux combats successifs entre les corps avancés, dont tout l'avantage, dit-on, est aux Autrichiens , sans qu'il paraisse aucun résultat de ces avantages.
Mounier est arrivé hier et part demain matin pour Berne ; il ne savait rien de nos derniers désastres , et , quoiqu'il ne soit pas parti d'Angleterre avec de grandes espérances, il a été comme moi consterné ; car vous serez peut-être étonné que l'attaque des lignes de Wissembourg et les suites de cette victoire ne me paraissent pas une compensation'. Non; la mort de la reine, la prise de Lyon , et la campagne finissant ici par la défensive , sont, à mon avis, d'une bien autre importance que la campagne de l'Alsace, parce que la révolution nous tue, nous et les nôtres, en détail, tant qu'on ne la tuera pas en masse.
J'ai beaucoup causé avec Mounier de ce qui vous est relatif et à lui : je l'ai vu, et il est sincèrement très-peiné de s'être
1 Au mois d*aTril 1793, le prince de Cobourg avait forcé la frontière da Nord à la tète de cent mille hommes. La division des coalisés fit le salut de la France. Pendant que le duc d*York attaquait Dunkerque, Gobourg investit Manbeuge. Jourdan, par une marche rapide, se porta avec cinquante mille hommes au secours de cette place, dont il fit lever le siège (16 octobre 1793). Du côté de l'Est, les Autrichiens, après deux mois de mouvements indécis, étaient maîtres de Wissembourg (13 octobre). Hoche, profitant habilement de la rivalité qui empêchait Brunswick et Wurmser de combiner leurs opérations, coupa en deux les armées confédérées. Wurmser, séparé de ses alliés, évacua l'Alsace, et ne se crut en sûreté qu'après avoir repassé le Rhin (26 décembre)*
trouvé dans votre chemiD ; il m'a assuré qu'il avait parlé de vous aux ministres anglais comme il convient de parler d'un homme de mérite; que le zèle et l'amitié de Lally l'avaient mis en avant, mais sans la pensée de vous nuire. Je lui ai dit de mon côté que, dans cette affreuse tempête, les gens de bien, les hommes capables, ne pouvaient, ne devaient avoir d'autre sentiment que celui de s'unir, de se serrer les uns contre les autres; qu'il n^y avait ni rivalité ni intérêt particulier qui dût détacher unhonnête homme de son semblable, et que nous devions nous considérer tous comme ayant besoin les uns des autres. Telles sont les dispositions où vous le trouverez vis à vis de vous. Il pense que l'Angleterre voulait vous employer ici, et je le crois d'autant plus que lord Elgin mande à son frère de vous empêcher de partir. Jugez de mes regrets, lorsque j'ai eu communication de cette lettre. Mes pressentiments me portaient à vous arrêter, mais vous avez résisté à toutes mes instances. Je suppose cependant que, malgré la fatigue et l'ennui d'un long voyage, si vous recevez des nouvelles sûres de la destination que je vous indique, vous ne balancerez pas à revenir. J'attends donc avec impatience l'arrivée de lord Elgin \ et je vous manderai ce qu'il m'aura dit, s'il veut s'ouvrir.
Adieu, mon cher ami; donnez-moi des nouvelles de votre famille. La mienne est l'objet de mes plus vives inquiétudes; je n'en ai plus de lettres depuis le 9 octobre.
MALOUET A MALLET DU PAN, A BERNE
Londres, 31 janvier 1794.
Je suis comme vous tout entier aux événements de
cette cruelle époque. Toulon renouvelle la plaie de Lyon ' ; la
' Voyez la lettre du 20 novembre 179?, et la dernière note à cette lettre. ^ Lyon venait de succomber, le 9 octobre 1793. La révolte de Toulon ,
déroute de Wurmser, Tévacuation de l'Alsace , les défaites des royalistes de la Vendée , tout est au pire, et le pays où je suis n'est pas dans de bonnes dispositions; on y parle ouvertement d'abandonner la Maison de Bourbon; on impute aux princes , aux émigrés, la division qui se manifeste entre l'Espagne et l'Angleterre. L'opposition se prépare à attaquer vigoureusement le ministère ; à indiquer des moyens de paix, tels qu'un changement de dynastie en France, Les plus modérés parlent de retirer les troupes anglaises du continent, et de se réduire à une guerre défensive maritime. Ce parti pourrait bien prévaloir, et je le trouve aussi dangereux pour l'Angleterre que pour les autres puissances; car si la Flandre et la Hollande sont envahies, comment ce pays-ci résisterait-il à la secousse? d'autant qu'il y a des factieux, des Presbytériens, des Jacobins, aux aguets pour profiter de tous les mouvements.
La destination des troupes du continent est incertaine; il est possible qu'elles deviennent nécessaires à la défense de la Flandre ' . Il nous est arrivé , avant-hier, un jeune aide de camp de Gharette, qu'il a expédié de Noirmoutiers, le 24 décembre.
soutenae par les Anglais et les Eftpagnols, était encore plus menaçante pour la Convention , lorsque Dugommier commença le siège. L'arrivée de Bonaparte et la prise du fort de l'Eguillette firent ouvrir les portes de la ville, le 19 décembre ; mais les Anglais, en se retirant, avaient eu la sinistre pensée d'incendier les arsenaux et la flotte française. Les représentants de la Convention, Fréron et Barras, vinrent faire leur œuvre : dans la ville à peu près déserte ils trouvèrent encore à faire tomber deux cents têtes.
1 La campagne de 1794 allait commencer : le ministère obtenait du Parlement, dès l'ouverture de la session (21 janvier 1794), une levée de 85,000 marins et de 30^000 soldats. — Les troupes dont il est ici question sont celles que l'Angleterre avait à sa solde sur le continent, au nombre de 40,000 hommes. Pour soutenir de si grands efforts , le Parlement accordait des crédits montant à 38 millions de livres ; dans un mémorable discours, Pitt, combattant le parti de la paix, avait fait appel aux sentiments les plus chers au peuple anglais: « Si vous voulez traiter avec la Convention, ce n'est pas seulement la République française qu'il vous faudra reconnaître : il vous faudra souscrire à leur code, et par cet acte sanctionner la déposition de votre souverain et l'anéantissement de votre législation. M'espérez pas en leur modération ; quel
 cette époque, il avait encore vingt mille hommes sur la rive gauche de la Loire; mais on ne savait rien de ce qui se passait sur la rive droite depuis le 12 décembre; on n'avait aucune connaissance, à Noirmoutiers, des secours promis parles Anglais. Les royalistes ne demandent que des fusils, de la poudre, des- vivres, des habits; deux frégates républicaines bloquent leur rade depuis trois mois, et l'amiral Howe \ dans ses promenades, n'a pas imaginé de faire visiter l'embouchure de la Loire. Tout cela est désespérant. L'aide de camp nous a dit des miracles de cette armée royaliste; ils étaient en tout, sur les deux rives, soixante mille hommes armés; et, s'ils avaient eu des fusils, ils auraient pu être deux cent mille. Maintenant, qu'en reste-t-il? Que sont-ils devenus?
Vous recevrez une lettre d'un Suisse de mes amis , nommé Guisan*, relativement à ma famille. Faites ce que vous pourrez pour moi ; je compte toujours sur votre amitié.
que soit le parti qui domine, il sera toujours remplacé par an plus yiolent. Le caractère de cette révolution est un esprit d'entreprises militaires destinées 2i répandre partout la terreur; qu'avons-nous de mieux à faire que de leur résister jusqu'au temps où la Providence, bénissant nos efforts, aura assuré l'indépendance de l'Angleterre, d'où dépend le salut de l'Europe. « Peu de temps après, Pitt ayant déclaré que la suspension de Vhabeas corpus était indispensable à la sécurité du royaume, cette preuve d'un absolu dévouement lui était accordée par l'unanimité de la Chambre haute, et dans la Chambre des Communes, par 271 voix contre 42(16 mai 1794). — ÀUson*s Histoiy, II, ch. xvi.
^ Lord Howe, que l'Angleterre a mis au premier rang parmi ses hommes de mer, avait fait partie du ministère Pitt comme premier lord de l'amirauté. Il croisait alors sur les côtes de France avec une escadre de qi^arante-cinq voiles, surveillant Tarrivée prochaine d'un convoi chargé de blés d' Amérique.,L'amiral Yillaret- Joyeuse se tenait en dehors de la rade de Brest, prêt à protéger l'entrée du convoi. Les deux flottes se trouvèrent enfin en présence, et la bataille qui s'engagea le 29 mai en vue de l'ile d'Ouessant ne dura pas moins de trois jours. La plupart des vaisseaux français furent démâtés ou pris; trois seulement purent rallier le vaisseau amiral : malheureuse journée, consacrée •dans l'histoire par le souvenir héroïque, bien qu'un peu légendaire, des marins <du Vendeur,
^ On a déjà vu le nom de Guisan dans les chapitres ▼ et vu, relatifs à la
MALOUET A MALLET DU PAN, A BERNE
Londres, il avril 1794.
Ne VOUS en prenez pas, mon ami, à mon chang^ement de domicile s'il y a de longues lacunes dans notre correspondance. Je reçois tous les jours. d'Amérique des lettres qui me sont adressées à Londres, sans autre désignation, et la poste, dont je suis un très-fort contribuable, sait très-bien où me trouver maintenant. Vous avez été malade, vous avez beaucoup de lettres à répondre, voilà de bonnes raisons. Moi aussi, j'ai été languissant depuis mon retour, et je suis accablé de lettres de colons fort ennuyeuses, mais auxquelles il faut répondre. — J*ai enfin reçu des nouvelles de mes parents par Guisan et par un autre Suisse de Bàle qui a vu madame Behotte, à Paris, le 29 février; il m'a apporté d'elle un billet de six lignes, où elle fait mention de toute ma famille , qui continue à être , à Verberie, en bonne santé; mais le ton lugubre de ce billet est loin d'être rassurant : on y devine tout ce que soufire et redoute la personne qui écrit. Je n'ai point encore eu de réponse de madame de Staël. Vous ne pouvez pas ignorer qu'elle a véritablement réussi à sauver plusieurs personnes; à envoyer des messagers fidèles à Paris, et à en rapporter des lettres de nos amis, qui m'ont été communiquées. Du reste, vous croyez bien que je n'ai pas changé d'avis sur sa conduite antérieure; mais quand je nous vois, vous et moi, exposés à tant de haines et de calomnies pour quelques différences d'opinion, je voudrais que ceux qui, comme nous, sont bien en paix avec leur conscience
Guyane. Cet homme excellent et distin^é ne fut pas seulement pour Malouet, à la Guyane, son collaborateur le plus utile, il fut encore, pendant les années désastreuses, un ami dévoué.
et leurs souvenirs, se crussent investis d'un droit de tolérance envers tous ceux qui se repentent. Ne faudra-t-il pas finir par pardonner à beaucoup de grands coupables? Quand un cheva* lier de Guer* et tant d'autres nous insultent, vous et moi, comme des factieux et des révolutionnaires, il me semble que nous ne pouvons plus appliquer ce titre comme une injure à personne.
Vous vous êtes trempé dans vos conjectures sur Robespierre, mais cette erreur ne fait aucun tort à vos calculs politiques, car son triomphe ou sa chute sont peut-être encore à croix ou pile. Je n'entends pas cependant comment il a pu impliquer Danton et Camille Desmoulins dans la prétendue conspiration d'Hébert*. Comment tous ces coquins, toujours tremblant les uns devant les autres, peuvent-ils faire trembler toute la France? Quel est donc cet esprit invisible qui les soutient, non comme individus, mais comme espèce ; qui fait que ce pouvoir révolutionnaire, sous des formes toujours variables, est toujours le même? Où se trouve le dépôt de leurs plans, de leur système,
1 Le chevalier de Gner avait pris une part active à la lutte soutenue en 1788 par les états de Bretagne pour le maintien des privilèges de la province, et sa Lettre au peuple de Rennes eut a cette époque un certain retentissement. Après une campagne à l'armée des princes, il passa en Angleterre, fut à Lyon, en 1795, l'agent du parti royaliste, revint à Londres, et ne rentra définitivement en France que sous le Consulat. Ses meilleurs écrits, publiés à Paris de 1802 à 1808, sont : Essai sur le crédit commercial; — Etat des finances de C Angleterre et de la Banque de Londres en 1802; — Recherches sur le commerce anglais aux Indes et à la Chine ; — Tableau comparatif des revenus de la France et de l* Angleterre. — La polémique intempérante du chevalier de Guer compromit le plus souvent la cause qu'il voulait servir.
^ Les Girondins avaient disparu, poussés hi Téchafaud par la verve éhontée de Camille Desmoulins. Celui-ci se trouvait désormais en évidence avec Danton. Le 13 mars 1794, un dernier rapport de Saint-Just réclamait l'extermination des factieux ; le 82, la Convention déclarait que la vertu et la probité' sont à Vordre du jour dans la république ; le 24, Hébert et les autres disciples de Marat montaient sur Téchafaud; le 5 avril, Danton avait le même sort. Robespierre allait être le maître de la France jusqu'au 9 thermidor. Après la chute de Robespierre, l'apothéose de Marat; bientôt, l'agonie de la Convention.
de leurs moyens? Est-ce que chacun de ces gen&-Ià avait conçu le projet de se faire dictateur, et croyez-vous que Robespierre seul Texécute? Gomment osera-t-il, après tout ce qu'il a dit contre la tyrannie, contre le pouvoir d'un seul, s'en montrer revêtu? Il est cependant certain que la Convention n'est plus rien, ni la Commune, ni les sections, ni le club des Cordeliers. Je vois la suprématie du Comité de salut public ' bien établie. Se soutiendra-t-elle? et ne pensez-vous pas que si elle est renversée, ce ne peut plus être au profit de la Convention, mais de la royauté? car le peuple sera naturellement conduit à comparer ces deux modes de concentration du pouvoir, et à préférer celui qui l'exerçait avec plus de dignité et des formes plus douces. Il faudrait cependant, pour arriver là, que les opérations du dehors favorisassent cette direction des esprits, et je doute qu'il y ait encore rien d'arrêté quant au plan moral de conduite de la coalition.
Voici une grande mesure proposée, et au moment d'être exécutée par le gouvernement anglais : on va enrégimenter et solder tous les émigrés français, paysans et autres; mais en formera-t-^n un seul corps d'armée française, sous un chef français, pour agir séparément de la grande armée sur le continent, ou les distribuera-t-on en différents corps sous différents chefs? Bien n'est encore décidé, et la campagne sera fort avancée avant que les nouvelles levées soient en état de servir. L'arrivée de l'empereur nous annonce cependant plus d'activité , et il parait qu'on espère le rendre témoin de grands évé-
^ Pour juger le niveau intellectuel du Gomilé de salut public, il faut lire les Mémoires de Barrère, qui était chargé des affaires étrangères. On est confondu en voyant l'esprit étroit et subalterne, le langage ignoble de ces hommes qui, du 10 juillet 1793 au 27 juillet 1794, courbèrent la France sous un joug de fer. Robespierre, qui les dominait tous, n'avait que deux sources d'inspiration ; la haine et l'envie ; . il était soutenu par Tadmiration fanatique de Gouthon et de Saint-Just. — Tous ces hommes sont peints d'après natui'e dans les Mémoires de Mallet du Pan, t. II, chap. ii.
nements'. C'esl ainsi qu'on s'explique dans des lettres que je reçois de Bruxelles et de Valenciennes ; du 15 au 20 d'avril, un coup d'éclat doit marquer l'ouverture de la campagne. Sans doute que la marche des troupe^ du roi de Prusse, qui est une énigme jusqu'à présent, va se diriger sur la Meuse et se joindre par là à l'aile gauche de l'armée impériale. Alors je vois la possibilité d'aller en avant, soit par la frontière de Champagne, si le roi de Prusse se porte de ce côté-là, soit par l'Artois, après la prise de Landrecies et de Cambrai. Mais qu'arriverat-il ensuite? Comment sauver tous nos parents, tous nos amis de la disette et des massacres? Quelle issue, quelle fin à tout ceci? Plus on cherche à pénétrer l'avenir, plus l'espérance s'éteint. Adieu, mon ami; pourquoi donc n'avez-vous pas écrit à Lally? Je suis bien aise que vous vous rapprochiez de moi; dites-moi quels sont vos projets sur ce pays-ci. Je vous écrirai quand vous m'aurez fait part de votre marche et de votre arrivée à Bruxelles ; mais ne m'oubliez plus.
MALOUET A MALLET DU PAN, A BERNE
Londres, 7 juin 1794.
C'est, comme vous le dites, l'incertitude oii je suis sur votre marche qui m'a empêché de vous écrire; j'attendais tous les
^ L'empereur avait voalu animer par sa présence les troupes autrichiennes réunies dans les Pays-Bas au nombre de 150,000 bommes, sous le comman« dément de Cobourg, de Raunitz et de Clerfayt. Landrecies investi ouvrit ses portes le l<>^mai; après ce premier succès, le plan était de marcher sur Paris; mais les dé£aiites essuyées par Clcrfayt, le S9 avril à Mouscron, le 10 mai V Gourtraiy le 17 juin à Hooglède, changèrent ces dispositions. Charleroi, qui était le nœud de la campagne, capitulait le 25 juin, et Gobourg, accouru au secours de cette place, était lui-même défait par Jourdan, maître des hauteurs de Fleurus.
jours la nouvelle de votre arrivée à Bruxelles et votre réponse sur ma proposition à Montlosier. Puisqu'elle vous convient , mon cher ami^ je ne vois pas pourquoi vous différez votre départ de Suisse. Ce n'est pas dans le Brabant, c'est à Londres qu'il faudrait vous rendre pour concerter le plan et les détails d'exécution ; ainsi la situation du Brabant ne peut pas influer sur la décision de votre voyage; car, en supposant les plus grands malheurs, vous passeriez alors par la Hollande, et je ne crois pas que nous en soyons réduits là ; il est bien assez triste que cette campagne soit purement défensive ^ Quand même on chasserait les Français de la West-Flandre et du Hainaut, s'il faut renoncer à percer la ligne de leurs places fortes et remettre le passage de la Somme à l'année prochaine ; si Ton se borne en Italie à les forcer à repasser les Alpes» et du côté des Pyrénées à garantir la Catalogne, ces succès même éloignent toute espérance de conquête et de contre-révolution. Alors, par le seul bénéfice du temps, les républicains lassent, épuisent la coalition ; alors, une paix forcée, honteuse et subversive de tous les gouvernements termine cette tragédie pour en recommen* cer d'autres. Ces considérations, et les scènes sanglantes de l'intérieur, me rendent de plus en plus inquiet sur le sort de ma famille et me décident à tout tenter pour la tirer de France; j'ai donc accepté les propositions de la personne qui vous a écrit de Lausanne; elle a trouvé des gens sûrs qui se chargent d'aller en France avec des passe-ports et de ramener les per-^ sonnes qui m'intéressent» à cent louis par tête. J'ai réuni tout ce que j'ai pu trouver de ressources pour y suffire et j'ai envoyé
^ Après la bataille de Fleurufi, la campa^e ne poayaît plus être que défensive pour les coalisés. (Voy. la lettre précédente.) Le duc d*York évacua Bmges et Gand. Cobourg sortit de Bruxelles et se retira derrière la Dyle ; les Anglais ne songèrent plus qu'à couvrir la Hollande, et les. Autrichiens à se rapprocher de Cologne ; mais un ordre du Comité de salut public arrêta la marche des Français, et les Autrichiens purent garder la Meuse, de Ruremonde à Liège.
les sig^nalements. On doit être parti de Lausanne ou de Bâie le 20 du mois dernier, et je vais être dans la plus grande anxiété jusqu'à ce que j'aie des réponses.
Tout ce que vous avez prédit arrive malheureusement, et tout ce que vous avez conseillé pour l'empêcher a été et est encore dans l'oubli. Cet aveuglement est tout à la fois cause et effet du bouleversement et des désastres actuels. Les grandes révolutions arrivent lorsque ceux qui les opèrent sont plus forts que ceux qui y résistent ; ce serait cependant une erreur de croire que Robespierre a autant d'esprit et de moyens que M. Pitt ou tel autre ministre dirigeant en Europe; mais ils opèrent sur des données différentes qui font réussir l'un et échouer l'autre. Tous les cabinets travaillent depuis trois ans dans le vide; ils s'obstinent à parler et à agir sur des éléments qui n'existent plus, tandis que les scélérats voient très-bien ceux qui sont sous leur main et les mettent en œuvre. Il ne faut donc pas nous glorifier d'avoir mieux vu que des hommes trèsdistingués par leur esprit; nous avons seulement l'avantage d'avoir mis la tête à la fenêtre* plus tôt qu'eux , et cela est si vrai, qu'il n'y a rien de plus simple et de moins compliqué que la politique qu'il eût fallu adapter aux circonstances actuelles. On sera tout étonné dans dix ans d'avoir été si peu habile. Il fallait bien plus de talent au principal rédacteur du traité de Westphalie qu'il n'en faudrait aujourd'hui pour sauver l'Europe.-Mais comment persuader à ce qu'on appelle un homme d'Etat qu'il n'y a rien à espérer aujourd'hui d'une politique astucieuse; qu'il faut aller droit au but en franchissant les haies et les fossés; qu'il faut tout à la fois démasquer les scélérats et les combattre, désabuser les peuples et leur inspirer confiance? Je fais là des réflexions inutiles; peut-être ne le seront-elles pas en les développant constamment dans le travail que nous entreprendrons. Je me suis servi des mêmes expressions en le proposant à Montlosier. Indépendance, honneur, fortune, voilà à quoi nous pouvons atteindre : mais que ce ne soit pas un
ouvrage périodique, car vous seul avez honoré la profession de journaliste, et notre réunion doit avoir un plus grand objet. C'est une histoire positive, et non une histoire conjecturale de la révolution. Le passé et l'avenir , voilà notre tâche, et nous devons regarder le présent comme un pont pour nous conduire de Pun à Fautre; ainsi il n'est pas question de nouvelles, mais de faits ; et c'est dans le magasin que nous avons déjà que nous devons trouver la première partie de nos productions. Avant votre départ, proposez à Mounier de s'y réunir; Lally ne demande pas mieux. Le prospectus doit annoncer, selon moi, une suite de lettres historiques et politiques sur la révolution et sur son influence relativement aux mœurs et aux lois de l'Europe, précédées d'un précis des faits.
MALOUET A MALLET DU PAN, A BERNE
Londres, 4 juillet 1794.
J'ai reçu en son temps votre lettre (lu 13 juin. Le retard de celle que je vous adressai le 31 janvier vient sans doute de ce qu'on l'aura retenue à quelque bureau de poste. Gela n'est pas nouveau pour moi. Des lettres que j'ai écrites, ou qu'on. m'a écrites, ont eu le même sort.
Rien de plus juste que vos remarques sur le présent et sur le passé; rien de plus probable que vos conjectures sur l'avenir. Nos efforts ont été mal dirigés , et cela ne pouvait guère être autrement. Il n'y ^ pas dans notre cabinet un seul homme véritablement capable. Ce n'est pas la nation qui a manqué au ministère, c'est le ministère qui a manqué à la nation. On vient' d'associer ici au cabinet trois ou quatre membres de la ci-devant opposition; je doute qu'on ait choisi les plus habiles. C'est
moins pour se fortifier contre Fennemi du dehors que contre celui du dedans, et pour s'ancrer plus fortement dans leurs places, que les anciens ministres se sont coalisés avec le duc de Portland^ Celui-ci est secrétaire d'État, mais simplement pour rintérieur que M. Dundas lui a abandonné. Dundas reste chargé de la guerre, qu'il conduira, comme il l'a foit jusqu'ici, sans vues bien combinées. Il est incapable de la conduire autrement ; il n'a nulle suite dans les idées , il marche par sauts et par bonds, ne doute de rien et paye de hardiesse quand ses projets mal conçus viennent à échouer. Les autres cabinets semblent n'être pas mieux pourvus de têtes pensantes. C'est à ce défaut d'hommes véritablement hommes d'État que la France doit sa perte et que le continent de l'Europe devra la sienne, laquelle, à moins d'un miracle, suivra celle de la France de près. La position insulaire de ce pays pourra pendant quelque temps retarder sa ruine.
Nous sommes inquiets sur le sort de la Hollande. C'est s'en inquiéter bien tard et bien inutilement. La Hollande est un pays perdu. Un grand nombre de ses habitants, et, chose inconcevable, plusieurs d'entre eux, catholiques romains, désirent voir arriver les Français. Ceux qui sont ainsi disposés ne sont pas la majorité , il est vrai ; mais la majorité est sans âme et sans chefs capables de lui en inspirer. Que peut-on faire pour un allié qui court en aveugle à sa perte, ou qui ne se met pas en peine de l'éviter? Pour tirer les Hollandais du danger qui les menace de la part des anarchistes français , il faudrait que
^ Les débuts de la campagne de 1794 avaient été malheureux pour la coalition. Dans la prévision des sacrifices que devait rendre nécessaires une prochaine reprise des hostilités, Pitt s*était efforcé de rallier à son ministère les principaux membres de Topposition, les lords Longberough et Malmesbury, sir Gilbert Elliot, Windham, le duc de Portland; lord Fiu-William, fait vice-roi d*Jrlande Tannée suivante (voy. la lettre du 28 avril 1795), et bientôt lord Spencer, qui devint premier lord de l'amirauté. (Lettre du 19 décembre 1794.) L'opposition se vit réduite à un petit nombre de voix ; Fox lui-même se découragea : Pitt était maître du Parlement. (Mémoirex, II, p. 286.)
les Anglais commençassent par les subjuguer. II ne reste à ce peuple dégénéré y et à tous ses semblables, que le choix des maîtres; et si on lui en laisse le choix, il est k croire qu'il donnera la préférence au maître le plus dur, les nations abâtardies étant aussi imbéciles que lâches. Pour vous donner une preuve deTincurie oùsonttombésIesHolIandais, je vous dirai, d'après l'information d'un mib'taire qui vient de les quitter, que, dans presque toutes les places des Provinces-Unies , les garnisons sont aussi faibles en 1794 qu'en 1792; qu'il ne s'y trouve ni canons montés, ni munitions de guerre ou de bouche en quantité suffisante pour soutenir un siège de trois semaines. Je vous dirai encore, et ce sont des faits notoires, que, quoiqu'il n'y ait dans aucune plage une escadre hollandaise de six vaisseaux de guerre, et que les états aient tourné toute leur attention du côté des troupes de terre, leur armée n'a jamais excédé en Flandre trente mille hommes, et qu'aujourd'hui, qu'elle est réduite à moitié, on ne sait comment la renforcer. Les Hollandais ont compté , ainsi que nous , sur les soixante-deux mille Prussiens qu'on subsidia le printemps dernier; mais le traité ' est conçu en termes si vagues , quant à l'emploi de ces Prussiens, que, quoique les nations subsidiantes se trouvent liées tant pour la* quotité des sommes que pour les termes des payements à faire , le prince subsidié a les coudées assez franches, et peut, sans aller contre la lettre du traité, envoyer les soixantedeux mille hommes se battre contre qui , et où bon lui semble. Aussi a-t-il profité de cet excès de confiance pour faire marcher une forte armée en Pologne , et pas un homme en Flandre , et le subside a été jusqu'ici en pure perte pour les payeurs. Je
^ Traité de La Haye (19 avril 1794). La coalition menaçait de se dissoudre : la Prusse, épuisée d'hommes et d*ai^nt, jalouse de l'Empereur, était sur le point de traiter avec la France , lorsque Pitt lui promit par ce traité 50,000 livres sterling par mois pour l'entretien de 6î,000 hommes au service de la coalition. Indépendamment de cette somme^ l'Angleterre s'engageait encore à fournir le pain et les fourrages.
. ^.iï;> tuème qu'il ne leur ait été préjudiciable. L'empereur et >. a cou^eil oot dû être très-blessés de voir acheter chèrement ta roi de Prusse un secours extraordinaire que celui-ci ne fai- >ait que promettre , tandis que lui , empereur, n'en tirait pas ui>e obole, quoique agissant fortement pour la cause commune, à ses frais, et de tous les côtés, en Flandre, en Piémont et sur le Rhin. Le mécontentement que cette conduite a dû lui inspirer peut avoir influé pour beaucoup dans sa retraite subite du Brabant. Les g^uerres entreprises par sa maison pour la défense de ce pays ont plus coûté qu'il ne peut jamais valoir, et les puissances maritimes sont, pour le moins, aussi intéressées que lui à ce que cette portion de ses domaines ne tombe pas au pouvoir de la France. Ces considérations, et l'espoir de se faire payer , ainsi que le roi de Prusse , les secours d'hommes dont les puissances maritimes ont besoin pour cet objet , ont dû naturellement porter l'empereur à retirer ses troupes des Pays- Bas et à les employer ailleurs.
Je ne suis pas d'avis que ce pays-ci s'immisce trop dans les querelles continentales. Mais comme celle qui agite actuellement le continent de l'Europe est d'une nature différente de toutes les précédentes, dès qu'on se décidait à s'en mêler, on aurait dû s'assurer des princes allemands par le moyen de subsides. Je sais que l'expérience a prouvé que ces princes sont en général des serviteurs infidèles; mais l'Angleterre, en pareil cas , est obligée de faire ce que nous faisons tous à l'égard des domestiques ; comme on ne peut s'en passer, il faut les prendre tels quels, au risque d'en être mal servi.
Vous pouvez me dire ce qu'on me dit ici : Tout cela est vrai, mais le mal est fait; comment y remédier? Ma réponse est simple : Il faut payer un subside à l'empereur; il fiaut, s'il est possible, par des moyens de persuasion, engager les Hollandais à s'unir à leurs défenseurs. Si ces moyens restent sans effet, il faut employer des mesures sévères, et traiter en ennemis de la patrie et de la cause commune tous ceux qui veulent
rester dans une inaction qui ne peut être que ruineuse. Et, si avec tout cela, on ne peut empêcher la Hollande d^être envahie, comme le Brabant Ta été, il faut en enlever tout ce qu'on peut, rompre les digues, et mettre tout le reste à la nage. Mieux vaut cent fois laisser la mer s'emparer de ce pays et de ses richesses que de les abandonner aux Français, qui, maîtres de la Hollande, seraient pour ce pays des ennemis autrement redoutables que les flots de la mer. Puisque Robespierre et son Comité sont maîtres absolus de la France, et vainqueurs partout, c'est là le seul moyen de salut qui nous reste. La France se trouvant aujourd'hui dans le cas de l'ancienne Rome, sans commerce, sans manufactures , sera obligée d'envoyer ses habitants piller leurs voisins, afin qu'elle trouve de l'emploi à ses huit cent mille soldats qui, accoutumés à une vie Ucencieuse, ne voudi^nt plus retourner à leurs travaux. J'ai lu cette lettre au chevalier Macpherson, avec lequel vous êtes en correspondance. Il a déclaré qu'elle ne contenait que des vérités. Je vous marque ceci à l'appui de ce que je vous écris , sachant que vous avez foi à son témoignage. Le chevalier a une idée sur les assignats que je crois fondée. Il a écrit un mémoire où il détaille cette idée; mais comme il n'écrit pas, à beaucoup près, avec autant de clarté qu'il s'exprime en conversation, je ne comprends pas assez le contenu du mémoire pour assurer positivement qu'il n'y a pas de mécompte ; au reste, quand vous serez ici, demandez-le-lui. Si vous trouvez qu'il ait raison quant au fond, la substance du mémoire peut , entre vos mains, devenir un moyen d'ouvrir les yeux de nos financiers actuels sur la nature des assignats et sur leurs effets.
Des affaires m'«ippellent en Ecosse , et je ne sais quand je pourrai revenir ici. J'aurais été bien aise de me trouver à Londres lors de votre arrivée, mais cela ne m'est pas possible. Si vous voulez m^écrire, adressez vos lettres pour moi, chez sir Robert Herries. — Mes respects à madame Mallet, que je prie de presser votre départ pour ce pays-ci , puisque vous êtes dé- II. 26
cidé à y venir. Outre que tous pourriez très-bieo ne pouvoir pas passer par la Hollande si vous remettiez votre voyage jusqu'à la fin de septembre, en arrivant ici vers la fin d'octobre, comme vous ferez si vous ne partez qu'à la fin de septembre, les logements seront plus chers et plus difficiles à trouver.
MALOUET A MALLET DU PAN. A BERNE
Londres, le 11 juillet 1794.
J'ai envoyé il y a trois semaines à Montlosier une lettre pour vous, mon cher ami^ d'après la recommandation que vous m'en avez faite, et il m'a marqué depuis vous l'avoir adressée. Je n'ai reçu qu'hier celle que vous m'avez écrite le 19 juin : j'espère que ma réponse vous trouvera encore à Berne, les derniers événements du Brabant étant tels que votre marche ne peut qu'en être retardée.
Chacune de vos lettres m'annonce toujours du pire, et le temps, encore plus noir que vous, vous justifie. Ce serait en vérité une collection à Faire que celle de vos prophéties, si cette grande catastrophe qui nous accable tous ne mettait au même niveau les insensés et les gens raisonnables. Mais je veux d'abord vous parler de ce qui m'intéresse le plus, de ma femille, à laquelle vous-même vous vous intéressez. J'ai eu avant vous des nouvelles de votre ami de Genève, auquel vous m'aviez recommandé ; il était allé à Verberie dans les premiers jours de son arrivée. Il n'y avait trouvé personne, et il mande à madame de Staël, sous la date du 9 juin, qu'il croyait ma femme en état d'arrestation, sans savoir où. Elle y a été effectivement pendant trois mois, et relâchée ensuite; mais au moment où l'on retira ses gardes, toute ma famille quitta Verberie
pour se transporter à Paris. Voilà ce que j'ai su par une dame qui a quitté Paris le 20 mai, et qui a vu la femme de cbambre de ma femme le 17. Votre ami ne savait rien au delà de ce qui s'était passé depuis son voyage à Verberie. Il a appris depuis que madame Bébotte, ma belle-sœur, était retirée à Montereau ; il a dû aller la voir le 10 juin, et répondre le 13 à madame de Staël s'il follait ou non l'envoyer cbercber. Ainsi j'attends tous les jours des nouvelles plus positives. Si madame Bébotte consent à partir, on doit lui envoyer tout de suite un bomme, une femme et un passe-port ; la même ressource sera employée pour ma femme, ma belle-fille et mon fils, si, d'après la visite que votre ami fera à Montereau, et dans laquelle il aura des nouvelles plus sûres de Verberie, on consent à partir. En supposant ce consentement, la première qui arrivera en Suisse sera made^me Bébotte, et alors je vous prierai de vous cbarger d'elle pour la conduire ici, et de lui avancer de l'argent si elle n'en a ps($. Je doute, au surplus, que ces malbeureuses femmes, si .longtemps aveuglées sur leur position, se décident à partir : madame Malouet se croira plus en sûreté que jamais, ayant été relâcbée, et madame Bébotte, n'ayant point été arrêtée en même temps que le reste de ma famille, croira n'avoir plus rien à craindre. Telle a été leur funeste sécurité depuis deux ans, malgré les tentatives que j'ai Caites pour les sauver ; ma femme s'est même refusée à me renvoyer mon fils, que je lui demandais expressément il y a quinze mois. Maintenant que les événements se développent et nous présentent la perspective la plus sinistre , il faut bien se décider à un parti quelconque, soit que je parvienne ou que je ne parvienne pas à tirer ma famille de France.
Vous savez que j'ai vu comme vous depuis longtemps, et maintenant je suis peut-être plus persuadé que vous d'une subversion entière des gouvernements de l'Europe. L'abandon du Brabant réduit toutes les espérances de ce moment-ci à la
défense de la Hollande; on y parviendra peut-être dans le cours
de cette campagne; mais l'amiëe prochaine, quels efiForts pourra-t-on opposer à ceux de la Convention , dont les ressources en hommes et en moyens vont s'accrottre par la possession de la Belgique ^ ? Si le roi de Prusse ne termine pas promptement la guerre de Pologne, il devient nul pour la coalition. L'empereur et son conseil paraissent résignés à se défendre de l'autre côté du Rhin, et voilà tout. L'Espagne est aux abois; il n'y a que ce gouvernement- ci qui se prononce plus fortement que jamais pour la continuation de la guerre; il vient de se renforcer dans l'opinion, en appelant au ministère le duc de Portland et M. Windham , deux hommes très-estimables, mais dont la capacité n'est pas supérieure aux circonstances actuelles. Le plan qui paraît adopté, et sur lequel vous pouvez même compter, est de transporter à tout prix le théâtre de la guerre en France, en y jetant des corps d'émigrés, des munitions, des armes, en reconnaissant le roi et le régent*. Mais quand tout cela pourra-t-il s'exécuter? Le rassemblement des corps français est encore à former, on n'a que des cadres d' officiers. L'armée engagée dans le continent devient nécessaire pour la défense de l'Escaut; ainsi je vois des délais inévitables et peu de probabilité qu'on ait à disposer d'une grande force à débarquer en France. Cependant ce paysci tiendra bon jusqu'à la dernière extrémité et conservera les colonies jusqu'à ce qu'il soit forcé par de grands malheurs à les rendre. J'aurais donc le temps de rassembler à Saint-Domingue quelques débris et de Êfie tenir prêt à passer dans le continent de TAmérique. Je me déciderai à m'embarquer si notre projet de travail ne prend pas promptement consistance^ et voilà pourquoi il faut nous voir et nous concerter. Je vous attends donc, ainsi que Montlosier, avec beaucoup d'impatience.
^ La bataille de Fleuras (96 jain 1794) avait déterminé la retraite du prince de Cobourg; la reddition de Bruges, d'Ostende, deGand, de Liège (i^ au 25 juillet) acbeva la conquête de la Belgique.
3 Le comte de Provence.
SERYAN. 405
La dissolution du Parlement va terminer tous les mouvements de l'opposition, qui n'a pas trouvé dans les malheurs actuels Tappui qu'elle en attendait. Cependant il y a dans ce pays-ci un vœu généralement prononcé pour la paix, et si Fox et Sheridan ne s'étaient aliéné la majorité des honnêtes gens par leur adhésion à la doctrine et aux principes révolutionnaires, je crois qu'ils auraient fini par obtenir un grand crédit.
Adieu, mon ami, je suis bien accablé; le présent et l'avenir me tourmentent également.
La colonie de Saint-Domingue n'est pas encore soumise; le peu de forces qu^ ont envoyé les Anglais et la nullité de celles des Espagnols laissent toujours plus des deux tiers du territoire à la disposition des brigands blancs et noirs. — Écrivez à madame de Staël pour vous informer de ce qu'elle saura de Yerberie.