‹ Mémoires de MalouetChapitre 4 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

Le club des Impartiaux est né des circonstaoces, et ce n'est pas par révénement qu'il faut en juger l'esprit et les motîFs. Acteur, et surtout observateur dans cette grande époque , je vois déjà dénaturer les faits, les caractères ; toutes les passions sont en travail pour tromper la postérité, co^me elles ont été en action pour opérer la révolution. Je certifie donc que la cour ne fut pour rien dans la formation du club des Impartiaux.

On a beaucoup parlé de mes liaisons avec plusieurs ministres; comme elles étaient antérieures à la convocation des États, il n'y a eu rien de changé à cet égard dans ma manière d'être, si ce n'est qu'ayant désapprouvé dès le commencement l'imprévoyance du conseil, son bésitation, son défaut de plan^ j'ai été traité non pas avec moins d'égards, mais avec moins de confiance que ci-devant , et je suis sûrement l'un des députés actifs qui ait eu le moins d'influence et de relations d'affaires avec les ministres pendant toute la durée de la session. Gela posé, je vais m' expliquer sur cette société.

La nullité de ses résultats et Tachamement avec lequel on a poursuivi , dans tous les partis , les hommes modérés et leurs plans, me laissent des souvenirs et des regrets très-différents de ceux qu'on pourrait me supposer. J'ai conservé la note de ce qui s'est passé relativement à la formation du club des Impartiaux; le temps qui s'est écoulé et les événements qui se sont succédé depuis cette époque n'ayant que trop justifié mes pressentiments et mes opinions, il ne sera pas inutile que j'en place ici le rapprochement.

A l'époque où nous sommes, Ton dit encore, comme à la fin de 1789 : Point de terme moyen, point d'accommodement! C'est le vœu commun aux deux partis opposés ; voilà comment, dès le début , les uns ont tout exagéré , et les autres , rien obtenu, rien modifié. C'est ainsi que procèdent les passions dans leur effervescence; elles tendent à leur but sans égard aux obstacles, et deviennent esclaves ou despotes. Mais, comme il

est impossible de travailler avec quelque succès à la législation et à l'organisation d'un empire, si l'on ne se rend supérieur à tous les mouvements passionnés, si l'on ne calcule avec précision ce que l'on peut obtenir de la raison d'un peuple, et ce qu'il faut craindre de ses erreurs , j'ai toujours pensé , dès le commencement de la révolution, que mon devoir, comme député , était de résister avec fermeté à tout ce qui était évidemment mauvais, quel que fût le danger ou l'impuissance de mes efforts; mais aussi je suis bien convaincu qu'il fallait céder à l'empire de l'opinion publique, en tout ce qui présentait l'espoir, même incertain, de quelque bien.

Je n'ai jamais eu d'autre système que celui-là dans ma conduite publique et dans mes opinions; et je m'y suis invariablement attaché, persuadé, même aujourd'hui, qu'il n'est pas d'autre moyen de salut pour un État en convulsion que celui de la modération au milieu de tous les partis extrêmes. Quel était, en effet, l'état de la France en 1789, avant le développement du système qui a prévalu et des factions qui nous ont déchirés? Aucun homme de bonne foi ne peut se dissimuler qu'U y avait une impulsion générale vere la liberté, une horreur universeUe de l'ancien régime. Était-il donc permis à un homme raisonnable d'y rester attaché avec l'espoir de le maintenir? N'était-ce pas donner de nouvelles forces à ceux qui rattaquaient , que de leur montrer une opposition continue systématique? Le devoir des hommes éclairés n'était-il pas d'appuyer les résistances aux innovations dangereuses sur les pnncipes d'un gouvernement libre et sagement ordonné'

Cent vingt membres de la minorité de l'Assemblée avaient donné leur démission ou s'étaient absentés depuis le mois d'octobre 1789; parmi ceux qui étaient restés, les uns ne prenaient point part aux délibérations; d'autres s'étaient imposé la loi de ne consentir à rien de ce qui serait contraire aux anciennes institutions ; plusieurs voyaient avec satisfaction les entreprises les plus téméraires, les innovations les plus dangereuses, se

26 f CHAPITRE XIII.

persuadant que Faccumulatioa des injustices et des absurdités ramènerait plus promptement le retour de l'ancien ordre de choses. Supposez maintenant que, chaque député resté à sod poste, la minorité se fût réduite à une défensive raisonnée et calculée d'après les circonstances : nous aurions d'abord gagné, par le nombre seul des voix» un grand nombre de questions que nous avons perdues à vingt, trente, cinquante et quatrevingts suffrages ; d'autant que la majorité s'était renforcée par les remplacements , tous les nouveaux élus ayant été choisis parmi les plus ardents révolutionnaires. Mais, ce qui était encore plus important, et ce qui, suivant moi, n'est pas douteux, c'est que nous serions devenus infailliblement la majorité, par la conquête de tous les hotnmes modérés, jusque-là faibles et incertains, mais qui se seraient ralliés à un plan raisonnable, s'il avait porté l'enseigne de la liberté. La minorité devait donc se réunir sous cet étendard, ou se résigner, d'avance à toutes les amertumes qu'elle a éprouvées ; car il n'y a que deux manières de conduire les hommes : par la raison ou par la force. Si donc vos propositions sont telles que la raison , ou l'intérêt , ou les passions du plus grand nombre les rejettent, et que vous ne puissiez pas y employer la force, votre persévérance dans de telles propositions n'est sensée qu'autant que ces propositions seraient des démonstrations de vérités morales et religieuses , dont la conscience ne peut se détacher. Mais, comme il y aura toujours, pour les hommes éclairés,' une assez grande latitude dans la discussion des divers modes de gouvernement , il est bien évident qu'il ne suffit pas de proposer celui que l'on croit le meilleur, mais qu'il faut encore se séparer le moins possible des opinions et des volontés dominantes pour parvenir à les éclairer.

Je demandais donc, et je demande encore aujourd'hui aux partisans de l'ancien régime comment ils prétendent le rétablir. Est-ce par le raisonnement qu'ils rappelleront des hommes passionnés, ivres de la liberté et de l'égalité, au retour des distinc-

tions et des autorités qu'ils ont détruites? Est-ce par }a force? Mais de quelle force peuvent-ils disposer? Où est aujourd'hui la force publique? Quels en sont les éléments? Quel est le pouvoir qui se fait craindre, hors celui de la multitude? Est-ce bien dans un pays où l'on a, sinon anéanti, au moins pour longtemps affaibli tous les moyens de discipline et de subordination, qu'on peut rétablir l'autorité arbitraire? Car c'est là ce qu'on entend par l'ancienne constitution; et quand même ceux qui la défendent ne Tentendraient pas ainsi, il suffit qu'on y ait attaché, dans Topinion publique, l'idée du despotisme, pour qu'il soit impossible désormais, soit par la persuasion, soit par la force, de rétablir cet ancien régime.

J'insiste sur ces réflexions, parce qu'elles ont eu des contra dicteurs. Mais comment se dissimule-t-on que l'opinion contraire en a bien davantage, et que le succès de tout système politique est soumis à un calcul de nombres et de forces? Il est fort aisé d'établir, dans un salon, entre gens du même monde et du même avis, que ce sont les intendants, les parlements et les trois ordres qui nous conviennent; mais essayez d'accréditer cette doctrine dans les villes, dans les campagnes, dans les garnisons , dans les arsenaux ; essayez de prouver à deux millions d'hommes armés et indépendants qu'ils doivent replacer sur leurs têtes tous les jougs qu'ils ont brisés. Je dis que Cicérou et Démosthènes y échoueraient, et que Frédéric le Grand n'y parviendrait qu'à la tête de son armée.

Il ne faut pas s'abuser sur la lassitude et le dégoût qu'éprouvaient un grand noiïsbre de personnes d'un pareil ordre dechoses; tout ce qui n'était pas corrompu souffrait impatiemment la licence et l'anarchie; on voulait un gouvernement, et c'est parce que ce besoin était général, qu'on croyait facile de rétablir l'ancien. Mais là était Terreur. Ses appuis dans l'opinion n'existaient plus : le sentiment de l'obéissance passive était effacé; celui de l'obéissance raisonnée était le seul sur lequel on dût compter, c'est-à-dire que tous ceux qui avaient des-

idées Yraies ou fausses sur le gouTernement ne pouvaient être portés à Pobéissance que par la raison d^intérét, et non par cette espèce d'instinct religieux, mêlé de crainte et de respect y qui soumet la multitude à un pouvoir suprême.

Or, la multitude discutant, analysant et jugeant Fexercice du pouvoir suprême dont on l'avait faite dépositaire, il eût fallu détruire et changer les impressions diverses dont je viens de parler, pour la ramener à l'obéissance passive, autrement que par la conviction et par l'exemple de tous ceux qui agissaient sur elle par leurs lumières et leur influence. Mais cette classe éclaii'ée ayant autant de répugnance pour l'autorité absolue que pour la licence, il était impossible qu'un système de gouvernement absolu fût accueilli et défendu , si ce n'est par le petit nombre de ceux qui voulaient l'établir à leur profit.

Et qu on ne croie pas que c'est ici l'amour de mes principes^ la prévention en faveur de mes idées et de celles que j'ai adoptées qui m'attachent à cette opinion. Je doute plus que jamais que les Français puissent supporter les orages de la liberté, et qu'ils résistent à la trop facile corruption d'un gouvernement représentatif; j'en doute par une raison qui n'est pas assez remarquée , mais qui m'a fait à moi une profonde impression , lors des assemblées des bailliages et à l'ouverture des états généraux : c'est le petit nombre de propriétaires aisés, indépendants , et qui peuvent se livrer sans salaire à des fonctions publiques; je dis sans salaire, parce que c'est la seule condition à laquelle on puisse reconnaître un homme indépendant; dès qu'il y a une rémunération attachée à une place élective, celui qui a besoin de cette ressource doit nécessairement obéir aux préjugés, aux passions de ceux qui peuvent le porter à d'autres magistratures ou le continuer dans celle qu'il occupe. Si , au contraire , la cour acquiert une prépondérance de crédit , les hommes nécessiteux lui seront toujours plus facilement asservis. En général, l'autorité dominante, quelle qu'elle soit, doit disposer des hommes qui ont besoin ou envie de faire for-

tune. Il n'y a point de principe philosophique et politique plus positif et plus certain que celui-là. Ceux qu'on a adoptés pour la représentation nationale suffiraient donc seuls pour la corrompre et pour opérer la destruction de la liberté, quand même il n'y aurait pas dans le nouveau système d'autres combinaisons également funestes.

Indépendamment de cette raison, je conçois qu'en balançant les avantages et les inconvénients d'ua gouvernement représentatif pour une grande nation , on peut trouver des motifs de préférence pour une monarchie tempérée par les mœurs et par des lois fondamentales. Gomme particulier, je me croirais plus en sûreté sous un tel gouvernement que dans ce qu'on ose appeler aujourd'hui un pays libre. Mais un représentant du peuple, qui a reçu le mandat spécial de lui assurer une constitution libre, ne peut, sous aucun prétexte, je ne dis pas provoquer rétablissement d'un gouvernement absolu, mais l'accepter. Gomment cette considération n'est-elle pas sentie par ceux qui me reprochent encore aujourd'hui de tenir à ce qu'ils appellent les idées nouvelles? Je conçois mieux l'injustice de ceux qui m'ont placé parmi les enneniis les plus ardents de la liberté : comme je ne l'ai aperçue ni dans leurs principes ni dans leurs manœuvres, et que je les ai combattus constamment, il leur convenait de présenter mon opposition à leurs extravagances comme une conjuration contre la liberté.

Si les réflexions que l'on vient de lire sont encore justes aujourd'hui, on conviendra que, à la fin de 1789, j'étais fondé à régler ma conduite sur de tels principes et à regarder la réunion des hommes modérés comme le seul moyen de salut; d'autant plus que tout alors n'était pas perdu : mais précisément parce que les principes déjà décrétés sur la Gonstitution tendaient à une désorganisation , il devenait bien important de créer une force de résistance assez sagement combinée , pour qu'on n'y aperçût jamais l'appui de l'autorité arbitraire, mais seulement la réunion de toutes les idées justes sur une Gonsti-

40 CHAPITRE XHJ.

tution vraiment libre et monarchique. Â cette époque, le clergé et la noblesse n'étaient ni détruits ni dépouillés ; aucun des décrets qui ont anéanti la force publique et Tautorité royale n'é^ tait encore proposé; l'administration du royaume était encore dans les mains du roi; le nouvel ordre judiciaire et les corps administratifs n'existaient pas ; enfin la majorité de l'Assemblée, composée de gens faibles, mais honnêtes, flottait entre l'inquiétude d'une entière subversion et celle de retomber sous le joug de l'ancienne aristocratie, dont on exagérait la. puissance et dont on lui faisait redouter les complots. Que fallâit-il donc aux hommes sages pour devenir les plus forts? Attirer à eux des hommes dont le patriotisme ne fût pas suspect , dont le nom pût rallier tous ceux qui , en détestant les excès , craignaient cependant de se compromettre dans un parti d'opposition. Ce fut donc à cette pensée que devait répondre la dénomination de club des Impartiaux. Voici les circonstances principales de sa réunion, qui, au lieu d'être considérée comme une ressource, au moins éventuelle, pour le parti opprimé, devint l'objet de sa malveillance et succomba sous ses attaques '.

^ Nous mettons sous les yeux de nos lecteurs, en même temps que le récit de Tautcur des ^fémoireSy un extrait du Journal des Impartiaux, qui le complète (Biblioth. imp. 2. — 323 G.) :

Exposé des motifs qui ont porté les Impartiaux a se réunir, et récit des circonstances qui précédèrent cette réunion,

«Il se tient, dans la maison des Jacobins de la rue Saint-Honoré, des as- « semblées fréquentes qui ont succédé à celles qui se tenaient à Versailles sous « le nom de Comité breton. Cette réunion haijituelle excita un nombre assez a considérable de membres du cleiigé , de la noblesite et des communes ù s'as- « sembler, de leur côté , aux Grands-Augustins. On s'occupa des moyens de « ramener l'ordre et la tranquillité ; on nomma quinze commissaires, du nombre «desquels fui M. Malouet, quoi qu'il n*eiit point assisté à cette assemblée. «Dès que ce députe eut été informé de la mission dont on l'avait honoré, il « écrivit pour la refuser, et il motiva son refus....

« Il fut résolu, en conséquence, par le petit nombre de ceux qui agissaient

Les assemblées fréquentes qui aTaiént lieu aux Jacobins excitèrent enfin un nombre assez considérable de membres du clergé, de la noblesse et des communes à s'assembler aussi aux Grands-Augustins, pour conférer entre eux sur Tétat actuel des affaires publiques et aviser aux moyens de provoquer le rétablissement de l'ordre et de la tranquillité dans le royaume. Ils nommèrent à cet effet quinze commissaires , parmi desquels je fus désigné; mais je crus devoir refuser cette mission. Je m'en expliquai par écrit en ces termes :

ft Une réunion sincère de l'universalité ou de la majorité des députés est le seul moyen de salut qui reste à l'Ëtat; mais, quoique je sois bien persuadé que ceux qui m'honorent de leur

d'après les principes de tous les autres, qu'on mettrait la plus grande publicité dans toutes les démarches, qu'on ne se rassemblerait en grand nombre qu'après avoir manifesté l'objet et les motifs d'une telle assemblée^ et que même M. le commandant de la milice de Paris en serait le premier instruit. « M. Malouet se rendit donc cbez lui le 29 décembre, et lui dit : L'amour de la patrie et le désir de contribuer au salut de l'Etat me conduisent ici. Les maux du royaume sont effrayants ; la division est extrême ; l'aigreur des esprits augmente chaque jour; l'exagération des idées en sens contraires multiplie les troubles, accroît et propage l'anarchie. Plusieurs membres de l'Assemblée nationale, qui n'ont jamais varié dans leur amourpour la liberté et Ici public , pénétrés du danger de la situation actuelle des affaires , ont résolu de faire les derniers efforts poiu* ramener tous les esprits «i des idées de modération et de paix. Il n'est pas de meilleurs citoyens en France ni d'hommes plus purs dans l'Assemblée que ceux au nom desquels j'ai l'honneur de vous parler ; ignorés, calomniés et opprimés jusqu'à présent, ils ont résolu de ne plus l'être. Une conduite franche , des principes patriotiques et des explications loyales , voilà les moyens qu'ils comptent employer et sur

Ie8(|uels ils se fondent. ■

M. Malouet fit ensuite le récit de ce qui s'étuit passé dans l'assemblée

unique tenue aux Grands- Augustins ; puis il ajouta :

K Nous avons toujours désiré une Constitution libre ; nous la voulions plus

« paisible, persuadés que la seule force de l'opinion publique pourrait suffire

■ pour Fopérer. Nous voulions qu'on évitât les violences et tous les maux de

« détail que l'impérieuse nécessité n'exigeait pas... .

• Je vous invite donc, Monsieur, à vous mettre à la tête des hommes mo-

' dérés, qui veulent la liberté, la paix et la justice pour tout le monde. » « M. de la Fayette reçut cette ouverture avec sensibilité ; il annonça les

con6aDce n'ont que dps intentions pures , si , après les mouvements déjà dirigées contre nous , l'on voyait à la tête d'une coalition les membres du clergé et de la noblesse que Ton croit contraires au parti populaire, on ne manquerait pas de publier que nos projets et nos efForts se combinent contre la Constitution, contre la liberté et les intérêts du peuple.

« Je pehse donc qu'aucune démarcbe de paix ne peut être légalement et utilement tentée qu'en la faisant précéder d'une exposition de principes, qui devienne le lien public de la coalition.

« Je pense que tout ce qui paraîtrait ouvertement contraire à la révolution exciterait de nouveaux ti'oubles , dont les suites désastreuses seraient incalculables.

a II existe un grand nombre dé députés qui ont toujours été sur la même ligne de raison et de modération entre l'aristocratie et la démocratie : c'est avec ceux-là qu'il me parait le plus convenable de conférer dans ce moment, et je m'en charge, avec l'espérance, j'oserais dire la certitude, que MM. du clergé et de la noblesse approuveront les principes et les motifs d'une

«mêmes sentiments, la même conviction et la nécessité de rétablir la paix « et la confiance, et de rendre au pouvoir exécutif toute son énergie; il montra « le désir de rapprocher tous les esprits par des conférences conciliatoires.... ■ Celte perspective de paix dans le royaume, de modération dans 1* Assemblée, « d'une tendance unanime à une heureuse conciliation , réunit tous les vœux. « Il fut arrêté qu'on rendrait compte respectivement à ses amis j et qu'on se «réunirait chez M. le duc de la Rochefoucauld.

« Le même jour, vingt-cinq députés se réunirent et invitèrent à leur assemblée MM. de Virieu, l'évêque de Nancy et le chevalier de Boufflers, qui marchaient sur la même ligne qu'eux, ainsi que beaucoup d'autres. M. Malouet rendit compte de son entrevue avec le marquis de la Fayette et annonça la conférence qui avait été convenue et indiquée. L'assemblée nomma, pour y assister, MM. l'évêque de Nancy, le chevalier de Boufflers, de Virieu, Redon, la Chèze et Malouet. La conférence eut lieu, en effet, le 31, chez M. le duc de la Rochefoucauld. MM. le duc de Liancourt et de la Rochefoucauld, le marquis de la Fayette, de la Coste et de la Tour- Maubourg s'y trouvèrent. ■

telle conduite, et quMIs voudront bien permettre qu'il leur soit rendu compte du résultat de cette conférence. »

Je ne me trompais pas ; on applaudit à mes vues, et ceux de nos collègues que j'avais voulu désigner pour leur constante modération » approuvèrent de tout leur cœur la réponse que j'avais faite en leur nom.

Mais ce n'était pas assez d'avoir mis cette mesure dans l'explication dont je viens de rendre compte , il fallait encore que, dans aucun temps, dans aucun cas, elle ne pût être suspecte, non plus que nos démarches ultérieures. Il était important d'éviter que notre réunion , qu'on voulait empêcher par tous les moyens possibles, même par des mouvements populaires excités contre nous, fût présentée comme une conjuration; car on ne cessait de nous désigner au peuple comme des conjurés, même avant notre réunion.

Il fallait que cette coalition fût telle , que tous les honnêtes gens du royaume pussent y accéder , et que les plus malveillants ne pussent réussir à en calomnier l'intention et les moyens.

Il fut résolu, en conséquence, que l!on mettrait la plus grande publicité dans les démarches ; qu'on ne se rassemblerait en grand nombre qu'après avoir manifesté l'objet et les motifs d'une telle assemblée, et que le commandant général de la milice de Paris en serait le premier instruit ^

Je me rendis à cet effet chez M. de la Fayette et je lui dis : « L'amour de la paix et le désir de contribuer au salut de l'État m'amènent près de vous. Il n'est pas de meilleurs citoyens en France, il n'est pas d'hommes plus purs dans l'As-

^ « Maloaetse rendit chez la Fayette le 29 décembre 1789 et lui fit con- « naître les dispositions de ses amis.» (Droz, Histoire du ré^ne de Louis XVI, Appendice, p. 108.)

semblée que ceux au nom desquels je tous parle. Calomniés , méconnus ou opprimés jusqu'à présent, ils ont résolu de ne plus Tétre , et il ne leur faut que des explications franches et loyales pour faire de leur minorité une majorité irréprochable,

« Nous avons fidèlement obéi à nos mandats , qui réclament une Constitution libre ; nous la voulions plus paisible, persuadésque la seule force de la raison, de l'intérêt général, suffirait pour contraindre ceux qui ne la voudraient pas. Nous n' avonspoint approuvé tout ce qui s'est fait ; nous nous sommes opposés constamment aux innovations qui nous ont paru dange* reuses; mais, la loi une fois promulguée, y résister par la force nous a toujours paru un projet absurde et désastreux. Nouspensons qu'il est fort peu de gens qui l'aient conçu, qu'il n'ei» existe point dans l'Assemblée ^ et que, sans les calomnies et le& violences qui ont supposé le contraire, le rapprochement que nous désirons serait déjà opéré; car, entre les opinions divisées, il y a toujours un moyen de conciliation possible.

« Aujourd'hui, nous qui sommes ce que nous avons toujoursété, droits et modérés, nous voulons nous mettre au milieu de toutes les inimitiés et présenter pour signal de ralliement les principes de la Constitution tels qu'ils sont décrétés , sauf les modifications que l'expérience et les voies légales indiqueront.

a Nous voulons aller au-devant des alarmes perfides, répandues dans Paris et dans les provinces sur une contre-révolution; mais nous pensons en même temps qu'il faut s'occuper sansdélai du rétablissement de l'autorité royale , conformément aux principes constitutifs; car si l'anarchie se prolonge, tout périt r le crédit, les finances, les impôts, l'armée, la monarchie, tout sera englouti. La misère, la famine, un deuil universel, voilà quels seront les fruits de la révolution, si l'ordre ne se rétablit par une autorité centrale et constitutionnelle. Je vous invite donc à assister à nos assemblées et à vous mettre à la tête des hommes modérés qui veulent la liberté, la paix et la justice pour tout le monde. »

M. de la Fayette reçut fort bien cette ouverture ; il annonça les mêmes sentiments , la même conviction de la nécessité de rétablir la paix , la confiance , et de rendre au pouvoir exécutif toute son énergie; il montra le désir de se rapprocher par des conférences. MM. Thouret et La Tour-Maubourg^, qui se trouvaient chez madame de la Fayette, furent appelés.

Tout ce qui avait été dit fut répété en présence de ces messieurs, et cette perspective de paix dans le royaume, de modération dans l'Assemblée, d'une tendance unanime à une heureuse conciliation , réunit tous les vœux. Il fut arrêté qu'on rendrait compte respectivement à ses amis , et qu'on se réunirait au premier jour chez M. le duc de la Rochefoucauld ^

On nomma MM. Tévêque de Nancy', le chevalier de Boufflers ', Virieu, Redon , la Ghèze ^ et moi pour assister à la conférence indiquée ; MM. de Liàncourt, de la Fayette, de la Goste ', La Tour-Maubourg et de la Rochefoucauld s'y trouvèrent.

Tous les préliminaires qui viennent d'être exposés furent rappelés. M. de Virieu fit un tableau aussi vrai que touchant de i'état actuel des provinces et de la capitale , de toutes les passions, de toutes les ambitions qui se mêlent à la discussion des

^ Le duc de la Rochefoucauld (Louis- Alexandre), né en 1735, fils de cette t>onne duchesse d^EnvilIe, célèbre par l'appui qu'elle donna aux encyclopé- . •distes. — Après bien des sacrifices faits à la cause de la liberté , le duc de la Rochefoucauld fut massacré à Gisors, le 14 septembre 1792, sous les yeux de * sa mère et de sa femme.

3 Anne-Louis-Henri 'de la Fare.

3 L'aimable auteur à* Aline, reine de Golconde, beaucoup moins connu •comme député de la noblesse du bailliage de Nancy et comme membre de i' Académie française. Le chevalier de Boufflers était neveu , par sa mère , du maréchal de Beauvau.

* Pierre-Joseph de la Ghèze, né en 1744, lieutenant général de la sénéchaussée de Martel-en-Quercy, qu'il représentait aux états généraux comme député du tiers ; il fut depuis député du Lot au conseil des Anciens.

^ Hippolyte-Gracieux, marquis de la Goste, député de la noblesse du bailliage de GharoUes. Il fut un des quarante-cinq de l'ordre de la noblesse qui se réunirent aux communes^ et proposa le premier la nationalisation des biens Au clergé (8 août 1789).

grands intérêts publics, et qui empêchent que les idées justes, les saines maximes soient jugées ce qu'elles sont. Il montra, d'un côté, le vrai patriotisme allant au delà du but; la scélératesse, qui en prend le masque et usurpe , sous ses enseignes » la confiance qui n'est due qu'à la vertu; les vues étroites, l'inexpérience, qui veulent être sur la même ligne, et qui croient s'accréditer par la violence et l'impétuosité . De l'autre côté , il fit voir le ressentiment des outrages, des espérances déçues, des préjugés vaincus, incessamment converti en complots , en conspirations qui n'existent pas; l'hésitation et l'épouvante des ministres, la triste position du roi; et, au milieu de toutes ces agitations , la constance inébranlable des députés connus sous le titre A' Impartiaux , ayant aujourd'hui la contenance et le langage qu'ils avaient le 5 de mai, dédaignant les éloges, méprisant les injures et voulant sauver le royaume ou s'ensevelir honorablement sous ses ruines.

MM. de Liancourt, de la Fayette, de la Rochefoucauld s'expliquèrent successivement dans le même esprit, montrant une égale horreur de l'anarchie, des excès, des violences qui nous afBigeaient, gémissant sur les divisions, sur les mouvements alternativement impétueux de l'Assembléç; reconnaissant l'in* dispensable nécessité de rétablir la royauté dans tout son éclat, mais par un chapitre particulier de la Constitution , à la suite de l'organisation du pouvoir judiciaire , attendu que le pouvoir exécutif parait ne devoir être déterminé que pour mettre en action la législation.

Ce délai et le motif sur lequel il se fondait furent fortement combattus par nos commissaires. Ils rappelèrent tous les exemples de la dissolution qui s'opérait graduellement dans les principes et les moyens de subordination ; ils firent remarquer qu'il n'y avait pas de prétexte pour laisser dans cette inertie tous les . ressorts du Gouvernement; qu'il n'en serait que plus difficile de les rétablir.

Les raisons d'inquiétude et de défiance contre ceux présumés

aristocrates se développèrent et se réduisirent à leur opposition à la Constitution, à la révolution.

Nos commissaires répondirent qu'il n'était pas juste de conclure d'une désapprobation de principes dans la discussion à une opposition aux décrets et à une révolte contre la Constitution; que la liberté consistait essentiellement dans la faculté d'admettre ou de rejeter tout ce qui n'est pas une loi; que , la loi étant prononcée, il était toujours permis de la trouver mauvaise, mais non d'y désobéir; que, d'après cette considération, qui est celle de la justice et de la raison , nul ne pouvait être préjugé ennemi de la Constitution, s'il n'agissait pas pour la détruire; qu'au surplus, si de tels hommes existaient dans l'Assemblée , ils nous étaient et nous seraient toujours étrangers ; que nous ne voulions pas détruire, mais conserver; qu'au lieu de renverser la Constitution, notre vœu était de la rendre exécutable, en en fiaisant résulter une véritable liberté, une autorité protectrice des droits, des propriétés de tous, en réprimant la licence , en faisant cesser les excès qui altéraient les mœurs et le caractère national.

* On revint ensuite aux moyens de rapprochement, qui étaient ; premièrement, de s'entendre et de se tolérer les uns les autres; de rester respectivement convaincus que, d'un côté, on voulait conserver un gouvernement monarchique; que, de l'autre, on ne voulait point une contre-révolution, ni le rétablissement des ordres, ni la perpétuité des abus.

C'est dans cet esprit qu'une nouvelle conférence fut indiquée. Nos commissaires s'y présentèrent dans les mêmes dispositions , mais ils les trouvèrent refroidies chez ces messieurs ; il n'y avait aucun point de division ; aucun principe n'était contesté ; cependant il n'y eut rien de conclu, et point de nouvelle conférence indiquée. La nomination de l'abbé de Montesquiou à la présidence avait déplu ' ; on apercevait un fond de dé-

^ Agent général du clergé et député de Paris. Le 2 janvier 1790, il était élu

fiance, non pour nos commissaires, mais sur les dispositions de ceux dont leur majorité pourrait se composer. Cette seconde conférence ne fut qu'une conversation, qui se termina sans que Ton convint de la recommencer. Nos commissaires annoncèrent alors qu'ils rendraient compte de ce qui s'était. passé; que ce compte deviendrait public; que nous allions former une assemblée, exposer* nos vœux et nos principes, et que tous ceux qui les adopteraient composeraient notre société. Voici la Lettre des Impartiaux , qui parut alors :

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