PRIÈRE
Mon Dieu ! forlifiez ma foi. Que voire volonté soit faite î Permettez une larme à votre enfant, mais préservez-la du désespoir et de la haine. Hélas ! j*aî souffert, je souffre et je souffrirai ! Que votre main ne m'abandonne pas. Seigneur, vous savez que je suis innocente des crimes qui font courber ma tète, mais vous savez aussi les faiblesses qui remplissent mon cœur, la révolte d'un esprit qui est orgueil et doute, la solitude d'une âme qui voudrait adorer!... Notre Père, qui êtes aux cieux, envoyez vers moi l'ange des saintes amours : qu'il me fasse comprendre le néant des affections humaines ! Être aimée, c'est le bonheur d'une vie; vous aimer, aimer Dieu, n'est-ce pas la joie suprême d'une éternité?
On receTait de Paris^d/excellentes nouvelles du pourvoi. MM. Daverne et Lanvin, avocats à la Cour deCassati<>n, étaient chargés de le soutenir. Ils préparaient un Mémoire ; les moyens de cassation étaient nombreux et paraissaient irrésistibles.
Marie Cappelle se prit donc à espérer; non plus de cet espoir vif, ardent, qui absorbe toutes les facultés : elle avait trop souffert du doute et de rinjustice des hommes, disait-elle, pour croire désormais à l'équité ici-bas; mais de cet
espoir consolateur qui fait trêve aux douleurs de rame, et qui, s'il ne donne pas le bonheur, éloigne au moins le désespoir.
Les mois d'octobre et de novembre se passèrent ainsi. Quelques amis la voyaient chaque jour; de nombreux étrangers lui rendaient visite; elle recevait des masses de lettres et de souvenirs; c'étaient autant de douces distractions qui permettaient aux heures de couler rapides et occupées. Sa santé n'était pas bonne, sans être précisément très-mauvaise. Elle avait toujours ces névralgies cruelles qui rendaient nécessaires les saignées fréquentes, mais les symptômes alarmants Avaient disparu.
Nous proôterons encore des lettres écrites à cette époque par Marie Cappelle pour la laisser parler seule.
^ J^me p**^
Octobre 18404
« Que Dieu vous bénisse, madame! J*ai pleuré de re- <X)niiaissance en recevant voire touchant envoi ! C'est que mon cœur y comprenait votre noble cœur; c'est que tous
€es gracieux objets semblaient me dire de douces pensées amies. Ils sont là près de mon lit , sur une petite table. Ils sont ma consolation dans ces jours de malheur, et si le ciel devenait bleu, si j'osais aimer tout haut mes nobles croyants, j'irais pi-esser la main qui me les envoie, vous demander d'accepter Tamitié de la pauvre Marie, comme vous dai« gnez, je Tespère, accepter ses prières et sa gratitude in« time.
Vous êtes bien bonne, chère madame, de vous occuper du grand œuvre de ma réhabilitation ; l'idée que vous donnez pour V*** a été et eitencùrè employée, à ce qoe m'a dît mon avocat de Tulle, auquel j'avais communiqué votre remarque. M. Paillet a pu'blié un mémoire, M. Ràspail un autre pour la partie chimique, enfin M. Brétigny un troisième sur la partie médico-légale.
Croyez que je sens la nécessité d'une éclatante réparation, et si la Cour suprême eusse un ji^ement que je ne veux croire quHmpru€kmttient prédpUéy je serai forte de mes amis, de mon innocence» et tous les secours humains viendront en aide aux secours que j'espère dé plus haut, i^
Ce samedi.. ..
d Ma santé est assez ihauvaise; les inquiétudes et ^ Je l'avoue ) quelquefois le désespoir bouleversent mon pauvre estomac, et s'opposent aux bienfaits de la médecine.
Je quitte mon lit pour mon fauteuil. Je m'occupe un peu, pour m'exiler de mes idée^fixe», mais je ne trouve un peu d'oubli que par cette vie du cœur que je dois à mes IV. 3
nobles amis. Votre souvenir sera souvent sous mes verroux. Dieu est grand; il relève Tâme qu'il a courbée sous la calomnie au soufQe touNpuissant de sympathiques dévouements.
Adieu , madame ; semeas autour de vous ma reconnais* sanoe^ et croyez au bienfait que vous avez donné à la triste réprouvée.
J'ai mis la petite faveur, verte comme Tespérance, dans mon Évangile et mon Imitation de JésusrCbrisl.
Elle marquera les pactoles qui consolent et fortifient les longs jours d'angoisses de cette vallée de larmes. »
AU. lMchaud{i).
20 octobre 18i|0«
« Pauvre ami, que je suis tristement préoccupée de vous ! Que je vous plains ! Imprudent ! Oh ! ne poûviez-vous penser à moi pendant que vous gravissiez vos rochers ! J'aurais été votr€| égide , j'aurais préservé ma chère providence ! Et ma^inten^nt vous voilà souffrant ; et maintenant je ne puis voler pr^ de vous, vous porter mes soins et mon affec-
(1) M, Lacbaud s^élait blessé en chassant dans les montagnes, non loin de Treîgnac, où habite sa famille, au sein de laquelle il passait le temps des:vM«Bces.
3ff
lioQ... J6«ctt8 inquiète, déraiaonndble... Qu'il but atteci* dre longtemps pour arriver à demain et pour avoir de vos nouvelles! Voua me dites que votre msiin est Uessée. Mais ce mot veut dire des choses si graves! Expliquez-vous donc mieux, cher malade; dites-moi vos plus petites douleurs, vos plus petites contusions; combien votre médecin vous donne de jours de souffrances. Je yeux tout savoir, pour tout partager.
l'ai bien envie d'user du droit maternel qui fai: taper le pauvre enfant qui vient de se jeter par terre, afin de lui cacher l'excès de l'émotion qu'on éprouve, et le punir de vous avoir fait, si malade de son mal ; mais non , je veux endormir vos blessures, vous guérir par mon affection.
SâveK-vous que je vous attendais aujourufliuî ! La sonnette vingt fois m'a fkit tresflprillir; vvngt (Ms je me suis smtie rougir de désappoiDtement. Hélas f hâàs! voilà bien des jours qui s'apprêtent sans vous ramener ! ... Je ne vous veux pas , monâeur ; il serait imprudent et dangereux d's^onter le froid , les cabote d'une mavvaise voiture; Votre mète vous soigne avec amonr lèrbas^; ici je ne pour* rais être près de vous; je vous saurais seul, et vous pour* riez mourir sans que la justice comprît que j'ai le droit, de par mon cœur ei ma reconnaitsattce , d'aller vous con<^ soler...
Je vais toujours asssez mal; étant gelée, j'ai obtenu de faire placer un poêle dans'ma chambre.
J;'ai reçu le Mémoire: de M. Raspail; il est violent contre M. Orfila, mais sans haine et sans réplique. La question
chimique y est seule traitée; aussi la critique n'aura pas: de prise.
Adieu y mon pauvre cher blessé ; pourquoi alliez-vous escalader le ciel sans moi !
Adieu. Marie. »
S4 octobre 1840»
c Je vous envoie une lettre d'A***; répondes -lui ; elle m'accuse d'une ineptie complète pour les attires. Je m'avoue coi^)able d'une sainte absurdité sur ce vilain cha* pitre.
Je souffre tout œ jour de mille sortes; mon estomac ne veut pas se remettre sous le joug de son bon Esculape, et mon cœur ne veut pas vivre sans la présence de ses obers aimés.
A c6té de ces rebelles volontés, j'ai eu la calamité d'une visite de M. B***. Il m'a assurée de son dévouement, de son unique dessein de m'ôtre agréable. Les visites sont supprimées, pour le bien de ma santé, si chère à l'administration. Clémentine est confinée près de moi, afin de remédier à des absences fréquentes qui me laissaient seule. Enfin M. B*** ^rait trop heureux de m'aocorder tout ce qui pourrait ih'être agréable.
rai écouté toutes 068 paroles avec une hypocrisie aceep-* tante aussi merveilleuse que Thypocrisie oilfrante; et ù je n'ai pas hurlé avec les loups, j'ai menti avec un jésuite.
Adieu» mon ami, etc. »
A jr. Lachaud. \
37 octobre i84P,
« Je n'ai pas de lettre de vous, ami ; j'en suis triste. Vos moments sont donc bien remplis sans moi ! Je voulais user de mon droit de représailles, mais je ne saurais pas envoyer à votre cœur la souffrance du mien. Il m'est une chose bien plus précieuse que mon bonheur; c'est le vôtre, mon ami. Pour celui-là j'aurai toujours de la force et du courage; aussi je sèche une larme qui vous aurait été amère, et je vous souris, mon ingrat absent.
J'ai été vivement touchée ce matin. En ouvrant une lettre j'y ai trouvé une vue du tombeau de mon grand- père, sans un nom, sans un mot. N'est-ce pas que c'est là une noble pensée? Mon cœur a pleuré doucement, et j'ai prié sans désespoir. Mon exil ne saurait être bien long ; cette terre, en se faisant froide et pluvieuse, semble glacer nota vie, comme le monde et ses calomnies ont glacé mon âme. Mon affection ne me clouepas ici-bas; elle est pure et immense comme le ciel; et mes chers anges viendront au de-
as
Tant de moi , oyanl aussi des trésors d'affection pour les généreux consolateurs de leur pcmvre Marie.
le n'ai rien de nouveau. Le Droit dk aujour<fhtn que M. Paillet assistera aux débats de la Cour de Gti^wUoDi; Que M. Ricard sera rapporteur; est-ce bon? Un jeune avocat de Paris m'annonce le Cri improvisé de sa conviction ; si cela mérite votre lecture» vous le recevrez demain.
Je viens de vous quitter un moment pour écoutar le plaidoyer de S**^. Je ne sstis pas d'entbousiasme plus loquace; et si ma gratitude ne lui faisait un auxiliaire de mon cœur^ mon esprit ne serait guère patient à Técouter.
M. X*** est ensuite venu. C'est un bien excellent homme^ de ces chers artilleurs» énergiques comme leurs canons» soutenant une croyance par le cœur et Tépée.
Adieu. » '^
Au même.
31 octobre 1840.
« Combien je suis heureuse de votre lettre de ce matin, mon ami ! Cette nuit j'avais broyé tant de noir que je vous «•oyais presque mort. Votre main, que vous médisiez blessée, était emportée; votre fusil avait crevé. Hélas! j'ai laissé la déraison si maîtresse de mon oceur que ce matin je suis changée à (aire peur e( aussi malade que possible.
Je suis une bien faible femme contre les souffrances de ceux que j'aime. Dieu merci ! nous en sommes quittes pour la peur! le sais cela déjà depuis sept heures; j'avais éveillé Clémentine avant le jour, pour que son influence sur le pefit l'expédiât bien vite à la poste.
Votre mère a bien raison de vous garder; le froid est exécrable; puis, si vous vous ennuyez un peu» ce sera la punition de votre vilaine étourderie. Tenez , avouez -moi franchement qu'il vous faut quelques longues années pour que je vous accorde un diplôme mérité de sagesse.
Je vous envoie une seconde lettre de M. Raspail et son Mémoire. Lisez-le et rapportez-le-moi ensuite. J'en attends d'autres dont je ferai alors hommage à votre mère. Cependanty si elle n'avait pas le temps de le lire, ne le rapportez pas. Je l'aime trop pour ne pas désirer afvant tout de porter une conviction inébranlable dans son noble cœur. Je voua envoie aussi la lettre, afin que vous en soyez content. Je craignais quil n'en eût pas envoyé à M. P***; je suis ravie dem'étre trompée. Aimez le fier r^ùbticain, pour l'amour de votre pauvre amie.
J'ai reçu, avec la plus aimable lettre, la brochure de M. de Breiigny ; elle est parfaitement bien ; aussi concluante sur h question médicale que H. Raspail sur la question chimique, l'y ai répondu ce matin. Je veux dire à ces nobles participants combien ils apportent de miel sur le bord de mon amer calice.
j'ai lu sans le comprendre l'article de M. Orfila dans le Droit, Lisez-le en le comprenant, et dites-m'en votre pen-
Adieu» mon pauvre malade^ ou mieux, je l'espère, mon cher guéri. Mes mains sont glacées, je vous les tends; réchauffez-les dans les vôtres, et croyez-en mon cœur qui, tout entier aux siens, néglige de se révéler aux indifférents» mais bat bien chaudement malgré leur doute.
Adieu. »
A M. Ch
20 Dûvembre \A!fi.
« Merci pour tout le bien que m'a fait votre lettre; j'étais bien malade hier en la reœvant, et vos douces paroles ont consolé, guéri votre pauvre amie«
Mes douleurs de tête étant insupportables, H. Ventéjoux me fit ube saignée dont le premier résultat fut un évanouissement complet, qui me fit mourir un quart d'heure. Cette secousse violente me donna la fièvre^ et je passai une journée bien souffrante, vous r^rettant, ne pouvant lire votre lettre, mais appuyant ma mauvaise tête contre cet écho de votre cœur, que mon cœur traduisait. Ce matin je ne vais pas bien, mais je vais mieux.
J'ai reçu hier et je viens de lire une charmante lettre de M. T***. CiC ne sont pas des phrases, mais de bons détails. M. V*"** travaille sans relâche et avec un dévouement qui ne se ralentit pas; il espère beaucoup la cassation du juge-
ment. Les L**^ intriguent horriblement ; ils déclarent les lettres d'Alger fausses, en accusent mes amis, et un ordre est parti de la Chancellerie pour ordonner au procureur général d'Alger de faire subir un sévère interrogatoire à M. C***.
Que Dieu confonde les hypocrites ! S'il est donné à l'homme d'effacer une faute , c'est en sachant l'expier et l'accepter noblement; au-dessus de l'estime du monde est placée l'estime de soi-même...
Je ne saurais continuer ; ma tête se fatigue. Adieu, mon cher absent ; que Dieu bénisse votre noble affection y et qu'il me laisse vivre assez pour mettre quelques rayons de bonheur dans votre vie.
P. 5. M'oubliez pas votre promesse; j'attends les pièces de votre pieux ami. Il croit en moi ; je veux encore qu'il m'aime. 11 me faut une place dans vos cœurs. »
Au même.
30 novembre.
« .... Mon amitié n'est pas parfaite peut-être ; elle est inquiète et craintive, mais est elle profonde comme les plus profonds abîmes de l'Océan. Si la piété élève au ciel l'âme du juste, le ciel lui-même descend dans nos âmes avec l'af-
fliclion ! C'est un sentiment qui vient de Dieu pour détruire nos grossières pensées; c'est une auréole' qui illumine jus* qu^àux misères de celte vie.
J'ai eu la visite de M. R**^, bon, aimable, ayant autant d'amitié que de peur ; beaucoup d'un quelque chose qui n'est pas de Tâme, encore moins de l'esprit, presque pas du coeur ; ce quelque chose qui se met sous une bonne et fraîche figure, et qui n'a pas de nom, ni dans le dictionnaire, ni dans la pensée.
J'ai vu aussi M. Y***, et nous avons parlé sentiment avec une grande humeur discutante. Enfin nous avons décidé que' la femme faible, incomprise, dominée, devenait toute belle et toute-puissante en devenant aimée. Le soleil qui rougit et parfume la rose est moins puissant que l'amour, radieux soleil de la femme, qui lui dore le Iront de gloire et de beauté. Nous devons à votre passion le sceptre qui vous maîtrise , et si quelquefois nous tournons contre vous les riches armes que vous nous donnez, plus souvent nos chaînes sont de fleurs, et notre empire vaut un ciel !
Vous allez rire de mon éloquence ; ce n'est pas moi qui parle : je me souviens!
Adieu. Marie. »
On attendait avec impatience que la Cour de cassation se prononçât sur le pourvoi criminel.
Les moyens cotrtenus dans la requête paraissaient si décisifs que personne ne doutait que la Cour suprême ne cassât le fatal arrêt du 19 septembre.
Cette persuasion était telle qu'on se préocou*pait déjà de la Cour d'assises devant laquelle Marie Cappelle serait de nouveau renvoyée^ c'était là le seufl point de divergence entre ceux qui suivaient cette affaire.
Tout contribuait à confirme!* M™ Lafarge et ses nombreux amis dans leurs espérances. La €our de Cassation avait prononcé sur le pourvoi formé par !e procureur général de Limoges contre le jugement du tribunal correctionnel de Tulle qui annulait le jugement du tribunal de Brive au sujet des diamants. Le procureur général avait succombé dans son pourvoi, et la Cour, sur les conclusions conformes d'un de ses avocats généraux, avait reconnu le bien jugé du tribunal de Tulle.
Ce premier succès était, aux yeux de tous, Taurore d'une victoire plus complète. Marie Cappelle, confi:anle dans la Cour suprême, ne doutait plus qu'elle ne lui rendit dé nouveaux
juges, une nouvelle Cour d'assises, d'où son innocence sortirait rayonnante.
Les préoccupations publiques qui avaient suivi M*"^ Lafarge durant tout son procès étaient loin de Tabandonner. A Paris on s'inquiétait vivement de tout ce qui s'y rattachait encore , et , dans un pays où l'on oublie si vite , cette continuité d'intérêt pour une affaire judiciaire est bien digne d'attention.
Certes on peut dire que les mystères et les scandales avaient assez abondé dans les débals pour exciter l'imagination de cette foule d'oisifs qui courent après les émotions de Cours d'assises; mais ne doit-on pas reconnaître aussi que toute la population, depuis le premier jusqu'au dernier degré de l'échelle sociale , était profondément remuée par les obscurités de ce vaste procès ?
L'absence complète de preuves matérielles, positives, sur tous les points de l'accusation ; les importantes questions de conviction morale que soulevaient les dires si contestés des témoins et les expériences si divergentes des savants; enfin la tenue, TinteUigence et le caractère de
l'accusée, dont la fermeté, dont les énergiques protestations d'innocence ne se sont jamais dé* menties; tous ces motifs de doute, dans une cause qui touchait aux plus cbers intérêts de l'humanité , n'étaient -ils pas suffisants pour légitimer cette immense préoccupation qui l'emporta sur les plus graves questions de la politique, sur les craintes mêmes d'une guerre européenne ?
Le 10 décembre était arrivé; c'était le jour où la Gourde cassation devait prononcer irrévocablement.
Dès le matin une affluence considérable encombrait les vastes salles et les abords du Palais-de- Justice ; à voir cet empressement, ces conversations animées, on pouvait croire que toutes les circonstances palpitantes; du drame
représenté à Tulle allaient être retracées dans cette enceinte, et que l'accusée allait apparaître
encore pour satisfaire les émbtions curieuses de la foule.
A onze heures et demie, l'audience fut ouverte ; la salle était remplie par les notabilités de la magistrature et des Chambres; les parents, les amis de Taccusées'y étaient donné rendezvous.
Les membres de la Cour étaient au complet ; le procureur général avait voulu lui-même porter Tautorité de sa parole dans le débat. M. Paillet était assis près de MM. Daverne et Lanvin, avocats de la condamnée.
Dix-sept moyens de cassation étaient présentés; l'accusée s'était inscrite en faux contre une partie du procès- verbal ; elle avait demandé à faire preuve que la majorité des jurés qui l'avaient condamnée n'avaient pu être impartiaux, puisqu'à l'avance ils avaient manifesté des pré* ventions haineuses.
' Rien ne manquait pour que ce débat devînt grave, solennel, décisif.
« Hélas! s'écriait M' Daverne^ pourquoi le rôle réservé à la défense aux pieds de celte Cour est-il si restreint? Pour-
quoi la mission que vous avez reçue de la loi vous interdit-elle» messieurs, w pénétrer les lugubres mystères du Glandier, d'y porter le flambeau de votre haute et impartiale justice? La voix qui a touché si vivement l'auditoire de la Corrèze, et qui a trouvé de l'écho dans la France entière, cette voix eût infailliblement fléchi le cœur des jurés auxquels elle s'adressait, s'ils n'eussent pas été placés, par une tactique aussi barbare qu'illégale, sous l'empire de préventions irrésistibles ; cette voix éloquente s'élèverait en ce moment à votre barre, et -le triomphe de la juste cause à laquelle elle s'est noblement consacrée serait bientôt proclamé à la face du pays.
Mais ici les scènes dramatiques de Tulle ne se reproduiront pas; ici la lutte si animée entre l'accusation et la défense ne peut se renouveler. Point d'appel aux passions, point de place aux mouvements oratoires, et le généreux défenseur de M*"* Lafaige s'est condamné au silence. Il est i venu cependant s'asseoira nos côtés pour protester jusqu'à la fin, au moins par sa présence, et de la sincérité de ses convictions et de l'innocence de sa malheureuse cliente.
Quant à nous, noti-e devoir, nous ne l'ignorons pas, nous impose l'obligation de n'employer que les armes de l'austère raison ; nous devons établir le débat entre la loi et un arrêt; nous devons. nous attacher à un seul point : c'est à dénaontrer que les formes prolectrices de la défense ont été méprisées, foulées aux pieds. .%.
Ah! tout n'est pas fini, grâce au ciel, entre la justice des hommes et l'infortunée Marie! La justice divine plane sur ce sanctuaire ; nous Tinvoquons avec ardeur , et elle IV. 4
nôii^ donnera la force d^^la]>er la conscience de nos Jùgè^, de leur faire partager les convictions qui nous animetït. Non , cette épouvantable condamnation sous laquelle se fourbe en de moment la tête de la viciime ne rèéeVra'pU^ son accomplissement. Non, une nouvelle et fuiieste page ne viendra pas s'ajouter h la tragique histoire des erreurs judiciairies !
Si nous voulions, mesètreuiié, f^aitôtirireiièntièi^ ledèdatlé de la volumineuse fToCédtité comUiencéé dans Ist'dhambfe môtne de M** Lafsttgfe et terminée ù Tdlle; si nous voulions relever uitè à une les infractions âf lâ'loi dont la défense a eu à se plaindre , la série en serait trop longue et remonterait à l'oijigifie même de l*iiis!iCii(»ioii:
Ainfci nouÉr ne parlerons pas de cette pHeniière aUlOi)5ie> . ftiite avec un laisser-allet qui a provoqué les remontrances du président; de ces vases contenant le préiendii corps dudiSlity livrés pendant plusieurs Jours à la merci des entleinis de l^aocusée; de ces pièces de conviction abandonnées , ains cachet et' sans étiquette, dans un greffe ouvert à tout venaht; de ces négligences inouSés qui avaient ekcité d'abord l'incrédulité de l'avocat général, et qui n'en ont pas moins été établies aux dâxits de la manière la plus avérée; de cette absence complètedes précautions les plii^ vulgaires, qui contraste si fort aveo les oiesures, que Ton peut dire minutieuses, prises, hélas ! trop tard, par la CiOur d'asrises; en un mot, de ces graves irrégularités antérieures à l'arrôt de renvoi, qui enlevaient à TaccuBation sa base principale et auraient dû la faire crouler immédiatement*... »
Nous ne voulons pas suivre ici pas à pas la défense en cassation. Le plus grand nombre des moyens présentés se rattachant à la forme , il Serait trop lotog et sans intérêt de les énumérer; nous ne prendrons quô ceux qui peuvent être aisément compris du public, parce qu'ils se rapportent plus directement aux droits et à la défende de Tàccosée.
Le premier moyen de cassation se tirait de ce que l'acte d'accusation avait été inséré dans plusieurs journaux des départements et de laça-* pitale avant que cet acte fût notifié à racouaéev
« Certes, messieurs, disait M* Daverne, c^esl déjà un bien grand mal que la publicité puisse s'emparer d'une affaire criminelle lorsque rinsttuction la tient encore enveloppée de ses voiles. Les détails, nécessairement inexacte, incom^ plets, sinon controuvés, ainsi jetés en pâture à une curiosité dévorante, ne peuvent qu'égafer Topinion, porter le deuil dans les familles, entraver la tnârche de là justice.
J'ai là en ma possession la collection des articles qui ont paru dans les feuilles de la localité, à Brive, à Tulle, à Limoges. Le nombre en est effrayant, la rédaction eii est quelquefois révoltante. Mais je vous en épargnerai la leclure, messieurs; je me garderai de produire devant la jusf ice une seule page de celle inconvenante controverse.
Mais que sera-ce si ces journaux tombent dans les mains d'hommes simples, étrangers aux affaires, accessibles aux influences extérieures, comme étaient la plupart des jurés de la Corrèze? Que sera-ce surtout si, au lieu de Topinion individuelle d'un écrivain sans caractère public, ils y lisent en toutes lettres un document officiel, authentique, émané d'une autorité qui commande la conjQance, un acte qui , légalement, est toujours réputé le résumé froid et impartial des faits, alors même qu'il n'est que C expression ardente d'une conviction passionnée? Sera-t-il possible qu'une pareille lecture laisse à ces jurés l'indépendance d'esprit indispensable pour remplir, selon le vœu de la loi, les importantes fonctions que la société leur confie? Poser la question, c'est la résoudre.
Maintenant est-il vrai en fait que l'acte d'accusation ah été rendu public longtemps avant l'ouverture des débats? Est-il vrai que cette révélation, qui a nécessairement influé sur le jury, doive être attribuée, non à l'accusée, mais au ministre de la loi ? Par malheur pour le parquet de Limages, la réponse à cette seconde question ne peut encore être douteuse.
Le & août, cet acte était signé à Limoges; le 10, la notification en était faite à M*"* Lafarge, à Brive, et dès le 4, c'est-à-dire la veille même du jour où il recevait la signature qui lui a donné son existence légale, il paraissait à Paris dans le journal judiciaire le plus répandu, de telfe sorte qu'on s'est empressé de le communiquer, alors même que ce n'était encore qu'un simple projet, tant on avait hâte de frapper l'opinion publique.
Dira-t-on que l'acte, transcrit en entier dans le numéro que je tiens à la main, n'émane pas des magistrats de Limoges? S'appuiera- 1 -on sur les légères variantes qu'il a subies depuis le moment où il a été expédié à Paris jusqu'au jour de sa notification à l'accusée, pour soutenir que c'est une œuvre controuvée, apocryphe? Mais qui donc l'aurait fabriqué? €e ne sont pas sans doute les rédacteurs de la Gazette des Tribunaux; leur loyauté bien connue les met à cet égard à l'abri du plus léger soupçon. Ce n'est pas assez; et quand on songe à l'importance d'un tel document, et aux paroles de blâme dont ces rédacteurs se sont crus obligés de le faire précéder, on doit convenir en outre qu'ils ne l'auraient certainement pas mis au jour s'ils ne l'avaient pas puisé à une source ofificielle.
La responsabilité de l'impression doit donc retomber tout entière sur les auteurs nr\^mes du réquisitoire; et si la presse a eu un tort dans cette circonstance, c'est de n'avoir pas été plus circonspecte que les organes de la loi ; c'est de n'avoir pas eu le courage de refuser une insertion demandée dans des vues qu'il me reste à apprécier.
Voyons donc maintenant quel a été le véritable mobile de cette étrange conduite : pourquoi ces communications r insolites, extra-l^ales? Est-ce par bienveillance pour l'ac-
\ cusée? Est-ce pour ajouter aux garanties que la loi lui ac-
corde? De la bienveillance, des garanties!... Oh! nous ne pouvons le croire. La main qui a livré les secrets de l'instruction n'est-elle pas celle qu'on retrouve aux assises, tenant le glaive de la justice? N'est-ce pas, en effet, un mem- * bre du parquet de Limogés qui, dès l'ouverture des débats,
alors que l'accusée étoit encore, même à ses yeux » rçvôtue dQ sa robe d'innocence, lui adressait ces inconcevables apostrppbes, que je n'ose pas infime répéter! N'est-ce pas un membjre du .piu'quet de Lixnpges qui , faisant un crim§ Ji M""' taferge de l'intérêt qu'inspiraient ses souffrances, s'est écrié, après ces deux expertises qui avaient excité un élan spontané dans ji'auditoire et qui étaient bien de nature à désarmer sa colère : Marie CappeU^, vqu$ vom rapentiree de jcé^ QpplaudmemmU !
On ne peut le nier, c'est .dans un but hostile à l'accusée qu'a eu liçu la publication que nous déférons à votre censure ; on a voulu faire un appel aux préveqtionsy et cejl^ppel n'a été que trpp bien entendu. Vqus. savez en effet, tout comme moi , messieurs , quel loiiig cri d'indignation s'est alors élevé de tous les coins de la France, que de passions soulevées, que de haines déchaînées, que de colères amoncelées autour d'une pauvre prisonnière! Que de fois n'ai-je pas entendu répéter : « Le doute sur sa cu)pahilit<^ n'est plus pcimis ; l'acte d'accusation l'a prouvée? » Et moimôme, juste ciel! n'ai-je pas eu besoin de recueîllir tous mes souvenirs, de rassembler toutes mes forces pour résister au torrent qui menaçait de tout entraîner?... »
M. Daverne s'applique ensuite à la discussion des moyens resaitant d'une foule de vices ou d'oublis de forme dont Timportance est extrême en matière criminelle, et qui lui paraissent entratner autant de motifs de cassation.
M. Laiiyia lui succède dans cette tâche longue et pénible, qui. demande une connaissance approfondie de la jurisprudence ; il débute ainsi :
£. « Le procès intenté à Marie Gappelle, remarquable sous
tant de rapports, a surtout cela de particulier que les pré** ventions (|ui s'étaient éleTées contre l'accusée, dès Tenfance de la poursuite, qui avaient surgi plus nombreuses dans le cours de Tinstruction, se sont en grande partie dissipées au grand jour de l'audience. Le public, convié tout entier par la presse au spectacle de ces lugubres débats , a été frappé de la rAfeié dfîs {preuves r^pprté^ par l'ficçusajtion ,,€{ de leur fragilité; il a été frappé aussi des contradictions dans lesquelles sont tombés les hommes de l'art tant de fois consultés ^dans cette affaire; il a été f|*appé surtout des tergi- ' vecsfttibnS'du ministère public; et, par une espèce de revirfipeiii/l'iopini^npubliqiiei d's^rd^pi boslila à }a défe^içe, lui est çlevenuç en quelque sorte favorable.
Ce qui os^ certain, du moins, c'est que le verdict du jury a causé une stupeur presque générale, et qu'aujourd'hui un grand nombre d'hommes éclairés et consciepcieux, même p^rmi ioeux qui doutent # l'UipqÇjeiiçe do l'aoçvi^ , font d^ yceux pour gi^'il yous.^oit possible de ço\imçttre l'affaire à de nouveaux débats.
Dans cette disposition des esprits , la défense a dû voir l'étendue de ses devoirs et la mesure de sa responsabilité; 9ile a compris qu'QHç encouciait d^ grsiyes reprochçst si elle n^ligeâit d'user de toutes les re^urçes que l.es çirconstan-
ces de la procédifte lui fournissent , et d'employer tous les moyens que la loi met à sa disposition*
C*est par suite de cette pensée que je vais développer les moyens de cassation que mon honorable confrère a laisses en dehors de sa discussion. Heureux, au reste, de joindre mes efforts aux^iens pour la justification d'un pourvoi qui se présente environné des sympathies de la portion la plus éclairée du public; heureux de concourir avec lui à la destruction d'une procédure où^ par une sorte de fatalité, il semble que tout ait été fait et concerté en hs^ne de l'accusée et en violation des formes tutélaires du droit sacré de la défense. >» . ,
Puis il aborde le moyen de cassation tiré de Taudition^ par la Cour d'assises, des témoins produits par le ministère public relativement au vol de diamants. Il soutient que cette audition constitue une violation des articles 241, 271, 315, 337, 342 et 344 du Code d'instruction criminelle^ qui, en disposant que le ministère public ne pourra faire porter son accusation devant la Cour d'assises que sur le fait spécial objet de Tarrêt de renvoi, et que le jury ne pourra être interrogé et délibérer que sur ce fait spécial, répugnent par cela même à ce que le débat oral qui doit avoir lieu devant le jury soit étendu à un autre fait.
11 rappelle que le tribunal de Tulle, saisi de la prévention du vol des diamants, avait reconnu, par jugement du 14 aolit, que M*"® Lafarge ne serait en mesure de se défendre sur celte prévention qu'au 20 septembre, et lui avait accordé un sursis jusqu'à ce jour pour assigner ses témoins à décharge ; il établit que le débat sur la prévention de vol, qui n'aurait pu être entamé devant le tribunal de Tulle avant le 20 septembre, n'a été entamé dès le 2 septembre devant la Cour d'assises qu'en violation du droit sacré de la défense.
M. Lanvin discute encore avec soin le douzième moyen énoncé dans la requête, tiré de ce que l'empoisonnement de Paris, commis au mois de décembre par l'envoi du gâteau, et l'empoisonnement du Glandier, commis au mois de janvier par l'introduction de l'arsenic dans les breuvages de M. Lafarge, ont été, de la part du président, l'objet d'une seule et même question posée au jury, et, de la part du jury, l'objet d'un seul et même vote. Ces deux empoisonnements diffèrent l'un de l'autre par le lieu, l'époque et le mode de perpétration ; chacun d'eux
devait étpe ) -objet d'une questii^i et d'iw vote séparés, au^ t^rim^ 4e; la loi 4^ l^iW^i l^Ç» qui oblige lie jury de voter ^parçm^nt çt ^JysH tiiiictemeBt 3ur chaque fait. principal.
« Le président de la Cour^ en comprenant ces deux empoisonnements dans une seule et même question complexe» et le jury^ en répondant à cette question par un seul et même vote complexe y put violé la loi précitée» et lanôptesfiidn de cette violation est d'autant plu9 n^pessair^q^e^jeverdipt affirmatif du jury ayant pu être déterminé par la présçncQ dans l'urne de huit bulletins portant oui, il est possible que, sur les huit jurés souscripteurs de ces bulletins » six aient été convaincus seulement .de l'empoisonnement du GM^£<^» ^t detix, aient été couva^ncvis seul^entde l 'empoisonnement de Paris , en sorte que, dans cette hypothèse, qui a pu se réaliser, la majorité n'existerait contre l'accusée sur aucun des deux faits. »
Mais voici deux autres motifs plus graves, plus conoluants, et qui semblaient devoir fixer plu9 particulièrement Vattention de la €our.
-. I. Marie Gappelle s'était inscrite en faux contre le procès- vçrbal des débats, signé par le président et le greffier.
]La loi veut que le procès-verbal soit rédigé
après cl^fiqu^ audi^noe ; cplui qu'on rapportait parajis^ait^ sons ce ra^p^rt, «imère et régulier; chaque^iudience y était bien à. sa <lite, avQcles sigQatur^ obligées. Eit cependant Marie Cappelle soutenait ^t déoiQntrait, nvec une Ultime émanant du président de Ja Cour d'alises lui^ i^éfqe, que ce procès-vor1;tal avait été rédigé longtemps apm l^s débats ; qu'il avait é|é à Limoges liait Qu dix. jcMirs environ après la. condamnation, et que c'était a JUmoges que le pré^ sident Tavait signé,, ainsi qua le^gr^ffiçrid'oùil suivait. que les déclarations qu'il renf^ro^ait étaient fanges quant milieu et à la date.
II. Marie Cappelle demandait à prouver, par la déclaration de témoins Jionorables, que la majorité dçs jurés avaient . manifesté des préventions qui ne permçttaieint pas de supposer leur impartialité.
Quelques témoins n'avaient pas encore fourni l^ur d^>ositiott écrite des faits parvenus à leur connaissance ; une enquête les établirait. D'au*- (res témoins avaient envoyé leurs affirmations, et il en résultait les déclarations suivantes :
1<> M. Brindel, chef définitif du jury à la place de celui qui avait été désigné par le sort, et qui a dû nécessairement le choix de ses collègues à Tascendant qu'il a pris dans la salle des délibé* rations, à l'influence qu'il a exercée dans la discussion, M. Brindel avait déclaré hautement, avant de se rendre à Tulle, que les débats ne Lui enlèveraient pas La persuasion de la culpabilité de M^^ Lafarge^ et qu'il La con^ damnerait si le sort l'appelait à faire par^ tie du jury de jugement.
2^ M. Terrioux, autre juré, n'aurait pas craint de dire en plein café : Je désire que les chi-mistes de Paris trouvent du poison dans le corps de M. Lafarge.
30 M. Plazanet, autre juré, dès là fin de jan^ vier, et quelques jours encore avant l'ouverture des assises, au milieu d'une des foires les plus fréquentées du Limousin, s'exprimait en termes injurieux sur le compte de l'accusée, et ajoutait: Si je suis appelé à la juger ^ rien ne pourra m' empêcher (^e la condamner .
4<> M. Dussol, autre juré, disait pendant le débat, sur le seuil même du temple de la jus-
tice : M. OrfUa ne trouverait rien, que C accusée n'en serait pas moins condamr née.
5<> Enfin M. Chambon, autre juré, avait écrit à son parent, éloigné de Tulle, pour lui annon* car que M. Orfila avait trouvé du poison , et pour lui demander ce qu'il fallait faire; à quoi il lui aurait été répondu quHl fallait s' enr apporter à la décision de M. Orfila^ juge su^ prême dans cette affaire.
Et M. Lan vin ajoutait :
« Ces faits n'ont assurément pas besoin de commentaire* Il est évident qu'il en ressort, de la part des jurés Brindel, Terrioux, Dussol, Ghambon et Plazanet, des manifestations qui ne permettent pas de croire qu'ils soient demeurés inaccessibles aux préventions et qu'ils aient jugé avec l'impartialité qui convient à des hommes probes et libres...
Ces diverses violations, messieurs, doivent déterminer la cassation. ^
Nous y concluons avec d'autant plus de confiance que, dans l'espèce, et tout en rendant hommage à la bonne foi des magistrats et aux sentiments d'impartialité qui les ont dirigés, on peut dire qu'il n'y a pas eu bonne administration de la justice.
)l n*y a pas bonne administration de la justice, dans un procès criminel , lorsque le ministère public, cédant à des
contictions sinoères d^aillénrs^ se laisse eAtrà^iner à des seri« tinients d'hostilité contre roccuséy au poinCde lui adresse^ dans le prétoire même les apostrophes les plus injurieuses: Uarie Cappelle, vous nie faites horreur!,.. Personne n'a oublié ces paroles de l'organe de l'accusation.
11 n*y a pas bonne administration de la justice lorsqu'on applique à un accusé qui se trouve datfs l'impd^ibilité physique et momentanée de cemparàître une loiesoep* tionnelle, exorbitante de droit commun , faite seulement pour l'accusé qui refuse de comparaître, et lorsque la conséquence de cette déplorable application est que le verdict du jury y le réquisitoire pour l'applièdlidn de là peine et l'arrêt de condamnation sont lus > faits etpronericés en l'absence de l'accusé.
Et quedirèy meâ^eurs, de ces deu^ expertises faites par les cbimisfes de Limogés^ requise» par le ministère public, acceptées parla défend, fàitesisoletttiéllement sous la foi du stèrmecity en présence de la Goitr et dû jttry, et cépendatit éiMHéés uniquëmeiit parce qu'elles étaient favorables à la défense? Que dire encore de la conduite du ministère pu-^ Hic qui, aprèà ces deux expertises, prend sur lui de convoquer de Paris, par la voie du télégraphe, trois nouveaux experts, et de les convoquer secrètement, à l'insu de la défense, aVant même qu'un arrêt de la Cour ait autorisé cet appel? Que dire surtout du rapport de ces trois experts?
Un demi-miliigfamme d'arsenic... la millionième partie d'une livre.... une quantité matérielle impondérable.... qtii ne se pèse que dans Timàgination ! voilà ce qu'ils trouvent, et ils concluent à rempoisônnement! Conclusion bien
trancKnhteet biéii'téihéi^iiiè,;el c^i doit êtinéf, p6uf ces experts, l'élëmérit d*urî'tî«iel' fenfotas, aiïjôtitdllu} (jti'il est récohtih par M pëmum^é^l^ p!u& émitlertls datte te sciëhcé qùè TiitOme d'af^nlc par cfux si labofieusehiètit decouvert peut s'expliquer par une multitude de causés- mitdrelles ou accidentelles... et qu'il peut provenir notamment, sdît de iaVortioiff d'ftrsénie reftrâmiée^ns lécof ps de tout homme, sôit de l'impureté des ngactifs employés par les experts, soit enfin, et surtout, du peroxyde de fer qui a été administré à M. Lafai^e|ipllisieurs fois et à fortes doses, ddbs^ lés six jdùr^ qui otit'ptéôédé sôndècèsT:
G'Miiimi , nle^j^nrsy ({lie daite <»» l0<k|s dâ)at»ily a eu, au détriment de l'accusée :
Violation des lois d'instruction criminelle;
Violatioii du droit de défense;
Vit>lât!bh dès fèglèâ sur ndihiniëMtioii âé Wimiàéi
Yiolation^méiae des règles seicsitifiques.
Uhë târoëedbfb^hreéteë^ Viééi^atttèi éhUâ^^ staatiels i une pirdbédure qui ^ du reJsto, n^a répandu auètme lumière sur la question de l'accusation, et a laissé subsister tous les doutes; une procédure dont la conclusion a été un verdict qui nV convaincu personne, parce qu'il reposé tout entier sur les données scientifiques les' plùëhâ^i^déestuite pareiHe procédure ne doit pas échapper à la cassation.
En prononçant sa destruction et le renvoi de la cause devant un nouveau jury , vous domierez satisfaction à la loi , qui a été violée dans ses prescriptions les plus essentiéllëâ.
Votre arrêt obtiendra la sanction des juriconsukës.
11 sera accepté avec joie par les hommes éclairés , non prévenus et consciencieux, qui tous désirent ardemment voir déchiré le voile dont la vérité demeure encore couverte, et qui n'attendent ce résulfit que d'une épreuve nouvelle, »
Les plaidoiries des avocats de Marie Cappelle étaient terminées ; elles paraissaient décisives ; on espérait que le réquisitoire du procureur général leur viendrait en aide. Mais vaine attente! M. Dupin repoussa tous les moyens de cassation et conclut au rejet du pourvoi.
La Cour entra de suite en délibération. Nous ignorons la nature des débats qui s'engagèrent dans son sein; seulement la discussion dut y être vive, car elle fut longue ; la Cour était entrée dans la chambre du conseil à trois heures et demie ; à sept heures du soir elle rentra pour annoncer qu'elle renvoyait au lendemain la suite de la délibération.
Le lendemain, à dix heures du matin, tous les membres de la Cour étaient réunis; à six heures du soir leur arrêt n'était pas encore rendu.
La foule^ qae tous ces retards rendaient plus impatiente encore et plus désireuse de connaître le résultat, se pressait inutilement depuis le matin dans le prétoire.
Enfin, à sept heures du soir, le président lut un arrêt qui rejetait le pourvoi.
La condamnation de la Cour d'assises de Tulle devenait irrévocable; tout était fini!
Marie Gappelle espérait encore , et déjà de^ puis deux jours son sort était fixé.
Après le réquisitoire du procureur général, on avait écrit à ses amis de Tulle le fatal effet de ce discours ; pour ne pas Tépouyanter, pour lui laisser encore un dernier jour d'espérance^ on lui avait caché cette affreuse nouvelle.
Le jour où le courrier portait Tarrét terrible qui refermait à jamais son cachot, elle attendait avec impatience TarrôX libérateur qui devait la conduire à la réhabilitation.
Il fallut enfin lui dire la cruelle vérilé. Rien ne saurait rendre son désespoir.
Elle, si forte au jour de la Cour d'assises, dont elle espérait peu, fut anéantie devant Tarrét de la Cour de Cassation, dont elle attendait fout.
Tant de confiance était brisée, tant de rêves étaient détruits, qu'elle retomba du haut de ses espérances au fond de la réalité, et qu'elle ne trouva plus dans les premiers instants ni énergie, ni courage.... Elle voulut mourir, mourir de faim.
Pendant six jours, malgré les prières de ses amis, elle n'approcha aucun aliment, aucun breuvage de ses lèvres ; en vain son médecin imaginait mille moyens pour la soutenir à son insu : ses efforts étaient impuissants; cette forte nature se dissolvait peu à peu; la mort était
imminente... lorsqu'une consolation inespérée vint la rappeler à la vie.
Desrenseignements certains venaient démontrer le faux témoignage d'un des principaux soutiens de l'accusation. Ceux à qui il avait conié son horrible mensonge le déclaraient. La justice devait nécessairement atteindre ce té-
moio parjore, et la révision du procès de Marie Cappelle était la suite de sa condamnation.
A cette pensée, M^<^ Lafarge voulut vivre encore ; elle voulut combattre aussi longtemps qu'elle le pourrait ; elle voulut, puisqu'elle re* trouvait des armes, lutter jusqu'à la fin.
Du jour de ces heureuses révélations, elle soigna sa santé ; le coup que lui avait porté l'arrêt de la Cour de Cassation était profond, mais non pas mortel.
Ses douleurs nerveuses, devenues insuppor* tables, l'empêchaient de travailler, et cependant elle voulait à tout prix recouvrer du calme pour se recueillir et préparer elle-même sa justification. Pour obtenir du repos, elle s'habitua peu à peu à prendre des quantités considérables de laudanum, d'opium, de morphine; ces calmants devinrent bientôt pour elle une nécessité, et ce fut souvent, pendant de longs jours de souffrance, sa seule nourriture.
C'est à cette époque que remonte la résolution prise par M"*« Lafarge de rédiger ses Mémoires ; sa santé était trop altérée pour qu'elle pût entreprendre immédiatement ce travail long etdiffi-
cîle; mais, ce projet une fois arrêté, elle ne fil qu'en remettre l'exécotion à un temps meilleur .
Décidée à revivre, Marie Cappelle reprît sa correspondance avec ses amis.
A Jf . Babaud.
Pin de Taonée 4640.
<!( Pardonnez-moi; mon silence n'est pas un ingrat oublié Je souffrais tant, et mes larmes étaient si amères que je n^osais les Terser sur le cœur de mes amis, leur montrer ma faiblesse qui me rendait indigne d'eux!..» Maintenant j'ai refM'is ma vie de combats et de doideurs.
Je me serais sauvée du déshonneur par la mort!.... Ce n'est pas à la tombe, mais à ma conscience, que je demande un nouveau refuge contre de nouvelles souffrances. Vous qui avez cm en moi sans inç eonnaitre^ noble ami, qui avez bravé la tempôte et survécu au naufrage , gardez-moi un souvenir, et que des paroles amies et croyantes viennent me dire que je ne suis pas oubliée.
Je ne sais quand ]e quitterai Tulle, je ne sais où j'irai; je laisse lesoin matériel de moi-même aux amis qui veillent pour moi , et je me replie dans une seule pensée, celle de ma réhabilitation. Toutes mes minutes, toutes mes heures, chacune de mes actions, chacune de mes piroles protesteront de mon innocence. Toujours je resterai digne des nobles sympathies qui m'entourent .
]'ai été pénïblemeiTt affectée du silence de M. *** , plbs affectée encore de me voir méconnue , abandonnée par lui. Ha reconnaissance durera toujours; je ne vois pas les torts de son oubli ; mon cœur te bénit pour ses longs moiâ de dévouement.... 9
h» jours du malheur avaient rapproché de Marie Gappelle un parent qu'elle ne connais^ sait pas, M. CoUard, de Montpellier, frère de son grand-père bien aimé. Cette noble participation remplit le ccbiir de Marie Gappelle de reècmnaissance et d*affection ; il était si généreux et si grand, cet bomme qui tendait la main à une parente inconnue que la justice humaine avait flétrie, que Marie Gappelle fut longtemps à croire à la réalité de ce bonheur que Dieu lui envoyait. A dater de ce jour, elle é'crîvll souvent à cet excellent oncle et à sa nombreuse famille, qui devint bientôt la sienne.
Ce fendredi, IS janvier 1841.
« ..., Soyez béni, cher oncle que je dois à la douleur. Je retrouve dans votre généreux cœur le cœur de mon bienahné grand-père f Noble frère de ce cher regretta, je viens
pleurer dans vos bras, vous dire que la petite-fille de votre Jacques est digne de vous, digne de lui.
J'ai bien souffert ! Et, faible femme fauchée par la ca-> lomnie, j'ai détourné les lèvres de cette dernière goutte d'amertume ajoutée à ma coupe; j'ai voulu mourir avec ma dernière espérance... La voix de mes amis, les cris de mon innocence m'ont rendue à moi-môme et à Dieu, m'ont fait regretter de coupables pensées de désespoir! J'ai compris qu'une faiblesse n'était pas permise avec une conscience pure 9 que j'appartenais aux fidèles croyants qui combattaient pour moi ; j'ai compris que celui qui m'entourait de si nobles sympathies pouvait seul calmer la tempête soulevée par les méchants , et dire au monde mon innocence; qu'à lui seul y tout-'puissant, était resté le droit de me donner le repos éternel!... Puis la vie est si courte, la mort si proche, si heureusement inévitable, que je me résigne, et que j'attends.
Je vous remercie, mon bon, mon cher oncle, de votre désir de me voir près de vous. H me semble qu'ainsi je serai^ muins ri:a!^îa'i'euse! Je vais en écrire à M. X**% qui s*ost chargé du choix de la maison où l'on m'enverra.
Voulez-vous me dire l'esprit de Montpellier et du Midi en général? Dans le Nord on me pleure et on m'aime, et les plus considérables de ses habitants croient à mon innocence, ils s'en font les champions.
Que vous ôt^ heureux de retrouver près de vous les traits de mon bien-aimé grand-père ! Que ne puis-je couvrir de baisers sa vénérable image, et le bénir encore pour l'oncle que je dois à son souvenir ! Permettez-moi de vous aimer
et pour vous et pour Iui> et puisque votre affection est venue à tard dans ma vie^ je veux la doubler afin de ne pas re^ gretter les trop longs jours où vous n'étiez que dans mon cœur.
Adieu, mon oncle, si bon, si aimé déjà de la pauvre prisonnière. Je prie Dieu avec vous de toute mon âme, et devant lui, qui mii tout, je vous demande un baiser pour le front qu'ils ont flétri, mais qui ne se courbe pas vers la terre quand il ose se lever au ciel...
Pure et martyre. »
Cependant on avait été à la source de cette révélation importante qui dénonçait le faux témoignage de Denis. De nouveaux détails confirmaient les premiers renseignements; le fait paraissait victorieusement établi.
Cet homme, dans un de ces moments d'abandon où les plus habilement criminels s'oubIi('nl et se trahissent, avait avoué que l'arsenic qu'il avait acheté n'avait pas été remis à Marie Cappelle, et que, craignant qu'elle n'empoisonnât son mari, il lui avait substitué un paquet de poudre blanche.
Cet aveu avait paru aux deux interlocuteurs de Denis de la plus immense gravité^ mais, peu
soucieux de venir se mêler aux débats, ils n'en avaient point parlé.
Plus tard, environ un mois après cette conversation, l'un d*eux, ayant occasion de causer du procès de Marie Cappelle, aurait dit ;
< Elle est peut-être innocente ; je connais une circonstance qui, si elle eût été révélée aux débats, aurait amené son acquittement. »
On le presse, on l'interroge; et alors, devant plusieurs personnes, il rapporte les propos de Denis.
Ces paroles circulent; plusieurs viennent s'informer auprès de celui qui le premier les a entendues: il raconte le fait dans les mêmes termes.
Ç/est-tfS- témoin honorable ; il n'a aucun intérêt à servir Marie^Gappelle, qu'il ne connaît pas. Sa déclaration s'entbîire de détails précis qui la rendent probable ; il n'est pas d'ailleurs le seul qui ait entendu ce propos, et sa déposition trouvera sa garantie dans la déclaration
d'un autre.
11 n'y a donc pas à en douter : Denis a commis une soustraction criminelle; le mystère qui en-
vironne la suppression du paquet d'arsenic que Denis prétend ayoir donné à l'accusée s'expli* que, et justifie pleinement Marie Cappelle.
11 n'y avait plus à hésiter : là était la dernière voie de salut de la prisonnière. Le faux témoignage de Denis établi entraînait la révision de son procès, et Taccusationi, déjà battue si éuer^ giquement en brèche, devait s'écrouler alors qu'on lui enlevait le plus fort de ses appuis.
Une dénonciation fut portée contre Denis à H. le procureur du roi de Tulle; cm ne hii demandait pas de poursuivre offieiellettient sans retard : on avait compris qu'une dénonciation émanant de la défense de Marie Cappelle, con* tre un des témoins qui l'avaient fait condamner, ne devait être acceptée par le ministère public qu'avec une grande réserve; mais on indiquait au procureur du roi le fait reproché à Denis; on lui désignait les témoins qui devaient en déposer, et le ministère public n'avait qu'à s'assurer de la moralité de ces témoins, qu'à s'instruire officieusement auprès d'eux des déclarations qu'on leur prêtait, pour agir ensuite.
M. Soubrebost, le procureur du roi,, comprit
rimportance de cette dénonciation, mais il répondit que le procureur général de Limoges, M. Dumont Saint-Priest, lui avait défendu de prendre^ en aucune façon, l'initiative dans tous les incidents du procès de Marie Gappelle, se réservant seul de décider ce qu'il y aurait à faire. Tout ce que pouvait le procureur du roi de Tulle, c'était donc d'en référer à son supérieur de Limoges, en insistant auprès de lui pour que ce soupçon contre Denis fût vérifié.
La lettre de M. Soubrebost, contenant tous les renseignements qu'on lui avait fournis, partit pour Limoges dans le mois de février ; à la fin d'avril, c'est-à-dire deux mois après, le procureur général n'avait pas encore répondu à son subordonné; et cependant celui-ci, dans cet intervalle, l'avait entretenu à diverses reprises de Marie Gappelle. Quelle était donc la cause de ce silence si longtemps prolongé ?
Vers la fin d'avril, le procureur du roi, ne comprenant rien à VoubLi dans lequel on laissait sa lettre du mois de février, écrivit une seconde lettre pour demander enfin la conduite qu'il devait tenir au sujet de la dénonciation
faite contre Denis. Les noms des personnes qu'on indiquait comme témoins des paroles de Denis étaient trop honorables pour qu'un soupçon injurieux pût les atteindre, et il importait à la justice, aussi bien qu'à Marie Cappelle, qu'âne solution fût donnée.
Le procureur général ne tint pas plus compte de cette seconde lettre que de la première. Son oubli se prolongea, et, à la (in du mois de mai, il n'avait pas écrit un seul mot à ce sujet an procureur du roi.
M. Soubrebost devait aller à Paris; il était nécessaire, avant son départ, d'obtenir une réponse. On pensa qu'une démarche directe faite auprès de M. Dumont Saint-Priest par un des avocats de Marie Cappelle aurait plus de succès que la lettre du magistrat de Tulle, et M. Lachaud écrivit au procureur général pour le prier d'ordonner une vérification.
Après quatre mois,M. Dumont se décida enfin à répondre à M. Lachaud. 11 lui annonçait qu'il ne croyait pas devoir ordonner des poursuites, et qu'il lui semblait inutile de prendre à cet égard des informations.
Que d'espérances venaient se briser contre cette froide réponse ! L*autorité de témoins honorables méconnue; leurs déclarations d^isives, complètes, presque toutes écrites, jugées sans valeur ; Denis, cet homme si déplorablement connu, préféré, dans la cotiiscience d'un procureur général,, à la déclaration d'hommes intègres, moraux, que chacun estimait; c'était incroyable! Et cependant cette étrange pré*férence scellait à jamais la tombe de M"^^ Lafarge !
Après bien des désespoirs, bien des larmes, Marie Gappelle, sans reprendre courage, consentit cependant à essayer encore des poursuites contre Denis.
Le parquet de la Cour était inflexible : on ne pouvait arriver devant la Cour d'assises sans lui ; il fut donc décidé qu'on attaquerait Denis devant les tribunaux civils en dommages et intérêts.
Cette voie détournée conduisait à la preuve légale du faux témoignage ; la condamnation de Denis devant un tribunal civil n'amenait pas, il est vrai, la révision du procès criminel;
mais était-il possible, après une déclaration se* Jennelle des tribunaux qui reconnattrait Denis coupable, que le ministère public hésitât encore à atteindre ce témoin qu'il protégeait d'une si étrange manière 7
Marie Cappelle, morte civilement, ne pouvait poursuivre Denis qu'avec l'assistance d'un curateur; elle présenta aux membres du tribunal civil de Tulle une requête pour obtenir la nomination de ce curateur. Cette requête a été publiée par les journaux d'alors ; nous en donnons ici la copie, prise sur l'original.
A Messieurs les Président et Juges près le Tribunal civil
de Tulle,
M"* Marie Cappelle^ veuve Lafarge^ détenue à la maison de justice de Tulle ,
 rhonneur de vous exposer ce qui suit :
Un arrêt de la Cour d'assises de la Corrèze» à la date du d9 septembre dernier. Ta condamnée à la peine des travaux forcés à perpétuiléy comme coupable d'empoisonnement sur la personne de son mari.
Aux débats et durant l'instruction, de nombreux lémoins ont été entendus 9 et les efforts de l'accusation ont
Youlu surtout établir : que Marie Cappelle avait eu en sa possession un quantité énorme d'aisenic, dont elle ne pou* vait justifier Femploi , et qu'on retrouvait répandu à profusion dans les vases destinés au service de M. Lafai^e.
Le témoin principal de l'accusation était assurément celui qui venait déposer de la remise d'un énorme paquet d'arsenic à l'accusée; or on trouve dans les dépositions du sieur Denis Barbier, commis de forge au Glandier, une déclaration qui peut être résumée ainsi :
« J'achetai par les ordres de Blarie Cappelle, quelques « jours avant le décès de M. Lafarge, de l'arsenic à Brive « (environ soixante-trois grammes) , et je remis à ellec* même y à mon retour au Glandier, le paquet qui renfer- « mait cet arsenic. »
Qu'était devenue cette masse énorme de poison ? L'accusation interrogeait Marie Cappelle sur l'emploi qu'elle en avait fait; elle répondait qu'elle avait confié le paquet à son valet de chambre pour taire de la mort aux rats. Celui-ci , interpellé à son tour, fut forcé de convenir : qu'il n'avait pas préparé la mort aux rats ordonnée par sa maîtresse, et qu'effrayé des conséquences graves que pouvait avoir la découverte de ce paquet, il l'avait enfoui dans le jardin. On rechercha au lieu indiqué par le valet de chambre, et on découvrit alors un paquet de poudre blanche qu'on reconnut être non plus de l'arsenic, mais du bicarbonate de soude.
Alors l'accusation formula contre Marie Cappelle ses deux plus puissants arguments.
1" Marie Cappelle a eu en sa possession une quantité
considérable d'arsenic, suffisante pour èf re répandue dans plusieurs vases.
2** Marie Cappelle n'a pas remisa son valet de chambre, comme elle le prétendait, le paquet d'arsenic, et la substitution qu'elle a faite indique suffisamment une intention criminelle.
On ne saurait nier que ce furent là les points importants de l'accusation; la défense de Marie Cappelle ne put en triompher, et une condamnation fut prononcée.
Mais, durant les débats, il s'était révélé des faits bien étranges, et la haine qu'avaient témoignée les plus importants témoins rendait leur déposition suspecte et laissait entrevoir un intérêt à la perte de l'accusée.
Marie Cappelle subissait sa peine avec une courageuse résignation, attendant de l'avenir la vérité de son innocence, lorsque des révélations inattendues lui ont porté une espérance.
Elle a appris que le sieur Denis Barbier ne lui avait pas remis le paquet d'arsenic acheté par ses ordres, et que c'était lui, et lui seul, qui s'était rendu coupable de la substitution dont on accusait Marie CappdUe.
Une telle all^tion a dû éveiller toute la sollicitude de ta défense de Marie Cappdle. Sa plus éclatante juâtifica-^ tien- est évidemment dans ce fait; car si ce n'est pas elle qui a versé dans les vases du Glandter l'arsenic qu'on y a découvert, elle est innocei^e du crime qu'on lui reproche, et la seule main criminelle doit être celle qui a semé ainsi dans le mystère un poison qui devait infailliblement être pris par le malade.
Aussi tous les fenseignements ont-iis été rccnerliis dMs l'intérêt de Marie Cappelle; des dépositions affirmatives ne laissent plus auenn doute sur le mensonge criminel de Denis Barbier, et on a su que ses aveux eux-mêmes venaient confirmer l'accusation qu'on porte contre lui. En efiet :
Denis s*étant trouvé à Lubersac, petite ville voisioe du Glandier, avait avoué» en présence de M. et de M'"'' Lavictoire^ de Lubersac» et de H. fielet, d'Allassac» des faits d'une immense gravité; il avait dit, au milieu d'invectives proférées contre Marie Cappelle^ t qu'il s'était bien gardé de lui c remettre le paquet d'arsenic acheté par ses ordres; qu'il « avait alors la conviction qu'elle voulait empoisonner son c mari. »
Les témoins qui ont entendu ces propos les ont rapportés à différentes personnes (tès-honoraUes , entre antres MM. Morel fils» Martinîé» Deyzac, avocat» Devaine, de L«»-> teyrie, percepteur, etc., etc., qui en déposeront.
Le faux témoignage de Deni»Barbier paraissait constant, lorsqu'une circonstance partictidièreesC venue lui donner plus de certitude encore.
Le sieur Magnaux, ami de Denis, asssocié de la fiauaaille Laiaige $ fut rencontré dans un des hôtels de la ville de Brive par MM.Paâserieux^docièar en médecine» et Ang^by, propriétaire. La conversation s'engagea sur le procès La* tàrge, et oê fut alors qu'interrogé le sieur Magnanx répondit ; « Oui^ Denis n'a pas remis ratsenic à Marie Gap- « pelle » et nous sommes bien heureux qu'on ne l'ait pas € appris plus tôt, car cette coquine aurait été oertaînemeni « acquittée. »
Ces diterses ciroonplanees H rétôlatkms ne permettent donc plus de douter du fàux témoignage de Denis Barbier. Son intérêtà cet iofllme mensonge pourra facilement s'expliquer. Constatons seulement ici que les débats ont fait connaître le cynisme effrayant et l'immoralité profonde de cet homme, et qu'il nous suffise aujourd'hui de placer, à côté du faux témoignage qui a perdu Marie Gapprile, les révélations faites devant la Cour d'assises.
N'est-ce pas Denis qui, deux mois avant la maladie de Lafarge, allait annonçant partout qu.'il mourrait empoisonné, victime de sa jeune femme?..* Qui lui avait donné cette prescience?
N'est-ce pas encore Denis qui le premier, durant la maladie, résistait à l'opinion des médecins, parlait d'empoisonnement, accMsait Muria Cpipp^lle?.... Gomment éiiût-il si bien informé?
Et, en6n, n'est-ce pas encore lui qui, durant l'absence de Lafarge, a fait des voyages mystérieux qu'il n'a pu expliquer? Par une fbtalilé inouïe» ne s'est-ii pas trouvé à Paris à l'époque o(k les gftieaux de Marie Cappelle y sont parvenus, et cette présence ne paraît-elle pas expliquer la substitution de^ces^t^ux, inexplicable jusqu'ici?
Denis Barbier avait voulu la condamnation de Marie Cappelle; ses mensonges et ses accusations anticipées l'ont obtenue, et Marie Cappelle a le droit de le poursuivre à son tour pour obtenir réparation de l'éternel châtiment qui lui a été infligé. Elle va demander à faire preuve du faux témoignage de Denis; ce n'est qu'ainsi qu'elle peut se justifier de l'épouvanUibte forfait quo t» loi lui i^proclie.
La peine qu'elle a encourue emportant la mort civile , Marie Cappelle ne peut, aux termes de l'article 25» § 6, du Gode civil, procéder en justice sans l'assistance d'un curateur spécial, et elle s'adresse à vous, messieurs» afin d'obtenir la nomination de ce curateur, et d'intenter devant votre tribunal, contre le sieur Denis Barbier, une action en dommages-intérêts, pour le faux témoignage qu'il a porté contre elle; et vous ferez justice.
Tulle, le ih jaillet 1841.
Marie Cappelle. »
Le tribanal examina la requête, mais il ne put y faire droit. Denis n'avait ni son domicile ni sa résidence dans le ressort du tribunal de Tulle ; on ne pouvait donc l'y poursuivre ; le curateur spécial de Marie Cappelle ne pouvait y être nommé.
Aulre difficulté : où était le domicile de Denis? où était sa dernière résidence 7
De domicile, il n'en avait pas ; les hommes tels que Denis vivent au jour le jour, sans amis, sans patrie ; plaçant leur tenle là où Ton veut les recevoir, vivant de cette vie errante qui leur
permet une licence que restreindrait on trop long voisinage.
De résidence ! Depuis la catastrophe .du Glandier, cet homtaie était partout et nulle part. Aujourd'hui on le voyait ici, demain ailleurs. Après le procès on ne sut plus où il était allé, et il fut impossible de saisir un tribunal de la cause d*un homme qui, par son vagabondage, n'appartenait à aucune juridiction civile.
On avait dit qu'il avait séjourné à Bergerac ; des renseignements furent pris auprès du maire et n'établirent rien. On parla de quelques autres villes : mômes recherches, mômes incertitudes; et force fut alors d'attendre que cet homme s'arrêtât quelque part où la justice pût l'atteindre.
Dans cet intervalle, un des témoins qui pouvaient déposer contre Denis était mort : c'était M. Passerieux, médecin; mais, avant de mourir, il avait écrit sa déposition ; et, non content de l'avoir ainsi confiée au papier, il avait encore raconté toutes les circonstances qui étaient à sa connaissance à M. le procureur du roi de Brive. Le souvenir de cet honorable magistrat con-
serre cette dédaratiom ; et si un ^ur^ ce qu a Dieu plaise ! un débat contradictoire s^eiigage sur cet imj^rtaat épisode du procès Làfarge, sa mëffloire ne lui fera pas défaut.
NoQS n^avons pas voulu scinder tout ce qui se rapportait à Tincident de Denis; cependant, durant ces lenteurs, ces résistances, ces refus, la vie de Marie Cappelle se passait dans Tattente d'une ncMrrelle lutte.
On pariait de continuer les poursuites cor^ rectionnelles ; et plus cette action paraissait impossible à concilier avec la mort civile de Marie Gappeile, plus il était prenable que cette marche serait adoptée pai' le ministère public, qui semblait prendre à tàcbe, dans tout ce qui
concernaii celte malheureuse femme, de s'écarter de tous les usages et de tous les droits pro* lecteurs des accusés.
On attendit cette nouvelle décision sans trop d'inquiétude. Marie Cappelle était heureuse de discuter enfin Taffaire des diamants, et si elle voulait, en s'opposant à cette poursuite cor^ rectionnelley protester avec énergie contre la malveillante sévérité déployée seulement contre elle, elle était la première à demander un débat civil qui, justifiant celle des deux Marie qui serait innocente, donnait à M^^ de Léautaud toutes les garanties qu'elle pouvait désirer, et n'enlevait pasà Marie Cappelle ses moyens de défense.
En attendant que le parquet de Limoges eut décidé cette poursuite, Marie Capeile continuait sa vie de correspondances et d'épanchements intimes avec ses amis; elle leur portait toutes ses pensées, les consolait quand le malheur venait aussi les atteindre , se montrait enfin aussi affectueuse à leur égard qu*ils se montraient dévoués pour elle.
M. Babaud avait eu la douleur de perdre son
frère unique après une longue maladie ; la malheureuse Marie s'empressa bien vite de lui envoyer son tribut de larmes et de sympathie.
A M. Babaud.
f Mon pauvre ami , vous avez bien soufiert et je ne suis pas venue. Mon Dieu ! comment n'airje pas compris que je devais oublier mes douleurs pour vaair endormir tes vôtres? Six mois de lutte, six nloià d'inquiétudes.... et puis Tadieu, risolemenl, une tombe!....
Ami y appuyez votre pauvre front dans ma main. Quelque vous soyez homme, osez pleurer. Les larmes qui coulent pour un frère sont de saintes larmes ; elles étoufferaient votre cœur si vous les y làissi^ enfermées.
Il était bien ))on, celui que vous pleurez! Vousétiez frères, amis d'esprit et de cœur. Vous le retrouverez plus loin que cette vie, croyez*moi; car ce monde est l'épreuve, la récompense est plus haut. Il n'est pas de mort complète ; car l'âme vient du ciel, elle y retotirnera.
Je voudrai^ être près de vous, m'imprégner de vos souvenirs, de vos regrets, poui* le$ partager ensuite, vous en soulever le ^rdeau , vous eu adoucir Tamertume. Croyez en mon afiection, appuyez- vous sur mon cœur : il a encore des larmes pour répondre à vos larmes ; il vous bénit, vous suit de son amitié et de ses prières, noble ami que Je dois à
la t» mpête,
Marie. »
A M. CoUard.
Ce jeudi.
« Mon noble, mon bien-aimé oncle, croyez qu'il a fallu de cruelles souffrances à Toire pauvre Marie pour l'empêcher de vous apporter tout l'amour et toute la reconnaissance de son cœur !
Ua sancé faiUit souvent ; mais Dieu garde à mon âme toute sa force ; il m'a permis que je pusse mieux aimer, mieux prier qu'aux jours du bonheur ! Pour les temps d'angoisse et d'orage, il m'a gardé le trésor inoonnikde votre tendresse ! Dans ma douleur, je dois encore lui rendre des actions de grâces.
Aujourd'hui je ne puis vous dire que bien peu de mots. Mon médecin me défend d'écrire ; il craint un retour violent des douleur» névralgiques qui brisent ma tête depuis un mois : je ne puis lui désobéir que pour voqs dire que je vous aime, que je serai digne de votre noble affection; qu'en désapprenant le monde j'ai mieux compris la grandeur de l'amitié et l'impossibilité de l'oubli.
Je suis encore pour quelque temps à Tulle. On veut juger le procès des dmmants! C'est une nouvdle injustice » illégale , monstrueuse ; c'est une nouvelle agonie pour la- . quelle on va me rendre quelques jours de vie parmi les hommes. Soyez tranquille, cher oncle» je ne faiblirai pas, et je rassemblerai les dernières forces de mon âme pour crier mon innocence.
Ce dernier fait a empêché qu'on ne désignât une maison
centrale. U me semble que sous votre bénédiction journa* lière ma douleur serait moins amère. Je désire être envoyée à Montpellier.
C'est à gaioux que je reçois la noble assurance de Tin* lérét de notre généreux évoque. Je savais que sa grande voix était plus haute que la voix des flatteurs de ce monde. J'apprends que son cœur aussi a l'indulgente charité des premiers apôtres. On croit plus facilement à la providence de Dieu quand ses représentants sont de bons anges pour ceux de ses pauvres enfbnts qui souffrent sur cette terre.
Adieu y mon oncle chéri ; je suis trop faible pour écrire davantage ; mais je suis toujours assez forte pour vous aimer et vous respecter profondément.
Marie.
P. S. Votre fitle veut-elle me permettre de compter une cousine de plus dans son cœur? Aux yeux du monde j'en sois indigne ; aux yeux de Dieu il m'est perihis de l'aimer. »
A jr— Oudot.
Février 1841.
« Comblai vous êtes bonne » madame , de vouloir concourir à la grande œuvre de ma réhabilitation! J'accepie avec une intime reeoonaiss&nûe les renseignements que vous me proposes de prendre en Angleti^re. Dieu veuille
confondre la calomnie et soulever la croix qar a coarbé mon âme!
Forte de mon innocence, j'accepte aussi, madame, votre généreuse amitié. Elle consolera les heures de la captivité, et j'opposerai sa cropnce aux douloureuses blessures des méchants qui m'ont flétrie.
Vous me demandez ce que vous pouvez faire pour moi? Ce que vous avez fait déjà : m'aimer encore» m'aimer toujours! Si vous saviez combien de douces paroles comme celles que vous m'écrivez consolent votre pauvre amie! J'y puise la force de vivre et de souffrir ; j'espère en Dieu quand j'espère en mes chers croyants. Je ne puis douter de la Providence à la vue de toutes ces providences terrestres qui brillent dans les ténèbres de mon malheur!
Que vous êtes bonne de penser aux petites privations matérielles qui se glissent sous les verroux! D'abord je m'en aperçois à peine; ensuite je suis entourée d'ami3 dévoués qui épient mes désirs pour les réaliser. J'aime les fleurs, ma chambre est toujours embaumée et fleurie; on m'envoie les livres qui peuvent me distraire, les journaux qui renferment un intérêt pour moi. Tout ce qui m'entoure, tout ce que je touche, tout ce que je vois, me rappelle ces amis, ces croyances, ces affections! Ne pensez pas cependant, bien chère madame, que je refuse votre généreuse prévoyance. Si dans l'avenir il me fallait recourir à une amie, je viendrais vers vous avec confiance; mon cœur, qui se sent la force de tout vous rendre, ne se croirait pas humilié en acceptant les bienfaits de votre cœur;
el vos paroles^expriment si noblement le bonheur que vous éprouvez à obliger œux que vous aimez que j'ai presque envie de vous demander pardon de ne pas accepter pour le présent vos offres si bienveillantes!
Croyez que je comprends tout le prix de votre affection presque maternelle, et que mes prières, mes pensées, mes affections vous cherchent et vous trouvent souvent.
Marie. »
Des ordres étaient venus pour rendre plus sévère le régime de la prison ; la fidèle Clé^ mentine s'en ressentait et s'en chagrinait pour sa maîtresse. Marie Cappeile, ne voulant pas la voir plus longtemps soumise à tant de privalions, écrivit la lettre suivante à M. Lachaud, qui allait à Treignac, pour le prier de l'emmener en même temps.
A M. Lachaud, à TuUe.
« Je souffre , mon ami ; ces mille petites tortures me tuent! Il ne peut plus en être ainsi. D^à depuis trop longtemps ma pauvre Clé (1 ) se sacrifie peur moi ; à elle enfin le
(i) Marie Cappelle se servait souvent, dans rinlimilé, de ceUe abrévialion, en pariant de sa dévouée camériHe.
grand air, la famille , la liberté. J*afime mieux souffrir <)avantage et lui épai^ner de nouvelles Texations. Essayez, mon ami , de prendre des arrangements de manière à ce que Clémentine puisse partir en même temps que vous. Ne craignez point de me laisser seule, le saurai bien vivre puisque je vivrai pour mes amis. Je puis miHe fois plutôt supporter un isolement complet que la figure triste et les tarmés de ma chère Clémentine. Voilà ce qui me brise , ce qui me fait un mal affreux. »
Mais Clémentine ne voulut pas entendre parler de départ; elle resta encore plusieurs mois avec Marie Cappelle, malgré la triste vie à laquelle elle s'était Tolontai rement condamnée.
A M. Lachaud, à TtêignAc.
25 février 184i.
« Je suis resiée loul hier avec une fièvre épouvantable; je M pouvais remuef , je n'avais plus ki force de penser. Seulement je savais nietii^ votre nom , votre souvenir sur chacune de mes douldlts, et les cnlmer par la puissance de votre affection.
Je nt sais rien de plus; j'ai un décoiiragemait exeesrif. li est si violent que je le crois d'instinct, et cpe je m'attends à quelque nouvesm àéaeMçoit... Us étoufferont celte miserabie étineelie de vérité, lis obseitrciront encore mes ténèbres. Mon Dieu! mon IMeuI dennez^moi au moins celles de ki tombe» qui sont un repos firoid» mais éternel !
Hier» tous ceux qui s'aiment se réunissaient en (amille, devenaient pour oe jour pleins d'union et d'affection ; tous étaient gais» heureux» aimés ; seule j'étais malade, abandoimée ; pas une pensée ne s'est détoumée de ces joies pour venir à moi qui pleurais. Il n'y a pas eu un aage du ciel qui m'ait e£Beiaré du bout de son aile pour me dire : Oublie» espère!
J'ai souffert» beaucoup souffert» et cbaque jour nVîst que l'aurore de nouvelles agonies. Qu'ai-je fait pour gagner si cher la mort? m
Eo lui renvoyant quelques livres.
Mars f 84i.
« Lalsseo-moi vous r€>merci^» monsieur , des amis que vous avez envoyés sous mes verroux pour y abréger tep heures. Je vous dois de douces et intimes émotions. J'ai pleuré sur Gmmètfé; j'ai tendu les mains vers Adofyàey passé bien des jours» bien des nuits avec cette grande et
belle Létia que la société a mise à l'inib» , qae les femmes renient et ne veulent pas comprendre dans leur vertueuse simplicité! Pauvre Lélia, à laquelle on reproche un premier amour, et à laquelle on veut en imposer un secemd ! Pauvre femme » qui a souffert toutes les douleurs , tous les doutes 9 tous les découragements » qui était clouée sur la terre par de mauvaises passions» soulevée vers le ciel par des instincts sublimes; qui possédait également la puissance du bien et la puissance du mal ; qui ne voulut pas être une faible femme» et qui ne pat pas devenir un
ange!
. J'ai été bien indiscrète. J'ai gardé me» mmg bien longtemps; pardonnez-moi, monsieur, et, si vous m'avez gardé une ferme croyance, gardez-moi un souvenir.
Marie. »
A U. de G***.
« .... M^rci à mes ennemis qui me permettent de sortir de la tombe pour dire au monde mon innocence et leur infamie. Je comprends leur but ; ils espèrent que je ferai plaider par un avocat l'absurdité d'un jugement rendu contre une personne tuée civilement ; ils croient qu'abîmée de souffrances morales et physiques je ne voudrai pas être une fois encore la proie d'une curiosité avide, insultante; que je reculerai découragée devant cette nouvelle agonie! Ils se
sont trompés. Je comprends les angoisses et je les accepte. Je Yeux demander comme une grâce cette nouvelle ill(^a1ité qu'ils ont provoquée; je veux que mon front soit opposé à celui de M™* de L*** ; je veux enfin qu'elle rougisse de sou infâme trahison. Ce ne seront plus d<» dépositions écrites» débitées de mémoire, qu'elle dira à ses juges ; il faudra que ee soit devant moi» sa victime» qu'elle soutienne ses calomnies ; il faudra qu'elle réponde à mes questions» à mes accusations» que le mensonge et la vérité parlent en présence * l'un de l'autre! .
Je ne crois plus aux juges de cette société;, ce n'est pas à un tribunal de six hommes que je demanderai justice : c'est -au monde que je tendrai les bras en criant mon innocence ; c'est lui qui me rendra» en échange de la vérité» justice» absolution» honneur!
Vous voyez» mon noble ami» mon épreuve n'est pas achevée; il me faut du courage» et si mon âme est forte» mon pauvre corps ne Test guère* Depuis un mois j'ai un redoublement de mauvaise santé» et jje ne quitte guère mon lit que pour passer des journées dans des bains qui peuvent seuls calmer mes douleurs de tête névralgiques.
Gardez-nK>i donc» par pitié» votre généreux intérêt^ et croyez que je serai toiyours digne de vous» et ûète de votre amitié.
jâ
A Jf . de S
f Vous me remerciez , monsieur, et moi je vous bénis» car vous avez un noble cœur, car il faut être au-dessus des préjugés et de Taoïsme pour venir tendre la main au malheur.
Vous m'avez vue triste, découragée; aujourd'hui je suis plus forte. Mes sentiers sont bien rudes, bien jeune je puis compter bien des douleurs , mais Dieu a permis que je comptasse aussi bien dès amis. — Je vis par eux, pour eux -, ils sont ma fotce , mon espérance , mon seul trésot icibas.
Ne vous dois-je pas une bénédiction pour le surcroît de richessesque vous avez mis dans mon souvenir et dans mon cœur ! Vos beaux et poétiques tableaux de la Grèce m'ont exilée de ma prison, et j*ai rêvé à cette terre qui semble flotter entre Tazur des mers et l'azur des cieux, à cette terre animée, vivifiée par les ombres de ses morts, et où les lauriers croissent aussi grands que les glohres qu'ils ont dû couronner! Si Dieu m'envoyait la vérité, si j'étais libre un jour, si l'on me rendait le soleil, les fleurs!.... Hais je ne veux plus rêver; le réveil a pour moi trop de larmes, la réalité trop de douleurs !
Adieu, monsieur; vous avez cru en mon innocence, prot^ez-la contre les calomnies des méchants! Si je ne puis jamais, aux yeux des hommes, être digne de votre estime» je saurai l'être toujours aux yeux de celui qui sonde les
consciences. N'oubliez pas la pauvre réprouvéCi et permettez-lui de garder votre nom dans ses plus gracieux ^uvenirs.
Marie. »
A Jf. Lachaudy à Treignac,
6 avril 184i.
c Mon ami , que je suis triste , que je souffre loin de vous!.... Ces murs m'écrasent; chaque jour, chaque nuit, leur espace se resserre... Je sens qu'il faut mourir, et j'aime la vie parce que j'aime mes amis... Mon agonie est affreuse; tous les rêves que votre affection édifle autour de mon avenir s'écroulent en votre absence. Une réalité effrayante se dresse à mon chevet. Je me révolte contre l'injustice des honunesji contre l'impuissance de l'innocence, et mon affection me semble une malédiction pour tou3 ceuiç,
que j'aime...
Mon ami, j'ai tort de vous parler ainsi... J'ai passé une nuit affreuse. Je suis sous J'influence d'unq fièvre violente qui ne m'a pas quittée avec le jour. Il me semble que je
3uis folle de malheur,... J'ai reçu vos deux mots si affectueux de ce matin ; vous m'avez fait du J^ien ; mais je me désespère môme de ce. qui fait mon bonheur.... Je vous quitte; je veux essayer de calmer l'irritation qui me tue.
Toilà quatre nuits sans sommeil, et je n'ai pas de laudanum!
Ce sou-y 9 beiires.
Mon bain, une dose assez forte de laudanum ont remis un peu d'ordre dans mes idées. Cependant je ne yeux plus écrire. Je ne veux pas réveiller une douloureuse irritation à peine calmée, après une nuit et un jour de soufiranoes in* supportables.
Adieu. Marie. »
« le vous ai paru injuste, mon ami. J'étais par-^lessus tout triste, malheureuse! Vous le dirai-je? ïïans ces jours consacrés plus particulièrement aux douces réunions de la famille, dans ces jours où tous les liens se resserrent, où toutes les affections se cherchent, ma solitude est plus vide,
mon isolement plus amer. Je suis seule, moi! Mais
pourquoi me plaindre? Je ne suis plus digne de ce monde ; les souvenirs de famille, comme les souvenirs de bonheur, sont folie pour ma pauvre vie !.. . Deux jours j 'ai gardé cette douleur sur mon cœur, f ai bien souffert. . . Encore quelque
temps, et mes dernières illusions se seront flétries à jamais.... Je ne veux garder de la vie que les affections de mon cœur.
J'ai été si fatiguée que j'ai été obligée de rester au lit toute la journée. J'ai une bien forte fièvre ce soir ; mon bon docteur est venu deux fois \ je crois être saignée demain matin si la douleur de tête et la fièvre ne cèdent pas aux potions.
Adieu, mon ami, j'ai prié pour votre bonne et bien*aimée malade. J'ai passé toute cette fête avec de tout petits enfants pauvres , heureuses petites créatures que j'ai pu {aire sourire à la vue de quelques bonbons, auxquelles j'ai donné le bonheur sous la forme de gâteaux et d'oeufs rouges. Rien ne fait oublier le bonheur qui vous manque comme celui que l'on peut donner.
Adieu. »
A M. Laehaud, à TuUe.
Avril i84i.
« Venez près de moi bien vite , mon ami » je souffre. . . . Une de ces mille petites épingles qu'on se plait à mettre dans ma pauvre tèle me pique et me fiiit mal. M. S***, ce jaune et méchant parchemin , a trouvé qu'il devait élever des doutes sur l'autorisation que j'avais de faire venir des
vitres du dehors pour Clémentine. Elle est horriblement mal ici y et, à moinâ qu^on ne m'avoue qu^on désiré se débarrasser d'elle par la &im , je veux et je puis réclamer.
Je voudrais donc vous prier de voir U. M***, de lui dire celte nouvelle rigueur contre celle bonne et si bonne fille... Elle ne se plaindrait jamais, elle; mais moi qui me résigne à mes tortures, je ne puis accepter celles qu'on lui réserve.
M. X*'''' est chargé de vous dire quelque peu de ma sainte colère ; moi je ne veux vous dire que les mots qui voiit plus directement à votre cœur... Il est sept heures; autrefois je vous attendais, aujourd'hui je vous r^rette.... L'air que vous respirez, le ciel qui s'étend sur votre tête, vos amis, les pensées qui ne sont pas pour moi dans ces heures si belles du passé, vous donnent des joies, de l'affection , des préoccupations qui me rendent pour vous bien heureuse... et puis je pleure ces biens perdus, que la fatalité m'a encore arrachés. . . C'est une triste chose qu'une pauvre femme qui se sent clouée sur la terre, avilie, flétrie, et qui a de si longs jours à souffrir avant d'hériter du ciel.
Mon Dieu! que je suis triste! que je* voudrais être gla* cée, avoir quelques fleurs et quelques-unes de vos larmes, pour endormir toutes les souffrances qui m'ont brisée dans ce monde!
Adieu, ami, je ne me plaindrais pas des ténèbres de mon del, si les éloiks que j'ai perdues étaient ajoutées à vos étoiles et illumûiaieiit votre horizon. Adieu... »
A M. CoUard.
Ce mardi.
c . . •• Combien je vous remercie, mon cher oncle, des détails que vous me donnez sur votre famille! Soyez bénis, vous tous qui enrichissez ainsi fe trésor de mes affections.
C'est la vie que vous m'offrez par votre tendresse , mes généreux amis ; c'est aussi la force de pardonner à mes ennemis. Ne dois-je pas fermer mon cœur à la haine, pour le garder tout entier à mes chers croyants?
Écrivez-moi souvent, parlez-moi de tous les vôtres, qui sont devenus les miens. Je veux les connaître malgré l'absence; je veux aimer jusqu'à leurs noms. Je vçux encore vous rendre grâces des mille sympathies que vous éveillez pour moi , parmi ceux que vous voyez dans le monde. Il est de ces hautes et loyales intellîgeBces<dont la «royance est un bienfait qui console, et qui sert de bouclier contre, les calomnies de la foule. Tout ce que vous me dites du caractère honorable, de l'esprit, du noble cœur de M. B**^, me rendrait bien précieux un peu de sa conviction. Mon oncle, parlez-lui souvent de votre pauvre prisonnière!
La séance du 29 est toute de formalité; on doit décider de la compétence du tribunal , et fixer Tépoque des nouveaux dâiats. Mes avocats, avec leurs robes et leur code à la main, me consttUaient de rejeter cette nouvello angoisse,
qui ne pouvait me rendre ni un rayon de sofeil de plus^ ni une heure de douce liberté; mais ces mêmes avocats» redevenus amis, ma famille, mes croyants, ma conscience m'ordonnent cette nouvelle souffrance , et je serai forte comme la vérité! Jusqu'à ce jour une seule voix s^est fait entendre; elle calomniait, elle flétrissait : j*ai dû me taire» Maintenant M™^ de Léautaud dira la vérité devant moi-mè« me; devant elle aussi je dirai tnon mensonge. Elle viendra^ libre, heureuse, entourée de sa famille; je viendrai, moi, bien faible selon le monde, mais forte selon celui qui saft tout, forte de mes amis, forte de mon innocence!
On porte plus facilement le mépris du monde que le mépris et le remords de sa conscience. J'aime mieux ms prison que la liberté de M*"* de Léautaud.
Adieu, mon oncle chéri ; je remercie la Providence qui vous a donné à moi > et qui m'a gardée digne de vous. Je vous aime, j'aime ma tante, j'aime vos enfants, vos petits* enfants, d'une bien tendre et profonde affection.
Marie.
P. $. Rappele^moi souvent aux bénédictions de votre saint évèque. »
Au même.
Ce dimanche-
« Mon onde, mon cher oncle, vous avez pu accuser d'oii* bU la pauvre Marie! Croyez bien cependant qu'elle vous
aime, que vous êtes viyant dans tous ses souvenirs , que TOUS êtes béni soir et matin dans sa prière.
Cher oncle ! il me semble que vous m'avez été légué par mon bienraimé grand-père » qu'il a déposé mon innocenee dans votre cœur, qu'il vous a donné à moi » qu'il m'a donnée à vous! Je vous aime, je vous respecte» aussi bien que je savais Taimer et le respecter. Lorsque vous me dites : « Ha fille, » jejnesens moins or[dieline. Je me résigne, j'espère, et je prie!
Depuis dmx mois j'ai occupé toutes les forces de ma pauvre tête à rassembler mes souvenirs, à dire la vérité pour mes amis, la vérité contre mes ennemis. Toutes mes douleurs, toutes mes fautes, toutes mes joies effeuillées, toutes mes angoisses, j'ai tout dit au monde! Je sais que ma parole est faible, inhabile, je sais que ces accents de mon cœur, qui allaient chercher un écho dans des cœurs amis, trouveront des juges sévères, prévenus, indifférents^ mais Dieu, qui sonde les reins et les pensées, daignera me cou* vrir de son ombre. J'ai accompli un devoir, j'ai fait un grand pas dans la voie de la réhabilitation. Une seule croyance ramenée, un seul ami conquis me paieront de mes veilles, des souffrances que j'ai dû éprouver en re* tournant dans tous ces sentiers si douloureux de mon existence.
Je ne vous parle pas de mes affaires, les journaux vous les diront. Laissez-moi, cher oncle, vous parler de vous, de ceux que j'aime en vous, des affections qui peuplent la triste prison de votre pauvre nièce. Souvent je viens me poser près de votre foyer, au milieu de votre belle famille.
A vous , mon bon oncle, je donne les traits de mon grandpère; je sens ma tante qui dépose un baiser sur mon front, vos filles qui m'entourent et qui mêlent des larmes à mes larmes ; enfin je beroe yos beaux petifs-enfanls sur mes genoux, et je rêve les courses, les baisers» les blondes bou* des, et les grands yeux de tous ces petits anges, qui brillent comme des étoiles dans votre ciel.
Hélas ! quand on ne vit plus, il faut rêver ! La réalité nous sépare, mais il me semble que, si je ne vous connais pas, mcm coeur vous sait, vous compiend, vous désire.
Je parle souvent de Montpellier avec un de mes plus nobles et pkis dignes amis, le commandant ***^ 11 ne vous Gonnalt pas, mais ses amis vous connaissent; il me donne de vos nouvelles par leur entremise. C'est un loyal militaire; je le vois depuis longtemps, et toujours je Tapprécie davantage.
Adieu, mon oncle bien*aimé; priez pour moi, demandes avec moi à ce/ut qui commande aux passions des hommes de h&ter le jour de la vérité et de la justice! S'ilne m'est pas donné de pouvoir cacher mes larmes dans vos bras, puisset-il m'êCre permis au moins de vous voir, de vous embrasser, un jour, une heure I
Adieu , mes chers inconnus bîen*aimés ; je vous aime, je vous embrasse, je voudrais que mon malheur vous rachetât des larmes; souffrir pour vous épargner une souffrance, pour éloigner de ma famille toutes les tribulations ordinaires de la vie, serait une douce, une noble souffrance, sous laquelle je ne faiblirais pas !
Marie. »
M. Collard venait de perdre un de ses enfants ; Marie Cappelle lui envoya de suite, malgré de vives souffrances, quelques consolations :
A M. Collard.
Ce mercredi.
« C'est à peine sf je puis voiis écrire, ch«r oiicld. Depiiis huit jours j'ai repris mes anciennes douleuics ne^vetises> ^ je SQufifre plus que je no puis vous l'exprimer.
Hier matÎDy cependant, il me fut possible de me lever. J'avais demandé à un bon prêtre une messe dans la prison. J'ai prié pour vous, pour lui^ pour moi ; j'ai versé bien des larmes. Heureux les exilés qui ont achevé leur pèlerinage, et qui retournent à leur Dieu! mai» malheureux les pères qui restent avec une tombe, les pauvres mères qui sentent se glacer la main qui devait guider leur vieillesse, fermer leurs yeux, être leur dernière joie, dans celle triste terre de douleurs!
Mon pauvre oncle, chère et bien-aimée tante, laissezmoi vous aimer autant qu'il Vous aimait; laissez-moi être votre enfant; si j'en suis indigne aux yeux des hommes, j'en suis digne aux yeux de Dieu. Il sait, votre Adolphe, que je suis innocente, il m'adopte pour sa sœur, il me lègue le soin de vous honorer, de vous bénir, de vous aimer jusqu'au jour où vous serez réunis à lui dans le ciel.
Ma tête se brise ; je suis obligée de vous quitter, mais je laisse mes pensées et mon cœur près de vous. Je couvre de baisers vos pieuses et affectueuses mains.
Marie. »
Un certain nombre d'ouvriers de Paris, représentés par M. Jules Lavillemarais, jeune ouvrier graveur, avaient fait parvenir à M"* Lafarge le témoignage de leur croyance et de leur sympathie. Ils lui avaient aussi demandé de vouloir bien contribuer à une œuvre de charité par le don de quelques pièces de vers. Marie Gappelle fit à cette première lettre la réponse suivante :
A Jf . LaviltemeraU.
« Combien je r^ette» monsieur, mon impuissance à vous être utile, et combien il eût été doux pour moi de met* tre au service du malheur la douloureuse célébrité de mon nom! Je n'ai pas d'accents poétiques, et si quelques pensées de mon âme ont été recueillies avec indulgence, ce n'étaient point des vers, mais une humble prose dont je regrette au* jourd'bui l'inutilité.
Veuillez remercier, monsieur, vos amis de leur noble participation, et leur dire que je suis fière de leur estime.
heureuse d'en être digne. La noblesse des sentiments est la seule noblesse dont Thomme puisse s'enorgueillir, et souyent la voix du peuple est la voix de Dieu.
Croyez, monsieur, à tous mes regrets de ne pouvoir vous être utile, et de ne pouvoir vous témoigner ma gratitude qu'en ne vous envoyant qu'une prière et une bénédiction.
Marie Gappelle. »
Plus tard , ces mêmes jeunes gens lui en*voyèrent quelques petits souvenirs et lui exprimèrent de nouveau la sincérité de leur dévouement. Us reçurent de M^^^ Lafarge les deux lettres que voici :
A Jf . LamUemaraig.
< .••• Laissel^moi vous dire, digne interprète de tant de nobles sympathies, que votre lettre a fait du bien à la pauvre recluse; qu'elle a mis autant de résignation que de reconnaissance dans son cœur ; qu'elle a fait verser, au milieu de larmes d'angoisses, quelques douces larmes qui vous bénissaient.
Je vivrai encore, je supporterai l'épreuve jusqu'au bout! Je resterai digne de ceux qui croient en moi, et chacune de mes pensées» de mes paroles, de mes actions, protestera de mon innocence !
Je ne crois pas rester longtemps à TuUe; cependant , si vous vouliez m'écrire, vos lettres, qui sont un rayon de soleil pour ma prison, me parviendraient sous l'adresse de M. Lachaud, avocat à Tulle.
Oh ! gardez-moi votre amitié, bons et nobles cœurs qui, au milieu des fatigues de votre vie occupée, donnez une pensée amie à la pauvre femme que le monde a flétrie. Je suis fière de cette amitié, et je serre avec gratitude vos mains sanctifiées par le travail.
Je suis encore iaible et assez souffrante; cependant j'ai voulu occuper pour vous quelques^unade mes moments, et je vous demande en grâce de ne pas refuser mon témoignage de pensées et de reconnaissance. J'ai commencé à tricoter un coussin; quand il sera achevé, je désirerais que vous le tirassiez au sort entre vous, et que celui qui le gagnera le gardât pour l'amour de moi ! . . .
Marie Gappelle. »
Au mêtne.
« Mes noUes amis, que vous êtes bons et que je vous remercie! Pour la première fois depuis longtemps je me suis levée aujourd'hui ; je me smîs parée de vosdons, votre petite croix est à mon cou près de Tanneau de ma mère; j'en ai lait un talisman. Oh ! mes grands et çhers cœurs, en la regardant j'ose rêver la liberté; je suis fière de votre sympa-
lu
tbie» J6 vais me mêler à la réunion de votre mansarde ; je serre vos majos» je vous bénis pour cette partie de votre travail , de votre nécessaire , que vous envoyez à la pauvre captive , et qui lui donne une heure d'oubli et d'espérance!
Je vous en prie, comptez sur moi» si vous étiez malheureux , j'oublierais d'essuyer mes larmes pour sécher les vôtres; si vous étiez malades, sans ouvrage, sans soins, je saurais travailler pour essayer de vous rendre du bienêtre. Us ont pu flétrir, agoniser ma vie, mais ils ont laissée mon cœur ses saintes affections, un dévouement sans bornes pour ses chers croyants ; leur amitié est mon existence, leur souvenir mon culte.
Mon coussin avance ; j'espère bientôt vous l'envoyer.
Adieu, mes bons amis; que le travail vous soit doux et facile, et que l'heure du repos ramène mon souvenir dans vos réunions.U a y bien de la reconnaissance dans le cœur de votre pauvre amie.
Marie Cappelle. »
«Dieu, qui donne la pâture aux petits oiseaux, la goutte de rosée au lis de la vallée, envoie aux cœurs souffrants de nobles sympathies qui les fortifient au jour de l'épreuve.
Croyez, madame, que je ne faillirai pas dans la grande
œa?re de ma réhabilitation ; je me dois à ma famille, je me dois aux généreuses croyances qui viennent calmer ma douleur. Je pourrai mourir sous ma croix^ mais Je mourrai en combattant le mensonge et la calomnie.
J'accepte avec reconnaissance ToiTre touchante que vous m'exprimez^ et si mes prières peuvent être exaucées, elles vous garderont de toute adversité.
Recevez, madame, l'assurance, etc.
Marie Gappelle. »
A la même.
IfardU
« Chère et noble dame, seulement aujourd'hui je reçois votre excellente lettre et la jolie bourse que vous y avez jointe. Combien je vous en rends grâces! Chacune de ses mailles a été une pensée pour tnoi , chacune de ses mailles est un petit trésor pour la pauvre Marie. Je voudrais vous écrire de longs détails, mais de violentes douleui-s névralgiques me rendent très-difficile et très-douloureuse la plus petite tension d'esprit. 11 fiaul, me dit mon médecin, être bien paresseuse et bien bête pour guérir, el voici près de deux mois que je suis à ce régime.
On a recommencé Taflaire des diamants. C'est une persécution, c*est une injustice, mais je suis heureuse de voir
se soulever ma tombe. J'ai la force de ma con^ience et de la vérité! Je puis êlre victime d'une iniquité nouvelle, mais je sens que je ferai comprendre mon innocence à mes amis el à ceux qui ont le cœur droit et sans préventions. Cela me suffit.
Ce n'est pas le mépris du monde qui est insupportable; c'est le mépris qu'on sent au fond de sa propre conscience qui doit être mortel.
Adieu, madame; je vous écrirai une pins longue lettre après le jugement.
Cette séance n'est qu'une formalité; elle ne servira qu'à fixer les débats et à examiner nos témoins.
Cependant il faut que je garde toutes mes forces pour donner encore une fois mon front en spectacle aux curieux regards de la foule.
Acceptez toute ma reconnaissance , chère et généreuse amie, que je ne comuis pas^ mais que j'aime de cœur.
Marie, j»
A Mi • ÂnCOpMt& wr€fCt€r»
« J'ai lu avec un bien grand intérêt, monsieur, votre éloquente traduction du cœur et des impressions de la noble dame de Lavalette, et permettez-moi de vous remercier de toute mon âme pour les heures que vous m'avez fait oublier, par-dessus tout pour la généreuse croyance que vous exprimez à la pauvre calomniée.
Ck)inbien je me sens indigne d'être comparée à votre sainte victime! Mon mérite est dans ma souffrance; avant de savoir soufiErir, mon cœur ne savait qu aimer.
Dieu, qui a voulu que je sois un exemple des tristes effets de la prévention et de la fatalité, m'a envoyé la force , avec lepreuve ; il m'a fait vivre par le sentiment de mon innocence» par le cher trésor de croyances et de sympathies qu'il a éveillées autour de ma douleur; et si la plus amère d'entre mes larmes fut versée par la main amie qui se sauvait en me déshonorant, d'autres nobles cœurs se fitent miens pour faire revivre nia foi en l'amitié. J'ai souvent près de moi la consolante lettre que vous avez bien voulu m'écrire; je la lis à mon cœur, puis à mon esprit: elle résigne doucement le premier, et se fait admirer du second. Oh! merci, monsieur, de cette goutte de miel mêlée à mon calice. Si la Providence fait éclater mon innocence, veuillez accepter mon intime amitié; si le Ciel reste noir, ne refusez pas mes prières.
Adieu, monsieur, recevez l'assurance de ma gratitude et
de mon estime.
Marié Gappellb. #
Au même.
Ce vendredi i 6 avril 18^4 •
c J'avais compris, monsieur, que votre âme n'était point de celles accessibles aux glaces de Toubli l le souffrais de
i!otre sHence ; je craîgnaid pour voms» pour les vôéms» qud»ques*unes des douleurs de celte vie. Je souffrais,. iMis je ne doutais pas.
Comment vous remercier de voire lettre, de la triple sympathie, de la triple croyance qu'elle renfermait si gé»ïiéreusement ! Je baise les mains de la noble amie de M"* de La Valette....
L'indiscrète indignation d'un vieil ami de mon bienaimé père vous aura dît mes préoccupations pour de nouvelles espérances, de nouvelles injustices. Les persécutions de la destinée, celles des hommes prévenus et méchants peuvent briser ma vie; mon cœur ne fiiiblira pas, ear sa force e^t ^u-d^essus dfxs événements ; il a placé sa dignité, son culte dans TafTection de quelques-uns, ses espérances au delà de cette vie.
Dans ce moment, l'affaire des diamanisj le faux témoignage de Denis vont me jeter encore devant le tribunal de ce monde. Quelques-uns de nos plus fidèles croyants conseillent, demandent, exigent que je rassemble tous mes souvenirs, que ma vie, mes pensées, mes douleurs, viennent s'opposer aux accusations, aux calomnies de mes persécuteurs. Croyez-vous, nobles amis, que ce soit un pas vers la réhabilitation morale ? croyez-vous que je doive à mon innocence cette protestation? Bien des agonies se dresseront avec mes souvenirs, bien des regrets, bien des ombres chéries !
Je recule devant cette nouvelle tâche, et je ne saurais livrer les secrets de mon âme à la curiosité de la foule qu'en
me frisant forte de la Yolonté de nies amis, de ma ooaadenoey de mon hmineur !
Je vous en prie, prenez-moi par la main, montiez-moi le sentier ; que votre expérience des secrets de la vie, du génie et du cœur, fortiBe ma faiblesse !
S'il frut combattre encore, que vos conseils éprouvent et bénissent mes armes avant le combat.
J'attends avec impatience une réponse. Je Tattendset j'y compte. Les expressions de votre intérêt sont si grandes, si belles, si touchantes, que j'en ai fait un trésor dans ma vie.
Adieu, monsieur; recevez trois fois l'assurance de mon intime reconnaissance.
Mabie Gappelle. »
vu
Marie Cappelle avait été citée devant le tri^ bunal correctionnel de Tulle pour le 29 avril
La première audience devait être employée seulement à fixer la compétence du tribunal, et à indiquer, s*il y avait lieu, le jour où les débats s'engageraient contradictoirement. — Elle n'en avait pas moins attiré un grand concours de curieux.
Mais le 29 M"*^ Lafarge se trouve trop malade
pour comparaître. M. Lacbaud, son avocat, demande un délai de quelques jours. M^ Corali, pour M.^^ de Léautaud, nie Tindisposition, et déclare que, quant à lui, il n'y voit qu'une comédie médicale.
Le procureur du roi, M. Soubrebost, moins incrédule que M. Corali , admet que M™® Lafarge soit malade, mais il pense qu'elle a la force devenir si elle le veut ; et, en tous cas, tranchant rapidement la question , il trouve que, Marie Cappelle n'étant pas absolument nécessaire à ce débat préliminaire , son avocat peut la représenter.
Le tribunal, faisant droit aux conclusions de M. Làiîbktid, ot*dot]iié que l'accusée sera visitée p!ar deux tnédèôîîns; ceux-ci reviennent, au bout d'une demi-heure, confirmer, par un certificat régulier, l'état grave où se trouve M™« Laferge, et déclarent qu'un délai de trois jours au moins est it)dispensable pour qu'elle puisse s'exposer à l'air extérieur.
Le débat s^engage alors sur la question de savoir si M™^* Lafarge sera remplacée par un mandùtaîre, fconformément à la demande du ininis-
tère public^ M. Lachaud combat cette proposition :
« L*ariicle 185 du Gode d'instruction criminelle donné le droit, je le reconnais» à la prévenue de se présenter par un mandataire; mais c'est une faculté dont elle est libre d'user ou de ne pas user. Elle déclare, par mon organe, qu'elle ne veut pas en user. Elle veut s'asseoir de nouveau sur ce banc où tant de douleurs sont venues naguère l'assaillir; elle veut se présenter dans cette position humiliante qui lui a été faite. Elle veut se montrer encore au monde pour protester de son innocence.
Nous savons comment dans le monde on interpréterait son défiiut de comparaître. On dirait encore qu'elle a reculé devant la discussion, devant les débats contradictoires, devant la vérité. Soyez bien convaincu qu'elle ne déserte pas le combat; et lorsque M*'" Lafarge travaille péniblement au fond de sa prison pour préparer sa défense et pour réhabiliter sa réputation, qu'on ne vienne (las dire qu'elle recula devant une discussion publique.
Nul mandataire ne saurait la remplacer ; die à intérêt et droit à faire entendre sa parole, à se servir elle-même de toutes les armes de la défense.
le comprendrais Hlans toute autre occasion l'insistance de la partie civile; je comprendraîa qu'elle s'opposât à un délais si le délai devait être long; mais il ne s'agit que de quelque^ jours, d'un jour peut-être.
Ce que je viens de dire est l'expression sincère des sentiments de M"^ Lafarge ; elle sait qu'elle a une lutte à sou-
tenir contre des adversaires redoutables. Mats que nous îff>portent des adversaires riches, puissants? Nous avons pour nous notre cœur et la force de notre conscience. Ce n'est pas de l'éloquence que nous faisons ici, ce sont nos vrais sentiments qui débordent.
Je reçois votre défi; je vous dis en face de tous que nous viendrons avec des preuves de l'innocence de M™* Lafarge. Il est facile, sans doute, lorsqu'on parfeseul à Brive, de grouper des lettres, d'amalgamer leurs dates, de combiner des rapprochements, de scinder des paragraphes et de leur donner une interprétation favorable au système de la défense. Mais nous verrons, s'il s'engage au fond un débat contradictoire, de quel côté est la vérité, et qui a menti de M"* de Léautaud ou de M"* I^farge....
/Vous ne pouvez lui refuser un délai. Je vous le déclare^ moi, si ce délai lui est refusé, je vais chercher le greffier, je le conduis à la prison, et je forme de suite opposition à votre jugement. »
Le tribunal se relire, et au bout de quelques minutes il rend un jugement qui renvoie la prochaine audience au 3 mai suivant.
Au milieu de la plaidoirie de M* Lachaud, un triste incident vint agiter l'auditoire. Un jeune homme appartenant à une famille distinguée fut forcé de quitter la salle après avoir donné, depuis le commencement de l'audience, des si-
gnes d'aliénation mentale. Ayant fait plusieurs yisites à Marie Cappelle dans sa prison y il en avait sans doute rapporté d'intimes convictions en sa faveur, car dans son délire il répétait sans cesse : Elle est innocente !
Le 3 mai, Marie Cappelle se trouvait encore bien faible ; mais elle était résolue à ne pas faire demander un nouveau délai par suite de son état dosante. Elle réunit donc toutes ses forces pour comparaître devant ses juges. La famille de Léautaud ne s'était pas rendue à cette première audience. M. de Léautaud seul était venu se placer près de son avocat, M. Corali.
La salle d'audience était celle qui avait servi pour la cour d'assises. En entrant dans cette salle lugubre, où tant de souvenirs devaient l'accabler, la prisonnière parut émue, mais elle ne faiblit pas. Elle monta avec assurance les gradins qui conduisaient au banc des accusés, et vint se placer sur le même siège où elle avait déjà subi pendant dix-sept jours une lente agonie.
Le président fit un rapport détaillé des différents incidents qu'ayail présentés cette affaire; il énonça la question de compétence que soûle-* vait la mort civile de Marie Cappelle, et que le tribunal avait à résoudre.
Après lui le procureur du roi discuta la légalité de la poursuite.
M. Lachaud eut ensuite la parole pour s'opposer, dans l'intérêt de Marie Cappelle, à la compétence du tribunal. Son argumentation peut se résumer ainsi :
Le tribunal n'est pas compéteni , car Marie Cappelle est morte civilement; tous les effets de la mort naturelle doivent lui être appliqués; l'action correctionnelle est donc éteinte du jour où la vie civile a cessé. En droit, Marie Cappelle n'existe plus; elle ne peut être poursuivie.
Le tribunal n'est pas compétent » la poursuite est donc illégale; elle est impossible , car elle serait inutile et injuste : inutile, car la peine ne pourrait pas être appliquée si Taccusi^ était coupable ; injuste, car l'accusée, morte civilement, ne pourrait pas se défendre ; elle n'a pas le droit de flaire directement dter des témoinB à décba^e ; elle n'a pas d'action contre eux s'ils refusent de se présenter.
Gomment donc combattre une prévention en l'absence des moyens matériels? Comment accepter un débat qui ne peut être contradictoire?
Reste l'intérêt de M^'de Léautaud, intérêt grave, sérieux, respectable. Il faut que cette dame trouve moyen de se justifler; et s'il n'y avait d'ouverte que la voie correctionnelle, rill^lilé serait un devoir ; la défense de Marie Cappelle serait la première à le reconnaître.
Mais pourquoi ne pas accepter une action différente, qui rendra à M*'* Lafarge l'égalité des armes dans sa lutte contre 11*** de Léautaud» tout en laissant à cette dernière les garanties dont elle a besoin? Ce qu'il. faut, c'est que ces deux femmes soient à même, avec une égale liberté de moyens, de produire leurs preuves d'innocence.
Si Ton sacrifie l'une à l'autre, on commet une injustice et on ne réhabilite personne. La voie correctionnelle, où il n'est pas possible à M""* Lafarge de se défendre^ ne serait donc qu'un sacrifice offert à M™" de Léautaud, et un sacrifice qui ne lui profiterait pas en réalité.
Mais il existe un moyen qui peut satisfaire toutes les exigences et tous les droôl^ : l 'action civile* Ce seront les mêmes juges y mais prononçant d^ns une juridiction différente; les mêmes faits seront discutés, et de la même manière; seulement l'enquête sera plus complète, car alors M"''' de Léautaud ne sera pas étrangère au procès, elle ne s'effacera pas devant le ministère public; mais, partie principale, elle devra descendre fece à face dans l'arène. — Toutes les investigations sur elle deviendront possibles; sa vie appartiendra à Marie Cappelle pour l'examiner et la discuter.
Devant les juges correctionnels, M"" de Léautaud peut refuser de comparaître, de répondre à Marie Cappelle. Il n'est pas permis, il n'est pas possible, devant cette juridic*
tion , de (produire des témoins contre elle ; et œpendant Finterrogatoire de U"*'' de Léautaud, sa confrontation avec raccusée» l'examen et la discussion de sa vie» n'est-ce pas là toute l'affaire?
Marie Gappelle peut-elle raisonnablement accepter pour M'"* de Léautaud un combat où celle-ci ne sera pas engagée si elle le veut?
L'action civile» au contraire, répond à tout^ favorable à toutes les parties, elle est l^le et conforme à la position nouvelle de la condamnée. Marie Gappelle est morte; ce ne sera pas elle qu'on attaquera, mais sa succession» qui» représentée, se défendra et justifiera celle qu'on accuse.
Une revendication des diamants, suivie d'une action en dommages-intérêts» ouvre la lice aussi grande que possible. Pourquoi ne pas l'accepter ainsi, complète et Iqyale?
Pour faire ressortir davantage Targumentation de M. Lachatid, nous prenons dans sa réplique le résumé rapide de cette partie de la discussion.
« C'est pour H""® de Léautaud qu'on veut un débat; il est bien reconnu maintenant que c^est dans son intérêt unique que les précédents judiciaires sont violés ! Eh bien» j'y consens» si M"*"" de Léautaud n*a d'autres voies possibles pour se venger des accusations de Marie Gappelle; si M™*" Lafarge, à son tour, trouve dans les débats dont on la menace toute garantie vis-à-vis de M*** de Léautaud, sa
seule adversaire aujourd'hui, nous passeronssurl'ill^alité.
Mais d'où vient cette anxiété du minisière public pour M'"'' de Léautaud? Pourquoi ce tendre intérêt qui vous rend si éloquent, si persuasif? Souvenez-vous donc que la cause que vous défendez si ardemment, vous, M. le procureur du roi, M""* de Léautaud avait presque oublié que c'était la sienne, celle de son honneur, de sa pureté. On dit que M™* de Léautaud se désespère, et voilà six mois qu'elle se tait, et il a fallu que le ministère public l'appelât lui-même à ce débat ; elle ne l'a pas provoqué. M°* de Léautaud, innocente, eût-elle fait si bon marché de la tache ignominieuse qu'on lui imprimait au front? et quel est dans le débat actuel le rôle qu'elle a accepté? *Je l'ai dit et je le répèle, elle n'est pas intervenue directement, elle est cachée derrière le ministère public; elle n'a pas osé se montrer en face de son adversaire, et elle n'est ici que le représentant des frais que peut supporter l'Etat.
£t on ne peut nous dire que M'".*' de Léautaud devait souffrir et attendre ; n'avait-elle pas, n'a-t-elle pas encore une action civile contre Marie Cappelle ? La discussion devant la juridiction civile eût été complète ; mais là aussi il eût fallu se trouver la partie directement opposée à Marie Cappelle, et il est plus facile, plus commode, moins dangereux, de se retrancher derrière l'accusateur public.
Mais on répète: Qu'importe à Marie Cappelle? que lui fait la pusillanimité de M"""" de Léautaud? Si elle est innocente, Marie Cappelle, elle accablera son ennemie aussi bien devant les juges correctionnels que devant les juges civils.
Qu'on ne s'y trompe pas, en changeant de juridiction^ la défense devient tout autre. Toute-puissante devant les tribunaux civils, elle peut n'être que douteuse devant les tribunaux correctionnels; et pourquoi ? C'est que la défense de Marie Cappelle tient essentiellement à M"*® de Léautaud; c'est qu'il nous faut absolument une discussion contradictoire avec elle pour anéantir les turpitudes qu'elle nous prête. Devant un tribunal civil, l'action est directement poursuivie par M"® de Léautaud; elle est là notre partie obligée, toute discussion est possible. Alors, interrogatoires, confrontations, enquêtes sur sa vie, rien ne peut nous être refusé.
Devant un tribunal correctionnel, au contraire, le seul adversaire que nous connaissions est le ministère public; M"''' de Léautaud n'est liée à l'instance que par un intérêt pécuniaire; elle ne nous attaque pas, et sa situation aux débats devient toute différente. Les explications que nous lui demandons, elle a le droit de nous les refuser; les témoins que nous produirions contre elle pourraient ne pas être entendus; et il est cependant évident que la seule question du procès est la question morale, et qu'il n'y a de défense possible qu'avec les éléments qui constitueront le déshonneur de M""® de Léautaud.
Me comprend-on enfin ? Si quelqu'un recule, ce n'est pas nous. Deux juridictions se présentent: l'une, où il n'y a pas de restrictions possibles, où l'on combat face à face; l'autre, où il est facile d'éluder le combat, où la vérité doit être nécessairement restreinte; et M""® de Léautaud va choisir celle qui exige le moins de courage et qui doit lais-
ser (rfaner le plus d'obscurité! Qu'est donc devenue cette innocenoe qu'on voulait livrer à Tadmiratioii publique ?
Nous résistons à rillégalité; nous ne voulons pas reconnaître la compétence du tribunal ; nous ne voulons pas , DOÛS9 qu'il y ait des mystères qui restent encore à pénétrer. Ce n'est pas devant les magistrats que nous reculons: les juges correctionnels sont aussi les juges civils ; mais dans la différence de leurs fonctions se trouve une marche différente des deux procédures» et, pour en finir, nous demandons et nous voulons la juridiction qui ^alisera le plus le combat, et qui n'abritera pas W^^ de Léauiaud pour ne frapper que M*^^ Lafarge. »
M. Lacfaaud termine ainsi sa première plaidoirie :
« Groyez-le bien, la vérité est aussi indispensable à M"** Lafarge qu'à M"*' de Léautaud. Si vous êtes compétentSy elle se déroulera devant vous; si la loi vous défend de connaître de cette cause, l'opinion publique sera juge entre M*"* de Léautaud et nous. Vous a\ez juré, W Gorali, et voire serment était consciencieux» j'en suis sûr, que vous ne laisseriez pas M™" de Léautaud déshonorée par l'accusa* lion de M"* Lafarge, et que, fût-elle morte, vous jetteriez à sa mémoire l'ignominie que vous réserviez à sa vie.
El moi je vous jure aussi, et vous pouvez en croire mon serment, tous nos efforts, tous ceux de la défense, tendront à obtenir enfin contre vous, M*^^ de Léautaud, et contre les autres ennemis de Marie Cappeile, la réhabilita-
tion qui doit venger son passé. Groyez-Ie bien^ entre nous et M""* deLéautaud, c'est un combat à mort. Attaquez avec violence; pas de fausse pitié, nous n'en voulons pas.
Vous avez dit et fait imprimer que les lettres d'Alger étaient mensonge et fausseté; je vous somme de l'établir, car ici c'est un crime que vous nous imputez.
Attendez donc, le moment des explications viendra. Ne voyez-vous pas, à la préoccupation du monde, que tout est encore doute et mystère dans les crimes que l'on reproche à Marie Gappelle? Chaque jour les révélations marchent; nous arrivons à des découvertes précieuses et profondes. Oui, espérez, fà"^"" Lafarge; votre ciel est encore bien noir^ les calomnies et les mensonges ont amassé de lourds et sombres nuages sur votre tête, mais le vent de votre innocence va souffler, croyez-en vos amis; si la justice vous a frappée, elle saura guérir les blessures qu'elle a faites à votre vie. »
M® Corali, dans sa réponse, ne veut pas se préoccuper de la question de droit. 11 laisse au ministère public le soin de la discuter et de faire triompher ses poursuites; il s'attache à réfuter les moyens dilatoires invoqués déjà précédemment par la défense de Marie Gappelle.
c( Aujourd'hui, dit-il, nous vous entendons dire: Tout est fini, il n'y a plus d'action civile, il n'y a plus d'action publique ; tout est éteint par la mort civile encourue, image
de la mort naturelle. Il y aurait de rinhumanité à ouvrir une lombe, à frapper une femme atteinte d'une condamoation mortelle; c'est trop lard.
A Brive» que disiez-vous? C'est trop tôt ; il y a inhumanilé à nous flétrir d'avance, à nous enlever la virginité de rinnocence, pour me servir de l'expression de notre adversaire. Marie Cappelle aura bientôt sa tète à défendre; ne v^ez pas en aide à son bourreau; attendez. Devant la G)ur d'assises, elle parlera, elle produira ses preuves, et vous pourrez répondre.
Singulière faveur que l'on faisait à M°^ de Léautaud, lorsqu'on savait qu'à la Cour d'assises toute intervention de sa part était impossible !
Aujourd'hui le tribunal est saisi, légalement saisi, et l'on dit aux juges: Vous n'êtes pas compétents; vous êtes des juges illégaux ; vous seriez des juges inhumains!
Je vous supplie, répondez sans passion, avec le simple bon sens : quand accepterez^vous des juges ? QueMe est la juridiction qui vous convient? »
C'est là, dans toute sa force, le raisonnement de M^ Corali.
 Brive il était trop tôt effectivement ; et qui osera dire que le jugement de Brive, tout douteux, tout brisé qu'il a été depuis, n'est pas de- Tenu la première cause de la condamnation de Marie Cappelle?
Aujourd'hui il est trop tard ; oui encore; car IV. 9
Marie Cappella ne saurait avoir une défense complète devant un tribunal correctionpeK**
II est vrai que M. de Lëautaud offre de payer et de faire venir les témoins de Marie Cappelle^ si on veut les lui désigner; maison lui refuse cette confidence. W Corali s*indigne, parle de mystères honteuse, et ne comprend pas, chose incroyable! qu'on ne livre pas ainsi toutes ses armes à un ennemi riche et puissant.
^ quel moment donc? Aujourd'hui comme il y a six mois ; seulement, en changeant la nature de l'action , et en laissant combattre M*"* de Léautaud elle-même pour son propre honneur^
Il est vrai que M^ Corali ne répond rien aux observations sur Taction civile ^ présentées par M. Lachaud ; là cependant était toute la question. M^ Corali a beaucoup parlé de « Tinfamie de Marie Cappelle, delà boue dont elle est souillée, de cette femme tombée si bas (|u'aucune main n'est assez puissante pour la soutenir> » mais quanta la question importante qu'il s'agissait de discuter, pas un mot.
Le procureur du roi, qui n'avait à s'occuper que de la compétence du tribunal, soutint qu'on
pouvait condamtier sans appliquer de peine, ce qui voulait dire que !a conséquence forcée piouvait être détachée de son principe*
M. Lacbaud , dans sa réplique , reproduisit Far^meMlation que nous avons donnée plus haut en détail, et continua dans ces termes :
« J'ai hâte de finir, messieurs, mais je veux pourtant répondre quelques mots à Tavocat de la partie civile. Nous portons de la passion dans ce débat, dit-on. Eh bien , oui , je ne m'en défends pas; j'ai une passion profonde pour le malheur que j'estime; oui, j'ai trouvé dans ma raison et dans mon cœur l'innocence de Marie Cappel le; et plus son infortune est grande, plus mon déTOuement sera entier, absolu. J'ai vu que la puissance d'une grande famille voulait briser, par son influence, la femme qui l'avait accusée, et je me suis senti assez courageux pour lutter, malgré ma faiblesse, contre toute cette puissance, et mon âme a bondi de la noble passion de la justice qui nous fera vaincre, soyez-en sûrs.
Je ne veux pas entrer dans le débat des faits de la cause; mais queR]ues mots encore.
Nous n'avons pas calomnié M. deLéautaud ; il est, lui, le dénonciateur ofiflcieux de M** Lafarçè; i\ est \enu porter son accusation au premier jouir de l'arrestation de Marie CappeUe: sa justification est impossible, et lemôhde saura juger sans appel celte cruelle action.
Je prends ade. M* Corali, de vos paroles, au sujet des
lettres d'Al|;er; c'est une concession immense que vous avez faile à la défense de Marie Cappelle, et vainement vous viendrez nous dire que vous établirez l'impossibilité des faits qu'elles renferment ; vous ne pouvez mettre en doute leur vérité, et il faudra alors porter une accusation (le faux contre des hommes honorables; je vous défie de le faire! Vous avez de nouvelles preuves? Eh bien y vienne la jour des débats, et nous saurons ce qu'elles valent. Songez surtout, madame de Léautaud, à ne plus continuer le système d'ignobles accusations dont vous souillez toute la vie de Marie Cappelle; rappelez- vous qu'il faudra enfin nous dire où vous avez puisé toutes ces infamies si vous ne voulez pas vous êlre flétrie par la plus basse calomnie; prenez garde que votre habileté ne nous justifie et ne vous déshonore. Je ne veux pas discuter, mais, en forme d'exemple, diraî-Je au monde ce qu'il doit croire de vos paroles? N'avez- vous pas rapporté, avec grand éclat, que les soupçons que vous avez eus sur Marie Cappelle tenaient au vol d'un billet de banque de 500 fr. qu'on vous avait dit à la police qu'elle avait soustrait à M"* Garât, sa tante? Savez- vous la vérité? La tante de Marie Cappelle n^a jamais été volée, la proprié-* taire du billet de banque n'est pas sa parente, et, au moment où le vol fut coifnmis, Marie Cappelle n'habitait pas Paris.
Ainsi, au jour de la discussion , toutes vos misérables inmiltes s'évanouiront; il n'en restera que le mépris pour vous, la pitié pour elle. Imprudents! vous insultez aux jours passés de cette femme; et que pensera le monde qui> en lisant vos longues accusations» se dira que cette femme»
que vous saviez si coupable , si dégradée , vous l'appeliez dans rintérieur de vos familles, vous lui disiez les tendres sentiments du cœur ? Mensonge , voyez-vous » mensonge que toutes ces paroles de calomnie! Pour votre honneur à vous-mêmes, rétractez-les. Messieurs, je vous demande une dernière fois de vous déclarer incompétents : pour Marie Cappelle comme pour M"^ de Léautaud» ce tribunal ne suffit pas. »
Après cette chaleureuse réplique, qui devait fermer les débats, M^ Corali ne peut s'empêcher de demander la parole, malgré l'usage, malgré la loi.
Uimpartialité nous fait un devoir de donner en entier sa réponse, dont chaque partie sera réfutée plus loinj et dont la dernière phrase, si pleine d'emportement, donna lieu à l'un des incidents les plus dramatiques qui se soient pré* sentes dans le cours des procès intentés à Marie Capi^elle.
Pour ne rien changer à la physionomie de cette scène , nous copierons le compte-rendu, donné dans le temps , de visu et auditu , par les sténographes, des journaux les plus dignes de foi.
ff M* GoRALi : Monsieur le président» je ne veu^ pas faire, de réplique ; je sf^is qujS mon droit asjl épuisé. Jie yen^ donner uneexpIica,U,Qn Uè^^ufle sur des paroles qv<i|^j,'ai prononcées deux fuis, et qui ont été mal comprises. Si, la défense de Marie Gappelle a ses mystères , la défense de M"''' de L^utaud peut en avoir aussi; mais, en attendant; le jour des explications plus complètes, je tiens à ce que l'on ne donne pas à mes paroles plus de portée que je ne yeux qu'elles aient. Je yeux que ce que j'ai dit ne soit point dénaturé, et qu'une phrase que j'ai dite ayec intention , et dont j'ai pesé tous les termes, soit bien entendue, bien comprise, et reste fidèlement dan^ les souyeoirs. fe n'ai point dit quç les lettres d'Alger fussent fausses; ca n'ét^i point dans ma pensée, cela ne s'est point trouvé dans mes paroles.
Évidemment, la lettre du procureur général n'est point fausse; les autres ne le sont pas davantage matériellement. J'ai dit, et je répète textuellement mes paroles en les soulignant : J'ai des preuves Jtune natkre telle qv^eltes démontre^ ront à lafoU (a fausset^ et Cmpo^ibitité nuUériêHs du fuit air Ugué et des conséquences qu^on veut en tirer.
Quand il s'agira, non de l'exception, mais du vol| il sera fait justice de ce)te lettre. Je me fais, violence pour éloigner ceUe question du fond^ que la défense incorrigible de Marie Gappelle agite sans cesse. A quoi cette lettre servira-telle? Quelle est la conséquence que Ton en veut tirer? Je lésais maintenant, panse qu'on a osé le dite aii|aurd1iui à plusieurs reprises, parce qu'on l'a imprimé dans les jour-
naux : on songe moins à se défendre contre Técrasante prévention de vol qu'à accabler H"* de Léautaud.
M® Lachaud : L'article dont vous parlez ne dit pas cela.
M« CoRÀU : Il le dit. Je l'ai tu avec plus d'attention que n'en ont mis à le faire ceux qui l'ont envoyé. D'ailleurs» vous l'avez dit vous^-mêmey c'est que cette prévention du Vol vous pèse, c'est que vos lettres, propres à l'éluder peut^Ôtre, sont impuissantes à la détruire. Eh bien , admettons que H"''' de Léautaud ait entretenu une correspondance (oequi est faux, cent fois faux, mille fois faux) , une correspondance avec un homme qui n'était pas en Afrique à l'époque indiquée; en résultera-t-il que les diamants n'aient pas été volés? quelfarie Gappelle ne soit pas l'auteur du vol? Gela expllquera-t-il ses premières fables devant le juge a'instruction sur Torigine de ces diamants? Cela expliqbera-t-il ce prétendu dépûl de ditonattts pour le» vendfe^ et <|U'on ne vend pas; pour les donner» et qu'on ne donne pas? Cela expliquera-t-il le détournement qu'a fait Marie Gappelle d'une partie de la parure pour son propre usage? Gela expliquera-t-il le langage de Marie Gappelle à sa nouvelle famille, en les présentant comme un héritage mystérieux? Cela €Kpli({iiiera4^H cette précaution suspecte de les cacher, de les enfouir, de les coudre dans un de ces élégants sachets qui ne sont pa9 destinés à contenir des diamants, et les premières dénégations, et les versions subséquentes, et, au lieu de leur passage temporaire dans ses mains, cette longue i^ïossession que l'intervention de la justice a pu seule faire cesser? Moi, je ne fais pas de vaines menaces, Marie Gappelle; je vous réduirai à vos dernières extrémités ; je
prouverai y entendez-yous» je prouverai qu'au titre d'empoisonneuse vous joignez celui de voleuse » au titre de voleuse celui de calomniatrice f. . * »
A ces mots, Marie Cappelle se lève vivement, et^ désignant de la main le défenseur de la partie civile, elle s'écrie :
« Monsieur Gorali.... ce n'est pas vrai.... Non! non! ce n'est pas vrai ; c'est une indigne calomnie ! c'est une lâ* ctieté! »
Et elle se rassied. Sa figure est pâle d'émotion, mais elle ne tarde pas à se remettre. Un grand mouvement se fait remarquer dans Tauditoire. M. Lacbaud veut parler; le présideni agite sa sonnette en annonçant que les débats sont clos.
« M^Làghauo» avec chaleur : Je veux être entendu ; la loi dit que le prévenu doit avoir la parole le dernier : je pren* drai des conclusions si on refuse de m'entendre*
M. LE Président : Parlez, M'' Lachaud.
W Lâghaud : Je ne suis plus calme; les apostrophes irritantes de M"" Gorali m'entraînent à une véhémence que je déplore.
Honneur à vous! M* Goraii ; vous venez de montrer un grand courage et une noble générosité! C'est une voleuse et une calomniatrice^ dites-vous : qui vous l'a ditf Et moi, je le proclame» s'il y a une voleuse et une calomniatrice dans cette affaire , c'est M""* de Léautaud : c'est elle qui a volé son mari, après l'avoir trompé; c'est elle qui a calomnié l'amie qu'elle s'était choisie... Mais je m'arrête; le moment viendra où nous vous rendrons avec le monde les injures que vous nous envoyez. ...»
L'agitatiop augmente dans Tauditoire ; Marie Gappelle exprime à son avocat toute sa reconnaissance pour son déyouement. Le président veut décidément mettre fin à Tincident en fermant les débats.
«M"" Laghaud: Monsieur le président, nous sera-t-il permis, si le tribunal se déclare compétent, de faire citer des témoins sur la modalité de M^" de Léautaud? Car toute la cause est là.
M"" GoRALi : Restez donc dans la I^alité et les convenances.
M"" Lachaud : Vous en êtes sortis les premiers.
M. LE Président : Huissiers, imposez silence à tout le monde. Il va en être délibéré dans la chambre du conseil. »
Et le tribunal se retire sans que M. Lachaud
obtienne une réponse à la question si importante qu'il avait adressée*
Au bout d'uii quart d'heure rtudienoe est re^ prise, et le président prononce un jugement longueinent motivé, par lequel letribunaise déclare régulièrement saisi , ordonne la continuation des poursuites, et fixe au premier jeudi d*août l'audition des témoins et les débats de la cause; et, statuant sur les concl usions de la partie civile, l'admet comnié partie jointe, à la chargé de régularise^ son action pendant lé méraë délai.
L'audience est levée; la foule s'écoule lentement et dans une grande agitation. Marie Cappelle la traverse en voiture pour rentrer dans sa prison; elle ne oberefae ni à attirer, ni à fuir les regards ; sa contenance est ferme et modeste en même temps.
Le soir elle s'est pourvue en cassation contre ce jugement.
vm
Reprenons maintenant la correspondance de Marie Cappelle ave»; ses amis*
Nous ràTomsdéjà dit^ sa seule distraction aux douleurs physiques et morales qui là torturaient était d'écrire ses impressions et ses pensées les plus intimes aux oœurs déroués qui lui en* voyaient de toutes part^, depuis si longtemps, de bons conseils et de précieuses consola* tiens.
Nous pourrions reinplir plusieurs volumes des lettrea qui nous sont parf^nues, mais nous
nous bornerons à celles qui nous ont paru mieux rendre Tétat d'esprit de la prisonnière.
A Jf . Théophile Mercier.
<8 mai 1841.
« Mon âme avait trop de fert^ue et de douleurs pour qu'il me fût permis de vous écrire hier, monsieur; mais ayant chargé un de mes amis les plus dévoués de tout vous dire, j'espère que vous aurez eu de mes nouvelles; et ce soir, quoique je sois encore très-faible, je veux serrer votre chère et noble main dans la mienne.
Ils ont été infâmes ! M** Gorali , après avoir présenté la défense de sa cliente sous forme de parade ^ après avoir, pour ainsi dire, &it danser son esprit mordant sur la corde, qui d'un côté tenait à toutes les douleurs de ma tombe et de l'autre au déshonn^r de M"*^ de Léautaud>M® Gorali ^ dans sa réplique, a poussé si loin l'insulte et ks lâches interpellations qu'il m'a fallu me lever indignée, et lui dire à la face du monde qu'il était un lâche et qu'il avait menti ! )e sais que c'était le mépris que je devais à ses grossières paroles, mais il me fut impossible de me mai^ triser et de rester calme ! Cette scène m'a fait un mal af^ freux; cependant j'ai compris que je serais forte au jour des débats, et que j'avais en moi un besoin de réparation, une volonté de les confondre, qui doivent vaincre, car ils ne sauraient être Vaincus.
Dieu le sait ! mon cœur s'est dévoué longtemps! Il ne sa-
vait qu'aimer, et il lui a (alla bien des trahisons pour apprendre la vie et ses haines*
Je vous sais si bon , monsieur, que je suis prés de vous indiscrète.
Sans honte et presque sans crainte , je vous envoie encore aujourd'hui deux petites notes que je serais reconnaissante et désireuse de voir publiées. La première est une suite de l'article sur la faillite, tirée de C Indicateur du 4; la seconde, notre pourvoi en cassation, avec quelques mots nécessaires pour aider à l'appréciation de nos motifs.
Je ne fuis pas le combat, mais je veux autant que possible le rendre égal. Devant un tribunal correctionnel mon adversaire n'est que le ministère public; M"^' de Léautaud peut se retrancher derrière sa déposition, refuser les débats, et il m'est défendu de faire entendre aucun témoin contre elle. Devant un tribunal civil, nous combattrions franchement Tune contre Tautre, sans entraves, sans intermédiaires; c'est une nécessité malheureuse et fatale, dont je souffre, car il faut plus que des mois d'oubli et de calomnies pour effacer une amitié d'enfance; mais je ne puis me défendre sans accuser.
Af"* de Léautaud dit : « M™" Lafarge m'a volé mes diamants; » elle a parlé la première, on la croit. Mais quand je dis : « Ce que M""** de Léautaud appelle un vol est un dépôt, et ce dépôt devait assoupir une malheureuse intrigue ; » puis-je prouver ce que j'avance sans entrer dans la vie passée et présente de celle que j'accuse, sans montrer que sa conduite rendrait ce fait probable , conséquent , inévitable!
Ce n'est pas dans nos oonfidenees de jeunes filles que j'fti été puiser des accusations. Exeepté le» faits qui touchent immédiatement à la disparitii» des diatniantSy je garderai comme sacrés, inviolables, les secrets qui se soni posés au* trefois sur mon cœur. C'est aux voix mystérieuses de la société, au hasard, à la Providence, que mes avociils de* mandent des preuves de mon innocmice. D^ les lettres d'Alger sont venues; on les a déclarées busses, puis enfin reconnues véridiques. Il en sera ainsi de tous nos moyens, terribles peut-être, honoraUes toujours.
Adieu, mon bon et noble croyant. J'admire votre harmonieuse parole, j'aime et je respecte le grand cœur qui vous la dicte, et je vous bénis chaque jour pour le bienfait de votre sympathie.
MiJUE. »
Mai iSkU
« Que les bénédictions d'une pauvre femme vous pfoté* gent^ ma noble enfant! La nuit, lorsque vos yeux ont été fermés par un baisar de votre mère, lorsque voire bon ange sourit à vos rêves et veille à votre cbeTet, du fond d'une prison une prière s'élève à Dieu pour vous!
Devant celui qui sonde les eqnsciences, devant celui qui sait tout, et qui est la vérité éternelle, devant notre Père
qui est aux deux, ^ose tous aimer et vous appeler ma sœur!
Soyez heureuse! Je demande pour vous la beauté de l'âme, un ciel toujours serein» des jours sans déception, des amis qui vous fassent belle la vie du cœur. Restez toujours la joie et l'orgueil de votre mère ; qu'elle soit sur cette terre voire espoir, votre amour, votre religion. Pï'oubliez pas les malheureux , et revenez quelquefois près dç la pauvre Marie qui vous garde en son cœur.
Adieu , ma noble et jeune croyante. Baisez pour moi les deux mains de M"** voire mère, et penchez vers elle votre front... son baiser est le mien.
Marie Cappeixg.
Votre bague ne quitte plus mon doi^t. Je vous en rends grâces, ma bonne petite amie. »
A W^^Oudot. c
jQiB 1841.
f Oh! pardonnez-moi, madame; je ne connais pas l'oubli , et je garde en mon cœur , comme mon trésor de résignation et d'espérance, les amis que je dois au malheur! De toutes vos lettres je n'ai reçu que la dernière, et si je n'y ai pas répondu plus tôt, il faut en accuser ma mauvaise et
pauvre santé» qui me rend impossible une correspondance nombreuse et suivie. Oh! croyez-le > madame, je pense à vous et je vous aime» car votre âme a été bien généreuse dans la croyance qu'elle a donnée à mon âme...
Je ne puis vous écrire que ces quelques lignes; mon temps de repos physique est entièrement consacré à cette réhabilitation qui est sur la terre ma force, mon espérance et ma religion ! Si vous désiriez avoir de plus grands détails sur votre pauvre amie, si vous aviez quelques renseignements à lui donner» H. Lachaud, mon avocat, est à Paris, où l'appellent mes affaires; il vous dirait aussi, madame, toute ma reconnaissance.
Adieu, chère et bonne madame; je vous demande la permission de bien vous aimer, et de garder toujours le souvenir de votre noble affection.
Marie. »
Ce fut principi^leiDent dans les trois mois qui s'écoulèrent entre le procès de compétence et le procès définitif du 5 août que Marie Cappelle écrivit les deux premiers volumes de ses Mémoires. Elle fait souvent allusion à ce travail dans les lettres qu'elle écrivit à cette époque.
A M, LamIUmarm.
Juin 1841.
« Mes bons, mes nobles amis» pardonnez-moi mon si* ience; j'ai eu de nouvelles douleurs, ma tête s'est courbée sous de nouvelles injustices, mais l'oubli ne s'est jamais glissé dans mon cœur; c'est là le sanctuaire de mes amis: ils y sont toujours aimés et bénis.
Pendant les longues nuits d'insomnie et de tristesse que j'ai passées sous mes verroux, j'ai écrit les actions, les pensées, les douleurs de ma vie; j'ai voulu franchir les espaces, aller auprès des âmes qui croient au malheur avant de croire au crimfe, qui ont dies patoles d'amour avant d'avoir des patoles de réprobation.
En ces âmes nobles et généreuses je me confie ; puissentelles m'aimer davantage potir les quelques bonnes actions de ma vie , puissent-elles pleurer sur moi lorsque je pleure, me pardonïieir lorsque je suis faible et que je me suis éloignée de la droite voie!
Vous, monsieur, qui avez toujours 'â||^monWâ|rprète auprès de vos amis et des miens, vou^qui m'avez si souvent consolée en votre nom et au leur, veuillez recevoir l'œuvre de la pauvre Marie. Soyez indulgent pour elle; dites sa vie, ses pensées à ceux qui vous entourent. Qu'elle tous doive l'appui de cette grande voix du peuple, qui est le soutien de Topprimé et la terreur du fort injuste et méchant.
Adieu ^ monsieur; veuillez transmettre à vos amis ma IV. 10
reconnaissance et mon amitié; veuillez me défendre « me protéger, m*aimer toujours.
Marie Gappelle. »
A lf™«P
Ce li iuJm i84l.
« Je suis bien ingrate, madame, du moins en apparence. Maïs Teuillez me pardonner ; ma pauvre tète est iaible ; si j'use le peu de forces qui me restent pour arriver à me justi> fier aux yeu:i du monde , mon cœur est gardé tout entier pour mes nobles et cbers croyants.
Je suis entourée de vos bienfaits. Vos pantoufles sont à mes pieds dans le» grands jours; votre bourse est la seule dont je me serve pour les petites charités que je puis faire porm^ les malheureux qui m'entourent. U me faut prendre de bien exécrables {i^llqles j je les mets dana votre délicieuse petite boîte > et j'ai plu» de courage pour les avaler. Vous voyez donc, madame, que voua êtes toujours près de nH>i, et toujours pour me consoler.
M. Lacbaud , un de mea avoeats , va pour mes affaires à Patis» Je lui donne voire adresse, chère dame ^ lui permettrez-vous d'aller vous parler de mon affection et de toute ma reconnaissance? C'est un ami dévoué, qui sait tout ce
que j'ai souffert. Faites-lui les questions qui pourront vous intéresser sur votre pauvre Marie; il vous apprendra à me connaître; puisse-t-il vous apprendre aussi à m'aimer!
Adieu, chère 9 bien chère madame; que Dieu bénisse ceux que vous aimez , qu'il mette mon innocence dans votre cœur, et qu'il me garde votre précieuse affection.
Marie. »
« Vous craignez que je ne comprenne pas toute votre affection, cher Gustave? Mais n'ai-je pas mon cœur pour me dire comment on aime?... vos pensées, vos actions, vos bons regards ou vos bons soins? Mais votre frère n'est-il pas mon frère? Ma tante ne m'a-t-elle' pas permis d'être sa fille? Ne suis-je pas votre sœur? Faites comme moi; je ne doute jamais de ceux que mon cœur et mon amitié adoptent.... En ce moment, où je voudrais vous garder rancune pour vous punir, malgré moi je vous pardonne, et je borne votre pénitence à me donner soir et matin tout un quart d'heure de vos pensées pendant huit jours!
Sincèrement, Gustave, je crois en votre affection. Je n'hésiterais pas à lui demander un sacrifice, et, faible femme, j'oserais m'appuyersur vous sans crainte de vous faire partager le poids de n^on malheur. En revanche regardez^moi toujours comme votre amie et votre sœur. La vie est quel-
quefois lourde à porter, on est souvent blessé dans sa con-' duite, dans ses convictions, dans sonooeur, avant que vous n'ayez comme Eugène de chers liens et de bien-aimés trésors. Venez à moi; je veux la moitié de vos découragements, de vos tristesses ou de vos joies. Avec la triste expérienceile mon malheur, je vous donnerai protection, quelques Gon« sei Is ; j 'oserai même me faire sermonneuse dans de bien grave* confesrions; mais vous trouverez qu'une sœur est une douce confidente, et que Tamitiéest toute-puissante pour essuyer les larmes, pour donner de la force, de l'ambition, de la persévérance, pour aplanir les commencements si rudes de toute carrière sociale.
Adieu; si vous vous croyez vaincu, vous m'écrirez une immense lettre, et vous ferez scrupuleusement votre pénitence. Je vous serre affectueusement la main dans mes deux mains. Rappelez-vous toujours, Gustave, que vous avez deux soeurs.
Marie. »
A if. Lachaud, à Paru.
lejuiti 1841.
« Je voulais vous écrire demain , mais aujourd'hui je me révohe> et je veux vivre un peu auprès de vous, mon cher absent.... J'ai été horriblement triste toute cette jour-
née d'hier.... Je me dis que vous souffrez là où j'ai souffert, que vos douces paroles effacent celles qui m'ont si cruellement blessée ; je me dis que vous avez celte ferveur de croyance que les chrétiens mettent à leurs pèlerinages à Jérusalem^ au Golgotha, au Calvaire; je me dis que vous reposez mes pauvres^ |pieds déchirés et fatigués de ce long chemin de ma croix, et je remercie Dieu, qui vous a mis comme un ange gardien auprès de mon agonie. N'est-ce pas» je suis morte au passé ? Je^vous dois de revivre, et je ne vivrai plus que pour mes^nobles amis.
J'ai été bien malade tout hier» et je le suis encore aujourd'hui : je n'ai pas quitté mon lit. J'attendais du iauda* num avec une impatience bien vive ; il n'est pas arrivé, et j'ai fait des petites 6aMe<ies pour obtenir de mon docteur^ l'aulCMrisation de me faire mal. J'ai eu la visite de mon brave C***, qui m'apportait une lettre du colonel X***, tout aussi parfaitement bonne que la première. Il me demande une réponse; je la lui enverrai par le général. Nous avons beaucoup parlé de vous, puis nous avons fait un cours réellement pratique de sentiments intimes; enfin je lui ai lu, avec la plus douce voix qui me fut possible, les poésies de Victor Hugo, et il est convenu que c'était une harmonieuse et entraînante poésie.
Adieu.... Marie. »
Au même,
21 juin.
« Une lettre de M. M*** et la presse m'apprennent que le pourvoi sera jugé vendredi : c'était hier. Vous n'y serez pas. Je ne sais pourquoi cette attente d'un événement qui doit m'ètre, qui m'est totalement indifférent, me serre le cœur et met une angoisse terrible dans mon esprit. Je croîs aux pressentiments, j'en souffre, je ne les raisonne plus! Les événements sont des énigmes qui sont expliquées par l'avenir.
Que la volonté de Dieu soit faite! Je suis fatiguée de souffrir, mais j'aurai toujours la force de mourir. La mort est capricieuse: on la fuit, elle vous cherche; on l'appelle, elle vous fuit. Mais la volonté l'asservit et la dompte, et eila a des baisers pour les lèvres qui savent lui dire : Je veux
Hier, aujourd'hui, je n'ai pas travaillé, je n^ai pas lu nne ligne. Ma tête souffre; Clémentine l'endort sur ses genoux ; je n'ai pas une goutte de laudanum pour la calmer, et M. Ventéjoux est absent.
J'ai reçu une excellente lettre de M. X*** ; il vous attend, il vous désire; s'il vous ennuie, pensez à moi; pensez qu'il m'aime, que vous m'aimez, et il vous deviendra supportable.
On m'a offert ce matin de belles fleurs, de ces belles fleurs toutes blanches, cueillies dans les champs, cueillies^
pour moi y encore tout étincelantes de gouttes de rosée. J'ai bu en pleurant cette eau du ciel tout odorante, tombée libre sur de pauvres plantes sauvages, mais libres aussi. Mon Dieu ! quand aurai-je le ciel sur ma tête, quand serai-je mouillée par la pluie, brûlée par le soleil? Quand, mon Dieu !... Mon ami, je le crains, les entraves de Tesclavage ne tomberont qu'avec les entraves de la vie ; ma liberté m'attend au ciel. Jamais mon pied ne se posera libre sur la terre.
Adieu... Marie. »
Le pourvoi formé par M"^® Lafarge contre l'arrêt du tribunal de Tulle, qui s'était déclaré coQipéteixt pour juger l'affaire des diamants^ venait d*étre rejeté. La Cour de Cassation, malgré les conclusions favorables d*un de ses avocats généraux, avait reconnu que les poursuites correctionnelles pouvaient être continuées con* tre Marie Cappelle. Ce rejet jie la surprit pas; le 22 juin elle écrivait à M. Lachaud :
« Encore un échec ! Je n'en suis ni étonnée, ni affligée^
C'est le dernier échelon. Que la volonté de Dieu soit faite! Si j'avais écouté la mienne^^tte dernière épreuve m'eût été épargnée. Mes amis, je wisen supplie, n'agissons plus que d'après nos croyances ^nos impulsions.
En recevant votre lettre, j'ai fait appeler M. *** ; il m'a paru fort embarrassé. Le procureur du roi, qui part après demain, a tracé la marche qu'on devait suivre en tout ceci, et cette marche nous refuse un nouveau délai , el conserve pour le 6 août les débats et le jugement. C'est aussi l'avis de tous les membres du tribunal. Que faire? l'ai écrit de ma propre impulsion à M. Soubrebost la lettre dont je vous envoie la copie : je crois qu'elle est d'après vos idées, le sais bien votre cœur, mais un peu moins bien votre avo^ cate tête, ce qui est fort déplorable quand je suis abandonnée à moi-même. Ecrivez sur-le-champ au tribunal pour obtenir le délai; faites ce qu'il faut, et faites>le courrier par courrier.
le vous en prie, essayez uœ démarche définitive auprès du ministre; il me semble que, si je suis assez en vie pour être poursuivie, à mon tour je puid detndndor qùeTaffirite de Denis soit jtigée devant le moode bu devant les tribunaux. Il n'y a plus de ménageiment à garder*
Si vous le pouvez, prenez de nouveaux renseignements sur M. C*** et M"*' deL***. Dans tous les casy il faudra une défense, n*esUoe pas?
le suis bien inquiète, bien tourmentée; je sais qu'il y a mille choses à faire^^pour s'opposer aux mauvaises tolo&tée^ du tribunal, et je ne sais lesquelles. Je suis encore souffrante, avec pne fièvre de dieval, et Urès^ncomprise par le
docteur, j'ajoute a tous mes maux en laissant ma pauvre tête s'ériger en volcan . Mon Dieu ! que sub-je sans vous ? . . . Que deviendrai-je si vous m'id^andonnes?...
Adieu; je suis trop fatiguée de ma lettre au ministère public pour laisser bavarder mon cœur, . . A demain ...»
A y. Peyredieu, à Bagnères.
Juin iBài.
« Mon bon et cher absent, je vous remercie de votre lettre. Je l'ai reçue au coin de mon feu, malade d'une fièvre de tristesse et de découragement, et d'une migraine morale. Je viens vous dire qu'elle m'a fait du bien, et j'ai causé trèsintimement avec elle pendant une heure. Je me suis exilée de ma cruelle réalité pour vous suivre au milieu de vos montagnes. J*ai rêvé un moment que j'étais libre aussi, que je n'avais que la voûte du ciel sur la tête, autour de moi que Tespace, les grands arbres et la belle et sauvage nature des Pyrénées ; j'ai rêvé que je vivais encore. Hélas!, le réveil a été prompt. Pour moi il n'est plus de repos et de liberté que dans la tombe; la mort seule ouvrira les portes de ma prison... Dites-môi souvent que je suis restée ^ dans quelques nobles cœurs, à l'abri des attaques de la calomnie : il m'est si doux de penser aux croyants qui vous enlou l'eut ! Je vous en prie, rendez-leur des actions de grâ-
ces au nom de la pauvre IMarie ; parlez-leur souvent de mon innocence; si vous le pouvez, faites qu'on Taime un peu. Gardez-lui, par-dessus tout, la touchante sympathie de deux nobles femmes assez grandes pour se pencher vers le malheur , assez bonnes pour préférer aux joies de ce monde quelques heures consacrées à plaindre une pauvre réprouvée.
Vous me demandez ce que je ferçti le 5 août. Hélas ! que puis-je faire? La prévention de mes juges ne peut se contenir. L'un d'eux, M. L**^, me donne le pas sur Lacenaire, et prétend que j'ai une physionomie féroce qa\ lui fait horreur.
Ma défense serait toute morale : on ne demande pas de reçu quand on se dévoue pour ses amis. Puis-je la faire entendre devant un semblable tribunal? — ... L'avis de MM. Paillet et Lachaud est d'adresser une requête aux juges pour demander le temps nécessaire pour faire venir M. Glavé du Mexique, un monsieur d'Alger qui a donné des renseignements importants, un autre témoin qui s'est annoncé dans une lettre, et qui serait d'une importance si grande que je n'ose l'espérer ; il prétend avoir payé une somme.de 6,000 francs, donnée au mois de janvier 1840 à M. Glavé pour le faire disparaître de France à tout jamais ; c'est le caissier d'un banquier. Puis, ne faudrait-il pas attendre l'effet des Mémoires? le leur ai confié la vérité tout entière, la vérité avec ses mille petits détails. Nous verrons si M"'"' de Léautaud peut trouver un seul fait , une seule parole qu'elle puisse prouver fausse ou calomnieuse.
Plaignez-moi; il est affreux de combattre ceux qu'on a
aimés; il est affreux d'éviter uu jugement quand la con«* science est pure.
Adieu. J'envoie une grande partie de mon cœur à cette chère trinité croyante de Baréges .
Marie.
le ne sais ce que je vous écriSy tant j'ai suivi consciencieusement le régime de diète qui m'a été imposé par m<Hi docteur pour combattre les douleurs nerveuses de ma vilaine tête. »
A Jf "' CoUard.
« Ma douce y ma bonne petite sœur, je vous adopte de toute mon âme. Hélas ! je n'aurai à partager avec vous que des larmes; mais je saurai retrouver un sourire pour prendre la moitié.de vos joies! Pour moi^ il n'y a plus de bonheur et d'espoir en ce monde; mais je saurai toujours compren* 4re le bonheur de ceux que j'aime, et mes larmes pourront se sécher à cette participation.
Ma chère petite sœur, vous m'avez envoyé le livré par excellence 9 le livre que Dieu semble avoir dicté pour la
consolation des faibles et des affligés Mille fois merci*
Vous avez la science du cœur; Dieu vous préserve, douce et pieuse amie, de celle du malheur!... Si je pouvais acheter le bonheur de ceux que j'aime au prix de mes souffrances,
je crois que je Youdiais souffrir par ma volonté toutes les angoisses qui m'ont torturée; mais, hélas! je mets des larmes dans les yeux que j'aime, eC ma douleur a de l'écho dans vos cœurs.
Ma bonne sœur, je serre vos mains dans les miennes; je vous embrasse. »
A Jf"-* CoUard.
« Ma bonne tante, comment vous portez-vous ce matin? J'ai besoin de vous savoir délivrée de l'ennuyeuse indisposition qui vous torturait hier. C'est une de ces souffrances anti-poétiques qu'il faut supporter le sourire sur les lèvres, qui éveillent mille douleurs et nulle sympathie ! Je la souhaite bien loin de vous; et si ma lettre ne peut être qu'une lettre de condoléance, je vous plains de toute la force d'une expérience que je vous avoue, et d'une affection dont vous ne doutez pas, je l'espère...
Chère et noble famille, que ne vous dois-je pas? Lorsque tout m'abandonne, vous êtes venue près de moi ; vous avez lu dans ma conscience, et vous avez bravé la contagion du
malheur Hautement vous m'avez adoptée au moment
de l'opprobre et de l'humiliation. . . . Puis-je assez vous bénir? Puis-je assez vous aimer? Il me semble que Dieu ait permis aux âmes des bien*aimés qu'il m'a pris de se mêler à vos âmes.... Il me semble que j'ai retrouvé un père, une mère , que je dois ressusciter à toutes les joies du cosuT, alors que je suis morte à toutes celles de la vie.
Je voudrais vous dire que je vais biea; mais cetle jour* née a élé envahie par mes maux d'eslomac habituels et des douleurs accablantes.... L'excelleut docteur, qui joint à la science du cœur celle de rintelligenoe, me soigne avec une bonté infinie. Il me guérira» s'il est possible de guérir ce que la calomnie et les hommes ont brisé depuis deux ans^ L'orage est sur ma tète» et l'horizon est si sombre qu'il serait plus facile de voir une tombe sur la te^re qu'un rayon d'espoir au ciel.
Ma toute chère tante, pardonnez*moi cette triste lettre. Je ne sais pas dissimuler avec ceux que j'aime» et mes paroles sont l'écho de mes pensées.
Adieu» je tous embrasse» je vous aime, je vous vénère de toute mon âme.
Marie. »
A Jf . Lachaud.
Juin 1841.
« M. S*** sort de chez moi, odieux comme il l'est chaque fois qu'il s'agit d^affaires» et qu'il peut être magistrale^
ment taquin et diplomate Il m'a dit qu'il me ferait
donner demain une citation pour le 5 août» mais qu'il vous serait possible de présenter une requête au tribunal afin de lui demiander l'audition des témoins qu'il était im«>
possible de faire arriver en quarante jours. Son opinion est que les juges refuseront , et le parquet» s*il est consulté, se prononcera contra une remise. Je lui ai demandé ce que signifiait alors la promesse du ministère public de se char^ ger de pourvoir à tous mes moyens de défense; il a té^ pondu qu'il était trop commode d'avoir des témoins dans le Nouveau*Monde. le lui ai ensuite positivement expliqué que nous n'accepterions pas une défense limitée à son gré ou selon les intérêts accusateurs ; que je savais très-bien que Ton pouvait, même arrivé au 5 août, foire une opposition immédiate» et nous faire renvoyer à une époque qui laissât à la défense la liberté entière de ses moyens ; que nous voulions seulement bien établir que, pour éviter une $umveUe comédie judiciaire, nous avions fait la requête la plus juste, et qu'elle nous avait été refusée.
Maintenant agissez, mon noble avocat^ je vous remets les rênes. Sérieusement je suis horriblement tourmentée de voler avec mes propres ailes, le m'inquiète, je demande de tout mon cœur que le temps passe vite, et que vous me ren^ diez mon bon conseil.
Savez-vous, ami, qu'il est heureux que mon cœur sache vous lire? La science serait impuissante pour vous déchiffrer. 11 y a une phrase qu'il me reste encore à deviner : j'espère qu'elle n'est pas importante, c'est pourtant quelques mots d'a£Eaiires; les autres sont si bien et si vite comprises « par votre amie !
le suis bien souffrante encore aujourd'hui. Cette nuit l'orage sillonnait le ciel de zigzags de feu ; la chaleur était étouffante. Triste de pressentiments et de profonds regrets,
timide y découragée, nerveuse, j'ai ouvert ma fenêtre /appuyant ma tête brûlante sur les barreaux mouillés de pluie.... l'ai pleuré, j'ai eu froid, et ce matin j'ai mes affreuses rages d'oreilles. Il me faut rassembler tout mon courage pour vous écrire, pour relever de ses oreillers ma pauvre tête, qui souffre en faisant frissonner le papier de vos petits billets. . .
Adieu. Marie. »
Quelques renseignements de la plus haute importance étaient arrivés à M. Lachaud sur l'affaire des diamants ; il s'empressa d'en donner avis à M"^^ Lafarge, qui lui répondit de suite en ces termes :
A M. Lachaud.
• Juin i84i.
t J'ai prié Dieu de tout mon cœur en recevant votre iettre... Est-il possible que la vérité nous éclaire enfin, que je confonde mes ennemis et que je les confonde par votre bras, mon ami ? Triompher par vous, ce serait trop beau ! je n'ose y croire et j'en pleure de joie. Ils m'ont fait tant de mal, ils ont jelé tant d'opprobres et de douleurs dans ma IV. M
vie! Je n'aurais la force du pardon qu'en étant reconnue victime...
le viens d'envoyer votre lettre à M. le président, et je vous adresse une assignation que j'ai reçue ce matin. M. S... m'expliquait hier que le tribunal ne prendrait un parti qu'après une requête de votre part, et qu'il dépendait de vous de la faire plus tôt ou plus tard, ce qui permettrait d'attendre votre retour. Est-ce encore là une insinuation perfide?
Ami, si vous aviez un rayon de cette vérité toute-puissante et protectrice, si longtemps voilée pour votre pauvre amie, ne perdez pas un moment et ne laissez pas mes ennemis éteindre cette lueur de mon innocence, »
M^^^ Collard avait envoyé à sa cousine le por* trait de son père, oncle de M"^ Lafarge, et ceux de leur grand-père et de leur grand* mère cpmmuns. Marie Gappelle lui exprime ainsi les sentiments que leur vue lui inspirait :
A «"• CoUard.
« Ma chère petite sœur, je vous embrasse deux, trois, quatre fois, et puis je me fais muette, car j'ai ce soir de si
violentes douléurâ de tête» augmentées d'un rhume de cerveau , que je veux vous épai^ner les quelques grosses bêtises que j'aurais à peine la force de vous envoyer.
Mille respectueuses tendresses à notre bonne mère. Mon oncle est à son poste d'aage gardien , au-dessus de mon chevet; ces trois bien-aimés ont mes premières et mes dernières pensées. Lorsque je vois mon grand-père me sourire, il me semble que c'est sa conscience qui m'encourage sous ses traits... Alors le mépris des hommes ne saurait m'atteindre. Je me sens forte... vous Tavouerai-jef je me sens grande et digne d'affection... Tous ceux que j'ai le plus aimés sont au ciel; ils me savent, ils me bénissent. L'immensité de mes douleurs a bien effacé les inconséquences et les fautes de ma mauvaise tête, et si je suis l'humiliation de ceux qui m'aiment sur la terre... je suis l'orgueil et la joie de ceux qui m'attendent au ciel. Vous me grondez quelquefois de désirer la mort! Mais comprenez-vous que je les revenrai, que pour vous je s^ai sans tache, qu'une vérité réparatrice m'attend ! Oh ! que ne pois-je prendre des ailes pour quitter cette vallée de larmes^ dépouiller le manteau de mépris que les hommes ont collé sur moi !...
Pauvre enfant, que Dieu vous préserve de cette torture de la calomnie! A vingt-quatre ans ils ont fait de moi une paria; je suis une humiliation pour ma famille, une douleur pour mes amis... L'homme qui oserait m'aimer et appuyer ma vie sur la sienne serait rejeté de la société comme infiLme; l'enfant qui m'appellerait sa mère serait maudit par les hommes. . . Oh ! comprenez donc que j'aime la mort, et que je veuille mourir !
Adieu, mon Adèle» je vousaime asses pour vous dire: Je t'aime.
Marie. »
Nous ne ferons aucune réflexion sur cette touchante lettre; nous inviterons seulement nos lecteurs à en méditer chaque phrase, et à décider si ce peut être là le cri d'une conscience coupable.
Ile w- r***
A Jf "'^ de L
« Ma pauvre et bien chère malade, j'envoie un baiser à YOtre front pour le guérir. C'est un peu moi qui vous fais souffrir... Aussi je souffre avec vous, et je comprends si bien que vous jn'aimez que vous n'auriez plus un reproche à faire à votre amie, que vous ne la gronderiez jamais plus, si mon cœur pouvait se traduire tout à vous.
Hier j'ai été toute triste de ne point vous voir... et s; vous étiez remplacée par une aimable autre, ce n'était plus une sœur , et mon cœur se prenait à avoir de Thumeur quand il la voyait là où vous deviez être. Soignez-vous bien y amie, car je vous veux dimanche. Quel mauvais procédé a voire indisposition de choisir mon pauvre petit jour entre tous les jours! Chassez cette mauvaise visiteuse.
oubliez les tristesses qui vous accablent. La haine occupe le cœur^ et le cœur doit être tout à ceux qu'on aime. Faites comme moi. Je pardonne , ou du moins j'oublie mes ennemis pour laisser ma pensée , mon cœur, mon âme tout entière aux chers bien-aimés qui sont toute ma consolation et toute ma vie*
Je vous embrasse bien affectueusement.
Marie. »
À ta même.
c Chère petite amie, je veux bien vite vous dire une espérance qui me fait oublier mal de tète et maux d'estomac... Il se pourrait que le mois commençât pour votre amie par deux jours de fête ! qu'en vous embrassant samedi je pusse vous dire : « A demain. > Je suis superstitieuse. Il me semble que vos baisers seront une bénédiction pour bien des jours. Quand vient la nuit, le ciel est sombre jusqu'au lever de la première étoile... A peine a-t-elle brillé que ses sœurs la suivent et que les mondes alluma dans le firmament dissipent les ténèbres et rendent à la terre, non pas le jour, mais une lueur douce, tendre et mélancolique. Paissé-je voir dissiper ainsi la nuit de mes douleurs! Puisséje vivre bien cachée, bien aimée, tout oubliée de ce monde, toute riche, toute puissante par le cœur.
Elle est bien jolie la poupée que vous m'avez envoyée ;
le burnous me semble une heureuse idée! L'arche est charmante; je vis depuis hier (rès-inlimement avec ses habitanls. Je les ai rangés sur ma table; ils sont si gentils que c'est à se faire bête. Ne vaudrait-il pas mieux mille fois un prochain animal qu'un prochain méchant ?...
Adieu > bienjaimée, etc.
Marie. »
A Jf . Théophile Mercier y à Paris.
s juillet IS4i«
« Mon bon, mon noble ami , depuis trois jours j'apprends à vous connaitrCy à vous aimer, s'il se peut, davantage encore. M. Lachaud m'a rapporté chacune de vos paroles : j'ai pleuré de reconnaissance à ces tendres et loyales expressions de votre amitié, et j'ai remercié Dieu qui vous a fuit si bon ! l'ai lu avec un intérêt et un oi^eil d'ami votre drame, puis cette Harpe des Peuples , sonore , grave , inspirée comme les chants des prophètes hébreux ! Le bel ouvrage de Lamennais a toujours eu un culte près de moi ; il m'est devenu doublement précieux; vous en ave? fait une harmonie sainte, recueillie, une harmonie d'âmes en peine et captives, qui endort tristement les pensées de votre pauvre Marie! J*ai lu avec un plaisir particulier l'Exilé, U Jeune Soldat, et cette naïve ballade de la Mère et la FUk. Lais-
s^-moi aussi vous dire combien vous avez délicieusement poétisé le chant XXXI. Je suis bien fiôre de vous : il me semble que votre affection m'en donne le droit,
M. *** me dît qu'il faut terminer bien promptement les premiers volumes de mes Mémoires. J'écris toute la nuit, tout le jour. . . Celte vie de travail serait au-dessus de mes forces si mon œuvre n'était pas destinée» dédi^ à mes amis, écrite bien plus avec mon cœur qu'avec mon esprit. Cette raison me donne seule assez de courage pour faite violenœ, en dépit de mon bon Esculape, à une douleur nerveuse continuelle qui paralyse les facultés de ma pauvre tête.
Adieu y etc. Marie. »'
Au même.
25 hiillet.
« Mon ami, que je vou^ trouve indulgent! Que je suis orgueilleuse de vous avoir ccnnpris au-dessus de c^taines petites susceptibilités de ce monde , et de ne pas m'étre trompée I Je vous remercie, ou plutôt je remercie Dieu qui a voulu vous mettre dans les rudes sentiers de ma triste vie comme ma consolation, comme un guide*
Vous avez raison, mon ami : je suis une pauvre femme bien malheureuse toujours, souvent bien tourmentée! J'étais faite pour aimer, pour devoir toute mon existence à
d'autres existences chéries ; et il me faut combattre^ il me faut écrire! Quelquefois il me vient de la haine dans le cœur! Plaignez-moi 9 surtout aimez-moi toujours » quand même* Ce que je vous avais dit dans toutes mes lettres, mon Dieu ! je vous le dis encore : je croyais que la calomnie n'y trouverait pas des armes; hélas! tout sert pour frapper la pauvre Marie !
Voici ce qui est arrivé
Mon noble et cher croyant, je vous le demande en grâce, pardonnez-moi la peine involontaire que je vous ai causée; par-dessus tout aimez-moi encore; votre amitié est un trésor. Us ont pris avec leurs calomnies tous mes amis, flétri toutes mes joies, toutes mes croyances, ces cruels ennemis. Je vous le demande en grâce, restez-moi.
J'ai bien souffert de l'article du Courrier Français, Il me faut boire la coupe jusqu'à la lie! J'aime la pensée de la mort autant que les heureux de ce monde aiment la pensée de la vie. S'il n'était pas possible de mourir tous les jours, à toute heure ; si Dieu n'avait pas son éternité pour les malheureux, je deviendrais folle! — Adieu, mon bien cher croyant; adieu, noble et cher trio; je vous rêve bien souvent ; vous avez acquis l'amitié , la reconnaissance et la profonde estime de votre pauvre Marie, pour aujourd'hui, pour demain, pour toujours. »
Le tribunal correctionnel de Tulle, dans son audience du 4 mai, avait fixé au 5 août la discussion de l'affaire des diamants; il donnait ainsi trois mois à Taccusée pour faire citer ses témoins et préparer sa défense. Mais un pourvoi contre cet arrêt ayant été formé, la fixation au 5 août devenait forcément nulle ; car ou le pourvoi serait admis, et alors tout était remis en question ; ou il serait repoussé, et alors il fallait attendre que la Cour de Cassation eût prononcé ce rejet pour faire^appeler les témoins.
Or, dans cette dernière hypothèse, il ne restait plus pour cette citation le temps exigé par la loi.
Aussi pensait-on généralement que l'affaire ne viendrait pas au jour indiqué.
Le 5 août arrivé, le tribunal s'assembla, l'affaire fut appelée. Tulle étart encore une fois devenu le rendez-vous des étrangers ;4'affluence des curieux fut aussi grande qu'aux procès précédents.
La défense de M"^^ de Léautaud se présenta renforcée d'un grand auxiliaire : M. Odilon Barrot venait se joindre à M. Corali pour attaquer Marie Cappelle. On avait cru longtemps que cet éloquent orateur n'accepterait pas le rôle qui lui était offert ; sa haute position paraissait le mettre au-dessus de cette lutte inégale avec une femme déjà si malheureuse, si abattue ; et puis M"^® de Léautaud comprendrait sans doute qu'en allant chercher un si puissant appui elle témoignait de trop vives inquiétudes sur la bonté de sa cause. Cependant, au jour des débats, M. Barrot était près de M. Corali, ati banc de la partie civile.
M. Lachaud, assisté de M. Frédéric Lacombe,
notaire, curateur ad hoc de la prévenue, était au banc de la défense.
Marie Gappelle est introduite. Son costume est toujours noir ; sa figure est paie, mais n'annonce pas une altération profonde dans Tétat de sa santé. Elle parait toujours calme , promène des regards assurés sur l'auditoire , salue quelques amis et serre la main à son défenseur.
M"^^ de Léautaud brille par son absence.
M. Lachaud a la parole pour présenter une exception .
« Messieurs y en me voyant seul ici à cette barre , vous avez compris que la défense de M""* Lafai^e né pouvait être produite aujourd'hui , car vous n'ignorez pas que Tbomme honorable qui Ta déjà assistée dans cette enceinte, dans une circonstance plus grave , doit s'asseoir près d'elle dans un débat où la défense de la prévenue aurait plus encore besoin du haut patronage de son latent et de sa probité. Aussi n'ai-je à présenter au tribunal qu'une simple observation. Je la ferai courte , mais je la ferai complète^ parce qu'il Ciut> pour vous d'abord, puis ensuite pour l'opinion publique, qu'il soit bien démontré que AI™'' Lafarge a réellement besoin d'un nouveau délai....
le ne crains pas de l'annoncer, quoique bien faible en
présence de ces grands talents qui nous sont opposés, je dirai toute la vérité. La vérité a une force plus grande encore que celle du talent. Eh bien, la vérité, elle est pour nous. Le délai que nous demandons, vous allez le voir, ne saurait nous être refusé sans un sacrilège de la part de la justice. Depuis les débuts de ce procès, on a placé constamment Marie Gappelle dans une position où elle devait inévitablement succomber; et quand elle est venue demander des délais, soulever des exceptions, présenter des incidents, on lui a dit : « Vous n'osez pas à la face de l'audience soutenir vos calomnies! Vous avez insulté M""* de Léautaud, vous avez perdu son honneur, son avenir; vous êtes une misérable calomniatrice! » Oh ! messieurs, il serait par trop facile à M""* de Léautaud de rester dans une telle position , et, après avoir inculpé, de venirdire à MarieCappelte : «Vous n'avez pas voulu le combat. » Le combat! elle le désire autant que ses adversaires; mais ce qu'elle demande, ce qu'elle veut par-dessus tout, c'est un terrain ferme où elle puisse avancer le pas sans y trouver une embûche.
Prenez-y bien garde : si vous jugiez M"** Lafarge après (ju'elle vous aurait dit : « Vous n'avez pas voulu entendre ma défense; » si, après avoir prouvé qu'elle voulait et ne pouvait se défendre, elle était condamnée, sa condamnation équivaudrait pour elle à un acquittement.
Mes observations seront courtes, mais vives, ardentes, parce qu'aussi ma conviction est ardente. Je ne ferai pas de grandes phrases, j'entre de suite dans le domaine de ma cause.
Vous vous souvenez que, te 3 mai dernier, WarieGappelle
soutint que vous n'étiez pas compétents, et, tout en protestant contre votre compétence, elle annonça des preuves et déclara qu'elle ne refusait pas le combat judiciaire.
En vous déclarant compétents, vous avez renvoyé l'affaire au 5 août pour être jugée. Le tribunal ne fixa pas apparemment ce délai au 6 août parce que c'était le 6 août, mais parce que du 4 mai au 5 août il y avait trois mois. Or il est évident que le tribunal dans sa sagesse avait pensé que trois mois étaient nécessaires. M. le président me demanda même si le délai était suffisant. Nous allons voir si ce délai nécessaire à Marie Gappelle a été respecté.
Un pourvoi fut formé; la défense usa de son droit. Lorsque le pourvoi en cassation fut rejeté, la défense devait, de toute nécessité, se retrouver avec la position que vous lui aviez faite, avec les garanties que vous lui aviez données; ces garanties, c'était du temps.
Or nous étionsalors au 18 juin. Un délai de quarante jours n'était plus suffisant pour la défense; aussi, le 21 juin, trois jours après, cette femme qui^ dit-on, ne veut pas le débat, cette femme, sans attendre que le ministère public donnât ses assignations, demandait le délai nécessaire pour faire entendre ses témoins;. elle écrivait à M. le procureur du roi une lettre dont j'ai copie et dont M. le procureur du roi a l'original. La voici :
« Monsieur,
« Dans la séance du 5 mai, le ministère public s'est engagé à faire citer les témoins à décharge nécessaires à ma défense. Ces citations ont été ajournées jusqu'à la décision de
la Cour de Cassation» et les quarante Jours qui me restent à peine étant insuffisants, je viens vous demander une notivelle fixs^tion. M"" Lacbaud, mon avocat, est actuellement à Paris pour s'entendre avec M*' Paillet sur les témoins que je dois faire appeler. Parmi eux, il en est iin, M. Félix Glavé, qui réside au Mexique, et dont mes défenseurs ont jugé l'audition indispensable, gi, malgré leur avis, vous ne jugiez pas à propos de faire assigner H. Glavé, je serais obli* gée de refuser un débat qui ne serait pas égal.
Marie Cappblle. »
Tulle, 21 juin.
Le même jour, j'écrivis de Paris à M. le président pour lui demander aussi une nouvelle fixation. A ces deux lettres il n'y eut pas de réponse, et deux jours après, c'està-dire le 25 juin seulement, une assignation lut donnée à Marie Cappelle pour le 5 août.
Il demeure donc constant que M*^"* Lafarge a montré une bâte excessive d'arriver aux débats, et que tous ses efforis ont eu lieu antérieurement à l'assignation. Le délai que je vous demande , messieurs, est déjà plus que suffisamment fondé, mais je veui encore y joindre une explication nécessaire pour justiGer le (emps qui nous est indispensable. '
Un nom a été cité par M"'"' Lafarge dans l'instruction et les premiers débats : c'est celui de Félix Clavé.
M. Félix Glavé, depuis dix-buit mois, est constamment cité; M. Félix Clavé est le bérosdu petit roman dans lequel on lui a fait, de part et d'autre, jouer un si singulier r6le«
M. Cbyé doit être mis en mesure de se. présenter. On vous a dity dans l'intérêt delà partie civile, que c'était un noble jeune homme ; on a parlé de ses sentiments généreux ; M. Clavéy cependant, n'est pas encore arrivé devant la justice, et M"* de Léautaud, qui se dit innocente, ne présente ni ce témoin, ni ses lettres, pour répondre à Marie Gappelle.
Vous vous rappelez que^ dans la défense de la partie ci* vile , on s'est grandement efforcé à refaire la réputation de M. Clavé. On annonçait même son arrivée; « 11 est en
route, s'écriait^on; il arrive il va rejeter sur voua les
odieuses calomnies que vous &ites entendre. » Le tribunal de Brive consacrait même à cette œuvre un des considérants de son jugement.
Il faut reconnaître, messieurs, que cette réputation si vantée de M. Clavé a reçu aujourd'hui de grands échecs, et il me sufiQra de vous rappeler ici ces lettres d'Alger, lues dans le procès criminel , desquelles est résultée la preuve que M""" de Léautaud mentait, qu'elle avait revu Clavé en 1836, et que depuis son mariage même il y avait entre eux échange de petits cadeaux.
C'est, messieurs, lorsque nous avons ainsi appris que H. Clavé, en Afrique, recevait des secours de M™* de Léau> taud , que nous avons compris que c'était avec lui qu'il fallait désormais discuter. Aujourd'hui donc il nous appartient; mais devons-nous discuter avec lui hors de sa présence? La défense de M™* Lafarge n'est pas habituée à attaquer ceux qui ne sont pas là. La défense de H""" Lifai^e doit vous le montrer dépouillé du beau manteau dans le-
quel 86 drapaient son honneur et sa délicatesse; elle doit démasquer cet bomme^ prouver ce qu'il a pu être dans cette affaire; mais il faut qu'il soit là. L'affaire des diamants aura &it alors un grand pas.
Il est démontré qu'il existe un système combiné avec M. Glavé et la partie civile. Il &ut à M""* Laforge M. Glavé, car si tous ces hommages rendus à l'honneur de ce témoin viennent à crouler, la cause est désormais gagnée devant V0US9 elle Test encore plus devant l'opinion publique... »
Ici M. Lachaud fut interrompu par le ministère public, et cette interruption prouva mieux que son discours combien était indispensable la présencedes témoins dont il réclamait la venue.
L'avocat de M™*^ Lafarge parle de Félix Clavé ; on l'arrête en disant que, Clavé n'étant au procès ni partie ni témoin, on ne peut discuter sa moralité ni rechercher sa vie ; et cependant comment défendre Marie Cappelle sans examiner sous toutes ses faces la moralité de Félix Clavé?
Il paraissait incroyable que M™^ de Léautaud résistât à la demande de son adversaire ; c'était évidemment la dernière et la seule concession qui pût être demandée, et cependant MM. Barrot et Corali s'y opposèrent.
« Quoi! leur disait M. Lacfaaudy vous voulee nous juger sans nos témoins^ alors qu'il nous a été positivement impossible de nous les procurer , alors que nous vous montrons l'importance de leurs témoignages contre vous ! . . . Mais dites plutôt que vous voulez escamoter le débat , que la discussion pour M**' de Léautaud n'^t pas possible ^ et qu'elle ne peut vaincre qu'en arrachant les armes à sa viciime! »
Et au tribunal il repétait aussi :
« Le 4 mai vous nous avez accordé trois mois jugés par vous indispensables ; en nous les refusant aujourd'hui^ ne commettriez* vous pas une injustice? Quarante jours ont été employés par le pourvoi ; nous ne pouvions dans cet intervalle faire citer nos témoins ; ces quarante jours devaient nous être rendus. Immédiatement après le rejet du pourvoi qu'avons-nous fait? Nous vous avons écrit pour obtenir un nouveau délai ; nous avons préparé la liste de nos témoins ; nous nous sommes informés à la légation du Mexique de la voie la plus prompte pour faire arriver un témoin, et là on nous a répondu que trois mois et demi environ étaient suffisants pour la venue de Félix Clavé. . . Vous voyez que si, le 4 mai, trois mois vous paraissaient indispensables^ ces trois mois nous sont nécessaires aujourd'hui. Ne déchirez pas votre propre ouvrage > » vous voulez qu'on ne vou^ accuse pas d'une trop grande partialité en faveur de M°^ dé Léautaud. «.. »
L'importance des témoios demandés B'était pas douteuse ; M. Lachaud en disait assez pour établir leur nécessité, et on Tarrêtait dans la lecture de lettres qu il voulait lire, tant cette publicité paraissait dangereuse aux avocats de M"*«deLéaûtaud.
MM. Barrot et Corali n'en continuèrent pas moins à s'opposer à tout délai.
Le procureur du roi conclut aussi à un jugement immédiat, en déclarant qu'un délai n'était pas nécessaire à la défense de la prévenue.
M»*« Lafarge alors se lève brusquement et lui dit avec vivacité :
<t Je vous demanderai alors quel moyen j'aurai de combattre la prévention si je n'ai pas mes témoins à décharge ? Comment voulez-vous que je me justifie? Est-ce que les paroles de l'avocat de la partie civile ne m'ont pas déjà déclarée calomniatrice? Gomment pourrai-je répondre? Ditesle-moi. »
Le tribunal se retire pour délibérer, et rentre bientôt pour prononcer le jugement suivant :
« Attendu que le mérite de la demande en délai, formée par la partie de AI* Lachaud, ne peut être suffisamment ap-
précié par l6 tribunal qu'après qu'il aura recueilli les renseignements qui peuvent être fournis par les témoins présents,
« Le tribunal, sans s'arrêter à la demande en renvoi formée, quant à présent, par la partie de M* Lachaud, ordonne qu'il sera passé outre aux débats, et que l'appel des témoins sera fait immédiatement. r>
Aussitôt M. Lachaud déclare, au nom de sa ciiente, qu^elle entend faire défaut et demande à se retirer. Le tribunal y consent. Marie Cappelle sort, après avoir jeté un regard sévère et dédaigneux sur le banc de la partie civile, où M™^ de Léautaud n'a pas encore paru.
Rentrée dans sa prison, indignée du refus qui venait de lui être fait, sous le poids des émotions douloureuses de l'audience , Marie Gappelle écrivit les lignes suivantes, que la plupart des journaux s'empressèrent d'accueillir :
Prison de Tulle, 5 août, S heures après midi.
a Pour la seconde fois, depuis que je suis morte au monde, il m'a fallu renaître, et, à l'appel de la justice, venir m'asseoir encore sur ce banc d'ignominie devant lequel j'avais vu dormir les hommes qui disposaient de mon bon-
neur^ de ma vie>< qui devaient m'enterrer vivante et martyre à vingt-cinq ans !
C'était accepter une angoisse horrible.... Cependant je suis venue; j'ai voulu la subir pour éviter une injustice nouvelle y pour réclamer mon droit; hélas! j'avais oublié qu'on ne m'avait laissé que celui de soufirir.
On m'accuse, et je ne puis me défendre; on me dit que je suis une calomniatrice, une voleuse, et l'on ne comprend pas que j*aie besoin de témoins pour venir en aide à mon innocence! On annonce des lettres qui doivent m'accabler, et on m'interdit la lecture des lettres qui peuvent me justifier! Mes adversaires appellent à leur secours un homme de passion et un homme de talent, et huit fois, oui, huit fois, dans une question de droit et de faits, on ôte la parole à mon unique défenseur ! C'est bien injuste ! • . .
Mais s'ils veulent m'immoler à la réputation d'une grande dame, moi, faible femme, qui n'ai plus de nom, plus d'avenir, qui n'ai plus môme le droit de respirer l'air du ciel sans entraves, je ne faiblirai pas; je protesterai aujourd'hui, demain, toujours; je protesterai devant un tribunal de six hommes, mais aussi devant le tribunal du monde, elje veux être acquittée par cette grande voix du peuple, qui est la voix de Dieu !
Madame de Léautaud, vous n'étiez pas là ce matin, alors que mes regards pouvaient faire incliner devant eux votre conscience; et vous êtes là^ ce soir, alors que vous n'aurez plus à entendre que des paroles de louanges pour vous et des paroles d'opprobre pour moi ; mais je ne vous envie pas ! Vous êtes forcée de m' estimer au fond de votre âme, et.
au fond de la mienrie, vous me savez le droit de vous mépriser. . . . Croyez-le, Marie, je n'ai pas faibli pour vous ai« mer, je ne faiblirai pas pour vous combattre. Les hommes peuvent m'empêcher de prouver la vérité de ce qu'ils ap^ pellent me$ calomnies; ils ne peuvent vous donner la force de prouver la fausseté des faits dont je vous accuse.
J'attends mes forces de Dieu ; de Dieu aussi J'attends l'heure de vos remords.
Marie Cappelle. »
on n'accorde que quelques minutes aux plaidoiries, par la raison bien simple que, ne trouvant pas de contradiction , les défenseurs peuvent hasarder les assertions les plus absurdes, discuter les faits à leur gré, sans tenir compte des dates ni des circonstances, et qu'ainsi la vérité se trouve abandonnée à toutes les erreurs intéressées dont il leur plaît de Tentourer.
Si les faits énoncés par les témoins justifient la prévention élevée contre la partie qui fait défaut, le tribunal condamne sans ouvrir la lice à toutes ces ardeurs éloquentes qui ne frappent que dans le vide.
Mais si c'est ainsi que procède la justice ordinaire , on comprendra que pour Marie Cappelle on n'ait pas craint d'ajouter une irrégularité de plus à toutes celles que nous avons déjà relevées.
MM. Gorali et Odilçn Barrot plaidèrient donc pendant, plusieurs hieures, et pendant deux audiences consécutives, sans être interrompus ; et en vérité c'eût été grand dommage, car leurs discours sont deux modèles d'éloquence, de force, de puissance et d'énergie contre un
ennemi qui leur offrait sa poitrine sans cuirasse, et qu'ils perçaient bravement de part en part sans lui laisser le temps de la ramasser.
On a dit et répété à satiété que la fable inventée par .Marie Cappelle n'avait pas la moindre vraisemblance ; W Corali a été jusqu'à dire que, si l'esprit le plus bizarre trouvait dans les moyens allégués par M™^ Lafarge une justification possible, il serait le premier à demander son acquittement et sa mise en liberté ; comment se fait-il donc que, pour détruire des assertions si dénuées de fondement, pour combattre une femme tombée si baSy on ait jugé à propos, dès le mois de février de 1840, c'est-à-dire dès l'origine de la procédure criminelle, de rassembler tant d'efforts pour environner M°^^ de Léautaud d'une auréole de vertu 7 . Nous allons tout à l'heure discuter l'affaire des diamants sous toutes ses faces, en ne nous servant que de preuves acquises depuis longtemps à la publicité ; mais qu'on nous permette de récapitoler en ce moment lademi*douzaine d'ovations que M"*^ d^ Léautaud, cette victime des calomnies de M"»® Lafarge , reçut de ses
défenseurs et du ministère public, tandis que son adversaire, par suite des incidents soulevés par les nécessités de sa défense, était forcée de rester muette :
i^ Plaidoirie de trois heures à Brive, en Thonneur et gloire de M*"^ de Léautaud, par M. Gorali, son avocat ;
2^ Réquisitoire de Tavocat général sur le même ton.
M"® Lafarge» ayant proposé une exception rejetée par !e tribunal, avait dû faire défaut.
3<^ Acte d'accusation du procès criminel, publié dans tous les journaux du monde, et dans lequel on avait galamment consacré deux pages à M°^« de Léautaud, qui n'avait rien à y voir.
On sait que M""^ Lafarge ignorait encore la fabrication de cet acte alors qu'il était déjà dans toutes les mains , et que l'opinion publique se pervertissait, grâce à cette adroite manœuvre.
40 Réplique de l'avocat général devant le jury. Il se prosterne une heiire devant la vertu , rhonneur et la pureté de M"® de Léautaud ; il inventerait volontiers des expressions nouvelles pour rendre plus enthousiaste son admiration
pour la touchante victime de ce monstre qu'on nomme Marie Cappelle, et qui lui fait horreur.
La défense de M""* Lafai^e ne pouvait aborder devant le jury Taffaire correctionnelle; les dispositions des jurés étaient évidemment mauvaises; une discussion prématurée pouvait les exciter encore.
5^ Hommages admirateurs rendus à M'"^ de Léautaud, pendant six heures, par MM.Corali et Odilon Barrot. L'un compare W^^ Lafarge à la Brinvilliers, et la regarde comme la plus épouvantable des femmes; l'autre fait à son sujet un cours d'éducation aux mères de famille présentes à Taudience, et met en parallèle, dans ses phrases attendrissantes, les douces vertus de M^« de Léautaud et les passions dévorantes qui ont, dit-il, précipité Marie Cappelle dans l'abime.
6^ Expiation d'une heure imposée à M. le procureur du roi pour avoir osé dire, dans une audience précédente , qu'il examinerait avec impartialité le débat entre M*"^ de Léautaud et M"* Lafarge, et défendrait celle-ci si elle lui paraissait innocente. Bien entendu qu'après les brillantes plaidoiries des défenseurs de M"*« de
Léâutaud il éprouve la plus touchante des contritions et considère maintenant Marie Gappelle comme une horrible femme.
Et pendant tous ces beaux discours Marie Cappelle était absente; car, n'obtenant pas pour sa défense les délais primitivement reconnus nécessaires par le tribunal lui-même, elle avait dû protester en quittant Taudience.
Qu'on dise après cela que AT"^ de Léâutaud n*est pas la plus intéressante victime des temps passés, présents et futurs !
D'après la marche que prenaient les débats, dans l'impossibilité où elle se trouvait désormais de fournir les seules preuves matérielles qui pusâent constater son innocence, Marie Cappelle n'avait plus qu*e d'énergiques démentis à lancer contre ses accusateurs; elle n'y manqua pas, et dès le 6 août elle adressait aux journaux les réflexions suivantes :
« C'est une douloureuse et ridicule chose qu'un jugement par défaut, qu'une victoire remportée sur un ennemi auquel on a ôté les armes pour se défendre, la voix pour protester y et qui ne doit combattre qu'après avoir été enchaîné. Il faut Tavouer» la mise en scène de ma défaite n'a
rien laissé à désirer. Les témoins» lal]|orieusement éduqués par la partie cWile, ont une mémoire parfaite » quelquefois une mémoire éloquente.
L'un affirme qu'il ne peut reprocher qu'un seul défaut à M. Glavé, et que ce défaut est sa beauté incontestable; un autre nous envoie chercher au désert des femmes qui ne soient pas légères; un autre affirme victorieusement qu'une petite boîte n'a pu être envoyée à M. Clavé parce qu'une petite boite a été envoyée à M. de LarochefoucauU qui, sans doute, s'est réservé le monopole des envois en Algérie^
M. de Léautaud accepte son rôle avec un héroïque et continuel sourire. M"*^ de Léautaud soutient avec une force admirable les regards absents de celle qu'elle accuse.
Enfin 9 sur le banc de la défense» pour appuyer une accusation qui n'est douteuse pour personne» deux hommes sont assis et vont apprendre au monde comment on écrase le faible et l'opprimé.
Votre présence ne m'a pas étonnée» M* Corali; le théâtre était en vue» le rôle était facile; vous pouviez déployer la courageuse éloquence avec laquelle vous savez dire à une femme qu'elle est une voleuse et une empoisonneuse, filais ce qui m'a étonnée» ce qui m'étonne encore, c'est qu'il ait fallu un aide à votre talent, un aide à l'innocence de M*^" de Léautaud ; c'est que M"" Odilon Barrot soit venu à vos côtés jeter son nom dans la balance de la justice pour la faire pencher en votre faveur.
Pleine de respect pour le nouvel ennemi qui allait me combattre» si je fus douloureusement effrayée de s» présence, j'attendais de cet apôtre de l'égalité et de la justice
un soutien pour mes protestations justes et légales. J'attendais... et je me suis trompée. Le grand homme s'était fait avocat , et lorsque mon regard cherchait le sien pour lui dire : c Je suis innocente» comprenez-le et sauvez-moi ; » j'ai trouvé un sourire dédaigneux devant ma douleur.
Ce n'est pas tout; M** Odilon Barrot n'a pas protesté quand le tribunal a ôté la parole à mon jeune défenseur. Il n'a pas demandé qu'on laissât s'opposer l'éloquence du cœur à sa grande voix qui voulait m'accabler. Ce n'est pas tout encore : W Odilon Barrot a demandé une journée pour fourbir les armes destinées à tuer une pauvre créature sans défense.
Mon Dieu ! e&Uce là de la justice? Me laisserez* vous accabler et n'avez-vous pas sur cette terre de ces hommes nobles et puissants qui savent protéger et sauver une juste cause? Mon Dieu! venez à mon aide; je n'ai plus de larmes pour pleurer, je n'ai plus de prières à vous adresser; je n'ai plus en mon âme que doute et mépris.
Et vous» Félix Clavé, vous êtes un lâche! Je vous le crie du fond de ma prison, et je demande au monde, à la presse, à vos remords de porter ma voix jusqu'au fond des déserts où vous vous cachez. Qu'attendez -vous pour vepir venger votre honneur et celui que vous avez perdu?
Vous avez franchi les mers pour refaire votre fortune; ne pouvez'vous les franchir pour refaire votre réputation? Il fallait un mot, un seul, et vous ;i'ôtes pas venu ; et, ne pouvant me jeter une dénégation , vous m'avez jeté une calomipie, et vous avez dit que j'étais une infâme, ne pouvant dire que, vous, vous fussiez un honnête homme.
Ohl venez, monsieur, je vous attends, et, s'il le fallait , je vendrais jusqu'à l'alliance de ma mère pour vous fournir les moyens de parvenir jusqu'ici.
Marie Gappellb. »
Le jugement par défaut du tribunal de Tulle était rendu; il reconnaissait la prévenue coupable du vol des diamants, mais ne prononçait pas de condamnation, parce que, disaient les considérants^ il n'était pas possible d'appliquer une nouvelle peine à Marie Cappelle. Cette bizarre conclusion donnait raison aux défenseurs de M"*^ Lafarge, qui avaient dit que la justice ne gagnerait rien à être détournée de son but naturel, qui est la punition du coupable. .
Le lendemain, 8 août, Marie Cappelle protestait encore en ces termes :
Extrait d'une lettre de M"^"" Lafarge.
Du 8 août.
« .... Je veux me défendre devant tous les hommes assez nobles pour se ranger du parti le plus feible, assez forts pour ne pas craindre la contagion du malheur! Devant ces hommes 9 je proteste contre le jugement qui me déclare
coupable d'une bassesse, et contre le jugement qui m'a déclarée coupable d'un crime. Je proteste contre mes enne* mis, dont les uns ont spéculé sur mon honneur pour conserver un peu d'estime, dont les autres ont spéculé sur ma vie pour gagner un peu d'or. Devant ces hommes, je proteste, je protesterai toujours...
.... Vous l'avez dit. M* Barrot, et je vous remercie de ravoir compris: oui, j'ai une ambition immchase, insatiable. Vous demandez quel sera le bras assez puissant pour me retirer de l'abîme: ce sera le bras de Dieu» monsieur! Vous avez voulu écrire mon nom dans l'histoire avec des caractères de boue et de sang -, je veux m'élever assez haut pour arriver innocente à la postérité. Dieu , qui donne à ses créatures l'intelligence et le génie, me donnera la gloire pour cacher vos o{^robres, et la vérité pour confondre vos jugements....»
Le jugement prononcé, que fallait-il faire?
On pensa d'abord à une opposition, qui est la voie naturelle à prendre contre un jugement rendu par défaut. Déjà on avait rédigé la requête qui devait être jointe à Topposition, pour obtenir un délai aân de faire citer les témoins à décharge; et pour éviter toute incertitude on insérait à la suite les noms de ces témoins.
Voici cette requête, telle qu'elle a été publiée dans là Gazette des Tribunaux :
A MM. tes PréM^t et Juges composant le TrUmnal "^
correctionnel de Tulle.
€ Heesieurs, M"* Marie-Porluuée Cappelle, veuve Lafarge, assistée de M* Frédéric Lacombe» son curateur, a l'honneur de vous exposer ce qui suit :
Par votre jugement en date du 3 mai dernier , vous aviez déclaré que trois mois étaient nécessaires à M"** La* fargepour faire assigner ses témoins sar le délit de vol qui lui est imputé.
Pourvoi en cassation fut immédiatement formé contre ce jugement, et la Cour suprême décida que c'était à tort qu'on s'était pourvu.
La Cour de Cassation ne pouvait pas et ne voulait pas modifier, en quoique ce fût» les intentions toutes d'humanité du Tribunal, qui avait accordé un sursis de trois mois. Le Tribunal, d'ailleurs, avait accordé ce sursis d'office, et, bien certainement, il eût alors prolongé le délai si la défense en avait fait la demande. Ce n'était pas sur ce point que portait le pourvoi ; ce n'était pas ce point que décidait l'arrêt.
M'''' Lafarge, confiante dans soq droit, bien persuadée que, si elle avait échoué dans son pourvoi, elle ne conservait pas moins le bénéfice du sursis, bien persuadée que le Tribunal, par raison et par humanité, lui maintiendrait le délai tout entier, M°^« Lafarge eut l'honneur d'écrire à ce sujet à M. le procureur du roi, el de lui demander une nouvelle fixation , indispaisable à la production de ses lé- IV. 13
moins. De soii o6té. H* Lachaud, avocat , qui se trouvait en ce moment à Paiis, écrivit à M. le président pour le prier de fixer de nouveau la cause, de .manière à ce que sa cliente eût le temps de produire tous ses moyens de défense. Vous avez pensé , messieurs , que l'intérêt de la partie civile, rinlérôt des témoins à charge présents, exigeait que le débat suivit son cours ; vous avez }i^ Varie Gappelle par dé&ut.
Hais vous n'avez jamais voulu, fvelMthaHle sagesse» votf e raison s'y refuseraient, condamner owtradtctoiBemeDt. une femme qui ne pouvait pas se défendre, vous avez vonlu donner sattsfiiction à un inlénèt qni ipeut élre pniissant, mais cuiquel vous ne voudries pas sacrifier la préfwnoe*
C'est donc entrer dans vos intentions que de vous supplier aujourd'hui, mtasîauts, de Ater:un délai nécessaire pour que, sur son opposition i à votre jugement de samedi dernier 9 M""^ Lafoifge puis»;» .pséauptar avec tontes ses preuves.
M""* Lafaige, messieurs, ne refuse pas le combat ; etie Ta toujours voulu, demandé; et, le jour où il lui sera possible de l'accepter réellement, elle pouvra prouver à la justice que la vérité est pour elle.
Vous comprendrez, messieurs, les raisons puissantes qui militent en faveur de cette demande. Gomme magistrats, comme hommes, vous comprendrez ce qu'il y aurait de ûcheux pour la morale publique à frapper un prévenu enchaîné. ^
En conséquence, il vous plaira fixer à votre première audience du mois de janvier prochain la cause entre M. le
pioeureur dunoi, Marie Cappelle, veuve Lafarge, eiM'^^de Léautaud» et ce pour qu^il soit possible ii la prévenue de faire citer comme témoins à décliarge :
M. Félix Clavé^ homme de lettres » présentement au Mexique;
M. A. Glavé» officier d'administration, à Tarmée d'Afrique;
M""* Lûfond, tenant table d'hôte, à Paris;
M. de Redon^ architecte» à Alger;
H. Piper, propriétaire, à Ourdre, près Bayonne;
H. Labadie, propriétaire, à Dax;
M. HippolyteBonndier, homme de leUres, à Paris, aneien sous^préfet ;
If. Bœhler» avocat, à Paris;
M. Davy, chirui^en-major» à Alger;
M. Goby , tenant hôtel , à Alger ;
M. le duc de Larochefoucault«Lianoourt, à la Baehellerie (Dordogne) ;
M^* la duebesse de Larocbefoucault-Liancouri , môme domicile;
M. Devienne, cafetier, à Pontoise;
W* Devienne, même domicile ;
M»* la baronne vttive Gasat,. douairière, à Paris; ,
H. Sigisbert Hariotis, domestique, à Nancy;
M. ***, propriétaire de l'hôtel de la Croix-d'Or, à Toulon ;
M. Ottavi, professeur de langues, à Paris;
M. Navarre, coiffeur au Palais-Royal, à Paris;
M. Jacquet, agent d'affaires, à Paris;
M. Maurice Alhoy, homme de lettres, à Paris* »
La partie civile et le procureur du roi s'attendaient aussi à une opposition, et dans cette prévision ils prêtèrent les mains à un fait incroyable, qui fit de suite comprendre aux défenseurs de M'^^' Lafarge qu'on voulait étouffer ce dernier moyen d'arriver à la découverte de la vérité.
Marie Cappelle avait dix jours pour former opposition ; le onzième était un jour d'audience correctionnelle. Quefiton? On recommanda aux témoins à charge déjà entendus de rester à Tulle jusqu'à ce onzième jour, pour le cas où l'opposition serait déclarée; les deux avocats et la famille de M™^ de Léautaud attendirent également. Il était évident que le délai serait refusé, qu'on voulait en finir.
Il était impossible que les intentions du tribunal fussent inconnues du ministère public et de la partie civile ; car autrement le procureur du roi n'eût pas pris sur lui de prolonger de dix jours le séjour d'un grand nombre de témoins; ceux-ci, d'ailleurs, tous hommes importants, n'auraient pas consenti sans une certitude à prolonger un déplacement onéreux; et certes MM.Odilon Barrotet Corali, hommes politiques,
chargés de grandes affaires, n'auraient pas sacrifié dix jours à un repos inutile.
' Chacun, au reâte, à Tulle, savait et disait que le jeudi suivant tout serait terminé.
Ainsi, avant que la prévenue eût usé de son droit, on Tavait repoussée sans l'entendre, et l'opposition ne devenait plus qu'une vaine protestation. La défense de Marie Cappelle ne voulut pas se prêter à toutes ces fictions ; l'opposition n'avait plus de sens, on devait y renoncer; l'opinion publique comprendrait les motifs de cette détermination.
Alors on se décida à protester une dernière fois par acte d'huissier contre une telle procédure, et on rédigea l'acte suivant, qui devait être adressé à 1A^^ de Léautaud et au procureur du roi*
« L'an mil huit cent quarante et un> et le dix-sept août, à la requête de M''* Marie-Fortunée Cappelle, veuve Lafarge» assistée de M. Frédéric Lacombe, notaire à Tulie, son curateur ;
Je me suis transporté au parquet de M. le procureur du roi près le Tribunal civil de Tulle, et en Tétude de M*' Mous-
sours, avoué près ledit Tribunal, y demeurant» domicile élu par M. et M""^ de Léaittaud»
Et à chacun desquels j*ai exposé ce qui suit.
Le Tribunal correctionnel de Tulie, jugeant par défaut urne Lafarge, Ta déclarée coupable sur le délit qui lui avait été reproché* fjar âignifioation de oe jugement a été faite régulièrement, et l'opposition est encore recevable.
M"* r^afai^e avait d'abord pensé qu'elle devait employer cette voie l^alepour protester contre la condamnation qui est venue l'atteindre; mais, de l'avis de se» conseils, elle a dû y renoncer. Les interprétatioss les plu$ malveillantes chercheront sans doute à dénaturer les intentions et le désir de M"* LaEsirge ; elle doit ici expliquer et justifier les moyens qu'elle veut prendre.
Dans une audience préparatoire du trois mai dernier, le Tribunal de Tulle avait jugé nécessaire, d'office, un délai de trois mois pour produire les témoins. La plus grande partiede ce délai n'avait pu être utilisée par suite d'un pourvoi; Le cinq août. M"* Lafarge fil demander par sa défense qu'on lui accordât le temps d'appeler les ténioins indispensables, et elle prouva l'insuffisance du délai dont elle avait pu profiter.
Le Tribunal a néanmoins pensé qu'il n'y avait pas lieu à accorder une remise, et qu'il devait être statué au fond.
M"® Lafarge a dû alors se retirer des débats, en protestant contre une décision qui l'appelle à se défendre et lui refuse les moyens de produire ses témoins, en protestant surtout contre le système plaidé par M^*' de Léautaud , qui reproche à M*"' Lafarge sa calomnie, et recule devant un
délai de cptelcpi^ mois» îikHspensftble à la juatiflcation en. iièie de toutes les parties.
M""* Lafai^e a déféré à la Cour de Cassation le jugement du Tribunal' de Tulle» qui a najeté la demaoda en suçais. La Cour suprême aura à^examiner s'il est juste» s'il est possible de restreindre les droits de la défense» et de lui enlever lé bénéfice d'un délai déjà acquis.
Cet appel à la Goût de Cassation doit arrêter Jt^ Lafarge dans son opposition; elle ne sânuait vsnitf, jeudi proeluân dix-neuf courant» se défeiMbe devant ce môme Tribunal» qui n'a pas cru devoir faire droit à sa demande en sursis. La cause est en efiTet la même, les motifs déjà présentés existent encore» la défense de II*^Lafisirge a toujours besoin d'un délai , elle le réclamerait eac(^w, et le Tribnual» qui l'a refusé une ptemière Ibis» le sefusetait néoessaifentint une seconde. Il y aurait plus que de l'imprudence à M"" Lafarge à venir dans cet état s'exposer de nouveau à ces longues plaidoiries où» sans contradicteur» il est facile de' commenter les Ëûts d'une manière favorable fi' un intéiét privé. *
M""* Lafarge doit donc» quant à présent» se borner à une protestation contre la marche d'une procédure qui aurait pour résultat de placer la défense dans Timpossibilité ns&« térielle de faire ses preuves; elle attend de la Cour suprême un arrêt» protecteur de ses intérêts trop longtemps inécon** nue» qui l'appeltea devant d'antres juges» où il lui sera possible de se justifier.
Dont acte. J 'ai laissé copie du présent acte : I ^ à H* Moussours» avoué;
^kU.le procureur du roi, en son parquet> sis au Palais de Justice» à Tulle (1). »
Un huissier avait été chargé de présenter cette protestation. Il se présente au parquet du procureur du roi pour la lui signifier. Le procureur du roi s'étonne de tant d'audace...
Une femme comme Marie Cappelle trouver encore un huissier contre M"*" de Léautaud ! . . . .
L'huissier est effrayé; il efface bien vite sa signature, et déclare que pour rien au monde il ne prêtera son ministère.
M. Lachaud n'était pas à Tulle ; M. Lacombe, curateur, se trouvait aussi absent; on propose à M™e Lafarge de présenter requête au procureqr du roi pour qu'il commette un huissier. La loi était précise; le magistrat répond, et commet un huissier, mais il ajoute que l'huissier agira à ses risques et périls
L'huissier , plus effrayé encore , réfuse opiniâtrement.
Le lendemain on va chez le président, qui
(0 Cet acte a été reproduit par les journaux ; nous le copions sur Tonginal présenté au procureur du roi par Thuissier qui biffa sa signature.
n'est pas compétent^ dit-il; et enCn, faute d'huissier, la protestation ne peut arriver à son adresse !
Ce n'est pas là l'épisode le moins curieux de cette déplorable affaire.
On s'était pourvu en cassation contre le jugement qui refusait le délai ; c'était là le dernier espoir de la condamnée. 11 fut brisé aussi ; le pourvoi ne tarda pas a être rejeté.
Nous avons maintenant à disouter cette affaire compliquée des diamants. Notre position est difficile, mais nous espérons en sortir honorablement.
L'autorité de la chose jugée nous empêche d'employer tous les moyens que la défense de Marie Cappelle aurait mis en œuvre si elle n'avait pas été entravée ; nous ne spéculons pas sur le scandale , nous ne cherchons pas le retentis* sèment de nouveaux procès; nous laisserons
dans le mystère qui les coaYre des secrets qu'il ne nous appartient pas de révéler; mais en prenant les faits avoués au procès, en ne nous servant que des documents déjà livrés à la publicité, nous restons dans notre droic, et, ai l'aide de ce faible bagage, nous montrerons combien aurait été puissante la défense de Marie Cappelle si on avait facilité son développement au lieu de Tacculer dans une impasse dont elle ae pouvait plus sortir que mutilée.
Le dimanche 9 juin 1839, au château de Busagny, où se trouvait Marie Cappelle, M™« de Léautaud descendit son ^crin dans le salon pour en montrer la parure à quelques personnes qui s*y trouvaient. Elle oublia cet ëcrin, une partie de la journée, sur une table du salon, et le soir elle le remonta elle-même dans son apparteipent.
Quelques jours après, on voulut exhiber de nouveau les diamants : Técrin fut trouvé vide.
On pensa d'abord que la parure avait dispa-
ru le dimanche, pendant les heures où elle était restée oubliée au salon, mais on se rappela que le lendemain M*"^ de Léautaud Tavait montrée à M^^e de Niewerkerke. Le vol avait donc été commis postérieurement, et il ne pouvait l'avoir * été que par une des personnes admises dans l'appartement de M*"^ de Léautaud.
Les soupçons se portèrent sur les domestiques; une visite eut lieu dans leurs chambres; on ne découvrit rien. Il fallut renoncer à retrouver les diamants. Plus d'une année se passa ainsi.
Déjà depuis quelque temps Marie Cappelle était mariée, et, si l'on en croit la famille de Nicolaï, de graves soupçons se portaient sur elle. . La nouvelle de son arrestation comme prévenue d'avoir empoisonné son mari donna plus de consistance à ces soupçons. Ce fut alors qu'on fit faire des perquisitions au Glandier, et que Ton trouva, dans un sachet appartenant à Marie Cappelle, les diamants réclamés par M™"^ de Léautaud. Dès ce moment la prévention de vof fut établie.
Nous avons déjà raconté les hésitations et les
absurdités des réponses que Marie Cappelle crut devoir faire aux premiers interrogatoires qu'elle eut à subir pour expliquer la possession de ces diamants; mais bientôt , poussée à bout par la violence des accusations qui venaient Tassaillir, elle se décida non-seulement à reconnaître que ces diamants étaient bien ceux de M°^<^de Léautaud, mais aussi à raconter comment et dans quel but ils se trouvaient entre ses mains.
Hâtons-nous de dire qu'avant de faire celte déclaration elle avait adressé à M^"^ de Léautaud, par l'entremise de M. Bac, une lettre qui rappelait presque tous les faits sur lesquels se basait sa défense.
Voici d'abord la lettre d'introduction de M. Bac:
« Ma chère Marie, veuiUez donner quelques minutes à H. Bac. Elles sont nécessaires pour l'explication d'une affaire qui vous intéresse autant que moi.
Sachant combien vous désirez qu'un homme noble et consciencieux y plein de discrétion et de cœur, soit seul entre nous, je puis vous assurer que M. Bac a toute ma confiance, et que j'ai mis en lui mon conseil et mon espoir.
Adieu, chère Marie; j'ai foi 6b votre amitié eomme j'ai foi en mon innocence. »
Qu'on lise maintenant avec attention la let* tre explicative qui suit, cette lettre, objet de tant de commentaires , de tant de calomnies, qui frappaient alternativement la prévenue et M°^« de Léantaud ; qu'on se rappelle qu'elle a été écrite currente calamo , sans préparation , d'abondance, et sur les vives instances des parents et des amis de Marie Cappelle, qui devinaient un secret dont la révélation pouvait la sauver.
« Marie ,
Que Dieu ne vous rende pas tout le mal que vous m'avez fait! Hélas! je vous saisbonnc, maïs vous êtes faible. Vous vous êtes dit que, condamnée pour un crime atroce, je pouvais aussi subir une accusation infilme. Je me suis tue: j'ai remis à votre honneur le soin de mon honneur! Vous n'avez pas parlé.
Le jour de la justice est arrivé. Marie! au nom de votre conscience, de votre passé , sauvez-moi! Sans doute il est mal de tendre la main à la reconnaissanoe, mais il est des positions qui ordonnent dans le cœur l'oubli , et je ne sais pour quel front est la rougeur.
Voici les Taits, yons ne SMirieB les nier. Lorsque je vous connus, bientôt je tous aimai^ el je devins bientôt la confidente d'une intrigue commencée à Saint-Philippe, conti* nuée dans une correspondance qui passait par mes mains, achetée à Busagny en mon absence.
Vous découvrîtes bientôt que ce bel Espagnol n'avait ni famille, ni fortune ; vous lui défendîtes de vous aimer, après avoir été ckercher son amour. Et, pour en finir, vous avez recommencé un autre amour, dans d'autres lettres qui vous ont fait épouser H. de Léautaud.
Je reçus plusieurs lettres de l'abandonné, qui vous accusait et demandait vengeance. Bientôt vous le vîtes, et, sous le prétexte de faire votre portiait, vous ave/ trouvé moyen de le calmer.
Cependant cette position devenait intolérable; il fallut
Téloigner ; il fallait pour cela de l'argent. Alors , quand je fus à Busagny, vous me confiâtes tout» et, me trouvant un mari dans la personne de M. Delvaux, vous fîtes tous vos efforts pour me convaincre de l'épouser. Il fut convenu que vous me confieriez vos diamants, afin que je vous ;»ié^e dessus ou que j'essaie de les vendre pour payer les termes de la pension convenue.
Lo mariage ne s'arrangea pas, mais voue me laissâtes les diamants, et, comme je craignais qu'on ne les découvrît dans la visite que l'on fit, nous les avons démontés ensemble el cousus dans un sachet.
Lors de mon mariage je conservai ces malheureux diamants, et quand approcl^ le mois de janvier pour le payement, je vous écrivis que j'avais confié à mon mari le dépôt
que vous aviez déposé enire mes mains; que je n'avais pas d'argent à vous prêter, mais que vous parleriez à Lecointe, que nous vendrions les bijoux et les placerions sur la forge, à iO pour iOO, avantage pour vous.
Tous mes chagrins m'ont empêché depuis de m'étonner de votre silence; puis, Marie, je croyais en vous : oh! faites que je retrouve mon amie!
Conduisez-vous noblement : pour ma famille, pour mes amis> je ne puis me taire. Me sauver, c'est ^ussi vous sauver. Je suis obligée de confier ce que je vous dis à mon avo* cat . Tous ces faits seront connus; vous savezque j'ai les preuves dans lès mains ; les voici ces preuves :
Les lettres écrites par vous et par lui;
Vos lettres à moi ;
Le secret que vous me demandez et qu'une fois je vous ai gardé, au risque de me brouiller avec ma tante Garât;
La lettre dans laquelle vous médîtes qu'il chantait dans les chœurs de l'Opéra, qui fera comprendre que l'on peut payer un silence et qu'il est des positions où on spécule sur l'honneur d'une femme;
Ensuite les lettres qu'il m'écrivit après votre mariage :
vous savez la tristesse si bien commentée qui suivit
votre mariage ;
La précipitation et le secret que vous y avez mis, craignant opposition ;
Votre triste état de santé , causé par le tourment et cessé aussitôt le silence acheté et après mon départ de Busagny....
Voulez-vous d'autres preuves pour moi ? Le secret de ce dép6t confié à mon mari et dont je lui parle dans une de mes lettres, en lui disant de les vendre; le soin que j'ai de les lui faire vendre chez Lecointe» que je sais voire bijoutier, et chargé par votre mari de découvrir les diamants voléSy mais dans lequel vous me dites avoir toute confiance et vouloir prévenir avant la vente. J'ai la lettre écrite à mon mari 9 et le timbre de la poste fait foi.
Mais pourquoi continuer, pourquoi ne pas parler seulement à votre cœur et à votre conscience? Voudriez-vous avoir ma mort à vous reprocher? Oh! je ne survivrai pas à un doute ; je saurai mourir; mais, devant le prêtre qui me déliera de mes péchés, devant mes amis, devant le Christ, je dirai que je meurs victime, que je suis innocente, que je veux la réhabilitation pour mon tombeau, pour ma mémoire, que je louerai au cœur de tous mes amis. Quand je serai morte, Marie, on me plaindra, on me vengera ; votre faiblesse sera un crime et un déshonneur.
Au lieu de cela , regardez votre fils qui vous rend fière, votre Raoul que vous aimez tant; craignez que Dieu ne me venge sur eux... Venez m'aimer encore et me sauver !
Il n'y a qu'une chose à faire maintenant : il faut reconnaître par un billet signé de votre main, daté du mois de juin, que vous déclarez m'avoir confié vos diamants en dé* pôt, avec autorisation de les vendre si je le jugeais convenable. Cela arrêtera l'affaire. Vous expliquerez ainsi que vous l'entendrez votre conduite à votre mari, et toutes vos lettres vous seront renvoyées, et le plus profond secret garantira votre honneur et votre repos.