‹ Mémoires de MalouetChapitre 27 sur 47 · SERVAN A MALLET DU PAN · texte numérisé non relu

SERVAN A MALLET DU PAN

Lausanne, 26 août 1794.

La lettre, Monsieur, que vous avez eu la bonté de m' écrire, négligée à la poste de Lausanne, ne m*a été rendue qu'hier, et je l'ai reçue dans les mêmes dispositions où elle fut écrite : avec la mélancolie la plus profonde. A qui parlez-vous des malheurs de Genève? J'ai senti à Lausanne l'atteinte que vous receviez à Berne des coups de poignard portés dans le sein de votre patrie. Je voulais vous en écrire, mais mon cœur a retenu ma main ; il m'a défendu d'enfoncer le doigt dans vos plaies : laissons donc cet af&eux sujet» et parlons de manuscrits et d'imprimerie, puisque votre amitié^ qui n'oublie rien, m'interroge sur tout cela.

' Voyez t. I, p. 48.

La roue de fortune tourne avec une telle rapidité, que depuis le moment où je vous fis confidence de mes rapsodies/ le péril s'est étendu sur la face entière de l'Europe, et les choses en sont au point que tout homme qui yeut conserver un asile doit bien se garder de proférer une parole, de feire un geste en public contre* une révolution qui semble devenir universelle. Si mon triste nom paraissait en tète de quelque ouvrage un peu sensé sur l'ordre et le désordre des empires, il est à peu près sûr qu'on me ferait sortir de la Suisse, mon unique et dernier refuge. Les choses en sont là, vous en conviendrez. Eh! comment me flatter que Fauteur d'un ouvrage, s'il est lu, ne sera pas connu? Quel garant pourrais-je avoir de la discrétion du libraire, et même de trois ou quatre personnes, à qui j'ai été forcé par quelques circonstances de révéler l'objet de mon travail ' ?

Non-seulement, Monsieur, je compromettrais mon repos, si j'étais connu, mais je sacrifierais infailliblement la liberté et peut-être la vie de tous les parents qui me restent en France ; et je comptais hier, en pleurant sur chacun d'eux, qu'après douze parents assassinés, j'en avais quatorze emprisonnés et vingt menacés de l'être.

Enfin cet ouvrage, que dans tout autre temps je croirais fini , parce que six semaines ou deux mois suffiraient pour y mettre la dernière main, en travaillant de gaieté, je ne puis plus dire en ma conscience quand il sera terminé. J'avoue qu'il m'est absolument impossible de prévoir le moment où je recommencerai de penser un peu, en cessant de trop sentir. Tous les matins je me lève avec le projet et le besoin du travail, et du matin au soir, je ne sens que mon impuissance. Je lis Sénèque; je lis Ëpictète et Marc-Aurèle. J'admire beaucoup les stoïciens, leur âme supérieure à tous les événements ; mais je

' Le tjravail dont parle ici Servan est celui qu*il publia Tannée suivante : Essai sur la conciliation de V intérêt et de la justice, ou Réflexions sur la Utfui» dation du papier^monnaie en France; Paris, 1795, in-i2.

confesse ingénumenl que la mienne ne fut point tirée du même fonds ; j'ai beau lui Saire battre des ailes, elle retombe toujours au milieu de son corps et de ses maux physiques et moraux ; elle ne pense qu'autant et selon qu'il plaît à mes fibres : je ne puis pas da^antag^e, et, je le répète, je ne saurais, en ce moment déplorable, m' engager de finir dans buit ans un ouvrage qu'en un temps paisible j'aurais terminé peut-être, en trois mois.

Cependant je vais encore tàter ma besogne; je commencerai par faire un relevé des chapitres et des divisions, pour donner une idée des objets que j'ai envisagés; ensuite je tâcherai d'achever de penser ce qui n'est qu*ébauché.

Si j'avais eu Favantage de me trouver à côté de quelqu'un qui eût fait un journal politique et littéraire, selon le plan à peu près des Annales du malheureux Linguet, je sens qu'avec les matériaux considérables et variés que j'ai dans les mains, j'aurais pu lui être utile; mais achever à présent un grand ouvrage, d'un seul jet, et sur des sujets difficiles : voilà ce qui passe ma force de ce moment; je devrais dire de tous les moments , si je me connaissais mieux et si je me rendais justice exacte.

Je ne vous dis rien des affaires générales. Hélas! je n'en pense que trop comme vous : je crois que les remèdes sont au fond de nos entrailles; on ne les trouvera que lorsqu'elles seront entièrement déchirées. Les puissances, ou impuissances coalisées, sont des médecins qui s'agitent fort inutilement dans un grand hôpital, dont ils sortent attaqués eux-mêmes de l'épidémie qu'ils n'ont pu guérir chez les autres; j'avais mieux espéré de leur savoir et de leur pouvoir, elles m'ont trompé, ou je me suis trompé : que faire à cela? Vous vous souvenez que Voltaire voulait qu'on érigeât une statue au Temps, avec cette inscription : A Celui qui console. Ajoutons à présent : qui guérit^ répare et règle tout. Le Temps est aujourd'hui la grande puissance de qui l'Europe doit tout attendre ; mais cette puissance, qui conserve les grandes masses et les espèces, se j.oue

bien cruellement des grains de sable et des individus : peutêtre une ou deux générations s'engloutiront-elles dans cette époque, que Fhistoire appellera un moment d'anarchie générale. Nous sommes arrivés très-mal à propos : il est impossible de reculer, il est affreux d'avancer. L'une de mes consolations est de m' être rencontré près de vous sur le bord de cet abtme, et d'avoir pu embrasser un homme de bien avant d'y tomber. Adieu, monsieur; je vous embrasse donc en attendant ma chute, et je vous redis : Vale et me ama.

J'ai écrit à M. Mounier une lettre importante au sujet de mon malheureux frère, réfugié auprès de moi; je n'ai point reçu de réponse, et j'ai lieu de craindre que ma lettre ne soit point parvenue à son adresse. Veuillez bien le demander à M. Mounier.

MALOUET A MALLET DU PAN, A BERNE

Londres, 10 octobre 1794.

Je ne vous ai point écrit, mon cher ami, parce que vous m'annonciez votre départ pour la fin de septembre. Votre lettre du 23, que j'ai reçue hier, m'apprend les motifs de ce retard, et ils sont trop sérieux pour que je n'y acquiesce pas. Cette dernière lettre m'a paru assez importante pour être communiquée, non à Montlosier, mais à lord Grenville ; elle est entre ses mains. Je ne connais rien de plus difficile que l'œuvre que vous entreprenez; la guerre, comme à vous, me parait désastreuse. Si elle continue, je vois les Français, dominateurs de l'Europe, établir non une république, mais une monarchie universelle, si parmi leurs officiers il s'élève un grand capitaine. Je vois .tous les gouvernements s'écroulant par le seul fait d'une

MALOUET. k09

gruerre défensive de leur part avec des ressources qui s'épuisent de plus en plus ; tandis que les Français, recrutant chez les étrangers, et portant de tous côtés leurs armées et leurs assig[nats, trouvent de nouvelles forces dans l'opinion de leur supériorité, dans l'ivresse de leurs succès, dans la continuité de leurs pillages. Voilà bien les chances de la guerre; mais celles delà paix ne sont-elles pas aussi, sinon la dissolution, au moins Tébranlement de tous les autres gouvernements? Ne doutez pais que les bases, les conditions dont vous me parlez ne fussent acceptées par toutes les puissances. Certainement une monarchie constitutionnelle en France sauverait l'Europe, mais oîien voyez-vous la possibilité? Quels que soient à cet égard les motifs de vos espérances, je ne vois ni dans la Convention , ni dans les armées, ni dans les départements, un retour de l'opinion publique vers les formes monarchiques ; je n'entends pas quelle consistance peuvent avoir les propositions qui vous ont été faites, et comment les comités de la Convention pourraient prendre sur eux de les autoriser. Le parti de Tallien me parait bien favorisé par la majorité des individus ; mais en tout pays, la partie active de la nation, celle qui intrigue, qui gouverne, qui jouit des places et du pouvoir, domine et réduit au silence le peuple-troupeau, et surtout les honnêtes gens. Sera-ce donc dans les sociétés populaires, dans les tribunaux, dans les administrations que vous trouverez des promoteurs et des partisans du gouvernement monarchique, quelque modéré qu'il soit? et comment, sans la convocation d'une nouvelle Convention, se flatter d'aucun arrangement? C'est là le préliminaire indispensable. Jamais les régicides triomphants ne mettront sur le trône le fils de Louis XYI. S'ils y consentaient, à quelque condition que ce fût, ne doutez pas que la paix ne se fit. Il n'y a plus que ce pays-ci qui soutienne la guerre avec courage, avec des moyens d'argent; mais, sans savoir ce qui se passe dans le cabinet des ministres, je vous garantis que la nation tout entière ne demanderait pas mieux que d'en sortir

avec honneur, et que la royauté rétablie en France serait une issue très-honorable. La restitutioh des colonies ferait seule la difficulté ; mais que les Français^ qui ont prononcé la liberté des esclaves, prononcent aussi celle du territoire et du commerce, et la difficulté est résolue. Ce pays-ci n'aurait plus que le remboursement des frais de conquête à réclamer. Insistez sur ce point : liberté des colonies^ Nous ferons ensuite un traité avec F Angleterre pour nous soumettre à son gouvernement, à la charge de la liberté de commerce, qui suffira aux Français pour s'assurer leur consommation de sucre et de café et le recouvrement de leurs créances. Faites demander par les Américains, qui y ont un grand intérêt, cette liberté de commerce, et que les Français eux-mêmes annoncent à l'Europe ces conditions, vous verrez la paix faite en quinze jours. Car la conclusion de cette guerre ne doit pas plus ressembler aux autres négociations que la manière dont on Ta faite. Il convient à ces sauvages triomphateurs de mettre de Torgueil à proposer euxmêmes les conditions de la paix. Mais tout cela est-^l possible? Vos lettres désormais seront pour moi d'un bien grand intérêt. Travaillez à une paix raisonnable, si cela est possible; tout ce qu'il y a d'hommes sensés sur la terre ne veut pas autre chose, et vous bénirait d'y avoir contribué ; je dis même que pour nos princes, pour nos émigrés, la paix, une paix supportable, est tout ce qui peut leur arriver de plus heureux. Adieu, je vous embrasse ; écrivez^moi souvent, comme je vous en prie. Mounier vous aura communiqué ma dernière lettre : le massacre de sept cents habitants au Fort-Dauphin, l'atroce perfidie des Espagnols ', ma ruine consommée. Je ne vous ai pas parlé.

' On peut voir, dans V Histoire de la Révolution de Saint-Domingue, par le général Lacroix, les circonstances de ce massacre. •— Les Espagnols avaient rappelé dans la partie de Tilie qui leur était restée , la population créole réfugiée aux Etats-Unis. Confiants dans la protection qui leur était promise, huit cents habitants du Fort -Dauphin étaient rentrés dans leurs habitations. Ils furent massacrés par les nègres au service de TEspagne.

MALOUET. *li

de la vôtre; mais tous vos chagrins sont les miens, comme mes ressources seraient les vôtres.

MALOUET A MALLET DU PAN, A BERNE

Londres^ 15 octobre 1794.

M. Wickbam ', qui vous remettra ma lettre, a vu les vôtres, et vous en parlera. Vous n'avez pas oublié que, lorsque j'envoyai, il y a treize mois, votre intéressant Mémoire, je n'eus point de i*épon$e; il s'est passé six mois avant que j'aie pu en avoir des nouvelles, et alors même on ne m'en dit autre chose, si ce n'est qu'on l'avait reçu et lu dans le temps. Des observations assez importantes sur d'autres points n'ont pas eu plus de succès, n'ont pas obtenu plus de marques de confiance. C'en était assez pour m'interdire des communications ultérieures, et je n'aurais pas parlé davantage de votre lettre du 7 août, si je n'avais reçu celle du 23 septembre, dont Timportaiice m'a

^ William Wickham était employé par lord Grenville à la correspondance secrète du Foreign^ Office , lorsqu'au mois de juillet 1795 il fut cLoisi pour remplacer lord Fitz-Gerald comme ministre d'Angleterre en Suisse. Son caractère y son habileté politique, des relations de famille, suite de son mariage avec une personne distinguée de Genève, parente de Mallet du Pan, le rendaient éminemment propre à cette mission ; mais au moment où le Conseil des Deux-Cents de Berne, cédant aux exigences du Directoire, eut décidé Texpulsion des émigrés français, ses remontrances énergiques motivèrent son rappel. A son retour, il fut fait sous-secrétaire d*Etat de Tintérieur, bientôt après membre du conseil privé , et en 1709, lorsque la guerre se ralluma, il devint con&missaire de son gouvernement pour la levée des troupes allemandes à la solde de TAngleterre. Les questions que Wickham eut à traiter pendant ces différentes missions, font l'objet de lettres et de dépècbes publiées à Londres en 1870, Corresponde nce ofthe Bi^ht Hon, W. Wickham from the year 1794, edited hy his grandson.

fait passer par-dessus les dégoûts résultant d'une telle conduite à mon égard comme au vôtre.

Je vous dirai maintenant que des avis particuliers que j'ai reçus sur le dernier état des choses en France, par des gens qui ont quitté Paris le 26 septembre, me font craindre que vous ne vous fassiez illusion sur le crédit ou la consistance des personnes avec lesquelles vous êtes en relations. Il n'est pas douteux qu'il n'y ait une grande majorité voulant la paix et disposée à accepter un roi ; mais ces vœux timides ne sont pas ceux des hommes influents. Le parti jacobin, suivant toujours les errements de Robespierre, s'éloigne autant des conditions d'une paix supportable que du retour aux formes monarchiques, et malheureusement, parmi les plus féroces sont les plus habiles. Tandis que les scélérats convertis s'arrêtent dans leur carrière de crimes, leurs adversaires, plus énergiques, sont toujours prêts à aller en avant. Que peut nous promettre un tel état de choses?

Cependant je ne doute pas que Treilhard, Lindet, Merlin de Thion ville, qui sont actuellement dans le Comité de salut public, ne veuillent la paix, même à des conditions modérées ; mais ces conditions, qui les proposera? Sera-ce de leur part, ou de la part des puissances que cette première proposition viendra aux oreille^ des' Français fatigués et soupirant après un accommodement quelconque? Ce début est extrêmement important; et si l'on ne prépare les voies assez adroitement pour qu'il s'élève, au moment même de la publicité de ces dispositions, un grand nombre de partisans qui les appuient à Paris et dans les provinces, il n'y aura pas à revenir de longtemps sur un premier effort manqué. Les chefs du parti conciliant seront perdus et remplacés par les plus forcenés jacobins. Je pense donc que ce n'est pas seulement avec les moins coquins, mais avec un ou quelquesuns des plus insignes qu'il faudrait convenir des bases, en les intéressant au succès. Et ce ne peut être directement, mais bien par leurs collègues modérés qu'il faut les aborder.

Quant à ce que vous me dites de la nécessité d'une réunion de tous les royalistes du dehors, la marche à suivre à cet égard doit être commandée par les grandes puissances, et les dispositions de détail seront facilement tracées par les plus sages parmi les émigrés. J'ai dans le clergé, dans la noblesse, des amis distingués : les archevêques de Toulouse , d' Aix , de Bourges, l'abbé de Montesquiou, le marquis de Bouille, et quelques autres, concourraient sûrement à un plan sage ; l'assentiment des vaincus est bien moins important que celui des vainqueurs; mais si vos négociateurs français étaient assez raisonnables, assez modérés pour ne pas craindre de discuter avec vous, avec moi, avec nos amis, un plan de conciliation dans l'intérieur, ce serait déjà beaucoup qu'ils eussent la force de provoquer une telle discussion; de dire, par exemple, qu'ils consentent à s'expliquer sur le sort de l'émigration avec ceux des émigrés qui n'ont pas porté les armes et qui se sont fait connaître par la modération de leurs principes.

Mais de toutes les difficultés, comme je vous l'ai dit, la plus grave est celle relative à bos colonies. L'Angleterre ne consentira pas à les rendre ; il est facile de faire entendre aux commissaires français qu'ils ne peuvent désirer cette, restitution que par amour-propre, car, au moyen de leur décret d'affranchissement.des nègres, les colonies seraient perdues pour eux» et les autres puissances ne pourraient conserver les leurs. Je vous répète donc que le seul expédient qui se présente, et il satisfait toutes les vanités, tous les intérêts, est de les déclarer indépendantes. Les États-Unis appuient cette proposition, qui fait leur fortune; mais il faut songer à se prémunir contre la sottise des colons, qui n^ manqueraient pas de se croire aussi peuple souverain, et qui ne peuvent se passer d'une puissance protectrice et d'une force militaire. Il y aurait donc des mesures à prendre, si un tel arrangement avait lieu. Ainsi, autant que vous le pourrez» tenez-moi averti, non-seulement des faits, mais de vos conjectures.

J'attends toujours avec impatience des nouvelles- de ma femme, que je suppose maintenant rendue à Plombières. Si elle arrive heureusement en Suisse» je n'ai pas besoin de vous la recommander; mais si vous aperceviez Tapparence d'une paix prochaine, au lieu de me F envoyer ici, retenez^la, çt avertissez-moi.

Adieu, mon ami. Que Dieu bénisse vos efforts!

M..Wickham*vous parlera d'un mémoire de Montlosier, qui est bien dans votre sens.

MALODET A MALLET DU PAN, A BERNE

Londres 9 11 décembre 1794.

Comment aurais-je pu vous écrire plus souvent, mon cher ami, lorsque depuis six mois vous m'annoncez que vous êtes à la veille de quitter la Suisse, et que vos dernières lettres à Montlosier nous faisaient supposer que vous étiez en route pour Hambourg. Ce n'est donc pas ma faute, mais la vôtre, si notre correspondance est si peu régulière. Je reconnais tous les avantages que vous avez pour juger mieux que moi ce qui se passe en France , et vous savez bien qu'en général j'ai foi en vos aperçus; je ne connais personne qui voie mieux et plus loin que vous quand vous pouvez combiner froidement toutes vos notions ; mais ce qui nuit quelquefois à la justesse de votre jugement, c'est l'impression vive que vous recevez des choses et des personnes. Ainsi, je m'en rapporte à vous quand il s'agit de juger l'Europe et l'allure de ses gouvernements, mais je vous crois susceptible d'erreur lorsque vous partez des faits qu'on vous raconte, et que vous recevez comme exact ce qui ne l'est pas. Par exemple, je n'ai pas cru, malgré tout ce que vous me mandiez de positif en septembre, qu'il fût si facile de faire une

paix quelconque sur des bases monarchiques ; je crois que TEurope tout entière» sans en excepter T Angleterre, recevrait avec transport même un fantôme de roi constitutionnel ; mais je n'ai pas cru qu'il y eût un parti assez puissant dans la Convention pour entamer une négociation sur cette base. Je crois bien qu'il nous a été foit des propositions, puisque vous me Je dites; j'entends comment des modérés, des jacobins même, adopteraient cette issue pour se tirer de presse; mais qu'une délibération du Comité de salut public autorise de tels préliminaires, je ne le crois pas; je ne vois ni dans la Convention, ni dans la partie active de la nation révolutionnaire, de telles dispositions; je ne vois point de chef, point d'accord enti'e les partis modérés ; je vois ceux-ci se diviser entre eux, se menacer, s'attaquer, témoin Cambon et Tallien. — Où réside donc la puissance de ce singulier gouvernement? La puissance d'opinion réside dans le mot égalité; celle de fait résidera peut-être encore longtemps dans le corps représentatif qui saura maintenir l'apparence de cette égalité, en faisant à tour de rôle la fortune ou le procès de quiconque se lancera dans la carrière. Il résulte nécessairement d'un tel état de choses, que personne n'ose se mettre en avant pour proposelr et accréditer un changement, parce que nul individu n'a ni l'autorité de fait ni celle d'opinion. — Remarquez bien que dans toutes les révolutions qui ont précédé celle-ci, ce sont toujours des partis qui ont agi et des chefs qui ont dirigé leurs partis. Robespierre n'a succombé que parce qu'il n'a pas eu le temps de former son parti, qui se composait naturellement des plus enragés scélérats, encore indécis entre l'anarchie démocratique et le partage du butin sous les ordres d'un chef. Après sa moit, la lassitude, l'horreur univei*selle semblèrent devoir produire un gouvernement régulier qui ne pouvait être le républicain, puisque cette prétendue république n'avait pu créer que la tyrannie la plus exécrable. Qui donc peut avoir empêché ce dénoûment dont vous vous flattiez? Ce ne sont pas les jacobins, puisqu'ils ont été si facile-

ment terrassés ; c^est le talisman de V égalité qui agit efficace* ment sur la masse du peuple révolutionnaire et qui lui fait redouter tout pouvoir permanent. Voilà, n'en doutez pas, la cause de Fimpuissance des constitutionnels et de la stérilité de leur alliance avec les modérés et les fédéralistes. Il faudrait, pour débrouiller ce chaos, qu'il s*élevàt tout à coup au milieu des Français un homme nouveau d'un grand talent, d'un grand caractère, qui, précédé de sa réputation et suivi de deux cents hommes à cheval, proclamât dans Paris le jeune roi; toute la France obéirait avec joie, j*en suis persuadé. Mais cherchezmoi cet homme, ou attendez-vous à une quatrième caiftpagne si l'on ne traite pas cet hiver avec la République. Je sais bien que cette campagne sera probablement désastreuse, et qu'à moins de commotions intérieures, d'une famine, d'un déficit dans les recrutements, on ne peut préciser où s'arrêteront les calamités qui menacent l'Europe; mais je doute d'une paix partielle et je ne crois point à une paix générale. Ici, l'on s'aveugle sur les dangers qui doivent résulter pour l'Angleterre de la prise de la Hollande ou de son alliance avec les Français; les Anglais ne sont point découragés ; les fonds de la campagne prochaine sont assurés ; on expédie sept mille hommes pour les colonies qui en ont grand besoin; la Guadeloupe, Saint- Domingue sont aux abois. Si donc vous pouviez nous donner un roi, à quelque condition que ce fût, soyez sûr qu'on ne serait plus difficile sur le reste; mais faites dire, et tâchez de persuader aux Français qu'ils n'ont plus, dans tous les cas# d'autre moyen de conserver leur part du commerce colonial, que d'en prononcer l'indépendance. S'ils veulent reprendre les colonies en toute souveraineté, ils n'ont ni moralement, ni matériellement les moyens de les réparer et de les conserver; la détresse de leurs négociants, l'épuisement de leurs manufac-' tures, de leur marine, la corruption de leur peuple, perpétueront dans les colonies la misère, le désordre, l'insurrection; tandis que l'indépendance les sauve et change, en l'améliorant,

le système commercial du globe, en forçant tôt ou tard l'adoption du même régime dans toutes les possessions européennes en Amérique, ce qui laisse l'Europe en paix pendant longtemps. Croyez que cette idée est juste et que c'est le seul expédient praticable pour une pacification générale, qu'on reconnaisse une république ou une monarchie française. Adieu, mon ami; procurez-moi donc absolument des nouvelles de ma famille, cela doit être aisé maintenant. Tâchez de vous assurer si M. de Yalady \ gendre du marquis de Yaudreuil et membre de la Convention, a été guillotiné; j'ai un grand intérêt- à le savoir. Mille amitiés à Mounier.

MALOUET A MALLET DU PAN, A BERNE

Londres , 19 décembre 1T94.

Je n'ai reçu votre lettre du 20 novembre qu'après avoir répondu à celle du 15, et cependant, mon cher ami, quoique vos opinions soient pour moi très-importantes, je ne rétracte rien de ce que je vous ai mandé sur l'invraisemblance de paix partielle; je persiste toujours à croire qu'il y aura une pacification générale ou continuation de la guerre ; et dans ce cas, d'après vos propres données, qui s'accordent avec les avis que

^ Godefroy Yzarn, marquis de Valady, ofBcier aux gardes françaises en 1789, avait été l'un des premiers et des plus actifs instigateurs de la révolte des troupes. (Mémoire I, note de la page 255.) Député de l'Aveyron à la Gkmvention, il se réunit aux Girondins, vota dans le procès du roi pour la détention à Saumur, et publia son opinion. Dénoncé à cette occasion par Jeaii-Bon-Saint- André , il 8*enfuit après le 31 mai 1793. Arrêté et traduit devant le tribunal révolutionnaire de Périgueux, il périt sur Téchafaud au mois de décembre suivant. Le marquis de Vaudreuil, son beau-père, était le cousin du Yaudreuil, grand fauconnier, dont il est fait mention t. I, p. 36. II. 27

nous recevons de la côte de Bretagne, je trouve moins de difficultés à réduire la Convention à des termes raisonnables, même à proclamer le jeune roi. Gomment voulez-Tous que traitent les alliés en se détachant de F Angleterre? Ils demanderont sûrement la restitution de ce qu'on leur a pris. Mais quel autre moyen resterait-il à la France de se faire rendre les colonies, si elle commençait par restituer ce qui doit en être pour elle la compensation? Supposez-vous que les alliés veulent absolument la paix ? Ils peuvent alors y forcer l'Angleterre; car si la Hollande, la Suisse, le Danemark et l'Espagne lui déclarent que si elle n'accède à la restitution réciproque de tout ce qui a été pris de part et d'autre, la coalition se tournera contre elle, l'Angleterre n'a plus qu'une objection plausible à leur faire, c'est qu'elle ne peut pas rendre les colonies françaises si on ne leur garantit un gouvernement conservateur; car en les rendant à l'anarchie, au régime de l'égalité, elles sont perdues pour tout le monde. La France, pressée comme vous le dites ^ doit vouloir aussi la paix; elle acceptera donc Tun des trois partis qui peuvent la lui procurer : soit de revenir à la monarchie, ce qui terminerait toutes les difficultés; soit de déclarer les colonies indépendantes, ce qui convient aussi h toute l'Europe; soit enfin d'adopter les principes du régime colonial, ce qui est le moins probable, attendu les changements qui en résulteraient dans son système intérieur.

Quand Je dis que la monarchie terminerait toutes les difficultés, je ne doute pas que l'Angleterre n'insistât encore sur des indemnités, et je trouverais juste qu'elle les obtînt. Je ne sais pas pourquoi la France mettrait un grand prix h ses possessions dans l'Inde, pourquoi elle n'y renoncerait pas à tout établissement militaire. Dans l'état où se trouvera ce royaume pendant de longues années, il aura besoin d'économies et de repos; il conviendrait aussi à l'Angleterre de n'avoir plus rien à craindre pour son empire du Bengale, et de pouvoir, de ce côté, diminuer ses dépenses de terre et de mer. Si l'on ajoute

à cela la restitution de Tabago et la liberté de commerce aux fies françaises jusqu'à Tacquittement des créances acquises par le commerce anglais, je ne vois plus de difficultés pour une paix générale. Mais savez-vous quels seront les vrais obstacles ? On projette depuis longtemps des changements dans la constitution germanique; les Français les provoquent; ils flattent peut-être en secret la Cour d'Autriche d'appuyer son projet favori de l'acquisition de la Bavière; ils voudront se mêler des affaires de Pologne; ils voudront abolir le stathoudérat en Hollande'; l'imprudence de quel(](lie étourdi de leur comité peut faire naftre d'autres incidents, et si nous ne sommes aidés par quelque explosion intérieure, par un cri général de l'armée et des départements en faveur de la paix, nous ne l'obtiendrons pas. Mais j'espère dans un de ces hasards heureux. Nous avons même de bonnes nouvelles de l'intérieur, datées du 7 de ce mois; si les lettres secrètes dont j'ai connaissance sont exactes, tout marche sûrement et rapidement vers la royauté.

Quel est le sujet de l'ouvrage que vous m'annoncez devoir publier? Vous avez prophétisé juste il y a quinze mois, mais ce moment-ci est difficile pour les conjectures, vous pouvez être plus facilement trompé que lors du siège de Yalenciennes. Tout se prépare pour de grands changements. J'ai résisté moi-même à le croire comme vous me voyez résister encore à vos raisonnements; mais il me semble que les détails qu'on m'a confiés acquièrent de la consistance; il n'y a plus à douter des embarras épouvantables où se trouve la Convention. L'emprunt de M'. Pitt aura un grand effet ; il gagne déjà trois pour cent avant Touverture du Parlement. Cet exemple unique dans les annales de l'Angleterre prouve à l'Europe les ressources immenses de ce pays, sa confiance dans son gouvernement et le crédit absolu de M. Pitt. Votre Congrès de Bâle et le Comité de salut public y penseront à deux fois avant de rompre irrévocablement avec ces

^ Voyez la lettre du 4 décembre 1795.

gens-ci. Voici lord Ghalham remplace par lord Spencer, dont on fait cas*; le duc d'York' quitte aussi le commandement. Le grand convoi pour les Indes occidentales vient de mettre à la voile après avoir été retenu dans les rades, par les vents contraires, pendant soixante-douze jours; il porte six mille hommes escortés par dix vaisseaux de ligne. Toutes ces mesures signifient quelque chose.

MALOUET A MALLET DU PAN, A BERNE

Londres, Queen-street, Golden square, 17- février 1795.

Vous VOUS plaignez à Montlosier de ce que je ne vous écris point, et moi de ce que vous ne me répondez pas. Il est cependant vrai que depuis trois semaines je ne vous ai point écrit, parce que j'ai été fort iodisposé : fièvre, fluxion, rhume violent qui dure encore, et surtout mélancoh'e profonde, que vos pronostics, encore plus sinistres que les miens, n'adoucissent pas.

' Le premier Pitt avait laissé deux fils; l'aîné, héritier de son titre, et le second de son génie. C*est de Tainé, devenu comte de Chatham, en 1778, par la mort de son père, qu*il est ici question. (Voy. la lettre du 4 juillet 1794.)

3 Ce second fils de Georges III, pourvu dès sa jeunesse de Tévèché luthérien d*Osnabruck, justifia le pronostic du grand Frédéric qui augurait mieux de sa carrière comme évèque que comme général. Mis à la tête des troupes envoyées dans les Pay»-Bas, en 1793, pour opérer avec l'armée de Saxe-Cobourg, il eut sa part dans la prise de Valenciennes, mais il voulut agir seul et il se fit battre à Hond«eooth (septembre 1793). L'année suivante, séparé de Clerfayt que Jourdan avait repoussé vers Aix-la-Chapelle, il fut lui-même rejeté en Hollande par Pichegru, laissa prendre Mimègue sous ses yeux (8 novembre 1794), et, après une retraite malheureuse, il ne put que rembarquer à Cuxhaven les débris de son armée. Ces revers n'empêchèrent pas le duc d'York de commander, en 1799, l'expédition de Hollande où il ne se montra pas plus habile; il engagea imprudemment ses troupes dans les terres noyées du Helder, et ne put les rembarquer qu'au prix d'une capitulation honteuse.

Je vous ai demandé , mon cher ami , le plus grand service que vous puissiez me rendre, en vous prévenant que je m'étais aussi adressé à un autre de mes amis, M. Guisan, ingénieur, Suisse de nation , et résidant à Âvanches. Je vous priais tous deux de vous concerter, de vous communiquer ce que vous pourriez faire pour tirer ma famille de France. Guisan m' étant dévoué à raison des services que je lui ai rendus , je lui proposais d'aller lui-même à Paris, muni de passe-ports avec signalements pour sa femme , son fils , sa fille et une femme' de chambre ; il serait censé avoir été à Paris avec eux pour consulter les médecins. Arrivé à Paris , il s'établirait dans une auberge du faubourg Saint-Denis avec quatre personnes, qui seraient sa famille arrivant de Suisse; il enverrait chercher un médecin , lui ferait faire une consultation par écrit , et se présenterait ensuite à la Section avec les passe-ports et la consultation, pour avoir la permission de s'en retourner. Il aurait soin de se procurer des lettres de recommandation de l'agent suisse à Berne, même de M. Barthélémy, et aussi auprès de ce colonel Waiss, à Paris. Il reviendrait enfin par une autre route que celle qu'il aurait prise en allant.

Voilà ce que j'ai imaginé possible , soit par Guisan , soit par toute autre personne sûre que vous pourriez connaître , et je sais que des moyens de ce genre sont tous les jours employés avec succès. De votre côté, madame de Staël a mandé à madame d'Hénin que rien n'était plus facile. Les frais seront fidèlement remboursés; j'ai ici les moyens d'emprunter, et, quoique je m'épargne toute espèce de commodités, je ne balancerai pas à faire usage de mon crédit et de la bourse de mes amis. On m'a assuré quinze guinées par mois sur l'hypothèque de mon habitation ; mais j'ai prévu le cas où je pourrais sauver ma famille , et j'ai l'assurance du secours qui me serait nécessaire dans- ce cas-là.

11 y a près de deux mois que j'ai écrit à Guisan, et à vous dans cet intervalle deux fois, sans que je sache si mes lettres

VOUS sont parvenues à l'un et à l'autre, et ce que je peux en espérer. Voyez donc, mon ami, ce qu'il y a de possible et mandez-le-moi. Il est inutile de vous dire que Thomme de èonfiance chargé de cette mission devra avoir, si ce n'est pas Guisan, un signe de reconnaissance de votre part, et qu'il doit être chargé de dire à ma femme et à ma belle-sœur qu'elles ne soient pas inquiètes des moyens de subsistance;* j'ai pourvu à tout.

Montlosier vous a mandé les propositions qui lui ont été faites, ainsi qu'à moi, de la part des princes. Je ne vois aucun moyen de les servir; je suis très-convaincu qu'ils n'entrent plus pour rien dans les plans variables de la coalition. M. Macpherson a eu ici le plus grand succès; ses propositions ont été accueillies, et l'on assure qu'il ne s'agit plus de marcher sur Paris; qu'on v» s'occuper du siège de Lille et de plusieurs autres, ce qui absorbera toute la campagne, et nous conduit à la nécessité de faire une paix quelconque l'année prochaine ; mais quelle paix et comment s'y confier? Convient-il même à la Convention de faire une paix générale, de désarmer les cinq , cent mille hommes qu'elle ne pourrait ni contenir ni nourrir? Je ne crois donc pas à la pacification de l'Europe, si la France n'est subjuguée; et je crois encore moins qu'on en fasse la conquête.

C'est d'après ces considérations que je suis fermement résolu à aller faire un établissement en Amérique, aussitôt que je pourrai me réunir à ma famille. Vous êtes prévenu contre les États-Unis : vous les croyez exposés à de nouveaux troubles après la mort de Washington ; il y aura sûrement des dissentiments , des changements dans la forme du gouvernement. Les États du Sud voudront une autorité plus concentrée; les États du Nord se rapprocheront au contraire de la démocratie; mais ne pensez pas qu'un territoire immense où les propriétaires dominent, où il n'y a point d'indigents, peu de populace, éprouve, d'ici à très -longtemps, les commotions auxquelles

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l'Europe est exposée. Enfin c'est là qu'on peut trouver, avec les ressources de la civilisation et du commerce, les moyens de s'isoler, de s'établir à peu de frais, sous un climat doux, entre la Caroline et la Virginie. Gomment pouvez-vous préférer la partie méridionale de la Russie? Je ne peux pas être de votre avis. — Gilliers, Gazeaux, peut-être Montlosier, deux autres de mes amis, nous ferons une société. Je désire bien que cela vous convienne : ce serait une grande douceur pour moi de vivre avec vous, et si vous vous, y décidez, j'ai les moyens de faire amioncer notre émigration au Congrès et d'en obtenir certains avantages.

Adieu, mon ami. — Lally attend une réponse de vous. Meunier ne m'écrit point; faites-lui toujours des amitiés de ma part. Je vous recommande mes plus cbers intérêts.

MALOUET A MALLET DU PAN

Londres, 28 avril 1795.

Je ne peux plus vous écrire, mon cher ami, que par des occasions particulières ; depuis le 20 janvier je n'ai pas reçu une lettre de vous , et je présume que vous n'en aurez reçu que deux de moi qui ont été portées sur le continent sans passer par la poste , car je ne peux pas douter que vos lettres et les miennes ne soient interceptées. Depuis que vous avez désiré que je communiquasse vos notes à lord Grenville , il ne m'a pas rendu vos deux dernières lettres des 17 et 20 janvier, et je n'ai plus entendu parler de lui ni de vous ; le chevalier Macpberson , que j'ai rencontré chez un de nos amis communs » m'en a dit autant; il est sans nouvelles de vous, et il impute votre silence à la même cause ; écrivez-moi donc désormais sous le nom de J. Krestcher, old Bond street. C'est ainsi que

je reçois des nouvelles de France , et vous aurez su bien avant moi le dernier sujet d'affliction qui pèsera longtemps sur mon cœur : la mort de ma belle-fille.

Le reste de ma famille existe, mais presque dans Tindigence, et je n*ai ici aucun moyen d'y pourvoir; la colonie de Saint- Domingue est plus mal qu'elle n'a jamais été, par l'insuffisance des forces, l'impéritie des hommes employés, le défaut de plans, de mesures sensées ; la résistance opiniâtre à tout ce que m'ont suggéré l'expérience et des informations exactes. Le mécontentement semble augmenter à mesure que l'on s'aperçoit que mes conseils étaient sages et que mes plaintes sont fondées : tout concourt à empirer ma position comme celle des affaires générales. Je ne vous dirai rien de leur situation sur le continent; mais je persiste à croire qu'il est question d'une paix générale , qu'on y travaille ; que M. Pitt traite en cet instant avec la Convention et avee le parti royaliste ; que l'expédition pour les côtes de Bretagne , toujours annoncée pour le mois prochain, est la partie essentielle de la double négociation; que celle qui se poursuit avec la Convention est uniquement entravée par l'affaire des colonies françaises et hollandaises.

Si dans l'intervalle le traité de Charette et de Stofflet peut se lier à quelque autre parti intérieur, modéré ou royaliste , et qu'on puisse les décider à reprendre les armes, à insurger la Bretagne et la Normandie, l'expédition de Warren aura lieu *,

1 Le traité signé entre Canclaux et Charette le 12 février 1795, ne put empêcher de nouveaux soulèvements d'éclater en Bretagne. C'est alors que Puisaye obtînt du ministère anglais l'armement d'un corps de trois mille émigrés grossi de quelques recrues , et un matériel de guerre. L'escadre commandée par le commodore Warren, débarquait cette petite troupe sur la presqu'île de Quiberon, le 27 juin. Quelques jours après avait lieu le désastre, suivi du massacre de sept cent onze émigrés, sous les yeux de Tallien. C'est ainsi que la Convention, menacée par les Jacobins, repoussait l'accusation de royalisme. Un cri d'accusation s'éleva en France contre les Anglais qui étaient restés sur leurs vaisseaux spectateurs inactifs du combat. A Londres, l'opposition contre Pitt redoubla de violence; on lui reprocha l'expédition; et comme le ministre alléguait, pour se justifier, que le sang anglais n'avait

surtout si l'empereur peut agir ofFensivement sur le Bas-Rbin et occuper de ce côté-là la Convention. Au surplus, on se flatte ici que si le roi de Prusse ne ratifiait pas son traité , la triple alliance de l'Autriche, de la Russie et de l'Angleterre va le tenir en respect; qu'avec la menace de lui arracher sa part de la Pologne, on le décidera à continuer la guerre jusqu'à ce que les conditions de la paix générale soient arrêtées. Les nouvelles que nous recevons de France assez fréquemment, et à quatre et cinq jours de date , confirment dans leur opinion ceux qui soutiennent qu'en tenant bien cette campagne, la France, épuisée, déchirée, réduite aux abois, sera forcée d'accepter des conditions raisonnables et de revenir à la monarchie. — Sans doute cela eût été ainsi, en s' entendant mieux, en agissant de concert et vigoureusement ; mais ce n'est pas à la fin d'avril, et dans le conflit d'intérêts, de fausses vues, de jalousies, d'inimitiés entre les alliés, qu'on peut espérer un plan et des moyens de continuer cette guerre avec avantage.

Ce pays-ci est encore dans toute sa puissance d'argent , de matelots , de vaisseaux ; cent trente mille hommes sont votés et recrutés pour la flotte ; on prépare des armements formidables, et pendant ce temps les fies du Vent sont saccagées, incendiées, insurgées par une poignée de républicains' qui se promènent impunément dans tout cet archipf^l ; ils n'ont ni vaisseaux ni frégates, et ils ont été brûler Saint- Vincent , Sainte-Lucie, la Grenade. A Saint-Domingue, les Anglais sont resserrés dans quatre postes sur les bords de la mer: Saint-Marc, le Môle, Portau-Prince , Jérémie ; le reste est possédé par les républicains. .On est mécontent ici du gouvernement. M. Pitt perd dans l'opinion; mais on veut une paix avantageuse, et le parti ministériel est toujours le plus fort par cette considération. Il a cependant une nouvelle affaire sur les bras^ dont le résultat

pas coulé, Shéridan s'écria à la tribune : ■ C'est Thonneur anglais qui a coulé par tous les pores. ■

1 II existait alors eu Irlande un parti d'opposition dont le but était d'as-

est incertain : celle de Tlrlande. Lord Fitz^WilIiam a demandé une enquête sur sa conduite et les motifs de son rappel ; il est extrêmement animé ainsi que ses amis. Lord Moira, comme catholique, a pris parti pour lui, et il paratt assez extraordinaire que le général désigné d'une expédition secrète , qui est censé être dans la confiance intime du gouvernement, se déclare contre lui '. — rEn tout, nous vivons à une terrible époque

surer aux catboliques les mêmes droits politiques qu'aux membres de l*Église établie. Lord Fitz -William, nommé depuis peu de temps vice-roi, s*était entouré des membres de ce parti ; il avait révoqué de leurs fonctions quelques-uns des serviteurs les plus dévoués de la couronne; enfin, sans en avoir référé au ministère, il avait demandé au parlement un bill dans le sens du parti qu'il favorisait. C'est alors que son rappel fut décidé dans le Conseil; lord Camden fut choisi pour le remplacer, et le bill fut rejeté.

Lord Fitz- William, considérant la mesure prise contre lui comme une disgrâce personnelle, réclamait une enquête parlementaire. Le précédent viceroi, lord Westmoreland, s'attacha à réfuter les allégations de son successeur quant à l'état de l'Irlande; il soutint que les catholiques avaient obtenu toutes les concessions équitables, et ne réclamaient rien de 'plus; quoique cette assertion pût être aisément contestée, la demande d'enquête fut rejetée par la majorité.

1 Francis Huntingdom, déjà connu par la guerre d'Amérique, et qui, dans la campagne de Hollande (1794), partageait le. commandement avec le duc d*York, avait hérité, à la mort de son père, du titre et du nom de lord Moira. Il venait d'être choisi pour le commandement des troupes qui devaient appuyer le débarquement de nos malheureux émigrés à Quiberon. Un juste mécontentement du rôle qui lui avait été imposé dans la désastreuse expédition le mettait déjà en opposition avec le ministère, lorsqu'il eut à combattre, comme pair d'Irlande, les mesures qui enlevaient à son pays les dernières traces de sa nationalité, en réunissant son parlement à celui d'Angleterre. Lord lieutenant d'Irlande, après la retraite de Pitt, et bientôt adjoint comme grand maître de l'artillerie au ministère de Fox , il se montra le défenseur zélé de ses compatriotes catholiques. De 1812 à 1816, il eut le gouvernement général de l'Inde anglaise, qui comprenait l'ile de Sainte- Hélène; et lorsqu'il revint en Angleterre pour se justifier d'accusations imméritées portées contre lui par la Compagnie , il fit une visite à Napoléon qui refusa d'abord de le recevoir, et reconnut bientôt l'élévation de son caractère. De retour dans sa patrie, il eut, comme récompense d'honorables services, le titre de gouverneur de la Tour de Londres et le commandement militaire de Malte où il mourut en 1826. Lord Moira avait hérité, en 1808, des anciennes baronnies

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de délire, de crimes, de sottises. Combien les hommes les plus marquants sont amoindris.

Que devenez-vous? allez-vous à Hambourg? venez-vous ici? Que faites-vous de votre famille? ou en sont vos affaires? Montlosier végète comme moi ; l'ennui, la douleur, Tinquiétude me dévorent. Quand pourrons-nous, à quelque prix que ce fût, pleurer en paix sur les cendres de nos foyers? Adieu, mon ami.

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