‹ Mémoires de MalouetChapitre 29 sur 47 · TERRIER DE MONCIEL A MALLET DU PAN · texte numérisé non relu

TERRIER DE MONCIEL A MALLET DU PAN

A GENEVE'

Au Pont-Neuf près Payeme, le 9'juiii 1795.

On ne doit pas s'afiSiger beaucoup d'être attaqué, Monsieur, lorsqu'on a un défenseur tel que vous. Vos soins ont eu tout le succès que je pouvais désirer. La permission de leurs Excellences m*a été remise de la part de M. de Dompierre, lieutenant de l'avoyer. C'est lui qui, à ce que j'espère, voudra bien se charger d'obtenir l'agrément de la ville de Payerne; ainsi je serai en règle. J'aurai encore recours à vous, lorsqu'il sera question de renouveler ma permission; ce qui ne sera plus qu'une affaire de forme, les premières difficultés étant une fois franchies.

Je serais bien fâché que notre ami Malouet acceptât la commission que l'Angleterre lui propose', parce que je la crois impossible à exécuter aussi longtemps que les vues des deux cours seront telles qu^elles ont été jusqu'à ce moment; et je n'ai pas encore de raisons de croire qu'elles soient changées. Les Anglais ont voulu d'abord s'emparer de toutes les colonies, dans l'intention de les garder ; et pour pouvoir les conserver à la paix, ils ont voulu que la France s'épuisât elle-même, afin qu'elle fût réduite à un état de défaillance tel qu'elle ne pût penser de longtemps soit à les redemander, soit à les reconquérir. C'est par cette idée seule qu'on peut expliquer la conduite de l'Angleterre pendant les dernières campagnes, soit après la prise de Valenciennes, soit vis-à-vis de la Vendée, etc.

' Od trouvera dans le deuxième volume deux notes concernant Terrier de Monciel, pages 211 et 247.

^ Tome II, page 283.

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Ce sont les indemnités que les ministres anglais ont toujours demandées, dans leurs manifestes, comme dans leurs discours au Parlement. La suite des événemens leur ayant appris qu'ils n'étaient pas en état de garder les colonies, parce que leur population n'était pas suffisante pour fournir la quantité de troupes nécessaires à leur conservation, alors ils ont changé de système, ou pour mieux dire, ils ont adapté aux colonies celui qu'ils avaient suivi vis-à-vis de la France, c'est-à-dire de les laisser s'user sur elles-mêmes, afin qu'étant les seuls possesseurs de la grande masse des sucres, ils fussent les maîtres d'en fixer le prix. Maintenant ils voient que l'insurrection est comme un incendie qui se communique, et peut-être commencent-ils à sentir le danger qui les menace ; mais je vous avoue que je les crois encore bien loin d'avoir des idées justes à cet égard.

D'un autre côté , les Espagnols ont été d'aussi mauvaise foi et aussi impolitiques que les Anglais, mais dans un sens différent : ils ne voulaient pas prendre les colonies pour eux-mêmes, mais ils aimaient mieux les laisser périr que de les voir dan$ les mains des Anglais ; leur conduite en est une preuve évidente : avec des forces très-importantes et la possibilité d'en* faire venir de plus considérables encore, ils n'ont jamais rien entrepris. Au contraire, ils ont fevorisé l'insurrection des nègres ; ceux-ci vendaient publiquement ce qu'ils avaient volé à leurs maîtres. Jean-François était traité avec plus de distinction qu'aucun général ne Fa jamais été. Enfin le massacre des propriétaires rassemblés au Fort-Dauphin donne la mesure de leur perfidie ^

Gomment voulez-vous qu'un négociateur puisse concilier des intérêts aussi contraires ? Il faudrait d'abord convertir les deux cabinets, leur démontrer que leur véritable intérêt est de rétablir l'ordre à Saint-Domingue, pour le rendre à la France monarchie. Jusqu'à ce que cette idée soit adoptée, tous les efforts et les talents de notre ami deviendront inutiles. Lorsque vous

' Voy. la lettre de Malouet da 10 octobre 1794.

440 CORBESPONDANCE.'

lui écrirez, peignez-lui le danger. Vous pouvez bien mieux que moi le lui faire sentir, et vous lui rendrez un grand service en l'empêchant de se charger d'une commission que je regarde comme infaisable.

Pardon, Monsieur, de tout ce bavardage ; mais il m'est dicté par un sentiment d'amitié que vous partagez et par l'estime et l'attachement que je vous ai voués pour la vie.

MALOUET A MALLET DU PAN, A BERNE

Londres, 15 septembre 1795.

Votre lettre, mon ami, comme celles de Mounier des mois de juin et de mai, m'est arrivée il y a huit jours. Je lui ai écrit le lendemain ; ma lettre vous était commune : il doit vous l'avoir communiquée. Quant aux observations politiques, je vous ai gardé pour une occasion particulière; en voici une : j'en profite.

Boissy d'Anglas, qui est le plus honnête homme de la Convention (ce n'est pas beaucoup dire, mais enfin il n'a pas voté la mort du roi, et il a le premier parlé raison dans cette assemblée de cannibales) ; bref, Boissy d'Anglas m'a fait faire de grands compliments et m'a témoigné beaucoup d'intérêt; je viens de lui écrire par une occasion sûre, et je vous envoie ma lettre \ parce que, si les ouvertures qu'il m'a fait faire peuvent avoir quelque suite, vous et Mounier êtes bien plus en mesure d'en profiter que moi et de traiter ce qui est relatif aux

^ Cette lettre de Malouet à Boissy d'Anglas, document politique du plus grand intérêt, et dont Mallet du Pan avait gardé une copie, a malheureusement péri, avec beaucoup d'autres documents de la même époque, dans l'incendie du palais d'Or<;ay, à Paris, le 24 mai 1871.

émigrés. C'était là mon objet principal. J'ai mis en mouvement sur ce point Macpherson, qui a écrit en Prusse, à Bàle' et à ManFredini *. Il est actuellement en Ecosse, et m'a promis de me faire part des réponses qu'il aurait.

Je ne suis pas parti, comme vous le voyez. — La paix de Bàle a mis fin à ma mission, qui, quoique vous en disiez, avoit un but utile. — J'ai reçu depuis, de Saint-Domingue, un diplôme de député avec un traitement; mais la colonie qui m'appointe n'a pas le sol ; elle consomme un argent immense à l'Angleterre pour ne rien faire, elle est sans crédit, sans ressources, et je suis réduit aux emprunts comme ci-devant.

J'ai mandé à Mounier que les gens qui se prétendent instruits ici croient à une négociation actuelle entre l'Angleterre et la France. Le prix des fonds aide à cette conjecture , ainsi qu'un ordre du Conseil qui permet aux vaisseaux neutres de charger du grain pour les ports de France, où la disette se fait déjà sentir malgré la récolte. On conclut encore une paix prochaine du retour de Bourdon de TOise', de l'abandon de son expédition pour Saint-Domingue, tandis que ce pays-ci prépare

1 À Bâle — désigne Barthélémy, l'habile négociateur des deux traités de 1795 ayec la Prusse et ayec l'Espagne.

3 Manfredini était alors premier ministre du grand-duc de Toscane, Ferdinand III, qui avait succédé à son père Léopold, devenu empereur d'Autriche à la mort de Joseph II. Lorsque l'invasion française, en 1799, contraignit l'archiduc à chercher un refuge en Autriche, Manfredini suivit sa fortune, et fut encore son premier ministre dans le duché de Wurtzbourg, jusqu'au moment où sa santé le fit revenir en Italie, où il mourut en 1829.

3 Robespierre ne demandait plus, pour consolider la République, que la tête de six conventionnels, chefs de la faction ennemie. Bourdon de l'Oise était le premier, Tallien le second. Il fallait tuer ou être tué ; c'est la loi de la Révolution. Robespierre tombé, la Convention devient hésitante. L'année suivante, après le massacre de Quiberon, elle envoie Bourdon en Vendée ; mais celui-ci pouvait-il arrêter les atrocités qu'il avait lui-même conseillées? Membre du Conseil des Cinq-Cents, il devient un réactionnaire; suspect aux deux partis, il se trouve isolé, et, par un de ces retours fréquents à une pareille époque, victime du 18 fructidor. Déporté à la Guyane, il mourut à Sinnamari en 1797.

le plus formidable armement, qu^il eût été si important à la Convention de prévenir, si Ton ne suppose que les arrangements sont à peu près convenus; qu'on laisse à P Angleterre le temps et les moyens de soumettre Saint-Domingue, qui sera rendu à la France, laquelle cédera à son tour la Martinique ; voilà le dire des spéculateurs politiques, et je ne vous parle pas des bruits de café. En attendant, vingt-cinq mille hommes et douze vaisseaux de plus vont être expédiés pour les lies du Vent et à Saint-Domingue. Nous. sommes compris pour douze mille dans cette répartition. Le général Âbercromby commande le tout; mais, quelque chose qu'on fasse, Tordre est encore plus difficile à rétablir dans les colonies qu'en Europe.

Nous avons ici des nouvelles de Paris du 8 et du 9. La Convention lutte en cet instant contre le vœu manifeste de la grande majorité de la France '; mais j'oublie que vous êtes personnellement et mieux instruit que moi ; lorsque celte lettre vous parviendra, la contestation actuelle sera décidée. C'est donc de la nouvelle Assemblée qu'il fout attendre une amélioration quelconque dans notre destinée. Je l'eâpère encore, sans me dissimuler tous les obstacles, toutes les commotions qui se préparent.

Adieu, mon ami. Reprenons le cours de notre correspondance. Je vais essayer de vous écrire tous les quinze jours; faites-en autant. Adieu. Montlosier qui sort de chez moi, vous dit mille choses.

^ La Gonyention venait de décider (décret du 22 avril 1795) que le nouveau Corps législatif serait, dans la proportion des deux tiers, composé de conventionnels. Une grande agitation se manifesta dans Paris, où le décret fut rejeté par les sections; mais, dans les provinces, l'indifférence et la lassitude des électeurs donnèrent gain de cause à la Convention. Ce dernier acte de violence, qui imposait cinq cents députés à la France, provoqua Tinsurrection du 13 vendémiaire. Peu de jours après, la Convention allait expirer dans Timpuissance (26 octobre 1795).

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