MOUNIER
des troupes a Farmëe de M. de Glerfayt \ dans la proportion des subsides qu'il reçoit, sous peine de les perdre ? La Cour de Vienne a redemandé son contingent à l'électeur de Saxe, qui s'excuse de Tayoir rappelé, sur ce qu'on n'en faisait aucun usage, et qu'il ne prévoyait pas les efForts tentés depuis ce temps -là avec tant de succès. Il assure qu'il a donné ordre à d'autres régiments de se tenir prêts pour le printemps prochain, dans le cas où la paix ne se ferait pas dans le cours de l'hiver. Je suis à Weimar depuis hier. J'ai passé plusieurs jours à Gotha et le reste du temps à Erfurt. J'ai été fort bien accueilli à la Cour de Gotha par le duc et par la duchesse, quoique l'un soit accusé dans le public d'une aristocratie excessive et l'autre de démocratie.
Du 15 noFembre.
Je n'ai pu faire partir cette lettre avant-hier, parce qu'il m'a été impossible de disposer d'un seul moment. J'ai été, presque sans intervalle, deux journées entières chez le duc de Saxe- Weimar*. Ce prince se conduit envers les Français avec l'hu-
nativement par ses deux puissants Yoisins, il vit son pays occupé en 1806, après léna, et, l'année suivante, incorporé au nouveau royaume de Westphalie. Au congrès de Vienne, il demanda le titre de roi, qui lui fut refusé, mais il garda le titre d'électeur quoiqu'il n'y eût plus d'empereur à élire.
1 Le comte de Clerfayt, général autrichien, déjà remarqué dans la guerre de Sept ans et dans les campagnes de Turquie, eu 1788 et 1789. Il -prit Stenay. exécuta une belle retraite après 'Jemmapes, fit lever le siège de Maëstricht en 1793, fut battu en 1794 à Wattignies par Jourdan, et débloqua Mayence en 1795. Il a un tombeau à Vienne, ou il mourut en 1798.
2 Charles- Auguste, le plus aimable des souverains. De son temps, Weimar eut l'éclat d'Athènes et de Ferrare. Ses goûts étaient partagés par la duchesse Louise, de qui madaine de Staël a dit : « Elle est le modèle d'une femme « destinée au rang le plus illustre... L'héroïsme des temps chevaleresques est « entré dans son âme sans rien lui ôter de la douceur de son sexe.» Ces nobles qualités ne parurent jamais mieux que dans les mauvais jours. Après léna, la duchesse sut protéger son petit État, et se faire respecter; lorsque, se trouvant en présence du vainqueur, elle eut à subir cette grossière apostrophe : ■ Madame, qui ètes-vous? » la fermeté prudente de sa réponse mit chacun
inanité la plus touchante ; il a recueilli ceux que l'électeur de Mayence avait renvoyés d'Erfurt ', et les comble de politesses et de bienfaits. S'il a eu, comme on l'assure, des principes de démocratie, c'était uniquement par illusion de bien public; il a maintenant les opinions les plus saines, et tous les émigrés qu'il a reçus ont pris le bon parti de suivre son exemple, et m'ont fort bien traité.
Ne m*écrivez plus à Dresde, comme je vous en avais prié ; il estr vraisemblable que nous passerons l'hiver à Weimar. Indépendamment des ressources de l'esprit, qui s'y trouvent plus qu'ailleurs, le bon marché nous tente. Dresde est fort cher. J'étais muni pour cette dernière ville des meilleures recommandations, et j'avais la certitude d'y être bien reçu; mais, outre les autres avantages, je trouve encore ici celui de la proximité d'Erfiirt, où habitent la duchesse de Bouillon et le prince
à sa place. Cette intempérance de langage, habituelle au conquérant, explique le mot de M. de Talleyrand : « Quel dommage qu^un si grand homme soit st mal élevé! »
1 Depuis que Tempire n'existait plus que de nom, Télectorat était un titre sans fonction, et les principautés ecclésiastiques n'avaient plus leur raison d'être. Le baron d'Erthal fut le dernier prince-archevêque électeur de Mayence (1774-1802). Archichancelier de l'empire et président du collège des électeurs, il exerça encore son droit en 1792, en couronnant François II, le dernier empereur élu. Successeur du prudent et habile Emmerich-Joseph (1763- 1774), d'Erthal ne fut ni l'un ni l'autre. La même année (1792) le vit accueillir avec enthousiasme le prince de Gondé et les émigrés, puis les éloigner lorsque la guerre eut été déclarée' à l'empereur; bientôt après, fêter les souverains de la coalition et faire imprimer dans son palais le manifeste du duc de Brunswick. Lorsque Mayence ouvrit ses portes devant Gustine, le 20 octobre, l'électeur en était sorti la veille incognito. L'année suivante, les Prussiens rentraient dans Mayence ; l'électeur, déchu de sa souveraineté par la convention rhénane (18 mars 1793), était allé à Erfurt, auprès de son suffragant, attendre les événements; mais il ne devait pas revoir son palais. Son dernier acte d'autorité fut le renvoi des émigrés d'Erfurt. — Mayence, encore une fois investi par les Français en 1794, était délivré par Glerfayt en 1795. Deux ans plus tard, la paix de Campo-Formio allait rendre à la Frapce Mayence et la rive gauche du Rhin, et faire de la ville de saint Boniface et de Frédéric Barberousse le chef-lien d'un département français.
Emmanuel, le voisinage de Gotha, d'Iéna, et une des meilleures sociétés de FAllemagne. Si nous trouvons un logement convenable, nous resterons ici, et je vous le manderai tout de suite.
MALOUET A MALLET DU PAN, A BERNE
Londres , 4 décembre 1795.
. Votre lettre du 31 octobre m'arrive, mon cher ami. Vous avez dû recevoir depuis celle que je vous ai écrite le 20 ou le 25 du même mois, par laquelle je vous faisais part des nouvelles qui m*arrivaient de Paris. Boissy-d*Anglas me faisait dire en termes très-vagues, ce que je savais déjà, que la position ainsi que Tétat des choses avait fort changé, et je ne vois rien encore qui permette de renouer ou de rendre utile ce commencement de correspondance.
Les détails dont vous me faites part ont renouvelé toutes mes douleurs. Nous étions instruits ici dès la fin de septembre du mouvement qui se préparait dans les sections ' et des causes qui devaient le rendre désastreux : absence de moyens, point de mesures correspondantes avec les départements, défaut d'accord entre les entreprises du dehors et celles du dedans; toutes vos réflexions étaient les miennes, avec la différence que j'étais moin« instruit que vous du but qu'on se proposait. Vous pensez bien qu'aucune de vos idées, de vos suggestions, de vos
1 La luUe entre la GonTeotion et les sectîoDs, c'est-à-dire entre ceux qui voulaient la république et ceux qui étaient las de ce honteux régime, avait éclaté le 23 septembre, 4 Toccasion du décret par suite duquel les deux tiers des membres de la Convention devaient faire partie du nouveau Corps législatif. Les sections de Paris rejetèrent le décret, et se mirent en insurrection. On sait comment Bonaparte, dans la journée du 13 vendémiaire, sauva la Convention, qui devait expirer quelques jours après.
indignations même, ne m'est étrangère. Nous sommes ici sept ou huit, raisonnant avec vous et comme vous. L'archevêque de Bordeaux, celui d'Aix, celui de Toulouse, M. de Bouille, Montlosier, Lally, Panât, et voilà tout : Gomment voulez-vous que nous composions un parti ? Qu^y avait-il à faire qui dépendit de nous et que nous ayons négligé? Vous êtes au milieu des enragés, et nous aussi. Tant qu'il a été question de Quibe-. ron, de projets de descente, il n'y avait ni sûreté ni possibilité même de contrarier de telles mesures. Cependant, vous croirez bien que nous ne nous en sommes pas gênés. Tout ce que j'ai pu dire et faire dire était dans votre sens. Il en est résulté qu'on m'a signalé aux princes comme leur ennemi, comme voulant sacrifier la France à Saint-Domingue, et employant à cet effet une influence que je n'ai pas. M. de Puisaye avait tellement fasciné les yeux du ministère, qu'ils ne doutaient pas de la révolte entière de la Bretagne ', et ils en ont encore l'espérance. On a fait passer récemment des armes, de l'argent, des émigrés, aux
^ Mal vu par les émigrés à Londress, Puisaye avait eu cependant assez d*influencç sur les ministres pour les décider à former une expédition destinée aux côtes de Bretagne. Ce fut Torigine de In malheureuse tentative de Quiberon, dont le souvenir fait peser sur la mémoire de Puisaye un soupçon qui n'est pas encore éclairci. Quoi qu'il en soit, voici le témoignage d'un historien accrédité : » Puisaye venait de faire sa ronde.... Il accourt^ et trouve
■ Sombrenil à la tête de sa division ; il lui ordonne de prendre une position
■ et de l'y attendre, mais sans vouloir partager ses périls. Au lieu de chercher « dans les rangs ennemis une mort glorieuse, il s'embarque précipitamment « et fuit vers l'escadre anglaise. Honteuse désertioh ! éternel opprobre de « Puisaye, qui, d'après son abjecte soumission aux ordres secrets de l'Angle-
■ terre, livrait son propre parti. ■
Six mois après le désiistrc, on vit Puisaye, ramené par les Anglais, reparaître en Bretagne. Découragé par l'accueil qu'il y reçut, il tenta de réorganiser les forces royalistes sur d'autres points, et de se créer une influence auprès du comte d'Artois: toutes ses tentatives échouèrent. Enfin, de retour à Londres, il obtint du gouvernement un établissement dans le Canada. Après la paix d'Amiens, il revint en Angleterre, où il mourut en 1827. (Alphonse de Beauchamp, Histoire des guerres de la Vendée. Paris, 1809, 3 vol. in-8o. — Correspondance des chefs royalistes, publiée par Buisson.)
chouans, que l'on assure toujours former un rassemblement de quatre-vingt mille hommes.
Quant aux mesures morales, à la doctrine politique qu'il fallait présenter à la France comme étant celle des princes et (les puissances, tout a été tenté, mais inutilement; Lally a fait un travail excellent, mais qu'on a dédaigné. Vous ne faites pas attention que tous les gouvernements, plus faibles que jamais, n'imputant leur faiblesse qu'aux idées de liberté et d'innovation, tendent de toute leur force à les étouffer, ce qui est impossible, au lieu d'en diriger l'emploi, ce qui pourrait seul en empêcher l'abus. Quand on parle de vœu du peuple, d*esprit public, de représentation nationale, vous n'entendez de toute part que le cri de fureur : Voyez ce qui se passe en France! Et un sourire de pitié, d'indignation, est tout ce que la raison la plus calme peut obtenir de ces messieurs. Personne ne disconvient que le roi et son frère sont mal entourés, mal conseillés; on blâme même assez généralement la proclamation; mais c'est en disant qu'il n'en fallait point, que ce n'était pas le moment. Quant à une explication franche et libérale des principes de gouvernement qui peuvent être applicables aux Français, on n'en veut pas. On sous-entend toujours que le régime de la force, de l'autorité absolue est le seul désirable; qu'il ne s'agit que de préparer, que de faire naître l'occasion de l'établir. Ils nous appellent dédaigneusement gens à système, intrigants dangereux. 11 n'y a donc pas d'espérance de convertir cette^ multitude de proscrits au point d'en faire un parti raisonnable, agissant de concert et avec des formes conciliantes. Mais ce qui ne peut être fait au dehors pourrait l'être au dedans. Il est bien probable que dans l'intérieur il y a aussi peu d'harmonie et de raison qu'au dehors, car s'ils s'arrêtaient à un plan monarchique qui leur convint, ce plan serait bientôt forcément adopté; et en supposant qu'il y ait un jour une assemblée législative purgée de régicides, de jacobins, et cela finira par là, c'est cette assem- II. 29
i|50 CORRESPONDANCE.
blée qui rétablira une monarchie mixte, sans notre intervention^ Mais vous pensiez par vos écrits avancer ce moment. Vous savez qu'il y a plus d'un an que je vous avais proposé de nous réunir pour un ouvrage périodique écrit dans ce sens. Vous y aviez d'abord consenti ; vous deviez venir à Londres, ensuite à Hambourg ; vous vous êtes fixé à Berne. Je conçois que l'embarras, la dépense d'un grand voyage ont dû vous arrêter ; mais du moment que notre réunion est devenue impossible, le travail que j'avais conçu l'est aussi. Individuellement, nous ne pouvons rien sans vous; moi surtout, lié par plusieurs motifs et par différentes considérations, je n'ai pas dû me mettre seul en évidence; ce n'eût été que par un développement périodique et soutenu d'idées raisonnables que nous aurions pu faire effet à la longue. Voyez maintenant s'il vous convient de m'adresser des lettres politiques destinées à être publiées; je les ferais imprimer à Londres, ainsi que mes réponses.
Au surplus, je pense, contrairement à votre opinion, que les succès du maréchal Glerfayt ' conduisent à une paix plus avantageuse, sans en retarder l'époque; car vous ne devez pas oublier que la diète s'était engagée à ne traiter que sur le siaiu quo ante bellum : or, il était bien plus difficile d'y ramener les Français, s'ils avaient étendu leurs conquêtes, qu'il ne peut l'être, s'ils les abandonnent. De ce côté-là je vois donc plus de facilités. Dans l'intérieur de la Frdtice, on a plus que jamais besoin de la paix; on la désire vivement. Reste l'affaire des colonies, difficile à arranger ; je reviens à cet égard à ma première idée, de déclarer l'indépendance de Saint-Domingue, sous la garantie des puissances maritimes de l'Europe, qui fixe-
1 Les échecs de Custine et de Dumouriez avaient fait perdre aux Français la rive gauche du Rhin ; la bataille de Fleurus (25 juin 1794) leur en ouvrit encore une fois la route. Une année fut employée k insvestir Mayence. Glerfayt surprit les assiégeants, et, le 29 octobre 1795, les chassa de leurs lignes de circonvallalion. La place était dégagée. La paix de Campo-Formîo devait rendre à la France la ligne du Rhin avec Mayence (17 octobre 1797).
MÂLOUET. Mi
raient la forme de son gouvernement. Depuis la cession du territoire espagnol \ cette possession est un royaume où l'on pourrait réunir tous les émigrés, si Ton persiste à les chasser de France. L'Espagne ne consentira sûrement pas que cette lie appartienne à TAngleterre; d'une autre part» la rendre à la France dans l'état où elle est et ayçc les principes d'insurrection qui y sont établis, c'est y perpétuer l'anarchie. Il n'y a donc que l'indépendance qui présente une issue. Voyez ce que vous pouvez faire de cette idée, qui commence à ne paraître plus si bizarre à quelques politiques anglais.
Montlosier vous répond, et Macpherson dit toujours qu'il vous écrit. Ne soyez point inquiet pour nous de l'agitation que produisent les deux nouveaux bills dont vous entendrez parler. La réunion des propriétaires dans un même esprit préserve ce pays-ci et renforce le gouvernement.
Que présumez- vous du sort de la Hollande? Je ne serais point étonné que le roi de Prusse n'y rétablit encore une fois son beau-frère'; mais le cap de Bonne- Espérance et
1 Le second traité de Bâle (22 juillet 1795) entre la France et TEspagne restituait à cette dernière ce qui avait été conquis au sud des Pyrénées, en échange de la partie espagnole de Tile de Saint-Domingue.
3 Lorsque le grand Frédéric donna sa nièce en mariage au stathouder Guillaume Y, il dit à la jeune princesse : « Vous allez trouver tous les avantages attachés à la royauté sans aucun de ses inconvénients. • Le contraire eût été plus vrai. Témoin, pendant sa minorité, des luttes entre les patriotes, que favorisait la France, et les stathoudériens, soutenus par la Prusse et par l'Angleterre, Guillaume V, après des années de troubles, se vit dépouillé de ses prérogatives et bientôt suspendu de ses fonctions par les États (8 septembre 1785). L'arrestation de la princesse d* Orange acheva de déterminer le roi de Prusse à venir au secours de son beau- frère. Deux ans après, une armée rétabit le statbouder dans ses droits, et la première condition du traité signé à La Haye et à Berlin (15 avril 1788) fut le maintien du stathoudérat héréditaire dans la maison de Nassau-Orange. Cet état de choses subsista quelques années, mais la conquête de la Hollande par Pichegm réduisit Guillaume V à chercher pour la seconde fois un asile en Angleterre. Il ne revint sur le continent que pour renoncer, au profit de l'empereur Napoléon, à •es droits de quasi-souverain , et il mourut obscurément à Brunswick en 1800.
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GeylanS qui suivra bientôt, croyez- vous que les Anglais s'en désistent? Ceci, par exemple, peut bien foire difficulté pour la pacification générale. Bon Dieu! que deviendrons-nous? ' Adieu mon ami ; si vous voulez persévérer à ni'écrire sans attendre mes réponses, j'en ferais autant de mon côté.
MALOUET A MALLET DU PAN, A GENEVE
Londres, 10 janvier 1790.
Montlosier me procure une occasion sûre de vous écrire, et j'en profite, mon cher ami. Vous devez avoir reçu, par le correspondant de la maison Muittemann à Fribourg , ma réponse à votre dernière lettre. J'ai appris depuis que vous deviez décidément venir à Hambourg, où Ton vous attend au commencement du mois prochain. Je serai fort heureux de ce rapproche ment, car il semble que nous soyons aux antipodes l'un de l'autre.
Depuis vos sages et prophétiques observations, les probabilités sont toujours en faveur de vos calculs, mais non pas les événements. Le gouvernement français, toujours prêt à ci*ouler; se soutient, et ne change point de ton malgré ses revers. L'emprunt forcé' ne présente aucune base connue de succès; cependant les réquisitions, les recrutements continuent sans opposition, et enfin la suspension d'armes entre Glerfayt et Jourdan
1 Voy. la lettre du 10 janvier 1796.
3 Ce moyen de terreur, imaginé par la Convention, devait produire 600 millions en numéraire ou en assifpat^ au cours, cVst-à-dire au centième de leur titre. La mesure avorta. Le 18 mara 1796, le gouvernement brista la planche aux assignats, et les remplaça par les mandats territoriaux, qui subirent la même dépréciation et disparurent au bout de trois mois.
MALOOET. 453
semble indiquer des deux parts un besoin égal de repos. On y ajoute ici des préliminaires, un commencement de négociations entre l'Empire et la France; deux commissaires français sont attendus à Douvres. Une lettre de Calais, en date du 6, les annonce; mais ce pourroit bien être une nouvelle d'agiotage, d'autant que la déclaration du Directoire n'est qu'une répétition du message du roi au Parlement, et que l'un et l'autre me paroissent peu disposés à se relâcher des prétentions qui rendent la paix si difficile, quoique bien nécessaire ^
C'est surtout \lepuis les derniers succès de Clerfayt , et encore depuis la prise du cap de Bonne-Espérance et de Trinquemalé *, que ce gouvernement-ci élève ses prétentions à un terme inconciliable avec la sûreté des autres puissances maritimes. Celles-ci consentiront-elles à lui abandonner les principaux établissements hollandais et fraiiçais dans les deux Indes? Je ne le crois pas. — La France voudra-t-elle, elle-même, tout restituer et céder ses propres possessions? L'impuissance absolue de continuer la guerre peut seule la réduire à cette extrémité , et s'ils arrivent à cette impuissance, s'ils sont hors d'état d'entretenir leurs armées , leur gouvernement actuel ne peut plus subsister. C'est un problème insoluble qu'un tel état de choses.
Mais nous voyons toujours les probabilités renversées par des. événements imprévus. Le cadavre républicain se meut en-
^ Vers la fin de l'année 1795, la politique de Pttt commençait k fléchir devant Topinion fortement prononcée pour la paix. Pour obtenir les subsides dont il avait besoin, et pour faire ratifier par la majorité les mesures contre les meetings, dont l'agitation prenait un caractère séditieux, Pitt fut obligé d'annoncer au parlement des tentatives pour traiter avec le Directoire. C'est par suite de ces engagements que des ouvertures furent faites à l'envoyé français en Suisse, Barthélémy, par le ministre d'Angleterre, Wickham; mais le SB mars 1790, le Directoire fit parvenir au gouvernement anglais une réponse insolente et hautaine, par laquelle il déclarait son refus de jamais traiter de la restitution des pays réunis. (^Mémoires de Mallet du Pan y t. II, p. 227.)
3 La colonie hollandaise du Cap avait été enlevée en 1795 par les Anglais, qui, la même année, s'étaient emparés de Trinquemalé, point important de rSle de Ceyian et relâche sur la route de l'Inde.
core comme un être vivant. L'impossibilité où ils croient être de trouver aucun autre moyen d'existence que celui qui les fait tenir debout sur leurs ruines , les y soutiendra peut-être sans «qu'on conçoive par quel miracle. Il n'y a rien de plus fou, de plus monstrueux que leur système de finances , qui semble depuis six mois ne pas leur promettre quinze jours de durée* Ils annoncent eux-mêmes que tous les ressorts se brisent dans leurs mains» et ils vont. Ils prennent, par leur emprunt forcé, la valeur effective de toute la richesse monétaire; ils auront du blé, de l'eau-de-vie, quelque arguent, des draps, des toiles, et il est possible qu'ils fassent subsister leurs armées la campagne prochaine. L'Angleterre ne le croit point et ne veut traiter qu'après le succès de l'expédition d'Amérique, que vous savez sûrement avoir été fort retardée et contrariée par des coups de mer multipliés. Le convoi a été dispersé trois fois. Quarante bâtiments sur deux cent dix-huit sont rentrés dans les ports d'Angleterre, et le 26 décembre, date de la dernière lettre de l'amiral Christian, il n'avait avec lui que cent vingt bâtiments, et cependant il continuait sa route dans l'espoir de rallier le reste. Ce convoi, un des plus considérables qui soit sorti d'Angleterre, porte quinze mille hommes aux Isles du Vent. Huit mille partent de Cork pour Saint-Domingue, et quatre mille vont partir encore en février, ce qui fera en tout vingt- sept mille hommes, répartis entre les Iles du Vent et Saint-Domingue. Il n'est pas douteux que ces forces ne suffisent pour prendre et soumettre complètement les Iles du Vent ' ; il en eût été de même à Saint-Domingue, si l'expédition y fût arrivée en octobre; mais, comme l'armée ne peut y être débarquée et en mouvement qu'en mars ou avril , et que les pluies, les torrents rendent les grandes opérations impraticables pendant les six mois d'été, je ne présume pas qu'on réussisse & soumettre complètement cette grande colonie.
* Ces troupes étaient aux ordres du général Âbercromby, qui 8*einbarf|ua Je 9 février 1796. (Mémoires, t. II, cbap. xzi.)
MALOUËT. 4S5
Quoi qu'il en soit, il faudra bien dans six mois au plus tard s'occuper de la paix, et j'y vois encore de grandes difficultés relativement aux colonies, soit que les Anglais veuillent les garder ou qu'ils consentent à en rendre une partie aux Français. Leur gouvernement rétractera-t-il le décret d'affranchissement des nègres? Tel qu'il est composé maintenant, et avec ses prin* cipes, je pense qu'il ne le peut ni ne le veut; que le système encore dominant ne permet point l'eflacement d'un de ses principes les plus solennels; il faudrait donc un autre gouvernement, une autre constitution, pour régler amiablement avec l'Angleterre le régime des colonies, en en supposant la restitution.
L'Angleterre les gardera-t-elle? Ici je vois l'opposition de l'Europe entière, et le gouvernement français encore renversé, s'il est forcé de consentir à un tel abandon. Que faire cependant? Si le gouvernement se soutient, si c'est avec lui qu'il faut traiter, je ne vois d'autre ressource que de le déterminer à prononcer l'indépendance de ses colonies, en y conservant la liberté de commerce et de navigation; et comme cette indépendance serait une absurdité si l'on n'en déterminait le mode, il me semble que toutes les puissances maritimes devraient garantir un régime uniforme des colonies, en fixant pour chacune son droit d'influence sur sa législation et sa police intérieure.
L'Espagne pourrait alors effacer la honte et le danger de sa cession 'y en conservant ses garnisons dans quelques points principaux de son territoire ; l'Angleterre occuperait les autres. Saint-Domingue et la Martinique ayant appelé la protection des Anglais, seraient ainsi sous leur protection. Les autres colonies françaises seraient aussi sous la protection des autres puissances maritimes , et la liberté de commerce serait établie dans toutes.
Quelque opinion que vous ayez de cet arrangement, je ne
' La partie espagnole de Saint-Domingue avait été cédée h la France par le traité de Bâle (82 juillet 1795).
vois point d'autre expédient pour rétablir la paix en Amérique ; car les principes français et le développement qu'ils ont eu déjà parmi les nègres et les matelots réduiront les iles à la condition de celles de la mer du Sud , si l'on ne revient unanimement à un régime répressif. Or, ce n'est pas là ce que peuvent et ce que veulent les Français dans ce moment-ci ^
Je ne vous parle pas de toutes les difficultés que j'aperçois dans les négociations relatives au continent. Autant la paix me paraissait facile, en supposant aux Français quelque modération, autant leur état actuel m'y paraît un obstacle, parce qu'ik ne sont ni assez faibles ni assez forts pour que les espérances et les prétentions ne se prolongent pas de part et d'autre; et alors qu'arrivera-t-il? En vérité, cet avenir est un abtme sans fond.
LE CHEVALIER DE PANAT A MALLET DU PAN