‹ Mémoires de Marie Cappelle: veuve Lafarge (volume 2)Chapitre 2 sur 7 · IK · texte numérisé non relu

IK

Pi^d'^^ll^ t^l^lie souffrait p»s deTenniiî) mais la pensée y viv;|itaiix (Jçpens du çœar, et^ après ttito p#^^ promepfidç» que jé fis au bras de M. IV>Q(i€r^ je conQ)ris qu'il i|on& abapd(mnait safeMomiS^m^ tfopd^i»f[pets^ : , . .

' 0ii.fl0|is<b[^nA^ un bçu 4éjeimçjr; puis il fallut sçugftrilti d^pfift. J'eus^loi:^ quelques ipoments d^tfrauçfae^ajte. Étant allée^ je ne sais pourquoi, ddQ9 la ob^nbre de ma nouvelle tan{e, je la trouyaîi t«»an( h^ ymvp^ pendant que son mari Ipi mettait gravemi^t |ip eçi^im de blavches papill^teç- . ^ . .

. 4 SuiiPez m(U} f^^en^p^, me ditnelle ^rîeusement^ il n'y a rien de j^us commode que de fs^Ue de 9on n^ar^ urç f^me dQ chambre.

M. Pontier cpiffe (liviocjuient) lace à ravir, et ml nB sait miçvx que lui donper de la ^râce à nu nq^ud, ff ire valoir la taiUe çt draper les plis d!uq chàle, »

. Eaçetii^tapt le mari n;pdelevouiut attacher au ^u 4l? sa pVf^m^ une collerette, légèrement , cb^HoMi^* {11^^ ^û|)^i<çr^ req^arquànt ces faux plis., 4it:^igr9iueut ^ M. Pontier que, ? dçpuis le matin, jl aurait biçn eu le temps de donner j

un Goitp de J'çr à Sûq ^ehu ; qjuç^ rdu r^H^i qc n'était pas la ppemière fois (qu'elle s^apercevait de son îpdifférence; qu'elle était t;^ien malheureuse depuis la mort de ^ou père, car i| pie lui restait plus qu'u^ cbîeo qu'elle pi\t aimâr ç% qui Taimât. ».

Ce chieu favori était une petite levrette., qui iut installée avec nous dans la voiture. 6He me prit traîtreusement çn amitié, et comme ^e comprenais qu'elle était ma cousine dans le c<Rur deM™f Pontîer, je me sacrifiai généreusement à la parenté, et je devins le fauteuil de cette sale et remuante petite béte.

M'^Tontier me parla beaucoup de littérature, du mauvais goût de Victor Hugo, qui se permettait de ne pas calquer Racine , de la démence d^Ale^andre Dumas, de la sublime grandeur des poètes de l'Empire, et par-dessus tout de Timmoralité de M™* Sand, qui écrivait comme une cuisinière et pensait comme une poismrde. Ma chère tante ^n'assura qu'on ne recevait cette (iame dans aucyn salon bonnéte d« La Cbâtre, que les femmes qui se respeçtaiidnt ûe savaient même pas son nom, et qiVflle ye-j

Hait de se brouiller, je croîs, avec' un souspréfet, qui avait voulu perdre M. Pontîer en lui prêtant une œuvre infâme qui s'appelait L^/m/ J'osai lui avouer que j'avais lu Indiana et que j'admirais au moins la magie et Tentrainement de cette belle prose, splendide et gracieuse comme un diamant caché dans les feuilles d'une rose. Elle leva les yeux au ciel , et , s'étonnant de tant de perversité dans un âge si tendre , se mit à exercer sa verve et son esprit aux dépens de sa famille qu'elle me fit connaître charitable- i ment , en plaçant auprès de chacun des grands parents un péché mortel , en donnant une auréole de petits péchés véniels aux cousins, ne« veux , petits-cousins, etc. , etc.

M. Lafarge étant monté sur le siège, ma tante voulut gagner ma confiance. Après avoir frappé à la porte de ma vanité par mjUe compliments exagérés, elle me dit qu'il me fallait beaucoup | dp courage pour quitter Paris, que j'allais bien m'ennuyer, que c'était un meurtre de m*enterrer au Glandier entre un mari brut comnie son fer et une belle-mère sans éducation et sans idées. Je fus blessée du r61e de victime qu'elle

Voulait me faire accepter; je rassurai que mes goûcs me faisaient aimer la solitude, que j'estimais beaucoup mon mari, et que je mettrais mon orgueil à lui être agréable et nécessaire; je lui dis aussi que j'avais Tespoir et même la certitude de revenir souvent au milieu de mes amis, auxquels je serais rendue tous les ans par la promesse et les affaires de M. Lafarge.

Nous traversions un pays agreste et varié; j'exprimais à M»^ Pontier mon admiration pour les beautés de la nature méridionale toute noo^ Telle pour moi, et je lui parlais avec assez de gai té des montagnes, des vallées et des ruines sur lesquelles j'allais établir mon empire, liorsque la nuit ramena M. Lafai^e dans la voiture , sa tante lui fit mille plaisanteries sur les nomades commencements de sa lune de miel. Il voulut y répondre victorieusement; mais ayant eu la mauvaise pensée de plaider la cause de son amour avec de gros et bruyants baisers, j'eus la peau arrachée par cette prise publique de possession , et je me défendisd'abord faiblement, puis avec împartience. M^'' Pontier se mit à rire de ma pruderie, si loin des mœurs primitives

.qu<^ j'alls^ irourer, «t me meobta ^n'ua das Jl$agçs lei; plus gais 4« liimousin-était d'eaiF^thir^ Jq preinier soir des poc^, te cjiambre impûale, ^iir porter aux^ QQuyQau;^^ maiiéf ma savp^ de ,^a 4pi«é qu'ils davaiflul partager au Mu L't«prit 49» bOdOKin^ aimables da U sooiélâ s^ jugeait *daiiS(^U0«îrc»ustaja<^|}a? le plus ou moi»â de rougeur que leurs plaisanteries apportaient sur )0 front de la jeune épouse, par le plua ou moi os de rires étouffés qu'ils mettaient sfyt les lèvres 4ea autres femmes , avides de voir prelauier Jt pudique fiancée <tu'ellea epTiaient peul^têtre le matin.

«Oh! voua n'y échapperez pas^ ma belle iHèce^etje me fais la champion de cette jàyeuse tradition des teanps passés^ me dit M?^ Pontier en finissant*

-t^ Je vous en oonjnre, madame^ , n'en faites rien } je n'aurais pas la foroe desupporter oeite triste plaisanterie, et je ne pardonnerais pas à un mari qui mê laisserait souiller par ceftte humiliante et immorale gaîté« ^

Je jm c^bai la. %ure dans mes mains., et je préi^extai lo. beisoîn^* siaînmeil p<MHr jhp lif rei

âmes, tristes impressions. Aa récit ae si bru* taies habitudes , je me sentais frémir. La scène d'Orléans se dressait devant mon imagination effrayée ; j'avais plus que de la peur , j'avais du dégoût; je regardais la voûte des cieux, dont les beaux astres seitablaient me protéger, et je comptais les heures qui me séparaient d'une nouvelle nuit, hélas! pour moi sans étoiles.

N<ms fâiD6s si|r|pris à Masseré par «n orage, épouvantable; au tonneere jifui ^grondait sour* âepateut smr. bm (êtes suoeéda une. pluie ferle ^conliBuei dès nuages gris oouraieut dans le ciel et semblairat poser jusque sur la terre leui*s lourdes Vapeurs; un brouillard ëpaîs.voilait les champs et les bois. Nous n'apercevions plus» en* fermés dansJb voiture » que le blanc rubaii de la route se déroulant tris^emeqt devant qqus^ les pauvres^ lehevaiu^ haletants, et le postillon 6iif6n«é dan» sa lîmoiiai<ief,ri4¥ii>pt:essaii d'^a cs;i

rauque et sauvage l'attelage fatigué de lutter sans cesse contre ce déchaînement de la tempête.

A huit heures du matin on me montra quelques noires masures qui forment à Uzerche le faubourg Sainte-Eulalie ; puis nous traversâmes une chaussée contre laquelle venaient se briser les vagues de la Yézère , et nous descendîmes dans une auberge de rotiliersafin d'éviter la rencontre de toute une partie de la famille avec laquelle je devais être brouillée, et qui habitait le seul hôtel passable de la ville.

Mme Pontier me quitta pour faire des visites, 6f tt. Iiàfairg« ike préiiÂt qw^ la':v«É6in0iécant cassée , (1 flmdmit reMer qwi\spim ' beofèf) M. BuffifiM, tOtfD bèw^'frdrë^ limii attMttaiti i nie dôUHif deM gros bâlseti ée lAeiMMitto ^ u» petit eotisi* de dl<-»9pl ans vint «risfiâ te*»^ifO sa pfti^tttémii' MWd«» joaep^m^iritaoa.md tftissa âeule, ehaûcm émM beatcwip fatgfres^ A^àll«^#«ffiëf^»le»d6yMMIMf téitoié qpfedë BiéMi^ilti^^irc^ÉIttftiâclMll^ > ' J^étdiâ «iialàde, Migiiëo$|e irémmuDW jot^ àfii*«h litf^ «iië:tfSMilie»Mlidi»«»^lii^

l'ulcôve o& j*aTBift été chercher te r«(»ô6. àe pla? çai alors une chaise au milieu de la chambre afin de m'éloigner le plus possible de ce sale en* tourage de murs, de meubles et de rideaux i et Clémentine alla me commander une tasse de thé. Après une heure d'attente je fus servie; on n'avait pas de théière} un vaste pot^-reau^ fermé par nn couvercle de papier» l'avait ingénieusement remplacée» et quelques feuilles de thé vulnéraire suisse» qui nageaient dans le tiède océan dd pOVsHeau«*théî^re^ usurpaient le nom et l'emploi de l'herbe odorante de la Chine» inociiQtteaum Limousins. J'ouvris ma fenêtre ; la pluie avait omisse» mais le brouillard cachait encore la nature et le cid* Tout à coup les cloches se balancèreot, vives» joyeuses, animées; chaque maison s'ouvrit pour laisser passer les bon* nés âmes» fidèles à leur appel : c'était la fête de la Vierge de J^otro^Oame d'aoât»;ma sainte patronne. H m'enveloppai dans, ma mantille et îe ibKjàà» iaUet porlw v» tristesse aux pieds de sonaUteL . • .

« Geirne eepeuL pas» me dit M. Lafarge^que j'avais fait appeler piowur le.préveMr demon^pro-

jet; vous seriez le but de tous les regards /de tous les cancans , de toutes les railleries.

— Qu'importe ! Je suis au-dessus de cei mesquines considérations.

— Je vous dis que vous ne pouvez y aller; je ne veux pas que vous soyez aperçue par ma famille. Ils sont jaloux de mon mariage; il faut que la curiosité les ramène et qu'ils ne vous voient qu'avec toutes vos belles toilettes.

— C'est flatteur pour ma pauvre personine.

Soit ! puisque vous le voulez^ je n'irai pas à la messe.

— Ne boude pas, ma chatte ; c'est parce que je t'aime que je veux que tu les éblouisses par tes bijoux, tes châles, etc. »

Je restai seule; Clémentine vint tristement près de moi, me disant avec une voix émue et en prenant ma main : « Je vous souhaité une bonne fête. » Je ne me trouvai pas lassez d€ force pour répondre à la bonne flile, et, appuyant ma tête sur mes mains, je fondis en larmes. Combien il y avait d'amertume dans les souvenirs si beaux, si joyeux, que cette fête de la Vierge éveillait en moi !

Autrefois j'ouvrais mes yeux sous les baisers et les présents de toute ma famille ; j'avais une toilette toute blanche : c'est lalivrée de laVierge; j'y joignais la fleur donnée par mon grand-père, et j'allais à notre petite église, confiante et bien<« heureuse. Au sortir de la messe, nos bons pay-^ sans m'apportaient leurs vœux et leurs fleurs. Toutes les femmes m'embrassaient. J'embrassais tous les petits enfants ; puis les hommes allaient continuer leurs souhaits auprès de quelques bouteilles de bon vin, et les jeunes filles, oubliant les travaux delà moisson, couraient sous les grands tilleuls pour danser à ma santé. Le soir réunissait quelques amis. J'étais la reine du jour, les fleurs semblaient fleurir pour moi seule; mon nom , enlacé sur les gâteaux , était 1 répété, joyeux, au salon comme à l'office, et je me couchais fatiguée de danses, de souhaits et de bonheur! Hélas! aujourd'hui la vie s'ouvrait nouvelle, et j'étais seule ^ isolée, sans prières , sans fleurs , sans amis. « Mon Dieu , m'écriaije, ayez pi tié de moi ! »

11 était près de onze heures quand la voiture fut en état de nous sortir d'Uzerche. J'avais

Iiâie de quitter çeUe ville et de cbqsser m«s noires pensées à la vye de mon joli petit cartel, de trouver enfin une famille qui oubliât d'être envieuse pour se faire bonne et aimante^

Nous qous arrêtâmes une heure k Vi|[eoiS| chez un cousin de M. Lafarge, J'étais si dési* reuse d'arriver chez moi que je me laissai embrasser, regarder, et que Je pris quelques fruits mécaniquement et sans être encore réveillée de mes impressions pénibles. On avait amené des chevaux de selle. J'étais brisée ; je voulus finir le voyage en voiture, quoique Ton criât à Timprudence et qu'il fût déclaré impossible de traverser en poste la sauvage contrée qui nous séparait du Glandier.

Pas un rayon de soleil n'avait souri à travers les nuages depuis l'orage du matin. Les arbres se penchaient encore sous la pluie , et les chemins défoncés qui réduisaient au pas Tallyre des chevaux nous menaçaient aussi de dangers continuels et presque inévitables. Âprèa trois heures de ce pénible trajet nous descendîmes à pic dans un chemin creux. On me montra quelques toits enfumés qui sortaient du brouillard, ^

qu^OQ. (qe dit app.sfrtenir aux bâtiments de la forge, et aA bQut d'une petite allée de peupUers la yoîture s^arrêta. .

Je sautai de la voiture dans les bras de 4eux femmes; je traversai une longue route noire, froide, humide } je montai un petit escalier aux marches de pierres brutes toutes sales , toutes gluantes soui; les gouttes de pluie que laissait échapper un toit délabré. J'entrai enfin dans une grande chambre qui fut appelée le salon de compagnie, et je me laissai tomber sur une àime^ regardfint d'un9ir hébété autourdemoi.

Ma belle-mère avait pris une de mes mains et ntecpnsid^rait avec un regard curieux. M^^Buflière., petite femme rose et fraîche^ aux mouvemeQts jcomnluns et perjpétuels, m*accablait de caresses, de questions, et voulait secouer mon amèrestupéftiction, qu'elle prenait pour de la limidiité. M. Lafarge vint nous retrouver; il essaya de ip^aiisQoir sur ses |[enoux, et, comme je le repoussais Vvçc un refus positif, il dit tout haut^enri^nt, (|uq je jie savais le câliner qua dansletiête-à-tête. . .

« Maman,. ajouta-t-il, tu ne «aurais croire

combien elle m^aime, cette petite canne/ Allons, ma biche, avoue que tu m'aimes diablement. »

En même temps , pour ajouter Taction à la parole, il me serrait la taille, me pinçait le nez et m'embrassait. Mon amour-propre se réveillait à ces mots , à ces gestes, et je me sentais tressaillir d'indignation en écoutani ces petits noms d'amitié qui faisaient si poliment de moi une et plusieurs bêtes. Ne pouvant supporter plus longtemps ce supplice, je prétextai une fatigue excessive, des lettres à écrire, et on me conduisit dans ma chambre, où je m'enfermai avec Clémentine.

Ma chambre, aussi grande que le salon , était entièrement démeublée. Deux lits, une table, quatre chaises erraient dans cette solitude. J'avais demandé un encrier ; on m'apporta un pot à confitures cassé , dans lequel un morceau de coton nageait dans une eau grise, une vieille [ plume et du papier bleu de ciel. Clémentine voulait me déshabiller; il m'eût été impossible de rester sur mon lit. Je la fis coucher près de moi , car il me semblait que, tout en étant endormie, cette bonne créature serait ma sauve-

garde 9 et j'essayai d'écrire. Je ne pus rassem« bler une idée. J'étais sous le poids d'une déception terrible. Je reculai à la pensée de jeter si vite la douleur parmi les miens; ma tendresse se refusait à leur donner la moitié de mes angoisses ; mon orgueil à commencer si vite un rôle de victime* .. Puis cent lieues nous séparaient. .. il faudrait des jours bien longs pour les amener près de moî..«. Que deviendrais-je pendant ces longs jours 7... Que faire, mon Diou, que faire ^

La teinte grise du ciel, qui devenait plus sombre aux approches de la nuit, ajoutait à l'indignation que j'éprouvais en me sentant trompée, à la peur plus grande et plus intime du téteàtéte nocturne, que je craignais tant, que je ne pouvais plus éviter. Je n'ai jamais connu la rancune ; mais , quand on me blesse au cœur, je suis impuissante à maîtriser mon indignation. En ce moment je me serais trouvée mal si M. Lafarge^eût baisé la main ; dans ses bras, je serais morte.

Tout à coup mon parti fut pris : je résolus de partir, d*aller au bout du monde, surtout de ne

point passer la nuit àam oies semf^res i»ttrs^ Cette ferme résolutioû me rèiïdit un peu tl^ calme; mais il fallait songer au Bloyéii de l'exécuter^ et mon imaginatio)i vîfit $i cnfon arée ; je résolus d'obteHir de M. Lafai^e m^me im drine de départ^ de blesser son âifieuP'profNre ^ sd jalousie , son hoBueur^ de reiidre «n inappï^cfïement impossible ^ de lui dire qtte je Ae TafiiMiâ pas, que j'en aimais un 'auire,et<que, trâfaiSKa^t mes nouveaux s^ermrents., j'avais vu mn rîtâl à Orléanset à Uzerche, de lui dire eiifià^qfttè toutes mes peusées d'épouse avaient été ^dnltètës l Jamais je n'aurais i>8é dire ce hiot effr^yàDt , jamais je n'aurais eu te courage <de faire dé Vive voix tous ces faiH^HUants mensonges? maïs le papier ne rougit ^^ et j^ kii coitftaî avec tdnte l'amertume de moH ce^ur te -^in de «m délivrance.

Après avoir écrit iplu&ie$rs ps^ges, je vouhis relire ma lettre ; ;je fus effrayée de^son énèigte-, . mais je compris que j'étais 'sa^VéerïV|yrè6 celé lecture, on pouvait me tuer; il était impôssiida qu'on voulût me retenir ou me çat^Cfnner. ®n vint m'appeler, (je>serrai j>récîpitamB:i!eni ma

lettre dans les plis de ma ceinture ; je fus calme parce que ma volonté élait ferme et que j'avais l'inébranlable courage du guerrier qui a brûlé ses vaisseaujL pour n'espérer que la victoire ou la mort.

Tous les habitants du Glandier étaient réunis dans la salle a manger ; le diner fut long , la soirée plus longue encore ; je souffrais en recevant les témoignages affectueux de M°^^ Lafarge, les^soins empressés de M«»« BufBère. J'essayai d'être aimable j je voulais me montrer sensible à leur bonne réception , et , dans ces derniers moments qui nous réunissaient J'étais honteuse et troublée de leur rendre ^î vite tout le mal ^u'on m'avait fait depuis troi^ jours. Chaque fois que je me sentais pâlir et faiblir, chofqeigtîsgue.le tlatenient moiM)tone d'une àorloge xne disait «quePiieiiire redoutée approchaiye sercaisavec un frisson ma lettre .contre ma poitrine^ j'écoutais ce J^ger Jbryuit de papier, etil one semblait Tctatendre jBurmurer à mon cœur: « Je vdUq, ne walns riem. »

JOix beures:sûanèjreut4.M. Lafarge interjom* pit une con^ersatiûo d'affaire&gui avait pccupé

toute son attention déjà depuis quelques heures, conversation en patois, adressée plus particulièrement à son beau-frère, mais à laquelle se mêlaient tous les membres de la famille. Je n'essayai pas de comprendre cet idiome étranger; mais je souffrais et je ne pouvais me défendre d'un profond sentiment de tristesse en écoutant cette langue qui n'était pas celle delà patrie.

€ Viens, allons nous coucher , ma femme, me dit M. Lafarge, en m'entrainant par la taille.

— Je vous en supplie, permettez-moi de rester quelques minutes seule dans ma chambre, répondis-je.

— C'est encore une simagrée; mais enfin je te la passe pour cette dernière foisJ »

J'entrai dans ma chambre, j'appelai Clémentine, et, lui donnant ma lettre, je la priai de la remettre sur-le-champ à M. Lafarge. A son retour je tirai le verrou, et me jetai en sanglotant

dans ses bras. Cette bonne fille fut horriblement

« effrayée, m'adressa mille questions, et je pus a

peine lui expliquer mon désespoir, la lettre qu^

j'avais écrite, et ma résolution de partir lé soir

même. Clémentine resta atterrée à cette confidence, puis elle me supplia de patienter encore quelques jours, de faire venir ma famille, et de ne pas m'exposera être tuée par mon mari dans un moment de colère.

On frappa vivement à la porte. Je refusai d'ouvrir. Agenouillée contre mon lit, je pleurais : de plus énergiques instances me rendirent à moi-même; je dis à Clémentine de me laisser seule , d'ouvrir, et je me retirai dans l'embrasure d'une fenêtre qui n'était pas fermée.

M. Lafarge entra dans un état épouvantable; il m'adressa les reproches les plus outrageants, me dit que je ne partirais pas, qu'il avait besoin d'une femme, qu'il n'était pas assez riche pour acheter une maîtresse; que, lui appartenant devant la loi, je serais à lui. Il voulut s'approcher, me saisir; je lui déclarai froidement que s'il me touchait je sauterais par la fenêtre ; que je lui reconnaissais bien le pouvoir de me tuer, mais non celui de me souiller! En me voyant si pâle, si énergiquement désespérée, il recula et appela sa mère et sa sœur qui étaient dans la .^-.- te' \

chambre voisine. Elles m'eniôufèrent eu pleurant, me démandèfent grâeé polir leur pauvre Charles, pour leur honneur, poui* leurs existences que j'allais briser ; M. Lafarge vînt aussi se jeter à mes genoux, et mon courage âl ferme pour braver des Injures se fondît en larmes à ces accénlôde douleurs et de prières. Je répondis que je poùvaJs facilement pardonner, ou* blier Todleux mensonge dont j'étais la victime; que j*abandonnaîs Sans regret lou te ma fortune; que je saurak garder puf et honorable \é nom que j'avais accepté , mais que jamais je ne trou» verais le courage de feSter parmi eux; que je voulais fuir, et que, si Ton me retenait, je saurais mourir.

Ma belle-sûeur me pf it dans ses bras et m'accabla de caresses et de questions ; je lui dis quel* ques mots de la scène d^Orléans, de tout né q«l m'avait froissé 4. je lui laissai deviner combien j je redoutais le premier soir de Tarriv^e , combien aussi j*avais peur ! Elle entraîftû son frère dans un coin de la chambre et lui pakia vlv^ ment. M^^^ Lafarge vint à son tour eîssayerde iiie calmer ; elle me promettait de nt*aiflWi*j

m'assurait qu'elle était flère de moi , qu'elle aur paît pouf* sa fille Marie les soins les plus affectueux et les plus maternels; elle me suppliait d'absoudre son fils, qui, éperduoient amoureux^ m'avait fpompée pour ne pas avoir le désespoir ^e me perdre; enauite, pour me consoler, elle essaya d'autres moyens : me dit que le pays, qui m'avait paru si trisieipent épouvantable sous les torrents pluviaux de Forage, était jrioiie^ animé dans un beau jour. Elle médit que je serais la maîtresse a|)solue, et que je pourrais cbangep en despote, selon mes goûts et mes habitu* des, ma nouvelle demeure. •«

If. Lafarge revint près de nous avee sa sœur; il était aussi plus eaime* Il prit ma main , la baisa en pleurant ; je la lui abandonnai, et, après quelques minutes de silence, je lui demandai en grâc$ 4'oubUer le msl que je lui av^is fait , d'accepter ma foriune^i^swîSf pardessus tout ^ de lae laisser partir. Il m'es^pliquâi que je ne pouvais disposer de ma dot sans U participation de wna famiUie ; m^ swpplia^ d'attendre 4ieux ou trqis jours , et promit de ne plu3 essayer de me retenir s'il ne parvenait pas à obtenir «oo

pardon, à me prouver son amour et à me rendre heureuse. Je ne pus résister à tant de prières et de larmes, et je consentis à rester quelques jours avec un rôle de sœur. M. Lafarge m'assura que mes volontés seraient des ordres pour lui, qu'il était trop heureux de me voir si bonne; et M™« Buffière me dit en riant :

«Tranquillisez-vous, ma petite sœur: s'il n'est pas sage , nous vous garderons ; voulezvous que je couche dans votre chambre ?»

Je remerciai M™^ Buffière, et je fis mettre le lit de Clémentine dans ma chambre. Cette scène violente et pénible m'avait si violemment ébranlée que je me trouvai mal. Je restai près d'une heure sans connaissance , et jusqu'au matin je souffris les douloureuses contractions d'une attaque de nerfs. On ne voulut pas me quitter; on craignait que je n'eusse pris du poison; enfin, avec 4e jour, voyant que j'étais seulement brisée de fatigue, on me laissa seule et je m'endormis d'un sommeil de plomb jusqu'à ce que -les rayons éclatants d'un soleil d'août vinssent ouvrir mes yeux assez tard dans la matinée.

On me dit à mon réveil que M. Lafarge était assez souffrant pour ne pas quitter sa chambre; j'envoyai Clémentioe savoir de ses nouvelles, puis je m*habillai et on vint me chercher pour déjeuner; je trouvai les personnes qui m'avaient reçu la veille augmentées d*un ami de la fa* mille , vieil avocat aux cheveux blancs, dont les manières étaient galantes, empressées, les paroles lentes, épurées et sonores. Triste et préoc* eupée, je répondis assez mal à ses avances; puis, après une petite promenade pendant laquelle sa conversation fut aimable, variée, désireuse de me plaire, je m'oubliai un peu et je m'animai pour lui répomlre.

Je trouV'»* tsn M. de Chauveron de Tesprit et beaucoup de bon sens un peu voilé sous des formes assez majestueusement avocates pour être jugées ridicules. Parlait-il musique, c'était avec une solennité imposante ; faisait*il un com-, pliment, c'était avec la gravité austère à l'usage des oraisons funèbres; enBn il disait bonjour avec éloquence, et demandait un verre d'eau avec une entraînante persuasion.

Après son départ , je fus présentée à M. PonA

tier, méàedn à Ufserebe, etondie de M. La* farg6. C'était ua heaiqie de quarante ans , au frotit noble, intelligent , et dont le regard ardent et paa&iouné semblait exilé et mal à Taise souâ le rideau de cheveuiL blancs qui Tencadrait.

I Dès qu'il m'eut serré la main , avant que dos j paroles se fussent échangées, j'avais compris

qu'il ét^it un ami> et mon cœur l'avait adopté.

II me (it visiter les ruines, me raconta poétiquement leur origine, leur histoire, leurs légendes, sna fit un touchant tableau de l'amour qui m'attendait dans ma nouvelle famille, et ma parla beaucoup da bonheur qi|e je ne trouverais pas peut-être , mais que j'étais destinée à répandre radieux autour de moi.

J'interrogeai naïvement M. Pontiar sur le cœur et le caractère de son neveu ; il me répondit avec une entière franchise quis M. l.afarge était inculte, sauvage, rude comme ses montagnes^ que tontes ses études avaient été dirigées danstm but d'utilité et de travail 9 qu'il n'avait pas d'esprit, mais beaucoup de bou sens , et qu'il serait très-facile de dompter par l6 cœur ses habitudes positives et matérielles.

M. PoD4ier m'irts^rd mm queMé Lafftrg^œ^imail déjà paindesans lout, ^t qu^ vi&k Ae Wi serai! impoaBible pour gagnef mw tffeciJQQt Quelquesruoea dm tjrlat^WQs de m»n km^ ctaul veoues involontairenifiiit wr ne» l^vra». Mi PqQi lier aul les migner. H ma montra ma via à.

venir^ entûuréa é% aoa devoHra av«c ^on wxi^ vite, sa poéaieassQ^ triste^ maiaasses^ douca; eofin, en rôveDant è la maison) je lui avi|i^ promis mon amitié, «t je me aendiia plus forte en m'appuyant atir la prûi^cUon m U tendreisa^i qa'il m'avait juréô et que j'avais aqceptéô* ; Après ayoir tàto h pouls de «on o^alade, M. Pontier lui ordonna m» présence pour potioi^ ealmanta» et me cont)iî«sit prè^de lui. M, Lafargé ae montra aï roconnaifi^apt de ma visite que je fus récompensée de la lijji «voir faite ; il me demanda si j'avais éloigna mes p»s de la maison, at j'avais été juaqu'i la foi'ge; je lui dit qn^ j'avais admiré les ruines i (linéiques . beaux sites, mais que j'avaj» attendu, pour aller à rusine^qu'il fût guéri» aOn qn'îl pût me donner les mille explicatioaa kidispensablca à mon îgQoranœ.

Pendant le Feste du jour, je fus calme, presque oublieuse de mon affreux désespoir de la veille; chacun autour de moi semblait aussi sous le charme de Toubli : un sourire sur mes lèvres apportait la joie dans tous les yeux , et, sansm'cn rendre compte, je me sentaisheureuse d'être le centre où se puisaient ces diverses expressions d'espérances et d'affection.

En me déshabillant, Clémentine m*apprit que M. Lafarge Tavait appelée dans sa chambre pour lui dire qu'il ne pourrait plus vivre sans moi, qu'il voulait me garder en m'entourant de soins et d'égards, et qu'il s'adressait à elle pour connaître mes goûts et mes habitudes. Après une longue conversation, il l'avait chargée de me dire que j'étais la maîtresse de bouleverser toute la maison à ma guise , que je pourrais même en faire bâtir une autre, si celle-là me semblait trop laide , et que les ouvriers nécessaires n'attendaient que mes ordres pour y obéir exclusivement.

M. Lafarge avait su par elle que je manquais dans mon appartement des objets de toilette de première nécessité; il envoya un exprès a

tJzerchc pour me les «apporter, et il m^annonça aassi qu'il allait demander un domestique de Paris à ma tante Garât , afin que je n'eusse pas à souffrir du langage et de la maladresse de ceux du pays.

^ '. -* -fr ■ ;■ ; ' ^*^* '"^ "V'^ '> •

l'X:-y^ •^;?^"i^>-iVii"'" ,...

le lendemain , ati réveil , le ciel était si l^leu et la brise d'août si lièdement parfumée, que je me sentis moins tristement préoccupée et qu'il mç vint le désir de mettre la voûte azurée sur ttia tête pour faire connaissance avec Tagreste nature qui m*entourait.M.Lafargeétait complètement guéri ; il fit démarrer un petit bateau , et, après mille détours au milieu de belles prairies, la petite rivière nous déposa aux pieds do la forge.

Les fondeurs, prévenus de notre visite, nous

reçurent avec un immense bouquet de fleurs sauvages, et une bienvenue bruyante, cordiale, expressive comme leur idiome patois ; ils parurent très-satisfaits de leur nouvelle maîtresse, et répétèrent avec maintes félicitations qu ris me trouvaient bien fière et bien plaisante, ce qui veut dire aimable et jolie.

Je voulus tout voir, tout comprendre; M. Lafarge, enchanté, me donnait des détails intéressants sur les machines, la coulée , la fonte et la fabrication du fer.^Son langage, embarrasse et peu correct dans un salon, devenait vif, animé, attachant dans son petit royaume ténébreux ; il me parut très-instruit, très-passionné pour son industrie, ne connaissant pas les bornes étroites de la routine, et comprenant les nécessités e$ les joies de Tamélioration et du progrès.

C'était à la forge l'heure du dîner; une immense chaudière qui bouillonnait sur des scories enflammées fut apportée au milieu delà salle, et un des plus jeunes ouvriers, qui bran- | dissait lestement sur sa tête une cuiller-œons- | tre , attribut de ses fonctions, versa un compose écumant de lard et de légumes daos des

soupières rempUes de tranches de pain noir.

Je priai M. Lafarge d'ajouter quelques bouteilles de vin et des fruits à ce lourd et frugal repas, et je voulus goûter une cuillerée de cette espèce de brouet Spartiate , que je trouvai excellent, à la grande joie de tous ces braves gens, qui riaient aux éclats en écoutant les compliments que j'adressais à leur cuisinier. Je fis ensuite remplir mon verre à la source qui muiv murait non loin de nous; et, buvant à leur santé comme ils buvaient à la mienne, je leur promis, si j'étais destinée à rester dans leurs montagnes, de bien les soigner et de bien les aimer. I/entbousiasme de ces bons fondeurs ne connut plus de bornes; ils vidèrent leurs bouteilles avec des I%ras, mirent aine couronne de feuillage sur mon chapeau et m'escortèrent en triomphe jusqu'à la maison.

Je trouvai dans la cour des paysans qui plantaient un mai recouvert de guirlandes de fleurs et de banderoles aux couleurs nationales ; ils se joignirent aux ouvriers pour me féliciter, firentune décharge de coups de fusil qui ébranla

tous les échos de la ruine, et se mirent à danser II. 10

une bourrée autour de leur arb^e. Je m^amusais beaucoup du pittoresque des mouvements grossiers et saccadés de cette danse limousine, de la figure naïve du musicien appuyé contre un arbre pour souffler de toutes ses forces dans une s primitive musette, et j'oubliai un peu ce que j'avais souffert au contact de cette gaitë expressive et dansante qui m'entourait.

Je rentrai au salon avec la nuit; je jetai mes regards autour de moi, et la vue de cet appartement si vaste et si triste,qui auraitglacéla femme la moins impressionnable, me rendît mon effroi ; c'était une vulgarité vivante qui menaçait de s'imprégner sur toute votre personne, sur toutes vos pensées. Les murs étaient couverts d'un papier dont les couleurs jaunes n'étaiPt pas destinées à réjouir l'œil, mais à dissimuler^ plus facilement les taches et les ravages qui devaient arriver à la Suite du temps ; une alcôve ornée de draperies de percale rouge, accidentée de franges de coton jaune, faisait face à deux fe- ' nêtres également drapées, et à une commode de noyer, sur laquelle était un tapis de pied, trèsorgueilleux de la nouvelle dignité qui lui avait

fû\î quitter le sol) éi qat représtfnuit la tou*^ chante kiMoiré de deux cotombes pàtaéet d'aîde en 0e sentant étrangler solis leê nœuds d'iiA beau lac d*ainour bleu de eieli Liai ohemitMle était décorée aved o\bq oraBffM monatrea^ deul belles chaDdelleadontlanëcbecotoDneiiae et blanche attestait la lumeiiae Tîrginité ^ et une latnpe de nuit où Adam et Eve s'entrela** client fraternelleiAMt, sans péehé^ mais oosbi San» feuilles! H faut ajouter à tela lea samuts d'une belle Grecque et d*un farouche Albatttîs^ béâux-i-arts de papier peint très*«dmtrés parler Arti&tes du voisinage; deux farateuilsen irelotirfc tl'Ulrecht rouge et quelqaes chaises on patllequi |toraieiit autour des murs ; il y avait aussi deux portes en bois gris et deux portes Viti*ées4

M. Lafarge lut ce quej^éprouvaia sur sla physionomie) il me parla bien vited'amélio^afioila^ de plans , de projets ; je restai d'abotd tnaîtten^ tite et silencieuse; puis^ songeant que j& ne m'engageais à rien eh Fécôutant^ voulam ^liâyer d*étre aimable pour payer la bodiïe journée <iue l'on m'avait donnée , je me laissai aller à créer autour de moi. Je conseillai de

transformer le salon actuel en cbambre à coucher avec des cabinets de bain, de toilette et de décharge; défaire du corridor d'entrée, si horriblement sinistre, une galerie voûtée, éclairée par de gracieuses et sveltes fenêtres en ogive et pavée par de blanches dalles. Le désert sans portes et fenêtres, qui s'appelait la cuisine, avait d'assez belles proportions pour se métanior- . phoser admirablement en un de ces salons gothiques, aux bahuts sculptés, aux portières massives, aux tentures sévères. A droite, plusieurs petites pièces se réuniraient facilement en une belle salle à manger; à gauche, on pourrait avoir un cabinet de travail, dans lequel on trou* verait, pour faire oublier les heures solitairgk des livres, des plumes, un piano.

Ma belle-mère écoutait avec stupéfaction ces plans de bouleversement, et semblait craindre que je ne fusse un peu folle ; M™« Buffière, qui voulait les approuver, me demandait « si les jeunes demoiselles de Paris apprenaient aussi à faire des maisons. » Pour M"*« Pontier^ elle caressait son chien avec un sourire frondeur, et me devenait chaque jour un peu plus odieuse.

Les courses de Pompadour avaient heu le lendemain; on me proposa d*y aller, mais j'étais très-fatiguée ; je ne voulais poinl paraître dans le monde appuyée sur un bras que je n*avais^ point encore accepté pour mon protecteur, et je témoignai la volonté de rester au Glandier. On parut approuver ma décision; ma belle-sœur se Rendait à Pompadour avec une de ses cousines ; j'exigeai que M. Lafarge les y accompagnât, et je demeurai seule livrée à moi-même, du moins en apparance.

Mon piano arriva d'Uzerche pendant ces heures de liberté. Je le fis déballer, remonter, placer dans le salon, et j*eus un mouvement de très-vive satisfaction en faisant résonner ses notes brillantes et sonores, tout aussi harmonieuses après les cahots d'un voyage de cent lieues qu'elles Tétaient au moment du départ. Mes caisses étaient aussi arrivées, et M"^«* Lafarge et Pontier, qui me gardaient à vue, fureni émerveillées de tout ce qu'elles renfermaient.

Plusieurs personnes devaient venir nous demander rhospitalité au retour des courses; Clémentine , très-jalouse de me voir élégante et

surtout admirée , me fit mettrt; une robe de mousseline blanche, attacha mes cheveui^ avec de longues épingles d'or^ et voulut y mélar qne délicieuse branche de digitale pourprée, L,orsque M. Lafarge me vit ainsi , il fut enchanté de m^ toilette , tout fier de me présenter à ses amis , très-heureux de voir dans mes cheveux son bouquet du matin; et moi, touchée de sa joie et de sa reconnaissance , je lui permis de baiser te front qu'il avait orné. Depuis lors, chaque jour je recevais les fleurs de la montagne, et chaque soir, pour dtner, j'en faisais ma parure.

Cette première soirée fut assez animée ; j ^ sayai d'être aimable, attentive envers ^e^ hôtes; je fis de la musique, je jouai des contredanses, je jouai même les bourrées que j^avaisenteqdufiS la veille ; on voulut les danser, et elles nie semblèrent bien moins jolies , exécutées avec des hT2iS arrondis par la prétention et des gestes in* animés par les convenances. On proposa pQur le lendemain un déjeuner champêtre | ^ Mn*« Buffîère se chargea de l'organiser sur te bord de la rivière, assez loin du Glandiçr.

Le temps était beau, quoique un peu ora-

geB:& , et les convives très-gais , de cette gaité bruyante qui fait de l'esprit à force dé bêtises, qui étourdit et qui attriste péniblement les personnes qui sont inhabiles à la partager. Il n*y avait pas d'assiettes , il fallut s'en passer et se servir adroitement de ses mains; il y avait très^ pueu de verres, mais c'était une jouissance discrètement ménagée ; on faisait de si jolis commentaires sur les pensées découvertes au bord du cristal indiscret qui avait reçu avant les vô* très les lèvres d'un voisin!

Un aimable plaisant cacha un limaçon dans le heignet de sa belle ; grands cris et applaudissements ; un autre , par distraction , avala toute la provision de vins étraqgers : la plaisanterie fut trouvée de mauvais goût et allongea quelques figures, même féminines; un troisième mit une tarte sur sa tête; enfin un quatrième entonna une chanson grivoise. Le refrain ^vait pour accompagnement indispensable le choc des verres et le choc des baisers, ce qui eut un grand succès auprès de quelques cousi- ^By qui riaient sous leur crêpe et rougissaient

ostensiblement de l'obligation d'embrasser un tout petit cousin de leur âge.

Ma morose ligure glaça la gaité de M. Lafarge. Il me proposa d'aller seule avec lui visiter un de ses domainçs , dont les toits fumaient non loin à travers une châlaigneraie, et, sous le prétexte d'aller à la découverte d'une source plus fraîche que celle qui nous donnait son eau, nous nous éloignâmes. Je franchis en courant les rochers et les broussailles, pour être plus vite loin de tous les yeux , plus vite à l'abri de tous les rires, et, lorsque je m'arrêtai avec la certitude de leur échapper, je m'amusai avec M. Lafarge de notre fuite désespérée.

Huit jours se passèrent ainsi. Le matin je recevais quelques visites; nous faisionsde longues courses à pied ou de petites promenades en bateau. Le soir je me mettais à mon piano, et j'avais de longues f sérieuses et intimes conversations avec M. Lafarge; j'essayais de lui faire partager quelques-unes des idées anti-limousines que je croyais indispensables pour la vie de chaque jour, et surtout quelques-uns des senti-

ments plus indispensable» encore dans cet échange d'estime et d'affection qui doit exister dans le mariage.

Peu de temps après mon arrivée j*avais entendu M. Buffière se vanter d'avoir trompé deux pauvres marchands de fer, en livrant à Tun de la marchandise mauvaise, et en cachant à Tautre, qui, s en rapportait à lui, le véritable cours des fers.

Je fus si étonnée et si froissée de cette orgueilleuse mauvaise foi , qui osait se faire une vertu d'une bassesse, que j*en parlai à M. Pontier, lui disant qu'il me serait impossible de rester spectatrice muette de semblables hauts-faits, surtout de faire les honneurs de ma table à de pauvres commettants dont les dépouilles viendraient ensuite m'enrichir; il m'approuva, blâma ce qui m'avait paru blâmable, et en parla à son neveu. M. Lafarge m'assura qu'il n'approuvait pas son beau-rfrère, que ces habitudes de mauvaise foi étaient un peu la cause de leur séparation commerciale i il me promît de n'avoir qu'un prix pour tous et d'être d'une scrupuleuse véracité sur les qualités de ses fers.

M. Foncier, qui était son confideru^ avait ue son côté fait comprendre à M. Lafarge que la chambre d'une femme devait être un sanctuaire où elle était reine et toute*puissante; il lui disait que l'amour ne pouvait exister sans des voiles mystérieux et pudiques ; qu'une .V grande délicatesse de paroles, de pensées, d'actions, gagnerait seule ma confiance, mon estime, peut-être mon affection. Clémentine s'était chargée de réformer la toilette et la mise de M. Laferge; connaissant tous mes goûts, peut-être toutes mes manies, elle lui disait les couleurs que je préférais, lui faisait mettre la cravate qui devait me plaire, prohiber tel gilet auxcoaleurs tranchantes, qui m'aurait semblé de mauvais goAt. M. Lafarge faisait, d'après ces conseils, sa barbe tous les jours, soignait ses cbeveus , sa chaussure, mettait de gros gants pour aller à la forge, et éloignait de ma vie intérieure deux grandes calamités insupportables^ lés pantouflles traînantes et les ongles en grand deuil, qui sont , je crois, des préservatîfe infail* I rbles contre l'amour.

Pour moi, afin d'être agréable à M. Laforge^

i'esaayaîdemefaireaiiper par tous ceux qu'il aimait. Je pris en affection et je voulus civiliser la fille de sa $œur, belle et sauvage enfant de cinq ans, qui ét^it 3a filleule j enfin je m'emparai d'un gros Manuel des maîtres de forges, et, me livrant à l'étude des minéraux , des divers systèmes de fontes, de coulées, etc. Je fus bientôt assez savante pour causer avec un maître de forges sans l'arrêter aux termes techniques, et pour parler moi-même avec une orgueilleuse assurance de gueuses, de poupées, de loupes et derengeiids, etc.

Cependant je n'avais pas encore écrit à ma famille : je ne voulais pas la faire souffrir de mes premières impressions. Je n'osais lui dire des projets qui, n'étant plus dans ma pensée des résolutions inébranlables, s'envolaient sur les ailes de mon imagination avec un beau jour, un beau site, une touchante parole d'amour ou (l'affection! J'attendais... Habituée depuis' mon enfance à replier au fond de mon âme toutes mes tristesses , je n'ai jamais connu le besoin égoïste de les faire partager, l'humilité de chercher une consolation dans la pitié d^un ami.

Je sais oublier me» douleurs pour soulever les croix qui pèsent sur ceux de mon cceur ; mais c'estdans la solitude et risolementqueje trouve la force de porter ma propre croix jusqu'au Calvaire l

Un soir, ayant été assister à la coulée de la fonte, je me sentais un peu fatiguée ; M« Lafarge nie proposa de rentrer en bateau. II était assez tard... la terre silencieusç laissait souffler une !)rise légère qui frissonnait dans les grands arbres et, balançant mollement les fleurs endor-v niies, empruntait à ces belles filles delà Iu«- Baière leurs délicieux parfums. Parfois une cisale étourdie chantait une petite chanson

grivoise qui allait éveiller toute line république d'austères fourmis. Une grenouille, peut-être incomprise, laissait tomber un soupir coassant ; puis, tout à coup, une note aiguë, vibrante, interrompait soupirs et chansons, et le rossignol ordonnait le silence pour donner une sérénade à la plus jeune des roses, sa maitresse adorée... Dans le ciel, toutes les étoiles brillaient, et la lune, en mirant dans les eaux sa pâle et divine image, «OHriait à sa beauté.

M. Lafarge ramait quelques coups faibles et éloignés... 11 m'entourait d'un de ses bras, car je m'étais penchée sur le bord de la barque, abandonnant une de mes mains à la vague qui la. rafraîchissait, et regardant couler la petite rivièreqiiiî tf aÈVak pas ttûè tlâeét bien des ttiurmurei^ mystérieux.

Un beau nénuphar flottait detâïit hmiS; jefis un mouvement brusque pour le i^àiâit^, et M. Laforge jeta un en d'effroi.

« Ah! luidis-jéen riant, je stti^sfti^e que vous êtes encore poui^ivie par tos idées de suicide? Rassurez-vous, te raison éM revenné, et mon itnaginàtioh, parfois tin pettfdHe, n'est jamatâ

soveraine y femme et despotOy que pendant quelques minutes.

— Vous ne nous quitterez; donc plug ?

'— Mais... cela dépend de vous.

-^ Vous savçE^ Marie, que tout mon désir est de TOUS obéir et de i?ous plaire.

— Eh bîoB^ promettez-moi de me laisser beaucimp votre soeur et très-peu votre femme. Vottsvous taises h*. Allons, acceptez ma charte^ vous verrez que je suis une fort aimable sœur.

— Mais, quelquefois. «... ne pourrais-je pas T(ms aimer aussi un peu comme ma femme?

— Nous verrons !... les grands jours, quand TOUS aurez été bien, bien aimable, et puis, quand vous m'aurez donné un grand courage...

car, je vous l'avoue, j*ai peur, mais une peur affreuse !

— l'accepte tout ce que vous voulez , petite originale. Je vous aiooe comme un fou; m'ai-' Bwz-vous un peu ?

—Pas encore ; mais je sens que cela viendra, avec l'aide de la grâce de Dieu et sitrtùut de la vôtre. Taiez, pou»* eom^^ncev. je vous per-

mets de m'embrasser trois fois; ce seront les trois signatures obligées, je crois, pour rendre un contrat très-valable. »

Les trois fois se seraient peut-être multipliées à Tinfini ; heureusement , j'aVais pour me défendre mon beau nénuphap, qui recelait toute une artillerie de grandes gouttes d'eau ; et puis nous étions dans le port , il fallut débarquer.

Le lendemain de ce jour, dans lequel j'avais accepté mes nouveaux devoirs, je parcourus avec lin œil plus indulgent tout mon pauvre château-ruine. Je fis mille plans, mille projets de bien-être et d'embellissements; puis j'écrivis à tous ceux que j'aimais, particiilièrementàftia tante Garât, à laquelle je demandais des choses de première nécessité : un domestique, des bougies , des lampes , et d'autres petits moyens de nationaliser la propreté dans mon royaume. Je n'eus pas la moindre explication avec les personnes qui m'entouraient; seulement je com^ pris que ma belle-mère avait été instruite par son fils de notre conversation , lorsqu'elle vint m*apporter, avec un air digne et dolent* les

clefs da ministère de l'intérieur, « qu'elle avait, me dit-elle, gouverné quarante ans avec ordre, économie et prudence. »

Je ne Toulais pas prendre les rênes du gouvernement , les trouvant dans des mains bien plus habiles que tes miennes; M. Lafarge l'exigea , et j'obtins seulement qu'il serait fait un second trousseau de clefs, afin que ma bellemère pût avoir tout ce qui lui serait utile ou agréable sans s'adresser à moi ou à mes domestiques. A partir de ce moment j'ordonnai à mes pensées de ne pas s'arrêter sur le passé, mais de vivre exclusivement sur le domaine des améliorations à venir, et je secouai bien loin de moi la faiblesse et l'ennui. Parfois mon cœur se serrait encore sous une douleur vague , indéfinie ; parfois je pleurais sans sujet des larmes dont l'amertume bràlait mes joues^ mais cette douleur, ces larmes, me rendaient honteuse, et je les cachais soigneusement, en me rappelant que je devais, que je voulais être heureuse.

Durant le jour j'étais occupée, active, assez

souvent gaie. J'avais la ferme volonté d'être aî-

inable et de répandre le bonheur autour de moi ; II. U

mski^^ qttand veadit ta snit^ i^ ffftft^ntks iard* ioutairement une tristesse et um^frajpttip mviii* cibles, je devenais un pe« pl<9 que maiiss»âé^ el je fanais de la musi^Uie jusqu'à trois mi qtiatre heures du matija;

Vraiment je wis testée d*4ppe&er bn^Bi^ insensées ce que le mo«de apfieUe fttililenes) M î'ëprouve tout autant d'élowMHMmt qmt ée bonté en songeant au courage imâ^èux qai fait les Marion Dielojpn^ et les Hahmé LeMistiL

Nous avioBs à faire des visitas ^ nocis j wm étions invités à un petit bai ^ il fut à4/tïèé qxâ nous irions passer huit J4wrs à Uzaifebe.

Pendant les quelques heures de repaà que je pris à mon passage à Vigeois^ oii me pré^eàts ujx de &0S voisins , k» ccmte de Toitrdimne*; C'était un homme aimable^ dfvn caractère et d'un esprit chevaleresques ^ ifn MrtieB officier de marine devenu par ses blanches «piriioDs un très-paisible châtelain. SaeiNavMmtioiiineplui et je fus heureusede le savoirnwu**! à une^je**^ et jolie femme qui pourrail rm devenir tftie douce distra€tioi3^p(»»r Bla éoiitudë, et. m^ aifii^ pour ma. pensée.

Je* fus è'6f ii« à UzeriAi^ pM vq onol^ide M. La-

f«-g,e , te jQapiUiîde Matere^ aoci^u soldai ^ bon

ei loydtf <|iiim'ao^ifeîUitiivec«iAaffeciiietix citt'-

l^re&sement Je ne bM trouvai que (kuxdéiauls...

tfâe feaime fr^ldcr, passée^ déteinte comme un

de eea vîeaiL i^Mteiiide tios gFand'mère», ()uî

]^ift€eBt la bOHoho pour grimacer un élernel

s^orife à knvs des^^rndants^ et une. fille labo*

F)eiisè»eBt ewoféd à parer ^m tr?$-vaniteuse

figMé^^ifi ^^ MM9^ likîdepour è4re bpnncr^ et

BidUMuraii$»l&eul p»» Msez^^ boBne peur élre

Uûde!

Vstsm WMètiie^ membres de sa famille oyee ksqmift je fis cMfnaiseiireeP^ je remarquai Ué Bfttgère, qu'a» Hf'a^ail ordoEuéde craifidr^ €t d^ détester^ et doBtl^'esprit méchant n^'amu* sait xku peu sans m'effrayer bëËiucou^ i M^^^ Em«* ittaFpvjkier^^uia^fiUeattecftur MMei aimante el ^H^e créature^ Yitanti^o^epatf fies go4(^ et «sa feméi^ au wHm de ea IwiiUe^ %iii avait besoin d>ne aioie^ et qu^î eut le malheur de m*ai>aier en eompFena&t toute la sj^mpathie qui m'tltîrait vers eUe^

I» If nd cuMia ^ de mop arrivée|g fis trentevir

sites en un jour, c'est-à-dire que je me prome* nai de porte en porte pour satisfaire une avide curiosité et donner une pâture nouvelle aux cancans médisants et calomnieux de la, petite cilc d*Uzerche. Je fus stupéfaite de tout ce qu*iï me fallut voir et entendre : les mai tresses de maison nous recevaient dans leurs cuisines avec des cheveux en désordre, des bonnets toutcoitver(s de rubans et de fleurs, mec des robes semées de taches, des colerettes chiffonnées, des bas bleus, des pantouffles usées et un luxe incroyable de > mains sales. Dans ces visites on entrait, on sa* Iuait,on s'asseyait, et la conversation comment çait. H était parlé d'abord du regret que j'avais dû éprouver en quittant Paris, de la laideuf du pays, de V ennui qui m'attendait dans un endroit isolé comme le Glandier; ensuite on félicitait M. Lafarge sur ma doty on m*iii* terrogeait sur mes superbes parures, sur mon forte-piano , sur ma servante , qui paraissait bien élégante, et à laquelle je devais donner au moiils quatre-'Vingt^ix francs par an ; enfin suivaient toutes les médisantes et indiscrètes nécessités d'une causerie corrézi^ibne. L'éton-

nement me rendit stupide durant les cinq pre** niières visites, Tennui me rendit un peu plus stupide encore pendant les dernières. J'étais d'abord involontairement occupée à trouver une petite place propre sur laquelle pût se poser mon regard , et , après une recherche toujours vaine, je le reportais vers les papillotes de mon hôtesse, sur lesquelles je me mettais à faire une lecture plus ou moins récréative, selon Tâge et la classe des marmots qu'elle envoyait à Técole. Pour me distraire de ces lourdes corvées, M. Pontier me proposa une petite excursion à la Grenerie, terre appartenant à M. Déplaces, riche mattre de forges. Je trouvai un beau châ-^ teau au milieu de forêts admirables. Je fus ac->. cueillie avec bonté par M»« Déplaces , qui joignait à la dignité d*une femme âgée une bienveillance indulgente et cordiale, et par sa bellefille, spirituelle, gracieuse, embellie par deiix charmants enfants. Ce retour dans le monde civilisé m'avait fait du bien ; mais, au retour, il faisait un temps épouvantable ; la pluie, chassée par l'ouragan d^is la capote du briska, ruisselait sur nos visages et sur nos yélemenis... En

arrivant à Uzerche nous étions borribléiBent mouillés.

Comme il y avait un ëtnâ* âé famille, 9t fallut foire bonne contenance; cependant, verf» dix hjeures, j^étais sf souffrailtequQ je ^êeiemdai la permission de me petiret. M^^ Pontier me suivit 9 me trouva de la fièvre, me fit avaler beaucoup de tisane, me prescrivit Uii profond repos, et, pour le rendre plus domplet, installa Clémentine garde-malade, en inl^rdi^ant Centrée de la cbambre à son neveu*

le dormais depuis «ine llenre, accablée de fatigue et de fièvre , lorsque f enfe^dis frapper violemment à ma port|. |e demandai, avec Fiwpatience d^une pauvre malade réveillée ea suriani, ç% que l'on me voiilafit*

« Ojivrezt pria If. Lafarge.

^^ Um Poptier ne vous a^t'^lê pas dit que, m'ayant trouvée souffrante, elle avait ftiit coucher Clémeiîtine dans ma chambre ?

-r- Renvoyeï*la , je veux entrer V

^^ MoQ ami, cela ne se peut; je vousëfr prie, laissez-n)oi dormir; remettons à detnain une plus ample explication. » '

l|n jurement asset suppoMàble me i^épondit , 0t^ PFoyant isa être quitte pour pette terminan j son un peu hasardée , je m'eufaiiçai dans lei j pBofondenrs de mon oreiller*

«Madame, Ine dit apriss quelqpe temps OM femmip de chambrp) j'entends un ainguli»

bmit dans la serrure; û c'étaient des voleurs !•«

^«^ Ce ii*est rien l... que Ypus êtes poreuse i »

Cependant le bryitcontipuait^et, reconnais sant là ui|6 aimable plaisanterie de mon mari 5 jeqe fis pas un mèyvcAient; le Tèrrou était so*» lide, et j^espésais qu'après quelques 9iin<|tes il ft- ennuiprait de son métier de serrutier.

«Ouvres^ ou fenfcmce la porte! me oriV t^tl i>i^Ilièt «reo un redouUei|t€9it de colère.

-— Mais cela ne se peut:; je tous demande eai gsâfie Ae me laisser reposerh.^

-^ ûi|yrei;, .on ie to|3(5 toiit I .

-T! Brl^oa la porte, mm vous savez qoe contre iQoi la force é^hotte.

•^ le suifif le maître et je veux entrer : ce n'èàt p«â¥0tts que je demande, c'e^t ma diâmfare} ^enc^ez-^fa moi, et allez au diable si cela voua irpaogpU

Un coup de pied terrible , suivi de la plus grossière interpellation, me fit frissonner; puis, forte de toute mon indignation , je sautai hors de mon lit, j'ouvris la porte , et , croisant les bras sur la poitrine , je restai devant lui dans une muette colère. M.Lafarge, les yeux hagards, la figure blême et contractée, voulut me ramener violemment auprès de lui , en m'adressant d'odieuses épithètes; mais, épuisé par sa colère, il fut obligé de se jeter sur un lit , et je pus me retirer dans l'antichambre, brisée de honte, de désespoir, cachant ma tète dans mes deux mains pour étouffer mes sanglots, tandis que ma bonne Cléïnentine couvrait de ses larmes. et de ses baisers mes pauvres pieds nus et glacés qu'elle voulait en vain réchauffer.

Depuis quelques minutes nous étions dans ce cabinet ; tout à coup des plaintes, des gémissements, des cris d'angoisse se firent entendre dans la pièce voisine ; très-effrayées, nous voulûmes ouvrir la porte de rantichambre où nous nous étions réfugiées, pour chercher des secours; cette porte était fermée à clef; et lorsque j'envoyai Clémentine auprès de M. Lafarge, qui

continuait à^ {plaindre , elle le trouya dans un état affreux, incapable de parler, se tordant sur son lit.

« Appelez du secours, madame, mecria^t^elle aussitôt ; mais, par grâce, n*entrez pas, il vous ferait mourir de peur ! »

Je secouai la porte de toute la force de mes bras, je les 'meurtrissais sans parvenir à Tébranler, et, désespérée, à moitié folle , j'ouvris la fenêtre, j'y attachai un drap et je voufus sauter dans la cour... En ce moment M'"^ Matere entendit du bruit, se mit à la fenêtre en demandant ce qu'il y avait, et je lui criai : « que son neveu était horriblement malade, que la porte se trouvait fermée, qu'il fallait qu'on vint renfoncer sans perdre une minute. »

En moins d'un instant toute la maison fut sur pied , on fut chercher un serrurier. M. Pontier et la famille purent enfin se précipiter dans la chambre. Mes tantes, effrayées de mon air égaré, m'entraînèrent chez elles pour essayer de cal* mer mon désespoir, et bientôt M. Pontier vint me rassurer et me dire que son neveu n'avait qu'une violente attaque de nerfs , qu'il l'altri-

hiiait au r€lr(Hâis$emeiit de lâ fisfàtifié^ et à iiâe nrdôHte ex<îi|atîon causée jpap le Srin de Champagne. Mon oncle me Ot mettre sur un Ht, prendre une potion calmante, et m'entoura de soins et de consoladond délieateift.

J'envoyais de quart d'heure en quart d'heure demander des nouvelles de M. Lafarge; il demanda instamment à me voir; mais M. Fontier refusa de me laisser dans sa chambre avant la fin de favorise, et, lorsque je le sus mieux, ce fut moi qui ne voulus pas entrer ; j'expliquai à mon èncle que je ne me sentais pas la force de supporter deux scènes de ce genre.' Je voulais les prévenir en m'en montrant profbndénient Wtssée, et en faisant comprendre à M. Lafarge qu'il ne suffisait pas de quelques mots de repentir et de regrets pour lut faire pardonner des colères aussi injustes que brutales.

Accablée d'émotions , vers îe matin je m'endormis, et à mon réveil on m^apporta une tendre lettre de ma tante Garât, qui semblait arriver providentiellement pour éloigner dé mon souvenir taes terreurs et mes angoisses, et pour me faii-è oublier mes inexorables sévérités.

l'étais donc ^ttsposée à rindvlgéne e iorsqve H. Ponlfer Tifitme^eoiâné^r rfttHorisatipB d» me conduire son coupable f^eu, auquel il a^ait déjà Hit ftiilii» «i^^l&liesreftde aoraMBS et decontpitioiift

M. Lafarge se jeta à mea geDaux eii{dtuf amie lui tendis la maûi^ il VemfaraaBa avM trauar. popt, et, lui d^feudaat 1^ plua petit iBiet 4*wpHr cation^ je lui pcamia de ae jamais feiro^Itusion à GpUe truste niut^ (loiit il avablait av(9c nâsou si tnalheufeusL et«i hutm}iiS.

M. Lafarge se portait à merveille ; j'étaia souf* frante ; cependant, comme il craignait des cancans et de médisantes suppositions si le soir je i^'allais pas au bal, je lui promis de vaincre mon malaise ; mais je lui dis aussi qu'au lieu de faire un mystère de sa malheureuse scène de violence, j'avouerais tout simplemetat que sa pauvre tête, échauffée par le vin de Champagne , avait provoqué une terrible attaque de nerfs, que mon inexpérience s'en était épouvantée, et qu'en le voyant aussi malade je Tavais cru tout-à-fait mort.

« Allez, ajoutai-je en riant sérieusement^

TOUS avez votre grâce. Je ne me souyiens plus; maifi prenez garde de réveiller cette douleur : je n'y survivrais pas. »

. J'étais encore triste, fatiguée, lorsqu'il fallut aller au bal et songer à ma toilette. Sept heures étaient l'heure fixée pour là fête. Mais M^'^ Matere , élevée pour son élégance à la dignité de Honnej ne voulait apparaître qu'une heure après toutes les autres femmes, et, grâce à cette exigence de sa haute position, je pus jouir en entrant du coup-d'œil complet d'un raoût limousin.

G*est une singulière chose qu*un bal dans une petite ville de province qui n*a pas Thonneur d'être une préfectureet qui ne possède pas même la douce consolation d'avoir un sous-préfet. Le bal où Ton m'avait invitée était offert aux beaurtés uzerchoises par de jeunes coU^iens qui, ayant reçu le matin leurs couronnes, voulaient le soir danser dans toute leur gloire, et, vain** ^uenrs chevaleresques d'un participe ou d'une version, faire sauter en l'honneur de leurs triomphes les dames souveraines de l^ç^pen-

sées- La petite pièce de cent sous arrachée à Tattend rissemept d'une grand'mère, celle qu'un mouvement de fierté a fait sortir de la bourse du père, sont sacrifiées aux préparatifs de la fêle. Ces galants enfants ont peut-être réuni 60 francs : c'est beaucoup, et ils pourront joindre deux quinquets à six belles chandelles, et les sons aigres d'une flûte aux sons criards du violon.

Un estaminet avait prêté pour le bal un salon assez spacieux. A l'entour, sur d'étroites banquettes, les danseuses étaient assises à Tombre du chapeau de leurs mères ; au milieu une masse e€mifttefeâ'Itcrnfme»iK>lvs^r^ l^^taloA,» j^kmcs, imeaàt tit'^er avec pem: tes* j|eiÈif)e^ ^^iffî»is^ soîiiei ^pù étaient }a c&ar^ 4e sas^uev les n&^ villeifi V€dM6ft^ de sourire; kcbaqpAe.feoune et de «mièbeir I» èiiai^UèSi h^: tQ»lr«& tmP^ '^^

-mkpm^^ ht èaiBte Vierge^ aviÂ^i^ledl^^S^bî^^ 'vm§e»sçmB iéws gaiit» de 61 dfÊcoft$e^^t les pmés i^his^f ratdb^ que les nesuéside $ato(^^^ -«BÎsrfialiftée ëftMJieiir^cJit9vef|}t,£H«if 6'#^^

XMÎedit teè9««ttM[itiv6meirt h Uaér tm legtttFefen:

pyrite douMê de leurs engtgementsf LesjfetiAes.

persônaeir h marièrf ^ttngséëa par tei Tdlanf,

formidaUe an IttBde leiira jufiesettine rMesn^:

l'oreille, se faisaient entre eHesAetf conftéeiKeir)

et laviçaiieiit de» refacAi cèqveltement mbclés-

îes au danseur passé et ta dûment foliir. Lea;

J€UBe$ fettHBM», {ierduea sous \é t«lle ^ le ftatîn ^ )

left raban»^ tes* fleurs et les bijeciai de lenra eor*» ^

beîllee de iieeèe^ parlaient haut, riaient p\»^^

bsiut ebeeie eii ee disfMitaBt à l'enri qu^l^^

admirateurs. Enfin les respectabiœ nièrtes de.

fsHttiHe évadusietat lee toilelted et leà irettul,

coQi^^eiit les dots des daMétirs, £iisdiénli pirt

' h leurs nefkdncs du réieHatt de levrs. éltsies

ariÉ.bmétk|me el spéeulsiiettU en eâpéitincé sur

les ]^irtners nariables qui sfwbitieot wpres*

sé^afiiprès de leà vs filtes;

6râce an mérite de la Boitreaiitéy jeiftHrpiMftr-* suivie par hit jaàcnme de toutes les f^onies^ par les bemmageè de toos les daBseiirs^étje mis à la torture l'imagination des graves ta*' pisseries. Elles ne pouvairal évaluer fil- leoiiipre&dre mft tAvû^ t^é de siettÉseliHe.d^li

Indes garnie de Imàblon , et trouvèrent d'une légèreté inconvenante et blâmable ma coiffure formée par les grappes dé ce même houblon auquel j'avais emprunté tout le luxe gracieux de ma toilette.

M. Laf&rge me présenta quelque&-uns de ses amis, entre autres M: de Mèynard, dont l'esprit était vif et caustique, qui avait pour Paris des souvenirs et des regrets qui me le firent appré- , cier comme un presque cémps^triole^ et accep- ' ter volontiers comme ntion chevalier pendant le i reste de la soirée.

La bonhomie de nos jeunes héros, si heureux de leur bal, et si fiers de se montrer galants pour des femmes, me fit quelque peu oublier la scène dé la veille, et 1^ incroyables nouveautés qui ni'éntouraient me donnèrent même quelques minutes de gaîté qui furent un sujet d'étonnemeht pourries autres personnes, trfesf upéfaites de me voir danser en province avec le plaisir dans les yeux et le sourire sur les J lèvres. I

r^Poui* aller à ce bal, M"*^ Matere, dans la dou- Ue préméditattion de &e favi^ belle et de me

Texer en m'ôtant Tespoir d*êCre uniquement à la dernière mode, avait copié en cachette la façon d^une des robes de ma corbeille. Ce ne fut qu'au bal que je m'aperçus du frère qu'on avait improvisé à mon corsage! Malheureusement je m'aperçus en même temps qu'un second petit corsage, très-indispensable à la modestie de cette façon de robe, avait été oublié, et que les noires épaules de ma cousine s'échappaient beaucoup trop librement de leur prison de soie. La comprenant un peu plus que ridicule, je voulus l'en avertir charitablement et avec unegrande recherche de périphrases, mais mon observation fut très-sèchement reçue; je dus ^'apercevoir qu'on me croyait jalouse des indiscrétions du corsage critiqué. Les regards moqueurs et scandalisés des autres jeunes filles, les ^•ires étouffés des jeunes gens n'eurent pas plus de succès que mon avertissement ; c'était à la Riode, et la conclusion était sans réplique pour une lionne provinciale. Tout ne fut pas fini par <îes critiques de bal, et le marguillier chargé par M. le curé d'Uzerche d'observer, pour les lui

^apporter^ les faits et gestes de ses douces bre- II. "' 12

bis, n'oublia pas dans son compte-rendu le corsage et les épaules de ma cousine. Le lendemain, à la grand'messe, le texte du prône fut les dangers du bal et des plaisirs mondains; après un tableau effayant des horribles souffrances qui serviront à racheter les joies de cette vie dans l'élernel enfer, M. le curé se tourna vers M^'^Matere, qui était à deux pas de sa chaire, et s'écria pour péroraison avec la voix tonnante du prophète :

«Malheur! trois fois malheur à ce siècle d'iniquités dans lequel on voit une mère conduire elle-même sa fille aux écoles de Satan ; dans lequel on voit une jeune chrétienne, désespérée de compter vingt-trois années de virginité, confier non pas à la grâce de Dieu, mais à'Ia grâce de ses épaules , le soin de lui attirer un mari! Croyez-le, mes frères, la colère de Dieu tombera sur ces charmes évoqués par la sorcellerie de la mode, et l'homme honnête n'ira pas choisir une femme à de telles enseignes ! »

Je ne sais comment la pauvre admonestée put supporter cette publique humiliation ; je ne sais commnt son père, son frère ont pu re-

tenir leur tolère; toutes les boQcbes rëpét^reat ces paroles; elles furent cotuoientées par toiites les charités féminines de la paroisse. La famille Matere resta quelque temps brouilléei avec soir guide spirituel; mais comme, eu province, la dignité de certaines positions ne permet pas de se contenter d'un vicaire poqr confesseur, les fêtes de Pâques amenèrent la paix et Toubli. .

La religion, dans le Limousin, n'est guère que du fanatisme ou de la superstition; le clergé des campagnes m'a paru en partie peu instruit et très-peu tolérant ; souvent la chaire devient Técho des commérages, et la première pierre est lancée dans le troupeau par le pastenr luir même. Dans la dévotion des femmes il y a une absence totale de juste-milieu; les unes, sacrifiant ail qu'en dira-t-on , accomplissent arec : autant de négligence que de tiédeur (a forme do leurs devoirs religieux; les autres, que Ton appelle menettes ^ oublient leur ménage pt)iir ^'église, leurs maris pour leur directeur^ disent autant de chapelets que de médisances, çt, si <^lles ne font pas d'aumènes à leurs |rèr^ qUii

soufirent, font de douces confitures à leur curé qui ne souffre pas ! Les églises sont sales, délabrées; le service divin s'y célèbre sans calme et sans gravité; on y prêche le maigre et l'abstinence à de pauvres gens qui vivent de cbàtaignes et de blé noir ; on parle de la vanité et des dangers des cboses de ce monde à de pauvres créalures qui n*ont même pas la vanité de la propreté et qui ne connaissent que leurs c(y chons, leurs poules et leurs privations. Quelle différence de ces sermons avec les simples paroles du bon curé de Villers-Hellon, qui apprenait à nos paysans à s'aider ^ à s*aimer mutuellement, à mettre la prière dans le travail ; qui disait aux vieillards : « Bienheureux les pauvres, le royaume des cieux sera pour eux ;» aux enfants : « Soyez véridiques et honorez vos parents; » — qui appelait la probité dans les familles et la pudeur dans le cœur des jeunes filles!

La superstition , toute paissante parmi le peuple limousin, existe encore dans la bourgeoisie. En arrivant au Glandier, on me prévint que les vieux moines revenaient ; que M*"*^ Buf-

fîère en avait vu plusieurs dans le cloitre.

M"*« Lafarge, qui n'avait aucun principe religieux et ne croyait peut-être pas en TEvangile, croyait fermement au diable; elle me racontait qu'ayant oublié ^un jour de faire le signe de lacroix sur le berceau de sa fille pour conjurer le démon, le malin esprit avait renversé la barcelonnette, et avait laissé les traces bleues de ses ongles noirs sur le cou de la malheureuse enfant.

Avant de revenir au Glandier, il fut convenu que j'irais admirer la petite capitale de la Corrèze, et, M. Lafarge ayant quelques affaires à y terminer, M. Pontier nous accompagna pour être mon chaperon durant les heures d'abandon.

Tulle est délicieusement située pour les regards amis du pittoresque; les maisons, échelonnées sur les versants, de deux petites collines, s*emblent s'être placées ainsi par curiosité^ afin de regarder leur Corrèze et de voir rouler les diligences sous les arbres de la promenade; les habitations du peuple se groupent, noires, fragiles, désordonnées, au sommet de l'amphi-

théâtre ; cplies ues riches bourgeois îurmeni à ] la rivière une ceinture régulière et civilisée; l'intérieur de la ville est affreux, les rues sont des escaliers sales, étroits, aussi rudes que les sentiers qui mènent au Paradis; les maisons dénoncent aux regards une profonde misère; des hommes noirs, enfumés, y font retentir leurs enclumes, tandis que des femmes assises sur le seuil de la porte se jettent des médisances d'un bout de la rue à l'autre, et donnent de nombreux soufflets aux innombrables enfants gui se disputent une châtaigne à leurs pieds. ATullelesvoituressont prohibées, elles ne pourraient servir dans ces quartiers esdarpés; ensuite iî n'y a pas de société ; chacun vit chez soi et pour soi. Les belles TuUoises, qui soïit assez laides, s'occupent de leur ménage, bien plus encore de - celui de leurs voisines, vont à trois bals par hiver pour y chercher de quoi médire, et, lorsque les bals manquent, appellent a leur secours le$ armes toujours nouvelles et toujours bien venues de la calomnie. Quant aux hommes, ils passent leur vie dans les cafés ou au palais ; ils ^nt presauê tous avocats^ avoués, médecins ^t

républicains. Quelques-uns ont de l*esprit et dç la méchanceté, beaucoup ont de la méchanceté sans esprit.

Après avoir fait une visite au préfet et à quel- ;^es amis de M. Lafarge, M. Pontier me fit admirer à Souliac la manufacture d'armes ; puis , malgré sa volonté, et poussée par une impulsion irrésistible, je voulus voir la prison, le cimetière, je voulus entrei dans le tribunal.

C'était répoque des assises ; on jugeait un<^ pauvre fille accusée d'infanticide, et je fus frappée d'étonnement en voyant pour la première fois cet appareil de la justice humaine si peu impor sant et si tristement sinistre; il n'y avait ni préoccupation ni intelligence sur le front des jurés, nulle dignité sur le front des juges; et j'allais quitter bien vile ce terrible palais, lorsque je fus retenue par la parole éloquente et pleine de pensées du jeune avocat qui défendait l'accusée. *

La pauvre jeune fille avait été acquittée ; et le soir, au moment oii M. Pontier se disposait à me faire escalader un des rochers à pic qui dominent Tulle, je fus heureuse de rencontrer le jeune défenseur qui, le matin, m!avait fait

éprouver une émotion profonde; je fus heureuse que mon oncle me le présentât , heureuse qu'il se joignit à notre excursion, et que le compliment bien sincère que je lui adressai parût être i^ecueilli par son cœur bien plutôt que par sa vanité.

La nuit, enveloppée dans ses légers voiles de brouillard , n'avait pas encore attaché sur son front sa couronne d'étoiles; le trai^ail avait cessé, V Angélus vibrait au loin, quelques oiseaux dormaient déjà, d'autres perchés audessus de leurs nids berceaient leurs compagnes d'une chanson douce et monotone ; nous suivions un sentier étroit, qui ne permettait pas d'accepter le secours d'un bras, ni de suivre une conversation 5 seulement, lorsque le vaste panorama qui se déroulait à nos pieds me donnait une impression nouvelle, je me tournais vers mes deux guides pour la leur faire partager, et je surprenais le regard de M. Lachaud , qui , attaché sur moi , semblait m'interroger , m'étudier , me deviner ; ce regard, soupçonneux et sévère au moment de notre promenade, exprimait au retour une sympathique tristesse; il

semblait me protéger, me défendre, me promettre un ami pour l'a venir.

Je ne revis plus M* Lacbaud ; mais aux jours de la douleur il fut le premier près de moi ! et je l'attendais!

XUI

Après ces trois semaines de visites^ pour |a plupart assez ennuyeuses, je fus heureuse de me retrouver chez moi^ et je commençai avec courage mon rôle de Robinson Crusoé.

Ayant six maçons à ma disposition, j'oubliai tout d'abord l'agréable pour l'utile ; je fis fermer vue partie de la maison qui était passée à l'état de ruines; je mis des co^vreurs sur les toits, des serruriers après les portes et les fenêtres; niais tout cela se faisait si mal , si lentement, il 'allait si souvent défaire l'ouvrage de la veille ^

que je n'avançais pas aussi vite que l'hiver, et que je désespérai de me mettre pour cette année à Tabri delà pluie et du froid.

J'avais obtenu dans le gouvernement intérieur de la maison des résultais plus satisfaisants; secondée par un bon domestique que H. Lafarge m'avait fait venir de Paris,]':vais rétabli le règne despotique de la propre c; les parquets se couvraient d'une cire brillante, les tapis descendaient des commodes pour échauffer humblement les pieds froids, les vieux murs se dépouillaient de leurs tentures d'araignées, et la poussière était exilée au grenier avec les luxueuses draperies de toile rouge, 1 qui avaient été remplacées par de modestes rideaux de percale d'une blancheur éclatante. I

Dans ma chambre je réunis tout ce qui pouvait occuper agréablement ma vie, mes Ii- 1 vres favoris, mon métier, mon piano,* une immense table placée au milieu fut chargée d^ j ' tout ce qui est nécessaire pour écrire; la cheminée et la commode se couvrirent de mes souvenirs d'enfance et de jeune fille, et autour de moi les portraits de cemx que j'aimais m tii-

courageaient , veillaient sur moi, souriaient i mes efforts et à ma bonne volonté d'être heureuse.

Selon ma pensée, les âmes des chers absents qui nous ont précédés dans l'éternité ne se contentent pas de quelques larmes et de quelques prières; elles veulent que leurs souvenirs nous préservent du mal, et que notre vie soit assez pure pour honorer leur mémoire et mériter leur bénédiction.

La partie la plus difficile de ma réforme fut celle qui s'attaqua aux nombreux abus et à Tintolérable malpropreté de la cuisine et du service de table. Dans ce pays où toutes les affaires se traitent en mangeant, où tous les plaisirs commencent et se terminent à table, où Tamitié consiste bien plus en un tendre échange de dîners que de pensées, la cuisine est un arf d'agrément indispensable aux jeunes femmes , qui confient rarement à dés mains mercenaires ce grand moyen de séduction et de bonheur intérieur.

Il n'est guères de maris limousins qui se permettent de l'humeur en délectant une excellente

tasse de café; uae femme est tonte puissante I lorsqu'dle sait préparer un lièvre à la royale; un gâteau de pommes de terre qui n'est pas bruIé est un remède infuillible contre la jalousie, et une maîtresse de maison qui sait dompter les diilQcultés de la meringue a presque acquis le droit de tromper impunément son épotujc. Les grands dîners durent quatre à cinq heures, et, le nombre des mets devant être su e\ commenté par tout le voisinage, il faut iiéces- j sairement safari Oer la qualité à la quantité. |

On s'a^eoit donc autour d'une table couverte d'une foule innombrable de grands et de petits plats, combinés de manière à ce qu'on puisse en placer le plus possible. Toutes les parties d'un veau et d*un mouton $'y donnent r^endezvous sous diverses formes. Les poulets rôiis regardent dédaigneusement les poulets bouillis, les canards aux olives font pâlir d^ dépit de modestes canards aux navets; c'est une gastronomique et sanglante parodie dn I^^çsacie des Innocents.

Entre le premier et le second service jl y a un moment de criçç pouir la maîtresse de la

Iftl

maison; son œil inquiet spi^ les piafs q)ie Ton

apporte, la manière dont on les plac§ Une

servante oublie la symétrie, la dame rougit, fait (les signes incompris, se lève au supplice et réta* blit Tordre de bataille en grondant sourde- . t la grosse paysanne qui n'a pas bien joué ^ rôle de maître d'bôtel.

Me seconde partie du dîner, qui n'a causé la

( rt que de cinq rôtis, se compose en revanche tous les légumes connus, de crèmes de toutes

'^ couleurs, de gâteaux de toutes les espèces, i nun, lorsque le dessert est placé, après une ' ^'seplus violente encore que la première pour

limable hôtesse^ la gaîlé arrive bruyante, los papillons qui voltigent sur les brioches, 1 s colombes qui se reposent au sommet des biscuits de Savoie , les cœurs enflammés qui ' nt percés de flèches sur le chapiteau des nou- .-'3ts, deviennent le texte des plus galantes plai- "^"interies et des plus piquants calembourg:^. vlors les jeunes personnes gazouillent eu rougissant lessentimentales romances de M^^Puget; 'es mères de famille chantent quelques cantates <^u Directoire, et les ch^^sops grivoises des

pères et des maris terrninent bruyamment la charmante réunion. Après les dîners, il y a les déjeuners dînatoires presque aussi longs et aussi somptueux , les collations indispensables dans les visites à la campagne , et enOn les parties de crêpes y qui remplacent agréablement les lectures et les matinées musicales des autres parties de la France.

Quelque temps après mon arrivée, ayant étç faire une visite chez un médecin ami de M. Lafarge , j'acceptai l'offre de me rafraîchir, et après deux heures d'attente on m'apporta da vin rouge, du vin blanc, des liqueurs*! une immense tète de veau au naturel.

La cuisine, ce sanctuaire où la femme limousine passe la plus grande partie de sa vie in lime, devrait être un laboratoire propre el coqujet , digne de ces grands artistes ; il n'en est rien. Celte* pièce est toujours noire, sale, dérangée ; les poulets se promènent sur les tables, les enfants y pleurent, les chiens et les chats y abondent, y élablissent leur domicile. Lorsque j'exigeai que la cuisine du Gland ier fût propre, tous les jours et à toute heure, il fallut des pro-

mefisêi^, des menaces, des récompenses pour l'obtenir des domestiques du pays ; mais je ne pus jamais bannir à perpétuité, de ce lieu, les poulets et les vilains cochons , qui remplacent dans ce pays les moutons des beaux troupeaux de la Picardie.

J'eus beaucoup de peine aussi pour obtenir quelques changements dans le service de table. Il y eut de quasi-émeutes lorsque je substituai deux repas aux quatre repas habituels, lorsque j'exigeai que le linge fût blanc et soigné dans Fintimité, et que l'argenterie fût nettoyée journellement. Là première fois que j'eus du lAondc à diner, ayant fait remplacer les quarante plats d'étiquette par quatre modestes entrées, ayant fait orner la table de grands vases de fleurs et de corbeilles de fruits, ma belle-mère fut au désespoir; et, m'ayant vainement suppliée, au nom (le l'honneur de la maison, de ne pas retrancher le nombre de plats convenable , courut tout éplorée réclamer les droits de son fils pour me forcer à céder. Ces droits furent à peine énoncés; je fis comprendre à M. Lafarge, par un baiser, que j'avais raison , et, au moment du diner, II. 13

m'étant aperçue que, malgré mes ordres, on avait considérablement augmenté mon menu, je fis bravement reléguer le surplus à la cuisine. Ce coup d'autorité mit fin à toute discussion , et je dois avouer que M™^ Lafarge ne n>e garda pas plus de huit jours rancune. J'avais supplié ma belle-mère de rester à la tête de toute la maison, elle ne l'avait pas voulu ; à mon tour je ne voulais pas d'un gouvernement contrôlé devant mfiS domestiques, et, si j'acceptais volontiers les con* seils, je ne permettais pas les critiques perfides auprès de mon mari.

Ma belle-mère m'accablait -de caresses ^ de flatteries, de petits soins; cependant je m'apercevais qu'elle était très-jalouse de l'empire que j'exerçais sur son fils , et qu'elle essayait de le détruire. Je le lui pardonnais : le cœur d'une mère ïie doit pas savoir partager les plus tendres * affections de son enfant, et j'avais la conscience de toutes les qualités essentielles qui me manquaient pour attirer l'entière sympathie de M™« Lafarge. Nos habitudes nous séparaient encore plus que nos âges. Ayant toujours élétrès^ laide, avec un mari très-peu fidèle, elle avait dû

chercher dans les tracas âe son mënage toutes ses jouissances, et ses idées s*y étaient singuliè* remeni réirécies. Ma belle-mère se défiait de tonte chose, de tonte personne; était mystérieuse dans ses paroles , encore plus dans ses actions ; passait ses journées enfermée dans sa chambre, dont la porte , fermée à doubles verroux, ne S*ouvrait qu'avec des précautions infinies.

Cette chambre était la plus bizarre de toutes les chambres. M"*« Lafarge y gardait ses provisions, son petit attirail de cuisine ; des dindons s'engraissaient dans un coin, des fromages moisissaient dans un autre. Le foyer était sans cesse encombré de casseroles et de cafetières ; elle ne voulut jamais permettre à mes domestiques d'y donner un coup de balai , et les femmes de la maison n'osaient pas même y entrer pour faire son lit. M"** Lafarge avait encore Thabitude de se coucher tout habillée; seulement, la nuit, elle mettait son châle à l'envers et avec l'aurore elle le retournait à l'endroit.

Quant à M"*® Buffière, ma belle-sœur, c'était une petite mattresse-femme, qui menait par

le bout du nez son mari et sa mère, qui la craignaient, et qui était menée elle-même par un commis devenu leur associé. Ce M. Magnaui, qui n'avait qu'un œil, des manières communes et grossières, des paroles triviales et la plus choquante familiarité, me devint insupportable. Sachant que ma belle-sœur l'aimait comme ww/i'ère, j'essayai de ne pas être malhonnête pour lui ; mais je le tins à une distance très-respectueuse, et je ne lui permis jamaisd'en passer les bornes.

Cette petite colonie de ma belle-sœur et de mes deux beaux-frères^ qui se réunissait journellement à la nôtre, partit, bientôt après mon arrivée, pour une forge qu'ils avaient louée à Payes. Je ne fus pas attristée de ce crescendo de solitude; M^^Buffière m'aimait avec une trop grande expansion de baisers et de paroles, pour que je la crusse très-sincère. Elle n'était pas sans esprit, mais avait un de ces esprits sournois et rusés qui peuvent mettre un sourire sur les lèvres sans jamais obtenir un écho dans le cœur. Enlîn, M. Lafarge m'ayant recommandé d'être très-réservée et très-peu

confiante dans mes conversations avec elle , je la voyais partir avec un sentiment de joie plutôt que de tristesse.

Au moment du départ /la petite Adélaïde Buffière s'attacha à mon cou avec tant de désespoir que je suppliai sa mère de me la confier pour tout rhiver; elle y consentit, et ce bon petit être, qui m'aimait^ devint le compagnon de toutes mes journées ; elle dansait si je jouais du piano^ écoutait et pleurait si je chantais, et apprenait son alphabet, assise à mes pieds, pendant que je faisais de la tapisserie.

M. Lafarge, très-occupé de son industrie, passait ses matinées à faire des comptes ou à recevoir lès marchands qui venaient lui acheter des fers ou lui vendre des bois. Je le voyais rarement avant midi. Ayant été quelquefois le trouver dans son bureau, j'avais remarqué que ma présence semblait lui causer de la gène et de la contrainte, et je ne mis plus les pieds dans ce sanctuaire de ses affaires.

Après le déjeuner nous allions voir l'ouvrage des maçons cl les travaux dç huit pionniers qui étaient entièrement à.mes ordres, pour niveler

les environs de la ruine que je voulak entourer de gazons et d'arbustes odoriférants. J'avais fait dans ma tête un plan immense qui devait se réaliser peu à peu, et que j'espérais achever avant six ans. Maîtresse absolue de tous les détails d'agrément, tout ce que je décidais était toujours approuvé sans discussion, et M. Lafarge semblait enchanté lorsque, un ni* veau d'une main, un pied droit de l'autre, je surveillais les proportions des fenêtres gotbi* ques de ma jolie galerie, ou traçais les courbes d'une allée. Nous allions ensuite à la forge, et c'était à mon tour de partager ses pensées de progrès, d'écouler et de m'instruire : quelquefois nous montions à cheval pour faire connaissance avec quelque beau site; d'autrefois nous allions à pied, à travers bois, à la découverte des belles fleurs des montagnes, et je revenais toujours avec des bottes de bruyères et de digitales pourprées, des guirlandes de chèvrefeuille, de lierre et de houblon que M. Lafarge avait été chercher à travers les ronces pour me couronner. Le soir, je lui faisais la lecture ée m^s livres favoris, je lui jouais les airs qui avaient

bercé mon enfance, les ballades de son pays. Je chantais quelques tristes romances, puis il s'endormait, et toujours alors mes pensées noires revenaient; j'étais malheureuse, effrayée et fort peu aimable jusqu'au matin.

Un mois après mon arrivée au Glandier, je fus invitée au baptême d'une des iillesde M. de Tourdonnet; ma première visite à Saint-Martin se fit au milieu d'une fête de famille nombreuse, animée, et dans laquelle je retrouvai les prévenances aimables et polies des environs de Paris. M'"^ de Tourdonnet était une charmante petite femme, toute rose et blanche, avec une jolie petite main et un joli petit pied, et qui négligeait les séductions culinaires pour faire gracieusement les honneurs de chez elle, M. de Tourdon-

net faisait revivre dans son petit comité Thospitalité noble et cordiale de nos anciens preux ; ses paroles, ses regards vous donnaient la plus sincère bienvenue ; il vous recevait avec cœur et esprit. En causant avec M. de Tourdonnet on s'éloignait toujours de ces banalités qui sont du domaine de la vie positive et cancanière; il se moquait des sentiment^ sans se moquer des personnes, et, dans sa ferme volonté de n'être jamais de l'avis des autres, s'imposait les opinions les plus originales, et provoquait à des discussions très-amusantes et très-animées. Il n'y avait pas de femme étrangère dans cette petite fête, qui réunissait les vieux amis de la famille et quelques jeunes gens intimement liés avec M. de Tourdonnet ; parmi ceuxci je remarquai M. le marquis de Corhn, qui, par ses manières distinguées , sans prétention, son air noble, sa jolie figure, me fit rêver au moyen de le métamorphoser en un cousin et de transplanter, avec son aide, dans nos solitudes, une gracieuse cousine que j'aimais tendrement. Ayant passé la nuit à Saint-Martin, la journée du lendemain fut consacrée à visiter en détail

ce chkeau qui est très-beau. Ses jardins sont graciettsement dessinés , et ses belles prairies et ses bois, qui s'étendent dans les environs à une distance assez considérable, en font une sitperbe propriété agricole. Je quittai ces lieux ayec le désir d*y revenir souvent et de me faire des amis de leurs aimables habitants. Des chemins épouvantables doublaient la distance qui nous séparait, mais on pouvait facilement la franchir à cheval, et j'avais Jéjà fait si bonne connaissance avec les ronces, les ravines et les roohersdes routes limousines, que loin de les re* donter j'avais un certain plaisir à les braver et à &e pas ralentir la rapidité de ma course devant ces mesquines entraves.

Peu de temps après cette époque , je fas ma-» lade et obligée de garder le lit avec une fièvre ardente ^t des douleurs de tête horribles.

Durant cette courte maladie, M. Lafarge passait toutes ses journées à mon chevet. La nuit même il ne se confiait pas entièrement aux soins de Cl^entine, et il se levait plusieurs fois avec la pi«s inquiète sollicitude. Un soir que j'avais été douloureusemiçnt frappée par de tristes nou-^

Telles de mes amis d'Alsace , je me sentis plus souffrante, et M. Lafarge voulut me yeillerla nuit entière. Vers minuit mon sang se porta violemment au cerveau , les extrémités de mes membres se contractèrent, devinrent glacées, j*eus à peine la force d*appeler, et bientôt après je perdis connaissance.

Lorsque je sortis de cet état , je vis toutes les personnes de la maison réunies dans ma chambre. M. Lafarge, sanglotant à genoux près de mon lit, réchauffait mes mains sous son haleine, s'écriait € qu'il ne me survivrait pas, qu'il voulait mourir si je mourais. » Clémentine pleurait et versait de l'eau glacée sur ma tête, M™« Lafarge regardait avec un air consterné, et des femme$», des ouvriers à genoux disaient des prières à quelque distance de l'alcôve. Je ne pouvais encore parler; mais, émue par toutes ces douleurs, j'essayai de presser la main de M. Lafarge, qui , en me sentant revivre, m'embrassa avec des transports de joie.

Ce désespoir, ces témoignages d'amour et de bonheur qui saluaient mon retour à la vie, me touchèrent profondément ; mes yeux, mes pa-

rôles l^exprimèrent , et je fus heureuse de re* vivre en me sentant si bien aimée. Aussi, quand le médecin fut arrivé, j'étais presque calme. M. Lafargelui dit que j'avais eu une congestion cérébrale, et qu'il m'avait sauvée en me plaçant des sinapismes aux pieds, de l'eau glacée sur la fête, en baignant mes mains dans l'eau bouillante. Le docteur Bardon ne fut pas de son avis, ei il attribua mon état alarmant à une violente attaque de nerfs. J'avais tant souiîert , M. Lalarge était si heureux de m'avoir sauvé la vie , que la décision peu délicatement formulée de son Esculape ami ne m'ôta rien de ma rcconnaissanceV et que je ne doutai pas du danger dont il m'avait préservée.

Je n'ai jamais craint la mort , mais je fus frappée de la pensée de mourir sans ma sœur, loin de tous ceux que j'aimais, sans avoir le temps de leur léguer tout mon amour et toutes mes dernières pensées. Je sentais surtout que la terre me serait lourde dans un pays étranger , parmi tant de morts inconnus. Je fis jurer à M. Lafarge de m'envoyer dormir du sommeil éternel auprès de mon cher grand-*

père , à rombre des prières » des pensées et des fleurs qui me seraient données dans le cimetière de Villers-Hellon.

Le leudemain de ce jour, Clémentine me remit à mon réveil, avec un air mystérieux, une grande lettre de la part de M. Lafarge.

« Pourquoi cette letlre? qu'est-it arriré?

m'écriai-je.

— Rien , madame ; mais monsieur, qui vous aime tant, a voulu faire son testament. Il me Fa lu, il est bien touchant,, et il m*a recommandé de vous le donner en secret , en vous disant de le bien cacher dans vos papiers. »

Je ne compris pas d'abord cette résolution de M. Lafarge. Mais, après avoir lu la volonté qu'il exprimait d'étro enterré près de moi à Villers-Hellon, je me rappelai la prière que je lui avais faite la veille , et je fus émue jusqu'au fond de l'âme de tout ce quil y avait dans ce procédé de délicatesse et d'amour, et je pleurais encore de douces^ larmes lorsque mon mari entra dans ma chambre. Je sus lui exprimer tendrement l'émotion qu'il m'avait fait éprouver, et h gronder ensuite

d'avoir conservé ces tristes pensées de mort. « Hier vous avez vu, me dit^-il^ à quoi tieDl notre vie. Je me suis dit que si je mourais subitement, ma fortune ne serait pas pour vous.

La vôtre même serait peut-être compromise par des partages ruineux dans le commerce.

Ce que j'ai est à vous pendant ma vie, il le sera encore après ma mort. Maintenant je suis tranquille. Cependant, pour éviter des discussions, une brouille complète avec ma mère et ma sœur, je vous demande le plus grand secret pour cette preuve d'affection que j'ai voulu vous donner. »

Je le lui promis, et je me décidai à faire aussi un testament, mais sans le lui dire ; car je crai-gnais de le blesser en paraissant suivre plutôt son exemple que mon cœur. Je n'avais jamais £ait d'actes semblables; je ne connaissais de notre code qtie ce qui sert à marier ; j'aurais donc été fort embarrassée de faire mon testament si je n'avais eu la pensée de copier textuellement sur celui de M. Lafarge les parties qui servent à rendre nos volontés valables devant la loi ; seulement je ne voulais pas imiter sa généreuse

clonntion. La tendre affection que je portais à ma sœur, les sentiments de tante que j'avais déjà pour le petit enfant qu'elle allait nous donner, me rendaient impossible cet abandon de ma fortune ; je laissai donc tout ceque je possédais à M. Lafarge, avec la liberté d'en faire remploi qu'il voudrait, sans entraves et sans restriction pendant sa vie, mais avec l'obligation de le faire restituer, après sa mort, pour la dotde la première fiUede ma sœui\ Jedisposai aussi de tous les petits bijoux qui m'étaient chers pourles laissera ceux quim'avaientaimée; et, ne sacban l à qui remettreces dernières volontés, pour qu'elles ne fussent pas ouvertes ou égarées, et qu'elles pussent recevoir une religieuse exécution, je les confiai à M'"^ Lafarge, qui me jura de n'en point parler à son ûls, de les garder scellées et secrètes jusqu'à sa mort ou la mienne. Ma belle-mère me parut heureuse et touchée de ce que j'avais fait, et me remercia mille fois de l'affection prévoyante que je témoignais ainsi à son lils.

Je n'étais pas encore remise de mon indisposition lorsqu'un de mes métayers vint me

faire bommage d'une corbeille de pommes as-* sez belles pour descendre en ligne directe de la première pomme de la créaticm. M. Lafarge voulut se servir de ces beaux fruits pour mettre à répreuve son adresse, et, après quelques passes assez jolies, lança la plus grosse des pommes à travers une vitre qu'elle brisa en éclats. Je me serais facilement consolée du dégât en riant de la vanité consternée de M. Lafarge; mais il faisait un temps froid et humide, et ma tête encore convalescente se trouvait fort mal du contact de l'air. J'envoyai cherch*er un vitrier à Uzerche, il était malade; un autre à Lubersac, il faisait ses vendanges; enfin je me résignais avec beaucoup d'humeur à subir la nécessité d'un ignoble carreau de papier, lorsqu'il me vint à la pensée d'employer un des diamants de M""^ de Léautaud pour couper une grande feuille de verre que j'avais aperçue dans une armoire, et qui pourrait ainsi remplacer la vitre cassée.

A l'instant je fus chercher le petit sachet qui les contenait, et j'en tirais un des petits dia^ mants lorsque M. Lafarge, rentrant et me trou-

Page 1