‹ Mémoires de MalouetChapitre 36 sur 47 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

LOUIS MALLET A SON PERE, A BERNE

Londres, le S3 mars 1797.

Ta lettre du 22 février me fit un sensible plaisir et intéressa vivement tous tes amis. Ils partagent pleinement ton indignation contre d' Entraigu es et ton mépris pour toutes ces conspirations de marionnettes. Quant à la France et aux élections, ils ne sont nullement de ton avis , et si tu as raison , tu seras le seul qui ait vu juste. Leurs espérances de l'intérieur sont au plus haut degré : chacun se voit déjà rentré par les décrets que va faire le nouveau corps législatif. Quant à moi , je pense entièrement comme toi à l'égard de l'avilissement de la nation, de son égoïsme, de sa cupidité et de son défaut total de morale et de justice ; mais je commence à croire que les gouvernants veulent la tranquillité; que des hommes tels que Garnot ne sont plus jacobins; qu'ils songent à établir leur gouvernement, et qu'avec les moyens de faire une Saint-Barthélémy, ils ne la feront pas, parce qu'elle leur serait inutile. Donne-moi, je t'en prie, ton opinion sur Bonaparte : on croit généralement ici qu'il ne reviendra plus en France, mais qu'il se fera protecteur des républiques italiennes.

Tout est ici dans le même état jusqu'à présent ; la fermeture de la Banque n'a opéré aucun effet sensible dans les affaires.

^ Il 8*agic ici du désastre de la flotte espagnole au cap Saint-Vincent (14 février 1797). L*£spagne payait chèrement sa déclaration contre TAnglet erre. L*amiral Jarvis fut à cette occasion créé lord et comte de Saint-Vincent.

Le parti des indépendants, dont je t'avais parle, a agi avec tant d'imprudence et d'impétuosité, qu'il a été bien vite réduit à néant. On a dit que tout avait été suicide depuis la Révolution : les preuves de cette assertion se multiplient tous les jours. Si ce parti avait agi avec* secret et prudence, s'il eût attendu la formation du nouveau corps législatif pour présenter des idées de paix , s'il n'eût pas eu l'air de vouloir entraver le gouvernement, au lieu de l'aider dans ces circonstances périlleuses, il eût pu devenir puissant; il eût pu, dans un mois ou deux , élever la voix avec force au Parlement et commander l'attention et la crainte; mais rien de tout cela. On les avait dit au nombre de cent ; ils n'ont jamais été plus de trente à quarante. Ils ont commencé à parler de leurs projets, à nommer les personnes à mettre dans le ministère ; ils ont tenu des assemblées ' particulières où ils ont pris des résolutions; ils ont fait imprimer des brochures modérées que personne ne lit; tous les partis se sont moqués d'eux. Pourquoi, ont dit les papiers ministériels, des gens sensés cherchent-ils à embarrasser la marche du gouvernement dans ces circonstances? Pourquoi, a dit l'opposition, de bons patriotes, voyant les erreurs des ministres et le précipice où ils nous plongent, ne se joignent-ils pas à nous? Bref, ces modérés, bafoués de tous côtés, se sont réfugiés dans l'opposition, comme étant plus rapprochée de leurs vues que le ministère.

Je suis très-fàché que le chevalier Macpherson se soit mis à la tête de tout cela ; il parait croire que l'Angleterre sentira la révolution et qu'il n'y aura que cela pour lui ouvrir les yeux. Il attribue tous les maux dont l'Europe est accablée à la rejection de son système. Je ne suis pas k même de juger la vérité de cette assertion ; mais certainement son plan est grand ; ses idées sont peu communes, et beaucoup d'entre elles sont d'une

1 A Toccasion <i*une autre lettre du 16 décembre 1706, on a expliqué ce qu'étaient ces associations et ce que fut le rôle de ce parti des indépendants.

justesse frappante. Il n'a rien fait imprimer de nouveau; ce dont je t'avais parlé était sa correspondance de Turin, que tu as, et sa lettre au grand pensionnaire de Hollande. Je dtnai tête à tête avec lui il y a quelques jours ; nous parlâmes beaucoup de toi. Il admire au plus haut degré tes Considérations ' publiées à Bruxelles; tu étais alors dans ses idées; mais il trouve que tu as pris une tout autre marche dans ton dernier ouvrage*. — Votre père, me dit-il, est un homme vertueux qui s'indigne de tout ce qui n'est pas dans la ligne de la justice, et qui exprime avec autant d'énergie que d'éloquence Thorreur que doit inspirer le crime; mais il a besoin de connaître les hommes en les gouvernant. — Il trouve que tu aurais dû suivre les idées de ton premier ouvrage. M. Burke, en le lisant, disait qu'il croyait l'avoir écrit. M. Pitt avoua à lord Elgin qu'il n'avait aucune idée de la révolution avant de l'avoir lu; tu as la lettre qu'écrivit le chancelier au chevalier Macpherson. Voilà ce que pense le bon chevalier.

En général, ton dernier ouvrage n'a pas autant plu à tes amis ; ils ont dit que tu étais en colère en l'écrivant. Je te dis tout ceci parce que tu vas publier la suite ; tu en feras ce que bon te semble. J'avoue que, quant à moi, je ne pense nullement comme M. de Montlosier; il ne connaît aucun homme dans la révolution y il ne voit que les choses. En politique , si j'étais Louis XVIII, je penserais comme cela; mais en morale et comme particulier^ je déteste le criminel autant que j'abhorre le crime; et je ne verserai pas une larme sur le sort de tous les la Fayette, Lameth, Dumouriez et autres, tant que j'aurai sous les yeux les malheurs de l'Europe. Tant que le parti modéré s'en est tenu à prêcher le pardon politique, c'était trèsbien ; mais qu'il prêche le pardon moral, c'est passer les bornes qu'il s'était prescrites : le silence vaut mieux.

1 Considérations sur la nature de la révolution de France. (Londres, 1793.) 3 Correspondance politique pour servir à l'histoire du républicanisme français. (Londres, 1796.)

Tu admires M. Burke; tous les modérés ici le regfardent comme digne des Petites-Maisons '. On peut lui contester le remède, mais on ne peut lui refuser les justes éloges que méritent la vérité et l'éloquence d'une plume digne de Gicéron. Ce pauvre M. Burke est bien mal ; il ne peut vivre longtemps.

L'ouvrage de M. de Lally a paru ' ; il a dû t'étre envoyé de Hambourg; il te fera plaisir; il sera difficile, après un tel plaidoyer, de dire que les émigrés sont justement condamnés ; mais toute la force et la sensibilité de ses arguments ne toucheront ni ne convertiront un seul agioteur et acheteur de biens d'émis grés. Je n'en ai encore lu que quelques morceaux.

J'aurais bien désiré que tu envoyasses à M. de Montlosier les morceaux dont tu parles ; il en a fait un sur les conspirations en général, qui est extrêmement curieux; il n'a paru que hier*. J'ai remis à M. Saladin, qui avait une occasion, deux morceaux de M. de Montlosier sur l'Angleterre, un du chevalier de Panât sur l'opinion publique, un extrait de la proclamation de Romme à Saint-Domingue , et le dernier ouvrage de M. Malouet.

Il n'y a point de quatrième lettre de M. Burke.

Je te parlerai dans ma première lettre du journal de M. de Montlosier, qui va cahin caha, et dont je crains fort la chute.

^ Ceêt ce revirement de Topinion qae constate Samnel Romilly, lorsqu'il écrit à Tun de ses correspondants, à peu prè.4 à la même époque : • Je suis étonné de voir à quel point le livre de Burke a perdu dans Topinion, quoiqu'il ait atteint sa diiième édition ; ses plus chauds partisans sont revenus de leur admiration. D'un autre côté, le livre de Paine a converti bien des gens à ses doctrines, et ce succès me parait encore plus étonnant que celui de Burke, car je n'admets pas qu'on puisse se laisser persuader autrement que par de bonnes raisons, et je n'en trouve pas une seule dans le livre des DroiU de t homme, — Traduit devant la Cour du Banc du Roi, Thomas Paine passa en France où il fut adopté par la Révolution, et malgré sa qualité d'étranger, élu député du Pas-de-Calais à la Convention.

* Défense des émigrés français, 1797, 2 vol; io-8".

' Le» écrits de Montlosier cités ici étaient insérés dans le Cowrier de Londres.

II s'est arrangé mainlenant avec son imprimeur, et par cet arrangement, nécessité par les frais et les non-rentrées, il ne gagnera rien jusqu^à ce qu'il ait plus de cent quatre-vingts souscripteurs

Le prince de Poix a dû t'écrire; il n'a pas montré ta lettre à madame d'Hénin.

Hier soir il y eut dans la cité un common hall, soit

assemblée de liverymen ', à la maison de ville, où Ton a décidé de présenter à Sa Majesté une adresse pour la prier de renvoyer ses ministres et de faire la paix. Cela est arrivé souvent et sahs effet dans les autres guerres ; mais, dans un moment comme celui-ci, ces assemblées populaires peuvent devenir bien dangereuses.

Les papiers de France jusqu'au 1 7 nous arrivèrent hier ; il paratt que l'ouvrage de M. de Lally fait beaucoup de bruit à Paris, et, d'après le message du Directoire, je crois qu'il avancera la crise. Le moment est critique : les élections seront bonnes, si elles ont lieu; mais ce message du Directoire me paratt de mauvais augure; c'est un manifeste précédant les hostilités. Je commence à craindre que tu n'aies complètement raison.

Le morceau de M. de Montlosier, les conspirations *, est un chef-d^ œuvre; il embrasse le sujet en grand, remonte à l'origine des conspirations et aux éléments nécessaires pour les former, éléments qui n'existent plus ; de là il travaille sur l'idée que tu me citais de lui , que les plus grands ennemis de la royauté étaient les royalistes , et que tout a été suicide dans

^ Corpg privilégié choisi parmi les membres des corporations de la ville de Londres. C'était, dans une forme différente, et sous un autre nom, une de ces associations dont il a été parlé dans une des notes de la lettre du 16 décembre 1796.

3 Ce travail doit avoir été inséré dans le Journal de France et d'Angleterre dont il est parlé dans une note de la lettre zli , car il ne se trouve dans aucun autre des écrits de Montlosier.

la Révolution, etc., etc. Je voudrais bien pouvoir te l'envoyer. M. Malouet en est enchanté; il lui a adressé une lettre qui sera dans son premier journal , sur Toubli qu'il avait fait de parler de la conspiration des gens exaltés, des sots, de l'esprit de parti contre tout ce qui est s^çe et modéré.

M. Malouet a été attaqué par un M. Bréard, colon, qui ne sait pas plus écrire que réfléchir, sot à vingt-quatre carats, au sujet de son dernier ouvrage; il s'est contenté, pour loute réponse, de bafouer sou style dans notre journal. Ce journal se lit avec plaisir depuis qu'il n'est plus une copie de celui de Peltier, et il prendrait infailliblement dans trois mois, si on avait de l'argent pour attendre ; mais je crains que ce maudit argent n'arrête tout. J'av-ais écrit en France à divers journalistes, sous le nom de Mallet, pour leur parler de notre journal: la Quotidienne et VÉclair m'ont répondu fort honnêtement pour m'en demander une douzaine d'exemplaires.

En général, le parti que les aristocrates appellent monar^ chien prend de la force. — MM. Malouet, Montlosier et Lally n'y vont pas de main morte , et si le Corps législatif se formait et prenait de la consistance, je concevrais des espérances....

LOUIS MALLET A SON PÈRE , A BERNE

Londres, 31 mars 1797.

Ce pays-ci me parait dans une situation fort critique.

Voici, en peu de mots, ce qu'offre le moment actuel : M. Pitt perd du terrain par la dernière bataille d'Italie ' et par les pro-

^ Cette bataille est celle de Rivoli (15 janvier 1797), suivie de la reddition de Mantoue (2 février). Une sixième campagne allait commencer pour l'armée d'Italie; les victoires de Ta(;liamento (10 mars) et d'Isonzo (S4 mars) en

jets de descente. L'on commence à être inquiet, à être mécontent. Un membre des fameuses associations', auquel on proposait de les renouveler dans ce moment critique , jura , il y a deux jours, qu'il ne remuerait jamais son petit doigt pour un ministre qui poursuit pour un pamphlet l'homme qui les a établies. Le parti des Indépendants du Parlement prendra le dessus dans la session qui s'ouvre aujourd'hui. Le public est excessivement mécontent des cacades de la marine anglaise dans l'expédition d'Irlande, et craint les Français, ce qui n'était pas encore arrivé. Il existe uixe espèce d'humeur dans les difFé- ' rents partis, et celui du ministère perd à vue d'œil. Cette victoire d'Italie a feit un effet prodigieux.

Il parait que l'embargo est renouvelé en France, et je m'at* tends, un de ces matins, à voir débarquer en Angleterre quinze à vingt mille sans -culottes. Les Anglais se croient invincibles à cause de l'antipathie nationale et de leurs milices; l'une disparaîtrait par la publication des Droits de l'homme*; quant aux milices, si elles sont battues au premier feu, ce qui est bien probable, elles ne sauront jamais se rallier, et nous verrons les bonnets rouges à Londres, jusqu'à ce qu'une armée les en chasse. On ne pense point ici aux quatre-vingt mille Jacobins désignés par M. Burke. Les gens qui pensent, et j'en vois quelques-uns, M. Reeves, par exemple, sont tristes et inquiets; les ministres ne savent quel parti prendre ; l'opposition fait un train effroyable ; les campagnes se plaignent de la levée des milices; les villes, des taxes. Tout ce qui a de l'argent va à

avaient marqué le début. Le 18 avril suivant, Bonaparte allait signer l'acte célèbre , connu sous le nom de préliminaires de Leoben. De la grande coalition il ne restait plus que l'Angleterre et la Russie, ât Paul I''' commençait à s'éloigner ouvertement de la politique de Catherine. C'était pour Pitt la nécessité de changer de marche et de traiter avec la France. Le 6 juillet de la même année allaient s'ouvrir les conférences de Lille, bientôt rompues (T septembre) par l'arrogance du Directoire.

^ Voy. la lettre du 16 décembre 1796.

3 L'écrit de Thomas Paine dont il est parlé dans la lettre du 23 mars.

rOpéra, sans songer qu'un de leurs corps de miliciens battu dans le comté de Kent peut amener la révolution à Londres. Tout le monde est las de la guerre. La plus grande partie des gens qui comptent commencent à désirer qu*on eût fait la paix, et le chevalier a eu pleinement raison.

M. Malouet vient de publier une suite à son ouvrage sur les colonies. Cette seconde partie est encore mieux que la première ; elle a plus de détails et contient un plan : il propose à l'Europe de neutraliser les colonies dans toutes les guerres, et montre aux puissances quel intérêt elles ont à ce qu'elles ne soient pas révolutionnées.

M. de Lally a traduit la séance du général Fitz-Patrick , et aurait pu , ce me semble , mettre à la fin ta lettre à Lacretelle. Il va publier un plaidoyer pour les émigrés , qui doit actuellement être imprimé à Paris. Madame d'Hénin m'en a lu quelques morceaux en manuscrit; ils m'ont paru éloquents, mais il m'a semblé voir quelques phrases un peu faibles pour un homme qui abhorre la république.

Tu n'as pas d'idée du degré d'admiration de MM. Lally, vie Poix, Macpherson, Montlosier, pour Bonaparte et pour les grands hommes de la France actuelle; César n'est qu'un écolier à côté du moderne vainqueur d'Italie. Ils sont profondément las de l'émigration; ils le sont trop, s'il m'est permis de m' exprimer ainsi. Ils adoptent, sans s'en douter, le langage des journalistes français; ils en sont presque au point où Ton s'accoutume, non à vivre sous le régne de Barras et de Camot, mais sous celui des cinq directoriaux.

M. de Grave ' écrivait, il y a huit jours, à M. de Montlosier

^ Cet ancien ministre de ]a guerre, décrété d'accusation par Gambon le 27 août 1792, s'était réfugié en Angleterre. — Bertrand de Moleville a dit de lai : • Il n'était ni zélé constitutionnel ni jacobin enragé; il était ce qu'ont été en France beaucoup de gens qui désiraient une petite révolution, dans Tespérance d'en tirer quelque profit. ■ — Dumouriez, dans ses Mémoires : « Il était jeune, de peu d'expérience, et d'une timidité qui le rendait impropre

qu'il trouvait son journal trop aristocrate ; sa lettre était digne de Condorcet; il la terminait en espérant qu^on ne verrait plus en France de prêtres ni de femmes qui gouvernassent. Ceci est pour toi seul. Je n'ai pas (ait une seule reflexion là-dessus à M. de Montlosier, qui consulte souvent l'écrivain. Je suis loin d'aimer et d'admirer les violents aristocrates, mais je vois que, malgré la vigueur apparente des écrits des personnes dont je te parle, leur force d'esprit s'affaiblit tous les jours.

On vient de publier, hier, une lettre de M. Foucbé au duc de Portlaud, écrite en 1793 * ; il y attaque personnellement les membres de l'opposition, avance contre M. Fox cinquantequatre articles d! împeachment, et le traite sans ménagement. Cette lettre, qui n'a jamais été destinée à voir le jour, a été copiée par un coquin de secrétaire et imprimée hier; elle fait beaucoup de bruit.

M. Erskine vient de faire paraître un mauvais pamphlet sous le titre de : Vues sur les causes et les conséquences' de la guerre; un parti l'admire, l'autre le trouve détestable*.

Notre journal va, mais voilà tout. Le plan de M. de Montlosier est calqué è la lettre sur celui de Peltier, et n'offre pas le moindre intérêt de plus. S'il donne des nouvelles d'Ângle-

aux fonctions de sa place dans un pareil temps. ■ — Madame Roland le définit : « un homme qui, faute d'esprit pour concilier des qualités et des défauts contradictoires, finissait par n*ètre rien. • — De Grave était un poltron féroce, comme on en voit en temps de révolution.

1 Cette pièce échappe k nos recherches ; elle n'est indiquée sur aucun des catalogues du British Muséum.

3 Thomas Erskine, après de brillants débuts dans la marine et dans Tarmée, avait été pendant cinq ans membre de la Chambre des communes. Nommé en 1792 Atiorney général pour le prince de Galles, il dut bientôt résigner cette fonction, par suite de son refus de renoncer à la défense de Thomas Paine, poursuivi à Toccasion du livre des Droits de Vhomme, Dans les dernières années de sa carrière, lord Erskine parut rarement à la Chambre haute ; il mourut en 1823 après avoir donné quelques signes d'aliénation mentale. Ses discours ont été réunis en cinq volumes in-8<*. Le pamphlet dont il est ici question n*a pas eu moins de quai ante-huit éditions.

terre, des séances du Parlement, il ennuiera les Anglais; s'il donne* ses idées, il ne sera lu de personne; et s'il continue à suivre le plan actuel, il aura cent soixante sousciîpteurs dans un an. Il n'aurait pas dû l'entreprendre, voilà mon avis; M. Malouet et madame d'Hénin pensent de même; son premier numéro contiendra un morceau de M. de Panât sur l'esprit public en France.

MALOUET A MALLET DU PAN, A BERNE

Londres, 25 avril 1797. >

J'ai reçu, mon ami, votre lettre du 29 mars, et je l'ai communiquée à votre fils, comme il me communique toutes les vôtres. Je persiste dans ce que je vous ai dit de son voyage en Angleterre et de son retour auprès de vous. L'un et l'autre lui seront utiles et contribueront aux succès que lui préparent son bon esprit et son excellent cœur. Je n'ai point encore aperçu en lui de défaut qui dépare ses bonnes qualitc^s. Il est digne, en tout point, d'être votre fils, et je vous promets qu'il soutiendra votre réputation. Nous vous le renverrons donc inces- *samment, quoique, pour mon compte, ce soit une véritable privation, et je ne suis pas le seul ami qu'il laissera ici. Anglais et Français, tous ceux qui le connaissent le chérissent. Il a réussi complètement à plaire et à intéresser ; il a acquis même plus de consistance qu'on n'en a à son âge. Mais obtenir ici une place pour un étranger est presque la chose impossible; sur ce point, les Anglais sont intraitables. Il n'y avait que ma simplicité ordinaire qui, dans les commencements, pût me le faire espérer. Vous avez donc grandement raison de n'être point embarrassé d'un tel candidat. Si nous rentrons en France, c'est dans les affaires étrangères qu'il faut le faire employer. Sa

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réserve , son jugement et Tinstruction qu'il a déjà acquise le feront bientôt distinguer.

Je vous loue enfin de votre retour à Tespérance. Assez longtemps, vous ne nous avez laissé d'autre parti à prendre que celui de mourir de douleur. J'avais besoin de recommencer à vivre dans Favenir, car un passé qui nous laisse toutes les angoisses de Tagonie est pire que la mort. Nous sommes plus près que vous, malgré l'embargo, des nouvelles de Paris, et, quoique votre prescience se soutienne d'une manière étonnante, peut-être ne vous attendiez-vous pas, le 29 mars, à tous les choix qui ont été faits. Ils tournent si fort au royalisme que je crains, de la part du gouvernement, une tentative quelconque qui empêche la réunion des nouveaux députés'. Le Directoire ne peut pas croire que de tels hommes, ayant la majorité , le laissent investi du pouvoir, quand même il se subordonnerait à leur impulsion; et l'audace avec laquelle il remet en jugement les conspirateurs royalistes me fait présumer qu'il se croit encore de grandes ressources. Je m'attends donc, plus que vous, à une nouvelle lutte, et si vous ne m'aviez pas tant prémuni contre la faiblesse et l'égoïsme de la masse, j'en craindrais moins le résultat. Prenez garde qu'à la manière dont vous peignez cet inexplicable peuple, il ne peut se soustraire au joug de ses tyrans qu'autant que ceux-ci deviendront aussi lâches que lui, et, jusqu'à présent, l'énergie est du côté du' crime.

^ Les élections de Tan V avaient été très-contraires au Directoire; le Jura se faisait représenter par Picbegru; Lyon, par Camille Jordan et Imbert- Golomès; Marseille, par le général Willot; Brest, par Tamiral Villaret- J^yeuse. La majorité était déplacée; le ÎO mai suivant, Télection des deux présidents ne devait pas être moins significative; Barbé-Marbois dans le Conseil des anciens, Picbcgru dans Tautre, réunissaient les sept huitièmes des voix; enfin, Letourneur, directeur sortant, était remplacé par Barthélémy, rbeureux négociateur des deux traités de Bâle. — Gomme l'écrit Malouet le 28 juin suivant : ■ Le Directoire ne pouvant pas gouverner les Conseils, doit • ou conspirer, ou obéir, ou périr. ■ Il conspira. — Mous sommes à la veille du 18 fructidor.

Mais j'efface dans vos tableaux ce qui contrarie trop mes espérances et mes combinaisons. Je remarque, en général, que ceux qui raisonnent juste ne rencontrent presque jamais avec précision aucun événement, parce que les actions des hommes ont fort peu de ressemblance aux bons raisonnements. Si vous signalez un scélérat habile , audacieux , vous préjugez sa con-< duite d'après les règles de l'habileté et de l'audace; point du tout : il s'y trouve aussi de la sottise et de l'inconséquence. De même pour les sots et les lâches : ils ont des moments lumineux et des accès de courage. Voilà ce qui explique l'insolence et rhéroïsme de Bonaparte, la platitude du prince de la Paix et son ascendant en Espagne, les infamies et la vigueur du Directoire.

Nous sortons ici d'une crise épouvantable et dont les suites sont bien à redouter. L'affiaire de la Banque ' n'est rien è côté de celle-là. La flotte, c'est-à-dire les équipages delà grande escadre de lord Bridport, ont été dix jours en insurrection. Dans le même instant, à un signal donné, auquel tous les vaisseaux ont répondu, chaque équipage s'est trouvé formé en corps représentatif, ayant des délégués à un comité central, qui a pris le commandement et suspendu les officiers. Alors des pétitions ont paru , demandant augmentation de gages, d'aliments , de pensions de retraite , de parts de prise , et un relâchement dans la discipline. L'amirauté s'est transportée à Portsmouth, et a traité pendant six jours avec les révoltés, qui ne se sont relâchés sur rien, et qui ont exigé, quand on a eu tout accordé , qu'il parût une proclamation du roi pardonnant la révolte; ce qui a été fait hier. Le plus grand ordre a régné dans la rade pendant tout ce temps; le traité s'est fait de puissance à puissance, et aujourd'hui la flotte met à la voile '.

1 Voy. la lettre du 21 février 1797.

' L'Angleterre échappait à peine à la crise financière ( Voy. la lettre du 21 février 1797), lorsqu'elle eut à subir l'épreuve d'un péril non moins redoutable. Les matelots de la flotte, enlevés par la presse au seryice de la

Or, maintenant, continuer la guerre avec de tels incidents , des emprunts, des taxes toujours croissantes, un mécontentement général, un désordre, un affaissement universel! Il faut en finir et profiter de la leçon. Nous attendons la paix de l'Empereur; faites faire tout de suite celle de l'Angleterre, ou vous verrez ce pays-ci , le lest du continent, bouleversé dans la cale. Appelez vite les puissances neutres aux conférences; qu'on fixe un droit public de l'Europe; qu'on prenne des mesures pour l'avenir. Vous aurez retrouvé toutes vos idées sur cela dans mon dernier écrit.

Notre ami le chevalier Macpherson ' se déconsidère par des idées vagues de philanthropie et de paix universelle qu'il proclame comme des axiomes, et qui ne signifient rien. Cet honnête homme a quelques idées justes, qu'il ne peut ni féconder ni employer, et autour desquelles il tourne sans relâche. Montlosier écrit, écrit, écrit; avec plus d'esprit et de sagacité, il manque de mesure. S'il avait autant de justesse que d'esprit, ce serait un homme rare.

marine marchande, se plaignaient, avec quelque raison, de Tinsuffisance de leur solde, maintenue au même taux que sous le règne de Charles II. Dans les premiers jours du mois d*avril, un soulèvement, dont le caractère est indiqué par Malouet, se déclara dans les équipages de la flotte réunie à Spithcad ; l'amirauté traniiigea. — Plus tard, au mois de juin, un mouvement encore plus grave éclata dans la partie de la flotte réunie à Tembouchure de la Tamise. Cette fois le ministère fut inflexible ; le Parlement vota un bill de trahison ; les meneurs de la Jleeting republic firent leur soumission, et les chefs furent punis de mort. (Àlisons history of Englandy ch. xxii.)

^ Ce nom réveille le souvenir des discussions qui, à la même époque, passionnaient TAngleterre au sujet des poésies publiées sous le nom d*Ossian ; mais il ne parait pas qu'il ait existé entre le chevalier Macpherson et celui qui eut quelques instants une bruyante renommée, d'autre rapport que la similitude de nom. John Macpherson, dont il est ici question, avait occupé dans rinde une grande position. Une mission à Vienne le mit plus tard dans la confiance de l'empereur et de l'archidnc Charles ; c*est au retour de cette mission qu'il rencontra à Bruielles Mallet du Pan, dont les Mémoires nous font connaître « la franchise et la bonhomie de cet homme excellent • qui s'était fait, parait-il, le continuateur de l'abbé de Saint-Pierre.

Je pense comme vous de l'ouvrage de M. Necker; si ce n'est que j'y trouve un peu d'emphase'.

Écrivez-moi sous mon nom. Je vous ai mandé que mon correspondant Muittemann a feit une banqueroute de six cent mille livres sterling.

MALOUET A MALLET DU PAN, A BERNE

Londres, 4 mai 1797.

Jour néFaslCy mon cher ami, que celui où vous avez écrit à Montlosier. Je m'empare de cette lettre pour la confronter avec toutes celles que j'ai de vous, avec vos principes, avec votre noble conduite pendant tout le cours de la révolution, et je n'y retrouve plus mon ancien ami, dont la tète forte et les connaissances étendues embrassent le passé, le présent, l'avenir. Je vois que les variations que vous reprochez à Montlosier, vous les éprouvez vous-même d'une manière effrayante. Qu'enten-

^ CVst pendant la Terreur que Necker écrivit son ouvrage : De la Révolution française. Il y fait voir Tidée fausse que l*on se fait de Tégalité, et il eipliqne, à sa manière, comment on doit entendre Tégalité devant Dieu. « Tous les hommes sont égaux devant vous, ô mon Dieu, lorsqu'ils communiquent «vec votre bonté, lorsqu'ils vous adressent leurs plaintes, lorsque leur bonheur occupe votre pensée ; mais si vous avez permis qu'il y eât une image de vous sur la terre ; si vous avez permis à des êtres finis de s'élever jusqu'à la conception de votre existence éternelle, c'est à l'homme dans sa perfection que vous avez accordé cette prérogative ; c'est à l'homme parvenu par degrés à développer le beau système de ses facultés morales; c'est à l'homme enfin lorsqu'il se montre dans toute la gloire de son esprit, h Cette gloire de Vesprit nous semble être bien loin de l'esprit de l'Evangile.

Madame Necker, dans la préface du livre, exprime ainsi son admiration pour son mari : ■ Si Dieu, avant de créer le monde, avait appelé dans son Conseil les âmes privilégiées qui devaient un jour animer les grands hommes sur la terre, sans doute l'âme de M. Necker y aurait été appelée. » II. 33

dez-vous donc lui reprocher, et que prëtendez-vous dire par cette proscription de tout parti mitoyen? Quoi ! tous aussi, dans les extrêmes ! Et l'on pourrait dire un jour de celui qui a signalé d'Entraigues et les maratistes de l'armée de Gondé, qu'il ne connaît pas de milieu entre. leurs opinions et celles de la Montagne !

On sait ce que veut Blankenbourg '. Hé ! vraiment oui, on le sait; c'est parcç qu'on le sait qu'il n'y a pas un homme raisonnable, aimant son pays et son roi et pouvant les servir utilement, qui puisse rien espérer de ses conseils, de ses agents, de leur système et de leur plan de conduite. Et parce qu'on sait aussi ce que veut la Montagne, vous ne trouvez entre deux que des discoureurs, des lâches ou des sots. Vous voyez déjà Montlosier flotter entre la république et la royauté, parce que Montlosier, malgré son caractère ardent, a un esprit pénétrant et des vues droites; parce qu'il s'est prononcé avec fureur contre la scélératesse jacobine et l'ineptie constitutionnelle, vous voudriez qu'il adoptât avec résignation tous les rêves du conseil de Blankenbourg. Rangez-moi donc aussi dans cette classe de talonneurs politiques, sauf à me montrer, si vous le pouvez, en quoi j'ai dévié de ma conduite et de mes principes de 1788.

Quoi ! mon ami, nous aurions eu l'aveu formel, à cette époque, la reconnaissance authentique de la part du monarque des droits politiques de la nation, et parmi les hommes qui ont concouru à les établir, à les défendre avec la sagesse et la mesure convenable, il s'en trouverait d'assez lâches pour les désavouer, pour en investir M. d' Avaray et consorts, pour parler au roi un autre langage que celui qui convient à ses intérêts comme aux nôtres, à son honneur, à sa sûreté comme à notre honneur et à notre sûreté commune ! Quoi ! vous pouvez croire

1 Petite ville du duché de Brunswick, où résida Louis XVIII lorsque la campagne d*ltalie l*eut contraint de quitter Vérone. Les conférences de Rastadt lui ayant enlevé de nouveau son asile, Louis XVIII se retira ^ Mittau, dans les États de Paul \^^,

que cette nation, criminelle sans cloute, mais triomphante et dictant des lois à l'Europe, voudrait s'abandonner paisiblement à un gouvernement arbitraire; et lorsque le chevalier'de Guer et d'Entraigues sont, jusqu'à présent, les seules cautions des limites qui doivent être imposées à l'autorité absolue du prince, aux prétentions des parlements, à celles des courtisans, cela suffit pour vous reposer sur ce que veut Blankenbourg ! Mais, mon cher Mallet, quand ce serait là votre opinion, comment pôuvez-vous croire qu'elle fût devenue, qu'elle devînt jamais celle de l'intérieur du royaume? Et si, par une accumulation de fiausses démarches, de proclamations équivoques ou dangereuses, le rétablissement de la monarchie est moins prochain que vous ne le pense:;....! Qu'entendez-vous par la fidélité que nous devons au roi légitime? Certes, s'il pouvait donner asile et subsistance à tous les royalistes, et qu'il ne fallût, pour obtenir une concession dans son territoire, que lui donner de bons conseils, je me ferais inscrire. Mais, comme il ne peut rien pour moi, ni moi pour lui, tout anti républicain que je suis, je subirais conr^me le Pape et l'Empereur le joug de la nécessité, si je trouvais au sein de la République protection et sûreté.

Hé ! pourquoi donc dénigrer avec amertume ceux qui, dans le gouvernement, réunissent à de vrais talents les bonnes intentions qu'ils peuvent manifester avec quelque succès? En examinant bien les circonstances et les difficultés, qu'auriez-vous pu faire de mieux que Boissy d'Anglas, Portalis, Jordan, Pastoret? Je vous abandonne Dumas \ quoique homme d'esprit, .

1 Par ses antécédents et par ses relations, Mathieu Dumas appartenait à l'école américaine^ et la Révolution le trouva préparé à toutes les idées nouvelles. En 1791, sa qualité d*aide de camp du général de la Fayette le désigna pour le commandement des gardes nationales rassemblées à Paris après le retour de Varennes. A cette époque, ses allures politiques se ressentirent de ses attaches au parti constitutionnel ou fayettiste , mais à l'Assemblée législative, on le vit suivre une ligne de conduite plus ferme et combattre les décrets contre les prêtres non assermentés et contre les émigrés. Plus tard,

parce que je le connais intrigant; Rœderer */ parce que je Tai connu infâme; mais ces hommes-^là même n'ont-ils pas concouru à l'affaiblissement du plus mauvais parti ?

Vous paraissez regretter, dans l'excellent ouvrage de Lally, ses pages républicaines ; mais quel est le potentat en Europe qui a imposé et qui imposera à celte république des conditions aussi sévères que celles que Lally met à son obéissance éventuelle ? Comment ne trouvez-vous pas, au contraire, dans ses réticences, dans ses batteries masquées, dans ce qu'il dit et ne dit pas, la plus rude attaque qui ait été faite au système révolutionnaire, aux principes et à la stabilité de ce gouvernement? Si, cependant, les décrets de la Providence veulent qu'il ait quelque durée, que signifieraient votre obstination et la mienne à lui en contester la possibilité ? Or sus, homme d'honneur et de sens ! laissez là toutes vos pages, ab irato. J'aime la royauté autant que vous, sûrement; j'ai toujours détesté les petites et les grandes républiques ; je me résignerais au despotisme de Frédéric le Grand, si j'étais né son sujet; je n'aurais jamais provoqué de révolution dans aucun pays du monde; mais celle qui est Faite, que vous jugez vous-même prête à finir, vous voudriez que je concourusse à n'en faire que la préface d'une nouvelle édition ? Vous croyez sérieusement que, si ceci ne se termine pas par un bon contrat qui enchaîne à tout jamais tous les Gollot, tous les Marat, il y aura sûreté pour le roi, pour aucun de ses fidèles sujets?.... Non, ne le croyez pas : vous étiez dans un mauvais jour, quand vous avez écrit cette lettre ; vous en écrirez une autre que je puisse ajouter à

au Conseil dea Anciens, il se rapprocha des principes monarchiques, mais non sans quelque arrière-pensée orléaniste.

1 Comme éditeur, nous n'avons pas à justifier les jugements et les appréciations de Malouet. A l'occasion d'une antre lettre, relative aux événements du 10 août, noas avons rapporté les déclarations faites par Rœderer luimême devant l'Assemblée législative, et plus tard dans ses écrits. (Voy. la Jettre de Servan du 11 mai 1795.)

mon recueil ; vous louerez Montlosier de sa contenance droite, de son courage, sauf quelques tournures, quelques phrases qui sont parfois trop raides; mais vous mettrez en honneur le parti mitoyen. Vous ne ferez pas comme Gazalès, qui soutient fièrement que la raison, la modération sont le partage des pauvi*es gens'. Vous appellerez, comme M. Burke, pauvres riches, ceux qui ne sont riches qu'en prétentions sans moyens, en espérances sans fondement; et aussitôt que la République sera devenue aussi raisonnable, aussi juste qu'elle est menaçante, vous accepterez la République, en attendant une monarchie tempérée, qui nous arrivera, Dieu aidant.

Je vous annonce que votre fils est de cet avis et qu*il a une bonne tète, indépendamment de son bon cœur. Je vous embrasse sans rancune, dans l'espérance que votre premier écrit public sera une exposition franche et forte, à votre manière, des principes purs du parti modéré, qui est le seul digne de la protection divine.

MALOUET A MALLET DU PAN, A BERNE

Londres, 28 juin 1797.

Et toujours ab irato! Pourquoi donc, mon ami, supposezvous si facilement que les gens qui vous aiment, qui vous estiment le plus, soient capables de vous jouer de mauvais tours, et surtout qu'on veuille vous brouiller avec moi? Dans ce qui s'est passe pendant votre séjour à Bruxelles, pas un mot n'a été

' Cazalès, tout Iiomme d'esprit qu'il était, avait fini par mécontenter ses meilleurs amis, et Ton peut voir que c'est à son sujet que madame de Staël écrivait à Mallet du Pan : « Les opinions extrêmes fatiguent mon esprit ■ comme une folie monotone, h (Mémoires^ II, 110.)

dit, pas une démarche n'a été faite à votre préjudice. Lally et madame d'Hénin nous connaissent, et ils respecteraient notre intimité, quand ils n'auraient pas pour vous la haute estime que vous leur avez toujours inspirée, Mais il est tel détail de vos opinions, tel acte de votre vie qui ue leur platt pas également. Votre carrière est marquée par d'assez honorables travaux, par une conduite assez louable, pour que vous puissiez vous laisser croire en dé&ut sur quelques points. Celui que je remarque, moi, avec la censure de Tamitié, c'est que je vous vois, dans certaines circonstances, aller au delà du but. Tout ce que vous avez écrit sur notre horrible révolution est plein de vues justes et profondes ; mais il n'y a que votre dernière lettre sur Venise dont je ne retrancherais pas un seul mot*. Dans vos autres ouvrages, après des pages excellentes, je trouve quelques phrases que je voudrais effacer. Il en est de même dans vos lettres particulières : celles qui sont le plus rapidement écrites signalent, tout à la fois, un penseur profond et un homme exaspéré ; si bien qu'il vous échappe dans vos colères ce dont yous ne vous souvenez plus l'ordinaire d'après. Telle est là lettre qui a occasionné de ma part celle à laquelle vous répondez.

' Cette lettre, adressée à la (Quotidienne , à la suite des PrélimÎQaires de Leoben, qui donnaient à l'empereur Venise et son territoire en échange de la Belgique et de la Lombardie, a été reproduite dans les Mémoires de Mallet du Pan y t. II, p. 302 : « Venise est finie, — écrit le célèbre publiciste. — Ce gouvernement, que l'on nous dépeignait dans l'attitude de la menace et de l'héroïsme, s'est dissous lui-même, exemple inouï de pusillanimité. Cette aristocratie fertile en grands hommes^ cette institution des siècles, que nos Visigoths nomment oligarchie, a fait place à la démocratie révolutionnaire.... Aussitôt que cet acte d'abdication a été consommé et qu'une municipalité choisie au scrutin de vos généraux eut remplacé les successeurs des doges, le peuple furieux s'est soulevé, et a failli ensevelir Venise sous les débris de son honneur et de son gouvernement. Vos rhéteurs n'en continueront pas moins à nous citer le vœu, la souveraineté et l'insurrection des peuples comme le titre de ces exploits! ils n'en seront pas moins effrontés à vous représenter comme populaire une révolution dont à peine un habitant sur dix mille a été le fauteur. »

Mais je les ai toutes , vos lettres, mon cher ami, et je vous étonnerais bien si j'en transcrivais certains passages.

Brisons là. Je ne vous croirai jamais, je ne vous ai jamais cru capable d'une inconséquence grave et prêt à varier du blanc au noir. Je connais Vos principes, votre cœur, votre esprit, et j'entends fort bien la distinction que vous établissez entre ce que vous appelez des faits, et vos vœux, vos opinions. Mais, même sur les faits, vous vous faites illusion en présumant que la monarchie absolue soit possible en France. La tyrannie, je le conçois ; une dictature, un gouvernement militaire, une anarchie quelconque, à la bonne heure! mais Louis XVHI monarque absolu comme Louis XIV me parait un être de raison. Les éléments de ce genre d'autorité n'existent plus; les liens, les préjugés, les habitudes, les institutions qui la soutenaient , qui la faisaient mouvoir , tout cela a disparu ; et Louis XYIII, ses fevoris, ses conseils, ne sont pas de trempe à recréer un empire despotique, ou à s'y maintenir, si on les y appelait. Il faut donc moins s'arrêter aux difficultés qui se rencontrent dans la recomposition d'une monarchie mixte qu'aux obstacles invincibles qui empêchent le retour de l'ancien régime. Les intrigants, les novateurs, les gens à système et toutes leurs créations, sont des fléaux , je le sais bien ; mais comment y pourvoyez-vous? Par une monarchie simple. Donnez-moi donc un Gharlemagne, un Frédéric, et leur armée; ou, à défaut de ces grands moyens, soumettez-vous à la nécessité de reconstruire l'édifice avec ce qui reste de matériaux; et, pour commencer par quelque chose, mettez-nous tout simplement le monarque à la place du Directoire : le reste arrivera, s'il est habile, ferme, s'il choisit de bons ministres. Si, au contraire, plus vous l'investirez de la toute-puissance, plus vous préparerez de nouvelles révolutions, où la monarchie périrait sans retour. Il est donc certain que je ne vois pas comme vous l'état actuel de la France.

Il me semble que les acquéreurs de biens nationaux, les

constitutionnels révolutionnaires , les Jacobins , les fripons de toute espèce, les gens en place et une partie des armées; il me semble, dis-je, que tout cela compose une masse de puissance anti royaliste ; qu'on ne peut l'attaquer que par la ruse ou par la force. Par la ruse : il ne faut pas leur faire craindre la menace d*une contre-révolution ; par la force : quelle est celle dont vous disposez? Je ne vois que des bras désarmés, des vœux épars et divisés. Et dans ce moment, la marche du Conseil des Cinq- Cents ne me paratt ni sage, ni habile, ni ferme. Je ne vois que des coups de boutoir, des attaques sans plan , une petite audace, de grandes étourderies. Je ne sais si le Directoire manœuvrera mieux; mais, jusqu'à présent, son obstination à garder, à défendre ses ministres. jacobins me fait croire qu'il a une arriére-pensée, une défensive arrangée. Est-ce avec Bonaparte? est-ce avec les brigands de l'intérieur? Et jusqu'à quel point Barthélémy les génera-t-il ou les laissera-t-il faire?

Vous avez toujours fait, vous, pour votre compte, le plus beau, le plus noble manifeste de cette désastreuse époque. Si j'étais l'une des puissances de l'Europe, je vous l'envierais bien. Mais tous ces gens-là n'ont point encore une attitude prononcée devant le Directoire. Cette ancienne, ou plutôt cette moderne amphibologie de la division de l'indépendance des pouvoirs, qui ne peuvent être divisés que dans les détaiU et qui doivent toujours être dépendants de la souveraineté, cette sottise constitutionnelle est une espcèe de glu dans laquelle ils s'empêtrent réciproquement.

Trois pouvoirs, étonnés du nœud qui les rassemble, etc.

Ce sont de beaux vers; mais la morale de cette fable est que le gouvernement ne peut aller qu'autant qu'il gouverne le parlement, dans lequel il n'y a de pouvoir indépendant que celui de l'opposition, qui se borne à déclamer, et qui devient gouvernement aussitôt qu'elle peut agir. Or, le Directoire, ne

pouvant pas gouverner les Conseils, doit ou conspirer, ou obéir, ou périr.

Au surplus, que pensez-vous de la paix? Voilà lord Malmesbury qui part demain pour la seconde fois, et qui parait croire qu'il ne reviendra pas sans un bon traité de paix * . Nos politiques de la Cité le croient aussi; et moi-même, par quelques détails, par quelques rapports que me donne ma malheureuse colonie, j'ai Heu de penser qu'on veut sérieusement, qu'on se flatte d'en finir. Mais l'Italie, l'Allemagne, l'Europe, quel gâchis ! Qui débrouillera tout ce chaos?

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