‹ Mémoires de MalouetChapitre 6 sur 47 · II · texte numérisé non relu

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sumais pas qu on en viendrait à brûler les châteaux, à soulever partout le peuple contre le clergé et la noblesse. Il m'était impossible de concevoir une bonne constitution , autrement que par des moyens purs et paisibles, de même que, quelques fautes qu'on puisse faire dans celle à laquelle nous travaillons, ce n'est que par des voies légales qu'on doit en obtenir le redressement, ou ce seront toujours de nouveaux malheurs qui se succéderont.

a La grande querelle de la vérification des pouvoirs consomiVia un temps précieux , et l'imprévoyance qui allait toujours en avant fut égale à celle qui s'arrêtait sur les bords d'un précipice sans y regarder. Il n'était pas douteux que nous n'eussions tous un droit égal à la vérification commune de nos pouvoirs ; mais si nous n'avions voulu en venir à l'opinion par tète , cette opération préalable pouvait et devait se faire par commissaires.

« Pendant celte discussion , où l'abondance des paroles ne me dissimulait pas l'importance des faits, inquiet des résultats» prévoyant de grands déchirements, voulant les éviter, je désirais que nous, les représentants du peuple, fixassions les bases de la Constitution, sans égard aux prétentions qui auraient été injustes de la part des premiers ordres; ainsi, la liberté individuelle , la liberté publique, les pouvoirs et la composition du Corps législatif, auraient été déterminés; toutes les usurpations, tous les abus proscrits, toutes les réformes prononcées, et les deux chambres proposées.

« Ce plan aurait été accepté ou refiisé par le clergé et la

vint dire : ■ La proposition de M, Malouet va passer ! — Empêchons cela, repondit-on : faites courir dans les bancs que c'est un homme vendu à la cour, •

La commûgioQ fut faite avec assez soin et de succès pour que le lendemain, il se trouvât à la porte de la salle des porteurs de chaises qui assurèrent qu'ils me portaient tous les soirs chez madame de Polignac, et qui le certifièrent à mon laquais. — Plusieurs journalistes imitèrent bientôt les porteurs de chaises ; et c'est ainsi qu'on sert le peuple , et surtout qu'on l'éclairé. ( Note de Fauteur.)

noblesse. Dans le premier cas, les principes constitutifs étaient arrêtés sans commotion; il n'y avait plus qu'à en suivre les développements. Dans le second, les représentants du peuple, assurés de sa faveur, exerçant la plénitude de ses droits, n'ayant à craindre que l'abus de leurs forces, en trouvaient la toute-puissance dans la modération; ils n'avaient à opposer à un premier refus qu'une insistance grave et ferme sur un plan qui conciliait tous les droits, tous les intérêts légitimes.

a Je rédigeai une adresse au roi dans laquelle ces dispositions étaient présentées ; je la communiquai à plusieurs députés ; M. Target en changea quelques expressions, et m'engagea à un délai de quelques jour&; il sentait alors comme moi le danger auquel nous exposerions la chose publique, en nous constituant en Assemblée nationale; et vous vous rappellerez, messieurs, que, huit jours avant cet arrêté des communes, il avait assez peu de partisans pour que ses plus zélés promoteurs n'osassent pas en faire la proposition : M. l'abbé Sieyès s'était borné à la dénomination à* Assemblée des députés vérifiés; MM. Mounier, Thouret, Mirabeau, et plusieurs autres orateurs, repoussèrent comme moi la constitution en Assemblée nationale. J'avais adopté celle de Représentants du peuple français, que je trouvais tout aussi imposante, et qui n'avait pas les inconvénients d'une scission prononcée ou d'une conquête violente sur les deux premiers ordres; je développai mes motifs dans mes opinions des 7 et 15 juin. Veuillez bien les juger, messieurs ' , avec impartialité : vous trouverez que celui qui était étranger à toutes les factions , à tous les mouvements du Palais-Royal et de la capitale; qui ne voulait pas plus vous faire subir le joug du clergé et de la noblesse, que les exposer aux violences et aux outrages de la multitude; qui, seul avec sa conscience , ne se décidait que par la considération des prin-

^ Toutes mes opinions sont imprimées ; j*ai été obligé de prendre cette précaution contre les feuilles périodiques, qui me faisaient dire des sottises , quand

elles ne m'en disaient pas. (Note de t auteur,)

68 CHAPITRE XIjV.

cipes les plus justes, était excusable [d^avoir une telle opinion ; et, sans disputer ici avec qui que ce soit d'élévation et de cou» rag[e, je dirai que, s'il y en a à tout oser pour arriver à la liberté, il s'en trouve aussi dans ce vœu d'une âme honnête : Sacri^ fions tout à la liberté, hors la justice.

« Nous fûmes quatre-vingt-neuf de cet avis , et soit qu'on nous juge d'après nos pouvoirs, d'après les principes du droit public, d'après ceux de la morale, qui nous commandaient de craindre et d'éviter de grands troubles dans le royaume, nous ne méritions pas les qualifications odieuses qui nous ont été prodiguées.

« C'était même une bien dangereuse atteinte portée à la liberté publique que d'oser, dès le début, diffamer et proscrire les membres du Corps législatif qui résistaient aux motions menaçantes des cafés et des attroupements du Palais-Royal.

M Je n'oublierai pas que le 16 juin au soir, au moment où Ton ferma la discussion pour aller aux voix , la moitié des députés s'y opposa; et l'insistance de l'autre moitié excitant un grand tumulte, nous nous aperçûmes que,- par hasard ou volontairement, ceux qui admettaient la constitution en Assemblée' nationale et ceux qui la rejetaient se trouvaient divisés en deux sections séparées par le bureau du président. Je désirai alors qu'on se donnât le temps d'examiner paisiblement de quel côté était la majorité ; et, dans le cas où le oui eût prévalu de cinquante voix seulement, mon avis était qu'on se réunit à l'instant, et que Tarrété fût signé et adopté à l'unanimité , précisément parce que je le croyais dangereux, et que je trouvais honnête c|ue nous courussions tous la même fortune. Pendant que je faisais cette proposition au milieu du tumulte, j'entendis, desgaleries, des cris et des injures qui s'adressaient à nous : « Tai^ sez'vous, me dit-on, mauvais citoyen! v Deux étrangers eurent l'audace de venir même au milieu de nous , prendre au collet un député. J'appelai la garde pour les faire arrêter, au moment où ils s'évadèrent. Cette violence me décida à retirer ma pro-

position et à donner plus hautement mon avis pour le non; mais le lendemain nous ne fûmes que quatre-vingt-neuf, et la veille nous étions près de deux cents ' .

« Le roi pouvait-il approuver cet arrêté? Pouvait-il le casser? Je pense qu'il ne pouvait faire ni l'un ni l'autre*

a Avant qu'une constitution nouvelle soit établie, la puissance publique ne peut se diriger que suivant les lois et les maximes anciennes. Or, il est certain que les trois ordres existaient au moment où la nation a exprimé le vœu de modifier leur influence. Quelle devait être cette modification? C'est ce qui était à délibérer. Lorsque les seuls députés des communes prononcent qu'ils sont le Corps législatif, il est certain que cela même est une nouvelle constitution, et que le monarque, gardien de l'ancienne, quelque vicieuse qu'elle soit, ne retrouvant ce vœu formel ni dans les cahiers des bailliages, ni dans l'adhésion du clergé et de la noblesse, ne peut sanctionner une telle loi. — Mais peut-il la casser? Non, car aussitôt que les représentants de la nation sont assemblés, le pouvoir législatif ne peut être qu'au milieu d'eux , soit qu'ils en usent , soit i même qu'ils en abusent. Ainsi, je n'approuvai ni la séance royale, ni son objet, ni ses formes impératives ; j'y vis les droits de la nation et l'autorité royale compromis; je fus d'avis de ne point accepter la déclaration du 23 juin. Mais si le roi avait ordonné une nouvelle assemblée des bailliages; s'il avait consulté solennellement la nation sur l'arrêté du 17 juin, en faisant proposer un plan de constitution à peu près semblable à celui de l'Angleterre', jesuis persuadé que la majorité des bailliages l'aurait accepté. Nous étions libres alors, et la paix était rétablie dans le royaume; toutes les factions, toutes les intrigues étaient déjouées; le gouvernement conservait son-action, et le

^ On a vu la mention du même fait, page 10.

^ Il était facile de ne point transporter dans notre Constitution les défauts de celle de TAnglcterre, et de nous en approprier les avantages. (Note de r auteur, )

roi une salutaire influence. Si, au contraire, Parrété du 17 juin avait été généralement approuvé; si la nation avait constamment voté pour la réunion des ordres en une seule chambre, le roi n'était point compromis ; sa dignité était maintenue , et la réunion des ordres se fût opérée avec plus d'harmonie que par les attroupements et les pierres jetées à Tarchevéque de Paris, par les menaces et les insultes faites aux députés du clergé et delà noblesse. Car, encore une fois, je ne connais que deux manières de donner des lois à un peuple : ou l!épée à la main, lorsque le vainqueur dicte sa volonté au vaincu ; ou dans des conférences solennelles, lorsque les représentants de la nation discutent, librement leurs opinions et prononcent ensuite, avec un respect religieux, le résultât de la volonté générale.

« Ce n'est point ainsi , messieurs , que la nouvelle Constitution s'est formée, et je crains bien que les orages au milieu desquels elle est née ne soient le signe caractéristique de son existence.

«Après la séance royale, nous n'avions d'autre parti à prendre que celui auquel on s'était arrêté dans l'assemblée tenue au Jeu de Paume. C'est dans ces grandes circonstances qu'il n'y a plus de dangers à calculer ; soit que les autres ordres se réunissent à nous ou restassent séparés, nous devions à la France une constitution ; et la France nous était redevable de son bonheur et de sa gloire, si cette constitution garantissait les droits de tous.

«Des mesures très-inconsidérées de la part de la cour, le rassemblement des troupes près de la capitale, la disgrâce des ministres qui avaient embrassé le parti populaire, occasionnèrent l'insurrection du mois de juillet ; la nation tout entière se trouva prête à défendre ses*représentants, qu'elle crut menacés, et dès lors l'Assemblée nationale eut un pouvoir sans bornes pour faire le bien. Quelle époque brillante pour la France, si l'esprit de sagesse et de paix, veillant à nos destinées, eût dirigé nos délibérations !

a La résistance à l'oppression m'a toujours paru le droit éminent d'une société politique; mais son premier besoin, celui sans lequel elle ne peut exister, c'est l'ordre public; ainsi les peuples qui ont voulu secouer le joug des tyrans ont été obligés d'observer dans leur révolte une exacte discipline, et de se soumettre à un chef, pour en combattre un autre.

a Pour nous, qui n'avions à traiter qu'avec un prince que la nation n'a cessé de chérir et de révérer; nous qui n'avions à nous plaindre que de ses agents, quels dangers menaçaient notre liberté? Combien n'était-il pas instant de nous l'assurer par l'obéissance aux lois ! Combien, au contraire, est déplorable ce spectacle de licence et d'anarchie que nous donnons à l'Europe depuis le mois de juillet! Comment l'histoire peindra-t-elle à la postérité cette agitation véhémente de tous les citoyens , ces terreurs propagées dans toutes les parties du royaume, sur des conspirations imaginaires, tandis qu'une véritable. et profonde conjuration sapait les fondements de l'autel et du trône, brisait tous les liens, détruisait tous les pouvoirs, avilissait le clergé, la noblesse et la magistrature, armait les citoyens les uns contre les autres , et préparait enfin les attentats des 5 et 6 octobre? C'est au milieu de tous ces désordres que j'ai constamment professé l'horreur de toute violence, le respect pour les lois, pour les propriétés et pour les droits de chaque individu. Tant que j'ai pu me faire entendre, et malgré les menaces d'un peuple égaré, j'ai dit qu'il fallait maintenir la perception des impôts, l'autorité des juges, la discipline des troupes ; qu'il fallait punir les brigands, les séditieux', les assassins. Je l'ai dit à l'Assemblée : le supplice même des coupables est perdu pour les méchants, dès que ce n'est pas la loi qui le prononce; je me suis élevé contre les confédérations , les délibérations des corps armés , contre les municipalités qui se sont attribué des pouvoirs oppressifs sur les personnes et sur les opinions; et lorsque, dans l'Assemblée même, j'ai vu les spectateurs encouragés à applaudir ou à blâmer les avis, j'ai réprouvé ces excès»

7t CHAPITRE XIV.

j*ai gémi de tous ces attentats contre la liberté; car, ne vous y trompez pas, messieurs, vous ne serez véritablement libres que lorsqu'il n'existera plus un seul opprimé qui ne soit vengé; lorsque les haines, les soupçons feront place à une bienveillance mutuelle ; lorsque la loi aura repris son empire, chaque citoyen ses occupations, et le roi son autorité.

a Voilà, messieurs, quelles ont été mes opinions dans TAssemblée sur les désordres dont la connaissance m'est parvenue depuis le mois de juillet. Voilà ce que de coupables écrivains appellent des opinions serviles, contraires à la révolution. Et la plus aveugle exaltation fait adopter à des hommes honnêtes ces funestes impressions, comme s'il pouvait y avoir d'autre révolution désirable que celle qui met les lois à la place des volontés arbitraires, qui substitue des mœurs pures à des mœurs corrompues, et qui fait prévaloir l'influence de la vertu dans les déterminations de la volonté générale. Telle est, messieurs, la révolution que j'ai passionnément désirée, et qui peut seule fixer parmi nous la liberté. Mais que je suis loin de croire au patriotisipe qui s'annonce par des fureurs, qui divise au lieu de réunir, qui entretient le peuple dans une fermentation perpétuelle pour des questions abstraites que les hommes les plus éclairés peuvent seuls discuter et résoudre ; qui bouleverse tout pour s'élever au-dessus des ruines! Car, en dernière analyse, tous ces déclamateurs patriotes nous disent plus ou moins nettement : « C'est moi, tami du peuple, qu'il faut faire ministre^ général, député, magistrat ; tous mes coinpétiteurs sont vos ennemis; tous mes adversaires et mes rivaux sont de mauvais citoyens; et moi^ homme vertueux, zélateur ardent de la révolution, je vous assure que vous n'aurez jamais tort, pourvu que vous favorisiez mes passions. »' Je l'avoue, messieurs, le courage, l'honneur, l'amour de la patrie ont pour moi un autre langage. Flatter la multitude dans ses égarements, ou un tyran dans ses caprices, me parait également indigne d'un homme de bien: et quels que soient ceux qui disposent de

LETTRE A MES C0MJ4ETTANTS. 73

Tautorité, de la fortune et des honneurs, ils n'obtiendront jamais de moi que la vérité. Ne craignez donc pas que je la trahisse en vous rendant compte de mes sentiments sur les points principaux de la Constitution. J'ai juré de m'y soumettre, et je ne trahirai pas ce serment; j'ai juré de la défendre, et ses bases, en effet, doivent être sacrées pour tous les citoyens; ce sont : la division des pouvoirs ; la nation investie de celui de faire les lois par ses représentants ; la sanction du roi ; le gouvernement monarchique ; le roi chef suprême du pouvoir exécutif; la liberté individuelle, qui comprend celle des opinions et ^soustrait les citoyens à tout autre empire que celui de la loi; la responsabilité des agents du gouvernement envers le Corps législatif; l'égalité des droits politiques de tous les citoyens; l'abohtion du régime féodal et de la vénalité des charges. Voilà les fondements inébranlables de la liberté, et le jour où ils ont été posés, la Constitution s'est offerte dans tout son éclat à la reconnaissance des Français.

« Vous aviez aussi pressenti, messieurs, cette Constitution ; vous en aviez indiqué les principaux appuis, et un concert presque unanime de tous les bailliages réunissait toutes les volontés vers la même fin ; tant il est naturel que les grandes vérités que l'expérience et la raison ont consacrées acquièrent un ascendant universel ! Mais qui de vous aurait pensé que <;onstituer un gouvernement, c'était le détruire, et qu'on ne pouvait le rendre plus régulier, plus légal, qu'en le plongeant dans un effroyable chaos ?

a II faut vous le dire, car cette funeste erreur doit être dévoilée : on a pensé qu'il ne devait pas rester pierre sur pierre de l'ancien édifice, au moment où l'on en construisait un nouveau; et malheureusement ceux qui ne tendaient dans leurs systèmes hasardeux qu'à une perfection chimérique, se sont unis sans le savoir aux coupables desseins des factieux qui travaillent à la subversion de la monarchie. Ici l'amour du bien s'est engagé témérairement dans les routes de Fintrigue, et le

civisme égaré est devenu Tinstrument du crime. J'ai résisté, j'ai combattu toutes les erreurs. Je n'étais point d'avis qu'on commençât la Constitution par la « Déclaration des droits de « l'homme, » dont l'exercice en société ne peut être séparé des relations et des devoirs qui y correspondent en les modifiant.

ft Je désirai que ]e gouvernement, subordonné aux principes constitutifs que je viens de vous rappeler, en reçût dans l'instant une nouvelle vie, et que, sans rompre le pont subsistant entre l'ancienne et la nouvelle loi, l'administration marchât d'un pas plus ferme dans les sentiers nouvellement tracés. Gréer à nouveau tous les pouvoirs était, à mes yeux, une usurpation ; les détruire, était une prévarication ; mais en régler l'exercice et les limites, c'était notre devoir. Ainsi, je n'ai jamais conçu ce superbe dessein de disperser et de dissoudre tous les éléments d'une vaste monarchie pour les recomposer. Ne désorganisez rien, m*écriais-je; réformez, dirigez; ne brisez point à la fois tous les ressorts; que Fun remplace l'autre; que les chefs commandent et qu'ils soient obéis ; que les ministres gouvernent, car ils sont responsables des abus d'autorité ; que le roi jouisse des bienfaits d'une constitution libre; que la splendeur du trône en soit accrue, que son autorité tutélaire en soit plus respectée.

« Mon avis était donc, dés le mois de juillet, de décréter les principes constitutifs et de laisser au gouvernement toute son activité, pendant que nous poursuivrions les détails de cette grande entreprise, détails que je concevais infiniment moins compliqués que ceux dans lesquels nous nous sommes enfoncés ; car je vois toujours la Constitution réduite à quelques pages, et non dans cette immensité d'articles qui composent déjà plusieurs volumes, et qui ne peuvent être aussi invariables que les principes, surtout quand ils n'en sont pas la conséquence nécessaire. Je désirais qu'on s'occupât des finances dès la fin d'août; il me semble que nous pouvions alors rétablir l'ordre et le crédit par des opérations simples : le déficit était

de cinquante-six millions dans les recettes; il disparaissait par une somme égale d'économies dans les dépenses. L'arriéré en dettes exigibles s'élevait à six cents millions; une aliénation équivalente de biens du domaine et du clergé, ou un emprunt sur hypothèque de cette somme nous mettait au courant. Il n'était pas douteux qu'on ne pût exiger du clergé de grands sacrifices, et que l'Assemblée ne fût en droit d'opérer toutes les réformes raisonnables; ainsi, la suppression des abbayes commendataires et d'un grand nombre de monastères, de titres de bénéfices sans fonctions, ne pouvait rencontrer d'obstacles ; mais j'étais loin de consentir à l'invasion des biens du clergé. J'ai soutenu que nous n'avions pas le droit de dépouiller les églises et les pauvres d'une dotation territoriale qu'ils tenaient de la piété de nos pères, de la disposition libre des fondateurs ; que le salaire en argent des ministres du culte compromettait leur subsistance dans des temps malheureux ; qu'on ne peut les assimiler, à cet égard, aux autres officiers publics; car les officiers de justice cessent de l'être quand bon leur semble et peuvent participer à toutes les ressources d'une Ubre industrie ; l'armée, ayant la garde et la défense des richesses nationales, ne peut, dans aucun cas, manquer de solde, à moins qu'elle ne passe sous le joug d'une armée ennemie; mais les prêtres sont irrévocablement liés au service de l'Église et ne peuvent vivre que de l'autel; ils n'ont aucune part à la puissance, à la force publique; ils ne peuvent en être que protégés ou opprimés; et lorsque leur entretien, qui avait été religieusement uni à. celui des pauvres par de riches fondations, ne sera plus que le produit d'un impôt levé sur le peuple ; lorsqu'ils seront au nombre des charges et des créanciers de l'État, qui peut répondre qu'en des temps de détresse ou d'attaque combinée contre la religion nationale, on ne combine pas aussi la suppression du culte catholique par celle de l'impôt? Je sais tout ce qui a été dit sur les abus résultant de l'inégale répartition, de l'accumulation des riches bénéfices sur les mêmes têtes : la

réforme était juste; la spoliation ne m'a pas paru telle, et vous ne pouvez, messieurs, me reprocher cette opinion, en vous rappelant l'article de vos cahiers qui porte expressément que les prérogatives et possessions légitimes du clergé et de la noblesse seront inviolables. S*il eût été possible que vous m'eussiez recommandé le contraire, je n'aurais sûrement pas accepté la mission dont vous m'avez honoré.

a Je vous avouerai même que j'ai éprouvé un sentiment douloureux en entendant citer, à l'appui d'un système politique et d'un expédient de finance, les maximes évangéliques sur la pauvreté et le mépris des richesses.

« En considérant les biens ecclésiastiques comme pouvant fournir une ressource importante, que j'avais évaluée, dès le premier moment, à un emprunt ou à une aliénation de quatre cents millions, je ne me dissimulais pas que les créanciers de l'État, auxquels ce secours serait destiné, y avaient moins de droits que les pauvres, qui sont les créanciers de l'Église; aussi voulais-je commencer par assurer leur sort par des établissements publics qui préviendraient et soulageraient l'indigence dans toutes les parties du royaume.

« Tel fut l'objet de ma motion du 20 août, dans laquelle j'indiquais les moyens d'occuper et de faire subsistei^ tous les hommes dépourvus d'emplois et de ressources; c'est par ces dispositions que je voulais arriver à un système complet de finances et d'impositions. L'ordre assuré par l'activité soutenue du gouvernement ; le crédit rétabli par le payement de l'arriéré ; le déficit comblé par une somme égale d'économies, dont on a reconnu la possibilité, puisqu'elle s'élève à soixante millions; il restait eu amélioration les impôts des privilégiés, qui augmentent la recette de trente-cinq à quarante millions ; et c'est sur cette base que j'aurais voulu fonder la libération de l'Etat par des remboursements successifs; car je ne pensais pas qu'il convint, dans la position où nous sommes, d'abandonner aucune branche de revenus. J'aurais voulu détruire le régime de la ga-

belle, odieux par ses vexations autant que par l'excès de l'impôt établi sur le sel ; mais en le modérant, en établissant le droit aux salines mêmes et en rendant ainsi le sel marchand dans tout le royaume, on pouvait en retirer vingt à vingt-cinq millions et remplacer le surplus du produit par des droits sur les consommations. Je voulais épargner les terres, car les hommes les plus distingués dans la science de l'économie politique nous ont démontré une grande vérité, qui n'est pas pas généralement aperçue en France : c'est que l'aisance d'une nation nécessairement soumise à de fortes impositions dépend de la juste proportion des impôts, non-seulement avec les facultés, mais encore avec les débauchés de la denrée qui les paye, avec les moyens plus ou moins libres de payement, c'est-à-dire de la proportion des impôts directs avec les impôts indirects.

a Considérant donc la taille comme une taxe plus ou moins arbitraire et vraiment désastreuse par son excès sur les petites propriétés, je voudrais réduire à une seule contribution tous les impôts fonciers et personnels, sous une seule quotité nominale de vingtième ou de dixième de revenu foncier et industriel; de telle sorte que la fixation des besoins publics déterminât celle du vingtième ou du dixième, ou des deux dixièmes, en imposant toutefois les trois cinquièmes au moins de la masse totale sur les consommations ^ et en élevant graduellement la taxe, du nécessaire au superflu, des objets les plus usuels à ceux de luxe, des marchandises de fabrique nationale à celles de fabrique étrangère. Il me semble que dans ce système, où tout est simple, dont toutes les bases reposent sur des vérités incontestables, on pouvait passer sans désordre de l'état ancien à l'état nouveau ; nous n'étions point subitement environnés de ruines, et la reconstruction de l'édifice suivait graduellement la démolition de chaque pièce» Certes, je ne pense pas que de telles dispositions nous eussent conduits à l'expédient du papiermonnaie ; et je n'ai pas besoin de vous dire que, dans aucun temps et sous aucun rapport, je ne pouvais l'approuver.

« Je m'aperçois que j'anticipe sur Tordre des faits. Je vous rappellerai indifféremment ceux sur lesquels je veux vous faire connaître mes opinions motivées ; je les réduirai désormais aux deux objets principaux de la Constitution : Texercice des droits du peuple dans tous les pouvoirs publics, Tinfluence de Tautorite et de la prérogative royale sur ces mêmes pouvoirs.

(c Ici se place une réflexion qui m'a échappé dans la tribune. Dans toutes les discussions politiques, on ne devrait avoir et Ton ne devrait supposer aux opinants qu'un même but, qui est d'indiquer ce qui parait le plus sage et le plus utile. Combien nos discussions seraient sincères et faciles, si nous nous rendions respectivement cette justice ! Mais lorsqu'on croit voir un intérêt d'un côté, un intérêt de l'autre; ici le despotisme, là l'anarchie , la chaleur des partis opposés s'accrott de toute la distance qu'on aperçoit entre les deux intentions, et ce qu'on présume Ifi moins des deux partis, c'est la droiture. Je répondrai donc à ceux qui ne veulent voir en moi qu'un partisan de l'autorité royale : Oui, je le suis, précisément par les mêmes motifs qui font que vous ne l'êtes pas.

« Vous voulez, la liberté, vous voulez servir le peuple, et moi aussi ; et ne dites pas que je ne veux servir le prince que parce qu'il est le prince ; car j'aurais droit de dire aussi que vous ne vous passionnez pour ce que vous appelez la cause du peuple, que parce que, dans votre système, c'est la cause du pouvoir, de la fortune et des honneurs; parce que tous les avantages sont toujours du côté du plus fort; je dirais que dans tous les temps, dans toutes les républiques, nous avons vu les courtisans des peuples surpasser en intrigues et en séduction les courtisans des rois.

K Que si je considère sous les rapports de justice et de générosité la défense de l'autorité royale, il me semble que, lorsque le parti du prince est le plus faible, lorsqu'il n'est plus défendu par ses courtisans, par ses ministres, c'est à nous, députés des communes , à nous souvenir que Louis XY I est le

premier roi de France qui a rendu au peuple la plénitude de ses droits. Serait-il donc juste que ce fût aussi le premier roi des Français réduit par le peuple à la condition du doge de Venise?

« Je vais plus loin , et je dis que cela serait juste , si le bonheur et la liberté de la nation exigeaient un tel sacrifice.

ft Mais ils exigent au contraire , messieurs , ce que vous avez voulu y ce que l'universalité des bailliages a reconnu, ce que la Constitution a conservé : un gouvernement monarchique. &fais, lorsque le principe est posé, il nous reste bien plus à faire pour en rétablir les conséquences que pour les détruire.

« Accoutumé à réfléchir sur le gouvernement, j'ai depuis longtemps les mêmes opinions sur la somme de liberté que peut supporter un grand peuple; et si je n'en ai pas changé, c'est parce que les calculs de la raison démontrés par l'expérience sont au-dessus des plus brillantes théories.

a Or, voici ce qui est sensiblement vrai ; le vœu de tous ou de la pluralité des membres d'une société est et sera toujours un acte de souveraineté ; car le peuple même qui, par un consentement libre et unanime, se soumet à un prince absolu, fait un acte de souveraineté.

« Ainsi , dans aucun gouvernement , le prince ne peut être souverain que par délégation.

« Ainsi , tous les pouvoirs furent toujours primitivement délégués par le peuple.

« Tout ce que l'on dit aujourd'hui sur ce sujet a été dit dès la première formation des sociétés politiques.

« Mais ce que Ton ne dit pas , et ce qui est aussi démontré , le voici :

ft Le vœu de tous ou de la pluralité des membres d'une société de vingt-cinq millions d'àmes est physiquement impossible à recueillir sur un système complet de gouvernement.

« Si cela était possible, il serait absurde de le faire; car aucun de nous ne serait assez fou pour aller dans les villes et

dans les villages demander aux passants leur avis sur ses propres affaires. Il s'établit donc naturellement dans toutes les sociétés une classe dirigeante par ses opinions, et c'est la moins nombreuse; c'est celle dont l'éducation, Taisance et les méditations permettent des habitudes spéculatives , et forment ainsi l'opinion publique; mais lorsque cette classe se divise en principes opposés, ou divers, ou mixtes, il peut se faire que le système de gouvernement qui prévaut, parce qu'il est l'œuvre des plus habiles ou des plus influents, ne soit que le despotisme de quelques-uns, appuyé par la confiance aveugle du plus grand nombre. J'en appelle à vous-mêmes, messieurs : lorsque j*ai été élu votre représentant, vous étiez comme aujourd'hui membres du souverain collectif; votre vœu prononcé était la liberté, la réforme des abus; mais pensiez-vous que la volonté générale pût devenir ce qu'elle parait être aujourd'hui? Or, je soutiens qu'autant elle est puissante et invariable sur ces grands principes du pacte social qui portent la lumière et la conviction dans tous les esprits , autant elle est obscure ou incertaine sur les applications et les combinaisons métaphysiques de ces mêmes principes, parce qu'un très-petit nombre d'hommes peut en saisir les rapports et les conséquences, parce que le peuple se trouve alors subordonné à l'impulsion, aux assertions de quelques individus.

tt Dans cette position , la plus grande certitude que l'on puisse avoir d'obéir à la volonté générale, et de la faire prévaloir, c'est de se tenir fortement attaché aux vérités et aux principes généraux qu'elle a conçus et proclamés, et de recevoir avec circonspection, ou même de rejeter tout ce qui n'est que la conception de quelques-uns , lors même qu'un mouvement impétueux, parce qu'il est irréfléchi, semblerait annoncer l'assentiment de tous.

« Un autre signe irrécusable de la volonté générale sur le» innovations qu'elle n'a pas conçues, mais qu'on produit en son nom , c'est l'efFet qui en résulte sur toutes les habitudes , les*

affectioDS , les relations des différentes classes de la société ; si elles en deviennent plus douces , mieux ordonnées , il est évident qu'une grande vérité, inaperçue jusqu'alors par la multitude , a pénétré comme un baume salutaire dans toutes les parties du corps social, et y porte une nouvelle vie; car la volonté générale tend invariablement à la liberté , à la paix et au bonheur de tous; mais si, au contraire, une anxiété universelle, un froissement violent de tous les intérêts aigrissent et divisent les esprits; si la terreur et les alarmes des uns se montrent à côté de l'exaltation des autres; s'il ne reste, pour appuyer les questions qui agitent ainsi les citoyens, que cette portion nombreuse du peuple inhabile à en juger les résultats, comment reconnaître à de tels caractères celui de la raison universelle, qui est le vœu et le bonheur de tous?

a Alors , messieurs , il faut en revenir à ma première proposition, que je crois rigoureusement démontrée; d'où il suit que, pour maintenir dans son intégrité la souveraineté du vœu national , il faut respecter ce qu'il a constamment respecté , et n'asseoir la Constitution que sur les bases qu'il nous indique , qui sont celles du gouvernement monarchique. • « Et comme l'esprit des grandes sociétés est une sorte d'instinct infaillible, composé des sensations successives et des impressions profondes d'une longue expérience, il arrive que le gouvernement monarchique est le seul qui puisse garantir l'harmonie et la liberté des grandes sociétés.

« Si, malgré la preuve de cette vérité, un peuple immense, répandu sur un vaste territoire, ne voulait voir au-dessus de lui que ses représentants, chaque canton se considérant bientôt dans un état de souveraineté respective et souvent d'hostilité accidentelle, la puissance publique se subdiviserait en autant de fractions qu'elle aurait de mandataires; il n'y aurait plus de centre de direction ; il n'y aurait plus de gouvernement commun; la force et l'unité manqueraient, il n'y aurait plus incessamment de corps de nation. La métropole seule et quelques II. • 6

g^randes villes pouvant soudoyer des corps d'armée» soumettraient à leur domination les provinces, et les gouverneraient, comme Fancienne Rome, par des proconsuls; car c'est un rêve de notre âge que celui d'une démocratie royale ou absolue pour vingt-cinq millions d'hommes; les républiques d'une telle étendue n'eurent jamais que dans leur métropole un gouvernement populaire, soumis à une faction dominante, dont les délégués furent toujours despotes dans les provinces. Ainsi, messieurs, défendre l'autorité royale constitutionnelle, c'est défendre la liberté nationale, qui ne peut exister qu'à cette condition; c'est préserver les provinces des dissensions intestines, des horreurs inévitables de l'anarchie, ou de l'empire des capitales, ou de la conquête des étrangers.

a Ils sont donc coupables ou insensés ceux qui dénoncent comme fauteurs du despotisme les défenseurs du gouvernement monarchique, les défenseurs d'une religion nationale, dominante par la préférence qui lui est due dans l'attachement et la vénération des Français, mais non intolérante ni exclusive des autres cultes.

a Quelle est donc cette nouvelle sagesse qui prétend corriger les mœurs par la dissolution, et le despotisme par la licence ? Marins et Sylla ne réparèrent rien ; ils détruisirent beaucoup ; et le premier enfanta le second. Parcourez les annales du monde : vous verrez à quels hommes il appartient de réformer un peuple; combien de siècles s'écoulent avant qu'il s'élève un de ces grands caractères qui commandent à leurs contemporains le respect et la confiance.

« Je le dis hardiment, je ne connais parmi nous aucun de ces hommes antiques dont vous puissiez accepter la vertu et le génie pour caution et pour guide d'une grande révolution.

a Acceptez donc, à leur défaut, l'expérience.

ff Quelle peut être maintenant la mesure de l'autorité royale, compatible avec la liberté d'un grand peuple ? Elle est, quoi qu'on en dise, facile a déterminer. Tout ce qui est nécessaire

pourassurer la plus prompte et la plus sévère exécution des lois, voilà sa latitude ; tout ce qui en permettrait'la violation, voilà ses limites. Ainsi, quelques subtilités que Ton imagine pour circonscrire, pour atténuer le pouvoir exécutif autrement que par la surveillance et le contre-poids du pouvoir législatif, c'est la liberté qu'on attaque, c'est la Constitution qu'on met en péril par cette décomposition des principes. Le monarque doit être la loi agissante dans toutes les parties de l'empire, ou il n'est rien : il ne doit rencontrer d'autres contradicteurs que les organes de la loi, et d'autre obstacle que la formule de la loi, défendue au besoin par la nation tout entière. Les administrateurs ne doivent agir que par sa direction, les corps armés, par son commandement, et les magistrats, en vertu de la mission qu'ils ont reçue de lui ; car ceux-là seulement n'ont point à consulter sa volonté, mais à exercer ses fonctions ; et comme ils sont assis sur le tribunal en qualité de ses lieutenants, c'est au monarque qu^il appartient de veiller à ce qu'ils remplissent leurs devoirs, et à appuyer de toute sou autorité celle de leurs jugements.

« Nous touchons encore au moment où cette dernière question vient d'être décidée contradictoirement à mon avis. J'ai soutenu que le droit d'élection qui appartient aux habitants d'un district ne saurait conférer aux candidats le pouvoir judiciaire, en ce que c'est un acte de souveraineté qui ne peut émaner que de la nation ou de son chef; qu'il est impossible de transporter à chaque section du peuple les droits de l'universalité \ déjà délégués au monarque par l'attribution suprême du pouvoir exécutif; que l'ordre judiciaire en fut toujours dépendant, en ce qu'il comprend uniquement l'application de la loi à un fait déterminé; en ce que la justice se rend au nom du roi, qui doit avoir l'institution libre des juges d'après l'élection des districts.

1 Gbacpie réanion de citoyens croit aujourd'hui pouvoir parler et agir au nom de la nation. Nous ayons tu des municipalités déclarer trattres et en* nemis de la patrie ceux tfui ne sont pas de leur avis ; c'est le comble du délire. (Note de C auteur. )

a On a dit : L'élection des députés, des administrateurs, des officiers municipaux suffit pour les constituer tels : pourquoi n'en serait-il pas de même des juges? — Sans doute, je puis transmettre à mon représentant tous les droits que j'ai moimême, tels que celui de participer à la législation et à la gestion des affaires municipales; mais les droits que je n'ai pas, il est impossible que je les communique. Un juge n'est pas le représentant de ses justiciables.

a On a dit : Si le prince peut choisir, l'intrigue, la corruption dirigeront tous les choix, et nous n'aurions rien fait pour la liberté ; le plus affreux esclavage nous menace par cette institution libre des juges .

a C'est par de semblables déclamations qu'on pourrait attaquer l'influence du monarque sur l'armée, sur les négociations, sur les finances, sur toutes les parties du pouvoir exécutif; car l'intrigue et la corruption peuvent s'introduire partout, et ne s'introduisent-elles pas dans les élections du peuple? Ne sontce pas les mêmes hommes, les mêmes passions qui agissent dans les cours et dans les assemblées populaires? Qui nous garantira la justice et l'intégrité des choix d'un district? Si le choix ou le refus du prince pouvait nous priver une fois des talents, de la vertu d'un homme distingué, ne pourrait-il pas aussi nous délivrer des intrigues d'un fourbe démagogue ?

« A toutes ces observations, on oppose un argument sans réplique : c'est le décret. Ainsi, messieurs, c'est désormais dans les assemblées d'élection que se développeront tous les germes du bien et du mal. Législation, administration, distribution de la justice, tous les choix sont livrés à la conscience et au discernement populaire. Et combien d'idées fausses et dangereuses sur les conditions de l'éligibilité se sont déjà produites sous les couleurs du patriotisme et même avec l'appareil d'une autorité menaçante !

« Je n'ai participé que par mon suffi*age au décret du marc

d'argent * et aux malédictions qu'il a reçues ; mais je suis loin de penser que celte loi, à mon avis insuffisante, doive être modifiée; et puisque des intérêts personnels, très-distincts de ceux de la classe indigente du peuple, ont suscité des tentatives répétées pour faire révoquer le décret, je le défendrai, messieurs, par les mêmes motifs qui me feraient désirer que les propriétaires eussent plus d'influence dans Tordre politique que les non-propriétaires. Ces motifs sont Tintérét général et la liberté publique.

« A qui le peuple en doit-il confier la garde dans P exercice du pouvoir législatif? Parcourons toutes les classes de citoyens , et voyons ceux qui peuvent être lésés par ce décret. Sera-ce vous, pauvres journaliers, laborieux artisans, paisibles agriculteurs, dont toute l'industrie, toutes les facultés sont continuellement occupées à assurer votre subsistance? Àvezvous l'ambition de venir dans cette Assemblée concourir à la confection des lois? Habitants des campagnes, propriétaires de quelques arpents de terre, qui payez moins de cinquantequatre livres d'impôts , vous désirez sans doute de bonnes lois, et vous êtes en état de juger, par sa réputation, par ses mœurs, par sa conduite, celui que vous chargez de ce ministère; mais vos soins domestiques, la médiocrité de vos ressources, vos habitudes, vos travaux vous permettent-ils la

^ C'est ainsi que Ton appelait alors le décret du 29 octobre 1789, qui attachait le droit d'éligibilité au payement d*une contribution directe équivalant à un marc d'argent ou à dix journées de travail. — A cette première condition, proposée par le comité de Constitution, l'Assemblée,' sur la proposition de Pison du Galland, député du Daupbiné, ajouta celle de posséder une pro-priété territoriale (fuelcontfue, — Ce décret, qu'avaient combattu Dupont de Nemours, Pétion, Prieur, et contre lequel réclamèrent Mirabeau et l'abbé Grégoire, au nom du libre choix des électeurs, fut attaqué avec violence par les journaux du temps. (Voy. le Moniteur de 1789, n^* 65 et 79. ) — C'était déjà la question de la capacité électorale qui s'agitait ; et dans les discouiib de Cazalès et de Virieu , qui défendirent le décret, on trouve en germe l'idée à laquelle Royer-CoUard devait donner un magnifique développement : « L'électorat est une fonction, ce n*est pas un droit. »

prétention et F espoir de servir utilement la patrie comme membres du Corps lëg[islatif ?

tt Parmi les habitants des campagnes , le grand nombre de ceux dont les propriétés comportent une imposition double et triple de la somme exigée s'excluraient encore volontairement de la représentation nationale ; et je le dis parce que j'ai été témoin, dans l'assemblée d'élection, du refus des plus riches laboureurs, dont je provoquais l'élection : « Nous n'entendons «rien aux lois et aux afEaires, me disaient - ils ; comment M pourrions-nous remplir cette mission? »

« Ainsi donc, messieurs, tous les hommes voués aux professions pénibles , aux arts mécaniques , et réduits dans cette condition à travailler pour vivre, c'est-à-dire la portion la plus considérable du peuple a droit et besoin d'être gouvernée sagement; mais elle est dans l'impossibilité de prendre une part directe au gouvernement et à la législation.

ff A cette classe nombreuse, nous pouvons ajouter celle des hommes qui, étant éligibles, ne veulent ou ne peuvent être élus à cause du genre de vie auquel ils sont voués et de l'éducation qu'ils ont reçue.

« Maintenant, la volonté éclairée de cette partie de la nation pourrait-elle diriger ses suffrages sur les hommes sans propriétés , ou sur ceux que tous les liens de la société attachent à leur territoire?

ff C'est ici, messieurs, qu'il est très-important d'éclairer le peuple sur ses vrais intérêts.

« Un propriétaire désire avant toutes choses de conserver sa propriété : il est donc naturellement enclin au respect et à la conservation des droits d' autrui.

« Un homme dépourvu de propriétés désire surtout d'en acquérir : il faut donc que sa vertu le préserve de toutes les tentations de l'intérêt personnel.

a Ainsi, le premier a une direction naturelle vers l'intérêt général; il lui importe que les terres ne soient point sur-

chargées' d^impôts, que Findustrie, le travail soient encouragés , que les pauvres soient secourus ; et il a le même intérêt que tous les autres citoyens à ce que les vexations, les déprédations, les abus d'autorité soient réprimés. L'homme sans propriétés est sans doute susceptible de la même impulsion vers le bien général , mais on ne peut pas dire qu'il y ait le même intérêt; et, comme son objet éminent n'est pas de conserver, mais d'acquérir, on peut sans injustice craindre la mobilité de ses principes.

a Comment serait-il donc possible que les droits du peuple fussent violés, en le préservant du danger d'être représenté par des hommes qui peuvent avoir des intérêts contraires aux siens?

a Non , messieurs , pour rencontrer ceux que ce décret a blessés, il ne faut aller ni dans les ateliers ni chez les journaliers ou les laboureurs ; il faut aborder cette foule de candidats, de prétendants à la fortune, qui composent la classe stérile de la société, beaucoup trop nombreuse parmi nous. Ces hommes , impatients de parvenir , s'indignent des précautions de la loi, parce qu'ils y trouvent un obstacle.

« J'appelle classe stérile de la société tous ceux qui en reçoivent une solde, qui consomment sans produire, dont le revenu est un impôt sur le travail et la subsistance des autres. , Sans doute, les lumières sont plus généralement répandues dans cette classe; mais, comme elle les emploie surtout à mettre à contribution toutes les autres, n'est-il pas juste que les citoyens, avant de leur confier le droit de les représei^ter, s'assurent s'ils ont avec eux une communauté d'intérêts?

« De tous les peuples, anciens et modernes, nous offrons le premier exemple d'une moindre influence des propriétaires sur l'administration et la' législation ; et c'est dans un siècle de lumières qu'on a méconnu la profonde sagesse du cens des Romains. La société doit sans doute toute assistance aux indigents; mais serait-il raisonnable qu'il y eût un tel

ordre de choses qu^ils pussent disposer de la fortune publique? Je demande si le principe d'une égalité absolue ne conduit pas directement à la subversion de tous les autres, et si, depuis rhonnéte laboureur qui cultive lui-même son champ, jusqu'au plus riche des propriétaires, tous n'ont pas un intérêt éminent à se rendre indépendants des lumières, des talents et des calculs de celui qui ne possède rien?

« Il ne faut pas se le dissimuler, messieurs : si les peuples grossiers et ignorants doivent à leur pauvreté leur indépendance et leur repos, les peuples éclairés ont plus à craindre de l'indigence que de la richesse. La civilisation, les sciences et les arts multiplient nos jouissances et nos besoins ; le désir de les satisfaire par une active industrie, par ce travail productif qui résulte des mouvements du commerce et de l'agriculture, est un sentiment louable que la législation doit protéger et encourager; car l'aisance générale, la liberté, les bonnes mœurs du peuple en dépendent.

tt Mais le désir d'acquérir par toute autre voie que celle des travaux productifs appelle déjà la surveillance de la société; car c'est souvent plus à sa charge qu'à son profit que les talents et les efforts de l'ambition se déploient; il est donc convenable qu'un représentant de la nation n'ait pas à commencer par la première pierre l'édifice de sa fortune.

« Et remarquez, messieurs, qu'en dirigeant ainsi l'industrie et les talents de nos concitoyens, d'abord vers les travaux utiles qui satisfont à leurs besoins, et ensuite vers les emplois politiques qui protègent toutes les jouissances et tous les droits, nous suivons en quelque sorte la marche de la nature, et bien sûrement celle d'une sage politique. Et quand , pour établir une doctrine contraire, on met en avant les intérêts, les droits de la classe la plus nombreuse du peuple, souvenons-nous que son premier besoin n'est pas de gouverner, mais d'assurer sa subsistance et de diminuer la somme de ses privations et de ses charges. Qu'elle choisisse donc les hommes

sages et éclairés qui, dans la carrière des travaux utiles, lui donnent l'exemple des succès et des jouissances légitimes ; qui , attachés au sol, ont un intérêt direct à sa prospérité.

tt Si l'on revenait encore sur cette objection misérable de l'aristocratie des richesses , sur la facilité qu'auraient les riches d'accaparer tous les emplois , je réponds qu'il y a abus de mots et confusion d'idées dans ce raisonnement ; qu*il s'en faut bien qu'un laboureur, un gentilhomme, imposés à cinquante-quatre livres, soient des hommes riches. Et d'ailleurs, est-ce que les riches composent une classe limitée et permanente? La mobilité des fortunes, Tespoir de parvenir à l'aisance par l'intelligence et le travail n'ouvrent-ils pas à tous une égale carrière ? L'un arrive plus tôt, et l'autre plus tard : voilà toute la différence.

(c Celui de tous les abus qui a le plus appauvri et asservi la nation, cet abus, né tout à la fois de la paresse, de la cupidité et de la vanité , c'est l'opinion généralement répandue parmi nous que les emplois publics sont des moyens de fortune ; et nous trouvons, en effet, presque toutes les fortunes notables sorties de la finance et de l'administration. De là celte multitude de prétendants qui , comme les journaliers sur la place , demandent qu'on les emploie ; de là cette foule de fonctions diverses qui mettent la moitié de la nation à la solde de l'autre.

« C'est dans cette position qu'une nouvelle carrière s'ouvre pour les Français et leur offre les moyens de réformer des mœurs vicieuses, des habitudes parasites; de rendre à l'agriculture , au commerce , une influence précieuse , et de donner à la propriété, qui constitue le véritable citoyen^ une dignité, une prépondérance nécessaires.

a Serait-ce donc le moment d'oublier les circonstances qui nous environnent? Et lorsque les emplois politiques ne doivent plus être soumis aux mêmes principes, ne faut-il pas leur imposer d'autres conditions?

« On exigeait ci-devant , pour arriver aux places , une dé-

90 CHAPITRE XIY.

pendance habituelle, une abnégation de sa yolonté propre.

« Que devons-nous exiger maintenant dans nos administrateurs et nos représentants? — Un caractère indépendant, de l'élévation, des lumières et des mœurs. Ces conditions s'unissent, non pas exclusivement, mais de préférence, à celle de propriétaire ; et c'est sans doute un service à rendre à la nation que de fermer quelques-unes des routes qui conduisaient ci-devant à la fortune, pour en ouvrir de nouvelles. Il arrivera alors que la première direction des jeunes gens ne sera plus, comme autrefois , pour les moyens d'intrigue , mais pour ceux d'industrie; les travaux utiles seront en honneur, les petites propriétés se multiplieront, les capitalistes répandront leurs fonds dans les campagnes, dans les manufactures; et lorsqu'un citoyen aura rempli la première condition de contribuable à la fortune publique, il se présentera pour l'administrer. Tels sont les motifs qui m'attachent à une opinion combattue par des injures ' et des menaces , même depuis qu'elle a été sanctionnée par un décret. Mais comme on a remarqué que cette condition du marc d'argent aurait exclu Jean-Jacques Rousseau de la représentation nationale, comme il y a effectivement de siècle en siècle quelques hommes qui commandent les excep* tions , que la loi les favorise ! Que ceux dont la vertu et les talents réunissent tous les suffrages ou les quatre cinquièmes des suffrages des électeurs , soient dispensés de faire preuve de cette contribution. Je souscrirai sans difficulté à cette exception.

a Pardonnez-moi, messieurs, de m'étre si fort étendu sur ce sujet; outre que j'y attache une grande importance, j'insiste plus volontiers sur les objets que je n'ai pas eu l'occasion de traiter dans l'Assemblée , afin que vous puissiez non-seulement juger mes discours , mais même mes pensées. Les assemblées d'élection, la qualité de citoyen actif, sont les bases de la

^ Lisez la Chronique de Paris du 2 décembre 1780. {Note de V auteur,)

Constitution; et lorsqu'on a prononcé F égalité des droits politiques pour tous les citoyens , si l'on eût entendu une égalité absolue, et non relative, on serait revenu aux combinaisons de Tétat social primitif, très^difFérent du nôtre; car cette égalité n'existe que dans le premier moment où un nombre d'hommes se réunissent pour partager un terrain libre, et vivre fédérativement sous une police commune. Dès la seconde génération, l'égalité des moyens est détruite, et celle des droits altérée ; mais dans une grande et ancienne nation , l'inégalité des conditions est aussi naturelle que la parité des droits primitifs. S'il est à cet égard un terme de perfection politique auquel la législation puisse atteindre , c'est de tempérer rinfluence de cette inégalité dans ce qu'elle aurait d'oppressif, en la déterminant essentiellement par tout ce qu'elle peut avoir d'utile, et d'établir, pour la mesure commune des droits, celle des services. Ainsi, un grand peuple qui ne voudrait point admettre de noblesse héréditaire serait obligé de se soumettre à un classement de contributions, de talents et de fonctions ; et il devrait donner à cette hiérarchie toute la valeur des distinctions les plus accréditées.

« Cette réflexion me conduit à croire que le cens que nous avons adopté est insuffisant dans toutes les hypothèses, et je n'admets point celle de l'anéantissement de la noblesse héréditaire ; car on ne retourne point un royaume tel que celui-ci comme le royaume de Salente. La noblesse se perpétuera dans les grandes sociétés, parce qu'elle est utile quand on l'empêche de nuire ; et c'est bien plus l'envie et la vanité que la philosophie qui s'élèvent aujourd'hui contre les nobles. Mais comment qualifier l'injustice qui les poursuit sous le nom de patriotisme? Et que sont devenues la générosité, la loyauté française? J'apprends que dans quelques assemblées primaires on exclut, on outrage les prêtres et les nobles; que dans d'autres on les tient pour suspects , s'ils ne s'y présentent pas ; et que cette expression funeste, contraire à la révolution, est

un signal d'anathème. Contraire à la révolution! Est-ce par des opinions? Chacun est le mattre des siennes. Est-ce par des faits? Qu'on les accuse! Mais proscrire! Est-ce donc là la liberté? Je la concevais sous l'image de cet astre bienfaisant qui luit pour tout le monde , et on la convertit en une tempête furieuse, à la suite de laquelle tous les fléaux nous menacent. Serions-nous donc assez malheureux pour ne pouvoir choisir qu'entre les divers modes de tyrannie : les proscriptions ou les lettres de cachet?

c( Messieurs, je vous parle ici comme je Tai fait dans l'Assemblée nationale ; C9r j'exerce encore en cet instant le ministère que vous m'avez confié , et je le remplirai avec la même constance jusqu'à la fin. De nouvelles insurrections s'annoncent dans plusieurs lieux; d'af^eux récits de massacres, de têtes coupées , souillent encore la tribune de l'Assemblée ; les alarmes, les haines, les soupçons se répandent avec plus de fureur; c'est toujours par la crainte d'une conspiration, et pour prévenir de grands malheurs que se commettent les plus grands désordres.

« C'était pour prévenir de pareils malheurs que je voulais une révolution contre les abus , et non contre les personnes et les propriétés ; c'est parce que je considère toute espèce de gouvernement comme une exception au droit naturel, qu'en puisant dans la saine morale mes principes , j'y ai cherché , et non dans de vains systèmes, la règle de ma conduite. Et comme l'heureux accord de la morale avec la politique produit ' seul , par de bonnes lois , le bonheur des citoyens et la splen* deur de l'empire, j'ai toujours pensé que la sagesse dans les conseils était encore au-dessus de la valeur dans les combats; j'ai toujours pensé que la liberté que vous aviez droit d'attendre de nos travaux était celle qui procure la paix , l'abondance dans les villes, dans les capipagnes, et non celle qui retentit dans les journaux, à travers les cris d'une multitude égarée.

ce J'ai désiré que les hommes simples et grossiers, qui ne

peuvent intervenir dans les affaires publiques que comme des instruments, fussent, pour leur bonheur, pour leur sûreté, contenus dans une subordination nécessaire aux lois et aux pouvoirs lég^itimes.

a Je voyais dans la dignité , la gravité , la prudence du Corps législatif, le salut et la gloire de la France, et toute espèce de bien possible par la fermeté et la modération ; mais les innovations déchirantes, Tabandon et le mépris de toute circonspection, les intentions les plus pures calomniées, les représentations sages traitées avec ignominie, la liberté plus d'une fois violée dans son sanctuaire'; ce spectacle, messieurs, m'a souvent pénétré d'amertume, sans me faire changer de langage.

« Que vous dirai-je maintenant de l'avenir? Quel est celui qui s'offre à nous ? A Dieu ne plaise que je veuille ajouter aux maux dont je gémis ! Nous ne pouvons rentrer dans des voies raisonnables que par une soumission préalable à l'ordre établi ; et les insensés qui excitent le peuple contre une partie des membres du Corps législatif ne sentent pas qu'ils favorisent les réclamations et les plaintes contre l'autre partie , tandis que cet ensemble, pour votre propre salut, doit être respecté et obéi. C'est dans l'exacte observation des décrets qu'on en reconnaîtra les avantages et les inconvénients; c'est dans le calme de la réflexion et en restant inviolablement attachés aux bases de la Constitution que se rencontreront les vœux de tous les bons citoyens, et qu'ils seront exprimés dans des

' Je ne parle pas seulement de la scène horrible du 5 octobre , lorsque nous nous vîmes environnés de brigands et de femmes perdues, assis à côté de nous insultant et menaçant les députés. Cet attentat devait être surpassé par ceux ^u lendemain. Je veux parler de ces mouvements d*impatience , d'humeur et d'improbation qui se manifestent parmi nous, de manière à priver absolument un député de Tusage de la parole. En examinant froidement de tels procédés, on est tenté de se demander : Qu'est-ce donc que la liberté ? Qu'est-ce qu'une Constitution? Qu'est-ce qu'une Assemblée législative? Et je ne dis pas qu'il jie soit facile de répondre à toutes ces questions. ( Note de l'auteur, )

pétitions sincères et respectueuses; c'est en transmettant, quand il en sera temps , le dépôt qui nous est confié , non aux plus habiles, mais aux plus vertueux, aux plus modérés, que se perfectionnera cette entreprise immense de la régénération d'un grand empire, commencée, continuée au milieu des orages, et qui ne pourra être consommée que dans des jours plus calmes.

« Alors on reconnaftra qu'il n'est point de défiance et d'inquiétude qui puisse faire limiter, sans péril pour la chose publique, l'exercice du pouvoir exécutif dans les mains du monarque ;

ic Qu'il n'est point de liberté sans la plus grande sécurité pour les personnes et le respect le plus inviolable pour les propriétés ;

« Que le genre ' de liberté qui permet la violation de tous les droits est un horrible despotisme ! •

a Mais, si nous ne sortons incessamment de l'état d'anarchie où nous sommes ;

» Si la situation pénible où se trouvent le roi et le Gouvernement se prolonge ;

« Si les municipalités * et les milices nationales commandent au lieu d'obéir ;

'Si, par exemple, la liberté de la presse devait rester telle qu'elle existe aujourd'hui, il n'y aurait pas d'oppression plus redoutable. Il me semble donc indispensable de déterminer les cas où la grande liberté dans les écrits est nécessaire , ceux où elle est utile , soit au public , soit à celai qui écrit , et ceux où elle devient dangereuse. On trouve dans la première classe tous les cas d'une légitime défense contre la tyrannie, les vexations, les abus d'autorité. Si un homme passe alors les bornes de la modération , il ne peut êti*e mis en parité avec celui qui écrit, non pas pour se défendre, mais pour attaquer, et avec le projet d'offenser. Cette dernière classe d'écrivains peut cependant être utile quelquefois à la liberté , qui les emploie comme des espions dans le camp ennemi ; mais , de même qu'ils en ont les mœurs , ils méritent d'en éprouver le sort lorsqu'ils portent l'audace jusqu'à l'atrocité. (Note de V auteur,)

3 Lorsque les entreprises de quelques municipalités ont commencé à embar^ rasser l'Assemblée, on m'a reproché de les avoir fait multiplier et de m'étre opposé à rétablissement des ressorts tnunicipaiisés , c'est-à-dire à l'empire d'une municipalité sur plusieurs. Mais je n'avais pas entendu faire d'une mu-

a Si Farinée ne revient à la plus exacte discipline ';

a Si le Corps législatif ne reste seul indépendant ; si tout ce qui n'est pas lui n'est pas soumis à l'autorité royale : alors une banqueroute est inévitable; alors, messieurs, la génération présente serait vouée aux plus grands malheurs, et la postérité ne nous plaindrait pas.

« Paris, 13 mai 1790. ••

nicipalité une république, ayant aussi la distinction des deux pouvoirs législatif et exécutif ; j'entendais par régime municipal l'administration des affaires communes, quant à l'impôt et aux propriétés ; sous ce rapport, chaque communauté est avec une autre en parité de droits. Mais s'agit-il de l'administration générale de la haute police? c'est là le département du pouvoir exécutif suprême ; une municipalité , un département ne peuvent en être investis que comme agents subordonnés du monarque , ou il n'y aurait plus de monarchie. J'ajouterai que du moment que le Corps législatif est permanent, il ne peut y avoir d'assemblées administratives , aussi permanentes , qui ne tendent à altérer ou à compromettre l'un des pouvoirs suprêmes i elles doivent donc être tenues dans une extrême dépendance , si Ton veut conserver en activité les principes constitutifs. (Note de V auteur,)

^ On m'a parlé, sur l'organisation de l'armée, de projets si extraordinaires, que je ne pense pas qu'ils puissent prévaloir; si cela arrivait, il faudrait s'attendre à perdre les colonies et les provinces frontières qui conviendraient à nos vobins. (^ote de Vauteur, )

Tout Tintervalle qui s'est écoulé depuis la date de cette lettre jusqu'à la présidence de Mirabeau ' ne présente aucun événement sur lequel j^aie à donner quelque explication particulière. On les trouve tous consignés dans les journaux et recueillis dans des mémoires où les détails ne sont pas épargnés. Je me bornerai donc à dire que, persévérant dans mes principes , luttant sans me lasser contre tous les désordres , je suis resté à la même place et dans la même attitude pendant toute la durée de TAssemblée. Il serait fastidieux de détailler tous les décrets que j'ai combattus , mes efforts dans les comités dont j'étais membre pour défendre, dans le régime de la marine et des colonies , dans l'administration des finances , les principes qui devaient être maintenus, et que le délire révolutionnaire se plaisait à détruire. Quoiqu'il ne pût m'étre désagréable de passer en revue toutes mes opinions pendant les années 1790 et 1791, je n'aime à raconter que ce qui peut éclairer des faits douteux ou ignorés.

L'histoire des Impartiaux méritait une exception, parce qu'elle tient à des circonstances intéressantes et parce qu'elle montre la situation des différents partis et la marche de la révolution. Personne ne peut contester aujourd'hui que, pour résister au torrent démocratique qui a tout renversé, il n'y avait d'autre moyen que de combiner une force armée réunie sous le nom de l'autorité royale, ce que M. de Montlosier, homme de beaucoup d'esprit et de courage, a vainement

1 G*ett-à-dire du 17 mai 1790 au 29 janvier 1791.

conseillé, le roi n'ayant jamais voulu y consentir; ou de rallier à une enseigne monarcbique tous les patriotes raisonnables, en leur garantissant des bases dont ils pussent être satisfaits; et c^est ce que M. de Glermont-Tonnerre et moi avions entrepris. C'est même ce que nous aurions infailliblement réalisé, si les deux partis extrêmes ne s'étaient réunis contre nous avec un acharnement et des efForts incroyables; si bien que nous eûmes , dans le même temps et presque dans le même jour, à soutenir les attaques de MM. d'Esprémenil et Bamave. Maudits par les aristocrates , lapidés par la populace, MM. de Glermont-Tonnerre, Mallet du Pan et moi restâmes seuls en évidence ; tous les autres , découragés , se dispersèrent ou se réduisirent au silence.

Je vais rendre compte maintenant de la dernière tentative importante qui ait été faite pour empêcher l'écroulement total de la monarchie. Son plus grand ennemi apparent, l'homme dont le nom se trouve mêlé dans tous les excès, dans toutes les factions, et qui n est ni le plus grand coupable, ni l'homme pur de la révolution, Mirabeau, à force de talent et d'intrigues, en était devenu le héros. Pendant plus d'un an, il n'eut pas, à beaucoup près, l'influence que semblaient devoir lui assurer ses moyens oratoires : la célébrité de ses vices avait eu plus de crédit que celle de ses talents; mais il conquit à la fin la majorité de l'Assemblée par un mélange inouï de bons et de mauvais principes, en se rapprochant fréquemment des idées politiques les plus saines, et en s'en écartant assez souvent pour se rattacher toujours au parti populaire. Son intérêt , son ambition et la justesse de ses vues ne lui permettaient pas de s'aveugler sur l'abtme qui se creusait sous nos pas. Son patriotisme n'allait pas, comme celui de beaucoup d'autres, jusqu'à l'absurde : il aimait la liberté , il la voulait ; mais il était aussi persuadé que moi que nous faisions fausse route. Un homme plus habile en négociations que M. Necker n'eût pas eu de peine à lui persuader qu'il lui convenait, qu'il lui serait utile II. T

de se rapprocher du roi et de le servir. II avait la certitude que Louis XVI avait sincèrement adopté , et favorisait de tous ses vœux les principes et les projets de notre société monarchique. Mirabeau se proposa de la ressusciter plus en grand et de mettre un terme aux crimes et aux folies de la révolution.

Je n'avais conservé avec lui aucune espèce de rapports; je n'en avais pas davantage avec les ministres, que je ne voyais plus que de loin en loin. Je n'avais pas voulu m'unir à leurs ennemis ; mais mon improbation de toutes leurs mesures était si connue, que j'évitais avec eux toute explication; j'ignorais donc tout ce qui se passait, mais j'en soupçonnais quelque chose.

Ma place à l'Assemblée était près du bureau des secrétaires, entre MM. de Yirieu et de Glennont-Tonnerre. Trois jours avant que Mirabeau quittât le fauteuil ' , pendant la séance du matin, je m'étais opposé à un décret sur les finances, et je demandais la parole; Mirabeau me dit, assez haut pour être entendu par plusieurs personnes : « Laissez passer, nous y reviendrons. » — Je lui répondis : « Sera-ce la répétition de l'affaire de M. de Gastries ?» Il cria alors plus fort : « Non , non ; je vous le promets, » et il se mit à écrire.

L'affaire que je lui rappelais sufBrait seule pour constater la véhémence, l' inconsidération de son caractère, et mérite à ce titre que j'en fasse ici mention. On sait qu'à la suite du duel qui eut lieu entre M. Charles de Lameth et M. le duc de Gastries, l'hôtel de Gastries fut insulté et pillé par la populace; on essaya même d'y mettre le feu. Gette violence atroce, dénoncée à l'Assemblée, trouva des apologistes'.

^ Séance da il février 1791.

3 C'est le IS novembre 1790 que Charles de Lameth avait été blessé au bras gauche par le duc de Castries , fils du maréchal. Le lendemain eut lieu le pillage dé rhôtel de Castries, et, dans la séance du soir, Torageuse discussion dont il est ici parlé. — Le débat s'était engagé à la suite des applaudissements qui avaient accueilli une députation du bataillon de Bonne-Nouvelle , demandant

Je m'élançai à la tribune pour leur répondre; Mirabeau y vint en même temps; mais j'avais déjà pris place, et j'attendais que le tumulte s^apaisàt pour parler. Mirabeau me dit : tt Je viens ici pour parler dans le même sens que vous ; je suis indigné ; vous n'ignorez pas que j'ai plus de faveur que vous dans TAssemblée : cédez-moi votre place. » Avant de la lui céder, je capitulais avec lui ; je lui feisais répéter qu'il demanderait justice contre les séditieux , et il me le promettait.

Pendant ce dialogue, le côté droit, qui n'apercevait quune prétention de Mirabeau de parler avant moi et une dispute entre lui et moi crut devoir me défendre. Il s'éleva un cri d'indignation contre lui, et l'on entendit ces mots : « A bas ! à bas le scélérat ! » Mirabeau entre en fureur; oubliant toutes ses promesses, il apostrophe le côté droit, l'accuse lui-même de sédition , glisse légèrement sur celle de l'hôtel de Gastries , et conclut à passer à l'ordre du jour, ce qui fut décrété. J'étais resté à la tribunç. Quand Mirabeau eut fini, je lui dis : « Ce que vous venez de faire est odieux : vous avez manqué à votre parole. — Vous avez raison, me répondit-il ; j'en suis honteux; mais prenez-vous-en à vos messieurs : vous les avez entendus * . »

Depuis cette scène, il s'était prononcé plusieurs fois pour la prérogative royale , et notamment dans la discussion du droit de paix et de guerre; enfin son apostrophe remarquable : Silence aux trente voix ' / annonçait assez qu'il y avait amenvengeance de l'adversaire de Charles de Lameth , et contre lesquels le député Roya yait protesté par cette exclamation : • Il n'y a que des scélérats qui puissent ainsi applaudir. • (Moniteur du 15 novembre 1790, 319.) Les circonstances du duel sont rappelées dans une note de M. Feuillet de Gonches , placée à la suite d'une lettre de madame Elisabeth (Louis XVI, Marie~ Antoinette, etc., t. I«% ccxzviii.)

^ Mirabeau, qui était déjà en relations avec la cour, crut devoir expliquer sa conduite dans cette séance par une note du 17 novembre. ( Voy. Corres^ pondance publiée par M. de Bacourt, II, 336.)

^ Ce fut dans la séance du 28 février 1791 que, repoussant avec éloquence tout projet de loi sur l'émigration, et violemment interrompu par le parti des Lameth, Mirabeau leur lança cette apostrophe célèbre.

dément dans sa conduite et dans ses opinions. Mais j'étais loin de croire que les choses fussent aussi avancées, lorsqu'à la suite de la petite explication dont je viens de parler , j'entendis le président dire à un huissier : « Remettez ce billet à M. Malouet. » Voici ce que contenait ce billet : « Il y a longtemps que je suis « de votre avis , plus que vous ne le pensez ; je veux enfin « vous le prouver. Âvez-vous quelque objection contre une tt conférence que je vous propose chez un de vos amis, M. de ce Montmorin S pour demain au soir à dix heures? » Je répondis avec un crayon : «Je m'y trouverai. » Mes deux voisins, MM. de Clermont- Tonnerre et Virieu, qui m'avaient vu remettre le billet, le lurent en même temps que moi, et beaucoup d'autres députés s'aperçurent de cette correspondance entre M. de Mirabeau et moi; mais mes deux amis furent seuls dans la confidence du rendez-vous. Je me rendis chez M. de Montmorin, à qui je montrai ma lettre de créance; il m'en montra une du roi, qui le charg^eait de communiquer à l'abbé de Montesquiou et à moi le plan de Mirabeau et de lui envoyer notre avis avant de faire aucune démarche. Le Mémoire fiit tiré d'une cassette, où il était sous clef avec toutes les lettres du roi et celles de Mirabeau. Il y en avait trente au moins , et dans la même chemise était un bon du roi de deux millions au profit de M. de Mirabeau, qui devait lui être remis après l'exécution de son plan. — «Si vous aviez aussi bien accueilli, dis-je à M. de Montmorin, mes premières propositions, nous aurions pu éviter de grands malheurs. — Gela n'est pas sûr , me répondit-il ; il y avait Tan passé trop de préventions contre Mirabeau, il avait encore trop peu de crédit pour que le roi eût pu retirer beaucoup d'avantages de ses services en débu-

^ Dans une lettre du comte de Montmorin au comte de Mirabeau^ en date du 9 février 1791 , on lit : a Je crois que vous feriez bien de fixer avec Malouet le jour du rendez-Tons ; il peut être utile que nous nous entendions , et je pense surtout qu'il faut commencer à travailler dans l'Assemblée. ■ {Corresp, publiée par M. de Bacourt, III , 54.)

MORT DE MIRABEAU. iOi

tant. Il n'en est pas moins vrai que j'ai toujours regretté que sa première visite à M. Necker ait si mal tourné , et c'est bien votre faute ; vous connaissiez la répugnance que nous avions l'un et l'autre à traiter avec lui : puisque vous vous étiez chargé de porter les premières paroles, vous deviez ne pas nous exposer k un téte-à-téte qui ne pouvait qu'être embarrassant. »

Je convins de mon tort, de ma fausse délicatesse; et je lui demandai comment et depuis quand la négociation s'était renonce. Le bon de deux millions diminuait ma confiance dans le plan de son auteur. Je voulais savoir si c'était lui qui les avait demandés; j'avais besoin de me prémunir pour la conférence du lendemain contre l'impression que me fait toujours un acte de cette nature. S'il n'y avait qu'une affaire d'argent dans la conversion de Mirabeau , je ne concevais pas le possibilité de soutenir sa popularité. On remarquait déjà sa dépense , sa maison de la Ghaussée-d'Ântin * . Gomment pourrait-il échapper aux soupçons, aux recherches, aux dénonciations des Jacobins?

M. de Montmorin répondit à toutes mes questions à peu près en ces termes : • C'est encore votre faute si vous êtes si tard et si mal instruit. Vous nous avez abandonnés avec humeur, et vous avez dans votre modération une telle inflexibilité qu'étant bien sûr de vous trouver toujours au moment du besoin, je n'ai pas couru après vous. Cependant le billet que vous avez reçu ce matin était convenu ; c'est-à-dire que c'est moi qui devais vous l'écrire. Il y avait une telle antipathie entre M. Necker et M. de Mirabeau, que ce n'est qu'après la

^ « Il se trouvait, dit Dumont, dans une abondance qu'il n'avait jamais « connue, et il n'en usait pas avec discrétion... Il avait acheté une partie de • la bibliothèque de BufTbn, collection peu considérable, mais recherchée ■ et précieuse. La table était splendide et la compagnie nombreuse. Dès le matin, la maison était remplie ; c'était un lever continuel, depuis sept heures jusqu'au moment où il se rendait à l'Assemblée.* (Souvenirs, 260.) Cette maison, qui a disparu pour faire place à la rue Lafayette, appartenait à la première femme de Talma, Julie Carreau. Mirabeau n'en était que locataire.

retraite du premier ' que le second a songé sérieusement à s'approcher du roi. Son ami, le comte de la Marck ', qui est aussi fort attaché à la reine, m'en fit la première proposition, et pour celte fois» je n'ai pas dit non. Nous nous abouchâmes dès le jour même chez l'ami commun : il me rappela tout ce qu'il m'avait dit il y a quinze mois , et me parla dans le même sens. Il ne fut point question d'argent ni d'aucune condition à son avantage; il me demanda seulement que, d'après une lettre qu'il écrirait au roi et que je me chargeais de remettre à Sa Majesté , il en reçût un témoignage de confiance dans le désir et les moyens qu'il avait de le servir. 11 m'expliqua ses vues, que vous verrez développées dans son Mémoire, et me dit que son travail n'était pas prêt, mais qu'il m'en remettrait le lendemain un aperçu. Je le reçus, en effet, à minuit, et le portai au roi à sept heures du matin après l'avoir lu. Le roi fut charmé du compte que je lai rendis et de la feuille que je lui remis. Ce fut de son propre mouvement que Sa Majesté écrivit dans l'instant même le bon de deux millions , dont il fut convenu cependant que je resterais dépositaire jusqu'à ce que nos affaires eussent pris une meilleure tournure. Le roi y joignit un billet qui m'était adressé et que voici : « Je n'ai aucune objection contre les bases que « vous m'avez communiquées; vous savez bien que je voudrais « fort quon les eût adoptées et qu'on se fût arrêté là. Il est « fort à regretter que M. ae Mirabeau ait été èntratné par les a circonstances bien au delà. Dites-lui que je lui saurai beau-

^ C'est le 4 septembre 1790 que Necker envoya sa démission. Par un nouvel empiétement sur Tautorité royale, T Assemblée s'empara de la direction du trésor public , mesure révolutionnaire qu'avait proposée Gaultier de Biauzat.

2 Auguste-Marie-Raymond d*Arenberg, second 61s du duc d*Arenberget de Louise-Margueiite de la Marck. Connu jusqu'en 1790 sous le nom de comte de la Marck, il porta depuis cette époque le titre de prince d'Arenberg. Il mourut le 26 septembre 1833 , léguant à son ami , M. de Bacourt, cette correspondance dont la publication a fourni de si précieux documents k l'histoire de la Révolution.

« coup de gré de tout ce qu'il fera pour réparer le mal » et que A je me confierai à ses dispositions. Il ne peut ignorer que je « ne veux que le bien de mes sujets et que je n'ai jamais été « Tennemi d'une liberté raisonnable. . . »

« Mirabeau fut très- content de cette déclaration du roi. Je ne lui montrai pas le bon de deux millions ; je lui dis seulement qu'il pouvait s'attendre à des marques éclatantes de la reconnaissance de Sa Majesté ; et sans qu'il ait été question d'argent entre lui et moi, je lui fais remettre dix mille francs par mois. » M. de Montmorin ne me disait pas tout; nous soupçonnions que le décret sur le droit de paix et de guerre, sur la liste civile et quelques autres avaient été payés : il en convint ; et sans me spécifier les sommes ni tous ceux qui les avaient reçues , je ne pus pas douter qu'il y eût une partie de la liste civile placée à fonds perdus; c'est dans le dé-« but qu'il fallait rassurer et gagner la confiance des patriotes honnêtes, et ne pas craindre de payer ceux que la corruption de leur cœur et l'apparence de quelque talent pouvaient rendre dangereux.

Je dis tout cela à M. de Montmorin, en rabattant beaucoup de ses espérances et des miennes sur les secours actuels de Mirabeau. Il me fit cependant quelques observations justes sur la différence de celui-ci et de ses moyens à tous les autres. « Premièrement, me dit- il, ce que nous lui avons donné, il ne l'a pas exigé. L^ bassesse et les inconvénients du marché que vous supposez n'existent pas. On s'aperçoit, dites-vous, de sa dépense : mais il vient d'bériter de son père ', dont la fortune embarrassée est cependant considé-

^ h* Ami des hommes était mort la veille de la prise de la Bastille, le 13 juil» let 1789. Il ne laissait que les débris d*ane grande fortune , obérée depuis plusieurs années par des spéculations agricoles, par l'achat du duché de Koquelaure qu'il revendit avec perte, n'ayant pu en obtenir le titre, et par .de fastueuses fondations philanthropiques.

Le marquis de Mirabeau avait eu, de mademoiselle de Vanan, onze enfants dont cinq seulement lui survécurent : deux fils et trois filles»

rable; et ses ainciennes habitudes de jeu, de dettes, de gaspillage, réunies à ses nouveaux moyens d'héritage, viennent à notre secours et répondent tant bien que mal à tous les soupçons. En second lieu, indépendamment de ce que vous connaissez de ses principes monarchiques, il s'est réservé dans plusieurs de ses discours des moyens de retour à un gouvernement raisonnable ; et vous verrez en l'entendant luimême qu'il n'est nullement embarrassé de prendre aujourd'hui l'attitude qui nous convient. Examinez donc son plan. Vous avez vingt-quatre heures pour faire vos observations ; il ne me l'a remis que depuis dix jours et le roi Fa gardé huit. Nous ne pouvons rien commencer avant la (in de sa présidence. N'allez pas maintenant faire le difficile et prendre vis-à-vis de notre homme les airs de M. Necker. Ce n'est pas le moment da découragement, et parce que vous n'avez pu soutenir votre société Monarchique f il ne faut pas croire que tout soit perdu. » M. de Montmorin ajouta à cela tout ce que le roi lui avait dit d'obligeant sur mon compte, et combien Sa Majesté désirait que je revinsse à ma première opinion sur M. de Mirabeau et sur le parti à tirer de ses moyens.

Je répondis à M. de Montmorin de manière à le satisfaire sur mes dispositions. Je n'avais pas cessé de lui être attaché et de rendre justice k la pureté de ses intentions. C'était autant par discrétion que par humeur que j'avais rendu mes visites moins fréquentes. Les reproches sur le passé eussent été inutiles et déplacés. Mes espérances sur l'avenir se mêlaient à beaucoup de défiance et d'inquiétude ; mais je n'en étais point au découragement, et j'ai toujours pensé qu'il £Billait se saisir de toutes les planches à l'aide desquelles on pourrait échapper à un naufrage complet. J'emportai le plan, et je le lus avec beaucoup d'intérêt. C'était un Mémoire tiès-bien raisonné et très-bien écrit sur l'état actuel de l'Assemblée et de la révolution, et sur les moyens de contrerévolution; car c'en était une qu'il voulait faire, mais telle

qu'elle eût convenu à tous les partisans honnêtes de la liberté.

Ce qui me frappa le plus dans la première partie du Mémoire \ c'est la sévérité avec laquelle l'auteur traitait tous les partis, sauf le nôtre, qu'il accusait seulement de maladresse. La cour, le clergé, la noblesse, le parti populaire, avaient chacun leur part d'anathèmes. Les intrigues, les faux principes, les crimes et les criminels, sans désignation spéciale, tout était peint des plus fortes couleurs. Sa rude éloquence s'était exercée sur cet entassement monstrueux de sottises, de crimes et de désordres , dont il faisait un effrayant tableau. II présentait les causes et la génération des événements à peu près comme je les ai indiquées, parlant de factions sans désigner les factieux, et insistant surtout sur la sottise, la vanité, l'ignorance de toutes les classes de la nation et de ses représentants , qui ne lui auraient pas rendu autant d'honneurs après sa mort, s'ils avaient su comment il les traitait en général et en particulier.

On sera curieux sans doute de savoir comment il se justifiait d'avoir pris tant de part à tout ce qu'il blâmait, et comment il pouvait s'absoudre de toutes les motions incendiaires dont il était l'auteur.

Il faisait valoir, cooime on doit s'y attendre, son début vis-à-vis de moi et les différentes déclarations royalistes dont il avait p3rsemé ses philippiques. Il imputait le reste à la nécessité de se défendre personnellement contre les projets de la cour et de l'aristocratie, qui ne cessaient de le désigner comme leur ennemi, et comme leur victime, s'ils pouvaient parvenir à l'immoler; enfin, il ajoutait un autre motif, que la probité condamne, mais que les politiques de tous les temps n'ont pas

^ Ce Mémoire ne parait pas avoir trouvé place dans la publication de M. de Bacourt ; la note quarante-septième intitulée : Aperçu de la situation de la France et des moyens de concilier la liberté publique avec Vautorité royale, et remise par Mirabeau le S3 décembre 1790, ne contient pas les passades qui sont ici rapportés.

toujours dédaigné : quand il avait jugé son crédit suffisamment fondé et le désordre général irrémédiable autrement qu'en détruisant tout ce qu'on avait (ait, il lui parut expédient d'accélérer ce renversement en augmentant encore le désordre et le mécontentement qui devaient en résulter. C'est ainsi qu'il proposa le serment constitutionnel des prêtres, dans l'espérance d'une résistance générale à cette nouvelle mesure. Mais que faire, disait-il, et que' penser d'une nation qui laisse outrager son roi, sa religion, persécuter ses prêtres, renverser ses autels, sans s'émouvoir? Il jugeait le peuple français très-digne du despotisme; mais il voulait le rendre digne de la liberté, seul moyen de lui assurer un gouvernement stable et prospère. C'est ainsi qu'il arrivait à la seconde partie de son Mémoire, à la contre-révolution.

Son plan était :

. La dissolution de l'Assemblée actueUe, demandée par les départements ;

Un choix de députés désignés parmi les hommes les plus sages de la capitale et des provinces ;

La constitution à recommencer ;

L'Assemblée nationale divisée en deux chambres ;

Le tiers des biens du clergé sacrifié à l'acquittement de la dette nationale;

L'abolition des privilèges onéreux au peuple;

Le droit d'ajournement , de dissolution des États et de veto absolu , attribué au roi ;

Les clubs détruits ; les départements, les municipalités et les gardes nationales sous l'autorité immédiate du ror, exerçant souverainement et dans toute sa latitude le pouvoir exécutif;

Les projets de lois proposés indifféremment par le Gouvernement ou par l'Assemblée nationale ;

La responsabilité des ministres; l'abolition des lettres de cachet ;

L'admission exclusive des propriétaires aux Assemblées nationales, sans indemnité.

Voici quels étaient ses moyens :

Nous étions au moment de déterminer la ^circonscription des départements , des districts et des cantons ; d'après sa proposition, cette opération devait se faire par des commissaires nommés par le roi.

Ces commissaires étaient le grand ressort de sa machine. Leur choix se ferait, avec toute la prudence et la sagacité nécessaires, par cinq ou six personnes qui auraient la confiance du roi; on leur donnerait les instructions les plus détaillées sur ce qu'ils avaient à faire dans les départements.

On se procurerait une liste sûre de tous les hommes sages et éclairés dans chaque département et de ceux sur lesquels les nouveaux choix de députés seraient dirigés.

On établirait dans tous les départements une espèce de commission de $ûre.té, quant au mandat et au salaire, composée d'hommes en état de publier une suite de lettres ou de mémoires sur l'état actuel des affaires, les fautes de l'Assemblée, les moyens de réparation.

On changerait à tout prix et graduellement l'esprit et le ton de deux ou trois journaux patriotes des plus accrédités.

Tout ceci serait précédé d'une motion de Mirabeau sur l'état de la nation , demandant qu'il fût fait une enquête sur tous les désordres à réparer, et qu'on s'occupât immédiatement du classement et de l'exécution des décrets constitutionnels non sujets à révision. Cette phrase à double entente était le pont qu'il établissait pour arriver à une révision générale. Il provoquerait la réunion de tous les amis de la liberté , de tous les bons citoyens; il indiquerait pour point de ralliement l'esprit et la lettre des cahiers des communes, et signalerait comme factieux tous ceux qui continueraient à soumettre les décrets et projets de décrets de l'Assemblée à la discussion des sociétés populaires, dont il demandait la dissolution.

Douze députés, choisis dans la majorité et dans la minorité, devaient se charger dç communiquer ces propositions à leurs amis, de leur confier l'adhésion du roi, de leur annoncer qu'elles seraient appuyées par plusieurs membres marquants de la majorité, et de leur assurer ainsi la pluralité des suffhiges. Mais, dans tous les cas, la dissolution de l'Assemblée devait être poursuivie et demandée par les départements ; car il revenait à plusieurs reprises sur le dégoût que lui causait le spectacle de la composition de cette Assemblée, si peu digne d'être constituante , et dont il n'attendait définitivement aucun bien, lors même qu'il y obtiendrait momentanément la majorité, ce dont il ne doutait pas.

Ce Mémoire me plut beaucoup , sans surpasser mon attente ; je reconnaissais dans ce que je venais de lire ce que j'avais vu ou présumé des opinions de M. de Mirabeau. Je n'expliquais pas aussi favorablement sa conduite et je doutais beaucoup de ses moyens, sans rien apercevoir de mieux dans mes propres combinaisons. C'était bien là ce qu'il fallait tenter; mais la démoralisation d'un grand peuple armé, l'indiscipline des troupes, l'influence de la plus vile canaille dans cette multitude de sociétés populaires, la division de notre Assemblée, l'entêtement des uns, la timidité d'un grand nombre, la corruption de plusieurs, tout cela m'inspirait de Teffiroi; et tel fut le texte de mes observations à la conférence du lendemain. Elle dura depuis dix heures du soir jusqu'à deux heures du matin. Mirabeau était harassé. Il avait déjà le germe de la maladie dont il est mort ; ses yeux enflammés et couverts de sang sortaient de leur orbite *; il était horrible ; mais jamais je ne lui ai vu plus d'énergie, plus d'éloquence : « Il n'est plus temps, me

1 Mirabeau devait mourir deux mois après. Dans sa lettre du 10 février, Montmorin lui parle de l'état déplorable de sa santé : ■ Je donne rendes-vous à Malouet pour ce soir à neuf heures et demie ; si cela ne vous convenait pas , yous le lui diriez. Je souhaite que votre œil soit en meilleur état, et que T Assemblée ne vous ait pas trop fatigué. ■ {Corresp,, 111, 54.)

dit-il, de calculer les inconvénients. Si vous en trouvez à ce que je propose , faites mieux , mais faites vite ; car nous ne pouvons vivre longtemps. En attendant, nous périrons de consomption ou de mort violente. Plus vous insistez sur le mal qui existe, plus la réparation en est urgente. ftT en* contestez-vous les moyens? Nommez celui qui, avec la même volonté que moi, est dans une meilleure position pour agir. Toute la partie saine du peuple, et même une portion de la canaille, est à moi. Qu^on me soupçonne, qu'on m'accuse d'être vendu à la cour, peu m'importe ! Personne ne croira que je lui ai vendu la liberté de mon pays, que je lui prépare des fers. Je leur dirai, oui, je leur dirai : Vous m'avez vu dans vos rangs luttant contre la tyrannie, et c'est elle que je combats encore; mais l'autorité légale, la monarchie constitutionnelle, l'autorité tutélaire du monarque, je me suis toujours réservé le droit et l'obligation de les défendre.

a Prenez bien garde , ajouta-t-il , que je suis le seul dans cette horde patriotique qui puisse parler ainsi sans faire voltefece. Je n'ai jamais adopté leur roman , ni leur métaphysique , ni leurs crimes inutiles. »

Sa voix tonnante, comme à la tribune, ses gestes animés, l'abondance et la justesse de ses idées m'électrisèrent aussi. Je secouai toutes mes préventions, tous mes doutes, et me voilà partageant son émotion , louant ses projets , son courage , exaltant ses moyens; mais ma péroraison le mit en colère : m Vous réparerez mieux que personne , lui dis-je , le mal que vous avez fait. — Non, me répondit-il en relevant la tète, je n'ai pas fait le mal volontairement : j'ai subi le joug des circonstances où je me suis trouvé malgré moi. Le grand mal qui a été fait est l'œuvre de tous, sauf les crimes, qui appartiennent à quelques-uns. Vous, modérés, qui ne l'avez pas été assez pour m'apprécier ; vous, ministres, qui n'avez pas fait un pas qui ne soit une faute; et vous, sotte Assemblée, qui ne savez ce que vous dites ni ce que vous faites, voilà les auteurs du

ilO CHAPITRE XV.

mal. Si vous voulez savoir ensuite ceux auxquels j'impute le plus de sottises, de fausses vues et de mauvaises actions, ce sont MM »

Cette intéressante conversation se serait prolongée jusqu'au jour, si nous ife l'avions vu épuisé de fatigue, couvert de sueur, avec une fièvre assez forte et ne pouvant plus parler.

Nous fîmes cependant, avant de nous séparer, le recensement de nos forces. Je pouvais répondre de cinquante députés qui votaient avec moi ; il en comptait le double bien à lui dans le parti populaire. Le roi devait parler aux chefs de la noblesse et du clergé, et leur demander, non d'appuyer la motion, ils l'auraient fait échouer, mais de voter pour; et dans ce qu'on appelait le centre de l'Assemblée , il y avait toujours un nombre considérable de députés prêts à adopter un décret sensé, pourvu qu'il fût proposé par un membre influent de la majorité. Ainsi nous nous quittâmes avec quelque espoir de succès , et la prochaine séance fut ajournée à huitaine , parce que M. de Mirabeau avait besoin de quelques jours au moins de repos : il en avait tellement besoin que dès le lendemain il fut alité et ne s'est plus relevé.

Sa mort fut, comme sa vie, un malheur public ^ Le roi en fut profondément affligé. M. de Montmorin, qui était encore plus que moi dans toute l'illusion de l'espérance , tomba dans l'abattement, et les patriotes, qui se défiaient de lui, qui le craignaient beaucoup plus qu'ils ne l'aimaient, s'empressèrent d'honorer sa mémoire et ses obsèques avec une exagération qui ne détruisit pas le soupçon d'empoisonnement. J*ai su tout ce qu'on a dit à cet égard et ce qui passe encore comme

^ Mirabeau mourut le 2 avril 1791 , à huit heures et demie du matin. Le 27 mars, il s'était mis au lit, à la suite de son grand discours sur \ei mines. Par affection pout* son ami le comte de la Marck, dont la fortune était intéi-eMee au système des concessions, il avait voulu prendre la parole. ■ Votre « caase est gagnée, et moi je suis mort, « lui dit-il en rentrant de TÂssemblée. (Corresp,, III, 93.)

MORT DE MIRABEAU. ili

certain. Je n'accuse ni n'absous ceux qu'on a nommés comme auteurs de l'empoisonnement; je dirai seulement que, dans Tétat où j'ai vu M. de Mirabeau lors de la conférence dont je viens de parler» il me paraissait atteint de tous les symptômes d'une maladie inflammatoire et putride. La fatigue de sa tète, celle de sa vie licencieuse, son travail habituel, qui n'était interrompu que par des orgies, suffisaient pour le tuer sans le secours du poison « et aucun de ses ennemis ne pouvait savoir à cette époque ce qui se préparait ' .

Fort peu de gens , même aujourd'hui , connaissent les détails que je viens d'écrire, et je ne vois que deux personnes vivantes qui aient sur les rapports de Mirabeau avec les ministres, sur son rôle dans l'Assemblée et sur sa fm , les mêmes certitudes que moi : le comte de la Marck et l'abbé de Montesquieu.

Cependant, l'opinion généralement répandue pendant sa présidence, et celle qui motiva pour un grand nombre de députés les honneurs extraordinaires qui lui furent rendus, était que Mirabeau, rassasié de l'anarchie, en reconnaissant les dangers, voulait y mettre un terme. On lui savait gré de ce retour présumé aux principes d'ordre et de raison ; et ce fut surtout en apercevant cette espèce d'unanimité d'espérances et de regrets sur cet homme célèbre, que je fus convaincu du bien qu'il aurait pu faire. J'assistai donc à son convoi avec tous mes amis; et, sur le reproche que m'en fit le côté droit, je fis répandre dans l'Assemblée et insérer dans les journaux la note que voici :

« Je répète , pour ceux qui en sont étonnés , que je regrette M. de Mirabeau. Je connaissais le fond de sa pensée, ses

' On lit dana les Souvenirs de Dumont : i Cabanis a donné le récit de la « maladie et de son traitement. J*étais à Genèye ; nos plus habiles médecins « jugèrent d'après cet exposé que le médecin, dès le second jour, avait perdu la « tète ; ils ont écarté toute idée de poison ; il n'y en avait pas l'apparence : > c'était une inflammation dans les entrailles, occasionnée par des excès. •

lis CHAPITRE XV.

projets, ses moyens, le rôle qui lui était assuré. Je crois qu^il était arrivé au moment où, sans compromettre sa popularité, il pouvait la rendre utile à la chose publique. Je Fai vu fortement occupé des dangers de Tanarchie qui nous dévore, et parfaitement convaincu que la Constitution, dont il est aujourd'hui le héros, ne pouvait se soutenir, si des mains plus habiles n'en rassuraient les fondements; je l'ai vu effrayé des désordres et des factions dont nous sommes environnés, méprisant, détestant plusieurs de ceux qui partageaient avec lui la faveur du peuple; et je ne doute pas que les personnes qui ont recueilli ses dernières paroles n y aient tn^uvé l'expression de tous ces sentiments. Je n'ai jamais vu M. de Mirabeau, ni chez lui, ni chez moi; mais plusieurs conférences que j'ai eues avec lui, dans les commencements de la révolution et beaucoup plus récemment , m'ont fait regretter qu'on l'ait abandonné trop longtemps à l'inconsidération que lui attirait sa vie privée. Il était facile de deviner en lui un homme public d'une grande importance, non-seulement par l'étendue et la justesse de son esprit, mais aussi par la hardiesse de son caractère , qui lui faisait dédaigner ou braver les obstacles. Il n'était point homme à se vendre lâchement au despotisme : passionné pour la liberté, il ne pouvait soutenir une autre cause. Il voulait arriver tout à la fois à la fortune et à la gloi.e; il sentait le besoin d'échanger sa mauvaise réputation contre une meilleure; et dès le mois de juin 1789, si les bons citoyens avaient su l'employer; s'il avait pu prendre confiance dans les plans du Gouvernement , j'ai lieu de croire que cet homme extraordinaire aurait eu une tout autre influence sur les destinées de la France.

« Il voulait une constitution libre, mais fortement prononcée dans les principes monarchiques. L'éloignement et le dédain que lui montraient les ministres, les préventions qu'il avait à vaincre dans le sein de l'Assemblée , même dans le parti populaire, l'entraînèrent à tous les excès de ce sys-

MOBT DE MIRÂBEAd. 113

tème; et cependant il revenait, dans toutes les grandes questions, aux opinions et aux principes monarchiques ; dans toutes celles où il redoutait des éclats dangereux, il s'abstenait d'opiner ; quelquefois il arrivait tortueusement par des formes démocratiques à des résultats dont il s'indignait bientôt ; car il subissait avec peine la tâche qu'il s'était imposée de plaire à la multitude. .

« £t maintenant, voici qu'on le place sans examen au rang des plus grands hommes. Plusieurs de ceux qui lui décernent de tels honneurs seront un jour bien étonnés de la manifestation complète de ses opinions sur les personnes et sur les choses ; il est même impossible qu'un grand nombre de députés ne sachent , dès à présent , tout ce que pensait M. de Mirabeau de la majorité , de la minorité de l'Assemblée et de la Constitution. On ne peut avoir oublié en combien d'occasions il a montré à tous alternativement à quelle distance il croyait être de leur but et de leurs moyens. Sa véhémence a laissé échapper plus d'une fois des explosions de mépris , d'indignation ou de pitié qui s'adressaient à tous les partis, et presque à toutes les opérations qu'il n'avait pas combinées.

(c D'un autre côté, nous avons vu pendant deux ans la majorité se refuser à le nommer président de l'Assemblée; tantôt on s'indignait de .sa versatilité dans les principes, et nous entendions publier dans les feuilles patriotiques : La grande trahison de M. de Mirabeau '; tantôt le souvenir de ses mœurs, de ses aventures en imposait au zèle et à la recon-

^ Dans UD mémorable discours , Mirabeau avait revendiqué pour la royauté le droit de paix et de guerre comme un de ses attributs essentiels. Il eut contre lui la majorité, et son principal adversaire, Barnave, fut porté en triomphe. A dater de ce jour, Mirabeau fut dévoué aux harangueurs populaires comme vendu au parti de la cour. C'est à ce succès de son jeune rival et à ces clameurs de la rue que nous devons cette éloquente réplique de la séance du 22 mai 1790 : « Et moi aussi, il y a peu de jours, on voulait me porter en « triomphe, et maintenant on crie : La grande trahison du comte de Mirabeau, c Je n'avais pas besoin de cette leçon pour savoir qu'il est peu de distance du II. 8

naissance ; et il a fallu essayer bien des fois le fauteuil , épuiser la liste de tous les hommes connus, avant de lui permettre de s'y asseoir. C'est donc de sa présidence, c'est-à-dire six semaines avant sa mort, que date la haute considération de M. de Mirabeau. Encore l'avons-nous vu, dans cet intervalle, éprouver quelques échecs dans FAssemblée. Mais des succès plus importants que ces échecs lui étaient réservés, s'il eût vécu ; et c'est à son retour aux principes d'ordre et de justice qu'il aurait dû ces succès , dont malheureusement nous n'avons vu que le début.

a Or, je demande maintenant quels sont les vertus et les services que l'Assemblée a voulu récompenser par le décret qui vient d'honorer sa mémoire ?

« Est-ce Mirabeau de 1789 et de 1790 que l'on veut illustrer? L'Assemblée nationale n'a pas jugé, pendant ce long intervalle, qu'il eût des droits à son estime, et les amis de l'ordre les plus épris de la liberté ont de graves reproches à lui faire. Je ne les lui ai pas épargnés pour mon compte, et je pourrai produire un jour la preuve qu'il ne s'en est point offensé.

a Est-ce Mirabeau de J79J qui est un homme illustre? Il

« Capitole à la Roche Tarpéïenne; mais Thomme qui combat pour la raison, ft pour la patrie, ue se tient pas si aisément pour vaincu. »

A cette même date du 22 mai, madame Elisabeth écrivait k madame de fiombelles : • Le roi n*a plus le droit de faire la guerre et la paix; il la décla- II rera au nom de la nation. Tous les enragés ont passé sous nos Fenêtres au H milieu des acclamations publiques et des félicitations d'environ vingt mille « âmes qui étaient dans le jardin , et les colporteurs en vendant le décret ■ criaient que la nation avait gagné. • Lettres et documents inédits, publiés par M. Feuillet de Couches, 3" vol., p. 269.

L'accusation de vénalité qui pèse encore sur la mémoire du grand orateur est, il faut le dire, singulièrement affaiblie depuis la publication de sa correspondance avec le comte de la Marck, et Ton peut croire que Targent reçu par Mirabeau a été pour lui moins le prix de son indépendance que le moyen de la reconquérir. — Les sentiments du grand orateur étaient monarchiques; c'est lui qui a dit : « J'ai voulu guérir les Français de la superstition de la mo- « narchie et y substituer son culte, o

Mort de mirabeau. lis

allait peut-être le devenir; il ëtait peut-être au moment de rendre de grands services à l'État. Mais savez-vous comment? C'est en vous avouant ses fautes et en signalant les vôtres ; c'est en conservant de la révolution tout ce qu'elle a de pur, et en vous montrant avec énergie tous ses excès, et le danger imminent de ces excès; c'est en épouvantant le peuple sur son aveuglement et les factieux sur leurs intrigues.

tt II est mort avant que ce grand œuvre fût consommé ; il l'avait à peine indiqué.

a Quels sont donc, encore une fois, les services qu'on a récompensés par ces honneurs extraordinaires? Gomme homme public,- n'a- t-il pas été plus faible que ces principes? Lorsque ses passions et les circonstances l'ont dominé, il a fait beaucoup de mal, et le bien auquel il a concouru, dans les résultats utiles de la révolution , se serait opéré sans lui ; car le despotisme s'écroulait de toutes parts. Il fallait bien plus d'art et de prévoyance pour conserver des moyens de gouvernement que pour les détruire. Comme homme privé, la vie de Mirabeau ne peut se prêter à son apothéose ; comme homme de génie, ses talents ne pouvaient le conduire à l'illustration qu'autant qu'il en eût fait un plus utile emploi. Mais si c'est à ses dernières intentions que tant d'honneur est accordé, j'accepte l'heureux présage qu'on peut en induire : on sent donc enfin le besoin de l'ordre et de la paix, puisqu'on traite ainsi M. de Mirabeau, lorsqu'il s'en rend l'apôtre; puisque l'Assemblée l'honore en raison des vérités dont il avait annoncé le développement. Qu'on lui dresse donc un mausolée , j'y consens ; mais qu'on grave sur le marbre cette épitaphe :

a A Mirabeau , épouvanté de l'anarchie et se disposant à la « combattre, s'élevant au-dessus des factions, réparant ses « torts et recueillant ses forces pour rétablir la liberté , la « monarchie et la paix dans le royaume. »

ic Je voudrais ensuite , à côté de ce mausolée , élever une colonne et y graver cette autre inscription :

a Français! ce monument est consacré à votre instruction, ce Mirabeau commit de grandes fautes, sans partager votre ic ivresse ; ses talents et ses passions vous ont exaltés , sans a lui concilier votre estime, jusqu'au moment où il sonda a l'abime vers lequel vous êtes entraînés. Il allait vous en mon n trer la profondeur, et il est mort : choisissez maintenant ce entre ses conseils et ses exemples ' . »

^ « La mort de Mirabeau fut une perte irréparable pour le roi, pour la mo- « narchie, pour les aristocrates eux-mêmes qui le craignaient et qu'il contenait.. . « Personne n'osait s'emparer du sceptre que Mirabeau avait laissé vacant ; « ceux qui le jalousaient le plus paraissaient les plus embarrassés. S'agitait-il « une question importante , tous les yeux se tournaient machinalement vers la «place qu'occupait Mirabeau; on semblait l'inviter à se rendre à la tribune , « et attendre, pour se former une opinion , qu'il eût éclairé l'Assemblée. « Mémoires de Ferrières, II , 312.

Le lendemain de sa mort, personne dans l'Assemblée ne regardait sans tristesse la place où Mirabeau avait coutume de s'asseoir. Le grand chêne était tombé, le reste ne se distinguait plus. — (Madame de Staël, Considéra^ tions, etc., I. 406.)

L*ABBÉ RAYMAL.

Après la mort de Mirabeau , le parti populaire , qui n^avait jamais voulu le reconnaître pour chef, mais qui n'en était pas moins soumis à son influence, se trouva partagé entre plusieurs petites dominations, au-dessus desquelles la Commune dB Paris commençait à s'élever et fondait cette puissance monstrueuse dont les suites ont été si déplorables. Ceux de nos députés qui avaient le plus de crédit sur cette Commune et sur la portion la plus redoutable du peuple, étaient Pétion et Robespierre ; le reste suivait, bon gré mal gré, dans différentes directions , l'impulsion de la démocratie. La majorité de l'Assemblée était sans boussole et sans guide. Le club des Jacobins dictait toutes les mesures; et quand on ne les convertissait pas en décrets, il se passait de notre sanction, et sa correspondance dans les départements y suppléait. Presque tous les députés patriotes étaient frappés de terreur. La minorité seule, constante dans son opposition, avait une contenance courageuse ; mais ce courage ne promettait rien et ne pouvait rien d'utile.

Ce fut alors que le marquis de Bouille ' releva les espé-^

^ François-Claude- Amour, marquis de Bouille, né le 19 novembre 1739. Lieutenant général, il se rendit célèbre, pendant la guerre de Tlndépendance, par la prise de la Dominique , de Tabago et de Saint-Christophe ; depuis 1787, commandant de la proyince des Trois-Évêchés , il y ajouta en 1790 celles de l'Alsace , de la Lorraine et de la Franche-Comté. — Par son énergie il triompha des émeutes de Metz et de Nancy et reçut les remerciments de 1* Assemblée. Mais en temps de révolution les revirements de Topinion sont prompts , et le brave général ne tarda pas à être voué à l'exécration des Jacobins. — Forcé de quitter la France après Varennes, il se retira à Coblentz , servit dans Tarmée de Gondé, enfin dans celle du duc d'York en 1793. — On verra, dans la suite de ces Mémoires^ les rapports que les événements de Saint-Domingue établi-

rances du roi; et, sans avoir connaissance du plan de Mirabeau , qui ne lui avait point été communiqué , il en conçut un à peu près pareil, et entra, dans cefte intention, en correspondance avec M. de La Fayette, qui eut le tort de se défier de lui et de ne pas le seconder. Il m'écrivit trois lettres de Metz, d'après lesquelles je ne doutais pas qu'il n'eût été mis dans la confidence de Mirabeau , et qu'il ne s'occupât de l'exécution de son plan dans le pays où il commandait. Une . circonstance bien extraordinaire m'en avait convaincu, et ce ne fut qu'en revoyant M. de Bouille en Angleterre, que j'ai appris de lui qu'il ignorait parfaitement tout ce qui se concertait à Paris ; que ni le roi ni M. de Montmorin ne lui en avaient rien écrit, mais qu'ils lui avaient fait savoir seulement, par un envoyé \ que Mirabeau s'occupait des moyens de servir le roi. Le lendemain de notre conférence, Mirabeau écrivit dans son lit à M. de Montmorin : « Demandez à M. Malouet une feuille qu'il a publiée dans le mois de janvier, sous le titre de Réunion des citoyens et qui rentre tout à fait dans nos vues. Faites-en répandre de nouvelles copies. » Quelques jours plus tard, avant la mort de Mirabeau , je reçus à peu près la même invitation de M. de Bouille et presque dans les mêmes termes. Voici cette feuille, qui fut réimprimée, m^is qui ne pouvait rien produire sans le grand moteur dont nous allions être privés.

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