IV. a
Adieu ! Groyes-Ie bie% Wune, pour tous «rover fai été martyre deux mois. Vous n'atei mbliée. Je pourraîB vous donner ma TÎe ; mais ma répi^lkm» le cœur de mes amia, rhonneur de mes sœurs»., jamais! »
Nous devons^ pour faire connaître tout le système de la défense, rapporter également ici l'interrogatoire soutenu par Marie Caippelle devant le juge d'instruction de firive.
« J'étais très-liée avec U^* de Léaulaud.
Le 9 juin dernier^ au château de Busagny^V"^* de Léautaud descendit sa parure de diamants. dans le salon^ où étaient réunies plusieurs persotines. Deux ou trois jours après, elle se plaignit qu'elle avait été votée; mais ces dia» mants m^avaient été remis en dépôt.
— D. N'étiez-vous pas nantie de cette parure au motnent oâ H.de Léautaudy étant dans la chambre de sa femme , voulut la prendre dans Técrin où il croyait qu'elle était,
pour la comparer? et comme vous saviez que cette parure n'était pas dans Técvin, ne sortites>*iKNiS pas de lachambre^ dans la crainte que votre embarras ne vous tobit?
-** R. Je ne me rappelle pas être sortie. Ce fut au coutraire cette dame et moi qui eoncertâmes ensemble le projet de cette confron^tion pour amener la déoouTerte de ce vol.
— 0. W^ de Léautaud savait donc que oes diamant» avaient disparu?
— R. GHe le savait, puisqu'elle me les avait conûés^ et voici à qifêlie occasioD. Ed 183$» él^nt chez Jfi^^ de Valence > je me liai inUmeofient hv(^ U^^' de Nicolaï. Un jour elle nie raconta qu'elle était suivie parto^^ par un jeuqe homme qu'elle avait rencontré une première fois en omnibus , et dit qu'elle désirait beaucoup savoir son nom... J'appris qu'il s'appelait Clavé^ qu'il s'occupait de littérature, était sans fortune» et appartenait à une honnête bourgeoisie. Je le rapportai à M^^^ de Nicolaî, et lui conseillai môme, si le jeune homme lui convenait , et si elle l'aimait, de l'épouser, en mettant de côté tous les préjugés de la noblesse. Dès ce moment-là il s'engagea entre eux une liaison qui se borna à la correspondance dont les différentes lettres passaient entre mes mains.
Au mois d'août 1836, elle m'écrivit de lui envoyer toutes les lettres qu'elle m'avait écrites, et dans lesquelles il était question de M. Clavé. Huit jours après, je les lui envoyai toutes» à l'exception de quelques-unes, que je gardai parce qu'elles me concernaient en partie.
Au mois de février 1838, M^^^ de I^icolaî se maria à M. le vicomte de Léauiâud. Au mois de mai suivant» j'allai à Paris; je racontai à M*^^ de Léautaud que j'avais reçu une lettre de M. Glavé» datée d'Alger. Elle me dit qu'il n'était pas possible que M. Clavé fût à Alger, puisqu'elle l'avait vu quelques jours auparavant dans les chœurs de Guillaume Tell, à l'Opéra; que c'était une trahison, et qu'elle me suppliait en grâce de ne pas lui répondre. Je le lui promis, en ajoutant cependant que je ne croirais pas qu*il fût à l'Opéra si je ne le voyais de mes propres yeux.
Au mois de décembre suivant, j'allai voir H*^ de Léautaud, qui me dit qu'elle était désespérée, et qu'il fallait absolument de Targent pour acheter le silence de M. Clavé, ne pouvant plus vivre dans cet état de crainte et d^ncertitode.
Au mois de mai 1839, je fus à Busagny . La, M"** de Léaataud me dit qu'il fallait absolument qu'elle trouvât de Taisent ; que les tourments continuels que lui faisait éprouver la crainte de l'indiscrétion de H. Glavé l'avaient tellement fatiguée qu'elle avait été obligée de sevrer son enfant. Elle ajouta qu'elle connaissait un moyen, qu'elle avait des diamants, qu'elle avait envie de se les voler et de les vendre.
M"^ de Beauvoir, sœur de sa belle-sœur, se mariait à deux ou trois kilomètres de Busagny; comme il y avait beaucoup de monde réuni à l'occasion de ce mariage y W^^ de Léautaud voulut absolument faire dater de ce moment la disparition des diamants. Pour qu'on ne pût en accuser les domestiques de la maison, il fut convenu entre nous que, le dimanche, sous un prétexte quelconque, elle descendrait son écrîn dans le salon. Tout le monde, après qu'elle les eut montrés, alla à la promenade. La plupart des domestiques étaient sortis, les uns pour aller à vêpres, les autres pour aller à Pontoise. Nous mimes les diamants sur une table ronde dans le salon, au rez-de*chaussée, dont les fenêtres donnaient d'un côté sur la cour, qui est un endroit de passage, et de l'autre sur le jardin, dont les portes étaient ouvertes. Ils furent ainsi placés et restèrent abandonnés depuis midi jusqu'à trois heures, que W^^ de Léautaud re* monta l'écrin dans le tiroir d'une table qui est dans sa chambre , auquel tiroir elle laissa la clef pendant tout le
temps que duia la noce, afin de laisser une chanee de plus àhfobledu vol.
Trois ou quatre jours après, elle me remit les diamants» et, pour qu'on sût indirectement qu'ils avaient été volés, nous formâmes le projet de les comparer à trois boutons de strass que j'avais à l'enveloppe de mon livre de messe. Ge fut alors que M. de Léautaud s'aperçut qu'ils avaient disparu /A cette découverte tout le monde fut désespéré,
M. de Léaulauil ciul qu'ils avaient été volés par quelqu'un (\o lu maibOii, et dil qu*il irait le KMKÎ^main à Pontoise faire sa déposition à la justice. Je dis à M^^ de Léautaud que la peur l'emportait sur le dovouoment, et qu'elle devait reprendre ses diamants. Elle me pria en grâce de les garder, et je ne m'y décidai qu'à la condition qu'elle m'aiderait à les démonter, aGn qu'on pût les cacher plus Ëicilement. Elle y consentit. Nous allâmes dans une chambre où , nous étant enfermées en dedans, nous le^ démontâmes avec un canif et des ciseaux. Nous n'avions pas encore fini que la cloche du dîner sonna. Nous fûmes obligées de nous habiller. Gomme les morceaux étaient petits, et qu'ils pouvaient facilement se cacher, nous les mîmes dans un sachet de satin cerise ouaté. Le lendemain matin, les gendarmes de Pontoise, qui avaient été avertis de cette soustraction par H. de Nicolai, vinrent pour faire la recherche des diamants dans les chambres de tous les domestiques, et je fus si efirayée de cette visite que je priai M™® de Léautaud de ne pas quitter ma chambre pendant tout le temps * qu'elle aurait lieu, parce que, si les gendarmes entraient en son absence, je n'aurais pas la force de rien cacher.
Ce même jour, on des dmiesf iques étatit flus particu^ lièrement soupçonné , et entendant qu'il pleurait dans la chambre de Marie Servat, ma femme de chambre, j'allai le consoler, et je lui disque, si par cas on le renvoyait, il n'avait €(u'à s'adresser à moi, que je ferais tout ce que je pourrais pour lui rendre service.
. Quelques jours après, je voulus rendre les diamants à M™^ de Léautaud, qui me supplia de les garder jusqu'à ce que l'affaire fût assoupie. J'y consentis et j'emportai le sachet à Paris.
Je me mariai sur ces entrefaites, et ma nouvelle position me mettant mieux à môme de rendre service à M™® de Léautaud, j'emportai de son consentement ces diamants au Glandier, étant convenue avec elle que, quand elle voudrait que je les vendisse, elle en parlerait à M. Lecointe,
bijoutier à Paris, qui en connaissait la valeur, et que j'en parlerais en attendant à mon mari comme d'un dépôt qui m'avait éfè confié, sans faire connaître le nom de la personne, ni Teniploi qu'on en voulait faire.
— D. Pourquoi, lorsque nous vous avons interrogée une première fois sur ces diamants, avez-vous dit que vous les teniez d'un oncle que vous aviez à Toulouse?
— R. J'étais liée par un serment vis-à-vis de M"*® de Léautaud; craignant de nuire à sa réputation, je n'ai pas voulu dire la vérité.
— D. N'avez-vous pas disposé d'une partie de ces diamants et perles? •
— R. M^® de Léautaud me devait 180 fr. depuis déeem" bre 4838. Cette dame me donna deux perles forme poire
fp'elie estimait à la valeur de la somme que je lui atata piifilée, Ge sont les deux parlesque j 'ai fait monter par Fosain, et que j'ai dit, la première fins » m'aaeîr été donnera par kl« de Braque, mon parrain. La perle blanche plaoée sur la bague formant cbevalière, égalemenl montée par Fosain, m'a éié ^l^nent, donnée par U^^ de Léautaud qomme présent de nooes.
•^ D. W^^ de Léautaud vous avait-elle dit que le ûew Glavé vonlait qu'on achetftt son silence avec de l'argent?
-»-. H. Elle me le donna à entendra; lorsque je lut dis qu'elle ferait mieux d'en appeler à m délicatesse et à ses sentiments d'honneur , dk me dit qu'elle n'avait pas d'autre moyen que celui de Targent,
— D. Ce que vous venee de raconter au sujet dos dia* mants a4-il été dicté par la vérité, ou n'est-ce pas une hh ble que voua inventez pour vous affranchir de la ras* ponsabilîté que fait peser sur vous la fossessi^n de ces diamants ?
• — R. C'est la vérbé, et je suis ftchée que des scrupules mal entendus m*aient empêchée do la dire plus t6t«
-^ D. Si M"^ de Léautaud était impatiente de vendre sa parure pour en donner l'argent à Clavé, comment se faitil qu'elle ait plus tard consenti à retarder indéfiniment cette vente?
— K. Pendant que j^élais demoiselle, je n'étais pas en position de vendre ces diamants, .et comme je suis partie de Paris le jour où je me suis mariée, cela explique pour-' quoi j'ai emporté ces diamants au Glandier.
«-^ D. Lorsque le prétendu arrangement dont vous parlez
fat fait, il y avait dix-huit mois qae U^^ de Léaataud était mariée. Si Glayé eût dû commettre quelque indiscrétion qui pût la compromettre, il n'aurait pas tant tardé à le faire.
— R. Je m'en suis rapportée à ce quem'a ditM^^^deLéautaud, et j'ai dû croire qu'elle avait besoin de l'argent de ces diamants, puisque je me suis compromise pour lui rendre service.
— T), Comment se faît-il que, sachant que M™® de Léautaud voulait vendre ses diamants pour en donner le prix à Glavé, vous lui ayez proposé de laisser ce même prix entre les mains de votre mari qui, l'employant à sa foi^e, lui en paierait l'intérêt à raison de 10 pour iOO?
— ^ R. Il était convenu avec M"^^ de Léautaud que, pour ménager le silence de Clavé et le tenir sous la dépendance, je ne lui donnerais pas Taisent tout à la fois, mais que je lui en enx^rrais seulement aux époques indiquées par M"*« de Léautaud.'
— D. 11 est possible qu'avant son mariage M^'*" de Nicolaî ait reçu indirectement des soins que ne justifiait pas la personne qui en était l'objet; mais il serait odieux de votre part de vouloir profiter de cette circonstance pour vous justifier d'un délit grave que vous auriez commis, en supposant à M"® de Léautaud une conduite que repoussent tout à la fois la délicatesse et Thonneur.
-^ R. J'espère que toute* ma vie est une garantie de ce que je dis. }e n'ai jamais fait une bassesse, et j'attends avec impatience le jour de la justice comme une réparation.
— D. N'avez-vous pas fait faire des démarches, au près
de H. et de W^^ de Léaulaud pour les engager à ne pas reconnaître les diamants dont il s'agit?
— R. Aucune démarche n'a été faite par mes ordres, et j'ai fait dire par M. Bac et M. Lachaud, mes avocats, à toute la famille Léautaud et Nicolaî réunie, que je ne pouvais pas me sacrifier plus longtemps au silence de W^^ de Léau* taud^ et que je les prévenais que j'allais dire toute la vérité à ma &mille et à la justice. »
Voilà tous les faits qui constituèrent d*abord la justification de M"^® Lafarge. Plus tard de nouvelles circonstances vinrent s'y joindre; mais, au premier procès de Brive, la défense ne roula que sur les particularités renfermées dans les deux pièces qu'on vient de lire.
M. Gorali répondait de plusieurs manières, pour M'"^ de Léautaud, aux imputations de Ma-* rie Cappelle.
D'abord il regardait la lettre écrite par M™® Lafarge à son ancienne amie comme la preuve la plus accablante de la culpabilité de la prévenue; ensuite il réfutait toutes ses allégations en prouvaut, disait-il, leur impossibilité matérielle et morale.
Car, que soutient Marie Cappelle ?
Que M°^ de Léatttaod lui a confie ses dia« manfs pour les vendre et en donner le prix à M. Clavé pour acheter son silence.
Mais il faudrait, pour que ce récit fût vraisemblable, que M. Clavé fut un homme vil, mi* sérable, capable despëculersur l'honneur d'une femme , et aussi que M™^ de Léautaud se fût assez compromise pour* craindre les indiscrétions d'un pareil homme.
Or, r qu'est M. Clavé? dit la défense de
M"^^ de Léautaud , et après elle le tribunal de Brive, dans son poétique jugement cassé jJus tard par le tribunal de Tulle. M. Clavé est un jeune homme parfaitement honorable, ayant une âme ardente, une tète poétique, un cœur noble et généreux , incapable d'une bassesse par caractère, dispensé par sa position d'avoir recours à la bourse d'autrui^ rangé dans sa conduite, moral et religieux dans ses principes!
20 mme ^Q Léautaud n'a jamais eu une intrigue sérieuse avec M. Clavé. Entraînée par les conseils de Marie Cappelle, elle a pris part à une plaisanterie qui n'a duré que quelques jours. Une seule fois elle a écrit à ce jeune
homme quelqtiM iigdessaQS importance; une seule fois elle lui a parlé dans un bal. Tout cela remonte à 1836, et depuis lors M°^^ de Léautaud ne sait plus ce qu'il est devenu.
Et, d'ailleurs, comment admettre que M""^ de Léautaud, ^i elle avait eu les intentions que lui prête Marie Gappelle, se soit confiée à une jeune fille, quand il lui était plus aisé à elle-même de se débarrasser de ses diamants sans s'exposer à une indiscrétion possible 7
Gomment admettre que M'"^ de Léautaud , qui a trois mille francs pour sa toilette, ait eu besoin de vendre des bijoux pour en faire de Targent, tandis qu'elle pouvait puiser dans sa bourse pour faire les frais de cette pension qu'elle devait, dit-on, faire à Clavé?
Et enfin est-il possible que Marie Gappelle, la jeune fille pauvre, ait pu prêter de l'argent à la grande dame riche? Et alors, en disposant de quelques perles, n*a-t-elle pas, dans tous les cas, détourné elle-même une partie du dépôt qu'elle prétend lui avoir été confié?
Puis, si au mois dejuin 1839 les diamants lui ont été remis, pourquoi laisse-t-elle passer plu-
sieurs mois sans les vendre on les restituer ? Elle veut donc se les approprier ?
Et pour couronner cette réfutation, Favocat de M*"^ de Léautaud et ses témoins racontent une foule de vols dont on charge Marie Cappelle : tantôt un billet de banque , tantôt des
pièces d*or, tantôt des bijoux Parents, amis,
tous sont victimes de cette funeste passion ; c'est décidément une voleuse d'habitude; le vol de Busagny n'a étonné personne, si ce n'est cette excellente dame de Montbreton, qui, pour se venger d'à voir été si longtemps abusée sur le compte de la prévenue, se montre maintenant la plus acharnée contre elle, et va jusqu'à prêter aux parents de Marie Cap pelle d'odieux propos dont elle reçoit bientôt le démenti.. ..
Certes, pour parvenir à briser ce faisceau d'arguments, il fallait à Marie Cappelle bien du temps et du courage, mais par^^essus tout il lui fallait la vérité.
Cette vérité qu'elle soutient avoir dite, grâce à la marche imprimée au procès, elle n'a pu la
faire triompher ; nous qu'elle a su convaincre, essayons pour elle.
D*abord établissons deux faits qui nous serviront comme deux principes.
Le premier, c'est que la remise en dépôt ou la vente de diamants faite par une dame de la haute société pour venir secrètement au secours d'un homme n'a rien d'impossible ni même d'extraordinaire. Chacun peut, comme nous, interroger sa mémoire; elle répondra par des noms aussi nobles, aussi haut placés que celui de m^^ deLéautaud. C'est là de l'histoire de tous les jours, histoire triste, désolante, mais que nul ne saurait contester.
Marie Cappelle peut donc mentir, elle peut calomnier M^'® de Léautaud ; mais elle ne calomnie pas la société en disant que cette pensée a pu venir, qu'elle a pu être réalisée.
Le second, c*est que, si M™^de Léautaud a réellement remis ses diamants à Marie Cappelle, elle a dû le faire sans que de part ou d'autre il ait été demandé des garanties écrites. Quand on s'expose pour le salut d'un ami, on ne suppose jamais pour Tavenir une lâche trahison.
Là encore M"^ Lafarge peut calomnier M""^ de Lëautaud , mais chacun comprendra qu'il lui soit impossible, si elle dit vrai, de justifier par une attestation écrite l'innocence qui résulterait pour elle de la réalité du dépôt.
Il s'agit maintenant de dégager la discussion de tout ce qui ne rentre pas nécessairement dans le procès.
La famille de Nicolaï affirme que , quelque temps avant le mariage de Marie Cappelle, des soupçons s'étaient élevés sur son compte ; elle prétend qu'on lui attribue plusieurs vols domestiques, et elle cite :
l^' Un billet de banque de cinq cents francs soustrait chez M""^ veuve Garât ;
29 Des pièces d'or. changées contre des jetons chez M™« Paul Garât ;
3"" Différents petits objets pris à diverses époques qhez les deux dames Garât.
Nous répondons.
M™^ de Nicolaï, mère de M'^^ de Léautaud, a eu, dit*elle, plus que toute autre, des soupçons sur Marie Cappelle; mais lorsqu'on doute de
riiodiBéteté d'une femnie, on ne la reçoit pas dans son ioKtimtté, on ne souffre pas que sa fille Tait pour amie !
Qu'importe que ces soupçons se soient produits, dans Tespril de M^^ de Nicolaï, peu de temps avant le mariage de M^^^Lafarge? Il n'en Mt pas moins vrai que depuis lors Marie Cappelle a écrit plusieurs lettres affectueuses à M°^® de Léautaud, qui lui a répondu ; il n'est pas moins certain qu'à son mariage W^^ Lafarge a offert à M™® de Montbreton et à M^» de Léautaud des cadeaux que toutes deux ont acceptés.
II n'est pas supposable qu'on ouvre ainsi les mains aux dons d'une personne qui se serait déshonorée par un vol honteux ; il est encore moins présumable que, par ménagement^on conserve une correspondance affectueuse avec une femme assez vile pour dérober la parure de sa meilleure amie. Les sentiments de convenance n'imposent pas cette hypocrite retenue ; et lorsque, comme M"^« de Nicolaï, on se pique d'une grande délicatesse d'honneur, on s'éloigne, suivant son expression^ du bourbier qui souille tout ce qui l'approche.
II nous parait donc que les membres de la famille de Nicolaï n'ont pas assez consulté leurs souvenirs en affirmant qu'ils avaient des soupçons sur M™*' Lafarge avant la mort de son mari.
Quelques mots suffiront pour les petits vols qu'on a si légèrement mis sur le compte de Marie Cappelle.
1° Billet de banque de cinq cents francs.
M. Allard, chef de la police, a déposé ainsi :
« Ce vol a été commis chez M™® veuve Garât, qui n'est pas la tante de Marie Cappelle ; c'est un vol domestique, qui n'a pu être commis que par une personne de sa maison. »
Or Marie Cappelle n'a jamais habité chez {^me veuve Garât, qui ne lui est alliée à aucun degré. Cette dame n'a jamais compté parmi ses relations intimes; elle la voyait rarement et cérémonieusement. Comment donc aurait-elle pu dérober un billet de banque placé au fond d'un secrétaire ?
n y a mieux : à Tépoque où ce vol a été commis chez M"*« veuve Garât, Marie Cappelle était à Villers»HelIon, près de M. Collard, son grandpère, et n'était pas encore venue habiter chez sa tante M"^ Paul Garât!
2*^ Pièces d'or changées contre des jetons.
Ce vol a été commis, il est vrai, chez M>** Paul Garat^ pendant que Marie Cappelle demeurait chez sa tante. On a pris dans le secrétaire trois pièces d'or qu'on a remplacées par des jetons en cuivre; d'où l'on a tiré celte conséquence merveilleusement juste , que Marie Cappelle était la coupable.
Heureusement qu'ici encore des circonstances précieuses à noter viennent justifier pleinement cette victime des plus injustes préventions.
I^me Paul Garât plaçait ordinairement dans une poche de tablier la clef de son secrétaire ; c'est là qu'on prit cette clef pour ouvrir le meuble qui contenait les pièces d'or dont on fit la substitution. Marie Cappelle était alors à Paris. A quelque temps de là, M"*« Garât, qui avait
9.vWi^ cp Ï^^U \ç^y ay^il flepciç ri^bitndj8 de pl^er la clef i/^ sopi çççi:^^«;e â^fm^.^pfi fti-
^pxf,ynt le sqcf ^tfiire^ et çhagife jfti»r /?n fit disparaître quelques pièq^ .^^^ çîpii fn^c^; PfifP^ cents francs environ étaient déjà soustraits quf^wj B^"* GafAt?;eji,ajjii^jSj|t Qr, à ijptt^ époque^ Marie Gappeiie était chez sa sœur, ii^^ de VloiaiQ^e, k plusieurs lieufis de Bum.
JHe n^e^tnl pas démontré, jponr ceux qui aont j^an^ prévention, qw ces ^eux vols, conmis de la même manière et avec les ofômes eircon- $tàïHi^ l'ont été par la même main ? Nous venons d'établir (d'après rinçtruotioneUe-mème) que Marie Cappelle n'a pu commettre le second; n'esMUe pas innocente du premier?
Qui QSQrait l'en nmdre responsable?
30 Yo^g commis à diverses époques chez les
deux dames Garât.
La prévention est quelquefQÎs si ardente qu'elle ne craint pas de tomber dans l'ubsurde- Ainsi, à entendre les témoÎQS invoqués par la
défense de M'^^ de Léautaud^ le séjour de Marie Cappelle chez sa tante aurait été signalé paru^ nombre prodigieux de petites soustractions.
Tantôt ce serait un jonc précieux, tantôt une tabatière à portrait, des boutons de turquoise. L'un cite enccNre un billet de cinq cents francs inséré dans une lettre, puis qui aurai! dispai^u ; l'autre parle d'une épingle, d'un livre, d'un bracelet que Marie Cappelle possédait, que personne ne réclame, mais qui ont dû nécc^airement être volés , puisqu'on n'en connaît pis l'origine.
Nous serions certes bien en droit de négliger tous ces faits, dont aucun n'a été nettement articulé, et qui n'ont trouvé de fondement que dans des propos niés ensuite avec énergie. Nous voulons pourtant présenter quelques observations concluantes.
Souvent dans le monde on se raconte , entre connaissances, les petits vols|de confiance qui se commettent fréquemment dans les maisons aisées, où l'on emploie un nombreux domesti* que; chacun les commente et les répète en-
suite ailleurs! à sa façon; puis ces récits s'ou*blient pour faire place à d'autres*
Quand Marie Cappelle fut accusée du vol des diamants de M™^ de Léautaud , tous les parents de cette dame, évidemment intéressés à trouver coupable la prévenue qui osait accuser àson tour, portés d'ailleurs naturellement à croire de préférence leur fille, leur sœur, leur amie, plutôt qu'une étrangère déjà placée entre les mains de la justice, se rappelèrent plus ou moins confusément les récits de vols qu'ils avaient entendu^ dans les sociétés qu'ils fréquentaient, sociétés où ils avaient souvent rencontré Marie Cappelle ; et chacun pensa qu'une femme qui avait pu voler les diamants de son amie intime pouvait bien être aussi l'auteur de ces soustractions dont ils avaient un vague souvenir, et dont quelquesunes avaient été commises dans des maisons où elle était reçue.
Or,comrae on Ta vu précédemment, M™« veuve Garât et M™^ Paul Garât avaient été souvent victimes d'infidélités. Sans se donner la peine de s'enquérir des dates et des circonstances, les défenseurs officieux de M*""^ de Léautaud s'en
servirent contre la prévenue comme d'antécédents incontestables, et ils réussirent trop bien de cette manière à impressionner le public et les juges.
Et cependant il est avéré que les rapports de Marie Cappelle avec M*"^ veuve Garât ne lui auraient jamais laissé la possibilité de commettre chez cette dame une soustraction quelconque ; mais on a laissé volontairement le nom de la belle-mère se confondre avec celui deM°^<^ Paul Garat^sabelle-fille, afin que Tensemble des faits articulés produisit plus d'effet.
Retranchons donc décidément tout ce qui a pu se passer chez la première de ces dames.
Nous avons déjà vu que la seule soustraction dont on aurait pu accuser Marie Cappelle pendant son séjour chez sa tante avait dû avoir pour auteur la même personne qui continua ce genre de soustraction pendant son absence. Eh bien, il résulte des déclarations faites à la police par M"« Garai, pour les autres petits vols énumérés plus haut, qu'ils remontaient à une époque antérieure à l'arrivée
de sa nîice à Paris, et qu'on découvrit plus tard le voleur, qui fut mis à là porte.
Quant aux différents objets dont Marie Cap<pelle avait dissimulé Torigine, on reconnut qu'elle les avait achetés de sa bourse, mais qu'elle ne l'avait pas avoué de peur d'être ré* prîmandée par sa tante, qui, lui servant de mèrç, se faisait un devoir de la retenir dans les dépenses qu'elle jujOfeait inutiles.
Voyez! disait raccusation; Marie Cappelle a la monom anie du vol ; elle prend partout : parent^, amis,. personne n'est épargné.
On va sans doute alors prouver quelques vols?
Pas du tout : vu de près, tout s'explique et se prouve en faveur de l'accusée.
Marie Cappelle a résidé souvent, et tour à tour^ chez M. Collard^ son oncle, à Villers-Hellon ;
Chez M^e de Valence, à Paris;
Chez M™^ de Montesquieu, à Longpont;
Chez M"^« de Montbreton elle-même, à Corsy;
Chez M"^ de Violaine, sa sœur...
Dans toutes ces maisons elle vivait libre, en-
tourée de confiance et d*afféction. Qu'on dise si jamais, à aucune date, pendant qu'elle s'y trouvait, la plus petite soustraction a été remar^ quée! Partout les investigations des ennemis 4e Marie Cappelle sont restées sans résultat, et lahonte dont on a voulu la couvrir retombe tout litière sur la tête de ses accusateurs!
• ËntroBS enfin dans la causid ; il ôst temps.
Un mot d'abord sur la poursuite en ellemême.
C'était, il faut l'avouer, un dangereux accès* soire que cette prévention de vol qui venait se yreffer sur Thorrible accusation d'empoisonné ment. Que de sympathies déjà déclarées Taccuséfd allait perdre! Que de doutes allaient se changer en convictions défavorables !
Les hommes ne raisonnent pas toujours ; ils Sr'abandonnent le plus souvent à leurs impres-
sions sans en approfondir les causes. Aussi rien ne pouvait être plus fatal à Marie Cappelle que cette seconde accusation; et M. de Léautaud, en venant faire sa dénonciation à la justice, brisait la première barrière que Tintérét qui environnait Taccusée avait déjà placée au devant de son malheur.
M. de Léautaud s*est défendu d'avoir dénoncé Marie Cappelle. Pourquoi nier ce qui est avéré au procès?
Sans doute il est peu généreux, peu digne d'un gentilhomme, de ruinw toutes les espérances de salut d'une pauvre femme pour un mesquin intik^èt d'argent; 0»6' doute icetfie ac* tien est encMô pflus cruelte forsquè ctdle <pi*ôn accuse a été l'amie intime de la famille, IfftB^ qtt*elle ^ venue coucher sans votre toit^ fn*endi*e place à votrie table, vivre de yotre^vieia;.. Mais ei^fin c'est user d'un drdt ^ lorsqu^oii' der monde à la loi de^léplâfyer' toutes »9S séiréritég^ il faut avoir le <»mrage détoner son acsièfi, M* ne pas affecter une générosité démenti pavihb^ faits*
M. de LéaiAaud a dénoiicé Marie G^ppële :
il l*a dénoncée le jour même où il a su qu'elle était arrêtée comme prévenue d'avoir empoî-* sonné son mari. En veut-K)n la preuve? Qu'on lise la déposition de M. AUard à Brive :
« Je n'ai revu M. de Léau(aud que le 31 janvier dernier. Il était cinq heures du soir lorsqu'il se présenta chez moi. cEh bien^dit-ily mes soupçons se sont justifiés. U^^Lafai^e est arrêtée sous fepréfvention d'avoir empoisonné s<m mari. D'flq[>iâs son oaitactàre singulier el iipmaDesfuei j'ai U conviction que les diamants sont encore en sa possession, etque, si l'on faisait une perquisition chez elle, on les retrouverait. Ne pourraît-ori parfaire cette démarche? »
A Tulle M. Allard dépose encore en ces termes :
« Ce ne fut plus que le 30 ou 31 janvier que je pensai de nouveau à cette affairo« U était cinq heures du soir oaviron ; M. de Léautaud entra dans mon cabinet et me dit : < Eh bien , les soupçons qu'on avait conçus contre Marie Cappelle sont justifiés. M^^ Cappelle, devenue M™® Lafarge, est arrêtée sous ki prévention d 'avoir empoisonné son mari ; et^ d'après lecaracl^ romanesque que nota luâ oonnai»-. sons^ J'ai presque la conviction que les dianuints de M°"* de Léaulaud sont en sa possession^ et que, si on faisait une perquisition au Glandiér, on trouverait mes diamants. »
Que peut répondre M. de Léautaud à un tel témoignage ? I
Qu'il demeure donc avéré que c'est à lui que sont dues les perquisitions faites au Glandier et l'accusation de vol qui a précipité Marie Cappelle dans l'abtme ! Et qu'on cesse de nous exalter la généreuse pitié de cette famille, pitié généreuse en vérité, qui tendait une main au bourreau pour faire arriver plus sûrement la victime à l'échafaud ! . . . . I
Suivons maintenant Marie Cappelle dans sa défense.
« Les diamants m'ont été remis pour être vendus, et le prix en être donné à M. Glavé» afin d'obtenir son silence et de racheter les lettres que Marie de Nioolai lui avait écrites. »
Qu'est-ce que M. Glavé? quels ont été ses rapports avec ces deux jeunes filles?
En 1836 W^^^ Cappelle et de Nicolaï remarquèrent un beau jeune homme qui les suivait fréquemment. Son assiduité n'était pas naturelle, et elles comprirent bien vite qu'il y avait un but secret dans toutes ces sorties si régulièrement faites avec les leurs.
Elles résolurent de s'en amuser, el convinrent entre elles de lui écrire un petit billet qui devait l'intriguer. Marie Cappelle l'écrivitde sa main } il était ainsi conçu :
« Pour la santé une promenade aux Champs-Elysées; pour le salut une stetion à Sainl-Philippe-du-Roule, à l'heure des offices. »
On découvrit bientôt son nom et son adresse, et le billet lui futenvoyé.
M. Clavé ne se trompa pas sur l'origine de ce billet ; il répondit, et, chose remarquable, ce fut à M"' deNicolaï qu'il adressa celte réponse. Sa lettre n'était pas signée; elle remerciait M"' de Nicolaï d'un bienfait reçu, et on mit, dans la famille, cette épître reconnaissante sur le compte d'une pauvre femme qui avait eu recours à la charité de M»" de Nicolaï.
Celle-ci comprit à merveille d'où lui venait cette lettre ; elle s'en inquiéta, dit-elle, et, d'accord avec M"'' Cappelle, elles écrivirent a M. Clavé pour le prier d'oublier leur étourderie et de cesser toute correspondance. Ce fut encore Marie Cappelle qui tint la plume.
M. Clavé reçut cette seconde lettre^ et ce fut encore à M^^^ de Nicolaï qu'il répondit. Son billet, signé avec des initiales, fut parfaitement reconnu. Il exprimait la crainte d'être l'objet d'une mystification, car il y avait entre autres phrases celle-K;i :
a Dites-mol : n'est-ce point un caprice d'enfant , une fantaisie de jeune fille ? »
M. Clavé était donc épris de M^* de Nicolaï. M"^ Gappelle ne pouvait plus être qu'une confidente ; elle se résigna gaiement à son rôle, et devint, autant quMI le plut à M. Clavé, l'int^médiairede toutes les phrases tendres, amoureuses ou poétiques qu'il adressait à son idole.
Des lettres nombreuses s'échangèrent entre M. Clavé et M"*^ Cappelle. M. Clavé n'avait de pensées et d'ambition que pour M^^* de Nicolaï ; il modulait sur tous les tons son amour, ses espérances, son désespoir, et Marie Cappelle lui écrivait souvent pour lui porter consolation et, courage. Les lettres de M. Clavé à Marie Cappelle sont au procès; il sulBBt d'en lire une pour reconnattre toute l'exagération..* un peu hypo-
crite jp^ut^tre... que le poète laissait échapper de s(Hi cœur. . • ou plut6t de sa tête. Nous en copions deux, celles qui offrent le moins de pathos et qui paraissent le plus sincères.
Jf . Clavé à Marie Cappelle.
% Quand ou leUfe vous parviendra» ette sera partie, et de
huit mois je oe la veriai plus. Pourquoi ne puis-je pas me consoler? pourquoi la nature m m'a-l-elle pas donné )a faculté de l'oubli ? Je suis maintenant, Mariquitta, plus malheureux qu'avant-bier. Alors j'avais une espérance qui me consolait; j'espérais la voir, lui parler : aujourd'hui, tout est fini.. Comme la colombe de l'arche, je ne vois plus qu'une vaste mer d'incertitudes; pas un rameau d'espoir où me reposer, et je ne puis même plus revenir à mon gassé : la fenôtre par laquelle j'en suis sorti m'est fermée.
Cette fleur que je garderai toute ma vie, c'est vous, Mariquitta, qui l'avez coupée. Peut-ôlre n'a-t-elle pas consenti, die, à me la donner* peut-être ne l'a-t-elle pas su. Elle est si heureuse au bras de Gustave ! Le monde entier lui était indifférent; son regard n'est pas venu me chercher une fois : il y avait je ne sais quoi de triomphant dans sa tournure qui m'a déchiré. Mais je vous le disais hier, je suis né pour souffrir; toutes les joies du cœur, les seules que je puisse goûter, me sont obstinément fermées. J'ai aimé
deax femmes en ma vie : l'une est morte, il y a trois ans; ^Ile aurait tout donné pour me rendre heureux, elle; son rang, sa fortune, elle avait tout oublié. — Elle est morte. — L'autre!... Oh! pourquoi ai-je voulu recommencer une épreuve qui devait m'être plus fatale que la première! Celle-là m'aimait du moins, celle-ci je Taime seul. — J'ai rêvé.
Je vous disais hier que, dans cinq ans, je serai riche. — Oui, j'en suis sûr ; mais lors même que j'aurais des chevaux comme ceux de l'autre e^ 150,000 livres de rente» je n'aurais pas de nom encore. — Si, tel que je suis, elle me voulait, je lui porterais dans quelques années un nom plus beau, plus glorieux que celui de G**^, dont je ne dis rien, car il n'entre pas dans mes principes de me rdever en abaissant les autres. — Lisez mon livre, et jugez>moi. — Ce n'est rien , ce sont des fleurs jetées sur un souvenir, sur une tombe; mais peut-être me connaîtrez-vous mieux Tune et l'autre quand vous l'aurez lu. — Si je pouvais vous l'envoyer, et à elle aussi, je le ferais; mais comment?
J'attendrai l'explication que vous voudrez bien me donner, ma bonne Mariquitta, pour prendre une décision quelconque. Dites-lui qu'elle m'a tué; aussi mon intelligence ne peut plus se relever que par son amour. Dites-lui qu'avec sa pensée je grandirai comme la fleur arrosée d'une eau pure. Dites-lui que j'aurai pour elle des chants plus beaux que tous ceux que j'ai chantés; que mes vers, que les femmes prétendent aimer beaucoup, exciteront l'envie et l'admiration lorsqu'ils lui seront adressés; mais que si
elle m'abandonne , n'ayant plus rien à espérer dans ce monde, je le quitterai; j'irai me faire brûler par un soleil étranger, pénible, impitoyable. J 'attends pour prendre un parti. Voyons si elle aime mieux créer ou tîiei, élever un homme qui ne peut rien sans son appui, ou le renverser et l'abattre. »
Le même à la même.
« Dites que je suis un égoïste, un ingrat, un homme vil et méprisable, dites tout cela, chère Mariquitta, et, vrai Dieu ! vous n'auree pas menti : je suis pis encore, je suis amoureux... Comment se fait-il que je ne vous aie pas remerciée du joli cadeau que vous m'avez fait? Oui, je le porterai en souvenir de vous , et pour que Dieu me pardonne d'avoir été si ingrat et si étourdi. J'espère que vous, Mariquitta, que je connais si bonne, si dévouée, ne m'en voudrez pas de cette impardonnable conduite, et vous me continuerez encore, et malgré tout, cette protection dont j'ai tant besoin.
Vous pouvez bien lui écrire dès ce jour qu'elle me fait faire tant de folies' que je ne me reconnais plus; ma tête est tout à fait tournée. Je ne puis penser à autre chose du malin au soir. Je calcule toutes mes chances, je pèse toutes les probabilités, je fais et défais des espérances. Enfin, que je veille, que je dorme, elle est là toujoui-s. Elle occupe toutes les facultés de mon cœur et de mon esprit. IV. 16
J'ai essayé ce matin dd monter à çheiral; ma flëvr^ ni'9 trop affaibli, mes jarrets sont rpides; je ne puis encor^m'y tenir assez décemment pour i^^ pr^seofer d/eyant elU* pans deux ou (rois jours, lorsque je i^'auraî plus votre Yoix pour interprète^ il faudra bien que j'essaie de ipe jp?r Tir moi-même. Alors je serai tout à fait bien et je neeralu* drai plus de faire le saut périlleux.
J*ai eu des nouvelles du ministère; on s'occupe activement de me préparer mes dépêches. Je pense recevoir l'ordre de partir à chaque instant.
Si je faisais quelque chose, si mon nom excitait par hasard un jour l'envie ou l'admiration^» dites-lui que c'est pour elle que j'ai tout fait, et que je pe d^aji^Dde qu'une chose si facile à donner, une chose que je )pi rends déjà au centuple : un peu de sop amour pour vi vr^ et pour xnourir. jN'est-ce pas que j'^j la tête à repyer^ ? Quelle folie à pioi d'espérer ! Comme ^ ^ois vofis paraître ridicule et présomptueux ! comm0 vous devez ^voir pitié de moi ! De grâce, plaidez ma cause; promettez-moi de tout faire pour q^'ei]e vienne voqs voir qu que ypus filliez chez elle, el alors parlez-lui de moi ; dites-lui tout ce que vous jugerez convenable pour ranimer une flamme éteinte, qui pçuiêtre n'a jamais brûlé bien fort. Dites-lui que je suis prêt à tout supporter pour elle ; si elle a des ennemis, je les tuerai ; des amis, je mourrai pour eux. Xe n'aurai de vie qu'autant qu'elle m'ordonnera d'en avoir; els'il y a entre nous deux une distance quelconque, je la ferai dispars^itre^ peut-être à force de gloire, et sûrement à force d'amour.
« Je vous envoie )es y^rs que j'ai bits pour elle au
parc. Ne me jugez pas par eux : ils sont pleins de taiblesse et d'imperfections; mais qu'ils servent seulement de témoignage à l'appui de ce que je viens de vous dire. Et vous, Mariquitta, ne m'en veuillez point si j'ai autant besoin de votre amitié que de son amour. Ce sont deux choses iflséparables, et que je voudrais unir pour tQut le reste de ma vie. Adieu, adieu; pensez à elle et un peu à moi. Inventez ; l'invention n'appartient qu'aux femmes. Nous ne sommes que des oies, nous autres (1). — Adieu. »
Il paraîtrait, si Ton en croit Taccusalion, que la correspondance de M. Clavé, si active avec Marie Cappelle, qui n'était que la confidente, était null^ entre lui et M^^^ de Nîcolaï, les acteurs principaux. Après les deux réponses dont nous ayons parlé, M. Clavé ne se serait plus adressé à M"^ de Nicolaï ; et celle-ci aurait consenti une seule fois, à la sollicitation de Marie Cappéliiy qui lui dépeignait M. Clavé comme bien niàl-^ heureux, à lui écrire quelques lignes.
Nous trouvons cela fort extraordinaire, en vérité. La petite lettre que M™® de Léautaud avoue avoir écrite prouve qu'elle savait à merveille
(i) Les quelques expresMons triviales qui échappent de temps à autre à M. Clavé sembleraient prouver ce que nous disions tout à l'heure, qu'il y avait chez lui plutôt une factice exaitafion du cerveau qu'un sentiment profond du cœur.
-n. ^>ih
Jes sentiments qu'elle inspirait, et que, si elle ne les encourageait pas, elle ne les repoussait pas non plus trop ouvertement. M"^ de Nicolaï pouvait écrire et recevoir des lettres sans craindre un contrôle très-sévère. . . NVt-elle eu qu'une fois la faiblesse de céder aux sollicitations de M. Clavé î et M. Clavé n'a-t-il jamais osé renouveler sa demande d'une réponse aux épitres si touchantes qu'il savait écrire ?• .
Quoi qu'il en soit, si M^^^ de Nicolaï ne recevait pas de lettres de M. Clavé et ne lui en adressait pas, sa correspondance avec Marie Cappelle devenait chaque jour plus active. On se parlait réciproquement de M. Clavé; c'était le «ujet intime, continuel de chaque letiji^e; M"^^ de Léautaud en convient. ^\.
On dit que M. Clavé se contentait d'envoyer ses adorations à Marie Cappelle, chargée de les
transmettre à M^^^ de Nicolaï. Faut-il admettre
aussi qu'il ne voyait jamais son idole et ne lui
parlait jamais? — On accorde cependant qu'il
lui a parlé une fois, et même a dansé avec elle
au bal de Tivoli.
Nous trouvons que cette intrigue devient de
plus en plus bizarre... Que M. Clavé n'écrive pas, soit; mais qu'il ne cherche ni à voir ni à parler, c'est à n'y rien comprendre. Marie de Nicolaï sort souvent; elle est libre dans sa correspondance, ce qui n'annonce pas une tenue fort sévère ; son satellite, M"® Delvaux, s'écarte assez souvent de Torbite où il doit tourner. Un mot est si tôt dit ! et Clavé n'en aurait pas eu la moindre tentation !... Pourtant, si vous doutez de son amour, vous n'avez qu'à lire ses lettres à Marie Cappelle : son ciel, sa vie, n'est-ce pas Marie de N icolaï 7. . .
Assurément, tant de retenue devait rendre cette demoiselle bien confiante'et bien rassurée sur les entreprises téméraires de M. Clavé... et voilà que touf à coup, à Busagny^ elle devient triste, préoccupée, inquiète.
Prenons la déposition de M"^ Delvaux. ; 7
« Cependant j'étudiais M"« de Nicolaï avec anxiété, et % rinlerrogeais, car je lui voyais un chagrin secret. Elle avait perdu de sa gaieté ordinaire; elle ne voulait plus sortir de l'enceinte du parc; c'est que M"* Cappelle lui avait écrit que M. Clavé voulait venir à Téglise du village pour la voir à la messe; c'est qu'elle lui parfait de suicide, de duel , et
rimagination deM"* Nicoial^facile à alarmer^ était vîTement impressionnée. »
Qu'est-ce à dire? M. Clavé, si timidey si réservé jusqu'ici, brise tout à coup ses entraves ! Le pauvre jeune homme ! il n'osait pas dire un mot à Paris, et il accourt, au risque de faire scandale, à Busagny ! Quel changement!
Décidément cette aventure devient de plus en plus extraordinaire, et, nous devons l'avouer, nous n'y comprenons rien.
Avançons.
M"^ de Nicolaï, fort inquiète (y avait-il de quoi?), avoue tout à M"^ Delvaux, sagouverr nante. Grande rumeur de la part de celle-ci... Il parait que la confidence n'était pas aussi simple qu'elle le parait, à en juger par les terreurs qu'elle inspire à M"^ Delvaux, qui est d'un âge très-mûr et qui voit les choses sans exagération.
Laissons-Ia parler.
«Cependant y vers le 5 ou 6 jtrin, M'^'^de Nîcolat m'apporta un paqnet qu'elle tenait de recetoir de M"' Cappeîle. C'était un livre de poésie qui renfermait une troisième et dernière lettre de M. Clavé. Celle lettre était une protestation
vâiémeiitt coMtfè ees akkktes 4<ie 11^^* de Miooki! àVâit im^ nifestées à M"* Gappd le» et â<Mil H se plaignait oomme d'une injure à son caractère* II venait» disait-iï, la rassurer contre ces craintes que sa timide inexpérience avait pu seule lui suggérer. Ces sentimeirtSy exprinfiés avec noUesse, auràieùtf dû me #àssiii^r ; mais la èonnaAseiainlôe du monde refvd mé-( fiant; je fus donc trè^^brmée dtf cette pkfase ^ « l'ai vil dans votre lettre à Mariquitta» etc. » Je crus que M^^' Cappelle avait livré des lettres de M^^* de Nicolal, et l'on comprend facilement pourquoi je craignais que des feitres» fort innocentes en elles-mômeSy restassent dans mains d'un jaaiiè homme inconnu. »
II ne suffisait pas de s'inqaiéier ;» il foilail^ un prompt remède pcmr arrêter et le désespoir de iSf^^ de Nicolaî et les appréhensions de sa gou- Ternante. Le pi^emier, le seul parti raisonnable à prendre, était évideflEiment de s'assurer de la moralité de M. Clavé, de se» sentiments d'honneur ; et si) ccNBime on Tespérait^ il étaât galant bomme^ de^ lui demander la remiee de la seule lettre qné M"*" de Nicolas av^waii lui avoir écrite.
Ce parti était sage, naturel ; il ne fut pas suivi. La grave M""^ Del vaux n'employa pas ce àioyeu si simple de consoler son âàve. On ne
s'enquit pas de M. Clavé, et, au lieu de lui réclamer cette unique lettre qui semblait caaser toute l'inquiétude de M"® de Nicolaï, on ne se préoccupa que d'une chose (le croirait-on !): ce fut de retirer des mains de Marie Gappelle les lettres que M"^ de Nicolaï lui avait écrites...
Rien n'explique cet empressement : Marie Gappelle avait-elle donc abusé du secret de son amie ?
En aucune manière.
Leur affection mutuelle avait-elle diminué?
Rien ne l'indique ; car trois ans encore leur intimité dura aussi vive, aussi profonde.
Or nous constatons ce fait, inexplicable, mais positif: c'est la demande des lettres avec rinsistance la plus étrange.
Une fois M"® de Nicolaï, au milieu d'une fête, quitte ses amies pour joindre nupost-^scriptum à une longue letl^fe; c'est pour demanderses lettres. «Qu'on n^en oublie aucune; elle les a en compte ; elle sera tourmentée jusqu'à ce qu'on les lui renvoie. »
Et ce n'est pas une seule fois qu'elle les demande. « Elle le fit à plusieurs reprises, » dé-
clare M"^ Delvaux. Puis la terrear est si grande^ rinquiétude si vive, que M"® Delvaux, perdant patience, court à Paris chez M"® Cappelle pour les réclamer.
On ne les lui rend pas encore. Son anxiété redouble, ainsi que celle de la jeune fille ; et toutes deux ne retrouvent enfin un peu de calme que lorsque ce précieux paquet de lettres leur est parvenu*
Lisez avec quelle reconnaissance Marie de Nicolaï remercie Marie Cappelle de cet envoi, mais aussi avec quelle inquiète préoccupation elle craint qu'une seule de ces lettres n'ait été oubliée.
Marie de Nicoku à Marie Cappelle,
« Je vous remercie, chère Marie, de la venue de ces lettres, sur lesquelles je comptais bien; j*ai voulu les relire. Dites-moi si vous ne vous rappelez pas. en avoir brûlé une dont je suis sûre , mais peut-être même deux ou trois. Je voudrais que vous eussiez le souvenir bien secret de les
avoirbrûlées, car je serais inquiète et trislede penser qu'elles auraient pu être égarées. Voyez s'il ne vous en reste aucune. Voulez-vous les vôtres? Je puis vous les rendre toutes, sans aucune exception. Vous n'avez qu'un mot à dire. Aimez-
TOUS mieot que je les brûle ou (|6e je les garde? c'éM àbëo-' tument comme il vous pkira. Je suis toute prêtai à faire tout ce que vousdésirerez, pouvant de toute manière vous 'satisfaire entièrement. Vous avez très-bien &it de n'en rien dire à qui que ce soit au monde. Je vous demande encore une fois la promesse de n'en pai^lôr jamais 8 persontife. Si je Tai dit à M^^* I>el vauX| son âge,* son caractère, sa poûtion^ sa vie retirée me paraissent des raisons bien faites pour me reposer entièrement sur sa discrétion. D'ailleurs, c'est assez d'une seule personne dans une telle confidence. N'avonsh nous pas ses conseils, son expérience» que nousf tefrotitëroni^ toujours? Geh nous suffira, maintenant qu'il n'y a [Aus rien à faire.
M'en dites jamais un seul mol. Vous sentez bien toutes les conséquences fâcheuses que cela pourrait entraîner. Je ne veux plus écrire longuement là -dessus, mais nous en parlerons à notre retour. Quant à I9 lettre que vous avez reçue, il est de bons sentiments sur lesquels je crois que l'on peut compter, mais je la trouve exagérée ; je^ ne pense pas que ce soit un piège ; il faut donc laisser les choses dans cet état et me mander touti ce qui pourrait arriver; non que je veuille m'occuper de cela , mai» afin de savoir ce qui se passera ei de consulter notre conseil, qui ne pouna que nous être utile.
Adieu, chère Marie. Je né puis vous eit dire plus long au^ jourd'hui; mais je voulais vous remercier et vouaf récom* mander une discrétion qui me paraît plus nécessaire qcre jamais, et sur laquelle je compte comme vous pouvez compter sur la mienne et sur toute mon amitié. Répondez*moi
vite; mais si vous tardez de quelques jours» il faut adresser rue d'Angouléme. Je n'ai jamais dit une syllabe de tout oeci à ma mère ni à ma sœur. »
Marie Gappelle ne demanda pas ses lettres :
elle n'avait pas un seul mot à en effacer ; il ne s'y trouvait pas une ligne qui pût la compromettre : Marie de Nicolaï les garda donc. Que sont-elles devenues ?
On a produit au procès beaucoup de lettres de Marie Gappelle ^ celles^! n'on» point paru... Il s'y fût trouvé peut-être Texplication de bien des mystères. Les a-t-on cachées ou brûlées , ainsi que celles que M^^® de Nicolaï écrivit à Marie Gappelle ? Nous n'avons aucune lumière sur ce point ; mais il faut être plus franc lorsqu'on est si fort, si sûr de soi-même.
Raisonnons encore un peu sur les rapports de M. Clavé avec M"^ de Nicolaï.
Cette demoiselle ne Ta vu et ne lui a écrit qu\ine fois ; une seule fois elle lui a parlé, et au milieu d'un bal public! Est-ce croyable?
C'est à^ peine si les plus sévères trouveraient dans des faits si simples une légère imprudence,.. Pourquoi donc ces inquiétudes, ces terreurs de M"^ de Nicolaï et de sa gouvernante?
Si Marie de Nicolaï ne s'est jamais occupée que fort légèrement de M. Clavé, elle n'a dû
écrire à Marie Cappelle que des lettres fort insigniûantes à son sujet, et il doit être bien peu nécessaire de les redemander à une amie avec cette exigence impolie, cette persistance presque outrageante qu'on y a mise.
Mais laissons M^^^ Delvaux nous en donner la raison :
« Ce fut au retour de la fête de Tivoli , à Busagny, où j'étais restée, que, plus frappée encore de la préoccupation de M^^® de Nicolaî , je la pressai de me dire le sujet de son chagrin. Elle me conta alors tout que je viens de dire. Je rengageai à le dire paiement à sa mère; mais je ne pus l'obtenir, et Ton comprend que je ne pouvais plus avoir sur M^'® de Nicolaî que le droit de conseil. J'eus plus à la consoler qu'à ajouter à ses regrets , et je la rassurai sur des craintes ridicules ; mais j'avoue que j'en avais de trè&p réelles sur le parti que M. Cipvé pouvait tirer de tout eela pour nuire à M^^^ de Nicolaî par ses propos. Il avait été blessé dans son amour-propre, dans un sentiment peut-être plus vif encore; j'ignorais jusqu'à quel point M^^® Cappelle pouvait avoir compromis le nom de M^'<^ de Nioolaî dans ses lettres ; j'ignorais si M» Glavé était bomme d'honneur ; je ne pouvais oublier la légèreté avec laquelle le monde se joue des réputations et accueille tout ce qui peut prêter à la malignité. Toutes ces considérations me donnèrent donc une douleur profonde et des appréhensions plus graves que la chose ne le valait en soi. Je ne le cachai pas à M^^^ de
Nicolaï, dont les inquiétudes à cet égard étaient déjà excitées par des allusions qu'elle avait cru eptendre à Paris sur la passion de M. Clavé pour elle. »
Que veut dire ceci ? M"^ de Nicolaï avait manifesté des craintes sur M. Clavé à Marie Cappelle ! Mais de quelle nature pouvaient être ces craintes puisqu'il n'y avait eu de la part de cette demoiselle aucune démarche compromet-^ tante, et que les quelques lignes écrites n'avaient pas d'importance ?
On redoutait que Marie Cappella ne remît quelques lettres de M"^ de Nicolaï à M, Clavé ?. . . Mais ces lettres ne pouvaient rien contenir de grave, et alors où était le danger ?
On craignait qu'il n'abusât de phrases même innocentes? Majs comment est-il possible qu'un homme, quelque fat qu'il soit, trouve de l'amour dans la phrase d'une femme qui n'éprouve pour lui aucune inclination? Comment pourrait-il la compromettre? Non, certes, il n'y a pas là de quoi inspirer ces vives inquiétudes qui poussèrent M"^ de Nicolaï et sa gouvernante à de si pressantes réclamations.
Tout cela n'est pas clair.
Ajoutons qu'à dater de la remise des lettres à M^^® de Nicolaï M. Clavé n'écrivit plus à Marie Cappelle, et ce ne fut que bien plus tard, après le mariage de M'"^ de Léautaud, qu'il rompit le silence.
Cette cessation subite de la correspondance surprit Marie Gappelle, et, ne pouvant l'expliquer, elle se dit avec raison : e II y a quelque chose qu'on ne me dit pas. »
Nous sommes en 1837; Marie Cappelle passe son hiver à Yillers-Hellon, et voit rarement Marie de Nicolaï. N'entendant plus parler de M. Clavé, elle l'a presque entièrement oublié, lorsque, dans une visite à son ancienne amie, celle-ci lui apprend qu'elle est bien inquiète ; qu'étant à l'Opéra avec sa mère elle a vu sur le livret le nom de Clavé parmi les choristes, et qu'elle a reconnu plus tard ce jeune homme sur le théâtre,
Marie Cappelle lui dit que c'est impossible ; M"^ de Nicolaï insiste; elle avoue dans l'intimité qu'elle est fort tourmentée de cette apparition,
et qu*elle craint des indiscrétions dangereuses. Le fait lui paraît si grave qu'elle en prévient M"^ Del vaux.
Il est certain que si Clavé , choriste , enfant perdu du gros bataillon de l'Opéra, avait, en jouant le poëte amoureux et sentimental, en s'anoblissant du nom harmonieux de VULa^ nova, inspiré un tendre intérêt à de nobles filles, on pouvait en rire derrière la toile, et qu'au foyer bruyant des comparses de grands noms pouvaient être tournés en ridicule. Du foyer des théâtres au foyer des grands salons il y a si peu d'intervalle que le ridicule n'était pas loin.
Marie Cappelle comprit donc jusqu'à un certain point et partagea l'inquiétude de son amie.
Mais comprend-on aussi bien la conduite de Marie de Nicolaï et de M"^ Delvaux après cette supposition qui les effraie? On avait sur M. Clavé de Villanova des renseignements assez précis pour qu'on pût s'assurer s'il était le même qui chantait dans les chœurs de l'Opéra ; il suffisait pour cela d'une simple démarche, et, si M*^^ de
Nicolaï ne pooTait la faire , M*^^ Delvaux était d'âge à Foser sans inconvénient. On n'en fit rien pourtant , et M^^^ de Nicolaï ainsi que sa gouvernante durent rester avec leur effroi. En vérité , on peut dire que ces deux femmes sont ingénieuses à se désespérer longtemps et $ans cause.
En 1837 il n'est plus autrement question de Clavé pour Marie Cappelle. 1838 arrive j M^^® de Micolaï épouse M. de Léautaud. Quelques mois après leur mariage, les deux époux rendent visite à M*"^ la baronne de IMartens, tante de Marie Cappelle. Celle-ci était présente ; elle prit à part Af"^ de Léautaud.
«Vous aviez des inquiétudes inutiles, lui ditelle; M. Clavé^ qui depuis deux ans ne m'ayail pas écrit, m'envoie une lettre d'Afrique, où il a établi une ferme. Il me demande des détails sur votre mariage. Vous voyez qu'il ne pouvait être dans les chœurs de l'Opéra.
— Je Fai vu, répond M'"'' de Léautaud; je suis sûre que c'était lui. »
Et l'inquiétude des deux amies ne fait que
s'accroître; car si Clavé, choriste; à l'Opéra, écrit à Marie Cappelle en timbrant sa lettre d'Alger, il est certain qu'il veut se jouer â la fois de ces deuK jeunes femmes, et que ce mensonge est Tavaqt-coureur d'une plus dangereuse trahison.
En voyant l'assurance de M*"^ de Léautaud quand elle prétend avoir reconnu Clavé, et son anxiété extrême quand elle exprime des craintes sur son indiscrétion, Marie Cappelle finit par s'inquiéter aussi des suites que peut avoir un pareil incident.
Maintenant que M^^^ de Nicolaï était mariée, cette nouvelle démarche de Clavé devenait beaucoup plus grave; il était plus important encore de prévenir des révélations ridicules et dangereuses. C'était le cas, ou jamais, de s'as* surer de l'identité des deux Clavé, et d'agir pour empêcher toute indiscrétion. Cependant, ni M"* Delvaux ni M"^ de Léautaud ne bougèrent ; » elles continuèrent comme par le passé à se désespérer sans certitude, et il semblerait, à voir celle étrange conduite, qu'elles jouaient
une méchante comédie destinée à effrayer Marie Gappelle.
Aussi cette dernière fut-elle complètement dupe ; elle crut au Glavé de TOpéra , à la supposition de la lettre d'Alger, et aux menaces que ces mensonges faisaient présager.
Enfin nous yoici en 1839. M'"^ de Léautaud n'a plus parlé de Glavé à Marie Gappelle; elle la prie de venir à Busagny ; celle-ci y consent, et vient y passer plusieurs jours.
Ici commencent les affirmations de Marie Cappelle et les dénégations de M™^ de Léautaud.
« M*"^ de Léautaud, dit Marie Cappelle, était de plus en plus inquiète au sujet de M. Clavé. Elle tremblait qu'il ne parlât, et craignait par-dessus tout la jalousie de son mari. Nous en causions souvent , et nos conyersations achevaient de nous effrayer. »
M™® de Léautaud nie. Que peut-elle nier raisonnablement 7 Ses conversations avec Marie Cappelle au sujet de M. Clavé? soit ; mais quant aux inquiétudes si souvent manifestées, elle ne peut s'en défendre.
Noos Tavons vue, en 1836, effrayée déjà, se conQer à M^^*" Delvaux , et réclamer avec insistance ses lettres à Marie Cappelle.
Nous rayons vue, en 1837, plus effrayée encore en croyant découvrir que M. Clavé n'était qu'un obscur choriste de l'Opéra.
En 1838 ses terreurs s'accroissent en retrouvant sous le timbre d'Alger une lettre de M. Clavé à Marie Cappelle.
En 1839 elle est sous la même impression; elle n'a rien fait pour y échapper; aucun fait nouveau n'est venu la rassurer. M. Clavé avait mis deux ansd'intervalle entre ses lettres à Marie Cappelle ; il savait donc faire durer longtemps sa cruelle plaisanterie. En 1839 il était autant à redouter que les années précédentes.
Si donc M™"" de Léautaud a dit vrai à Marie Cappelle en lui parlant de ses inquiétudes lors de sa découverte à l'Opéra, elle ne pouvait être rassurée à l'époque où les diamants ont disparu àBusagny.
« C'est à la suite de ces conversations > poursuit Marie Gappelle, qu'il lui vint à la pensée de vendre ses diamants
\youT gagner le silence de M* Clavé. Il serait facile à acheter, disait-elle. »
Bien entendu que M"'*^ de Léautaud proteste de toutes ses forces contre cette pensée.
Nous ne pouvons, nous, dire ici qu'une chose : c'est qu'il est possible que M™^ Lafarge prête une calomnieuse intention à M'"^ de Léautaud, Mais la pensée en elle-même n'aurait rien d'extraordinaire, appliquée à une femme d'un certain monde.
Qui ne sait que dans la haute société on apprend à dédaigner la conscience et l'honneur de ceux qui sont placés plus bas sur l'échelle sociale? Serait-il si merveilleux qu'une grande dame traitât de marchandise la délicatesse d'un pauvre chanteur?
« M"*® de Léautaud, continue Marie Cappelle, me dit qu'elle me confierait ses diamants pour les vendre. Je résistai longtemps» mais je finis par céder, et voici comment. Marie avait arrangé mon mariage avec M. Delvaux, sous* préfet à Bressuire , et frère de M"* Delvaux. J'avais accepté ce prétendant officiel, et Marie me disait qu'après le mariage on so confierait à lui ; que l'influence de sa sœur, mon in-
térêt et le sien à elle le décideraient certasneinenf h nous servir, b
Mj^^ de Léautaud nie toujours. Ce qu'elle est obligée d'avouer, pourlant , c'est le projet de mariage entre M. DeWaux et M^^"^ Cappelle.
Cette alliance paraissait assurée; on n'attendaijt plus que des renseignements sur l'avenir administratif de M. le sous-préfet , avenir qui semblait magnifique ; et il fallut, pour rompre ce projet, une lettre de M. le marquis de Mornay à Marie Cappelle , par laquelle cet ancien ami de sa famille lui annonçait le peu de chance d'avaucement qu'il entrevoyait pour son futur époux.
Peu importe la rupture. Ce qui est seulement précieux à constater, le voici :
A l'époque où les diamants disparurent, le projet de mariage existait sérieusement ; la lettre de M. de Mornay est postérieure, et Marie Cappelle devait penser qu'elle serait la femme de M. Delvaux.
Or, en volant son amie, elle commettait un larcin inutile; car avant le mariage elle ne
pouvait, en sa qualité de jeune fille, porter ni vendre une parure de prix sans éveijler des soupçons, des questions et des découvertes inévitables. Après son mariage avec M. Delvaux, pouvait-elle davantage disposer de ces diamants, que son mari, admis dans l'intimité de la famille de Léautaud , devait connaître parfaitement, et que dans tous les cas elle aurait bien de la peine à soustraire à Tœil vigilant de M^^^ Delvaux, devenue sa belle-sœur?
Mais si Marie Cappelle dit vrai, Tenchaînement du fait ne laisse rien à désirer. La voilà femme de M. Delvaux ; celui-ci, frère de la gouvernante imprudente qui n'a pas assez surveillé son élève, ami de la famille de M"^^ de Léautaud qui peut se trouver compromise, époux de la jeune flUe trop crédule et digne de blâme pour les confldepces qu'elle a reçues et encouragées, ne pourra résister à tant de motifs de complais saute intervention. Nul plus que lui ne devra vouloir le silence sur cette déplorable intrigue.
« Nous choisîmes, raconte Marie Cappella , pour faire croire au vol de diamants, la veille el le jour du mariage
de MU« de Beauvoir, belle-sœur de M. le yicomte de Nicolaï y qui se célébrait dans un château voisin. Des étrangers devaient venir; les rapports les plus fréquents auraient lieu pendant ces journées entre les châteaux; un vol devenait plus facile sans qu'on soupçonnât les domestiques. Le dimanche , veille du mariage , M"** de Léautaud descendit son écrîn dans le salon ; elle l'oublia pendant quatre heures sur une table , dans un salon au rez-de-chaussée, dont les fenêtres ouvrent sur la cour d'entrée. Nous devions dire qu'un pauvre en passant avait été tenté et les avait enlevés. Ce jour-là la maison était presque déserte; tous les domestiques étaient éloignés. Le soir, Marie en rentrant remonta son écrin dans sa chambre, et elle otUflia aussi de retirer la clef du tiroir où elle le renferma. »
M"^^ de Léautaud proteste toujours contre la calomnie. Cette partie de la narration offre pourtant des faits non contestés.
L'écrln est resté pendant plusieurs heures, le dimanche , oublié sur la table du salon au rez-de-chaussée. C'est un oubli extraordinaire; un objet aussi précieux n'échappe pas facilement à l'attention ; et, ce qui est digne de remarque, c'est que Marie Cappelle a quitté le salon en même temps que M*"^ de Léautaud , sans penser plus qu'elle à remonter les diamants.
L'instruction dit que le vol a ëté commis dans le tiroir même où était déposé Técrin; Marie Cappelle n'avait donc aucun intérêt à le laisser voler par un autre dans le salon; et il esi au moins extraordinaire que pas une de ces deux femmes, qui venaient d'examiner les diamants, n'ait eu l'idée de les mettre en sûreté.
Le long séjour des diamants, abandonnés ainsi dans un salon ouvert, donna d'abord l'explication la plus naturelle du vol, et Ton pensa qu'ils avaient été pris ce jour-là. M"* de Léautaud elle-même parut le croire et le dit, oubliant^ à deux jours d'intervalle, que le lun-di elle les avait montrés à M™* de Nîewerkerke. Cette circonstance si grave s'était échappée de son esprit, au point qu'il fallut, pour la lui remettre en mémoiœ, une lettre de M™* de Nîewerkerke, qui, apprenant à Paris la disparition des diamants , s'empressa de rappeler qu'on les lui avait montrés le lundi.
La clef du tiroir où on avait placé l'écrin fut* elle oubliée, ou bien était-il dans les habitudes de M°'^ de Léautaud de ne la retirer jamais?
IVous n'avons rien de précis à ce sujet ; toujours
eat-il qu'elle était restée à la serrure. Etrange négligence dans une maison qui a un nombreux domestique! .
Marie Cappelle continue son récit :
« Nous avions fait disparaître les diamanls; il s'agissait d'amener la découverte de cet événement et de faire croire au vol. Un jour donc qu«' M. de Léautaud se trouvait avec moi chez jsa femme, je proposai à Marie de comparer l'éclat de ses diamants avec le brillant d'un boulon de strass qui fermait un livre de messe. Celait le moyen dont nous étions convenues. Elle accepta. Je sortis pour chercher mon livre; à ma rentrée elle ouvrit le tiroir; Técrin fut trouvé vide. »
Cette version est niée par M™^ de Léautaud* Ce serait son mari, et non Marie Cappelle, qui aurait eu la pensée de comparer les diamants au straSv<i; et celle-ci serait sortie de la chambre pour ne pas se troubler.
M. de Léautaud n'articule pas bien nettement dans ses dépositions que ]a pensée soit venue de lui. Marie Cappelle soutient fermement, au contraire, que c'est elle qui a proposé la comparaison. Ce fait serait immense s'il était avéré; mais qu'il reste douteux, puisque la pré-
ventioD elle-même n'en est pas complètement assurée. Seulement qu'on nous permette de l'examiner.
Si Marie Cappelle a volé les diamants, elle évitera qu'on en parle. Son esprit est certainement assez adroit pour éloigner, si elle le veut, ce sujet de conversalion. M. de Léautaud, si c'est lui qui a fait la proposition de comparer les diamants au strass, n'a pas pu la faire brusquement, sans y être conduit par une causerie; or, Marie Cappelle ne l'a ni empêchée ni détournée. Cela est grave, et répond à bien des soupçons.
Que M"'^ de Léautaud nous dise ensuite que Marie Cappelle est sortie de la chambre pour ne pas se troubler, c'est une supposition qui ne repose sur rien. Sa sortie était nécessaire puisqu'elle allait chercher son livre, et on n'a pas remarqué de trouble sur son visage, puisque les soupçons ir'ont été la chercher que beaucoup plus tard (1).
(1) Nous reconimaDdons la lecture des premiers chapitres du tome II des Mémoires, que Marie Cappelle a consacrés à la disparition des diamsints.
« On soupçonna les domestiques, et une visite fut faite dans leurs chambres. L'un d'eux surtout, entré depuis peu au service de la famille de Léautaud, le nommé Sigisbert Mariotte* fut plus vivement accusé. Je le rassurai et lui promis de le faire placer s'il était renvoyé. »
Cette circonstance est bien remarquable et tout en faveur de Marie Cappelle.
Elle apprend qu'un domestique est soupçonné; innocent) il va peut-être perdre à la fois son poste et sa réputation. Que fera-t-elle ?
Si elle est coupable, que lui importe ? L'âme assez dégradée pour soustraire des diamants dans la maison où elle est reçue dans l'intimité, l'intelligence assez pervertie pour organiser une accusation calomnieuse contre sa meilleure amie, se souciera fort peu d'un domestique qui, après tout, perd une place pour en trouver une autre ; elle le laissera accuser, renvoyer honteusement sans s'émouvoir.
Mais la jeune fille inconséquente, généreuse et dévouée, qui peut bien s'exposer pour sauver une amie, ne pourra pas laisser ainsi stcrifier un innocent; à cette pensée son cœur bondira d'indignation, et, au risque de se compromet-
tre, elie rassurera le malheureux qu'où accuse. Or, écoutez Marie Cappelle ; elle dit à Sigisbert:
« Ne vous inquiétez pas; je sais que vous êtes innocent; et si vous êtes renvoyé, je vous adresserai à mes tantes, qui vous procureront une bonne place. »
Je sais que vous êtes innocent! Tout est dans ces mots. L'homme qu'on accuse, Marie Cappelle ne le connaît pas, mais elle sait qu'il est innocent et elle le lui dit. Son aveu est complet: si elle sait qu'il est innocent, c'est qu'elle sait où sont les diamants. Ces paroles la trahissent, mais trahissent en même temps sa bonne foi et son innocence.
« Nous ne pouvions cacher les dianiants avec leur monture; le volume en eût été trop gros. Nous décidâmes, Marie et moi, de les démonter en partie. Nous nous enfermâmes dans la chambre de M"''' de Léautaud, et là, avec un canif et des ciseaux, nous fîmes sauter la monture. Interrompues dans notre travail par l'heure du dmer, nous étions parvenues, après deux heures de fatigue, à diviser assez la parure pour enfermer les diamants dans un petit sachet ; il ne restait plus que quelques parcelles de monture et le chiffre de Marie, qui n*était pas très^^grand. »
M^^ de Léautaud traite tout celade mensonge.
Examinons:
Si Marie Cappelle n'a pas brisé la monture avec M°*« de Léautaud, elle a dû, après avoir pris les diamants, les démonter chez elle ; mais il y a ici de graves objections et presque des impossibilités.
La chambre qu'on avait donnée à Marie Cappelle est la moins secrète de la maison ; elle est placée de manière à voir et à être vue dans les deux parties du bâtiment. Ce fut en effet dans cette chambre que M*"® de Nicolaï, M°*«de Léautaud et Marie Cappelle se retirèrent pendant la visite des gendarmes.
«c On pouvait y de cette chambre, a déposé St^'^de MicoUï^ suivre tous les mouvements des domestiques, dont les logements étaient séparés et ne communiquaient pas. De la chambre de M**® Cappelle on aurait vu, pendant que Ton YÎsitait l'un des côtés, un domestique qui aurait tenté de ^ glissa dans l'autre partie de la maison. »
Marie Cappelle aurait dû employer au moins trois heures avec des ciseaux pour démonter seule les diamants: c'est le temps trouvé néces*
saire par le bijoutier Lecointe. Elle se serait dès lors enfermée dans sa chambre pour ce tra* y ail; mais n'aurai t-elle pas craint, en employant tout ce mystère, d'exciter des soupçons ?
Que M™^de Lëautaud, dans son château, s'enferme trois à quatre heures chez elle, il n'y a rien là que de très-simple; mais qu'une étrangère prenne ainsi des précautions dans une maison où elle ne doit pas avoir de secrets, c'est plus extraordinaire et cela peut donner lieu à des suppositions défavorables. Il eût certes été plus facile à Marie Cappelle d'enlever l'écrin tout entier ou même les diamants, sans les démonter.
Mais il faut ajouter que Marie Cappelle n'était pas seule à Busagny ; elle avait auprès d'elle sa vieille gouvernante Lalo, qui, n'ayant aucune occupation dans le château, si ce n'est de soigner sa maîtresse et de veiller à ses objets de toilette, devait naturellement se trouver prèsque toujours dans sa chambre. Comment donc échapper à son inquisition ? Marie Cappelle dit quelque part que cette bonne Lalo poussait ses curieuses investigations tellement loin qu'elle
était au courant de ses plus secrètes correspondances.
Faisons enfin cette dernière observation : c'est qu'il est extraordinaire que Marie Cappelle, en brisant la monture , ait laissé Técusson de M»^ de Léautaud. Les diamants ne se reconnaissent qu'à la monture, chacun le sait, et, après tant de précautions prises, laisser ce chifiPre accusateur, c'était une négligence inconcevable.
On a pu voir, par la discussion qui précède, que les faits racontés par Marie Cappelle ne sont pas aussi impossibles que Ta prétendu Taccu** sation; ils s*encba!nent, au contraire, avec une sévère logique; ils s'accordent merveilleuse* ment avec les particularités avouées, avec les détails donnés par les témoins ; et il faut convenir que si, dans leur ensemble, ils constituent une calomnie, jamais mensonge n*a été mieux servi par les événements.
On nous accordera sans doute que la narra^
tion de Marie Cappella n'est pas improbable; voyons maintenant si les autres objections qu'on lui fait sont plus sérieuses.
La première preuve du vol de Marie Cappella et de sa calomnie se tire, selon M. Corali, de la lettre qu'elle a écrite à M^® de Léautaud.
C'est un raisonnement commode, mais qui n'a pas d'autre valeur. Telle est l'opinion de M. Corali , soit ; mais ce n'est pas l'avis de M. Bac, qui a remis celte lettre et qui en connaissait la teneur.
Si les faits sont énoncés dans la lettre, c'était d*abord pour les faire connaître à M. Bac, qui, éloigné de sa cliente, apprenait ces révélations pour la première fois, et aussi pour bien faire comprendre à M*"' de Léautaud que toute déné* gation était impossible, et que la vérité jaillirait de ces mille circonstances qu'elle ne pouvait nier.
C'est la première fois qu'on reproche à un accusé de dire son innocence et d'en détailler les preuves; mais, dans le double procès de Mat le Cappelle, n'avons-nous pas vu sans cesse
tourner contre elle les moyens mêmes qui de*vaient la sauver?
On demande pourquoi M"® de Léautaud s*est adressée de préférence à Marie Cappelle, el si elle ne pouvait se passer d'un intermédiaire toujours dangereux.
Quel moyen aurait-elle donc employé pour arriver à la vente des diamants? Elle ne pouvait se présenter elle-même chez un bijoutier sans se compromettre; il lui fallait un tiers prudent et trés-iAtime. Marie Cappelle n'étaitelle pas la principale confidente des motifs qui la décidaient à cette démarche? Par elle n'arrivait-on pas jusqu'à M. Delvaux, qui offrait toutes les garanties désirables de prudence et de discrétion?
Marie Cappelle a employé quelques perles de la parure à orner une bague, et aussitôt on con- '^ dut contre elle : si elle n'a pas volé, elle a abusé d'un dépôt, et la moralité des deux actes a une grande ressemblance.
Marie Cappelle répond :
« M"** de Léautaud me devait une petite somme de 180
francs eaviron ; elle me fit accepter quelques perles en paye* ment; et comme elle tenait à me faire un cadeau de noces, l'époque de mon mariage paraissant alors très-rapprochée, elle en joignit d'autres que je ne pus refuser. Voilà pourquoi j'ai disposé de ces quelques perles. »
Cette explication est impossible ! s*écrie-t*on. Marie Gappelle, qui n'a pas de fortune, pouvaitelle prêter de l'argent à M"*^ de Léautaud , qui a trois mille francs pour sa toilette ? Quelle dérision!... Et ce cadeau de son amie, pourquoi n'en a-t-elle pas parlé plus tôt 7 N'est--oe pas un mensonge ajouté à tant d'autres? Ne disait-elle pas à sa tante, à l'époque de son mariage, qu'elle tenait un bracelet de telle personne, un livre de telle autre, lorsque c'étaient autant d'inventions?
Examinons.
Marie Cappelle n'a pas de fortune, dit^on, et M*"^ de Léau taud est riche ; elle a trois mille francs pour sa toilette , et n'a certes pas besoin d'emprunter à une pauvre jeune fille.
Nous reviendrons tout à l'heure sur celte pauvreté relative si souvent reprochée à l'une, et sur cette aisance dans laquelle M*^'^ de Léau-
taud 86 trotttërait être pour ses dëpènses de toilette.
Noos Admettons pour utn moment Tobjection de nos adversaires, et Bons les tronvon^ bien maladroits. Ne dirait-on pas, à les entendre, que c'est la première fois que le riche a emprunté au pauyre, et qu'une grande dame a eu recours, pour ses besoins de toilette y k la bourse d'une amie!... Eh ! mon Dieu, pour peu que Ton conn naisse les petits mystères du boudoir, ne sait^ on pas que souTent l'épargne de la servante est venue parer sa brillante et somptueuse mat^ tresse?
Mats qu'est-ce donc, en vérité, que trois mille francs pour l'entretien d'une dame qui, comme M*"^ de Léautaud , occupe dans la société une haute position 7 Sans être une lionne ou mérn^ une élégante^ il doit être bien difficile, avec trois mille francs, de renouveler les^ velours et les dentelles, les cachemires et les bijoux, les gracieuses et coquettes étoffes, et cette foule de luxueux colifichets qui composent l'ajustement d'uDB femme du grand monde. Oui, à Brive-ta* Gaillarde, celte somme de trois mille francs
peut être une fortane , mais à Paris c'est plus que modeste.
On doit plutôt s'étonner que M**« de Lëautaud ne dût à Marie Cappelle que la modique somme de 180 francs, car nous tenons à faire remar^ quer que M*^^ Cappelle, avant son mariage, était beaucoup plus riche que M™^ de Léautaud. Elle avait 4,000 francs de revepu, qu'elle pouvait entièrement consacrer à sa toilette et à ses plaisirs, car elle demeurait et vivait sans frais chez sa tante. L'une n'avait à satisfaire qu'aux modestes besoins d'une jeune fille, l'autre à toutes les exigences d'une grande dame; celle-ci devait dépasser dans ses dépenses la somme qui lui était allouée; celle-là devait faire des épargnes sur son revenu et être en mesure de prêter à son amie.
Marie Cappelle dit qu'en outre des perles données pour acquitter la somme de 180 francs, M^^ de Léautaud lui en fit accepter d'autres comme cadeaux de mariage, et, bien entendu, puisqu'elle ment toujours , c'est encore là un mensonge.
Permettons^nous cependant une question.
Il est d'usage, lorsqu'on reçoit un souvenir, d'en rendre un autre ; à un cadeau de noces on repond par un autre cadeau : M*"^ de Léautaud sait trop bien son monde pour ne pas en convenir.
Or M™« Lafarge, en se mariant, a offert à M"*® de Léautaud , qui l'a accepté, un souvenir. M"*^ de Léautaud le lui a-t-elle rendu ?
En aucune manière, à moins que M'"*^ Lafarge ne dise la vérité.
Qu'on choisisse donc entre ce manque d'usage si extraordinaire de M™*" de Léautaud et l'explication si naturelle de Marie Cappelie.
M"^^ de Montbreton avait aussi reçu un cadeau ; elle l'a rendu. Seule M""® de Léautaud aurait oublié ; c'est inexplicable.
Mais M"^^ Lafarge n'a pas parlé de ces deux perles qu'on lui aurait données?
C'est tout simple, car, si elle les eût montrées, on eût pu les reconnaître, et elle eût risqué de trahir le secret de son amie.
Mais M"® Lafarge a menti à l'époque de son
mariage en disant que différente objets lui aTaient été donnés, lorsque ce n'était pas vrai ?
Qu'est-ce que cela prouve? Que M"** Lafarge a eu tort de mentir, sans doute, mais non pas qu'elle mente au sujet de M""^ de Léautaud. Nous devons déjà dit que ces divers objets elle les avait achetés ; on s'en est assuré. Est-ce la première fois qu'une jeune fille, dans la crainte d'un blâme, n'avoue pas certaines dépenses faites pour des choses futiles?
Si M""^ Lafarge a reçu les diamants pour les vendre, pourquoi ne les a-t-elle pas vendus? .
Par une raison bien simple et qu'elle a trèsclairement expliquée. C'était M. Delvaux, devenu son mari, qui devait être chargé de la vente; le mariage n'ayant pas lieu^ la vente n'était plus possible.
Pourquoi alors ne les a-t-elle pas rendus?
Il est très-concevable qu'après l'esclandre occasionnée par la disparition des diamants M™^ de Léautaud n'ait pas voulu les reprendre immédiatement; la narration de Marie Cappelle
à ce sujet est facile à croire. Et quant à leur remise plus tard , il faut remarquer que M"^ de Léautaud alla presque aussitôt en Artois, tandis que Marie Cappelle, retournée à Paris, faisait un mariage impromptu et s'en allait à cent cinquante lieues pour ne plus rerenir.
On comprend aussi que M'"^ Lafarge croyait pouvoir se confier à son mari, et obtenir de lui qu'il se chargeât du secret de M*"^ de Léautaud.
Sur ce dernier moyen on crie au mensonge, et c'est pourtant ici que nous trouvons nos meilleurs arguments.
Marie Cappelle aurait dit, au Glandier, à sa belle-mère et à sa belle-sœur, que ces diamants lui venaient d'un parent; elle aurait fait la même fable à son mari. C'est possible ; ne voulant pas divulguer le secret qui lui était confié, il fallait bien qu'elle donnât une explication quelconque. Mais est-il aussi vrai que dans l'intimité elle n'a pas tout dit à son mari ? Qu'on en juge; voici des faits positifs.
On a cru au Glaudier que ces diamants va-^ laient 25,000 francs.
On a cru qu'ils appartenaient à Marie Cappelle.
On l'a priée de s'en servir; elle a refusé en disant que, lorsque son mari aurait fait fortune, il lui en achèterait qui vaudraient 100,000 fr.
M. Lafarge étant à Paris avec Denis, celui-ci le presse de vendre les diamants de sa femme, qui valent 30,000 fr. , et dont elle ne veut pas se sei'vir.
Lafarge refuse obstinément, et il préfère aliéner la fortune de sa femme, commettre des faux, se déshonorer...
Nous le demandons : si Marie Cappelle possède, comme on le croit, pour 25,000 fr. de diamants do7it elle refuse de se servir^ n'est-il pas naturel que sou mari les vende pour parer à la détresse qu'il éprouve? surtout si Marie Cappelle a dit, ainsi que le rapportent les témoins : « Mon mari m'en achètera d'autres pour
100,000 fr.;
Et Lafarge ne les a pas demandés ; Lafarge, qui inventait de si misérables expédients pour
sortir d'embarras, a négligé ce trésor, complètement improductif; bien plus, lorsque Denis lui a donné le conseil pressant de s'en servir, il Ta repoussé !
Lafarge connaissait donc le secret de sa femme ; et croit-on que sa délicatesse aurait résisté à la tentation d'employer une si précieuse ressource, si Marie Cappelle ne lui avait pas détaillé les motifs qui lui rendaient sacré ce dépôt fait par Tamitié 7
Marie Cappelle prétend le lui avoir dit et écrit. Malheureusement on ne produit pas la lettre; mais dans cette soustraction générale que M"^ Lafarge mère a faite des papiers de son fils aussitôt après son décès, cette lettre ne peutelle pas avoir disparu ? Et, d'après les sentiments qu'elle a manifestés durant le procès à l'égard de sa belle-fille, on doit présumer que, si elle a retrouvé cette lettre, elle ne s'est pas hâtée de la produire.
Nous arrivons à des arguments aussi sérieux et plus délicats.
M«^c de Léautaud, depuis 1836, avait complètement perdu de vue M. Clavé; comment, en 1839, se serait-elle inopinément effrayée à son sujet ?
Si tous rapports avaient cessé entre M. Clavé et M^^ de Léautaud depuis 1836, il serait bien difficile d'admettre la narration faite par Marie Gappelleen 1839.
Mais tous rapports avaient- ils cessé ?...
Nous Tavons déjà dit : le respect dû à la chose jugée nous met dans Timpossibilité d'employer les armes que la défense aurait trouvées dans les révélations des témoins demandés par Marie Cappelle ; mais une circonstance immense par sa portée est à notre disposition; rapportonsla : les conséquences suivront.
Dans le mois d*août 1840, M. Lacband reçut une lettre d'un oncle de M. Lafarge, M. Ponlier, exerçant la médecine en Afrique, qui en renfermait une autre de M. Clavé, officier d'administration à Alger.
Voici ces lettres :
Jlf . Pontier à M. Lackaud.
« Monsieur, je yiens d'apprendre la déplorable issue de l'affaire de M""* Lafarge au tribunal de Brive, et c'est avec bien du regret que j'en ai lu les détails. Je vous adresse ciinclus une lettre d'un homonyme de M. Glavé. Si ses déclarations peuvent être utiles à la cause que vous êtes chargé de défendre, vous pouvez le faire assigner. Si vous avez aussi quelques autres informations à prendre sur M. Glavé, son séjour à Alger, son emploi et l'époque de son départ pour la France , je me ferai un plaisir de vous les fournir sur les lieux; il me sera &cile d'obtenir tous les renseignements qui vous seront utiles.
Recevez, etc.
R. Pontier, D.-M.
P, S. Veuillez, je vous prie, me répondre de suite, et me donner des nouvelles de l'infortunée que vous êtes chargé de défendre.
Autre P. S, Celui qui m'a fourni les renseignements se n(»nme M. Clavé, officier d'administration des hôpitaux militaires ; il demeure Petite-Bauza, n"" 50, à Alger. »
if. Ctavé à M. Pontier,
« Monsieur, j'ai l'honneur de répondre à votre lettre du
30 juillet dernier, et de vous donner les renseignements que vousme demandez.
Je ne suis nullement parent avec M. Clavé connu dans le procès de MM""^' Latarge et de Léautaud* Je n'ai de commun avec lui que le nom. Cependant , vers novembre ou décembre dernier, j'ai reçu pour lui, de M*"* la comtesse de Léautaudy une boite que je lui ai remise aussitôt après une minutieuse information. Voilà , monsieur, comment j'ai connu M. Clavé.
Agréez, etc.
Clàté. »
Cette seconde lettre avait une grande impor-* tance; car, si son contenu était exact, M""« de Léautaud avait caché la vérité eu disant que depuis 1836 elle avait cessé toute relation avec M. Clavé; elle continuait, femme mariée, la légère intrigue de la jeune fille ; elle adressait, à rinsu de son mari et de sa fajnille, des souvenirs et des cadeaux h un homme qui lui était étranger ; et on se demandait alors si M*"^ de Léautaud n'avah pas joué auprès de Marie Cappelle toutes ses terreurs de TOpéra pour obtenir son entremise dans la réalisation des secours qu'elle envoyait à l'homme qu'elle aimait.
Ce renseignement semblait si grave, si con-
cluant, que la défense de Marie Cappelle le garda silencieusement et sans en dire un mot, afin d'éviter un scandale qui pouvait devenir inutile ; elle se contenta de faire citer devant la €oor d'assises le témoin Clavé.
On s*était adressé au procureur général d'Alger pour presser l'arrivée de ce témoin; M. Clavé ne put se rendre à temps. Sa lettre et celle du procureur général expliquent ses motifs et donnent sa déposition.
Jf . le procureur général à M. Bac.
Alger, 80 août 1840.
€ Monsieur, votre lettre du 15 août, par laquelle vous réclamez mon intervention pour obtenir la comparution, à l'audience de la Cour d'assises de la Gorrèze du 3 septembre prochain, du sieur Clavé, dont M"''' Lafai^e juge l'audition nécessaire à sa défense, ne m'est parvenue que hier, 29. C'est assez vous dire que je^n'ai pu songer à faire cUer ce lémoin; car il eût été absolument impossible qu'il comparût au jour indiqué : la traversée d'Alger à Toulon, la quarantaine à laquelle tous les passagers, sans exception, sont assujettis, et la dislance à parcourir du lieu de débarquement à celui où siège la Cour d'assises de la Gorrèze, exi • gent un délai de quinze jours au moins.