II
MALOUET A MALLET DU PAN. A BERNE
Londres, 4 juin 1796.
J'ai reçu le 1" fie ce mois, mon cher ami, les exemplaires de votre ouvrage', et je les ai distribués conformément à vos intentions. Je n'étais pas en peine que vous ne fissiez un tableau très-frappant, mais je voudrais que vous nous eussiez laissé quelques espérances ou indiqué des remèdes. Les unes ou les autres se trouveront sans doute dans les lettres suivantes; alors je suis fâché que Touvrage ne paraisse pas tout à la fois, car l'impression qui reste de cette première partie est désolante. Plus vous êtes vrai dans vos aperçus, juste dans vos conclusions, plus on est attristé de vous avoir lu. Le découragement des uns et la colère des autres, voilà les sentiments que vous excitez. Vous prouvez que la prolongation de la guerre est impuissante contre la révolution : il faut donc faire la paix; mais cette paix, d'après vous, sera subversive et infâme. Que faut-il faire? Je sais bien que vous avez toute raison en imputant les mauvais succès à la misérable ambition, à l'immoralité, aux fausses vues, aux sottises des coalisés ; mais il fallait leur montrer un autre but, et leur indiquer d'autres moyens. En France, vous ne ferez qu'exaspérer les républicains, non-seulement les scélérats, mais ceux qui croient devoir se rallier au gouvernement actuel par lassitude; sans doute, cette dernière classe est
^ Correspondance politique pour servir à P histoire du républicanisme français. — Cette publication s'airéta après la première des huit lettres que Mallet (la Pan se proposait de faire paraître successivement; elles étaient précédées d'un avant-propos remarquable, dont on trouvera des extraits au onzième chapitre des Mémoires de Mallet du Pan. « Liberté dans la monarchie, servitude dans I9 république; » telle est l'épigraphe choisie par le publi* ciste, et qui serait vraie de nos jours comme elle Tétait en 1796.
lâche, condamnable; mais en le leur disant, en répétant que, aussitôt que les honnêtes gens se réuniront, ils sont perdus, vous manquez'TOtre objet, qui est de provoquer un autre ordre de choses. Vous avez écrit ab irato, ce qui n'empêche que l'étendue et la justesse de voire esprit ne se manifestent dans cette production comme dans les autres ; mais il arrivera, celte fois, qu'on rendra hommage à votre talent sans en être content, et personne ne le sera. Les régicides vous feront emprisonner, s'ils le peuvent; les modérés craindront de se voir déjoués dans leurs projets, s'ils en ont; les royalistes de Coblentz vous feront les mêmes reproches que ci-devant. Au moins, Montlosier, en se brouillant avec un parti , peut se faire des amis dans les autres; mais vous, qui avez les moyens de diriger, de concilier ceux qui peuvent être conciliés, pourquoi perdre l'avantage de votre position et de votre caractère?
Je suis persuadé que, dans les lettres suivantes, vous saurez réparer le mal dont je me plains, et je vous engage à le faire. En supposant qu'il y a des républicains de bonne foi, et il faut le supposer, pourquoi ne pas se mettre en mesure de les attirer à soi? Souvenez-vous que nous périssons victimes d'une intolérance insensée. N'imitons pas, dans le parti raisonnable, les manières du plus fou ; enfin, laissez-moi vous citer le jugement d'une personne pour qui nous avons l'un et l'autre de l'amitié, et qui était complètement dans la vérité lorsqu'elle vous disait que les opinions extrêmes sont le fait de ceux qui ne peuvent avoir qu'une idée à la fois ' .
Du resté, si vous n*e voulez que forcer l'acquiescement à vos vérités sévères, il est bien certain que je suis de votre avis en tout et pour tout; que je ne trouve rien de trop fort contre cette république monstrueuse ni dans la manière dont on l'a attaquée; mais, quand vous publiez vôtre opinion, il faut qu'elle tende à un but, et que ce but soit réparateur.
' Madame de Stae}.
Je profite du départ de M. Morris pour vous envoyer un paquet de Lally» et cette petite lettre, que je n'ai pas le temps d'allonger, parce que je ne suis averti que tout à Theure.
MALOUET A MALLET DU PAN, A BERNE
Londres, 25 août 1796.
Votre lettre, mon cher ami, est bien d*accord avec celles que vous avez publiées : elle explique très-bien les motifs de votre indignation , de votre mépris pour les Français révolutionnaires, pour ceux qui les gouvernent; mais elle ne répond pas à ma grande objection. Comme historien, vous avez sans doute le droit de prononcer un jugement; sous ce rapport, je suis de votre avis. L'Europe et ses ministres, la France et ses dominateurs méritent ce que vous en dites; mais le drame n'est point encore terminé; nous n'en sommes point au dénoûment; les acteurs sont en scène, et vous y arrivez vous-même pour donner votre avis; vous n'êtes plus historien, vous êtes conseiller de la diète européenne; en celte qualité, vous nous devez quelque chose de plus qu'un arrêt. Cette puissance monstrueuse, née du crime, alimentée par le crime, n'en est pas moins au moment de prendre sa place parmi les puissances ; vous ne pouvez pas , vous seul , la mettre hors la loi , lorsque tous les potentats, de gré ou de force, ont déjà traité ou vont traiter avec elle. Ce sera, comme vous le dites, une paix honteuse, qui produira de nouvelles guerres ; mais serait-ce la première fois que le brigandage et l'injustice auront fondé une grandes puissance, qui prend ensuite une direction plus raisonnable, qui s'organise, se modifie, et revient aux principes de sociabilité?
J'adopte yos conjectures sur les variations, les commotions successives auxquelles ce gouvernement est exposé; et cependant il n'est pas hors des probabilités qu'il prenne une consistance plus solide et qu'il arrive à peu près à la forme constitutionnelle. Supposez le Corps législatif et le Directoire épurés de régicides, de jacobins; vous paraf trait-il impossible qu'une telle machine eût quelque durée? Ne trouvez-vous pas que le Directoire a plus de force d'action et de moyens propres pour gouverner que la plupart des rois de l'Europe? Et ne serions-nous pas heureux de revenir à la royauté héréditaire sans autre commotion que de la mettre à la place du Directoire? Alors, je voudrais qu'au lieu d'annoncer aux Français qu'avant de se reposer, ils ont à renverser encore une fois tout ce qui existe ; je voudrais, dis-je, que vous les eussiez seulement préparés à la nécessité de réparer, de perfectionner leur dernière œuvre; que vous leur eussiez montré la possibilité d'y parvenir sans s'exposer à de nouveaux désastres, par le bénéfice du temps, et en remplaçant d'abord les fripons par d'honnêtes gens.
Quant aux puissances de l'Europe, ce n'est pas seulement la faiblesse de leurs mesures, c'est la jalousie, la cupidité, ce sont les fausses vues, qui ont paralysé leurs moyens; et ces misérables passions sont encore dans toute leur force. L'Espagne, en ce moment, obéit plutôt à ses ressentiments contre l'Angleterre qu'à ceux du Directoire; et si cette nouvelle guerre s'allume, qui peut en prévoir la fin et les résultats? Si les puissances neutres ne s'occupent avec la plus grande activité d'une pacification générale, c'est alors que nous sommes menacés de revenir aux temps d'Attila.
Et pourquoi n'auriez-vous pas été , dans cette circonstance , l'interprète des vœux et des intérêts publics? Je vous censure , moi, pendant qu'on vous applaudit. De tous vos ouvrages, aucun n'a mieux réussi que le dernier, parce que vous êtes maintenant la seule puissance en état de châtier ces républicains qui humilieront toutes les autres. Mais pourquoi vous
priver, même vis-à-vis d'eux, de Tavantage que tous pouviez avoir en les éclairant sur leurs vrais intérêts, qui sont de ne pas abuser de leurs succès? Et ne pensez pas que j'entende par là les ménagements pusillanimes, qui me disconviennent autant qu'à vous. L'horreur qu'inspirent, même en France, les Jacobins, laisse une assez grande marge pour comprendre dans cette classe tous ceux qui, sous quelque dénomination que ce soit, sont les auteurs des malheurs publics. Pourquoi ne pas laisser une issue à tous ceux qui sont, ou qui veulent être, d'honnêtes gens? Je tiens beaucoup, mon ami, à ce que vous ne vous brouilliez pas indistinctement avec tous ceux qui ont part au gouvernement, parce qu'il n'y a rien à faire avec ceux qui ne s'en mêlent pas, et parce que vos relations, vos talents, votre influence , soiit des moyens qu'il faut ménager. Les gens qui vous lisent s'embarrassent fort peu du bien que vous pouvez faire; ils ne considèrent que Técrivain qui parle selon leur cœur; et ce n'est pas l'honnêteté, la pureté de vos maximes qui les transporté, c'est l'énergie de vos anathèmes. Je vous engage donc, s'il en est temps, à reprendre, dans la suite de votre ouvrage, des vues conciliatrices, non avec les fripons, les scélérats, mais avec les institutions actuelles; il faut les ménager, non parce qu'elles ont de contraire, mais par ce qu'elles ont de compatible avec la royauté; non parce qu'elles sont un produit de la révolution, mais parce que la masse de la nation espère et veut y trouver un point de repos. Je suis revenu des conspirations, des conjurations contre toute autorité gouvernante. Il faudrait que cette autorité fût bien bête pour se laisser renverser, et ces gens-ci sont de grands coquins^ mais ce ne sont pas des sots.
Nous vous envoyons M. Hanimond ^ Les uns disent qu'il va
^ Le gouvernement anglais témoignait de son désir de faire la paix, d'abord par deê ouvertures faites directement à Paris, et lorsqu'elles curent échoué, par l'envoi à Berlin de M. Ilammond, dont la mission avait pour Lut de réclamer la médiation de la Prusse. C'est à propos de ces négociations que
droit en France; Macpberson dit qu'il se rend auprès du roi de Prusse, que Ton croit avoir offert sa médiation. Ce qui est positif, c'est qu'on négocie, et que le Directoire, contre votre opinion, n'a' pas rejeté les premières ouvertures. Le succès ou la rupture de cette négociation décidera de la guerre avec l'Espagne. Le manifeste dont on parle dans les papiers publics n'est pas vrai. Il y a une lettre de l'ambassadeur Las-Casas qui expose les griefs de sa cour, au nombre de trois : la saisie des soies vendues à Cadix et envoyées ici par le marquis d'Iranda, qui les avait acbetées; les propriétaires anglais les ont fait saisir comme n'ayant pas été jugées de bonne prise, et l'affaire est pendante au tribunal du banc du roi. Deuxième grief : l'insulte faite au territoire espagnol, sur les côtes du Pérou, par un bâtiment marchand, qui a poursuivi à terre des matelots déserteurs et les a enlevés malgré les habitants. Enfin des bâtiments espagnols visités et arrêtés dans la Méditerranée et dans le canal de Bahama '. L'ambassadeur demande une prompte satisfaction, à défaut de quoi, Sa Majesté Catholique serait, dit-îl, obligée d'user de représailles.
Ici , l'on ne veut point la guerre ; on ne s'y décidera qu'à la dernière extrémité. On désire la paix, et l'on consentirait, pour l'obtenir, à toute condition qui ne compromettrait ni l'honneur ni la sûreté. Voilà ce que disent, non pas les ministres, mais ceux qui les devinent.
Burke publia ses Lettres à un membre de la Chambre des communes, lettres qui furent traduites et publiées en France avec un commentaire injurieux pour l'Angleterre.
^ Ces griefs servirent de prétexte au prince de- la Paix pour engager Gbarles IV h. signer avec la France le traité de Saint-Ildefonse (i9 août 1796), par lequel les deux puissances se garantissaient mutuellement leurs possessions en Europe et aux Indes. C'est par suite de ce traité que TEspagne déclara la guerre à TAngleterre, le 6 octobre de la même année. — On ne s'explique pas le nom de Las-Casas donné à Tambassadear d'Espagne : les deux seuls représentants de l'Espagne auprès de la République ont été le marquis del Gampo en 1795 et 1796, et le chevalier d'Azara en 1797.
Or, vous pensez que le Directoire veut à toute force l'invasion, la destruction de ce pays-ci, et ne se prêtera à aucune condition de paix raisonnable. Si cela est, ils y seront pris, car je vois des mesures très-vigoureuses adoptées contre Tinvasion. La marine est dans le meilleur état possible, et, si le ministère» à la rentrée du Parlement, peut mettre en évidence les prétentions insolentes du Directoire, ne doutez pas quMl n'y ait un cri et un effort unanime de la nation pour se défendre beaucoup mieux qu'elle n'a su attaquer.
Je ne vois pas ce que gagnera l'Espagne à cette nouvelle guerre. On a beau dire qu'elle fermera ses ports, ceux du Portugal, ceux de la Méditerranée; les vaisseaux neutres seront les colporteurs des marchandises anglaises , et les matelots anglais seront employés sur les vaisseaux de guerre , assez nombreux pour défier ceux de l'Espagne, de la France et de la Hollande.
Un armistice général et un congrès, dans lequel cet impudent Directoire revienne à des prétentions mesurées, voilà ce que lui conseillerait un bon républicain. S'il en est autrement, je vois des dangers, des malheurs pour toute l'Europe; mais j'espère au moins que ces impudents usurpateurs en seront les premiers punis.
Vous devez avoir reçu le dernier ouvrage de Montl osier, dont je suis plus content que du premier. II y a des vues saines, de bons sentiments, de l'esprit, des idées justes. Je désire, plus que je ne l'espère, qu'il réussisse en France. Je suis bien las de mon métier d'exilé, de proscrit; moins fier que vous, je m'accommoderais avec toutes les républiques du monde, à la seule condition de finir tranquillement mes jours dans mon pays.
Je n'ai presque plus d'espérances sur Saint-Domingue. Les armées, les trésors de l'Angleterre y fondent comme cire, par l'impéritie, le brigandage, par les divisions des Français et des Anglais. Je fais ici l'office de Gassandre, et je réussis comme
elle. On m^a jug^é long^temps un sermoneur importun; on me regarde actuellement comme un juge sévère des fautes commises, et l'on a tort, car je crois à l'obligation de respecter et de reconnaitre la protection, l'asile, les secours accordés à notre infortune; rien ne peut dispenser de ce devoir. — Adieu; informez* moi de votre destinée. — Allez -vous toujours à Brunswick?
LOUIS MALLET A SON PERE, A BERNE
Paris, le 28 octobre 1796.
Nous voici arrivés, mon cher père, dans cette fameuse cité ; j'y suis depuis deux heures, et je ne puis encore me le persuader. Ce n'est rien de voyager et d'être en France, mais il est incroyahle de se trouver à Paris, d'y revoir les figures, les rues, les boutiques, les ponts, les cris; enfin tout me parait miraculeux et incompréhensible ; jusqu'à présent, rien ne m'a paru changé, mais il est vrai que je n'ai fait que traverser le faubourg Saint-Antoine.
Quand j'aurai couru demain, je t'en parlerai plus au long; il suffit pour le moment que je te dise que nous sommes en bonne santé, qu'il ne nous est pas arrivé le moindre accident. Je vais te rendre un peu compte de mes observations de route ; je n ai rien mis par écrit par prudence, de mauière que je n'ai pas les idées bien distinctes; mais tu me comprendras, et pour le moment, c'est tout ce qu'il faut.
J*ai voyagé pendant onze jours en France ; j'ai vu bien des lieux et bien des personnes différentes, et je n'en ai trouvé qu'une seule qui eût sur la révolution et sur le gouvernement une opinion différente de la mienne; cela, depuis le roulier, à qui l'on fait perdre en décimes deux sous sur quatre, jusqu'au
bourgeois qui est obli{][é d'acheter des patentes pour gag;ner sa vie. Le paysan seul est content; il obéit à un seul instinct: Pintérét ; arrive-t-il un décret qui lui soit favorable ? il élève aux nues les législateurs ; éprouve-t-il quelque perte? il maudit la république et professe le royalisme. En résumé, lui seul gagne ; il a acheté presque tous les prés, les champs, les vignes attenant aux biens d'émigrés, et il laisse acheter à d'autres les châteaux et les maisons.
Personne dans les tables d'hôte et ailleurs n'a attendu que j'exprimasse ma façon de penser pour se prononcer ouvertement; les noms de gueux, de brigands, d'assassins, de voleurs ne sont pas épargnés en parlant des cinq rois et de leur clique. Toutefois, en exprimant le mépris le plus profond et la haine la plus caractérisée contre le Directoire, personne n'admet seulement ridée de la résistance; on vous dit bien que l'on ne pourrait obtenir ni plus d'hommes ni de nouvelles contributions; mais la crainte que l'on voit dominer fera obéir à tout.
L'espoir général, de ce qu'on peut appeler les gens pensant bien, parait se porter vers le renouvellement du tiers des Conseils; ils regardent ce moment comme celui qui doit amener leur salut; mais ils craignent que le Directoire ne trouve les moyens d'empêcher les élections d'avoir lieu. La paix est le cri général ; c'est le seul vœu du moment ; les espérances, les désirs ne vont pas au delà de cette paix tant désirée; ils attribuent tous leurs maux à la guerre, et c'est la raison fondamentale de leur haine pour le gouvernement qui veut la continuer. Le royaliste, dégoûté de la guerre, trompé par elle et sans espoir de voir finir cet état de choses, espère que la paix renversera le gouvernement et bâtit des châteaux en Espagne sur la rentrée des troupes mécontentes, sur les moyens d'oppression ôtés au Directoire, sur 1 influence que prendra le parti modéré et pacifique. Le marchand, l'artisan, et en général tout ce qui travaille, la désire, parce qu'ils croient qu'elle les délivrera des réquisitions et de toutes les mesurée vexatoires ; ils
croient que les denrées baisseront des d^ux tiers, et ils espèrent surtout la tranquillité, car c'est tout ce qu'on demande. On ne regarde plus les émigrés que comme des gens dépouillés injustement, qu'on plaint, et à qui on voudrait voir rendre justice; mais, excepté Lyon, il n'y a peut-être pas une ville de France qui ait encore l'idée de voir jamais le royalisme se rétablir. Cette idée s'afFaiblit tous les jours et se perd insensiblement : la tranquillité, sous quelque gouvernement que l'on soit, est le cri universel; tout le monde parle encore de ce qu'on a souffert, et je n'aurais pas cru que le Français pût s'occuper de ses maux aussi longtemps.
Dans la Bourgogne et la Francbe-Comté il y a une quantité d'hommes dans les villes et dans la campagne ; mais en approchant de Paris, Ton aperçoit un manque d'hommes qui est trèssensible. Les terres sont cependant bien cultivées, les chevaux et les bestiaux pour le labourage ne manquent nullement.
L'on trouve partout des volontaires qui ont quitté l'armée et qui sont revenus chez eux dans la ferme intention de ne pas retourner au service. Ils sont en général étonnés et irrités des contributions et impôts dont on accable leurs familles.
Partout on m'a dit que le plus grand nombre, sans comparaison, était bien pensant, mais que les municipalités étaient mal composées ou qu'elles n'osaient s'opposer aux terroristes qui, s'ils voulaient agir, Feraient encore, dans beaucoup d'en* droits, tout ce qu'ils voudraient.
En Bpprocbant de Paris, l'esprit de haine est moins violent et l'influence de la capitale se fait apercevoir. On trouve ici de beaux parleurs, mais point cette énergie de colère des provinces. Il faut attendre les élections avec patience et suivre k la lettre la Constitution ; voilà le langage de ce pays.
L'embargo tient k la descente qui va se faire. On la croit faite de manière que l'embargo ne peut durer longtemps. Je partirai donc pour Calais, au risque d'y attendre quelques jours.
476 CORKESPONDANCE.
C'est l'éréque d'Aatun qui traite avec lord Malmesbury, et non Lacroix '.
LOUIS MALLET A SON PERE, A BERNE
Londres, le i*** décembre 1796.
Me voici donc, mon cher père, dans cette grande ville, aussi heureux, aussi content que je puisse l'être loin de mes parents. Dès hier, à huit heures du matin je fus chez M. Malouet, qui demeure très-près de chez nous ; je le trouvai seul , et quand il sut qui j'étais, il me reçut avec toute l'amitié possible, et me promit de me trouver quelque emploi de concert avec le chevalier Macpherson ; il me questionna sur la France et parut satisfait de mes observations; il me dit qu'il allait travailler en ma faveur et m'engagea à aller aujourd'hui chez la princesse d'Hénin, oii il veut me présenter. En sortant de chez M. Malouet je fus chez le chevalier Macpherson, qui demeure tout à fait hors de la ville, du côté de Ghelsea, mais je ne le trouvai pas; de là je vins chez M. Saladin qui était prévenu de mon arrivée et qui me dit qu'il allait à Bath, mais qu'à son retour, dans trois semaines, il parlerait à différentes personnes en ma faveur; je vis aussi madame Saladin qui me reçut fort amrcale-
^ Les victoires de Bonaparte avaient fermé aux vaisseaux anglais la plupart des ports de TOcéan et de la Méditeri^anée. Ce fut dans ces circonstances que, cédant aux réclamations du commerce, Pitt envoya lord Malmesbury pour traiter de la paix avec le Directoire. Les négociations duraient depuis deux mois sans résultat, lorsqu'elles furent rompues le 19 décembre,
Pitt n'avait voulu que ga{rner du temps, et lorsque la flotte qui portait l'expédition commandée par Hoche sortit de Brest, elle fut dispersée par la tempête et obligée de regagner péniblement les côtes de France. L'Angleterre avait eu pour alliés les vents et les flots, et l'Irlande était sauvée de rinyasion française.
ment et qui me parait regretter la société de Berne. En rentrant à la maison, je trouyai un domestique à cheval m'apportant une lettre du chevalier Macpherson, qui me marquait ses regrets de n'avoir pas été chez lui et me priait d'y venir aprèsdemain avec M. Malouet. Je lui répondis en le remerciant et je compte y aller demain. M. Malouet m'a charge de te dire mille choses de sa part et de t'assurer qu'il aurait soin de moi.
. . . . . . J'ai été choqué de la profonde misère de la
moitié de Paris et du luxe d'habillement du reste; les rues ne peuvent pas changer, mais tout ce qui peut changer est méconnaissable. Des figures atroces ou bizarres, beaucoup de pauvres, peu d'équipages, beaucoup de troupes de toute espèce et de sacripants, voilà ce que présente Paris. Les hommes ne savent plus ce que c'est que la bonne compagnie; ils se mettent comme des jockeys et ils en ont les manières avec l'allure ; les spectacles remplis de femmes publiques et d'hommes suspects, de gens en guenilles ou à peine peignés. Tout ceci m'avait tellement fait horreur, que je n'aurais pu supporter l'idée de rester dans ce pays-là, et ce spectacle de la décadence du bon goût et des manières dans la ville du monde la plus célèbre pour ces deux choses, me rendait vraiment triste, surtout quand je repassais dans mon esprit tous les événements accomplis depuis mon départ
Du 2 décembre 96.
Je croyais que la poste partait hier; elle ne part qu'aujourd'hui, de manière que j'ai réservé ime page pour te parler d'une soirée chez la princesse d'Hénin. J'y fus hier et j'y trouvai M. de Lally, qui demeure dans la même maison, M. le prince de Poix, le comte Ch. de Noailles \ le comte de Duras, M. de
^ Le comte Charles de Noailles, fils aîné du prince de Poix et petit-fils par son père du marécbal de Beauvau, fut plus tard duc de Mouchy. Il avait
Montlosier et quelques autres personnes ; ils me reçurent comme le fils de leur .ami, de leur plus zëlë défenseur, et me témoignérent infiniment d'amitié. M. le prince de Poix me recommanda de te dire combien d'estime et d'amitié il avait pour toi ; M. de Lally me fit beaucoup d'accueil et témoigna au fils tout rattachement qu'il a pour son père. Madame d'Hénin ne me fit pas moins d'honnêtetés. M. de Montlosier me dit qu'il t'avait écrit dernièrement et me pria d'appuyer fortement sa demande : il désirerait de toi une lettre tous les quinze jours pour l'insérer dans le journal qu'il va faire; cela donnerait du crédit à son ouvrage, et une fois bien en train, il ne te donnerait plus cette peine; il attend de ton ancienne amitié ce service essentiel, et j'espère bien que tu ne le lui refuseras pas; il a été malade et il a encore très-mauvais visage. Tu ne peux pas te faire une idée de l'estime et de l'amitié que tous ces messieurs ont pour toi, et ils me l'ont témoigné de la manière la plus honnête; ils espèrent que tu m'écriras souvent, et je l'espère aussi, car tes lettres m'introduiront et me feront rechercher des m.eilleures sociétés ; on les regarde avec raison comme des oracles pleins d'esprit. Ils ont presque perdu toute espérance et n'en conservent surtout aucune à l'égard du rétablissement de la monarchie par les puissances. Je trouve qu'il existe n>aintenant entre cette classe d'émigrés et la plus grande partie des habitants de la République, un très-grand rapprochement dans les opinions; Jies uns et les autres n'ont d'espérance que dans de nouvelles élections, et dans l'occupation des premières places par d'honnêtes gens avec lesquels on pourrait traiter. Tous les royalistes de l'intérieur sont de la même opinion à cet égard et ne pensent plus du tout aux armées étrangères. Il existe ici une grande erreur chez les émigrés , qui croient que le parti d'Orléans a
épousé, en i790, Nathalie de Laborde. Une fille née de cette union devint madame Alfred de Noailles par son marin^rc avec un de ses cousins; quelques lignes ont été consacrées au souvenir de cette personne si distinguée dans r Appendice du premier volume, page 485.
de nombreux partisans. Il peut avoir pour adhérents une partie des Jacobins, encore sont-ce des alliés bien dangereux *; mais j'ai trouvé dans toutes les provinces que j'ai traversées la haine et le mépris le plus profond pour cette famille. Quoiqu'il paraisse singulier de voir les Français vomir des injures contre leur gouvernement, au risque de s'exposer, et de voir d'un autre côté leur peu d'énergie pour le rétablissement de la monarchie, cela peut fort bien se concilier, et voici comment je l'explique. Ils détestent le gouvernement actuel parce qu'ils voient à sa tête des créatures de Robespierre, et qu'ils ont en horreur tout ce qui tient à ce règne affreux; ensuite ils voient que le gouvernement actuel protège et soutient partout les Jacobins qui sont généralement détestés, et cela les irrite; mais s'il y avait à la tète du gouvernement des gens honnêtes ou modérés, ils se trouveraient les plus heureux des mortels, et craindraient autant le retour de la monarchie, ou presque autant que celui de la Terreur, parce que l'un et l'autre amèneraient des secousses, et que tout ce qu'ils désirent c'est la tranquillité. Une des raisons pour lesquelles le Directoire est détesté, c'est que le peuple est persuadé qu'il peut, mais qu'il ne veut pas feire la paix; tandis que si les chefs étaient changés, il aurait la paix tout de suite. On ne peut se faire une idée du désir qu'en a le peuple; on ne parle que de cela, on ne pense qu'à cela, et je ne serais nullement étonné, d'après ce que j'ai observé, qu'il y eût un soulèvement général s'il était bien visible que le Directoire eût refusé la paix. Il existe une corruption incroyable parmi les employés du gouvernement; par exemple, quand je devais partir clandestinement de Calais, les passagers qui étaient de la partie devaient se cotiser pour donner deux louis au commissaire du pouvoir exécutif
^ • Les papiers publics ont mis en avant Tidée d*appeler au trône le fils « du dernier duc d*Orléans. L'exécution d'une pareille pensée ne pourrait • que perpétuer en France les horreurs de la guerre civile. » — Lord Gren» ville* s^ Instructions to Mr Wickham, {Correspondence, I, 14.)
afin de nous favoriser, et douze francs au major de la place pour faire ouvrir les portes et poats-levis