‹ Mémoires de Marie Cappelle: veuve Lafarge (volume 2)Chapitre 4 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

de son beau-frère, il avait fait chez lui une expérience de la nouvelle mélhodedefabricatioD, qui avait obtenu une réussite complète.

M. Buffière, et surtout son associé Magnaud, parlaient avec un sentiment envieux et nullement fraternel de notre richesse à venir, et trouvaient fort mauvais que je leur témoignasse mon étonnement en apprenant que, contre les désirs de M. Lafai^e, ils avaient fait des essais de nos découvertes, et lui ravissaient ainsi les premières jouissances d*un succès qu'il achetait si péniblement depuis six semaines. Cette nouvelle, que je ne pus m'empécher d'écrire à mon mari, les 25,000 fr. que mon hommed'affaires lui avait trouvé à emprunter pour le 31 décembre, hâtèrent son retour. Je reçus une lettre qui, en me promettant sa présence et mes étrennes pour le 3 janvier, me rendit bien heureuse et soulagea mon cœur d'un pressentiment de mal* heur qui l'étouffait depuis quelque temps.

Quoiqu'il eût réussi dans sa demande de brevet, M. Lafarge me semblait triste. II parlait des douleurs de l'absence sans dire les joies du retour. Une phrase de sa lettre me disait :

« J'arriverai de grand matin ; je veux vous voir la première, seule, même sans ma mëré; faites qu*îl en soit ainsi. » Cette phrase ayant été lue par M^ Lafarge , qui, dans son empressement de savoir des nouvelles, avait ouvert l;i lettre arrivée pendant ma promenade à la forge, elle en fat indignée, me fit comprendre par des paroles pleines de fiel que je voulais accaparer l'esprit de son fils, lui dérober sa tendresse, qu'elle ne le souffrirait pas, et qu'elle passerait plutôt toute la huit pour le voir avant moi.

Ce fut dans ces aimables dispositions que je commençai mon année. Pour la première fois de ma vie, le jour de Tan était pour moi sans baisers etsansvœux,ef, lorsque je m'agenouillai pour faire ma prière, je versai des larmes ainères qui ne purent être essuyées qu'à la pensée du cher petit enfant que je i*ê vais comme one espérance, comme une bénédiction. Clémentine d'abord , puis nos domestiques et les métayers, vinrent me souhaiter une heureuse année. J'avais préparé pour chacun un petit présent, et je me donnais pour étrennes la jouissance de mettre un sourire sur toutes les lèvres/

La douleur, qui s'accroît au bruH des joies qni lui sont devenues étrangères , se console et s'oublie à la vue de ces mêmes joies quand elles sont Tœuvre de sa sollicitude, el l'on est presque heureuse en faisant des heureux.

M'^^Fleyniat vint passer cœ premiers jours de, l'année à Glandier, et m'amena sa petite fille, cbanttante eufant , très^gàlée, très-jolie, très -méchante, qui' m'aimait beaucoup, et me le disait d'une petite façon toute origiaale.

Dans sa dernière lettre M. Lafarge m'apprenait qu'il n'avait pas encore reçu l'argent de M. Legris, que son retour dépendait de cet envoi , et qu'il désespérait d'être près de moi aussi vite qu'il le désirait. Ce fut donc tout une surprise quand je fus réveillée par lui le 3 nu matin. Quand je le vis sourire et pleurer en nie donnant le baiser du retour, je fus effrayée de son changeaient ; Clémentine , couchée près de moi, lui demanda aussi sur-le-champ s'il était malade; il nous dit que son estomac lui faisait mal, que, pendant les derniers moments de son séjour à Paris, il avait été obligé de faire des courses jour et nuir^ qu'il avait eus conli-

auellemefit en voyage dM dootears de cœnr et d'estomae et n'avait pris ^'à Limoges iiû bouil* Ion qui lui avait CBVLêé de riolenis vomisse^ ments. le voulus lui faira préparer une lasse de thé; il la refusa.

Après avoir exprimé à mon mari ma joie de de le revoir, je lui ûs mille el mille questions sur ses affaires , sur ma famille, sur sa santé, sur mesamis. it me dit qu'il rapportait le brevet, qu'il avait ou;vert un emprunt chez MM. Martin Didier et Dela-marre, qu41 avait pour moi une masse de souvenirs, de lettres, d'affections, et une dâiciense épingle en or et turquoises de M*"^ de Montbreton, qui avait été charmante pour lui. Dans la lettre qu'elle avait remise à M. Lafarge pour moi , W' de Montbreton me^ disait, après ks protestations d'une amitié biem intime,, qu'elle m'envoyait une branche de lierre, qui a pour devise* Je memrs ou je fnatiache.

An milieu de toutes ces denMides et réponses, M. L^ifarge me parut triste et préoccupé ; je lut en fis la peoaa^rqiie, et m'informai en rianrs'il avait laissé son cœur à Paris. Au lieu de me

répondre , il me demanda assez brusquement quelle était la personne qui avait mis àUzerche des lettres à l'adresse du comte Ch...

« Je ne sais« Je puis seulement vous dire que ce n'est pas moi.

— Si vous lui avez écrit y je vous en supplie, ue me le cachez pas.

— Si j'avais voulu garder une seconde affection et une correspondance blâmable, vous aurais-je confié mon secret? vous aurais-je dit jusqu'au nom de celui que j'ai dû et voulu oublier en devenant votre feuMue ?

— Tu as raison, mats on me l'a assuré.

— Que j'avais écrit à M. Ch... ?

— A peu près.

— Alors c'est une infâme csJomnie ou aae singulière coïncidence. J'exige que vous Téclaircissiez ; si vous me soupçonniez injustement, je ne saurais plus avoir pour vous une amicale confiance. Vous pouvez isurveiller ma conduite, vous pouvez m'interi*oger sur mes actions , mais je ne souffrirai jamais qu'on établisse un espionnage et une délation entre vous et uioi.

— Tu sais bien que je t'aime plus qu'eux. Je te crois... mais avoue que M. de T^** fa fait In cour en mon absence.

— Il m'a adressé des vers et quelques compliments, voilà tout.

— Mais tu lui as écrit?

— Oui. Vous savez que je veux préparer un mariage entre une de mes cousines et un de ses amis; je lui écris chaque fois qu*une lettre de ma tante nécessite de nouveaux renseignements ou m'apporte une nouvelle réponse.

~ Mais en Limousin les femmes n'écrivent jamais.

~ Je ne suis pas une Limousine, et ne m*aifflez-vous pas sans cette essentielle qualité ?

— Mais on fera peut-être des cancans.

— Qu'importe? Et si vous ôles au-dessus de ces petitesses provinciales, je bénis le ciel, et me moque du qu'en dira-t-on. »

Toute notre conversation, qui se traîna deux heures sur ces méfiances, ces rapports et ces soupçons, me fit parfaitement comprendre le$ letlres qui avaient été écrites contre moi pendant CCS deux mois d'absence; les tourments et

toutes lès épjfeoveâ qui m'étaieiit réservées pour Tavenir. Cependant il y avait encore bien de l'amour chez M Lafarge; un laot, un regard détruisaient facilement Técbafaudage de calomnies élevé à grands frais eoptre moi, et je ne désespérai pas de Tainere la baii^ et les luécbants.

Durant cet échange de pensées, d'explicatîoiis et d'atteQdes honorables qui succédaient aux soupçons de M. Lafac^e , ma belle^mère yipt trois ou quatr^a fois frapper à^Ja.p^rte; mais )q^ verroux étaient mis, et nm» ne r^pon^ions pas. J'appris plus tard que M"*^ Lafarge, qui a^v^'t g«etté .son filfi ion^ la lO^^tinée, lut indignée e« ^^prcmant <|u'il, avait imversé I« rivière, franchi piir une brèche, les murs du cloître afiit d'entrer dams foa chambre sans passer par l'avenue et Baiis la rencontrer. Je comprenais maintenant.qp'il et)t biçsain dem^ voir seule pour me dire ses griefs, se^ soupçons. J'étais touchée, reconnaissante de cette franche explication ; j'en LriQmphai dans mon amourpropre, et ce ne fut que vers midi que je lui rappelai qu^il était convenabijs d'aller embrf^

ser sa mère. Il revint quelques minutes après , se trouva si fatigué qu'il voulut se cou* cher, et me pria de lui céd^r ma chambre , pour que je pusse plus commodément veiller près de lui , et lui jouer les airs qu'il n'avait pas entendus depuis longtemps.

 peine M. Lafarge fut-il installé chez moi qu'il eut quelques vomia^ments ; son oncle, M. Fleyniat, un peu médecin, attribua son malaise an voyage , et lui ordonna de l'orangeade. Je lui en fis une tasse, et il se trouva beaucoup mieux après l'avoir prise.

Je passai toute la journée auprès du lit du pauvre voyageur, qui nous montra le fameux brevet et reçut toutes nos félicitations et notre enthousiasme avec assez de joie. 11 n^ voulait pas me voir quitter son chevet, m*accablait de tendres parole»», disait qu'il m'apportait son succès pour élrennes, que je lui avais inspiré sa belle et précieuse découverte, et que tous les nouveaux fers seraient marqués au chiffre de Marie; puis il déposait sur mes mains mille baisers^de reconnaissance. ,

M"« Bruu près de notre malade, il feUat encore partager notre petit repas, et il voulut une cuillerée decrême mousseuse et parfumée.

M. Buffière arriva sur ces entrefaites. Il s'enferma longtemps avec son beau-frère pour causer, et cette entrevue parut avoir horrible-' ment fatigué et préoccupé M. Lafarge. A cinq heures les vomissements reparurent plus vio<lents et plus incessants que la veille. Je voulus envoyer cherdier le médecin de Brives, ma bdle-mère s'y opposa et fit choix de M. Bardon, que je savais très-bon ami et très-mauvais docteur.

Cependant les plaintes de M. Lafarge commençaient à m'inquiéter , et si M. Buffière me rassurait un peu en me disant que ce n'était qu'une simple indisposition, et qu'il était dans les habitudesde son beau-frère de s'exagérer la plus légère :S0D»ffk*ance, M^ Lafarge avait des idées sinistres qui glaçaient mon sang dans mes veines. Elle craignait que son fils n'eût été ^air poisonné à Paris par ses ennemis. Elle me racontait la mort de son mari qui, dans un dîner chez M. N..., avait été empoisonné par un rival

claxi3 an morceau de nou^al , et avnit èîi \es mêmes symptômes que ceux qui faisaient se«ilfrir notre malade.

A deux heures du matin M. Bardbn arriva. Je le pris à part et je lui dis mes inquiétudes, les soupçons affreux de ma belle-mère. II rit beaucoup de ces craintes chimériques, m'assura quMl n'y avait pas un seul symptôme qui pût donner de la consistance à ces idées formidables, que la maladie actuelle de M. Lafarge était une angine et une inflammation de Teslomac , que Taffection qui avait amené la mort de son père avait été naturelle, qu'il l'avait soigné lui-même; que l'imagination égarée de M^*' Lafarge avait pu seule soupçonner un crime. Je me fis expliquer le traitement à suivre pour combattre cette douloureuse angine, voulant le faire suivre exactement. On devait mettre au malade des sangsues, lui interdire les boissons froides, mêler à ses tisanes des sirops émollienls.

Je causai ensuite longtemps avec M. Bardon de la première éducation des' enfants, de y Emile de Jean-Jacques^ qu'il m'avait prêté

quelques jours auparavant, et qui éveillait dans mou cœur mille sentiments nouveaux, bien intimes et bien puissants.

Pendant que nous passions ainsi la nuit à causer, les rats prenaient au-dessus de nos têtes leurs ébats nocturnes, réveillaient M. Lafarge de son léger assoupissement, et lui donnaient de vives impatiences. M. Bardon me demanda si je n'avais pas essayé de combattre ces hôtes bruyants et dévastateurs; je lui dis que j'avais déjà fait contre eux une mixture Aemort-aaœ'^ ratSy de farine et d'eau, mais sans obtenir des résultats exterminants. Il me conseilla de joindre à la farine et au poison du sucre et du

benrre, promit même de m*apporter de la farine de maïs ; et, sachant que je n'avais plus de mort-aux-rats, il me donna nn petit mot pour qu*H me fût délivré de Tarsenic à Uzerche.

Le chagrin de se voir cloué sur son lit quand mille occupations importantes le réclamaient, augmentait les souffrances de M. Lafarge. Il était impatient, préoccupé , sombre ; il évitait avec una sorte de terreur les téte-à-téte avec sa mère et son beau-frère, qui lui pariaient constamment d'affaires. 11 mesemblait heureux lorsque je le berçais par des paroles affectueuses, des rêves et des projets à venir ; il était aussi trèsmauvais malade, et j'avais seule le droit de ne pas être renvoyée dans une trèsHsatanique compagnie, toutes les foisqu^it fallait lui faire eséculer une prescription de son d#cteur. Sa mère avait par^desBus tout le malheur de l'iâipalienter, et il ne lui laissait que le soin de préparer une multitude de tisanes, de potions, de cataplasmes, et d'inspecter derant son feu un régîmentde cafetières, dont il méprisait le contenu, malgré l'ordonnance et nos prières.

Les soins dé M"'' Brun parailssant agréaMes et

utiles dti malade, je lui demandai de retarder de ^uèlqfiies jotii« son départ pour Faye ; elle y consentit avec empressement, et j'en fus reconnaissante, car c^était s'associer à nos fati-* gués, à nos inquiétudes de garde»malades, aux préoccupations de nos jours, aux veilles de nos nuits.

Toutes mesc<mversations avec mon mari me découvraient la jalousie ainsi que le mauvais el calomnieux vouloir de sa mère« Nonnseulement on n'avait pas craint de dénaturer mes actions, mais encore on m'en avait prêté d*^enlièrement fausses, on avait ajouté aux mille tourments d'affaires de M. I^farge des soupçons, des dou« tes, des incertitudes insupportables pour Tesprit et cruels pour le cœur.

Aussi, en me retrouvant innocenté de ceâ odieuses imputations, plus codfiante que par le passé, plus aimante parce qu*il souiFrait, tout heureuse de le revoir, M. Lafarge ressentit une grande joie. 11 me disait : « Je vous en prie, aimez-moi devant eux, laissez «leur entendre vos douces paroles, laissez-leur voir toutes vos bon* nés attentions. » Et il répétait à sa mère : *Voîs

Page 1