‹ Mémoires de Marie Cappelle: veuve Lafarge (volume 2)Chapitre 5 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

corome elle est bonne, comme elle m'aime, combien je suis benrenx, combien ilfant aussi que ta Taimes... Embrasse-la pour la remercier dn bonheur qu'elle me donne... »

D'autres fois aussi un soupçon jaloux passait sur son front ; il m'interrogeait d'une voix brève, dure, méfiante; — puis il me demandait pardon ; il me voyait blessée, s'humiliait et me racontait pour s'excuser toutes leurs perfides insinuations. J'aurais voulu ignorer cette malveillance qui se cachait dans l'ombre pour me calomnier. Il fallait toutes les souffrances de mon mari pour contenir la violence de mon indignation^ pour éloigner une explication, pour me faire garder un silence qui m'étouffait et qui me semblait aussi lâche que nuisible.

Quand j'approchais ma belle-mère, je reculais involontairement, ses paroles fausses et mielleuses soulevaient mon cœur ; mon front brulait et frissonnait quand elle y imprimait un de ses baisers.

Je l'avoue, je triomphais sans générosité de la préférence exclusive que m'accordait son fils ; je jouissais de ses yeux qui me cherchaient,

me rappelaient, tandis qa*il répomiait avec indifférence aux questions de sa mère qui m'avaient fait fuir.... Je jouissais des expressions d'amour qu'il me prodiguait devant eIl^, des boissons qu'il acceptait de ma muin après les avoir refusées de la sienne; — je montrais ma toute-puissabce, je montrais le prix des baisers que je refusais au jaloux, et que j'accordais ensuite aux prières du repentant.

Folle que j'étais ! — je jouais ma vie pour, un bon mot« Forte de ma conscience et de son amour, je soulevais moi->méme les haines qui (levaien t creuser ma tombe.

 sa seconde visite, M. Bardon trouva l'inflammation de ]a gorge plus intense; il y avait difficulté à avaler, enflure de la luette, concentration violente du sanog à la tétç; il y appliqua des sangsues, fit une légère saignée et souffla quelque peu d'alun dans la gorge. Cette dernière opération fit éprouver au nialade une assez forte douleur , -^ qui fut suivie d'une saveur acre, brûlante, continue.

M. Bardon élant sorti de la chambre, M. Lafarge me dit qu'il était sûr qu'on lui avait fait

atalei" par méprisé èû Tittiol^ qu'il rei^&eiitait un feu intértear^ insupportable; qtté H. Bitéhti avait une mauTaise pharmacie en désordre ^cfnt il avait l'habitude de sesenrfr pour des makdés; qu'il s'était trompé....

J'essayai inutitemeâf de le calmer par quelques gargarismes d'eau froide; puis, tfès ioqtiiète moi-même de ses inquiétudes, j'âUai trouver le docteur, et je lui fis part Wéi frafichement des craintes de son ami. Il me ras^tira en me disant que cet alun lui avait été donné par son beau-frère, ainsi que lui médecin, et chez lequel il avait passé la journée; qu'il était fticîle, à certaines propriétés, de le dislifiguer des autres substances corrosives que nous redoutions ; *— mais il ne put aussi faéilement convaincre le malade qui s'était fait une idée file de sa crainte, — ni M"»® Lafarge, qui changeait par habitude en crimes les malheurs ks phisitithpiés...

M»« Patiizani vittt nous donner le concours de ses soins, de ses recettes, de ses baumes, de seé tis^mes. Son intérêt pour son neveu se traduisait par un flux de paroles qui le fetiguait

horriblement, par une manie dressais et de changements contre laquelle il se révoltait , et qui luj faisait envoya bien Jkùn , quelquefois même jusqu'au diable, la garde-malade (^ds-r bleu.

Les jours n'apportaient pas beaucoup d'amélioration à l'état du pauvre souffrant. A peine quelques heures de repos avaient-elles ramené la confiance et le soui*ire sur nos lèvres, qu'une crMse nouvelle nous replongeait dans le décou<^ ragement. Les yomissements étaient moins fréquents, les angoisses nerveuses étaient plus vio* lentes. Une nuit, elles furent si prolongées que W^^ Brun et moi , qui veillions auprès d% Lui , ne pûmes qu'avec peine l'empêcher de s'ouvrir les vmes avec un rasoir, et fûmes obligées de je couvrir d'eau froide, del'exposer à l'aif glacé d'une ;(iuit de jauiirier, d'oublier enfin le ^oin de son angine pour calmer les horribles convulsions qui le torturaient.

Tous les matins, eo faisant sa visite^ M. Bardoja nous rassurait, c'est-à-dire moi et ma belle^^ène^ jcar tou)t le jreste de la famille s'unirait pour nou^ dire que cet état, ces plaintes,

ces angoisses étaient naturelles au tempérament de M. Lafarge; qu'elles avaient toujours suivi chez lui les fatigues et les préoccupations commerciales.

Il faut avouer que si le malade n'allait pas mieux, il faisait exactement le contraire de ce qui lui était prescrit. Le docteur recommandait par-dessus tout un calme parfait, Tusage fréquent de boissons adoucissantes ; et les cancans bourdonnaient sans cesse au chevet de M. La- Targe, et il ne voulait boire que de Feau glacée pour tisane, entrait dans de véritables colères lorsqu'on voulait le tromper en mêlant quelque peu de guimauve, de graine de Kn, de gomme, h sa dangereuse boisson de prédilection.

J'étais ordinairement chargée d^aflfronter Tarage, remployais tour à tour avec succès et revers les paroles d'affection , la ruse ou une volonté despotique, et je gardais pour les pt^scriptions importantes le grand moyen d'un exil de qaelques minutes dans la pièce voisine.

J'avais installé mon mari dans ma chambre, qui était plus chaude, plus grande que la sienne, et je prenais mes heures de sommeil

dans celle de M^^' Brun , qui se trouvait alors partager mon appartement. Cet arrangement était excessivement incommode pour moi. Fa* tiguëe de veilles, de douleurs d'estomac et d*un gros rhume de poitrine^ces quelques heures de repos que je venais chercher sur mon lit étaient troublées par un passage continuel de la cham* bre de ma belle-mère à celle de son fils. J'étais, pour ainsi dire, dans un corridor, où M»« La* farge passait près de moi cinquante fois en une minute, tantôt rapportant les tisanes qui , après avoir été faites à son feu , y retournaient encore après un refus^ tantôt quittant le lit du malade pom* répondre aux nombreux messages qui venaient de Faye, à MM. Denis , Buffière , Magnaud, qui avaient élu leur domicile à son foyer.

Ces allées et venues continuelles metlaieni au supplice le malade. Il supportait impatiem* ment ces interrogatoires , si odieux lorsque la réponse est invariable et décourageante, ces paà si lourdement légers qui, réveillant avec une tendre précaution, ne lui laissaient pas même le droit de se plaindre.

La nuit da mardi avait été bonne, la journée du mercredi meilleure. J'étais plue tranquille, et j'écoutais la respiration égale de M. Lafarge^ qui s'était endormi y. la tête p^ichée sur mon épaule, tandis que je lui parlais de choses calmes et riantes, d'affection, de confiance et d'avenir, — lorsque tout à coup il est réveillé en $tti*saut par M"^* Buffière, qui se précipite comme une folle dans la chambre, lui baise les mains, sanglotte , s'écrie : « Mon Charles, tu vas moarir... Ah! msd heureuse 9 que deviendrai- je? •*- Que sera la vie sans toi ? Oh ! mon frère , ton Amena te suivra au tombeau !

— Amena, calme-toi , tu me fais mal , je suis mieux, lui disait H. Lafarge*

— Ah ! continuait W^^ Buffière, mon pauvre Charles, mourir si jeune ! je suis venue te donner les derniers soins, je sois vénue^ au risque de tuer mon ^fant ; tu mourras dans mes bras l

— Mon Dieu, faut-U donc mourir? et vous me iecachiez,et vous n'étiez pas inquiète? médit le pauvre malade, p&le, tremblant , me regasdànl avec une expression de douleur et de reproche.

— Je vous jure qu'il n'y a pas de danger dans

votre état , loi ropohdisrje toute ^dpéfaitç , tout indignée de cette scène dangereuse, le ne co«ir pi*eBds pds i'état de votre sœNur; a'raa df semblables affections ils vous tueroaL Je voua en supplie, Amena, retires'^vous.

— Non, non, je ne le quitterai pbis«» .

11 me fut impossible de garder Alors mon sang-froid. Je me retournai vcmc violence vers M. Buf&ère, spectateur impassible de cette tra^ g^die, et je lui déclarai que j'ex^eais qu'il em-^ menât sa femme bors de la cbamhre , et quMI Tempéchàt d'y rentrer jusqu'à ce qu'Ole fût devenue plus calme et plus prudente.

Cette mesure fut difiidlç à méditer; enfin M°^« Buffière fut entraînée de force pendant qu'elle criait que j'accaparais ao0 frèi^, que je voulais lui ravir son dernier soupir^et la rage et la douleur lui donnèrent um attaque de nerfs épouvantable.

L'impression produite ipar cette suène dou*^ loureuse sur M. Lafarge fut inelTaçable ; mes paroles et mes sermons restèrent impuissants à le rassurer^ et i| répétait sans cesse : « Pauvre

Marie, faut*il mourir!... Je l'aimais tant... que Tas-ta deyeoir?

— Prenez courage , et roxa vivrez encore bien longtemps pour notre bonheur.

— Ne me parle pas de bonheur, cda me fait trop de mal.

— Soyez donc raisonnable. Croyez-vous que ma bouche pourrait vous sourire si vous étiez en danger?,..

^ -^ Oh ! non , mais tu me trompes parce qu'ils t'ont trompée. »

Je passai la nuit entière pour empêcher Àméoa d'approcher du lit de son frère ^ et, lorsque M. Bardon trouva, en arrivant le mattn, un redoublement de fièvre, des symptômes plus alarmants, je lui racontai la scène de la veille avec une indignation , une rancune peu modérées peut-^tre! Je demandai au docteur la per* mission de lui adjoindre un médecin consul* tant. Je voulais avoir M. Ségeral , que mon oncle Pontier m'avait particulièrement recom* mandé comme un homme de talent et de cœur.

Cela ne parut point convenir à ma belle-mère;

et le jendi matin Denis ramena de Briye5 M. Massénat dont la réputation était une des meilleures du pays.

M. Massénat examina attentivement et à piu« sieurs reprises différentes M. Laiarge; il s*in* forma longuement auprès de M. Bardon du tempérament du malade, des maladies de son passé, des causes auxquelles on pouvait attri«* buer ses souffrances actuelles ; puis il déclara que rétat du malade ne présentait pas de danger; qu'il avait une affection nerveuse, grave et pénible sans doute, mais d*une guérison certaine. I/extérieur sérieux et recueilli de M. Massénai me 6t accepter cet oracle avec joie et sécurité. Pour être entièrement rassurée, je le pris à part, je lui demandai en tremblant toute la vérité, je la lui fis demander par M'^^ Brun, et chaque fois sa réponse fui aussi positive.

La faiblesse du pouls y le froid aux extrémités m'effrayaient particulièrement; M. Massénat m'assura que c'étaient des symptômes nerveux. Il ordonna, pour les combattre, une potion opiacée , des boissons adoucissantes et un peu

danoarritare, tels que de légers boaillons et des lails de poule. Je priai ensuite IL Masséna de revenir le lendemain ; je le lai demandai en grâce. Il me répondît que la présence de M. Bardon snflBsait , qu'il avait recomioandé qu'on lui donnât fréquemment des nouvdles du malade, et il promit de revenir lorsqu'il! changement de r^ime serait nécessaire.

J'étais si contente, si tranquille de cette bonne et savante visite, que je me réconciliai tellement avec VL^^ Buffière. Je l'avais Ia veille renvoyée avec impatience et colère ; po»r hm notre paix , je l'eng^eai à l'ester avec moi près de son frère , et je conseillai à sa m^are de prendre quelques heures de repos.

< Nous sommes sans inquiétude, mops êtes fatiguée, lui disais-je, allez dormir... je vieillerai près de Charles, ne vous tourmenter pas.

— Vous voulez rester seule auprès de lui î

— Non, vous savez bien que cela ne m'arrive jamais. Je n'ai pas la force de lui tenir la tête, et la vue de ces vomissements me lait un mal affreuic.

— Va te coucher., maman , lui dit son fils.

air

"^ Je vois bien que vous voulez me chasser tous les deux ; mdis c*est ^1 , je resterai.

— QfleUe î A justice ! m*ëcrîaî-je.

-** Oui, oui, je comprends qoe tous chercher à m'éloignerde mon fils, que vous me regardez eenme rien dans la m^iîcK)» ; mais j'y resterai de forcé 9 et nous verrons si vous pourrez être la maîtresse.

•^ lion Dieu , nadame , restez dans votre ruine; qvand Charles sera guéri , je m*eii irai bien loin de vos jalouses et mesquines calom*nies; s'il m'aime, il me suivra; s'il vous préfère , je saurai ne pas me plaindre. »

Je sortis de la chambre , ne voulant pas prolonger d'injustes récriminations qui devaient faire beaucoup de mal à M. Lafarge. J*appris ensuite qu'il s'était violemment emporté contre sa mère après mon départ, qu'il l'avait accusée de vouloir le rendre malheureux en nous désunissant, et qu'il lui avait même défendu de mettre les pieds dans sa chambre tant qu'elle ne se serait pas raccommodée avec moi. Ce qui fit que M"^« Lafarge vint me trouver et me prier d'excuser sa vivacité , qu'elle appelait

un excès de tendresse maternelle. En me der mandant d'oublier ma rancune, ma belle-mère ne voulait pas oublier la sienne : elle et sa fille imaginèrent bientôt mille moyens pour m'éloigner.

J*étais très-souffrante, très^fatiguée, trèscbangée. Elles inspirèrent des inquiétudes assez sérieuses sur ma santé à M. Lafarge, qui me supplia de me soigner, de ne pas quitter mon fauteuil ou mon lit; et, comme je n^avais plus de craintes réelles, je lui obéis, sans être dope toutefois de la diplomatie ennemie.

La petite quantité d'arsenic demandée par M. Bardon n'avait pas suffi pour exterminer tout notre peuple de rats; ils étaient deyenus odieux à mon mari , dont les nerfs s'agaçaient de leurs courses et de leurs grignottements continuels au-dessus de sa tète, et ils avaient mérité toute ma haine en dévorant mes robes, mon linge, enfin tout ce qui se trouvait dans mes cabinets de toilette. Décidée à rassembler des forces formidables pour les exterminer définitivement , je demandai à M. Denis

de m*apporter une ncovelle dose de mort-auxrals et des ratières. Quoique j'eusse inscrit les deux moyens exterminateurs sur une liste de commissions, M. Denis oublia les ratières, et me rapporta seulement d'un desesToyagesdeBrives une dose d'arsenic si considérable que je la montrai à M. Lafarge pour lui faire apprécier les grands moyens avec lesquels je voulais le yenger de ses ennemis. Il les approuva, mais il me défendit d'assister à la confection de la pâtée dont il craignait pour moi les exhalaisons nuisibles. Clémentine fut chargée de ce soin.

La nuit du vendredi au samedi fut assez bonne. J'en passai une grande partie avec W^^ Brun ; et le matin, me sentant sonJBfrante et fatiguée plus que de ct>utume, je fus me coucher, etje dormais encore à dix heures lorsque W^ Buffière vint me réveiller pour s'informer de ma santé et m'engager à prendre un lait de poiile. Très-étonnée de ces sollicitude^ inosîtées, je la remerciai tout en refusant sa tisane, que je trouvais fade et désagréable. Mais, sans m'écouter, elle m'assura qu'elle savait faire des laits de poule si délicats, si mousseux, que je

les aimerais de sa main, et descendit à la cuisine se mettre à Tœuvre. Au bout d*un quart d'heure elle m'apporta quelque chose d'assez bon. J'achevais de l'avaler lorsqu'elle revint de la chambre de M. Lafarge, et se montra désdlée de ce que je n'en eusse pas laissé un peu pour son frère, qui , disait-elle , voulait par senti-ment le partager avec moi. C'était une idée de malade qu'il fallait contenter; aussi Amena iit-elle un second lait de poule près de mon Ht, avec l'intention de le faire passer pour la moitié de celui que je venais de prendre. M. Lafarge s'étant endormi , on le laissa sur ma table de suit ; je le gardai quelque temps \ mais , voulant prendre encore un peu de repos et ne pas être dérangée , j'envoyai le lait de poule à ma bellesœur pour qu'elle le conservât chaud jusqu'au i*éveil de son frère.

A son arrivée, vers midi, M. Bardon trouva notre malade assez passablement bien pour lui donner du pain trempé dans du vin de Bor<^ deaux, et lui permettre quelque peu de volaille ou de la purée de pommes de terre. Il nous prévint aussi que, n'ayant pas d'inquiétude et II. 2i

beaucoup d'affuires ^ il pe Tiendrait pas le lendemain dimaodie, et que nous eussions seulement à faire prendre exactement les potions ppiacées.prescrites par M, Ma^énat, malgré lu l^ugnance qu'elles faisaient éprouver à M. Lafarge,

M, Mqgnqud revint de Fs^e dans la journée,, parla secrètement à mon ipari, et celui-ci, horriblement tourmenté des nouvelles qu il lui apportait et qu*il ne voulait (las me dire, eut une crise, un redoublement de fièvre, «tfqtbi^P plus souffrant que la veille. Je me plaigpis à « jlme jjuffière de ces continuelles infracliooaayj ordonnances du médecin.

, % Nous ne pQuvons toujours nous sacrifier ^' p^yer pour Charles, me dit-elle.

— Si vous ne voulez pas qu't>n h fatigue?

madame , objecta M. Magnaud , sigueR-œoi quelques effets que j ai là en blanc dm ^^^ portefeuille, Qt je n'aurai plus à coflaptfif *^^ lui,»

. J'acceptai bien volontiers; et j'all»is jû'appfopber de mon mari pour lui dejuandarJ*^^' tori^iion de signer çn *on nowj^ lorsque B»

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balle-sœur et éon eommb m'en empêchèrent avec YÎvaoilëi en me disant que ma signature suffisait. Je signai alors quelques petils boulsdo papier blane qu'iU me pré$entaientt et, voulant faire preuve d*ordre et d'exactitude, je mil la date, contre mon babitude*

m Bien! c'est ik recommencer, dit M. Magnaud} pour être valable, la signature d'une femme ne doit pas être datée. «

Puis, déchirant les billets, il raelesfitre*' cemimencet cette fois sans y mettre la date. Il y en avait pour 6 ou 3,000 fr.

Emma nous arriva dans la soirée, horriblement effrayée; on lui avait dit le matin, à Uzerche, que des commis de Glandier avaient assuré que M. Lafarge était à la mort, et elle fut bien heureuse de partager nos bonnes assurances de guérison lorsqu'elle venait partager noe d^rttleurs et notre désespoir* da présence d'Emma me fut bien douce. Je lui dis mes inquiétudes passées, les paroles rassurantes des médecins^ et elle me répéta, comme toute la famille , qu'il n'y avait pas de plus uumvais malade que son cousin, et qu'elle le soupçon^

nait d*exagérer ses souffrances plus encore que de coutume pour se faire bien aimer et bien gâter par moi.

Vers minuit j'eus des crampes d'estomac, qui me forcèrent de me jeter sur mon lit , et ce fut Emma qui me remplaça au cbevet de M. Lafarge. Je lui avais dit combien il était important de lui faire prendre sa potion opiacée, et la mauvaise volonté qu'il metlait à obéir à cette ordonnance du docteur; aussi employait-elle mon nom pour te décider tous les quarts d'heure.

« Prends *cela , Charles , pour l'amour de Marie qui l'aime tant, disait-elle.

— C'est bien mauvais... mais je vais le prendre pour lui obéir.

— Charles , tu as été bien content de la re-

voir?

— Oh ! oui. Tu dis donc qu'elle m'aime^ toi ?

— Sans doute ; je sais bien ce qu'elle me disait quand ta n'y étais pas! »

En écoutant ces mots, le pauvre malade prenait les mains de sa cousine et semblait vouloir l'en remercier.

Bientôt M°^« Lafarge et Amena éloignèrent Emma sous le prétexte de renvoyer près de moi pour me soigner. Elle me répéta ce que lui avait dit mon mari, et je lui dis à mon tour les calomnies qui avaient été envoyées contre moi à Paris, les haines qui se révélaient chaque jour plus visibles. La pauvre enfant en fut indignée. Les mêmes méfiances qui m'entouraient l'entouraient aussi ; elle avait remarqué qu'on se cachait d'elle peur parler, qu'on semblait avoir des secrets importants, et qu'Àînéna l'avait renvoyée avec humeur de la chambre pour causer plus librement avec M. Magnaud et M"eBrun.

Mille et mille conjectures passèrent dans nos esprits. Nous crûmes enfin qu'il s'agissait de mauvaises spéculations , qu'on voulait me les cacher de peur de m'inquiétçr, et les billets signés le matin confirmèrent cette pensée qui diminua un peu la rancune que j'éprouvais de lai conduite hostile et déplacée de toute cette famille.

A quatre heures du matin, Emma et moi fûmes reprendre notre place auprès du malade.

n paraissait plus touffrant, et ne me pArla point lorsque ma main vint se poser asr son frotit pour en interroger les battements et la chaleur. Pendant mon absencOiOn ne lui avait pas dosné une seule fois de la potion prescrite, qui avait aeuie le pouvoir de le calmer. J'en fis la remarque avec chagrin; il Tentendit et me fit signe de lui en préparer*

Comme il m*était impossible de faire preiidreà M. Lafarge une seule goutte de ses tisanes émollienteS) pour y remédier fa vais le sein d'ajouter une petite pincée de gomme dans l'eau ou la potion qu'il se résignait à accepter» Cette fois que, selon mon habitude, j'avais fait là légère addition degommedans la potion, MT^ Lalarge vint m'arracher la cuillère^ la montra à son flisd'un air triomphant^ et lui dit de se bien garder de la prendra parce que j'y avais mis de lapoudre blanche. En vain Emma fitremsN quer à sa tante que ce n'était qu'un peu de gomme arabique qu'elle m'avait vue mettre; celle-ci affecta de ne pas vouloir l'entendre^ et lorsque je fus sortie elle lui dit que c'était d'autant plus mal à moi d^dVolr dk)ttnë cet(e gomme

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à iotk ûU que M. M&ssénat en àrAil éitpi'ëAâé-^ ittënt défendu Tuisage au malade. Emiiifl, qui savait positivement le contrùirè, Voulut tn*eit^ etlser, mais elle reçut des paroles dttfés^ huéiiliantes, Titivitation pl*es(]tte formelle de ret<}yt^ lier à llEerche^ et Tordre de ne pas Bé tnéler à Tavi^nir dé co qui se passerait autour d'elles

Eh me toyant si malheureuse, êi pêhséùU^ tée^ Emma partit seulement pour un jour, s'etl» gag^ à retenir I« lendemain, et me promit d'accepter courageusement la moitié de tna ré*probation actuelle. Combien je fus recohnail^ santé de cette touchante promesse \ Son d4>vouement, en me permettant d'échanger tnés j^ensëes d'amertume ei de découra^^ement^ pourrait seul me ooqsoler un peu de ce que je sotiffrais 1

Le dimanche matin je fus fort étonnée de trouver M« et M^^ Denis installés seuls au chQ^ vet de M. Lafai*gei Je demandai pourquoi on ne m'avait pas fait éveiller en l'absence dé sa mère et de sa sœur, pourquoi il était abaii^ 4onné.à de nouvelles personnes qui ne connais* laient pas son tratunadnt et les soin4 qu^îl

ei^igeait; il me fut répondu que M^ Lafarge Ta- Tait exigé ainsi, qu'il ne voulait plu8 que son bon M. Denis le quittât.

Je m'approchai du lit de mon mari ; il me regarda longtemps en silence, puis porta ma main à sa bouche, et j'y sentis tomber une larme et un baiser. M*"^ Buffière, qui entra sur ces entrefaites, voulut m'éloigner sous prétexte que je fatiguais son frère... — 11 s'y opposa, et lui dit : « Regarde-la h — Puis, prenant quelques boucles de cheveux qui s'échappaient de mon bonnet, il se mit à les rouler entre ses doigts et parut réfléchir et nous oublier toutes deux.

Il denianda à boire; je me levais pour le satisfaire lorsqu'Ainéna se précipita sur le verre, me l'arracha et le lui offrit elle-même- Profondément blessée, j'allais m'éloighèr lors qu'il me rappela, m'attira vers lui et me dit « Laisse-les faire, ne m'abandonne pas. »

J'étais rentrée dans ma chambre pour pas ser une robe et attacher mes cheveux. — Clémentine vint m'apprendre l'arrivée de M. Fleylïiat ; je sortis sur-le-champ pour le voir ; il était

cfaezma beUe^mère, et, lui tronvant un air sombre, préoccupé, je fus atterrée, et jerentratnai dans le corridor pour lui demander s*il y avait du danger, si M. Lafarge était plus malade, ce qu'il fallait faire* — Il m'avoua qu'il ne partageait pas la sécurité de M. Bardon, que son réffimenaurrissant lui paraissait absurde, enfin qu'il était effrayé de l'engourdissement glacial des extrémités, de la faiblesse du pouls, et des symptômes peu naturels et peu communs que présentait cette maladie*

c Je vous en prie, lui dis-je, obtenez donc de ma belle-mère qu'elle envoie chercher un au^tre médecin que M. Bardon.

-^ Mais elle me dit que c'est vous qui vous y opposez»

— Moi ! — Depuis huit jours je la supplie vainement de faire venir M, Ségeral. »

Il parut très^étonné de ma réponse, et me conseilla d'envoyer sur-le-champ à Brives chercher M. Ségeral, d'exiger qu'il vint tous les jours, de ne m'en rapporter en rien à M. Bardon, dont l'ineptie était généralement reconnue, et

sso

pour lequel il ne t'expliquait ptsrëngoiumebt de la famille.

M. Fleynial, Voyahi combien il m'aTolt reodueinquiète^ essoyaalDri dé me raasut*er;tl aie dit qu'if pouvait s'exagérer le danger, c|u*il èavait que M. Mastiénat ne Tavait pafc reconnu, cl que ion coup d œil était un oracle auquel on pouvait avoir foi ; puiâ^ revenant dans la cham'bl^ de M. Lafarge^ il Texamina encore atlentivement) lui permit.de la bière au lieu de tisane, et m'ordonna de lui faire boire de l'eau tiède, afin dé faciliter lea votaiisaemjents et de faifce rejeter de reHiômao lefi mbtieres nuisibled qui pouvaient y avoir été introduites.. i

U me fallut combattre la mauvaise vdlonté, ropposition presque brutale de M™^ Lafargeet do M'^^ Buffière poiîr faire administrer cette dernière prescription; selon elle jb voulais étouffer M» Lafarge, le fatiguer, le iaire mourir par denouVeâux vomissemenlé; mais leUrs accusations ne purent m'ébranler, jefqs inetOrable, et maigre elles je fia prendre plusiears bols d*eau à mon marî^ t}ui n'qsail lès refuser de ma

SSl

moiB^ €t qui m fut floulagë jusqu'à rioitant «A sa mère luidohliauh grand verre de bière^ qài lui rendit sa brûlure insupportable a i'eatomac, 8êi orampea violenUs et ses angoisies. ' .

Pour ach&yer de nie désoler^ j'appris qu^ou «vaît arrêté le départ du pionUier que j'avais envoyé à Brives chercher M. Ségeral^etque^ soUs im prétexte quelconque, M"^^ Lafarge aValt chargé Ion fidèh Denis d'aller seulemeat a Luberfta^ obereher un autre médeciui M. Lespiaas»

Dans la soirée M. Magnaud arriva ; sa pr6« leuee parut faire évanouir lea inquiétudes éveillée! par M. Fleyniat obea Ma belle^mère; il me dit qu'il avblt à parler d'affaires et me de* noauda de le laisser seul avec M. Lafargeî Je voulus m'opposer à eatte fatigue d'écrit, dan* gireusô datis un ibonlënt de crise ; mais lorsl^u'il m'eut assuré. qu'il portait de bonnes nou*vellos^ plus propres à guérir mon mari qu'à lui faire mal, je m'éloignai et lee laissai seuls* le in'a perçus au retour que la présence de JVL Ma* gnaud avait produit un effet tout opposé à celui qu'il en attendait) jamaib là douleur etj'abat-

lement n'avaient aussi violemment contracté les traits dû pauvre malade. 11 détourna la tête à mon approche, et ne parut pas s'apercevoir d'un affectueux baiser que je déposai sur sa main.

Je fus alors m'asseoir près de la cheminée, devant laquelle M*^^ Brun, M^^^ Buffière et M. Magnaud causaient en riant, tandis que ma belle-mère dormait , et je me laissai aller à un désespoir, à un découragement affreux. La haine à peine voilée que me témoignait toute celte famille, ce rempart de leurs personnes et de leurs calomnies qu'ils élevaient tous entre moi et mon mari, cette persécution à coups de poignard qui blessait toujourset ne tuait jamais, me parut odieuse et intolérable.

Cependant il me fallait rag^ler ; les souffrances du pauvre Charles plus encore que mon devoir m'enchaînaient à Clandier. Je levai par hasard les yeux sur tous ces visages ennemis; ils étaient bassement souriants et triomphants, et le mépris qu'ils m'inspirèrent vint remplacer mon désespoir et me donna la force de le raisonner.

« Je vous conseille d'aller vous coucher, Marie,

me dit M"® Buffière en ricanant; vous êtes bien pâle, et mon frère, habitué à mes soins, qu'il préfère aux vôtres, vous en saura gré.

— Ne vous inquiétez pas de moi, madame; ma place est ici, j*y resterai aussi longtemps que je le croirai utile et convenable. »

Puis, cachant toutes mes douleurs bien avant dans mon âme, je pris un livre, et je m'isolai de leurs persécutions et de leur présence.

Ce soir-là M. Magnaud était d'une amabilité insupportable; il réveillait M"^ Lafarge avec des barbes de plume, embrassait de force M^*^ Brun, de bon gré M"*" Buffière ; enfin il choisit cette dernière pour oreiller et s*endormit profondément sur son épaule. Comme je paraissais observer t5ut cela avec étonnement, M"*" Buffière me dit :

« Que youlez-vous 7. . . C'est pour nous comme un frère. »

Vers deux heures du matin M. Lespinas entra, escorté de Denis, Tous les yeux endormis se réveillèrent, armés d'une larme pour le recevoir. M"« Buffière voulut l'entraîner daM l'embrasure d'une fenêtre pour lui parler j mais il

lui dit qu*il avait été ia&truit à9 T^^t du sift« lade par Denis, s'approcha du lit de M« Lafarge, lui tàta le pouUi lui iU une ou Am% ^^ts^m9^ lui ordou)^ une potiou qu'il ayail app(M*toe, «t vint alors se chauffer et me saluer.

Je remerciai M. Lespiuaa de bob empreaic** lUQut à braver la nuit , le froid, pour soulager des souSrauces et des iaquiétudes^ at h priai de me dire ce qu'il pensait de Tétat de mou Atari. Il mo répondit qu'il le croyait atteint d'une gastro-^enlérite, maladie longue ^ pénibl^^ mais pour laquelle un danger présent n'était pas à craindre « Puis il nae demanda si j'aiittais ma nouvelle patrie ^ si je m'était} ennuyéa dau$ ma solitude , si ma prédilection pour l'^siel^ke du cheval était asse« grande pour sue £»iro hravàr l'hiver et les mauvais chemins? En répoodanl à ces questiona^ î'esamînai Uk Lespîiias, et j'essayai de trouver en lui ce qui avait moitié la confiance de la famille et la pvéférQftcd qu'Ole lui accordait sur M* Ségenal.

C'était un homme jeune , à ia pafok tran*chante^ brèves pleine de MJSsaMfs 6t triviales expressions. Veuiéi^Bm%U i» vanité^ àdé&ut

d'intelligence, pcUîri^îent son fro^t. I/amourpropre du docteur se Usait dans ses yewx et la fatui(4 (Je l'homme souriait sur sç bouche. Pendant qu'il se chauffait, enfoncé dans un gran(]i fauteuil, les pieds sur les chenets, se frottant les ipains ou les passant d^ns ses cheveui^ , M™® Buffière lui proposait de Teau sucrée^ l'appelait leur sauveur, sanglotait en lui disant sob amour pour son frère > M"® Lafarge faisait des * exclamation^ de désespoir, des soupirs mystérieux { et M^^Brun, Magnaud> Denis, causaient avec une retenue affectée et sinistre.

« Mon Dieu ! ne me cachez rien , monsieur, dîs-je, en surprenant un sombre regard d'intelligence entre ma belle-sœur et le médecin. Y a-t-il du danger? — Je veux envoyer chercher M. Ségeral ; je suis horriblement inquiète ; point de mystères, je vous en supplie.

— Il est inutile d'avoir un autre médecin , puisque monsieur nous dit que c'est une mala-> die longue et chronique, me répondit Amena, Mais vous êtes fatiguée, allez vous reposer. Nous veillerons cette nuit. Charles lui-même le désire, ajouta ma belle-mèrê.

~ Oui , madame , dit M. Lespinas en se joignant à elles, ce sera long; ménagez vos forces pour les employer plus tard : c'est indispensable. >

Exilée du lit de mon mari par ces ménagements hypocrites pour ma santé, voyant mes droits, mes devoirs, mes soins usurpés, je sortis bien indignée, bien malheureuse, n'emportant pas même , pour me résigner, un mot de mon pauvre malade, qui me laissa partir sans qu'un de ses regards fût venu protester contre le chagrin dont on m'abreuvait.

xxm

Le lundi je fus épouvantée pat* le changement survenu dans l'état de M. Lafarge. Ses yeux étaient flxes, sa pâleur livide... Je vis la mort sur son front... et, sans prononcer une parole, je tombai à genoux pour prier el i)1eurer sur sa main déjà glacée.

Leregarddemon mari élaittour à lourdoux, affectueux, indigné, terrifiant. Si je m'éloignais, il merappelaiten Tallachantsur moi avec affection; si je m'approchais, il le détournait avec colère et rage. Il semblait vouloir m'adresser une question, un repi'oche ; et sa mère,

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