‹ Mémoires de MalouetChapitre 35 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

Au milieu de ce désordre dans le crédit public, le Parlement, toujours aveugle, voyant toujours dans le ministre le plus grand homme de TEurope, le suit avec servilité, l'établit presque dictateur. Cependant les esprits commencent à se révol* ter; tout le monde parle d'un changement; mais qui mettre à la place? Voilà la grande question, la question que personne ne peut résoudre. On voit où va Pitt ; on méprise Fox, et Ton n*en voit point, d'autre. Un parti se forme cependant dans le Parlement, à la tète duquel est un membre que tu m'as chargé de féliciter de son élection. S'il devient assez fort pour se déclarer, il demandera qu'on renouvelle les propositions de paix. Ce parti vient de faire paraître une brochure à cet effet, où le grand projet de la personne en question est développé; il trouve que le Directoire et F Angleterre doivent se réunir contre leur ennemi commun, l'anarchie. En générai, je ne le trouve point bon, parce qu'il considère le gouvernement français comme ami de l'ordre, comi^ie étant obligé de faire la paix, si on la lui demande; qu'il ne présente ni plan ni vues sur ce qu'il y a à faire, et qu'il a Iç ton d'un homme qui désire l'établissement de la république.

Hier le Parlement donna aux banquiers et manufacturiers le droit de faire des billets pour de petites valeurs d'argent ou de cuivre; c'est un beau champ pour la iausse fabrication.

J'ai vu M. Bertrand ; son ouvrage est immense ; ce sont des mémoires en trois gros volumes in-8*; il m'a lu le morceau qui te concerne. Il décrit la cause de ta mission et la manière dont il correspondait avec toi; il parle du petit billet du roi; il dit qu'on t'offrit deux mille écus, à ce que je crois, mais que tu ne voulus prendre que ce que tu dépenserais. Il n'est entré dans aucun détail des obstacles que tu rencontras pour l'objet dont tu étais chargé; il dit seulement que M. le duc de Brunswick changea totalement la nature du manifeste. 11 y a trop de détails minutieux.

Il a fait cet ouvrage, qui n'est point encore publié, pour

gagner de l'argent; il lui vaut sept cents louis; c'est en anglais qu'il le fait imprimer. Il est extrêmement modéré» et prêche à la France le royalisme et non Fancienne monarchie; il leur dit, dans sa préface^ qu'il la déteste autant qu'eux. Il est rempli d'espérances de l'intérieur, comme la plupart des émigrés, qui jugent la France entièrement par les journaux.

J'entrai l'autre jour chez le prince de Poix avec M. Malouet pour y lire ta lettre. Le comte et le marquis de Vaudreuii, M. de Duras et quelques autres personnes y étaient; elle les étonna au dernier degré. MM. Malouet et de Duras et le prince furent persuadés de la justesse de tes vues; mais le reste cita les journaux pour montrer que l'esprit était bon. M. Malouet est profondément affecté et conserve peu d'espérance; je ne connais aucun homme qui sente aussi vivement les maux de la France; il en est accablé. Je me suis extrêmement attaché à lui, et je le mets, pour la justesse de l'esprit et la profondeur des idées, au-dessus de toutes les personnes que je connais. .Remercie-le, dans tes lettres, de toutes ses bontés pour moi; dis-lui que je les sens vivement.

Tu me demandes le ton du journal de M. de Montlosier : jusqu'à présent, ce n'est qu'un amas de journaux de France; il a mis, dans les derniers numéros, des articles sur l'Angleterre, où il représente sans réserve les dangers du pays, l'état du Parlement dans ce moment; mais, à mon avis, et à l'avis, je crois, de M. Malouet, ces articles sont imparfaits et inutiles; il présente le danger d'une invasion; l'auteur parle des talents de M. Pitt, puis de ceux de M. Fox, et ainsi de suite ; mais il n'y a pas un résumé, et comme étranger, il ne peut pas en donner. C'est bien écrit, mais voilà tout.

Pendant que j'écrivais ma lettre, j'avais entendu le canon; c'est le canon de la Tour. L'amiral Jarvis a battu les Espagnols qui se rendaient à Brest; il leur a pris quatre vaisseaux de ligne, coulé un à fond, pris six frégates et une quantité de

transports \ C'est une grande nouvelle, qui remontera un peu l'esprit public, mais qui ne raccommode pas le crédit.

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