‹ Mémoires de MalouetChapitre 3 sur 47 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

s CHAPITRE XII.

qui avaient conçu ce projet n'étaient plus maîtres d'imposer un frein au peuple, qu'ils avaient mis en mouvement et qui va toujours au delà du but. C'est dans cette intention, et pour contenir les brigands, que le conseil de la Commune envoya M. de la Fayette et la garde nationale : précaution tardive , insuffisante, et sur laquelle il n'est point juste d'inculper M. de la Fayette aussi gravement qu'où l'a fait. // a dormi contre son roi, est une épigramme terrible et cruelle. Vingt-quatre heures de fatigue et d'épuisement excusent une heure de sommeil, quelque douloureuses qu'en aient été les suites ' .

Après ces scènes affreuses, la consternation fut générale dans l'Assemblée; et parmi ceux dont les principes et la conduite m'ont inspiré le plus d'éloignement, je ne pense pas qu'il y en ait plus de quatre qui aient eu une part immédiate à cet attentat; encore ne me permettrais-je pas de les nommer. II est indigne de répandre contre la majorité du parti populaire, nonseulement de telles accusations, mais beaucoup d'autres également calomnieuses. J'ai connu dans cette majorité plus de cent députés dont les intentions étaient aussi pures que les

1 Mathieu Dumas, avec le zèle de l'amitié^ veut défendre la Fayette d'avoir dormi y et à cet efFet, il donne Temploi de son temps pendant la nuit du 5 au 6 octobre, heure par heure, avee le soin d*iiii avocat cherchant à établir un alibi,

Malouet , en mettant ce malheureux sommeil sur le compte des défaillances de la nature humaine , est dans le vrai : Mathieu Dumas a voulu trop prouver.

On peut lire à ce sujet la déposition d'un témoin oculaire , le comte de la Marck , dans le premier volume du Recueil de Correspondances publié par M. de Bacourt, p. 118 et 119. Son témoignage est conforme à celui de Malouet. '-^ Nous trouvons dans l'intéressante étude deM. René Lavollée : Portalis^ sa vie et ses œuvres (Note de la page HT), à propos d'un séjour <pie fit la Fayette à Hambourg en 1798 : « La conversation roula^ comme on peut le croire,

■ sur les principaux événements de la Révolution française ; un des interlocu-

■ teurs du général lui témoignant quelque étonnement sur son fameux sommeil « dans la nuit du 5 au 6 octobre : Tétais sans défiance, répondit le candide « ami de Washington ; le peuple m avait promis de rester tranquille» — Cette « anecdote caractéristique m'a été racontée par le comte Portalis. ■ (Notice de M. Lallement, p. 52.)

miennes; et parmi ceux que je n'ai pas connus, il en est plusieurs qui méritent le même témoignage.

Le 6 au matin , à sept heures et demie, je me rendis au château. Je trouvai dans l'OEil-de-bœuf Mgr l'archevêque de Bor* deaux'^ qui sortait du cabinet du roi, et qui me dit que Sa Majesté désirait que nous nous rendissions à l'Assemblée. Je vis dans la galerie M. le duc d'Orléans, qui me demanda si l'Assemblée était déjà en séance. Je lui répondis que oui et que j'allais m'y rendre. C'est la seule déposition que j'aie feite et pu faire contre lui. Elle ne prouve pas, comme on l'a dit, qu'il eût passé la nuit à Versailles; mais elle prouve que, s'il était à Paris, comme le disent ses partisans, il en était parti de fort bon matin*.

En me rendant à pied aux Menus ', je fus assailli sur la place d'armes par une douzaine de brigands à piques, dont l'un me nomma et excita sa troupe à m'arrêter. M. de Mirabeau passait aussi à peu de distance de moi et était entouré, mais avec bien plus de bienveillance, de cette odieuse troupe. Il aperçut mon embarras, et courant à mon secours, il réprima les furieux. Je le remerciai froidement : tant il m'était difficile d'allier la reconnaissance que je lui devais avec le sentiment qu'il m'in-

1 Champion de Gicé, alors garde des sceaux.

3 A la fin du mois d'octobre, le duc d'Orléans fut chargé en Angleterre d'une mission qui avait toutes les apparences d'un exil. C'est de là qu'il lança VExposé de la conduite de M, le duc d'Orléans dans la révolution de France, rédigé par lui-même , à Londres. — Voir encore : Mémoire à consulter pour Louis-Philippe- Joseph , duc d^ Orléans; et en sens contraire : Ferrières, I, 273 ; Rivarol,284et3i6.

3 L'hdtel des Menus-Plaisirs , situé avenue de Paris , au coin de la rue Saint- Biartin, sert aujourd'hui de quartier de cavalerie. •— L'entrée principale était sur l'avenue.^ Au fond de la cour, un grand escalier conduisait à un vestibule qui précédait la salle de l'Assemblée, dont la seconde entrée était du côté de la rue des Chantiers. Dans le fond de la salle, tournant le dos à l'avenue de Paris, on avait placé le trône; plus bas, le bureau du président faisant face aux banquettes des députés; enfin, de chaque côté avaient été ménagées des galeries pour le public.

spirait alors. Dans la dernière explication que j*ai eue avec lui, on verra qu'il se défendait très-fort de toute participation directe aux attentats du 5 octobre. •

La contenance lugubre de l'assemblée du lendemain. Tinquiétude et l'afHiction répandues sur toutes les figures, le convoi funèbre du monarque, qu'on traînait à Paris, précédé des tètes sanglantes de ses gardes du corps portées sur des piques, tout ce spectacle affreux me laissa une lueur d'espérance : je me persuadai que les provinces indignées se soulèveraient contre cette horde d'assassins. Je regardai l'Assemblée comme dissoute et l'obligation de donner nos démissions comme imposée à tous les députés honnêtes. Telle était l'opiaion de Mounier et de Lally, qui étaient au désespoir et qui avaient déjà pris leur parti avant notre réunion chez Bergasse, le 7 au matin. Il logeait en face de l'Assemblée, aux écuries de Monsieur; nous nous trouvâmes là trente députés, mais chacun de nous stipulait pour dix au moins, et plusieurs avaient un plus grand nombre d'adhérents au parti pris de' nous démettre. J'observai toutefois, et il fut convenu par la pluralité, que nous ne donnerions point nos démissions partielles, mais en masse, lorsque nous serions assurés que trois cents députés au moins avaient pris des passe-ports, que nous fîmes expédier à la hâte par Tabbé d'Eymar et le vicomte de Mirabeau, tous deux secrétaires de r Assemblée '. Je fis sentir au comité que l'effet de cette mesure serait nul, si elle était partielle; qu'elle ne pouvait être utile

' Jean-François- Ange d*Eymar, né en 1741 , abbé-prélat de Neuyillers , vicaire général de Strajbouig. Élu député par le clergé de Haguenau et de Wis»sêmbourg, il se prononça contre la suppression définitive des ordres religieux , proposa, au nom de son ordre, un prêt de 400 millions et envoya sa démission le 30 novembre 1790, après le décret relatif à la constitution civile du clergé. — André-fioniface-Louis de Riquetti , vicomte de Mirabeau , né en 1754 , frère cadet du grand orateur. Député de la sénéchaussée de Moulins , il se fit connaître par ses bons mots plus que par .ses discours, et commanda le corps dit de Mirabeau à Tarmée de Condé. Tous deux étaient secrétaires de TAssemblée depuis le 15 septembre. ( Voir la note ci-après. )

L*ASS£MBLÉE. 5

qu'en apprenant à la nation que la majeure partie de ses représentants, privés de la liberté dans tous leurs suffrages, ne pouvaient plus remplir leur mission.

Lally et Mounier n'admettaient point ces tempéraments; ils se regardaient comme souillés de rester volontairement sur le théâtre de tant d'atrocités; et Mounier, qui se flattait d'avoir la confiance de sa province, espérait lui iaire donner un grand exemple aux autres, en la soulevant en masse pour venger le roi. Ils partirent sans plus attendre. On^ a osé les accuser de timidité : certes, il fallait au moins autant de courage pour partir par de tels motifs et avec de telles intentions que pour rester à son poste. Pour moi, j'attendis jusqu'au 9 octobre. Vingt-six députés, pendant trois jours, avaient pris des passe-ports ; je me décidai à rester ' .

A peine Mounier fut-il arrivé à Grenoble qu'il s'aperçut du progrès de la puissance du parti démocratique. Ses amis euxmêmes n'osaient prendre couleur. Il fut au moment d'être arrêté. M. de Lally et lui furent obligés de se réfugier en Suisse.

Les députés patriotes, complices ou non de l'afEaire du S octobre, en firent le récit à leurs correspondants dans le sens le plus favorable à leur opinion. C'était toujours la cour, ses projets, ses attaques, qui motivaient la défense du peuple. Il

' Dans son livre intitulé : Recherches sur les causes qui ont empêché les Français de devenir libres y Mounier explique les motifs de sa conduite et retrace rétat de rAssemblée après le 6 octobre : • Un grand nombre de députés « annoncèrent qu'ils allaient s'éloigner et tenter de briser, dans les provinces,

■ les fers qu'on leur forgeait à Paris. Plus de cinq ou six cents passe-ports « furent signés ; mais bien peu persistèrent dans leur premier dessein. Ils crurent

■ en partant que les autres conservaient les mêmes dispositions. Ils étaient ea « trop petit nombre pour réussir. Ils furent persécutés dans leurs retraites, « mais ils eurent du moins l'avantage de ne plus autoriser de leur nom et de « leur présence des délibérations criminelles. Je respecte les motifs de ceur « qui changèrent de résolution et de ceux qui n'ont jamais formé un semblable « projet ; je partage la reconnaissance qu'ont inspirée à tons les royalistes ceux « qui ont supporté tant d'outrages, bravé tant de périls , fait un si noble usage « de l'éloquence pour défendre les principes de la justice et les droits de la cou- «ronne, et mérité l'estime de l'Europe entière. • (11,72.)

était prouve, disait-on', que le roi voulait dissoudre ou (ransférer l'Assemblée pour la dominer; il s'était, à cet efFet, pour la seconde fois environné de troupes ; les Parisiens étaient venus au secours de la représentation nationale; des brig^ands, des malintentionnés avaient fait le reste : car on se gardait bien de tout justifier; mais le premier auteur, la première cause, c'était toujours le roi et son conseil.

Ce second acte de la révolution, en datant le premier du 14 juillet, en a, contre toute apparence, consolidé les résultats. On a eu en Fr^ince, et plus encore chez l'étranger, des idées fausses sur tout ce qui s'est passé. La postérité sera encore mieux trompée, si des écrivains contemporains ne présentent et n'expliquent les faits avec impartialité. C'est le seul but utile de ces Mémoires, et l'on ne peut m'en contester l'intention. N'appartenant à aucun des partis qui pourraient accuser ou se défendre, je ne puis faire valoir comme un rôle brillant celui que j'ai rempli au milieu d'eux; car la probité n'est point un titre d'orgueil; c'est un capital sans produit hors des limites de la conscience; et cependant, si j'étais le maître de choisir entre tous les rôles de ce terrible drame , je n'abandonnerais pas le mien, mais je le corrigerais sur plusieurs points.

Je fus trompé comme beaucoup d'autres sur l'impression que devaient produire dans les provinces les attentats des 5 et 6 octobre. Quiconque lirait sans réflexion les pages que je viens d'écrire, croirait que mon erreur dure encore ; mais je ne fus pas longtemps à la reconnattre.

J'ai parlé de la foule craintive dont se compose, avec quelques nuances , la foule agissante. C'est une explication générale, toujours vraie en temps de révolution ; on procède alors de feits en faits sans recourir aux conjurations; il suffit de ne pas perdre le premier fil des événements ; on les voit s'engendrer, grandir, se multiplier l'un par l'autre, par une sorte de mécanisme moral qui représente une marche successive et ordonnée dans les plus grands désordres.

La Commune de Paris avait un trop grand intérêt à ne pas rester chargée des atrocités qu* elles avait provoquées par ses coupables combinaisons, pour ne pas en dissimuler Torigine. Cette Commune était déjà Imperium in imperio : MM. Bailly et la Fayette y avaient tout au plus les honneurs du fauteuil, mais la puissance était en d'autres mains. Nous Tavons vue progressivement descendre de rang en rang jusqu'aux derniers goujats des comités révolutionnaires.

La Commune rendit donc un compte public et des comptes secrets. Le premier inculpait vaguement la cour. Les avis secrets étaient plus affirmatifs : c'était un projet de contrerévolution et de vengeances sanglantes qu'on avait découvert et arrêté. Toutes les lettres des députés furent interceptées ; celles des Jacobins parvinrent seules à leur adresse.

L'Assemblée , rendue à Paris ' , eut dés les premiers jours une contenance embarrassée. On apercevait très-sensiblement les causes d'inquiétude qui tourmentaient les députés : l'une relative à la position personnelle de chaque membre à Paris , où en général nous n'étiou. pas en sûreté; l'autre se rapportant à l'opinion que devaient inspirer, dans les provinces, les scènes de cannibales qui venaient de se passer. S'il y avait, hors de la capitale, un mouvement d'indignation contre les patriotes et favorable au parti de la cour, le parti populaire se voyait exposé à des vengeances; c'étaient, sans exception, tous ceux qui avaient voté pour la suppression des ordres, qui se croyaient menacés, qui l'étaient effectivement par l'imprudence et les mauvais calculs du parti aristocratique. Je me trouvais

1 L*AsBemblée tint sa première séance à Paris ^ le lundi î% octobre, sous la présidence de Fréteau , dans la salle synodale de rarchevèché. — Ce palais , construit à la fin du dix-septième siècle sous la direction du cardinal de Noailles, a été détruit le 14 février 1831 par Témeute, en même temps que l'église de Saint-Germain TAuxerrois était pillée et dévastée. — Plus tard, r Assemblée transporta le lieu de ses séances au manège des Tui« leries.

peut-être le seul à n*en rien craindre, quoique M. Ferrand ait imprimé dans une de ses lettres, en 1 793 ' , que je méritais (T être pendu, bien que je fusse un honnête homme, attendu qu'il était essentiel de faire, dans cette classe, un exemple de la punition due aux opinions dangereuses,

Il s'en fallait cependant que les principaux députés aristocrates fussent aussi mal disposés pour moi : j'ai toujours été lié avec MM. Maury, Gazalés, d'Esprémenil ; mais il en est beaucoup qui ne m'ont pas encore pardonné les deux chambres et mon intimité avec MM. de Lally, Mounier, Yirieu, Glermont- Tonnerre. Or, comme les députés les plus modérés savaient très-bien que ces messieurs, qui étaient à une grande distance de leur patriotisme, n'en étaient pas moins odieux à l'aristocratie, ils en concluaient une proscription absolue pour euxmêmes. Il arriva donc qu'un très-grand nombre de membres de la majorité, tout à fait étrangers aux attentats du 5 octobre, se gardèrent bien de favoriser dans leurs provinces le soulèvement qu'ils auraient excité s'ils avaient dit la vérité tout entière. Ils croyaient au contraire, beaucoup d'entre eux à regret, que leur propre sûreté se trouvait liée au triomphe du parti populaire, quels qu'en fussent les moyens; car, d'une part, les ressentiments de l'aristocratie étaient aussi indiscrets, aussi menaçants qu'ils furent impuissants; et de l'autre, les nombreux prosélytes que les démagogues s'étaient faits dans toutes les classes du peuple, plus impétueux et plus féroces

^ Antoine*François-Claade Ferrand , né en 1751 , conseiller au Parlement et auteur d'écrits politiques d*un royalisme exalté. Le passage curieux que cite Malouet se trouve sans doute dans l'écrit intitulé : Douze Lettres d'un commerçant à un cultivateur, opuscule fort rare et dont la moitié seulement existe à la Bibliothèque nationale (lettres i à vi.) — Par un jeu singulier des événements, M. Ferrand fut, en 1814, le successeur de Malouet au ministère de la marine. La Restauration le fit comte et pair de France. — Sainte-Beuve, dans son article Malouet ^ a donné de ce personnage un coup de crayon d'après nature : « Ferrand, royaliste violent, esprit étroit et systématique.» Nouveaux lundis, t. XI.

que leurs maîtres, étaient toujours prêts à mettre en pièces ceux qu'on leur désigner comme traîtres au parti.

Il y avait beaucoup plus à craindre de la démocratie pour ceux qui avaient débuté par s'y engager innocemment que pour ceux qui, comme moi, s'étaient toujours réservé leurs coudées franches et votaient tantôt avec la minorité , tantôt avec la majorité. Le parti populaire n'attendait rien de moi, et en me maltraitant souvent, en ayant très-peu de. confiance dans celles de mes opinions qui heurtaient le moins les siennes, il ne s^inquiétait plus d'une attitude qui était toujours la même. C'était tout autre chose pour ceux qui, de gré ou de force, s'étaient enrôlés sous les bannières de la démocratie : on ne leur permettait plus la moindre déviation; et Mirabeau luimême, qui tenait à la monarchie, qu'il avait fort concouru à mettre en péril, ne se croyait en fond pour la défendre quand il le trouverait bon , que parce qu'il avai( fait ses preuves de malveillance et d'attaques contre la cour et les ministres. Toutes ces observations, qui n'ont pas été faites, mais qui n'en sont pas moins justes, expliqueront ce qu'il y a' de contradictoire en apparence entre ce que j'ai dit et ce que je dirai.

La révolution, depuis le 5 octobre, faisait horreur à tous les gens sensés de tous les partis, et elle était consommée, irrésistible. La populace s'en était emparée ; les fripons, les scélérats les plus obscurs avaient pris place aux premiers rangs, et ils contenaient les chefs comme les subalternes, quand ils ne les entraînaient pas.

La Terreur, dont les répubUcains purs ne proclament le règne qu'en 1793, date, pour tout homme impartial, du 14 juillet, et je serais personnellement en droit de la faire remonter plus haut d'après deux faits connus qui me regardent. La veille de la constitution des communes en Assemblée nationale ', nous étions, au moment de la délibération, dans une agitation

1 Séance du 16 juin 1789.

extrême : je proposai à l'Assemblëe d'examiner froidement et sans tumulte, avant de former le décret, de quel côté se trouverait la majorité, promettant que le parti de l'opposition, dont j'étais, s*y soumettrait et signerait l'arrêté comme unanime, si nous étions dans la minorité. Nous étions sûrs du contraire, et dans un instant tous les non se rangèrent de mon côté au nombre de plus de trois cents. Pendant ce mouvement, un homme de la taille et de la figure d'un portefaix, mais très-bien vêtu, s'élance des galeries dans la salle, fond sur moi et me prend au collet en criant : Tais-toi^ mauvais citoyen ! Mes collègues vinrent à mon secours. On appela la garde; l'homme disparut, mais la terreur se répandit dans la salle ; les menaces suivirent les députés opposants, et le lendemain nous ne fûmes que quatre-vingt-dix '.

Quinze jours auparavant, un message du roi présentant des moyens conciliatoires entre les ordres nous est envoyé ; je demande que le message soit discuté à huis clos et que Ton congédie les étrangers. Sur quoi les spectateurs se révoltent, et M. Bouche ', appuyant leur mécontentement, me dit ces paro-

^ « L«8 opposants furent désignés à la populace..., outragés par les galeries ;

• leurs noms furent envoyés à Paris , et peu de membres eurent assez de cou- « rage ou de probité pour soutenir leur véritable opinion, a (Mounîer, Recherckes sur Us causes yui oui empêché les Français d'être libres, I, 291.)

2 Charles -François Bouche, avocat an parlement d*Aix et député du tiers état de cette ville. Il se signala dans les débats relatifs aux biens et à la con^ stiiution civile du clergé. L'incident qui met en scène ce député eut lieu dans la séance du 88 mai 1789. Voici dans quels termes le rapporte Mounier : « Les factieux dans tous leurs discours , cherchaient à flatter les spectateurs

• qui assistaient aux séances dans les galeries. M. Malonet ayant demandé, « le S8 mai , qu'on fit sortir les étrangers qui s'étaient rendus en grand «nombre dans la salle des délibérations, un député s'écria : Gomment ■ ose-t-on nous proposer d'exclure nos commettants et nos maîtres f • (Recherches , etc,, I, 289.) Un mot analogue est attribué par le Moniteur et par Dumont à Yolney, qui, répondant à Malouet, se serait écrié : ■ Il n'y a

• pas d'étrangers ici , il n'y a que des frères. » (Moniteur ^ n« 4, et Souvenirs de Dumont, p. 250.) ^ On lit encore dans le livre précédemment cité de Mounier : ■ Les spectateurs placés dans les galeries.... s'opposaient à la liberté

les significatives : « Apprenez^ monsieur, que nous délibérons ici devant nos maîtres et que nous leur devons compte de nos opinions. » Cette belle déclaration fut couverte d'applaudissements et ma proposition de huées.

Si donc, dès cette époque, la terreur avait un tel empire sur les esprits, qu'on juge ce qu'elle dut être au 5 octob^re ; la foule craintive était immense; c'était la France entière, moins les tempéraments robustes en révolution et les caractères énergiques dans le parti opposé ; encore ceux-ci se divisaient en deux classes, et la plus nombreuse était celle du courage passif qui consistait à ne prendre aucune part à ce qui se faisait, mais non pas à agir contre; tandis que les autres, sans aucuns moyens positifs d'attaque ni de défense, ne faisaient qu'en annoncer l'intention.

Tel était l'état de la nation à la fin de 1789, tant dans la capitale que dans les provinces.

Ceux qui se berçaient d'illusions et qui attendaient toujours pour le lendemain un événement qui les débarrassât des patriotes, n'étaient pas plus dans l'erreur que ceux qui croyaient la France enivrée de sa révolution et la majorité de l'Assemblée fectieuse ou corrompue; rien de tout cela n'était vrai. La marche progressive des événements avait produit et développé les dispositions générales et particulières que je viens de décrire. Je me citerai encore pour exemple de l'esprit de modération et de justice qui dominait dans l'Assemblée, quand on le mettait en état de se manifester.

■ des fluffirages. Leurs applaudissements en faveur d*une proposition derenaient « une déclaration de guerre de la part de la multitude contre tous ceux qui « refusaient de l'adopter ; des hommes courageux pouvaient seuls mépriser les «menaces, les lettres anonymes, les listes de proscription.» (II, 61.) Et quelques pages plus loin : «MM. Malouet, de Virieu, Glermont-Tonnerre ,

■ Gazalès, Maury et plusieurs autres n'ont-ils pas couru les plus grands dan-

■ gersT Aucun député n'a péri des mains d'un assassin : on aurait craint que « de pareils attentats ne fussent pas supportés par les provinces ; mais si les

■ menaces n'eussent pas été suffisantes pour produire l'effroi , les crimes n'au- « raient pas été épargnés. • (51.^

On trouve dans tous les journaux du temps la dénonciation dont je fus l'objet le 21 novembre. L'afFaire était Irès-grave. On avait intercepté une lettre de moi au comte d'Estaing, dans laquelle je lui parlais avec indignation des factieux, des scélé" rats de notre Assemblée. Certainement, s'ils avaient été nombreux, j'étais perdu. Je fus défendu par plusieurs membres de la majorité et acquitté à l'unanimité. Robespierre seul proposa la question préalable, — C'est une anecdote très-concluante sur l'esprit et les principes de cette majorité, et dont je rendis à mes commettants un compte public, qui fut imprimé dans tous les journaux; c^est par le rapprochement et la comparaison de tous ces faits, qu'on peut se former une idée juste des événements. Voici ma lettre telle qu'elle se trouve dans le premier volume de la Collection de mes opinions, imprimé en 1791 ' :

« Messieurs,

a J'aurais voulu me dispenser de vous rendre un compte détaillé de la dénonciation éclatante dont j'ai été Tobjet dans la séance du 21 novembre; mais, quoiqu'un décret de l'Assemblée nationale soit le titre le plus imposant dont l'innocence puisse s'armer contre la calomnie, il a déjà paru tant de récits différents, et quelques-uns si infidèles, que je dois à la confiance dont vous m'honorez l'exacte vérité. La voici :

a Le comité des recherches annonçait depuis longtemps un rapport intéressant; des bruits de complots secrets, de trames perfides contre la nation, sans cesse renouvelés, même dans l'Assemblée, irritant son impatience, alimentant l'inquiétude du peuple, chacun de nous désirait vivement connaître les instigateurs des forfaits et des troubles qui nous affligent ; quelles qu'en soient l'origine et la cause, à quelque parti qu'appartien-

' Pag[es 107 et saivantes.

nent les coupables auteurs de tant de maux, il importe fort au repos public de les connaître et de les punir.

« Le rapporteur du comité fit Texposé de ses recherches ; il annonça des preuves d'un zèle infatigable pour la cause publique, un examen suivi et attentif de tous les faits, de tous les indices qui avaient étë administrés au comité, et quelques détails déjà connus, dont l'ensemble ni les résultats n'étaient concluants; mais il finit par motiver les réticences du comité sur la possibilité de trouver dans l'enceinte même de la salle des personnes compromises par les recherches du comité. Ce soupçon, vague et dangereux dans les circonstances actuelles, indisposa une partie de l'Assemblée, et je fus du nombre de ceux qui voulaient demander de plus amples explications au comité : car il restait à résoudre cette question douloureuse que se font tous les bons citoyens : Quels sont ceux qui mettent le peuple en mouvement, qui soudoient des brigands, qui produisent des émeutes et des disettes à volonté, qui ont fait brûler les châteaux, menacer le clergé, insulter et proscrire plusieurs députés, massacrer des gardes du roi? Quels sont ceux qui ont envoyé dans le palais du roi et dans la salle de TAssemblée pationale des hommes féroces et des femmes perdues demandant du pain? Quels sont les auteurs de ces atrocités? Toutes ces questions n'étaient point résolues ; et, comme un très-grand nombre d'honnêtes gens et de bons esprits ne pensent pas que, la nation tout entière étant sous les armes, il y ait quelque péril à craindre pour la nation, une grande partie de l'Assemblée mettait plus d'intérêt à la recherche, à la punition des crimes consommés, qu'à celles des crimes possibles, des intrigues obscures et des ressentiments impuissants.

«'Ces pensées m'agitaient pendant le rapport du comité, et j'étais prêt à prendre la parole, lorsque je fus prévenu par plusieurs membres, dont les uns demandaient la confirmation des mêmes commissaires, attendu l'importance des découvertes dont ils tenaient le fil; plusieurs, au contraire, s'y opposaient

et demandaient une nouvelle élection. M. DuFraisse ' rappela le décret qui l'ordonnait; il s'expliqua avec énergie sur les dangers d'un comité de recherches indéfini; il cita l'exemple de celui du Long Parlement d'Angleterre, et en demandant la poursuite rigoureuse de tous les crimes publics, il insista pour qu'on déterminât le crime de lèse-nation, doàt la tyrannie pourrait faire des applications arbitraires.

a Je parlai après M. DuFraisse', et voici mes expressions telles que ma mémoire me les rappelle, et qu'elles ont été recueillies dans plusieurs journaux : « Il est triste, Messieurs, en posant les fondements de la liberté publique, d^ôtre obligé d'emprunter les formes du despotisme pour en anéantir les traces. Les circonstances malheureuses qui ont motivé l'établissèment de votre comité des recherches ' ne peuvent nous faire abandonner les précautions nécessaires pour qu'il ne devienne pas redoutable aux citoyens. J'ai entendu parler d'une descente faite pendant la nuit dans un couvent de filles. Des motifs importants ont sans doute déterminé cette démarche de vos commissaires. Mais j'ai été étonné qu'il n'en ait point été fait mention dans leur rapport. Je demande donc qu'ils fassent connaître à l'Assemblée les raisons puissantes qui ont pu forcer des membres du Corps législatif à descendre aux détails subalternes des fonctions des officiers de police.

« Je m'attendais aussi à ce qu'il nous fût rendu compte des recherches faites sur les causes des émeutes populaires. Il a été commis sous nos yeux des crimes publics , et de grands crimes ; je demande quelles mesures ont été prises pour en

obtenir la punition. »

^ Amable-Gilbert Dufraisse du Ghey, né en 1755, conseiller du roi , lieutenant général de la sénéchaussée d* Auvergne. Député de Riom comme Maloue t , il prononça, dans la séance du 5 mai 1790, un discours en faveur de Vinsti^ tuiion des juges par le roi, qui causa le plus grand tumulte, et provoqua le côté droit à se retirer en masse de la salle. (Ferrières, II , 48.) 2 Séance du 21 novembre 1789. {Moniteur, n^ 93.) ' Motion de Chapelier dans la séance du 13 octobre 1789.

« Cette observation de ma part n'avait rien d' offensant pour le comité des recherches, car l'exercice d'un droit n'est point une ofFense, et le droit de tous les membres de F Assemblée, droit dont on use tous les jours, est d'interroger les différents comités, de leur demander toutes les explications qu'on juge nécessaires. Le comité des recherches a même, sur tous les autres, l'avantage de réduire ou d'étendre à volonté ses explications; et, comme on ne peut Finculper sur ses réticences , il faut au moins qu'on ait la liberté de lui demander s'il a celle de parler ou s'il a des raisons de se taire.

« J'avais à peine fini , que le rapporteur ' et deux autres membres du comité vinrent à la tribune ; ils paraissaient irrités , ^ j'étais fort calme ; ils se trouvaient offensés, et je n'avais aucune espèce d'offense à me reprocher; car il est très-différent de rejeter un principe , d'improuver une démarche dont on ignore , dont on demande le motif, ou d'en suspecter l'intention. La plus parfaite droiture ne nous préserve pas d'une erreur. Le rapporteur, répondant avec plus d'ironie que de colère à mes observations , me désigna sous le nom du généreux ami de la liberté^ et je crois mériter ce titre par mon respect pour son caractère, par mon estime pour ses vrais défenseurs, par mon horreur pour la licence.

« L'explication relative au couvent fiit que, la police ayant instruit le comité qu'un personnage important était caché dans le monastère de l'Annonciade ', on en avait fait la recherche avec toute la décence et les précautions convenables. Mais quel est le délit important qui pourrait motiver un enlèvement sans décret, sans plainte rendue préalablement? Il est possible qu'une telle mesure fût nécessaire à la sûreté publique. Quoi qu'il en soit, je n'insistai point.

1 G'éuit Goupil de Préfeln, député da bailliage d' Alençon. (Moniieur, n9 94.) 3 La chapelle du couvent de TAnnonciade est deyenue l'églUe Salut-Am-

broise de Popincourt, aujourd'hui remplacée par une église neuve construite

à quelques pas de l'ancienne.

« Relativement aux émeutes , aux crimes publics que j^avais rappelés, le rapporteur annonça les efForts et les espérances du comité d'en suivre la trace. Il répondit au vœu que j'avais marqué par de semblables vœux. La facilité d'une explication suffisait pour déjouer et réduire à l'impuissance ou le faux zèle y ou la mauvaise intention qui l'aurait provoquée. M. Glézen ' se crut obligé de faire plus ; il déclara que la discrétion du comité des recherches serait suffisamment justifiée, lorsqu'on saurait que k généreux ami de la liberté qui se plaignait des réticences du comité » était lui-même compromis par suite de ses recherches ; que parmi les papiers relatifs à l'affaire du sieur Augeard* se trouvait une lettre de M. Malouet, adressée à un homme puissant, à un grand personnage, et que cttte lettre présentait le caractère d'une conspiration contre TAssem» blée ; qu'on y parlait de scélérats qui mettent le feu dans le royaume, et que cette épithète s'adressait à dés membres de l'Assemblée.

« A ces mots, un frémissement général saisit tout l'auditoire ; la salle retentit d'un cri d'indignation. J'étais près de la tribune, je m'y élançai; l'impétuosité de ce mouvement contrastait, je puis le dire, avec la sérénité de mon âme. Malgré le tumulte qui m'empêchait d'être entendu , je m'écriai : « Quoi ! Messieurs, il est ici des hommes heureux de trouver un coupable? Quoi! l'on applaudit à la présomption d'un

^ Avocat, député de la sénéchaussée de Rennes et Tun des fondateurs du club Breton. — S*étant opposé comme membre du comité eriminel à la mise en liberté du duc de la Vauguyon, qui avait été arrêté au Havre, il donna sa démission à la suite du vote qui Tautorisa.

^ Fermier général , secrétaire des commandements de la reine , à laquelle il se montra très-dévoué. Il avait proposé à cette princesse un plan d'évasion pour elle et pour ses enfants ; dénoncé par un commis à qui il avait dicté on mémoire à ce sujet, il fut arrêté par ordre du comité des recherches, enfermé à r Abbaye et acquitté le 0 mars 1790. (Voy. ses Afemotrex récemment publiés par M. Bavoux , p. 198. — Et au sujet d'autres plans d'évasion combinés à la même époque, Ferrières, I, 263. — Govemor Morris, I, 266.) Aogeard mourut en 1805.

crime? J'espère vous feire éprouver bientôt un autre sentiment : vous applaudirez, je l'espère, à mon innocence. »

« Ces paroles presque perdues me soulagèrent au point que je retrouvai mon calme ordinaire. M. Glézen parlait encore ;. je descendis tranquillement à la barre ; et la grande pluralité de TAssemblée, qui paraissait déjà persuadée que ce n'était pas là ma place, jugea ce mouvement ce qu'il était, la fierté de rinnocence. Je fus applaudi; les huissiers résistaient à mon entrée à la barre : je les fis retirer et j'y restai quelques moments ; mais je cédai aux instances du président ' qui me rappelait à la tribune; il y eut alors un mouvement dans r Assemblée ; mes amis , plusieurs même de ceux auxquels je suis indifférent, manifestèrent leur intérêt pour moi. Je craignais le tumulte; je demandai à être entendu. Il se fit tout à coup un grand silence , et je parlai à peu près en ces termes i

a Messieurs, c'est en me plaçant à la barre que j'ai dû marquer la gravité de l'inculpation qui m'est faite, et en demander la réparation; c'est pour obéir à M. le président, votre organe , que je reparais à la tribune ; j'ignore ce que contient la lettre qu'on vous dénonce comme si coupable; j'ignore à qui elle est adressée. Ce n'est donc pas d'après mes souvenirs, mais d'après mon coeur, où il n'entra jamais un sentiment indigne d'un homme de bien, que je vous annonce qu'une lettre de moi est innocente et pure. Je déclare qu'aucune de mes lettres ne peut être, je ne dis pas coupable , mais même suspectée; je déclare n'avoir jamais écrit, même à mes amis, que d'après les principes et les opinions que j'ai hautement manifestés dans cette tribune. On dit que cette lettre inculpe des membres de l'Assemblée ; si cela est, si j'ai fait une injure à quelqu'un, elle sera réparée; il est possible qu'accablé depuis huit mois de libelles, de calomnies atroces, jugé corrompu aussitôt qu'on m'a vu modéré, ayant entendu des mem-^

' Le président était Thouret , élu le iS novembre.

bres dont le patnotisme s'égarait au point de noter sur des listes et de flétrir ceux qui n*étaient pas de leur avis ; il est possible que des mouvements d'indignation, qui m'ont échappé au milieu de vous, se soient reproduits dans mes lettres; il est possible qu'ayant devancé la révolution par mon amour pour la vraie liberté, ayant eu, dans les temps du pouvoir absolu, la contenance et le caractère d'un homme libre, j'aie, aux jours de licence, blâmé par écrit, comme je Tai fait verbalement, l'exagération des principes et les désordres de F anarchie; mais une pensée, un sentiment antipatriotique*, un crime contre la nation! Ma vie entière, messieurs, mes mœurs, ma conduite, ma résistance même à l'autorité arbitraire , quand on pouvait la craindre, tout vous répond du contraire ; et si nous sommes maintenant assez malheureux pour que les caractères et les opinions modérés soient jugés antipopulaires, ce n'est plus la l^)erté qui nous attend, c'est la tyrannie qui nous menace; car la liberté ne se trouve que là où dominent la raison, l'honneur et la probité «

a Je parlai plus longtemps , mais les notes étrangères dont je me suis aidé finissent ici.

« J'oubliais de dire que j'avais demandé acte de la dénon- <ïiation de M. Glézen, et la production de ma lettre. Plusieurs députés me rappelaient ses paroles; on rapprochait la première partie de sa phrase : Ce généreux ami de la liberté ^ de celle qui me déclarait l'auteur d'une lettre « coupable, por- « tant des caractères de conspiration contre plusieurs membres « de l'Assemblée , que je désignais par l'expression de scélérats a qui mettent le feu dans le royaume. » Déjà, j'entendais préférer ma triste position à celle de M. Glézen ; j'étais encore à la tribune ; une foule de députés se pressaient autour de moi pour me défendre; je vis surtout avec attendrissement plusieurs de mes compatriotes, et M. Dufraisse qui me pressait dans ses bras, qui ne pouvait me dire un mot, tant il était ému , mais qui retrouva son courage et sa voix pour parler à

l'Assemblée. « Je ne m'attendais pas, dit-il, en vous parlant du Long Parlement d'Angleterre, à être sitôt dans le cas d'en trouver ici l'application. Mon amitié pour M. Malouet ne m'aveugle point; la pureté de son cœur m'est connue; il ne peut avoir écrit une lettre coupable; mais cette lettre a été entre les mains de la Commune de Paris et du procureur du roi ; ainsi l'on disposait de l'honneur de Tun de vos membres , sans votre participation. »

a Je ne pus tout entendre , car vingt personnes me parlaient À la fois. M. le duc de Liancourt ' voulut monter à la tribune ; M. Garât *, M. Duquesnoy ', demandaient la parole, et je distinguai dans les deux bouts de la salle la voix de M. le prince de Poix et celles de MM. de Grillon qui s'élevaient pour ma •défense. Je n'avais pas aperçu le comte de Yirieu; il était aussi à la tribune , et j'eus la douce satisfaction d'y recueillir de nouveaux témoignages de son estime et de son amitié, avant que ma lettre fût connue. Si je n'étais pas dans cette scène le principal acteur, je dirais qu'elle fut tout à la fois terrible et touchante ; mais je dois le dire, car c'était la cause

^ François^ Alexandre-Frédéric, dac de la Rochefoucaald-Lîancourt, né en 1747, grand maître de la garde-robe, dépaté du BeauvoUis et cousin de Tinfortuné duc de la Rochefoucauld, massacré à Gisors. Célèbre par ses connaissances agronomiques et par sa philosophie éclairée, il survécut à la révolution et persista jusqu'à sa mort, en 1827, dans ces principes de liberté constitutionnelle qui furent la conviction et l'honneur de sa vie.

^ Deux frères du nom de Garât, députes Tun et l'autre du bailliage de Labour, siégèrent aux états généraux et à l'assemblée; l'ainé, avocat au parlement de Bordeaux ; l'autre connu déjà dans les lettres , ministre de la justice en 1792 et membre de l'Institut.

' Avocat, syndic de l'assemblée provinciale de Lorraine et député du bailliage de Bar-le-Duc. Duquesnoy, « homme très-actif, ne manquait ni de ta- « lent ni surtout d'adresse. Au commencement de l'Assemblée, il se montra m très-révolutionnaire; on aurait pu même le croire républicain, mais depuis il changea d'opinion. » (Mémoires du comte de la Marck, dans la Corresp. entre, ete^, I, 223.) Ami et collaborateur de Mirabeau, on voit dans la même correspondance, comment, vers la fin de 1790, il contribua à rapprocher de la cour le grand orateur.

de tous les citoyens : il m'y semblait voir la liberté étoufFée dans son berceau.

« Enfin ma lettre arriva ; on avait été la chercher à THôtei de Ville, et toutes les présomptions qui s'étaient élevées en ma faveur s'effacèrent un moment, quand on vit paraître l'abbé Gouttes', cette lettre à la main. On avait dit qu'elle était écrite à un homme puissant; je n'en connais point eo France, car je n'avais point écrit à M. le comte d'Estaing^^ commandant l'armée qui conquit la Grenade, mais commandant la milice nationale de Versailles. Ce n'était point si un grand seigneur, à un courtisan que cette lettre s'adressait, c'était au chef des citoyens armés pour la garde de l'Assemblée. Un silence d'effroi et d'intérêt succéda à toutes les agitations; je m'avançai près du lecteur , et quand j'eus reconnu ma signature, je dis à l'Assemblée : « La lettre est de moi , je n'en désavoue rien. » Voici la lettre :

« Mqnsieur le comte ,

a J'ai l'honneur de vous prévenir que le sieur N..., parfumeur, a dit à mon domestique qu'aussitôt qu'on aurait distribué à la milice les fusils qu'on attendait , le premier usage qu'elle en ferait serait pour se débarrasser des députés mauvais citoyens; qu'ils étaient parfaitement connus, qu'on était résolu d*aller les arrêter chacun chez eux; que les bourgeois assistaient à toutes les séances pour entendre et connaître ceux qui parlent contre les intérêts du peuple ; que le premier arrêté serait l'abbé Maury.

« Comme cette fermentation du peuple est entretenue par

^ J.-L. Gouttes, curé d'Argillierg, député de la sénéchaussée de Béziere. Il se montra favorable à toutes les réformes relatives à son ordre, particulièrement à la constitution civile du clergé et à son entretien par TEtat. Elu le 19 février 1791 évoque d*Autun , il fat condamné par le tribun.il révolution* naire le 31 mars 1794.

des scélérats qui calomnient de toutes les manières et qui proscrivent ceux qu'ils croient contraires à leurs projets de subversion; comme je suis Tune des victimes désignées, que les lettres anonymes, les libelles, les menaces directes ou indirectes me poursuivent journellement, j'ai cru devoir vous dénoncer le parfumeur dont je joins ici l'adresse. 8i c'est un homme trompé de bovine foi, il peut faire connaître ceux qui animent ainsi le peuple. Il n'est que trop vrai qu'il existe parmi nous de mauvais citoyens, et je crains bien qu'ils ne viennent h bout de tout perdre, avant que le peuple sache qu'il leur doit tous les malheurs qui le menacent. Votre vigilance, monsieur le comte, votre fermeté, votre patriotisme, vous ont acquis la confiance universelle , et je ne doute pas que vous ne préveniez tous les désordres qui pourront naître. Mais qui nous préservera de la banqueroute, de la disette, de la guerre civile, qui nous menacent? Un génie malfaisant plane sur ce beau royaume ; presque partout le peuple est fou et furieux; ceux qui pourraient l'éclairer, l' égarent, et notre position empire tous les jours , etc. »

« Pour bien se représenter l'effet que produisit sur l'Assemblée la lecture de cette lettre, il faut se rappeler l'éclat de la dénonciation, les circonstances auxquelles on l'avait liée, l'affaire du sieur Augeard. On avait annoncé que la lettre présentait un caractère de conspiration contre plusieurs membres de cette Assemblée, etc.

« L'indignation fut générale, et je jugeai dès lors qu'il était plus convenable de calmer que d'exciter le mouvement qui se manifestait en ma Saveur; je songeai plus, dans ma défense, au respect que je devais à l'Assemblée qu'à la réparation qui •m'était due. J'aurais pu me borner à dire : « Messieurs, que celui qui n'en a pas écrit autant à ses correspondants me jette la première pierre ! » Car il n'est que trop ordinaire , dans les circonstances actuelles, de regarder réciproquement comme

mauvais citoyens tous ceux dont les principes sont opposés aux nôtres^ C'est au moins Tinjustice dont je me plains pour mon compte; mais on peut remarquer que dans ma lettre la désignation de « mauvais citoyens » n'a lieu que par occasion , et parce que cette expression se trouvait dans la bouche du sieur N... Quant aux « scélérats », je ne crois pas que personne soit tenté de nier leur existence. Nous avons vu tant de scélératesses qu'il faut bien qu'elles appartiennent à quelqu'un. Je dis que presque partout le peuple est « fou et furieux » ; certainement, on ne peut pas croire que j'aie voulu signaler ainsi l'universalité du peuple français : dans tout le royaume » la saine partie du peuple a gémi, a souffert des actes de folie et de fureur qui se sont multipliés. Il n'y a sûrement rien de plus fou que cette intervention de gens qui ne savent pas lire, dans la discussion des grandes questions de constitution, par exemple du Veto royal; j'ai vu des porteurs de chaise, à la porte de T Assemblée, dans une grande agitation sur le Veto. Quant à la fureur, je n'en rappellerai pas les preuves ; que ne pouvons-nous les effacer de notre histoire ! Je dis qu'on trompe le peuple, qu'on l'égaré. Ah! j'en suis bien convaincu, c'est le tromper cruellement que de l'accoutumer à la licence, à l'immoralité, aux injustes soupçons; de lui montrer comme des ennemis les hommes droits et modérés. Sans doute, il faut lui parler de liberté, la lui faire aimer, mais en lui faisant respecter la justice, les lois et les droits de tous. Je ne connais rien de plus coupable que les libelles et les prédicants incendiaires qui se sont répandus dans toutes les parties du royaume. Je sais que quelques amis de la liberté croient trouver dans la fermentation qu'ils excitent une sorte d'utilité pour la révolution. C'est un principe faux, détestable : la corruption, le mensonge ne produiront jamais rien de pur et d'honnête. Les factieux, les libellistes commandent au peuple d'être à la fois esclave et tyran ; ils lui parlent de vengeance, et ils l'engagent à exécuter ses jugements; ils

profèrent le saint nom de liberté , et c^est pour en violer tous les droits. Ils semblent Êiire deux parts du genre humain, dont Tune doit être exterminée pour que l'autre soit libre.

« C'est à peu prés dans ces termes , c'est dans cet esprit que je m'expliquai, et je m'arrêtai dès que je m'aperçus que je faisais une impression vive sur l'Assemblée.

« M< de Rochebrune m'avait remplacé & la tribune \ et demandait justice pour moi; mais on appelait M. Glczen, dont j'avais évité de prononcer le imm. Il eut beaucoup de peine à se faire entendre ; on lui reprochait sévèrement cette dénonciation, et lorsqu'il s'écria : Si M. Malouet est innocent^ est-ce donc mot qui suis coupable ? un grand nombre de voix prononcèrent : Oui, oui. Sa position avait changé , et il eut alors un très-beau mouvement. « Eh bien ! messieurs, dit-il, puisque, à mon tour, je suis accusé, daignez m'entendre. Vous avez décrété que tous les accusés auraient un conseil , qu'ils seraient publiquement entendus dans leui^s défenses; refuserez-vous à un membre de cette Assemblée la justice due à tout citoyen ?)r ^ M. Glézen avait raison, mais il fallait ajouter : « Vous avez décrété la libre communication des pensées, même par la voie de la presse ; ainsi j'ai tort de condamner celles déposées sous le sceau d'une lettre. »

« Pendant que M. Glézen parlait, j'entendis et j'aperçus des dispositions Eàcheuses pour lui; je demandai alors la permission de l'interrompre et je dis à l'Assemblée, espérant bien qu'elle ne me trouverait susceptible d'aucune inculpation , que je la suppliais de ne donner aucune autre suite à cette affaire.

a M. Glézen continua son discours , et croyant sans dout avoir besoin de se justifier à mes dépens, il paraphrasa dans un sens défavorable le texte de ma lettre. Le procédé n'était pas

^ AmaLle de Brugîer, baron de Rochebrune, ancien officier au rcgimenl Dauphin-cavalerie , député de la noblesse du bailliage de Saint-Flour. (ATemoires de Ferrières, II, 11.)

tk^ CHAPITRE XII.

généreux, surtout après ma dernière déclaration. Je lui dis : a Monsieur, je vous invite à finir, si vous ne voulez pas que je recommence. »

a II finit alors. J'avais tout simplement demandé à être honorablement déchargé; onme fit remarquer que celte formule semblait donner quelque consistance à l'accusation, et M. Duquesnoy proposa celle-ci : // n'y a lieu à aucune inculpatio n, qui fut adoptée avec les signes les plus touchants pour moi de l'intérêt qu'avait pris à ma situation la grande pluralité des membres de l'Assemblée.

« Mais avant la conclusion, j'eus à repousser la proposition d'un ajournement; lorsque celle-ci fut rejetée, celle de la question préalable fut la dernière. Le duc de la Rochefoucauld , dont la loyauté et le patriotisme sont connus , demanda que le nom de l'auteur fût inséré dans le procès- verbal. Robespierre se leva pour défendre sa proposition, mais l'Assemblée refusa de l'entendre.

« Tel est, messieurs , le récit fidèle des faits ^ Vous y trou-

' Voici comment Mirabeau, dans le Courrier de Provence, rendit compte de cet incident qui se termina d*une manière si honorable pour Malouet :

« Une lettre était le corps du délit, et cette lettre était entre les mains du co- « mité des recherches de la Commune. Elle avait été trouvée parmi les pièces qui « inculpent, dit-on , le sieur Augeard, et les commissaires la peignirent comme « renfermant les traces d'un complot, comme étant souverainement outrageante « pour les membres de 1* Assemblée nationale. Un cri général s*élève; toutes les « apparences étaient contre M. Malouet, excepté sa réputation de probité et la « noble tranquillité de son maintien. On demande sa lettre ; on va la chercher. « Au milieu des cris de la prévention et d*une indignation anticipée , M. Ma- « louet s'achemine à la tribune ; il en est repoussé. Soudain, soit par le tu- «. multe qui s'augmente, soit par cette délicatesse de vertu peu jalouse de « son rang dès qu'elle est suspecte , il se rend à la barre pour faire entendre « de là sa justification ; mais l'Assemblée sait qu'un accusé n'est pas un cou- « pable : plusieurs membres l'appellent à la tribune ; on insiste ; il y monte , «et c'est un premier acte de justice de l'Assemblée envers lui.

■ M. Malouet parle pour sa défense avec cette modestie courageuse qui brave « les apparences de crainte et de faiblesse, en attestant pour lui une vie passée « dans la réputation de bon citoyen. Il rappelle des circonstances douloureuses «à son cœur où il a été méconnu, calomnié, menacé, dénoncé au peuple

verez tout à la fois une preuve , et de la pureté des principes de l'Assemblée nationale, et du danger effrayant dont la liberté publique et la sûreté de chaque citoyen seraient menacées , si les écarts et les excès d'un faux patriotisme y pouvaient prévaloir. Il m'est bien doux de pouvoir vous offrir l'assurance et l'exemple du contraire. Si vous me demandez maintenant, messieurs, comment et par quels motifs tant de calomnies m'ont poursuivi, tant de tentatives ont été faites pour me perdre; comment on m'a supposé des liaisons avec des personnes, aujourd'hui suspectes, que je n'ai jamais connues; je vous répondrai : Subordonné comme doit l'être tout citoyen à la volonté générale, inviolablement -soumis aux décrets de l'Assemblée nationale, j'y suis arrivé, persuadé que nous pouvions, sans convulsion, sans déchirement, poser les fondements de la liberté publique, réformer les lois, les mœurs, les abus. J'avais développé mes opinions dans les cahiers que vous avez adoptés, •dans les discours que vous avez applaudis le 9 mars dernier;

M comme un ennemi de la liberté.... Son discours, prononcé avec la confiance •« de la vertu et la décence de sa position, fit naître pour l'orateur une dispo- 0 sition favorable qui se décida complètement quand on lut la fameuse lettre.... «Cette lettre avouée par M. Malouet, il remonte à la tribune; il en expose •« Foccasion, l'époque, les motifs, et son apologie fut un vrai triomphe. L'Asm semblée avait eu lieu de croire, suivant la dénonciation qui venait d'être «feite, que cette lettre était liée par quelque traita l'affaire du sieur Augeard. « Elle fut frappée d'étonnement quand elle n'y reconnut que des griefs d'un ■ homme ulcéré; quand elle vit que cette lettre, loin de renfermer des traces

* de conspiration , n'était qu'une violente sortie contre ceux qu'il présumait

* être des perturbateurs de la paix publique, une dénonciation même des bruits « répandus contre la sûreté des représentants de la nation.

■ A l'instant, l'absolution de M. Malouet se fit dans le cœur des juges. Au « milieu d'applaudissements qui étaient pour lui une vengeance honorable, « des voix s'élevaient pour demander la punition des dénonciateurs. M. Ma- « louet, après des tentatives d'explications de la part de MM. de Préfeln et « Glézen, à peine entendues, déclare qu'il lui suffit d'être complètement lavé « de l'accusation , et prie qu'il ne lui soit donné aucune suite ultérieure. On « demande sur le tout /a question préalable; elle est rejetée, et c'est par un décret « formel que la non-inculpation de M. Malouet est reconnue. ■

On peut voir encore à ce sujet les Mémoires de Rivarol, p. 158.

je les ai constamment défendues. Voilà mes torts; mais ma correspondance nç présente aucun signe de résistance aux principes adoptés par la pluralité : con6ance, respect et soumission envers le Corps législatif; fidélité au roi; justice et bienyeil* lance envers toutes les classes de citoyens» voilà le texte et l'esprit de toutes mes lettres à MM. les officiers municipaux; aussi, ai-je eu la consolation de voir ma patrie calme et paisible au milieu des orages ; et c*est avec cette sécurité d'une bonne conscience que je serai toujours prêt à vous rendre compte de la mission dont vous m'avez honoré, n

On est fondé à croire , d'après la dénonciation foite contre moi et d'après son résultat, que les informations dont s'occupait le comité des recherches n'étaient pas d'une grande importance ; mais elles étaient si multipliées dans toutes les parties de la France, il y avait partout un si grand nombre de mécontents dans tous les sens, que l'inquiétude du comité, qui avait quelque réalité et beaucoup d'exagération dans ses motifs, se répandit généralement dans la majorité de l'Assemblée. Le parti populaire devint de plus en plus défiant et animé contre la cour et l'aristocratie. Le club des Jacobins établit des succursales ; sa correspondance embrassa les provinces ; tout ce qu'il annonçait comme mesure de sûreté pour les patriotes prit chaque jour un caractère plus prononcé de faction, mais de faction tellement puissante que c'était alors une partie considérable de la nation qui se laissait entraîner dans cet abtme. L'idée, nouvelle encore, d'Assemblée constituante réunissant tous les pouvoirs, circulait dans les clubs et enflammait les démocrates autant qu'elle épouvantait tous ceux qui n étaient pas engagés dans leurs rangs.

epuis notre translation à Paris, le désordre, d'une part, et, de l'autre, le système constituant faisaient de rapides progrès» Mirabeau, qui apercevait très-bien le danger de cette doctrine, voulut faire une nouvelle tentative pour se rapprocher de la cour. Il fit offirir de nouveau ses services au roi par un député de la noblesse', attaché à la reine : il voulait être ministre. M. Necker rejeta encore ses propositions ; mais, pour qu'il f&t plus certain qu'elles n'auraient aucune suite, un député breton, qui surprit le secret delà négociation, fit décréter par l'Assemblée qu'aucun député ne pourrait accepter une place de la cour ' : mesure déplorable, qui ne laissait à Tambition d'autre issue que celle de la démagogie.

^ Le comte de la M arck , député dé la noblesse da Quesnoy, qui raconte luimême le fait en ces termes : • Le lendemain du jour oh le roi fut conduit ou «plutôt traîné aux Toileries, Mirabeau vint de très -bonne benre cbez moi» « Si vous ayez quelque moyen , me dit-il en entrant, de tous faire entendre • du roi et de la reine , persuadez-leur que la France et eux sont perdus , si la > famille royale ne sort pas de Paris. Je m'occupe d'un plan pour les en faire sorti tir. «(Correspondances publiées parM. deBacourt, I, il9.)Telle futToriginedu Mémoire fait par le comte de Mirabeau après les événements des 5 et ^ oc^ tobre, et remis à Monsieur, comte de Provence , frère du roi, le 15 octobre, par le comte de la Marck. (^Ibid,, p. 364. )

3 Séance du 7 novembre 1789. Lanjuinais, député de la sénéchaussée de Rennes, fut l'auteur de cette proposition. Un excellent historien, M. Droz, dit à ce sujet : m A l'effet produit par cette motion , il ne fut pas possible de ■ douter qu'un décret absurde allait être rendu. • ( Histoire du règne de Louis XVI, Appendice, p. 67. ) G*est dans un discours prononcé la Teille, 6 novembre, que Mirabeau, à propos du désordre des Bnances, avait discute les avantages de l'introduction des ministres dans l'Assemblée. (Moniteur, n«« S5 et 86.)

La spoliation du clergé, décrétée partiellement, allait se consommer * . Le pouvoir exécutif, miné dans toutes les branches de l'administration, s'efiaçait graduellement; les partisans du clergé, ceux de la cour, plus échauffés, plus bruyants que jamais, employaient toutes leurs forces à grossir celles du parti populaire. J'étais, ainsi que mes amis, dans la consternation; nous voulûmes sortir de cet état. Je proposai aux chefs de la minorité de nous réunir à la saine majorité, en convenant d'adhérer à tout ce qui était fait, d'arrêter là la révolution et d'en réparer, de concert, les désordres. Je rédigeai une suite d'articles, dont MM. Cazalès et d'Esprémenil rayèrent la moitié ; mais quarante députés de la minorité, parmi lesquels étaient six archevêques ou évéques ', se réunirent pour les accepter.

Telle fut la naissance du club des Impartiaux, qui devint ensuite le club Monarchique*,

1 Dans la séance du 13 octobre, Malouet avait présenté un projet pour régler Tusage des biens du clergé au lieu de les aliéner , et combattu dans un discours le plan proposé par Tévêque d'Autun. (Voy. le Moniteur, n9 73, et la Collection des opinions, I, 88.)

^ Les archevêques d*Aiz et de Toulouse (de Boisgelin et de Fontanges), les évèques de Langres, de Chartres, de Montpellier et de Nancy (de la Luzerne, de Lubersac, de Malide, de la Fare).

3 L*extrait suivant du Mercure de France, rédigé par Mallet du Pan , trouve naturellement sa place ici (janvier 1790, p. 164) :

« L'Assemblée nationale , depuis longtemps , était partagée en trois sections : « celle des Enragés, celle dénommée des Aristocrates, et la troisième des Mo" mde'rés, lesquels n*ont jamais varié depuis Torigine, également éloignés de « l'aristocratie et de l'anarchie, du despotisme et de la démocratie. Le parti, « appelé des Aristocrates, s'est déjà, en très-grande partie , rénni à ces derniers. « La première de ces trois sections , qu'on peut regarder comme réduites à deux , « ayant formé un club et des assemblées particulières aux Jacobins de la rue ■ Saint-Ilonoré , les deux autres ont imité cet exemple afin de préparer aussi

• leur marche. Dans cet état de choses, M. Malouet, l'un des commisssaires

• de cette dernière assemblée, s'est rendu de son chef chez M. de la Fayette « et a conféré avec ce général. Cette première entrevue a amené deux confé-

• rences subséquentes chez M. le duc de la Rochefoucauld, et où se sont ren- « contrés^ d'une part, MM. delà Rochefoucauld, delà Fayette, de Liancourt,

• de Latour-Maubourg et de la Coste; de l'autre, MM. l'évêque de JNancy,

LES IMPABTIAUX. Î9

Voici notre arrête :

Nous, membres de FAssemblée nationale» ennemis de toute mesure violente et exagérée, séparés de tout intérêt personnel, réunis par le patriotisme et dévoués entièrement à la cause de la liberté nationale et du salut public, professons et déclarons les principes suivants :

Fidèles à notre devoir et invariablement Rattachés aux véritables intérêts du peuple, nous ne cesserons de nous opposer, jusqu*à la fin , à tout projet qui tendrait à l'égarer ou à compromettre ses droits, soit en excitant insidieusement sa défiance et en l'invitant au désordre, soit en le portant au mépris de la Constitution et de l'autorité légitime.

Article 2.

Tout citoyen doit se soumettre à la Constitution. Ce qu'elle pourrait avoir de défectueux, le temps et l'expérience le manifesteront à la nation, qui le changera ou le modifiera à son gré.

Il est plus que temps de ramener l'ordre, la paix et la sécurité : c'est le seul moyen de sauver la patrie , de garder la foi promise et due aux créanciers de l'État, de rai^imer le commerce et de rétablir la perception des revenus publics , sans lesquels on verrait bientôt périr la Constitution elle-même et la liberté.

• Maloaet, de Virieu, Redon, la Chèze et le chevalier de BoufQers. Nous n ignorons encore si ces conférences ont en ou auront quelque résultat ; nous

• en rapportons seulement la nature et les dispositions, d\iprès des informait tions très-authentiques. C'est la majorité de Tun de ces deux partis qui a «porté M. l'abbé de Montesquîou à la présidence. ••• ■

Article 4.

Le maintien de la Constitution et de la liberté dépend essentiellement de l'observation des lois; et l'observation des lois ne peut être garantie que par une puissance active, protectrice de tous les droits. Il feut donc se hâter de rendre au roi l'exercice du pouvoir suprême, conformément au vœu solennel de la nation et aux principes monarchiques reconnus et consacrés par la Constitution.

Article 5.

^ous défendrons de tout notre pouvoir , sans acception de rang ni de personne, les droits de l'homme et du citoyen, trop souvent violés aujourd'hui avec impunité.

Article 6.

La Constitution ayant aboli la distinction politique des ordres, un même titre doit réunir tous les Français : celui de citoyens.

Article 7.

Il est d'une saine politique d'attacher tous les cœurs à la Constitution. Si son complément commandait encore de grandes réformes y il est indispensable d'éviter, dans l'exécution, tous moyens violents; ils alarment les citoyens, aigrissent les esprits, menacent les propriétés, multiplient les malheureux et ne peuvent qu'accroître la détresse du peuple.

Article 8.

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses ni pour le culte rendu en commun à la Divinité; mais l'expérience des siècles passés n'a que trop appris combien la tranquillité et l'intérêt même de l'État exigent que la religion cathoUque con-

tinue à jouir seule dans le royaume , à titre de religion nationale, de la solennité du culte public.

Pour assurer, dans tous les cas et contre tous les événements, la dépense du culte public, l'entretien de ses ministres et les secours dus aux pauvres et fondés pour eux, il est essentiel de conserver aux églises une dotation territoriale. En conséquence, jusqu'à ce que la dotation nécessaire ait été déterminée et solidement assurée, il ne doit pas être fait d'autre aliénation des biens de l'Église que celle décrétée le 19 décembre dernier comme secours extraordinaire.

Article 10.

Conformément au décret du 2 novembre précédent, aucune disposition relative, soit à l'aliénation, soit à la répartition des biens ecclésiastiques, ne doit avoir lieu que d'après les instructions et sous la surveillance des provinces respectivement intéressées.

Article 11.

Une nouvelle Constitution veut un autre ordre judiciaire, dans lequel les nouveaux tribunaux soient resti^eints au seul pouvoir de juger. Mais on doit prendre tous les tempéraments convenables pour concilier, à l'égard des anciens magistrats, ce que la nécessité commande et ce que l'équité réclame.

Article 12.

Chez un peuple libre, et qui veut continuer de l'être, la liberté de la presse doit être constamment protégée; mais l'ordre public, l'honneur et la sûreté de chaque citoyen demandent que la licence soit réprimée. Rien n'est donc plus instant

que de provoquer et de faire rendre sur cet objet une loi sage et prudemment motivée.

Article 13.

Toute force armée deviendrait redoutable à la liberté pu* blique, et serait le fléau des particuliers, si elle n^était contenue par la Constitution et toujours dépendante du pouvoir exécutif,, conservateur de l'ordre. Il faut donc que, subordonnément à Tordre établi par les principes constitutionnels , l'armée et les gardes nationales soient soumises au monarque, comme le monarque lui-même doit être soumis à la loi.

Article 14.

Nous réunirons tous nos efforts pour obtenir la plus prompte expédition des affaires , accélérer la conclusion si désirable de nos travaux, et surtout pour maintenir l'union entre toutes les parties de ce vaste empire, dont l'intérêt est si essentiellement de former un seul et même corps sous la protection et la dépendance de la loi et du roi.

Article 15.

Pour parvenir au but que nous nous proposons, nos moyens sont la justice, la vérité, la constance.

Cet arrêté excita un malaise général dans les deux partis extrêmes ; l'un et l'autre y virent des moyens de succès pour le parti modéré, et c'est une vertu bien rare que celle qui nous porte à sacrifier nos propres passions à la raison des autres. Il y avait d'ailleurs des prétextes plausibles de chaque côté pour ne pas se décider aux sacrifices que nous demandions. Les

chefs de la majorité se persuadaient que, s'ils travaillaient sérieusement au rétablissement' de Pautorité royale constitutionnelle, avant d'avoir consommé toutes les innovations qu'ils rejetaient, on s'en servirait pour les écrasei. Leur prétention d'Assemblée constituante, qui n'était point encore arrivée à toute sa hauteur, jfaisait des progrès sensibles. Ils n'osaient pas prononcer solennellement la suspension du pouvoir royal; mais r entraver provisoirement jusqu'à l'achèvement de la Constitution était une nouvelle doctrine que beaucoup de députés, qui l'auraient rejetée deux mois plus tôt, commençaient à trouver admissible. L'empire de l'habitude est peut-être le plus puissant, et le parti populaire avait contracté celle de mettre tout en question et de considérer le gouvernement de la France comme une chose à créer plutôt qu'à réformer. D'un autre côté , la majorité de la noblesse et du clergé ne pouvait s'accoutumer à regarder comme définitifs les décrets rendus jusqu'à ce jour; elle les trouvait monstrueux, et il y en avait bien quelques-uns de ce genre. Elle jugeait insoutenable l'ordre de choses qui s'établissait, en quoi j'étais de son avis; mais je soutenais que, si l'on ne se hâtait de transiger sur les sacrifices, la subversion serait complète et entraînerait celle de la monarchie. Le roi avait entièrement adopté mon opinion. Je n'avais point encore, et je n'ai eu que longtemps après, des rapports directs avec Sa Majesté ; mais je sus par madame Adélaïde que le roi et elle-même embrassaient sincèrement la doctrine des Impartiaux..

Gomme c'^st un des articles de l'histoire révolutionnaire les plus importants à développer, par les suites qu'il devait avoir, si la malveillance et les efforts de deux partis ne s'étaient réunis pour annuler celui-là , je rappellerai ici quelques détails empruntés à ce que j'en ai publié en 1792 \

^ Les développements qui suivent se trouvent sous forme de lettre dans le troisième volume des Opinions de Maiouet, p. 175.

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