II
vant à cette occupation, me fit subir les interrogatoires, les questions, les pourquoi, les comment à l'usage de nos seigneurs et maîtres; à mon grand ennui, au lieu de me faire vitrier, il fallut me mettre à conter une histoire, à cacher beaucoup de choses, à en expliquer beaucoup d'autres, enfin à faire comprendre à un mari limousin qu'il y a une délicatesse qui ne permet pas de trahir, même pour lui, le nom d'une amie compromise et confiante*
M. Lafarge voulut voir non-seulement le diamant utile, mais encore tous ceux qui étaient dans le sachet, et voulut les peser, les estimer, chercher leur valeur dans ses livres de métallurgie: enfin j'avais épuisé toute ma patience lorsque, pour achever mon malheur, W^^ Lafarge étant venue nous surprendre, il lui fit admirer l'éclat de toutes ces petites pierres qui étincelaient au soleil.
« Oh ! s'écria-t elle, que c'est beau et que cela doit coûter cher ! dites-moi donc, Marie, qui vous les a donnés ; pourquoi vous n'en faites rien ; pourquoi vous ne me l'avez pas dit? c*est tout un trésor ! »
Je répondis asse^ sèchement que ce trésor n'était pas à moi. Alors ce furent mille autres questions. Et M. Lafarge, voyant que je rougissais d*embarras et d'impatience, emmena sa mère en me faisant signe d'être tranquille. Je me serais désolée d'avoir été indiscrète et imprudente dans cette circonstance, si je n^eusse trouvé indispensable de faire tôt ou tard cette confidence à mon mari, pour remettre les diamants à M°^« de Léautaud, ou pour les vendre et en envoyer l'argent à M. Clavé. Le concours de M. Lafarge m'était une nécessité matérielle et morale.
Lorsque M. Lafarge revint me trouver, il paraissait enchanté.
« Allons, dît-il, soyez contente, car je m'en suis joliment tiré ! J'ai fait accroire à ma mère que ces diamants étaient à vous, mais que vous ne vouliez pas les montrer avant d'en avoir assez pour faire une parure.
— Je trouve cette histoire incroyable !
—Ma mère l'a crue très-facilement, d'ailleurs vous ne connaissez rien aux affaires. Lorsqu'on est dans le commerce, il faut jeter de la pou-
dre aux yeux; et plus je vous dirai riche, plus je gagnerai d'argent.
— Je vous avoue que jenedésîre pas beaucoap une fortune acquise par de semblables moyens.
— Je ne vous demande pas de les employer; laisser-moi faire seulement.
r— Du moins je vous prie d'empêcher M™^Lafarge de colporter votre histoire de ces diamants.
— Ma mère fera ce que je voudrai ; elle a été émerveillée lorsque je lui ai dit qu'ils valai ent 30,000 f.
— J'admire cette exagération de 24,000 f. ; vous savez qu'ils en valent à peine 6,000. »
Après que nous nous fûmes servis du diamant pour mettre le carreau, je trouvai inutile de le replacer ainsi que les autres dans leur sachet, et je les enfermai dans une boîte que M. La* farge pût déposer en sûreté dans son double secrétaire. Ne pouvant mettre sur la boîte le nom de M"^® de Léautaud, j'inscrivis celui de Lecoîntre, qui était un honnête homme, le joaillier de Marie, et auquel on aurait pu confier ce secret si cela fût devenu indispensable*
Depuis que je montais à cheval j'avais rêvé et désiré unejument grise, légère, rapide comme les nuage& vaporeux qui courent dans le ciel après l'orage. Quelles ne furent pas ma joie et ma reconnaissance lorsqu'une attention charmante vint un jour réaliser ce beau rêve de dix ans!
En allant avec M. Lafarge visiter des bois dans les environs du haras de Pompadour, nous avions rencontré un bon prêtre qui se lamentait, sur le bord de la route, de Tingralilude
ruante de son cheval , dont une sainte éducation n'avait pu dompter l'humeur capricieuse, qui se faisait un malin plaisir d'exercer la patience, de compromettre la gravité et plus encore la tête de son vénérable maître. La maligne petite bête, dégagée de son cavalier et de sa selle, hennissait en bondissant de joie, laissait jouer le vent avec sa crinière , broutait dédaigneusement quelques fleurs de foin... puis s'approchait avec une feinte modestie de sa pauvre victime , lui rendait l'espoir de reprendre la bride, et s'échappait encore pour continuer ses folles courses, ses sauts et ses ruades!
Cette plaisante scène m'avait amusée. J'avoue à ma honte que j'avais eu plus de sympathie pour l'espiègle rebelle que de pitié pour son respectable patron , et j'y pensais encore lorsque le lendemain , à mon réveil , M. Lafarge m'annonça qu'il avait acheté la jolio jument du curé , et qu'elle était à moi , bien à moi , à moi toute seule !
Je sautai de mon lit pour donner la bienvenue et de l'avoine à cette nouvelle compagne, et, comme on m'apprH qu'elle avait du sang
arabe dans les veines, je la baptisai du nom d* Arabska. C'était une charmante bête, qui n*a« vait que quatre ans, une encolure élégante, des pieds de gazelle, un caractère capricieux, original et par-dessus tout indépendant. J'entrepris avec bonheur son éducation. D'abord elle voulut essayer de me jeter par terre ; mais, voyant que je me riais de ses vains efforts, et, préférant mes caresses à ma cravache, elle se mit à m'aimer et à m'obéir comme un agneau. Nos goûts étaient les mêmes : ne sachant pas aller d'un pas égal et modéré, tantôt elle partait comme une flèche , tantôt elle se traînait avec nonchalance , regardait voler les papillons, s'arrêtait pour écouter la voix de la brise. Quelquefois courageuse, animée, si elle apercevait un obstacle, ses yeux étince- Jiaient , elle se tournait vers moi pour implorer l'ordre de le braver j d'autres fois, timide et craintive , elle frissonnait , avait peur d'un oiseau, de son ombre, et ne se rassurait qu'en écoutant ma voix , qu'en sentant ma main caresser sa crinière, ce qui alors la faisait hennir
avec UI16 singulière expression d'orgueil et de joie.
Ârabska, en rendant mes promenades continuelles, me permit aussi de les pousser au loin, et, grâce à elle, je pus aller admirer les nobles et fiers étalons du haras de Pompadour. Dans cet établissement les coursiers élus pour leur beauté, après avoir été esclaves, deviennent tyrans et font servir à leur bien-être les bras, les moments, les intelligences de beau<;oup d'hommes consacrés aux bêtes par le gouvernement.
On m'avait dit que je trouverais à Pompadour des officiers aimables ; j'avoue que je cherchai peu à m'en assurer, toute charmée et toute préoccupée que j'étais par les hôtes vraiment chevaleresques de ce joli séjour.
Une autre de mes excursions me conduisit chez une tante de M. Lafarge, dont on m'avait cité avec orgueil l'instruction, l'esprit et les écrits. C'était à l'extérieur une petite femme, invariablement ombragée par un immense chapeau jaune et vert , poétique comme une omelette aux fines herbes. Ma tante me reçut avec
deux doctes baisers, la plus belle de toutes les phrases, et dit gravement à un petit sous-lieutenant d'infanterie de soixante ans , qu'elle tenait par la main:
• Chéri! faites la révérence à cette aimable nièce qui vient dans nos déserts comme la colombe de l'arche, apportant une branche de myrthe au lieu d'une branche d'olivier. — Panzani , mon amour, embrassez votre nièce , elle le permet; puis allez lui cueillir une rose. — Il ne sait pas un mot de français ; il est Corse , me dit-elle alors à demi-voix. Mais, s'il parle
mal , il sait bien aimer! Notre mariage fut
tout un roman. 11 se mourait d'amour pour moi , et mon cœur, entraîné, m'a fait sacrifier sur Tautel de l'hymen des jours que je voulais consacrer aux chastes sœurs d'Apollon. »
Mme Panzani se tut ; je pus respirer, ôter mon chapeau, et nous nous mîmes à table. Son déjeuner était des plus savants , et tous les plats en avaient été fails par elle d'après des recettes historiques. Les iu\f s ^ les Grecs, les Romains avaient été consultés pour le premier service; le Cuisinier impéiHat , le Cuishiier royale
la Cuisinière bourgeoise ^ la Maison rustique et le Journal des Connaissances utiles avaient présidé aux entremets; enfin le des*^ sert tout entier avait été composé d'après les secrets des nonnes du moyen^âge, des femmes à directeur du grand siècle et des jeunes filles à marier de celui-ci.
M. Lafarge, qui avait quelques affaires à Brives, me proposa de rester un jour à la Côte. Je l'acceptai avec plaisir, et M^^ Panzani fut charmante pour moi. Elle me montra ses mûriers, approuvés et encouragés par un comice agricole; ses pommes de terre monstres qui devaient engraisser l'avenir du Limousin, ses betteraves qui devaient le sucrer, ses vins de groseille qui devaient Tenivrer ; enfin , elle me dit que M. Gauthier d'Uzercbe étudiait ses pruneaux composés^ pour les faire goûter à la Chambre, et que deux académiciens l'avaient félicitée sur la culture de l'oseille Panzani-muUi' feuille.
Au retour de la promenade, ma tante me parla exclusivement de littérature et d'histoire. Tout en se plaignant de l'indolence denosécri-
vains, elle tira de son armoire une montagne de manuscrits^ et dit vouloir me consulter sur une Histoire de France avant le déluge^ dont elle voulait doter son pays. En efifet, après avoir mis ses lunettes, toussé et craché modesten^ent, elle m'instruisit pendant quatre heures des faits et gestes de nos rois anté^diluviens.
Quelle érudition !!! J'étais stupéfaite, effrayée de mon ignorance, et je frissonnais, pour les enfants de nos enfants, de ce complément ajouté à leur histoire. Pharamond, je te maudissais!
Fallait-il qu'après nous avoir donné tant d'ennqyeux descendants, tu eusses encore la prétention d'avoir des aïeui^ et de nous faire pâlir et bâiller sur les pères des pères de tes pères!
Le castel de M'^^ Panzani est situé dans une position ravissante. Les montagnes du Saillant, des prairies arrosées par la Vézère , des vignobles, de riches champs de blé s'étendent audessous de sa petite terrasse. L'intérieur de la maison offre un désordre et une originalité artistiques; des livres envahissent les tables et les chaises. Quelques-uns font sécher sur leurs
savants feuillets des simples, des champignons, des poires tapées; des fruits de toute espèce confisent dans des bocaux , et l'encrier ajoute à ses fonctions celles de salière. Sous un portrait de Napoléon est suspendu le martial shacko de M. Panzani, qui cache dans sa coiffe discrète les faux cheveux, les papillotes et les peignes de la femme auteur, et le sabre qui servait jadis à combattre les Bédouins supporte aujourd'hui de superbes grappes de raisin et des girandoles de morilles.
Pendant la soirée que je passai à la Côte, il y eut un orage épouvantable. M*"^ Panzani effrayée rassembla ses métayers 'autour d'elle, les fit mettre en prière et à genoux, ordonna à son petitdomestique de chanter de toute la force de ses poumons les psaumes de La pénitence, et se mit elle-même à réciter son rosaire, s'arrétant quelquefois pour cacher son épouvante dans le sein de son vieux et impassible bien-aimé. Lorsque la foudre grondait plus sourdement, la châtelaine disait à son petit groom en sabots :
< Baptistou! moun pitiou! chantevnous ta complainte d'Alger! »
Et se tournant vers son époux, elle lui murmurait :
< Alors vous étiez tout à la gloire , mon rat ! Vous oubliiez Tamour... »
Et si un éclair la rappelait à sa terreur, elle s'écriait :
«Vite, Baptistou , reprends ton psaume! »
Et Baptistou hurlait saintement avec la tempête, les métayers priaient, et le rosaire se déroulait.
Le lendemain , au moment de faire ma toilette, je pris une aiguière sur la cheminée; je bus un verre d'eau, et j'allais employer le reste à mes ablutions lorsque M^^^ Panzani, qui entrait dans ma chambre, recula épouvantée.
« bon Dieu! s'écria-t-elle, vous avez avalé toute mon eau bénite... vous l'avez profanée, peut-être y avez- vous trempé vos joues!.. Seigneur Jésus! si c'est un sacrilège involontaire, faiteS--nous miséricorde. »
Et, tout en se lamentant, elle remettait pieusement Feau sainte dans son bénitier, et j'eus
I beaucoup de peine à lui faire comprendre que
bien loin d'être damnée, je devais étrepnrifiée et bénie.
Mes courses à cheval et mes visites ne me faisaient pas oublier la forge; j'y allais sans cesse : les fondeurs m'initiaient avec fierté aux plus petits détails de leur art , et lorsque les marchands de fruits du bas Limousin VéHbàiënt^ avec leur mulets chargés de melons, de pèches et de raisins , j'achetais toute leur charge pour quelques sous, etjela distribuais à *ces pauvres gens brûlés , altérés par la fournaise de leur petit enfer.
Presque tons les soirs, vers dix heures,
M. I^afarge faisait amarrer le bateau , et nous allions assister à la coulée de la fonte. Celait un poétique et admirable spectacle; les flammes éclairaient d'une façon infernale les roches contre lesquelles était adossé le haut-fourneau et les prairies qui s'étendaient à ses pieds. Dans cette demi-teinte les saules se transformaient en nymphes échevelées, les peupliers en géants, et les lianes, devenues sylphides, dansaient au chant des grillons. Sous la halle, le maître fondeur donnait des ordres d'une voix sonore; ses aides haletants, empressés, attisaient le. feu, écumaient les scories qui flottaient sur la fonte en fusion, puis, à un signal donné, soulevait la digue, ils laissaient l'océan de feu rouler ses vagues à travers les canaux ouverts dans le sable. Des milliers d'étincelles bleues s'élevaient alors de ces fleuves ardents, se jouaient entre elles dans les ténèbres, sautillaient, s'éteignaient, puis scintillaient encore, et, en s'évanouissant, laissaient rentrer la forge dans le silence et dans l'ombre.
Habituellement nous revenions en causant à la maison ; M. Lafarge, qui me laissait étran-
gère au positif de ses affaires , confiait à moi seule ses idées d'amélioration, et me parlait surtout d'une découverte importante qu'il croyait avoir fait^, et dont les résultats le préoccupaient nuit et jour. Ayant étudié, pour lui plaire et pour le comprendre ^ le gros Manuel des maîtres de forges, je pouvais l'encourager, l'approuver, et me montrer fière de lui voir quitter les ornières de la routine pour se lancer dans la noble voie du progrès. Voici à peu près quelle était celte découverte :
D'après la méthode ordinaire, le minerai, après avoir été mis en fusion par l'action du feu, est coulé dans des rigoles de sable, et forme en se refroidissant de grosses barres de fonte appelées gtieuses. Les gueuses, pour passer à l'état de fer, doivent subir une seconde fusion au moyen de laquelle la fonte est dégagée de ses gaz impurs et nuisibles, puis ramassée en une grosse boule noftiinée loupe, qui est livrée aux marteaux des forgerons pour devenir barres de fer, essieux ,'et^^ •
S'écartant de cettCi^ânièrc d'opérer, M. La-
farge voulait faire couler dii eclemenl le mi- 11. 15 *
nerat liqiiide dans les fourneaux d affinage destinés à remettre la fonte en état de fusion, économiser ainsi la main d'œuTre , }e temps , te charbon employé à réchauffer les gueuses, éviter enfin par cette méthode un tiers des frais. fe trouvai ce procédé si simple, si facile à e&éeuter, si préférable à Tancien, que je m'imaginai qu'inconnu peut-être dans le sauvage Limousin , il était pratiqué dans les forges des autres pays. Je pus me convaincre du contraire en feuilletant les plus nouveaux traités sur la fabrication des fers. Je craignis ensuite qu'il ne fût indispensable de ramener deux fois la fonte tn fusion pour obtenir du fer tle bonne qualité. M. Lafarge me promit de faire faire une épreuve pour essayer de détruire le seul doute qui me restât encore. Je n'étais pas assez savante pour bien comprendre les explications chimiques qui brisaient mon ijgnftrante tête sans la convaincre, et j'avais besoin qu'on substituât, en rhonneur de mon incrédulité , la pratique à la théorie.
Cet essai fut difficile à exécuter. Il fallut supporter toute une journée d'impatience, d'at-
lente, de crainieet d'espoir; el vers le soir, lorsque M. Lafarge m'apporta eu triomphe un superbe échantillon de fer, je partageai son émotion et le félicitai avec bien de la joie et de Torgueil.
M. Lafarge fit part de son importante découverte en termes assez vagues à son beau-frère; et, comme il ne voulait pas en parlera ses commis, je restai sa seule confidente. Lorsque tout dormait autour de nous , j'écrivais sous sa dicrée le résultat de ses recherches et de ses études; il me fit parfaitement comprendre les termes ' techniques , et me chargea ensuite du style et de la rédaction dernière du mémoire qu'il voulait soumettre au ministre pour obtenir un brevet d'invention.
Quoique cette méthode nouvelle fût trèssimple, les moyens d'exécution exigeaient cependant de grandes études , une connaissance approfondie des forges, de la métallurgie, et une avance de fonds assez considérable. M. Lafarge, élevé dans l'amour de son industrie, joignait à une pratique de quinze ans, à des études constantes et sérieuses, une volonté assez iné-
branlable pour ne pas craindre les revers. Il pouvait vaincre le premier de ces obstacles avec du temps et du travail ; mais il était plus difficile de remédier au second. On me disait qu'un emprunt, dans ce pays pauvre et sans relations directes avec les banquiers de Paris, était impossible. Je savais que, pour vendre mes terres de Villers-Hellon, ainsi que je le proposais à mon mari , il fallait un partage entre mineurs , ce qui est toujours très-long. Cette difficulté de trouver de l'argent sur-le-champ m'embarrassa, me préoccupa, me parut impossible à vaincre jusqu'au moment où M. Lafarge m'ayant dit qu'il voulait donner de gros intérêts et un partage dans les bénéfices, ce placement me parut assez bon pour que je pusse demander à ma famille, à mes amis, de nous rendre un service en faisant une bonne affaire pour eux-mêmes.
Lorsque après ces conversations très-graves, M. Lafarge mettait en chiffres ses projets , occupation à laquelle je restais forcément étrangère, avouant à ma honte que je n'ai jamais su compter que sur mes doigts, je faisais des
châteaux en Espagne... je veuK dire des rêves de voyage à Paris ! Il fallait dix ans pour metiro nos plans à exécution et en plein rapport* Pendant ces années nous ne devions aller passer qu^un mois à Paris; mais en revanche mon mari devait me donner assez d'argent pour créer dans nos vieux murs une délicieuse habitation; je pourrais y recevoir mes amis, ma famille; j'aurais une petite fille, peut*étre même un petit garçon que j'é|èverais à Tanglaise, qui apprendrait l'allemand, Tanglais, ritalien au berceau, etc. Après ces dix ans de raison , nous aurions un honnête homme d'affaires, de bons commis, nous passerions six mois à Paris, six mois au Gland ier, nous ferions des voyages, je marierais ma SUe, mon fils serait diplomate, et M. Lafarge, nommé député, ferait enfin parvenir jusque dans la Corrèze quelques étincelles de civilisation et de lumières.
Ce travail, ces projets, cet avenir que je rêvais me préoccupaient trop positivement l'esprit pour me laisser sentir le vide de mon imagination , et je commençais vraiment à comprendre le bonheur tel qu'on l'entend dans ce
monde. J*étais deveaae Vamie, le conseiller privé de M. Lafarge , qui était pour moi plein d'estime, de confiance , et m'entourait des plus affectueuses attentions. Trop occupé d*affaires pour être amoureux , il ne me demandait plus de ces paroles brûlantes et passionnées que je ne savais jamais dire, n'exigeait plus d'amour, la loi à la main , avec un despotisme de créan-
^ c»er, était enfin un excellent frère que j'espérais dans Tavenir aimer un peu plus en mari.
Après le départ de M. Buffière , M. Lafarge fit venir de Paris un premier commis qu'il vantait comme un prodige, etdont jamais je ne pus comprendre le choix. C'était un homme encore jeune, aux manières rudes, à la voix mielleuse, au regard fauve. Je restai fort étonnée lorsque , lui ayant demandé par hasard de quelles forges il sortait, il me répondit que de malheureuses affaires de banque, en lui ôtant sa fortune, l'avaient obligé de se mettre commis chez un limonadier-glacier, et que jamais il ne
. s'était occupé d'autre industrie. Je fus si stupéfaite, si mécontente de l'incroyable légèreté apportée dans un choix de cette importance,
que j'en fis ^«elqueis reppocbes et quelques observatiQUA à M. Lafarj^e ; mais il m'assura qu'il conuaissait depuis longtemps le dévouement, Tactivité à toute épreuve de cet homme , qu'il était très-inutile qu'il coiHiûlla fabrication, étani chargé de la haute surveillance , de la comptabilité et de tous les marchés. Enûn, s'il ne put me convaincre, il me laissa un peu moins contraire à M. Denis.
Je ne sais si mes préventions gagnèrent mon mari, mais il ne voulut pas confier son espoir de brevet à son commis-glacier, et ce ne fut que le dernier jour, au moment de partir, qu'il lui dicta son mémoire, mon écriture étant trop illisible dans son indépendance pour être présentée à un ministre. Quant à M^^ Lafarge, elle semblait apprécier le nouveau venu plus encore que ne l'appréciait son fils, l'engageait constamment à dîner et à passer la soirée avec nous. Trouvant odieux de recevoir aussi souvent un homme mal élevé, et qu'il fallait retenir par des manières sèches et froidement protectrices dans les bornes de la convenance ^ je demandai à M. Lafarge de prier sa mère de res-
treindre infiniment ses invitations à M. Denis; et M'^^' Lafarge, en se résignant alors à ne recevoir son protégé que dans le sanctnaire inaccessible de sa chambre, ne me pardonna. pas d'avoir provoqué son exil du salon.
Vers la un d'octobre, j*eus une grande joie ; pour la première fois je pus recevoir chez moi une personne de ma famille et connaître le bonheur que l'on éprouve à donner , l'hospitalité à ceux que l'on aime ! Mon pauvre Glandiçr n'était encore habitable que dans mes rêves; cependant je fis tout ce qui était humainement possible pour le rendre agréable à mes hôtes. Je m'étudiai à leur faire oublier ce qui leur manquait en devinant leurs petites habitudes d'intérieur, leurs goûts, leurs
désirs ; et ne pouvant leur improviser du ]uxe dans mes pauvres monfagnes, j'essayai de les entourer de bons feux, de belles fleurs et de visages amis.
Après avoir franchi en poste des rochers, des ravins, des pays déserts, dont le sol n*avait été foulé que sous le pied des mulets, M. et M°><^ de Sabatié arrivèrent au milieu de la nuit, morts de fatigue, de secousses, de faim, se croyant descendus aux enfers en voyant leur voiture entrer sous la sombre voûte duGlandier, et allant au diable avec une indulgente et ittec^tueuse gaîté.
Quand je me trouvai dans les bras de ma cousine, quand nos baisers, nos questions, dos regards se furent échangés mille et mille fois, il me sembla que l'on mêlait mon passé si beau à mon avenir , et. que la présence d'une amie m'avait créé une patrie dans ma solitude. La puissance du cœur est infinie : les jouissances de la vie , ses douleurs insupportables ont leur source dans ce foyer de nos affections, et il me semble que les félicités du ciel ne seront que le règne absolu de l'âme , dégagée enfin des
entraves d'égoisme et d'indifférence qui sont le partage de notre pauvre matérialité.
Ma cousine était fatiguée, souffrante; elle craignait une fausse couche. Aussi les premiers jours de son arrivée furent-ils consacrés à un repos absolu et à des confidences interminables. Que de choses nous avions à nous dire! Je Tavais à peine revue depuis son mariage. Mille restrictions indispensables entre une jeune femtne et une jeune fille avaient empêché jusquelà cet intime échange de pensées , si doux lorsqu'il est entier, irréfléchi. Elle me raconta son mariage , comment , en six semaines, elle avait vu, aimé, adoré M. de Sabatié; comment elle avait trouvé un amant dans son mari; comment les joies delà réalité avaient surpassé les joies de ses rêves.
A mon tour, je lui racontai ce qui avait amené pour dénouement à mes idées romanesques et poétiques un mariage industriel et convenable , où la raison. avait usurpé sur le cœur le premier rôle. Je lui dis les enchantements de la corbeille, les soins, les nobles procédés qui m'endormiront jusqu'au jour du mariage ; puis
le réveil, ma peur, les douleurs nerveuses qui terminèrent le plus beau jour de la vie, le voyage, mes désappointements, ma lettre et ses affreux mensonges , mon désespoir , enfin mon traité, la gracieuse conduite de M« Lafarge, ma vie actuelle, tranquille, heureuse, animée depuis le matin jusqu'au soir.
Ma cousine s'amusa comme une folle à ces récits, m'accabla de questions, de railleries, d'encouragements, enfin poussa son indiscrète gaité jusqu'à en parler à M. I^farge, et à lui dire l'impossibilité des faits accusateurs avancés dans ma lettre et à se moquer de la crédulité qui l'avait rendu on ne peut plus dupe du stratagème suggéré par mes peurs de jeune fille et la vue de mon royaume en ruines.
Elle voulait absolument lire la terrible lettre, mais M. Lafarge lui dit qu'elle était brûlée, et il lui fallut se contenter de quelques passages qui en étaient restés gravés dans ma mémoire. Cette petite confidence à mes dépens établit beaucoup d'intimité entre M""^ de Sabatié et mon mari. Il était enchanté et avait une confiance sans bornes pour sa nouvelle
parente, qui se faisait raconter par lui tout reque je ne voulais pas avouer, et qui, en revanche, mettait sa jalousie du passé dans un repos complet.
J'aurais pu d'un mot arrêter les amicales légèretés de ma cousine; mais, tout enivrée de son amour et de son bonheur, elle m'eût difficilement comprise, et je ne voulais pas m'expliquer. Il faut avoir une triste expérience pour savoir que rame qui s'est brisée au choc des déceptions de la vie, quoique rentrée dans le calme et l'indifférence pleure et souffre toujours parce qu'elle a pleuré et souffert une fois.
Souvent, à la vue de l'affection passionnée de ma cousine et de son Edouard , je sentais avec douleur s'écrouler l'échafaudage de bonheur et de raison quej'avais imposé à mon cœur. Souvent ils unissaient aux joies de leur amour les joies qu'éveillaient en eux un beau ciel, la nature, la poésie, la musique. Quand je voyais battreleurs deux cœurs sous une même émotion , sous un même enthousiasme , j'avais besoin de sécher une larme par un sourire, et de nie moquer d'un bonheur que je ne voulais pas envier.
Ces journées de réunion passaient bien vite,
ëlaient bien agréablement remplies. Je faisais
de }ongue4.;4M*omenades avec lui , j'avais de
longues causeries avec elle. Je réunissais les
personnes les plus aimables de notre voisinage
pour procurer à ma belle cousine le plaisir
d'être admirée , pour l'amuser par quelques
petits ridicules et donner des aliments à la gaité
de nos interminables veillées. M'"*' de Sabatié
était contente, heureuse de tout, faisait des frais
pour chacun, et avait même accompli la coq-
quête de ma belle-mère. Un séjour de six mois
à Toulouse lui avait fait comprendre la vie, les
familles, les esprits de province, qui, n'ayant
pas subi les progrès du siècle et de TéducatioD ,
supposent la vertu, le bon goût et la bienséance
exclusivement enfouies dans leurs ornières et se
croiraient perdus s'ils livraient seulement la
plus petite de leurs respectables pensées à la
civilisation.
Bientôt aux plaisirs succédèrent de longues et sérieuses préoccupations d'affaires. M. de Sabatié avait reçu pour dot une terre près de Toulouse, valant, je crois, 300,000 fr. Ne quit-
tant guère Paris, il voulait se défaire d'une propriété qui souffrait de son absence^ ^ en placer avantagensement les capitaux pour augmenter ses revenus. M. Lafarge lui proposa de placer cette somme en première hypothèque sur Son usine ; il lui présenta un relevé de sa fortune semblable à celui qui servait de base à noire contrat, et lui fit visiter les beaux et vastes domaines qui appartenaient , selon lui , et comme je le croyais aussi, à la terre du Glandier. Enfin, il lui confia sa découverte, son espérance de brevet et Timmense développement qu'il allait donner à son industrie.
« Il avait besoin, lui disî)it-il, d'une première avance de fonds assez considérable , et surtout indispensable dans un pays où tous les marchés avantageux se font argent comptant : rien ne lui serait plus facile que d'emprunter à Paris , avec des hypothèques, mais il désirait faire participer quelqu'un de ma famille aux avantages d'un tel placement, et il offrait à Edouard de prendre 200,0(W fr. à 5 p. </> et de l'associer à son projet d'amélioration. Il lui promettait encore un traitement de 10,000 fr. , je crois,
pour surveiller les opérations qui seraient faites à Paris par ses commis.
Pendant que nos deux maris chiffraient, calculaient , combinaient, ma cousine et moi nous nous montions la tête avec délices sur les parties du projet qui étaient du ressort de nos plaisirs. Elle devait venir passer tous les étés chez moi ; l'hiver, nous aurions un même logement à Paris, un seul ménage; nos dépenses, nos plaisirs seraient en commun , et , nos goûts étant les mêmes, nos jouissances se trouveraient doublées.
11 fut décidé que M. Lafarge partirait en même temps que M. de Sabatié, que celui-ci le présenterait à quelques personnes influenles dans le ministère du commerce, qu'enfin ils régleraient et termineraient à Paris leur espèce d'association, et que, si Edouard ne pouvait vendre immédiatement sa terre, il donnerait la dot de sa femme pour les dépenses les plus urgentes.
Ma cousine voulait m'emmener avec elle; elle se faisait une joie de me rendre ainsi à Timproviste, et pour six semaines, à ma famille et à mes amis. Mon mari me pressait aussi de Tac-
compagner; il ne voulait pas me laisser seule, et il me croyait utile aux démarches qVil aurait à faire pour obtenir son brevet. Je résistai cependant à tous les deux ; je fis taire tout le désir que j'aurais eu à me laisser entraîner, et je voulus orner ma couronne de femme mariée d'un premier fleuron de sagesse et de raison. Je donnai tout haut pour motirde mes refus lindispensabilité de ma présence pour surveiller les affaires restées abandonnées à des commis étrangers et passablement ineptes, et mon désir d'employer tout l'argent que j'aurais dépensé dans ce voyage à embellir mon pauvre petit nid du Glandier; tout bas mes raisons n'étaient pas moins bonnes. Â peine habituée à mon désert, je ne voulais pas le quitter avant d'y avoir fondé des amléiorations et des intérêts qui pussent m'y rappeler. Je ne voulais pas, en allant dans le monde avec M. Lafarge, lui faire supporter des comparaisons défavorables pour lui, tristes et désespérantes poiir moi ; je ne voulais y rentrer que protégée par une confiante et solide affection. Forte contre moi, je "• 16
fus inébranlable, et je vis approcher avec calme le jour du départ et de la séparatiop.
Ce jour fut triste, cependant j'avais voula les accompagner jusqu'à Uzerche. Seule avec ma cousine dans son coupé , je la chargeai de paroles et de souvenirs affectueux pour tous ceux qu'elle allait retrouver et que je regrettais. Je passai de longs moments à Ja regarder pour rapporter fidèlement son image dans ma solitude; il me semblait qu'elle résumait en elle seule toute ma famille, tous mes amis, tout mon passé; je Tembrassais pour lui cacher les sanglots qui coupaient ma voix ; je lui parlais bien vite, bien haut pour m*étourdir, pour arrêter les mots de tendresse qui efiBeuraient ses lèvres y et qui m'auraient trop affaiblie. M. Lafarge nous avait laissées partir seules, à la prière de sa mère, qui voulait lui faire de^ernières et secrètes confidences. Lorsqu'il nous rejoignit près de Vigeois, sctn chagrin de me quitter fut si bruyant et si plein de paroles, de promesses, de recommandations, qu'il me fit un peu sortir de moi-même et reprendre mon courage.
Cependant, arrivés à Uzerche, lorsqu'il fallut rendre ces trois adieux , ces trois baisers, voir disparaître la voilure qui les emportait, il me fut impossible de rentrer dans ma chambre; il me sembla que j'étouffais, et, priant un de mes cousins de faire seller mon cheval et le sien , je partis au galop, et j'arrivai à moitié folle à leur poursuite. Je fus accueillie par des cris de surprise et de joie; ils voulaient m'emmener en dépit de ma raison ; mais -je lançai Ârabska au galop pour ne pas entendre leurs séductions, et , me sentant rendue à ma résolution par la fraîcheur du vent qui glaçait mon front et par la rapidité de ma course, après les avoir suivis quelque temps des yeux en leur jetant de la main un dernier adieu, je revins à Uzerche sans oser détourner la tête, dans la crainte de faiblir, et de partir ainsi avec ces bienheureux voyageurs.
M. Lafarge m'avait fait promettre de ne pas retourner sur-le-champ au Gland ier, et d'aller passer huit jours dans une famille de ses amis, qui habitait uneassez joii% terre près d'Uzerche, Le devoir de cacher ma tristesse et de m'ai i a-
cher à mes souvenirs pour plaire à ceux qui me recevaient, tout en me faisant beaucoup de mal, me rendit graduellement la raison et le courage.
Je fus reçue avec une cordialité que je croyais sincère alors, mais qui n'était véritablement qu'une spéculation et un placement d'hospitalité qui devait rapporter, pour lessoiréesd'hiver, un gros revenu de commentaires, de critiques et de médisances.^
Généralement, dans ce pays, on n'étudie pas les personnes que l'on reçoit pour leur plaire , prévenir leurs habitudes et leurs goûts; on les étudie pour les déchirer, pour vivifier à leurs dépens l'esprit féminin-cancanier qui , seul, a cours dans les salons. Je ne comprends pas que l'on attaque dans sa vie intime, dans son caractère, dans son honneur, un pauvre être inofTensif qui vient chercher près de vous de l'amitié ou de la distraction. La société, qui n'est qu'un échange de sentiments superficiels, où l'on ne dit passes pensées intimes, mais où l'on vient les oublier, la société nedevrait nous juger que sur la partie de^ nous-mêmes que nous lui livrons
contre quelques-uns de ses plaisirs.... Soulever le Yoile de rintimité intérieure , épier, pour les publier, les mystères du cœur, c'est une lâche profanation , quelquefois c'est un crime. Pourquoi ne pas se contenter du vaste domaine du ridicule, des vanités, des petitesses étalées devant nous? Pourquoi ne pas rire du faux savant qui mendie un éloge, de la vieille coquette qui nous somme de découvrir des grâces et des amours sous les plis de ses rides? Pourquoi ne pas rire éternellement des prudes, des tartuffes, des cœurs incompris, qui vous prient à genoux de sonder leurs abîmes? Riez, car ces travers sont nés de vous , sont nés pour vous, ils vous appartiennent, et le tribunal quils déclarent compétent pour leur encenser des louanges est compétent pour les démasquer et les railler....
Me voici bien loin et bien près de mon sujet ; il faut que je rattrappe ma pensée et que je la ramène parmi les habitants de F...M°^® D..^ était une femme simple , bonne , qui avait une gastrite et de l'aménité. M. D..., gros paysan, qui cultivait ses terres et laissait son intelli-
gence en friche, était un bourru nullement bienfaisant, qui n'admirait la nature que devant les plus gras de ses bestiaux. Plusieui-s des en* fanls de M. D... étaient mariés; il n'avait plus auprès de lui qu'une fille très-forte sur les gâteaux de pomme de terre, un fils très-agriculteur, qui, après avoir passé quelques mois à Paris pour mettre sa nullité à la mode, s'était marié à une jeune fille, blanche, rose, choisie au poids par son père , et qui avait été éduquée, civilisée, engraissée à Limoges.
Au milieu de cette bonté de surface je pas* sai des jours assez calmes et assez doux. Le matin je taillais quelques patrons, je donnais quelques conseils de toilette aux jeunes femmes, et je leur livrais bien volontiers , à leur grand étonnement, toutes les façons nouvelles de mon trousseau ; ensuite je me promenais avec M"^® D..., j'admirais les beaux arbres fruitiers qu'elle avait plantés, Tordre, l'économie qu'elle faisait régner autour d'elle. Je Técoutais avec intérêt et j'essayais de m'instruire à son exemple et à ses leçons. Le soir je faisais danser toute la famille en frappant des valses, contredanses
et bourrées sur une épinette vénérable qui avait vécu pendant les orgies de la Régence, les tempêtes dé la Révolution et les conquêtes de Napoléon, qui avait fait résonner le Vive Henri IV sous la Restauration , la Parisienne après les Glorieuses, et qui faisait vibrer sous mes doigts le Postillon de Lonjumeau. Rentrée dans ma chambre , je passais une partie de la nuit à écrire à M. Lafarge.
Son absence m'avait laissé un grand vide, et je comprenais le prix de son affection, de ses soins, en souffrant de leurs privations. Ce ne sont pas seulement les affections que Ton donne qui rem-* plissent la vie , ce sont aussi celles que Ton reçoit , et le ciel sous lequel on est bien aimée ne peut rester longtemps un ciel d'exil. -
En recevant chaque jour les lettres passionnées de M. Lafarge, j'étais doucement émue.
J'aurais voulu qu'il se mêlât àmon estime quelque peu de passion qui répondit à la sienne. Je m'indignais, je me méprisais presque d'avoir le cœur si froid ; et quand j'avais repassé dans mon esprit toutes les paroles d'amour, tous les nobles procédés , toute l'affectueuse confiance de
mon mari , j'étais heureuse de trouver aussi des expressions bien tendres qui pussent, en franchissant la distance, porter du bonheur à celai qui savait tant et si bien m'adorer. Vraiment, quand on n'a pas peur de la nuit, cette nuit si lon^e , si triste , si noire , si froide pour ceux qui doivent aimer de parla loi , il est très-facile de se former avec de f amitié, de Tesiime, de la reconnaissance, un amour tendre et sincère !
Je restai huit jours à F., et je partis après avoir été chargée de mille et mille commissions pour M. Lafarge. Chacun voulait faire et rece-voir des présents pour les étrennes. C'était des épingles pour les hommes , des bracelets , des robes pour les femules. M. Gabriel D... voulait unir l'utile à l'agréable , et , pour orner le cœur, l'esprit et les manières de sa jeune épouse, il fit venir les œuvres complètes de Paul deKock!
On a en province la manie des commissions et l'on se persuade que tous ceux qui partent pour la capitale doivent être les commissionnaires de tous leurs parents , de tous leurs amis, de toutes leurs connaissances^ et les met-
tre à la mode pour la somme de quelques cen* tîmes; une vieille tante veut de la percale, bien fine, bien forte, bien serrée, pour j5 sous l'aune, ce qui est très-possible, puisqu'elle a vu dans les affiches de son journal que le cours du calicot était à 75 centimes ; une cousine désire une robe de moire ponceau, soie de Lyon première qualité, pour 2 f. 85 centimes. — Et une jeune nièce, qui sait que Ton fait des chapeaux pour 15 f., veut en avoir un du même prix chez W^^ Baudrand, dont elle a entendu vanter le génie par la femme d'un préfet.
Avant de regagner Glandier, je m'arrêtai à Uzercbe pour cabaler et gagner quelques voix à mon bon oncle Pontier, qui voulait se faire nommer membre du conseil général et devenir ainsi médecin moral de son pauvre département^ mortellement malade d'un débordement d'ineptie et d'abrutissement chronique. Je ne pus que le consoler d'une défaite et le préserver d'un désespoir patriotique qui voulait héroïquement le 'pousser à se brûler la cervelle; puis je passai à Vigeois où M. et M"** Fleyniat me retinrent quelques jours, pour me faire
foire connaissance avec la société qui faisait de leur bourg un petit trou fort élégant et fort animé. Après m'avoir initiée aux mille cancans de rigueur, on me fit flaire des Ttsites; mais, par une fatalité ou un mauvais penchant de mon esprit indépendant, je trouvais les femmes aimable, prétentieuses, minaudières, et particulièrement sottes ; — et je fus charmée de Faccueil simple et gracieux de M*^ Naucbe, vers laquelle je me semis portée par Katirait d'une aimable figure et par le déchaînement de médisances qu'on avait soulevé contre elle pour me la faire désapprécier.
Après cette vie errante, je fus enchantée de in*enterrer chez moi, bien tranquille, bien mai tresse , pouvant être gaie sans cause ou triste sans raison. Je voulus m'occuper des affaires, des bois à acheter, des moyens de les payer, des remboursements attendus... Mais je vis que nia belle-mère s'était si complètement réservé ce droit, elle l'exerçait avec tant de mystères, d'embarras, de secrètes conférences avec M. Dénis, que je lui laissai bien volontiers la partie ennuyeuse qu'elle s'était appropriée pour bor-
ner mes soins aux travaux de la forge que je comprenais un peu et qui m'intéressaient beaucoup.
Je passais donc une grande partie de mes journées à la forge, poussée par un double intérêt. Le maître fondeur, jeune homme intelligent, probe, et qui s'était excessivement attaché à moi, trouvait ma bonne Clémentine trèsr aimable , et paraissait lui plaire assez pour me faire rêver leur mariage; je devins la çonfldente du jeune ouvrier, qui me dit avoir beaucoup d'amour dans le cœur, 15,000 f. de bien, et un état très-lucratif. Clémentine aurait désiré à son mari un peu plus d'esprit et de manières que n'en possédait mon bon gros Limousin. Elle admirait sa ûgure , et déplorait la coupe de son habit. Enfin, lorsque je lui eus promis de le civiliser, elle consentit à réfléchir, à ne pas repousser l'amour démon protégé; et il fut décidé qu'après Thiver Antonio ferait sa demande officiellement, et que j'essaierais, avec l'aide de Dieu, de faire une noce et deux heureux.
Les maçons continuaient leurs travaux sous
ma direction ^ et les pionniers, en nivelant ma terrasse, déterraient une partie des ruines, me découvraient des ogives, des sculptures qui m'enciiantaient et me faisaient connaître les jouissances de l'antiquaire.
Quand le temps était beau, je faisais seller Ârabska, et je lui apprenais quelques exercices, quelques courbettes sur la pelouse de la prairie. Quand il faisait très-beau, je faisais de longues promenades à travers des pays inconnus, ce qui me donnait le petit plaisir de me perdre et de m'amuser de la figure conslernée de mon do* mestique, qui n'aimait pas à entendre hurler les loups au coucher du soleil, et qui goûtait plus les agréments d'une grande route que la poésie de ravines escarpées qui n'avaient jamais été foulées sous les pieds des hommes et des chevaux. Ce domestique, fils d'un ancien cocher de mon père, tenait trop à son cou pour se laisser aller aux émotions qu'on éprouve à vaincre une difficulté presque insurmontable ; — et cachant sa poltronnerie sous son attachement pour moi, il me suppliait de ne pas expo-
ser ma vie en risquant la sienne, avec une éloquence proportionnée au danger.
Le soir, après quelques heures de réunion avec M"® Lafarge, je me mettais à mon piano.
Tantôt je chantais, insouciante et gaie, toute la railleuse partition du Barbier de SéviUe^tantôt je me laissais aller à pleurer en répétant la Norma^ le Bequiem de Mozart, les agonies musicales de Schubert; — ou bien, aVecla partition des Huguenots et de la Sémiramis^ je m'exaltais, et mon enthousiasme ne se refroidissait qu'aux lueurs glacées d'une aurore de décembre.
Tous les jours j'envoyais chercher les lettres à Uzerche; c'est une bien douce chose que cet échange intime de pensées, que ce rayon d'amour ou d'amitié qui a franchi la distance pour se glisser dans votre cœur et y soulever les lourdes tristesses de l'absence. Je trouve qu'il faut recevoir ses lettres comme on recevrait les absents aimés qui vous les envoient; tête à tête, près de son feu, dans son fauteuil ; regarder longtemps le cachet, et le rompre précîpitam-
ment ; — prendre le premier tmiser qu'on voh$ donne, et chercher bien Tite le dernier qui est le plus doux; — puis relire lentement chaque phrase, chaque mot; — y voir ce que Ton vous dit, surtout ce que Ton n'y dit pas, ce que Ton veut peut-être vous cacher; partager une joie, une indignation, une colère ; — et en impré* gner solitairement son âme pour vivre de la vie qui vient sb mêler à la votre, en dépit de Tes*pace et du temps.
Avec ces idées j'éprouvais chaque matin un supplice lorsque ma belle-mère, qui avait ordonné que toutes las lettres lui fussent remises, m'apportait mon courrier, se plantait devant mon lit et m'accablait d'abord de questions muettes, suivait ma main qui brisait le cachet, lisait dans mes yeux ce qu'ils lisaient dans ma lettre, puis, sous un flux de paroles, d'interrogations, venait changer la joie que j'éprouvais à recevoir des nouvelles en une colère concentrée que je pouvais à peine lui cacher. Lisais-je sa lettre tout haut, c'était des remarques aigres sur i'amonr que l'on me témoignait, sur le peu de souvenir qui lui était adressé. Voulais-je essayer
de ménager son amour-propre maternel en sautant tout ce qui était échange d'affection intime, elle se mettait à pleurer, parce que l'on avait des secrets pour elle et que son fils ne l'aimait plus; enfin , lui donnais-je la lettre à lire chez elle à tète reposée, elle assemblait M. et M™« Denis pour compter avec eux les tendresses et les baisers qui m'étaient envoyés. Incapable de supporter ce martyre, j'écrivis à mon mari de mettre dans toutes ses lettres une petite page sans tendresses, sans secrets, sans conséquence , que je pusse livrer à sa mère ; ce qui fut exécuté, au grand désespoir de M^^Lafarge, qui, recevant son feuillet comme réponse unique à toutes ses questions, dévorait le reste de la missive du regard et de la pensée.
Après le départ de son fils, elle avait voulu établir son inquisition sur tout le reste de ma correspondance. « Je vous apporte une lettre de Paris, de qui est-elle? On dirait une écriture d'homme ? Elle est bien grosse ; êtes- vous contente? — C'est peut-être de votre sœur? Estce que les dames de Paris écrivent à des messieurs?» A toutes ces questions je m'indignais
avec calme et je répondais froidement que, venant de personnes qu'elle ne ccmnaissait pas, les nouvelles ne sauraient l'intéresser; que j'écrivais à de vieux amis comme à de vieilles amies, bien persuadée qu'un ede plus ou de moins était une petite considération fort peu' importante. Enfin, après avoir lu une fois, deux fois ma lettre pendant que ma belle-raère restait debout devant moi comme un grand point d'interrogation , je la livrais délicatement à la flamme du foyer, et lui ôtais ainsi tout espoir de satisfaire sa défiance curieuse. M^^ Lafarge ne m'a jamais pardonné cette conduite franchement secrète. Elle m'en accusa auprès de M. Lafarge, qui me prévint de la dénonciation ; auprès de son frère Baymont) , qui se fit aussi mon défenseur^ et auprès d'autres amis qui, vertueusement scandalisés avec elle, y trouvaient une ample matière à cancans, médisances et calomnies. Combien j'aurais été plus heureuse de pouvoir partager avec ma belle-mère l^s bonnes et les mauvaises heures, ma tristesse ^t mes jcwes ! Combien il doit être facile à une
jeune femme d'apprendre l'amour et le dévoue- 11.^ 17
ment qu'elle a jurés au fils dans le cœur de la mère, qui a été, qui est Tange gardien du passé de Tenfant, comme la femme doit être l'ange consolateur de l'avenir de l'homme !
Après les premiers moments de l'arrivée à Paris, les mots gracieux de bienvenue, les promesses, les participations, la bonne volonté d'être utile, si sincères les premiers jours, M. Lafarge avait vu chacun retomber dans l'ornière de ses affaires, de ses habitudes, de ses plaisirs, et se trouvait seul , isolé et découragé. La société est impitoyable pour ceux qui viennent y chercher des appuis ou des prolecteurs. Elle exige de ses élus un égoisme sans bornes, peutêtre nécessaire pour suivre ses rapides tourbillons. Elle ne laisse pas aux tétes^t aux cœurs haletants, essouflés , qui lui appartiennent, la faculté de renfermer encore des pensées et des amis ; ensuite il faut avouer que Tégoïsme des solliciteurs égale celui du sollicité. Celui-ci voudrait que son idée &xe pétrifiât toutes les idées habituelles des cerveaux auxquels il s'adresse. U trouve très-mauvais que la sollicitude des gouvernants ne se concentre pas unique-
ment sur cette idée favorite et merTeilleuse d'où dépeûdent , selon lui , l'avenir, la richesse , la gloire du pays.
M. Lafargecabalait contre l'âge d'or pour faire régner l'âge de fer; aussi, après lui avoir prêché en vain la patience, je lui cobseillai d'arriver par Festomac à Tesprit de ses députés, de ses amis, de ses parents, et de mettre leur bonne volonté à l'épreuve des excellentes truffes de Périgord. Par ses ordres et par ses prières j'écrivis à toutes les personnes que je connaissais et qui pouvaient lui être utiles; il me disait tout ce qu'il fallait leur expliquer et leur demander. Je pas* sai souvent des journées entières dans cette occupation , qui m'était toujours pénible. Je ne sais pas implorer, et le rôle de solliciteuse^ qui m'eût été impossible à jouer en personne , ne m'était guère moins difficile à remplir avec une plume etdu papier. Je décbiraisune lettre parce qu'elle me semblait humble, une autre parce qu'elle priait avec orgueil, une troisième parce que l'écriture en était d'un laisser-aller inconvenant; enfin, si je devenais pour mes grands amis ennuyeuse, j'étais en expiation la première
victime de Tennui que je leur procurais. L'impossibilité où se trouva M"*« de Sabatié de livrer sa dot, et la nécessité où fut M. Lafarge de chercher à ouvrir un emprunt chez des étrangers, achevèrent de me rendre triste et de me décourager. Ma cousine, croyant qu'elle manquait une excellente affaire, sedéso]ait,et je ne medésolais pas moins pour elle, pour moi, pour notre réalité et pour nos rêves.
Au milieu de toutes ces affaires, souvent je ne comprenais pas la conduite de M. Lafarge, et j'étais malheureuse en lui voyant porter, dans sa manière de traiter son emprunt, de petites idées et de petits moyens misérables. Je voulais bien qu'au ministère il demandât mille fois pour obtenir une seule; mais, pour ses affaires particulières et d'argent, je ne pouvais supporter l'idée de le voir platement empressé près d'un de nos grands rois de la banque. Des courbettes, des flatteries conviennent peut-être pour obtenir une invitation de bal près de ces grandeurs; mais dans des affaires d'intérêt, où la confiance est indispensable, il faut baser ses demandes sur l'honneur, la droiture, la fermeté de son carac-
tère; et en pliant les genoux pour Temprunt d'un peu d'or, on donne à un homme, avec le droit de vous mépriser, celui d'ajouler le doute et le refus au mépris.
Lorsque ces idées s'emparaient de ma pauvre tête , je souffrais et je ne trouvais pas en moi la forcede raisonner ou de calmer mes souffrances. Je m'apercevais alors des impossibilités morales qui s'opposaient sans cesse à ma volonté d'aimer, de respecter celui auquel on avait rivé ma vie. 11 me fallait prier et fermer les yeux quand se présentait à mon esprit cette révélation qui me dévoilait l'infériorité de l'homme qui était mon guide et mon seigneur. Mon âme se sentait horriblement froissée; elle plongeait avec désespoir dansl'immensité du malheur irréparable qu'on lui avait fait. Elle aurait voulu ressaisir une illusion prête à disparaître ; elle aurait voulu se dépouiller pour faire de sesdépouilles un piédestal à son maître, ennoblir le culte qu'on lui avait imposé. Dansées moments d'orgueilleuse perspicacité, je me disais bien haut pour m'étourdir : « Cet homme est bon , il est au-dessus de toi , tout chez lui est sérieux , utile , à l'usage de la
....jp-^-"
vie réelle ; il est ton mari , tu raimes... ce n'est pas à lui, c'est au monde, à la société, à la realité que tu dois t'en prendre de ces premiers déchirements qui marquent la transition de ta belle existence de rêveries et d'illusions à ton existence actuelle de déceptions et de devoirs.» Si je descends dans ma conscience, je puis me rendre le témoignage que jamais je n'ai toléré ces révoltes de mon esprit, et que j'ai toujours cherché avec courage à les étouffer sous un enthousiasme de fidélité et de devoir. Avec bonne foi, je m'efforçais alors de trouver les expressions qui pouvaient être douces à un absent, je commandais à mes pensées d'être tendres et affectueuses , puis je les envoyais à M. Lafarge dans mes lettres, comme une expiation de mes torts involontaires. Si je réussissais à imprégner ma correspondance de tendresse et d'estime, heureuse je confiais naa lettre au courrier. Si, au contraire, je croyais avoir laissé deviner mes tristesses et mes découragements , j'étais mécontente ; quelquefois encore , en lisant ces expressions que j'avais imposées à ma {4"mé, il me prenait des remords
de cette quasi-fausseté , et des larmes amères brûlaient mes yeux et mon cœur.
Mn^« Lafarge vivait dans sa chambre , aer mobilier de laquelle elle avait ajouté M. Denis, qui ne la quittait pas. J'étais entièrement seule , et je fus bieB heuraise d'animer ma solitude par la présence de ma gentille cousine Emma Pon* tier. Cette belle petite àme, sortie toute sainte du couvent , et qui n'avait pas encore restreint la poésie de ses p^susées an matérialisme de l'existence 9 venait chercher près de moi de l'amitié et un refuge sacré pour toutes ses rêveries. Sans fortune, sachant que dans le monde elle serait destinée à devenir la première servante d'un mari quelconque, elle avait tnis plus haut que la terre ses facultés aimantes. Gomme moi, elle avait arrêté son avenir; itiais son cœur souffrait an vague de l'immensité qu1I avail embrassé, tandis que le mien se déchirait contre la chaîne qui le clouait sur la terre. Celles de nos journée^ qui se passaient ensemble étaient douces et occupées. Nous faisions quelques promenades dans les ruines, nous lisions
Chateaubriand et je lui faisais de la musique.
L'eOet de rbarmonie était tout puissant sur l'organisalion tendre et impressionnable d'Emma. Lorsque le crépuscule arrivait ^ lorsque les ténèbres jetaient un grand voile noir sur notre vaste salon, je lui chantais la romance de TÂbencérage , le Lac de Lamartine, quelquesunes de ces ballades de Schubert, où les ombres sortent de leurs cercueils pour revenir sur la terre aimer, prier, souffrir. Elle frissonnait, cachait sa tête sur mon épaule pour pleurer; quelquefois son émotion me gagnait, j*avais peur en m'écoutant ^ et nous nous tenions ensemble, n'osant nous lever pour demander la lampe qui devait nous rendre le courage.
Pendant nos soirées, nous aimions à nous entendre raconter les aventures surnaturelles que ma belle-mère disait avec tant de mystère et de croyance. Tantôt c'était le diable qui étouffait un de ses enfants, tantôt un vieux moine qui traversait les arcades du grand corridor en chantant les psaumes de la pénitence ;, un soir, c'était un fantômequi l'avait baisée sur le front pour lui prédire la mort de son mari , arrivée dçux jours après. Une autre fois, pendant une
des nuits orageuses et glacées de Thiver, elle avait vu des ombres légères et plaintives venir étendre leurs mains de squelette devant son foyer, la regarder avec leurs yeux vides qui pleuraient des larmes glacées.
Un soir, des lettres pressantes m'étant demandées par M. Lafarge, je veillai jusqu'à deux heures du matin, tandis qu'Emma, qui n'avait pas voulu se coucher avant moi, se faisait montrer par Clémentine toutes les gracieuses toilettes de ma corbeille. Soudain ma gentille petite amie voulut me faire mettre encore une fois ma toilette de mariée, mon voile, mes dentelles et ma blanche couronne. J'allais être triste et compter dans mon cœur toutes les illusions qui s'y étaient effeuillées depuis que j'avais déposé, au sortir de l'église, cette parure de vierge , quand les compliments d'Emma et l'enthousiasme de Clémentine, toujours en admiration devant sa maîtresse, tournèrent mon esprit à la vanité et à la partie futile et superficielle de mes souvenirs. Voulant continuer plus longtemps tfbtre conversation , nous fîmes porter le lit d'Emma auprès de mon lit;
tout-à-coop notre lampe s'éteigait, et les flammes de la cheminée vinrent se jouer en mille reflets bizarres snr les angles des menUes du salon. Toutes les légendes repassèrent en notre esprit... « J'ai peur^ » me dit Emma en pressant ma main. J'avais bien un peu peur aussi; mais, me faisant incrédule et forte pour la calmer, je voulus lui prouver comment le merveilleux s'expliquait toujours facilement ; je lui parlai de magnétisme, de somnambulisme, etc. Cependant le vent se levait et gémissait à travers les corridors délabrés ; les cris des oiseaux de nuit faisaient faiblir mon courage , les hurlements des loups que nous entendions dans le lointain glaçaient nos mains qui se serraient convulsi* vement; le feu qui s'éteignait n'éclaira plus que les aiigles du piano qui semblait un intmense c€arueiL.« Ënàma frissomiait, ses dents claquaient ; j'étais un peu plus forte , nlats mon cœur était serré de pressentimenfts. Ma ptuvfe petite cousine ^ ne pouvant phis raisonner son effroi, vint se réfugier près de moi, et, nos deux têtes se cachant sous ma couverture, nous attendîmes le matin toutes muettes et trem-
blantes. Enfin, quand le premier rayon du jour nous fut annoncé par la cloche de ri4/i^e/u5, nos deux têtes sortirent de leur blanche prison, nos deux regards encore effrayés se rencontrèrent , et nous échangeâmes un long éclat de rire au souvenir de nos terreurs mortelles.
Le lendemain, au déjeuner, nous racontâmes à ma belle-mère tout ce que nos deux imaginations avaient vu et entendu dans cette sombre nuit. Nous avions bien envie, pour embellir notre narration, de nous vanter de la visite de quelque moine- fantôme; mais le mensonge nous sembla un peu gros, et nous nous fîmes un scrupule d'ajouter une superstition à toutes les superstitions qui troublaient déjà la solitude du pauvre Glandier.
Cependant M"*^ Lafarge , jalouse de l'excès* sive tendresse que me témoignait Emma, voulut employer mille moyens pour me détacher de son cœur ; elle lui raconta la lettre du 15 août et les tristes scènes de mon arrivée , lui métamorphosa en actualité Tamour que j'avais pour un jeune homme ^ lui dit que je Tavais vu à Pompadour, puis à Glandier, fit enfin un si heureux mélange d'absurdités et de noires calomnies que je vis un nuage sur l'affection de ma cousine, à laquelle je donnai toute ma con-
fiance pour me justifier, et qui reconnut bienlôt qu'elle pouvait m'aimer, et m'aimer davantage pour ce que j'avais souffert et pour ce que je souffrais encore quelquefois.
Mon oncle Pontier venait souvent me voir, et se montrait heureux de l'amitié que je témoignais à sa fille; mais à ses conversations douces y aimables , enthousiastes, avait succé(vé chez lui une préoccupation, un découragement, une tristesse profonde , ardente , continue , qui m'affligeait et m'effrayait. Un soir il me parut plus malheureux que de coutume; il me fit chanter tous les airs qu'il aimait, me parla de l'absence, des absents, de la sainteté du souvenir; puis, après m'avoir embrassée, me quitta en me recommandant ses enfants, et le lendemain j'appris qu'il était parti pour Alger. Je pleurai amèrement ce seul homme qui m'ait comprise, aimée, adoptée dans ma nouvelle famille; et je lui écrivis pour lui jurer d'aimer, de protéger ses enfants, pour lui dire toutes les pensées, | tous les regrets que je lui gardais jœqo*»^ retour.
J'avais quelquefois la visite de M. de T** ?
avec lequel j'étais heureuse de pouvoir échanger qudques idées; je in*éclairais de son bon goût et de son expérience pour des plantations que je voulais faire au printemps, et je lui faisais déposer dans mes albums les jolis vers qu'il faisait pour abréger les ennuis de la Bourse de Saint-Martin à Glandier. J'avais fait le projet d'aller passer deux jours à son château, et de faire une plus ample connaissance avec M»« de T***. Un temps exécrable et des rats affamés qui s'étaient improvisé un dîner avec les boutons de mon amazone , me firent remettre et puis manquer ce projet de réunion dont j'avais besoin pour secouer mille ennuyeuses préoccupations.
Je recevais de M. Lafarge des lettres désespérées; les affaires de son brevet allaient bien lentement, tout en promettant une réussite certaine; mais l'emprunt, qui allait plus lentement encore, offrait des difficultés qu'il craignait insurmontables. Les pompeuses spéculations qui, depuis quelques années, avaient bouleversé tant de fortunes, rendaient les banquiers méfiants et intraitables. Comme il leur était
difficile d'obtenir des renseignements certains sur la valeur de Glandier, sur la solidité des hypothèques qu'ils voulaient exiger pour assurer leurs placements; après plus ou moins de phrases^ ils faisaient tous des refus. J'envoyai une procuration illimitée pour essayer de vendre Yillers-Hellon ou d'emprunter sur ma dot. Je préchai à M. Lafarge le courage et la patience, enfin j'essayai de mettre de tendres et affectueuses paroles dans mes lettres , pour qu'elles pussent endormir le soir les déceptions et les fatigues de la journée.
Il désirait passionnément mon portrait; avant de partir il avait voulu le faire faire, mais le temps lui avait manqué , et il n'avait su ou trouver une jeune personne qu'on lui avait recommandée comme ayant un talent passable. Voulant réaliser le vœu du pauvre absent, et calmer le découragement et Timpatience qui le gagnaient chaque jour, je parvins à déterrer la jeune artiste limousine; c'était une jeune vieille-fille, qui paraissait très-sainte, qui avait les paroles un peu gluantes du miel de la flatterie, mais assez d'instruction; qui était mal-
heureuse et qui avait pour talents une boîte tlo couleurs, des pinceaux, de rassurance et le genre enseigne. Elle me fit poser trois semaines pour faire sortir d'un ciel^ grosjjleu uno bonne physionomie roseetblauche.qui, ayant comme moi une bouche, un nez, deux yeux et des cheveux noir, devait xïte rct^semblerj^d'vne manière frappante, •— et qui ressemblait aussi aune de ces grosses figures joufflues [qui sortent d'une corne d'abondance et sourient^ du haut de la porte d'un pâtissier^ aux petits enfants de la rue Saint-Denis.
M°^« Lafarge était si enthousiasmée de mon portrait, M'*^ Brun le regardait de près, de loin, avec un sourire si orgueilleusement satisfait, que je crus avec douleur que la vanité m'aveuglait, et que j'étais tout aussi laide que mon image. Je voulus cependant hasarder une légère remarque à M"« Brun sur Tidéalilé du teint de lis et de roses qu'elle avait flatteusement substitué à la vérité assez jaune de mon teint ; mais notre artiste n^e fit observer que le rose vif tranchait bien mieux que la pâleur sur an ciql bleu ; et M*°^ Lafarge assura que son fik
serait donblement heureux en voyant sa femme si pleine de santé, de fraîcheur et d'embonpoint. Je me tus, et il fut convenu que le chef-d'œuvre ne serait pas retouché.
Au moment du départ de M. Lafarge pour Paris, je lui avais demandé de me rapporter un petit gâteau de chez Félix, non point que je me fisse illusion sur l'état de vétusté et de sécheresse dans lequel il arriverait, mais me faisant une joie de cette espèce de fête que je voulais donner à mes souvenirs de gourmandise et de jeunesse.
Autrefois, mes cousines et moi nous nous donnions rendez-vous au passage des Panoramas pour nousserrer lamain, échanger quelques petits secrets de la veille, pendant que nos gouvernantes nous oubliaient en savourant les gâteaux du grand pâtissier.
M. Lafarge avait paru comprendre mon désir; je voulus le lui rappeler, et lui rendre le plaisir qu'il devait me procurer en ajoutant à l'envoi de mon portrait des petits gâteaux et des châtaignes de son cher Limousin. II fut convenu que M«« Lafarge, dont la réputation pâ-
lissière était colossale, et qui avait rbahitiKie èe ne céder à personne le grand œuvre des entremets, se chargerait de la confection des gâteaux, et que, le jour où M. Lafarge les recevrait à Paris, elle en ferait d'autres qui seraient mangés par notre colonie. Cette seconde partie du projet, qui était tout-à-fait mienne, me sembla charmante, originale, et je me faisais une joie d'enfant d*un souper dont les convives, à cent lieues de distance, devaient se réunir par la pensée et par le cœur. Sachant que ma sœur devait être à Paris, je chargeai M. Lafarge de rinviter à notre réunion. J'invitai même M°>^ Rufâère à cette petite fête, mai^ elle me répondit qu'étant grosse elle ne pouvait faire le voyage, et promit de faille à Faye la troisième partie de ce tbé-souvenir.
À Glandier la soirée fut très-gaie; il y eut de la musique, des causerieS et des pensées en l'honneur des absents. J'avais fait partager notre fête aux ouvriers et aux domestiques de la maison, et, tandis qu'au salon nous prenions une tasse de thé au bonheur et au retour de M. Lafarge, à l'office on portait de bruyants
toasts à sa santé el à la réussite (^ son brevet.
M. Lafarge fut enchanté de l'attention du portrait; il le trouva assez laid pour que mon amour-propre reçût la récompense de son abnégation, et il en fut assez heureux pOur que ma patience se trouvât amplement payée, par de longs mots d'affection et de reconnaissance, des longues heures d'ennui qu'il m'avait fallu braver pour le faire faire. Ma gentille petite idée de sonper n'eut aucun succès. Mon mari me dît que, le soir de larrivée de la caisse^ étant obligé de passer une partie de la nuit dehors, il ne put manger qu'une bouchée de gâteau ; qu'étant rentré assez souffrant de maux d'estomac, il s'était mis au lit avec une migraine affreuse et des vomissements ; ces nouvelles m'inquiétèrent tout un jour, mais sans raison. J'appris que quelques tasses de limonade avaient calmé cette légère indisposition , qui avait été bien moins violente que celles qui m'avaient si souvent effrayée à Glandier.
Après avoir terminé mon portrait, M^*<^ Brun me fit la surprise de commencer celui de ma petite nièce. C'était un ouvrage assez long et
une aimable attention ; aussi Tinvitai-je à rester près de moi jusqu'au moment où je pourrais la mener chez M^^ Buffière, dont elle devait faire aussi le portrait, et chez laquelle je devais passer quinze jours après le retour de M. Lafarge.
M}^^ Brun semblait malheureuse; sa famille était presque indigente, elle n'avait pas d'amis, elle le rappelait sans cesse , et je lui offris de bien bon cœur mon hospitalité et mon intérêt. D'ailleurs elle ne troublait nullement la solitude occupée de mes journées, ne quittant pas la chambre de ma belle- mère, qui l'accablait de flatteries, d'amitié, de crêpes et de café noir. Je m'étonnais de Taffection passionnée que M"*® Lafarge avait inspirée à W^^ Brun, lorsque j'appris qu'elle voulait la marier avec un vieux monsieur, riche, veuf, dont je ne sais plus le nom, mais qui habitait à Ëxcideuil, non loin de Faye. Ma belle-sœur était de moitié dans ce complot, auquel je n'étais nullement initiée.
Vers celte époque il m'arriva une scène bien pénibleavecM^^Xafarge. Elle s'était chargée de faire légaliser un acte indispensable à son iils
pour l'emprunt. Je ne sais par quel hasard, lors* qu'on me l'envoya pour la signer, j*eus la curiosité de lire cette pièce, et je ne saurais exprimer tout ce que j^éprouyai de tourment, de douleur et d'indignation , lorsqu'au lieu de la procuration je lus un testament écrit en mon nom , et qui dénaturait toutes mes volontés et tons mes sentiments. Il m'était impossible d'en douter: ma belle-mère avait violé le testament que j'avais mis sous la sauvegarde de son honneur, elle avait livré mes plus intimes pensées à un homme de loi , elle l'avait chargé de légaliser des volontés qui n'étaient pas les miennes , elle avait voulu que ma fortune passât aux en* fants de sa fille, à des étrangers ; elle avait voulu que pas une des pensées et des affections de mon cœur ne me survécût, et que tous ceux que j'avais aimés passent me pleurer deux fois en croyant que j'avais été glacée par Toubli avant d'être glacée par la mort. C'était une infamie. Après avoir spéculé sur mpn mariage, fallait-il donc encore spéculer sur ma mort 7 Une idée terrible traversa mon âme. Dans ce lit où je me reposais chaque soir,- une autre femme, jeune,
confianle, isolée cominc moi de tous les siens, s^était vue mourir; elle avait sigoé un testament qui dépouillait sa famille. Avait-elle été trompée 7 — avait-elle été victime?
« Mon Dieu, mon Dieu, pitié! » m'écriai-je, en me jetant à genoux. En ce moment ma belle-mère, qui venait de s'apercevoir de sa méprise, et qui espéii^it que j'avais renvoyé le papier sans le lire, entra dans ma chambre.
< Je sais tout, lui dis-je avec une voix tremblante d'émotion et de désespoir. Je sais que vous avez violé ce qu'il y a de plus sacré, les secrets de la mort. Je sais que vous avez voulu dépouiller ma sœur, que vous avez voulu me faire mentir à mes aflections et à mon cœur dans cet instant suprême où nous quittons la vie. C'est la Providence qui m'a dévoilé vos embûches, elles seront désormais inutiles. -^ Oui , je vais faire un testament , je vais l'envoyer à ma sœur, je veux lui donner cette fois tout ce qu'il m'est possible de donner; et, si bientôt je dois mourir, ma fidèle Clémentine ne quittera pas mon chevet, et préservera mon agonie de la violence et de l'astuce.
— Marie, Marie! s*écria M"«Lafarge, je vous en supplie, ne déshéritez pas Charles ; il ne sait rien de ma démarche.
— Je veux, j*aî besoin de le croire; maisf ma résolution n'en est pas moins inébranlable.
— Marie, je vous en prie, oubliez tout cela; n'en parlez pas à mon âls; il ne me le pardonnerait jamais, et e*est pourtanrt dans son intérêt que je Fai fait.
— Il me sérail impossible d'oublier , mais je vous promels de n'en point parler à votre fils; vous ne devez pas rougir devant lui , madame. Pas d^oubli ; mais silence et pardon.
— Mais si vous avez un enfant , vous le déposséderez donc pour votre sœur ?
— Un enfant?... Oh! si Dieu me donnait ce trésor, pouvez-vous croire que toute ma for- ' tune, toute mon existence, toute ma sollicitude, tout en moi ne lui appartiendrait pas?
— Eh bien, Marie, vous avez été injuste; car je n'ai fait cet autre testament que dans la persuasion où je suis que vous aurez cet enfant.
— C'est impossible.
— J'en ai la conviction , je le sais...
— Maison m'a dit qu'il fallait des symptômes que je n'ai pas.
— Ces symptômes ne prouvent rien pour une première grossesse. .. Vous avez les yeux cernés, mal au cœur, une répugnance invincible pour quelques aliments ; votre taille est moins fine, moins souple... — Je vous le dis avec ma vieille expérience, vous êtes grosse. >
Je fus confonduede cette révélation de M^^ La « farge ; je ne pouvais la croire , je n'osais Tinterroger davantage... Mon inexpérience était immense , absurde : je creusais ma pauvre tête inutilement* Enfin, après m'étre monté,^bruti rimagiqation pendant quelques jours, après ayoi/ entendu répéter mille fois à mon oreille que j'étais déjà très-changée et très-ostensiblement grosse, je crus à un miracle, et j'espérai être élevée à la dignité de mère par la grâce de Dieu.
Mes larmes s'étaient sécbées à cette espérance si douce ; je faisais mille questions, mille oppositions à la certitude de ma belle-mère. J'avais besoin qu'elle répondit aux unes avec son expérience de matrone, qn'elle combattit les autres
Yictorieusement. Mon espérance de petite fille s'était déjà si bien emparée de mon cœur qu'elle en avait chassé la rancune.
Je n'osai parler de mon bonheur à M. Lafarge. Il me semblait que je le perdrais en y croyant, et je me faisais incrédule pour être rassurée sur une déception, et je me vouais à tous les saints pour qu'ils changeassent l'impossible en possible. Toutes mes pensées, toutes mes actions se rapportaient déjà à ce cher petit complément de moi-même. Je ne montais plus à cheval, je ne mettais plus de corset, j'avais fait élargir toutes mes robes afin qu'il grandit sans entraves, et déjà je m'occupais de sa layette avec Clémentine, de son éducation avec M^^® Brun. Je ne pouvais chanter, je ne pouvais lire que les romans et les ouvrages qui parlaient des petits enfants. J'avais compris le paradis terrestre. Ha petite Jacqueline était si jolie, je la révais si blanche, si ix>se; elle avait des cheveux noirs, des yeuiL bleus, la bouche du petit roi de Rome, autant de cœur que les anges, et des baisers infinis pour répondre à mes baisers...
Belle petite Jacqueline, née de mes rêves, ne
venez pas sur celte terre, ae demandez pas la vie à une autre mère ! Bestez au ciel , chère enfant, que je vous y retrouve; soyez un jour la récompense de toutes les agonies qu'il m'a fallu souffrir dans ce monde!
Cette pensée fixe, qui traversait tous mes jours et toutes mes nuits, était pour moi un bien-> fait. J'avaisdansce môme temps mille tourments imperceptibles qui harcelaient ma vie de coups d'épingle, et j'avais besoin de trouver un amour dans mon cœur pour les oublier un peu.
Le découragement semblait s'emparer de plus en plus de M. Lafarge; il se sentait pris du mal du pays ; il courait chez tous les banquiers de Paris sans réaliser son emprunt , et se disait faligué, souffrant ; il craignait de tomber malade loin de nous... La forge n'allait pas; les forgerons venaient se plaindre à moi de l'incapacité de Denis, qui les laissait manquer de charbon. Je voyais autour de nous les bois qui se vendaient sans qu'il se fit aucun achat pour notre consommation. MM. Buifière et Magnaud,qui avaient promis à M. Lafarge de surveiller ses affaires, ne meltaieiU guère les pieds au Glan*
dler ; enfin Denis avait fait mettre le premier commis à la porte. Se sentant soutenu par ma belle-mère, il commandait en maître, était impertinent avec mes domestiques, impérieux avec les ouvriers du dehors. Il alla même jusqu'à se permettre de renvoyer mes maçons et les pionuiersqui terrassaient mon jardin. — Déplus, il se grisait, passait son temps dans des voyages mystérieux, faisait mourir de fatigue tous les chevaux de Técurie, en accusait mon domestique , et eut même la hardiesse d'écrire cette calomnie à Paris. Quand je reçus la lettre de M. Lafarge, qui me disait cette délation, je mandai Denis et je lui fis comprendre que je ne pouvais souffrir des espions autour de moi; qu'au premier rapport inexact je demanderais à son maître de le renvoyer. 11 s'excusa et rejeta la calomnie sur M. Bufiière, avec une humilité basse et fausse qui changea ma colère en mépris. J'aurais voulu dire à M. Lafarge tout cet égoïsme de son beau-frère, ces impertinences, ces désordres de Denis; mais, craignant d'ajouter mes ennuis à ses ennuis, je me taisais, je pressais son retour de toutes mes prières et de
tous mes désirs; je comptais les jours et souffrais en silence. Tous œs tracas irritaient mes nerfs et me rendaient craintive. La nuit j'avais peur^ et je fis coucher à ma porte le chef des pionniers et mon domestique ; Clémentine ne quittait pas ma chambre.
Les diamants' de M^» de Léautaud étaient pour beaucoup dans mon effroi des voleurs.
Depuis longtemps sans nouvelles de Marie, je craignais que sa santé ne Teût obligée à suivre le conseil de son médecin , qui, au printemps, la menaçait de l'envoyer passer l'hiver à Pau, loin du froid et des fatigues du monde. Je lui avais écrit, au moment du départ de M. Lafarge pour Paris, pour lui demander de me tracer ma. conduite ; pour lui direque mon mari avait son secret, qu'il était à sa disposition, avec un dévouement aussi absolu, aussi discret que le mien , pour lui rapporter ou pour vendre ses diamants de concert avec elle. N'ayant pas encorejreçu sa réponse, qui devait fixer mon irrésolution, j'attribuais son silence à l'absence. Je chargeai alors M. Lafarge , qui devait être piÉ^nlé à Mj^^ de Montbreton, de s'informer si
M^^ de Lëautaud était à Paris. Mon mari fut longtemps sans pouvoir me tirer de mon incertitude, M''^ de Montbreton n'ayant quitté Gorcy qu'à la fin de décembre, et M. Lafarge n'ayant pu aller chez elle qu'à celte époque.
M. Lafarge m'apprenait que M^^ de Léautaud était à Paris , et il me demandait d'offrir à mon amie, dans le cas où elle n'aurait pas besoin de la somme entière provenant des diamants, de placer le reste à dix pour cent sur notre usine. II me disait que cette valeur, bien petite sans doute, lui serait d'une utilité réelle pour acheter sur-le*champ des bois que le haras de Pompad6ur,je crois, allait vendre au comptant dans nos environs. J'avoue qu'il me fut pénible de me faire l'interprète de ce désir auprès de Marie. Cependant je le fis. En donnant tout le tracas de cette affaire à M: Lafarge, je ne pouvais lui refuser de faire en son nom une proposition -qui pouvait étrejsi facilement repoussée si elle était incommode où désagréable à M>°<^de Léautaud. Cette malheureuse petite boîte de diamants , confiée à ma garde , et dans un castel sans portes, me pesait horriblement. Je n'él»i^
rassurée que par l'impossibilité où serait un voleur de les vendre sans être découvert. Heureusement ils n'étaient pas entièrement démontés, et je savais par M"^« de Léautaud que leur signalement avait été donné par le chef de la police à tous les bijoutiers de Paris, et que M. de Léautaud avait fait toutes les démarches nécessaires à ce sujet.
Le l^"* janTÎer approchait, et je n*espérais pas M. Lafarge avant trois semaines. J'en étais désolée, car tout allait de plus en plus mal autour de moi. Les absences de Denis devenaient chaque jour plus fréquenles; il passait toutes ses nuits en courses mystérieuses; nos ouvriers menaçaient de prendre des engagelûents avec un maître de forges, notre voisin et notre rival. Enfin, non-seulement M. Buffièrc ûe nous aidait pas de sa présence et de ses conseils, mais encore ) malgré* la défense expresse