IV. IS
J'ai «éamnoins fkit rechercher k sieur Gbnré» qqî faaiilte Alger, où il occupe un emploi dans radmijiistratiea des hôpitaux militaires , et je l'ai informé de l'appel que fait à son témoignage la défense de H^* Lafarge. Il serait tout disposé à comparaître; mais îl a dû reconnaître avec moi- qne, même en partant aujmud'httî atec le faataHi à Tapeur <|iii TOUS portera cette lettre, il ne pourrait arriver à Tolleavant le 1 5 septembre au plus tôt.
Recevez, monsieur, etc.
Le procureur giénéral,
Hei^riot.
P. S. Je reçois à l'instant et je crois devoir vous transmettre une lettre qui vient de m'étre adressée par M. Glavé.»
M. Glavé à M. le procareur général.
Alger, 80 août 1840.
« Monsieur le procureur généraU j'ai reçu hier, par votre intermédiaire» avis du désir témoigné par le défenseur de M"* Lafai^ de ma comparuxion à l'audience de la Cour d'assises de la Corrèeedu 3 septembre prochain. J'ai l'honneur de vous avertir qu'il me serait impossible, en partant Mjourd'hui même, d'aniver au jour indiqué, vu la brièveté du d^i ; je ne pourrais tout au plus être à Tulle que le iS septembre prochaim Da reste, aï ma déposâlicot peut sesvir
è éelaMr Ut teHgioh des jugea et qu'rife pèissd être de quelque importance pour l'accusée, je vous la transmets ici :
« J'ai reç«, vers ]e mois de novembre ou décembre { 939, € une boite à mon adresse; mais doutant si elle était ef- \ fectivemenl pour moi, je cherchai (avant de Touvrir) s'il « y avait ici quelqu'un qui portât mon nom. En effet, je « trouvai à l'hôtel de la Régence» à Alger, U. Fëxjf. Gbvé^ « auquel je présentai la boîte >. qu'il affirma être pour lui, « veniir de M"^"* la comtesse de Léautaud, et contenir des « couleurs. Je la lui remis et je me retirai. »
Voilà 9 monsieur le procureur général , à quoi se boraç^ Wi mia déposition.
Agrées l'assuranoQ, etc»
Officier d'administratioB des hôpHaai, à Alger» *
Il n^y avait plus de doute : 3ΰ^^ la comtesse de Léautaud avait envoyé une boîte à M. Clavé. Les souvenirs du témoin étaient trop précis p!bur qu'il pût se tromper; Il connaissait la gratvite de sa déposition, et, s'il n'avait pas eu une complète certitude, ses paroles n'auraient pas été si positives.
. Dès m wotnent le procès 4^ diam^ts put hit un grand p^ en faveur de Marie CappçUe*.
L'avocat de M°^' de Léautaud, ne pouvant nief
ta sincérité de ces lettres, nia la vérité de leur contenu. Â deux reprises différentes, dans les divers incidents du procès, M* Gorali s*est engagé à détruire les assertions qu'elles contenaient. Sa promesse a été formelle : il a souligné ses phrases^ comme il le dît lui-même.
 l'audience du 29 avril 1841, il disait:
< Quant à ces lettres d'Alger, je les examinerai. Je dirai à mon tour : J'ai les mains pleines de preuves^ et Ton verra ce que ce mot signifie dans ma bouche. Ces preuves sont telles qu'elles démontreront à la fois la fausseté et l'impossibilité matérielle d'une odieuse imputation et des conséquences qu'on en tirait. »
 l'audience du 3 mai suivant, il répétait :
* Le moment n'est pas venu d'apprécier la lettre de Clavé. Je répète que j'ai des preuves, et je désire que l'on ^x>mprenne la portée de mes paroles; elles ne sont pas bien difficiles à retenir. Ces preuves sont d'une nature telle qu'elles démontreront la fausseté et l'impossibilité matérielle du fait allégué et des conséquences qu'on en tirait. »
Le moment d'apporter ces preuves irrécusables était arrivé ; on attendait les impossibilités matérielles annoncées par M. Gorali. L'audience
du tribunal de Tulle était ouverte à ses témoins, à sa discussion. M"® Lafarge s'était retirée des débats; M""^ de Léautaud était seule, elle n'avait pas de contradicteurs; elle pouvait disposer des faits à sa manière... La preuve irrécusable est-elle arrivée? On en jugera.
l"" On annonce un certificat de débarquement au port de Toulon, constatant que M. Félix Clavé est rentré en France vers la fin d'août
2^ On produit le témoignage d'un M. Perrin, ancien associé de M. Félix Clavé^ qui dépose qu'un M. Decroizille, autre associéde M. Clavé, lui aurait dit : « Je puis certifier que la boite venait de la part de M™® de Larocbefoucault pour être remise à M. de Larocbefoucault fils, officier à l'armée d'Afrique. »
Et puis rien. C'est à ces deux grandes autorités que se borne la réponse soulignée de M. Corali.
On dit: Le témoin Clavé ment, car il dit avoir reçu et remis en novembre ou décembre à M. Félix Clavé une boîte que celui-ci lui a dit
venir de M*"^ la comtesise de Léautattd ; 6r, eu septembre M. Félix Clavé était en France.
Il est étonnant qn'oti ne fasse pas lin crime
an témoin Clavé de ne pas préciser le jonr de la reaise de la boite à son homonyme. €'est là une pauvre chicane qu'une bonne oavse ne de^ vrait pas employer.
Un fait peu important arrive, on l'oublie; puis, à un an de distance, une circonstance le rappelle; on se souvient du fait en hésitant sur la date. Le fait en est-il moins vrai ?
M. ClaVé, témoin, en indiquant novembre ou décembre comme l'époque de l'arrivée de la boîte, a donné lui-même la preuve de sa bonne Toi. 11 est incertain de ïa date, il Tindique avec incertitude ; îl est certain du fait, il Taffirme.
Mais quMmporte la date? La circonstance précieuse est l'arrivée d'une boîte à M. Félix €iavé. Personne ne nie qu'une bôttë W\ ait été envoyée et Ini soit parvenue par M. ClaVé, officier d'administration. On se divise ^eiïlement sur le nom de l'expéditeur. Pour la défense, «'est M"*"" de Léantaud; pour la prévention, c'est M™"^ de Larocbefoucault.
La défâoae a te tëmoÀgniKe positif du tëaoin Clavé; il a reçu la botte, il l'a remise, et Félix Clavé lui a assuré qu'elle venait de M""^ la oomtease de Ijéautaud. 11 eat sûr de son souvenir^ et diepuîs ie procès de Tulle^ où jl n'a pu. 6e rendre padrca que TMaigoali^n ue lui est pas parvenue à temps, il proteste encore de la ivérijbé de son {Hremi^ témoigaage; il affirme qu'Ai «es'^t agi ea aucune manière de W^^ la comtesse de La*rocbefoacaitlt.
Ce M. X)l»r« est un homme de quanadEiite<;inf acts, père de famUle, moral, eâiiiné, d'an carac^ tère ferme et droit, qui n'avak jamais eu , ai avec Marte CappeUe, ni avec «es |)ia4*ents, la moindre relation, qui depuis n'en a pas eu davantage. S'il soutient obstinément son témoignage, c'est qu'il est sûr d'être dans La vérité.
I^ prévention n'a pour elle que la parole d'un associé de M, Félix Clavé, M. Decroizille, et encore cette parole est-elle rapportée par M. Perrîn, autre associé de M. Félix Clavé.
M. Decroizille pourrait certifier que la botte y^ naît de la comtesse de LarochefoucauJt, et voilà tout! Comment l'â-t-il appris? il ne le dit fo^
L'a-t-il vue ? Ta-t-il entendu dire? même incertitude.
Et c'est un témoignage aussi vague qu'on Teut opposer à la déclaration positive du témoin Clavé, qui a remis ta botte^ et à qui Félix Clavé a dit qu'elle lui venait de la com* tesse de Léautaud.
Et cet aveu de Félix Clavé ne doit pas surprendre; il est tout à fait dans son caractère. Qu'on juge cet homme aussi favorablement .qu'on voudra , on ne peut faire son éfoge plus que l'a fait M. Brissot-Thivars, entendu au procès, et qui aime Félix Clavé comme son fils adoptif. Voici comme il parle de lui ;
t Félix Clavéy que j'ai presque vu naître, a été constamment élevé sous les yeux de ses parents ; il a reçu près d'eux une instruction solide; mais il a été jeune comme tout le monde et il a eu les défauts de son âge. Parmi ces dé&uts je signalerai «tcttou^ ime fointe assez prononcée de présomp' iion, »
Le père adoptif qui avoue une pointe assez prononcée de présomption en dit assez pour justifier l'indiscrétion rapportée par le témoin Clavé.
Mais , pour suivre rexplication de la partie civile, nous nous sommes demandé comment il se faisait que la famille de Larocbefoucault eût besoin d'un intermédiaire pour faire arriver une boite à M. de Larocbefoucault fils; il nous semble plus naturel et plus sûr que cette boîte soit adressée directement à cet officier. Dans quel but employer un tiers inutile ?
Il est vrai qu'à toute force il serait possible que M. Clavé connût particulièrement M""^ de Larecbefoucault et qu'on se fût servi de son entremise. — Aussi fit -on cette demande à M"^ Clavé :
< Monsieur votre frère connaissait- il M"""* de Larocbefoucault ou sa famille?
— Oui, monsieur; il ta connue à son retour d'Alger. »
Après, c'est très-bien ; mais avant le retour?. .. M. Clavé ne connaisi^ait donc pas M™® de Larocbefoucault , et c'est à lui qu'on adresse la boîte!
Un dernier mot doit suffire pour en finir avec cette mauvaise défense de la partie civile.
On affirme pour M*"® de Léautaud que M"® de
LarochefoBcaull a envoyé une hotte à ^9on fils par rintermédiaire de M. Clavé. £h bien , s'il en est ainsi, pourquoi n'avoir pas fait entendre M™ de LarochdroucaulteHe-méfne? La date précise et le mode d*e»voi , tout fui devenn cer«tain.
On fait venir des lëmoins d'Alger pour déposer qu'il est possible que oette botte provie»iie de M™"" de Larochefoocault.... mais cette dame, elle, habite un ch&teau dans le Périgord^ à dix lieues de Tulle. Il ne lui faut que quatre hevres poor venir justifier M""^ de Léautaud. Si elle ne veut pas venir, elle peut écrire et affirmer un fait qui lui est personnel....
On n'a pas appelé M"^ de Larochefoucault et elle n'a pas écrit Peut-on conclure maintenant ?
La dernière objection à Marie Çappelle est celle-ci : Clavë était dans l'aisance; il n'avait pas besoin d'argent.
Ici encore^ quels que soient nos reoseigne**
ments particuliers, nous aurons assez de ce qui a paru aux débats.
Deux lettres ont été publiées ; elles sont signées j qu'on les lise« Voici la première :
A M"^' Lqfarge.
«c Lors de l'inslruction du vol des diamants qui vous est imputée et des débats de votre malheureux procès, je me suis toujours aperçu qu'on insistait pour faire connaître H. davé comme étant dans une position pécuniaire trèsavantageuse, tantôt le faisant riche colon, tantôt employé supérieur à de bons appointements.
Il est bon que vos défenseurs sachent , madame , que M. Glavé (quoique fort aimable homme) a quitté Alger obéré de toutes pairts» ne pouvant faire face aux engagements €$t dépenses que lui occasionnait leur ferme (ravagée depuis par les Arabes), que ce malaise pécuniaire durait depuis fort longtemps, même depuis son association avec M. Decroizille, qui , par suite, a été forcé d'abandonner sa propriété à l'un de ses créanciers, M. Roux^ propriétaire à Alger. Ces faits sont, à Alger, de notoriété publique.
Quoique je n'aie pas Thonneur de vous connaître, j'ai cru cependant de mon devoir de vous adresser ces renseignements, attendu que certaines circonstances relatives à M. Clavé m'ont frappé au point de croire vraies -certaines assertions de vos défenseurs, ce qui me prouverait votri^
innocence ; car les relations qui paraissent avoir existé entre M' Ciavé et M^^* de Nicolaî peuvent autoriser à conclure que cette dernière a voulu venir à son aide en vous chargeant de vendre ses diamants pour en envoyer le prix à M. Clavé. Je ne dis pas que cela soit vrai, mais ceta paraît possible, surtout si Ton considère la disparition subite de M. Glavé.
Je suis, madame, avec respect,
De Redon.
Mon adresse est: M. de Redon, architecte, impasse Genné et galerie d'Orléans, à Alger.
P., S. Si vous avez des renseignements à demander sur M. Clavé, je me ferai un devoir de vous les adresser ou d'y répondre. »
M. de Redon le déclare en termes modérés :
M. Clavé était ruiné, aux expédients. Qu'on ne parle donc plus de son aisance.
Mais voici qui est plus grave encore,
A M* Davemcy avocat à la Cour de Cassation.
Ondres» près Bayonne, 8 juin 1841.
<f Monsieur»
Le souvenir de l'affection que porte à votre honorable famille M""* Lacabane, ma belle-sœur, ainsi que celui de
Votre parenté avec II** Lararge, m'a feit suivre avec un grand intérêt, et toute TaUention dont j'étais capable, le procès de cette dame» de l'innocence de laquelle je suis intimement convaincu. Le désir de contribuer à faire éclater cette innocence aux yeux de tous me fait prendre la liberté de vous écrire et de vous adresser un renseignement précieux, selon moi.
Un ami de ce pays-ci était caissier chez le banquier de Paris à qui M. Clavé était recommandé. Chez lui venaient souvent des dames, Tune desquelles il croit être M"''' de Léautaud, et, à l'époque de la prétendue découverte du vol supposé, on compta en toute hâte 6,000 francs à M. Clavé pour le faire disparaître. Le banquier assigné lors du procès dit à son caissier, lors de son retour, qu'il n'avait pas dit ce qu'il savait ; et ici, monsieur, je dois vous faire observer que ce prétendu banquier n'est autre qu'un brocanteur de diamants. Plus tard, il paraîtrait que le patron, craignant sans doute les indiscrétions de son caissier, lui a fait un pont d'or pour se retirer dans son pays, car je sais fort bien que cet ami ne m'a pas dit non plus tout ce qu'il sait.
Persuadé, monsieur, que la déposition de cet ancien caissier jetterait un grand jour sur cette monstrueuse iniquité, je vous supplie de faire, des renseignements que je vous livre, l'usage que vous dictera votre cœur, soit en intruisantM. de Violaine, ou M"* Lafarge elle-même, ou son oncle. J'eusse certainement écrit à M"* Lafarge elle-même, mais la crainte que ma lettre ne lui parvînt pas m'a fait préférer de m'adresser à vous.
Puissent enfin retomber sur leurs auteurs toutes les infa-
mies doDl on a cherché à coutrir linnocence «t la veiUi! puisse le ciel, enfin, dessiller les yeox des juges! Toilà, monsieur, mon vœu bien sincère. Ici, 5u bas, l'adresse de l'amiy au cas où on voudrait le faire entendre.
Agréez y monsieur, l'assurance de mes sentiments re^ pectueux.
Gh.. Sipea.
M. Labadie jeune, chez M. Dufau, médecin à Sainte» Geour&^e-Marenne, par Dax (Landes). »
Les conséquences suivent d'elles-mêmes.
M. Brissot-Thivars a voulu répondre pour Félîx Clavé à ces deux lettres ; qu'on juge de la réfutation.
LeUre de M. Britioufkhan, adnnée à la Gazette des Tribunaux.
Tulle» 9 aoCit.
« Avant de répondre à deux lettres dirigées contre Félix Clavé, et qui ont été insérées dans le numéro du 7 août dernier de la Gazette des tribunaux, je dois dire pourquoi j'interviens.
M"'* Clavé, mère de Félix Clavé, a élevé ma femme, et a remplacé la mère que bien jeune encore celle-ci avait perdue. M. Clavé, ayant établi un pensionnat de jeunes gens à
paria» a élevé mes deux enfaals. Lorsque M. et M""' Giavé quittaient la France» en février 1840» suivis de Faix Glavé et de la plus jeune de leurs filles » ils ont recommandé à ma femme de veiller sur leurs filles aînées. Je ne m attendais pas à devoir faire plus encore» à défendre l'honneur de la famille la plus respectable que je connaisse.
J'arrive aux lettres.
ÏM première dit que Félix Glavé était perdu de dettes lorsqu'il partit â*Alger. Chacun sait qu'un d^ifeur ne peut partirlmpunément d'Alger, et que le nom de tout individu qui sort de la colonie est affiché huit jours par avance à la marine. Si donc Félix Glavé a quitté A^er» il n'avait pas de dettes» ou du moins ses créanciers» s'il en a eu, avaient reçu des garanties. Félix Glavé ne doit rien a Alger; M. et M°^* Glavé» qui ne sont pas riches» il est vrai» mais qui ont vendu leur fonds d'institution au prix de 18»000 francs, qui antérieurement à celte vente ont acheté et payé une propriété dans le massif d'Alger» qui possèdent d'héritage de famille une petite propriété dans le département des Hautes-Pyrénées» ont répondu pour leur fils.
Je n'ai rien à dire en ce qui conoeriie l'exploitation agri* cole dont Félix Glavé a été 1 *un des gérants; les déclarations de M, Perrin devant le tribunal deTuUe sont péremptoires et démontrent suffisamment que M. Decroixille u'a pas abandonné ses droils à Tun des créanciers. Dans tous \e& cas» il y aurait de la cruauté, pour ne pas dire plus» à reprocher à M. Decroizille une gène qui aurait été la çoQséquence de l'irruption des Arabes. Mais depuis longtemps Félix Glavé est étranger aux affaires de cet établissement.
U était resté débiteur envers la société d'une somme de â,500 francs; cette somme a été payée par ses sœurs, et je déclare que, pour faciliter le premier payement, j'ai prêté 600 francs à l'une d'elles.
La deuxième lettre reproche à Félix Clavé d'avoir reçu une somme de 6,000 francs d'un banquier qu'on ne nomme pas, qui recevait des dames, dont l'une, donne-t-on à entendre, pourrait bien être M""' de Léaulaud; d'un banquier qui n'est pas un banquier, mais un brocanteur de diamants, lequel aurait lancé sur un pont d'or son caissier pour que ce caissier ne retrouve jamais un chemin plus rare de nos jours que le chemin de fer. Sérieusement je ne puis répondre à tout ceci , pas même par un démenti , car je ne puis donner un démenti qu'à des feits qui seraient nettement formulés.
Indépendamment de c^ deux lettres , on en avait annoncé d'autres qui n'ont pas encore eu de publicité. Je connais l'origine de ces lettres, et si on a le courage de les produire, voici la marche que je suivrai.
Vous, M* Lachaud) dont je respecte les convictions, au nom de l'honneur de la famille Clavé» je vous prendrai à partie; vous êtes, je n'en fais aucun doute, trop loyal pour placer cette famille en présence de Marie Cappelle; vous êtes trop loyal pour placer cette famille en présence (Tune autre femme que je ne veux pas nommer , parce qu*eUe a fait des choses que je ne veux pas dire; je vous prendrai à partie, parce que, dans un Rarement que je déplore profondément, vous en auriez été le précurseur en disant, devant le tribunal de Tulle, que Clavé est un misérable.
Je TOUS ajournerai donc à un an, M* Lachaud, et Irè^ certainement à une époque plus rapprochée, si les pouvoirs de Félix^Clavé m'arrivent en temps utile.
Agréez, etc.
Brissot-Tbiy/lrs,
Directeur de4a salubrité et de Téclairage de Paria.»
Les sœurs de M. Glavé ont dâ payer pour lui ; si M. Brissot lui-même a prêté 600 francs, il est bien évident que Glavé était ruiné ; mais explique qui pourra la dernière partie de cette siagulière réclamation. Nousdira-t-on ce que sont ces lettres ignominieuses que M. Lachaud pourrait publier, et qui excitent si fort Teffroi de M. Brissot ? ce que c'est que cette autre femme si dégradée, dont les révélations seraient si terribles , puisqu'on veut effrayer l'avocat en le menaçant d'une prise à partie?
Ah ! monsieur Brissot, vous pouvez être un excellent ami, mais vous êtes un bien fâcheux défenseur !
Notons encore deux lettres de M. Glavé, écrites du Mexique, d'où il ne veut pas venir ;
ao6
c^ lettres saai écrites en rhpnneur de M*"^ de Léantaud et à la honte de Marie Cappelle; mais nous aurons la générosité de ne pas les analyser.
Nous terminerons par cette seule question :
Le procès des diamants étant si complexe, les débats n'ayant jamais été contradictoires par suite de la marche imprimée aux débats et de l'obligation où s'est trouvée la défense de protester en faisant défaut, la culpabilité de Marie Cappelle est-elle aussi claire que le jour?
Nous avoss déjà dit que VT^ Lafairge employa k la rédaction de ses Mémoires tout le teiii|)s qui s'écoula entre le premier procès des diamantSy jugé par défaut oa avril, et le seoo&d, jugé encore par xjiéfaiit le 8 août. Ces Mémoires avaient été confiés à rimpre$sion dès les pre- 4ni^s jours de Juillet et devaient paraîtra ^vaot Touverture des débats définitifs.
Le but principal de Marie Cappelle, «n las écrivant, était dlnitier le public à toutes les actions de sa vie, bonnes 4>u mauvaises, afin qiie
l'opinion, assiégée par tant de calomnies, pût juger plus sainement son caractère, les défauts qui avaient occasionné de si cruelles préventions, et en même temps les qualités qui auraient dû l'en garantir.
M. René, imprimeur à Paris, se trouva mis en rapport, par un concoui'S de circonstances qu'il est inutile de rapporter, avec un des avocats de M"*^ Lafarge, qui cherchait un éditeur assez désintéressé pour qu'il lui fût possible d'appliquer les bénéfices de la publication à l'acquittement d'une partie des frais considérables faits par la défense. M. René ne connaissait en aucune façon ni M°'^ Lafarge ni sa famille ; il partageait alors les doutes que la déclaration de M. Orfila et le verdict du jury avaient laissés subsister dans beaucoup d'esprits ; il fut touché de la chaude conviction que l'avocat manifestait en faveur de sa cliente, et il consentit à prendre comme éditeur la responsabilité d'une publication qui pouvait sauver une innocente.
Son premier soin fut d'entrer en relations avec M"'® Lafarge elle-même ; il voulait s'éclai-
rer sur la sincérité de ses sentiments et sur les motifs qui la faisaient écrire; il voulut sonder cette conscience qui criait avec tant d'énergie son innocence, afin de lui apporter son concours de croyance et d'efforts s'il la trouvait calme et pure, afin de la porter à la prière et au repentir s'il résultait de son investigation la persuasion de sa culpabilité.
Le résultat de cette correspondance, des études auxquelles il se livra , des relations nombreuses qu'il entretint pendant trois mois avec les parents et les amis de la prisonnière, fut d'inspirer à M. René une conviction profonde de l'innocence de Marie Gappelle. On ne s'étonnera donc pas si, parmi les lettres que nous allons transcrire, on en trouve quelques-unes de celles qui lui furent adressées par M''"^ Lafarge au sujet de l'impression des Mémoires et des observations que M. René croyait devoir lui faire.
A M* René,
Prison de Tulle, 30 juillet 1844.
« .... C*<^t moi, monsieur^ qui viens répondre à votre
lettre y et ma première parole aéra pour voub remereier de D*avoir pas craint de compromettre votre probité en pabliant la justiGcation d'une pauvre femme bien malheureuse et bien calomniée. Groyez-Ie bien, monsieur, je n'ai pas appelé le scandale au secours de la vérité ^ je n'ai pas ont qu'il fût permis de défendre même une btmne cause avec des armes méprisables. Des pensées de haine n'ont point envenimé ma plume ; je n'écris pas contre des ennemis y j'écris pour sauver mon innocence de la calomnie, j'écris pour mon honneur, j'écris pour mes amis. . . «
....le vous avouerai, monsieur, que je crains par-dessus tout le charlatanisme des prospectus» réclames, etc., et tous les autres moyens de succès aussi contraires à la simple et modeste vérité. Je suis tout à fait de votre avis à ce sujet; je vous remercie et je suis heureuse lorsque vous m'écrivez « que vous redoutez tout ce qui sent le charlatanisme. » Mon estime et mti reconnaissance vous sont assurées pour cette phrase. Cependant la plus grande publicité étant nécessaire pour Yeffet moral qui est le but et Tambition de nies efforts, je me confie à votre expérience pour annoncer la pablication de cet ouvrage.
Faites des pnispectus sérieux ^ appuyea^les mf votre position, sur vos antécédents, mettez-y ma petite préface» si vous le jugez convenable.... La saison des châteaux sera favorable, et je devrai peut-être quelques lecteurs au l'ennui et à risolemenl. Dieu veuille que je leur doive aussi quelques amis!...
Quant aux épreuves, je m'en rapporte entièromeni à vous
3tt
pour la correction des délails ; seulement , comme une phrase mal copiée pourrait être d'une importance extrême dans la partie sérieuse et justificative» je désire voir la dernière épreuve» pour m'assurer que le manuscrit a été bien textuellement imprimé et canaris
Soirvent aussi j-ai quelque finîtes de français, de^ phrases commenoées au présent et finies ou futur» etc.» etc. VeuiliesE, monsieur» les corriger» et vous rappeler que je suis une pswvre femme» triste de ooeer» humble de pensées» qui sail souffrir plus qu'elle ne sait éorine» qui n'a pas la prétention d*èlre une femme auteur» mais la volonté ifi*^ ébtankMêde se justifier et d'obtenir sa réhabilitation...
Je trouve le titre de Mémoires un peu ambitieux» celui de Juiti/icatian trop avocat, le vous dmiande votre avis* Je suis aussi très^mbarrassée pour la division des chapitres» et je vous demande» monsieur, de vous en charge.
J'espère» nrK>nsieur» que vouscroyes en moi» el que vous n'auriez pas accepté la responsabilité de mettre votre nom auprès de ma défense si vous n'étiez intimement convaincu de mon innocence et de la vérité de mes paroles^ Veuillez donc recevoir l'assurance» etc.
Marie Gappeixb.
P. 5. Veuillez ne mettre que les initiales des noms de famille qui ont été ef&cés par un trait de plume. »
< ■! I i^ r » PI it.
Au fnêïïie.
Ce jeudi, 5 août.
<K le vous écris , monsieur, bien fatiguée et de corps et d'esprit. Il m'a fallu supporter toute cette matinée une avide curiosité » des injustices inqualifiables , une accusa* tion odieuse!... La main de Dieu n'abandonne pas Tinno* cent ; j'espère , je crois en lui ; c'est là ma force , de même que j'ai mis mon refuge, toute ma résignation, toutes mes espérances en mes amis siir cette terre , en l'immortalité dans le ciel.
Je vous remercie, monsieur, de votre croyance, je vous remercie de combattre et de vaincre pour moi ; je vous remercie par-dessus tout de m'aider de vos lumières. J'ai lu attentivement les conseils que vous m'envoyez; j'en suivrai quelques-uns avec reconnaissance ; j'en discuterai quelques autres avant de les accepter aussi entièrement.
Je vous avoue que je n'ai pas mis de malice à la phrase de ma bonne Ursule, que j'aime de tout mon cœur; veuillez donc l'effacer si elle peut donner lieu à une ridicule in^ terprétation. J'ôte aussi très-volontiers le tablier de cuisine de M. N***", que j'aime affectueusement dans mes souvenirs de douze ans; il en est de même de l'œil de M. ***. Quant à quelques petites phrases que vous avez dû remarquer sur jjl|me £***^ jg ^Qyg p,,jg ^Q lgg laisser; elle s'est montrée si
froidement ^oïste et même ennemie, dans mon malheur, que je ne veux ni de dois ménager su vanité...
Effacez ma phrase sur M. de Martens Mais c'est lui
qui a eu la fatale idée de s'adresser à M. Foy pour mon mariage. Cette idée , qu'il avait cachée à mes tantes et à toute la famille , a fait le malheur de ma vie ; je désirais que Ton comprit qu'elle n'a pas été un calcul du raison-* nement...
Quant aux phrases qui concernent ma tante Garât , je consens, monsieur, à les modifier, si vous le jugez encore convenable après ces quelques considérations.
Je n'admets point dans la nature , encore moins dans la société, de caractère parfait. Je crois qu'il est quelques ombres nécessaires dans les portraits pour qu'ils soient acceptés pour vrais, et pour qu'ils ne tombent pas dans cette cat^orie de bas pan^yriques que je déteste par-dessus lout.Ensuite, je crois difficile de faire comprendre mon caractère, l'imprudence, la légèreté, l'indépendance de quelques-unes de mes actions, sans expliquer les caractères qui m'entouraient et me gouvernaient. Me pardonnerait-on de ne pas avoir mis toute ma confiance dans une tante parfaitement bonne, jeune, et qui pourrait être mon amie, si nos goûts et nos sentiments faisaient un bonheur du devoir? Comprendrait-on que ma tante, qui m'aime, qui me plaint, qui croit en mon innocence, me laisse toute une année seule et abandonnée dans cette profonde douleur de la prison, si on ne la savait un peu oublieuse, un peu légère,ayant une tête selon le monde et un cœur d'or? Il faut que tous les volumes de mes Mémoires puissent se concilier; il faut expliquer un abandon, a;?|9aren^ qui étonne mes amis et réjouit mes ennemis, et qui est cependant une conséquence
d'habitudes et de sentiments mondains en opposition avec les affections et les iiensées de l'âme*
Voilà , monsiear, toute ma ptus intime pensée; en vous l'exprimant ainsi sur des personnes de ma famiHe, je vous adopte pour ami , et je vous demande de me permettre ce titre ^ je le crois indispensable entre nous. Vous vous êtes fait le répondant de mes paroles, vous m'avez appuyé stir votre honneur; permettez-moâ de croire que votre amitié est la première récompense de mon travail. J'en serai fière et toute encouragée. . .
Habib. V
Le même soir où elle écrivît la lettre qu'on vient de lire, elle en adressa plusieurs autres à ses amis les plus dévoues ; et toutes, malgré les émotions de la matinée, prouvent le même calme, la même fermeté d'esprit, la même clarté de jugement.
Trois jours après, la condamnation par défaut était prononcée. Nous avons déjà inséré les lettres de protestatiou que Marie Cappelle écrivit et qui furent publiées dans les journaux. Yoici des réflexions que nous trouvons dans ses papiers, et qui furent évidemment écrites à la même époque.
- « Mes airocfttft ont prolesté en mon nom, de par la loi ; je veux protester encore de par mai conscience. Je veux que l'on comprenno que, si je ne Fais pas opposition au jugement du 8 août, c'est qu'il est impossible que le juste devienne rinjoste, l'inutile l'utile; c'est qu'il est impossible qu'un tribunal rejette aiijoard'hui la demande qu'il a accordée hier» lorsque cette demande est appuyée sur les mêmes iaits, sur la même équité.
Je ne pense pas , comme M*** de Léantaud , que des paroles éloquentes suffisent pour convaincre! Mon défenseur était digne de s'opposer au sien ; M. Paillet devait venir m'appu jer sur sa croyance d'honnête homme, sur sa participation d*homme éloquent. J'ai voulu plus encore pour combattre; j'ai voulu des faits ^ je les ai cherchés; j'ai demandé les moyens de les produire. Je n'ai pas demandé au tribunal que l'on me crût sur ma parole ni sur des signatures honorables ; j'ai demandé qu'il me fût permis de faire venir des témoins pour appuyer ces paroles, des témoins pour répondre de ces signatures. J'ai cru que, lorsqu'on allait fouiller dans mon passé pour y trouver des preuves de culpabilité, il me serait permis de fouiller dans le passé de mes adversaires pour prouver mon innocence.
On m'a refusé Vnî dû m'adresser à la Cour suprême;
je dois tout espérer, tout attendre de sa haute sagesse ! . . .
M* Corali, je suis coupable, dites-vous? coupable ! parce que je me suis dévouée pour une amie; coupable, parce que j'ai été slupideen subissant un premier interrogatoire plutôt que delà trahir!... Que vous ne compreniez pas le dévouement, monsieur, je le conçois; que vous ne vous
sacrifiiez pas poar un ami, vous le dites, et je le crois facilement; mais ce que vous devez comprendre , c'est que mon premier mensonge est une première protestation d'innocence!
Quoi! vous m'accordez une intelligence infernale; puis, lorsque cela vous est utile, vous me feites devenir d'une bêtise folle y vous m'abrutissez pendant le quart d'heure nécessaire à un interrogatoire pour lequel j'avais eu des jours de préparation , pour un interrogatoire que j'avais provoqué en demandant qu'il fût fait une descente au Glandier ! La base de votre accusation, je la retiens comme la base de ma défense! Vous le voyez, monsieur, je n'ai pas d'esprit lorsqu'il me faut mentir ; je ne suis forte qu'en m'appuyant sur la vérité. Vous avez cité toutes les phrases absurdes de mon interrogatoire ; citez et retenez aussi la dernière. Qu'il soit constaté « que f espérais pouvoir bientôt me disculper; » qu'il soit constaté que je l'espère encore !
Vous me reprochez de ne pas avoir confié à ma famille mon secret el l'honneur de M"** de Léautaud ! Croyez-vous, monsieur, que cet honneur eût été bien ménagé par tous les miens, qui savaient que M. de Léautaud me déshonorait et me frayait le chemin de l'échafaud par son accusation précipitée ! Croyez -vous que ma tante Garât, indignement calomniée par les mensonges de M™* de Montbreton, ne se fût pas vengée sur la réputation de sa sœur ! Pour moi, je ne voulais pas croire à la perfide accusation de M""* de Léautaud.,..
Vous qui croyez en moi, vous qui soufirez pour moi, mes amis, par pitié ne m'abandonnez pas! Que ma voix aille vous dire que je suis digne de voire affection. »
La santé de Marie Cappelle s*altéra profondement après ce dernier procès; ces plaidoiries violentes qu'elle n'avait pu contredire, ces accusations qu'elle n'avait pu réfuter l'avaient vivement impressionnée. Peu à peu ses amis durent s'éloigner de Tulle, où ils ne pouvaient plus lui être utiles ; elle resta seule, malade, découragée.
Cependant, jusqu'au rejet définitif de son pourvoi, elle trouva encore de grandes consolations dans les témoignages d'affection de ses amis et dans la faculté qui lui fut laissée de correspondre avec eux. Nous la laisserons donc raconter elle-même dans ses lettres sa vie, ses espérances et ses déceptions.
A !!»• OudoU
Août 184i.
« Pardonnez- moi > chère madame, d'être restée aussi longtemps silencieuse, el croyez que mon cœur, qui vous aime, vous honore et vous bénit, ne saurait être accusé d'un oubli impossible et qui serait bien ingrat.
Les souffiances, les déceptions, les larmes s'emparent d'une grande partie de ma vie ; j'ai voué au travail, à la
grande œuvre de ma répQraUoo, mes quelques momeiUs de repos et de calme, et il m'est impossible d*écrire souvent, même à ceux que j'aime autant que je vous aime.
Comme vous, chère madame, j'avais prévu une nouvelle injustice, une nouvelle condamnation; mais le ctieur ne se résigne jamais à de semblables agonies, et j'ai encore plus souffert que je ne pourrais vous l'exprimer. La douleur qui vous frappe par une main indifférente est supportable; celle qui vous est apportée par une main amie vous laisse sans force, sans énei^e. On apprend vile à aimer ; mais pour arracher de ses souvenirs d'enfance une amie, pour chasser cette amie du sanctuaire de son âme, il faut d'amères douleurs, il faut bien des jours, bien des nuits, bien des larmes.
Je charge un de mes plus dévoués amis, M. le comte de **''y de vous remettre cette jetUre» de vous ^Arlor de ma reconnaissance, de mon affection. YeuilIeE, madame, recevoir en amie cet ami bien cher à la pauvre Marie. Le premier, M. de *** a soulevé ma croix, c'est à lui que je dois la force d'avoir supporté mes épreuves; c'est à lui que je dois d'être restée digfie de mes croyants et de ne pas avoir faibli au milieu du chemin.
Adieu, madame; vous êtes bien souvent dans mes pensées et dans mon cœur.
Màbie Gappelle. d
ai 9
A Jf. Babaud-Laribière.
Lundi 16 août, minuir.
<c l'aurais dû tout hier vous rendre des actions de grâ* ceSy et tout hier je vous ai gardé une vilaine rancune. M. Lachaud me fait apporter à midi votre magnifique botte de bonbons ; je l'ouvre précipitamment, et si ma gourmandise fut honteusement émerveillée des gigantesques proportions dans lesquelles vous avez exaucé ses prédilections pour les fruits confits, mon cœur fut mécontent» désappointé. Il voulait, lui aussi, voir son souhait exaucé; il cherchait quelques mots, et s'indignait de trouver tant de bonnes choses et si peu de paroles amies; enfin, il fut triste jusqu'à l'arrivée de votre lettre, qui vint ce matin le rendre tout heureux. . . .
Je suis ocNdleiite ei fiôre de tous ces échos amis qui vous entourent; car si j'ai appris à mépriser la calomnie qui voudrait ùiM^ rougir mon front, je suis impuissante à me résigner à celle qui voudrait faire rougir le front de mes amis. Je n'ai pas peur qu'ils faiblissent dans leur croyance; j'ai peur qu'ils souffrent pour moi, j'ai peur de mettre un nuage dans leur oiel.
M. Pailiet approuve le pourvoi, et méconseille l'opposition, qu'il veut me faire remplacer par une protestation modérée, mais aussi ferme, explicite, dont il m'envoie le ettnevas, et que j'ai bit signifier au procureur du roi et a k punie ei^ile.
Si je juge de l'opinion publique d'après la quantité de lettres que je reçois, elle m'est restée fidèle, f j'un me fait en prose Thommage d'une turpitude de M. C***, les autres déposent à mes pieds leur admiration rimée pour madame de L***.
Hier, jour de fête, de rayonnement et de gloire pour la grande Marie des cieux, fut aussi un jœir de fête pour la pauvre Marie prisonnière et martyre sur cette terre. — Mes amis m'avaient apporté tant de fleurs, tant de parfums, tant de vœux dans ma prison, que je pus me rêver libre, que je dus me dire bien-aimée. Ces nobles amis avaient voulu me faire quitter pour ce jour le triste et noir suaire du deuil et de l'épreuve; j'étais redevenue presque la femme des beaux jours du passé, j'étais redevenue tout à fait femme ; car, en recevant des compliments sur ma blanche métamorphose, je fus triste que vous ne fussiez pas là.
Adieu, soignez- vous bien, et par-dessus tout ne m'oubliez pas.
Marie. »
A M. Hugues Sentenac, prêtre.
Septembre.
« Que Dieu vous bénisse, monsieur! et que la pensée du bien que vous avez apporté reste dans votre cœur coinme
l6 souvenir d'une bonne action... Si les événements de notre vie sont entre les mains des hommes, les sentiments de notre âme sont entre les mains de Dieu, et la paix de la .conscience vaut mieux que la paix du monde...
11 est des déserts inaccessibles aux clameurs des méchants, il n'en est pas où Fhomme soit à l'abri des clameurs de ses remords. Je préfère ma prison, dans laquelle je suis martyre aux yeux de Dieu, aux joies de ce monde, achetées au prix d'un parjure, d'une calomnie, au prix des larmes et de la condamnation d'une amie.
Les paroles de votre grand maître sont les consolations de ma solitude... Combien j'ai versé de larmes avec son exilé! Combien j'ai admiré sa magnifique parabole de l'oppresseur et de l'opprimé ! Avec quel profond respect j'ai lu les paroles qu'il jette à ses frères à travers les verroux!... Souvent, en voyant l'amour ardent que son cœur déverse sur les pauvres et les affligés, j'ai cru vivre dans se^ pensées et sentir ses larmes se mêler à mes larmes...
Au revoir, monsieur! Nos cœurs se sont cherchés et connus. Un jour, je l'espère, nos regards s'échangeront; mais jusqu'à ce jour nous ne serons pas des étrangers l'un pour l'autre, et c'est ma pensée qui dit à votre pensée: Au revoir !
Recevez l'assurance de ma respectueuse reconnaissance.
Marie Cappelle. »
 M. Lachaud.
Septembre.
« Mon ami , je reçois votre lettre et je pleure; vous avez reçu la mienne'et vous avez souffert; nos cœurs sont glacés par la même tristesse profonde et douloureuse. Vous êtes malheureux de ne pouvoir étouffer tous mes désespoirs; moi je souffre de flétrir votre jeune vie sous le souffle de mon malheur.
Ami, souvent vous êtes sévère; vous vous étonnez que j'aie été forte au jour de la tempête, et vous ne comprenez pas que je faiblisse sous les attaques méprisables d'ennemis acharnés y et vous me blâmez cruellement de mettre ma yie, mon avenir, dans l'opinion publique, quelquefois si aveugle.... Ami, savez-vous ce que c'est que l'opinion publique?
C'est ma vie au soleil , c'est ma liberté, c'est le droit de porter un nom, c'est le droit d'êlre femme, d'être épouse, d'être mère ; c'est mon honneur, c'est votre amitié.
Votre amitié, oui, votre amitié. Vous êtes fort, vous êtes noble, vous êtes grand, mais vous ne pourrez jamais résister à ce déchaînement de la calomnie. Près des vôtres, loin d'eux, vous entendez les échos des malédictions que j'attire sur ma tète; votre courageuse amitié se brisera à tous ces rudes chocs. Dieu me fasse mourir avant que je désaprenne votre cœur !
Mon ami, je souffre de toute mon âme; pardonnez-moi, je suis bien malheureuse. .. Adieu. ..
M. X*** doif y&iif, je Tais essayer d'être oalme; je De sais pas partager mes larmes avec les indifférents. Oh ! qu'il est triste d'avoir le sourire dans les yeux et le deuil dans le ooeur. >
Au même.
Septembre 1841.
Que Dieu vous garde , mon ami! que le ciel soit bleu sur votre têfe, la brise odorante , le soleil vivifiant; que Tabsence seule vous laisse quelques regrets ! Je vous souhaite toutes les joies de la vie, mais loin de moi je ne sais vous souhaiter tout le bonheur du cœur. Je suis égoïste, ef, je vous l'avoue , vos lettres me font heureuse. Je brise vite le cachet et je les devine; puis je veux essayer vulgairement de lire les lettres qui forment les mots traducteurs de vos pensées; alors la difficulté est grande. Je vous aime pour ce que mon cœur comprend ; je vous maudis pour ce que mes yeux refusent de lire, et vous m'occupez deux heures. « . N'y aurait-il pas préméditation ?..,
Je voulais vous écrire ce matin ; mais M. Venléjoux étant venu mettre quelques sangsues sur mon 06té,.il me fallut y renoncer. Je me trouve mieux ce soir, et j'attends la visite de M. R**^, qui me tient bonne et fidèle compagnie en votre absence; c'est un noble cœur, on ne peut moins parquet.
Hier j'ai eu aussi lavisited'un officier d'artineriey H. H*^', et celle de M. V***. Lorsque ce dernier est entré dans ma chambre, avec ce cher uniforme de mon pauvre père, je fondis en larmes ; puis il fut si bon, si croyant, il réveilla tant d'échos de passé et d'enfance, que sa vue me fit du bien.
Je vous envoie un journal plein de M. R***. 11 m'a vivement émue; l'estime d'un honnête homme est une belle résignation contre les calomnies de la foule.
Adieu j ne revenez pas, mais parlez-moi du retour...
Marie. »
A M. Hugues Sentenac.
« Monsieur,
De bien douces larmes et de bien intimes bénédictions ont salué votre généreuse lettre; et mon cœur, qui depuis longtemps a désappris l'espérance, espère encore alors que votre noble intelligence vient en aide à son malheur et à son innocence.
Noble champion du faible et de l'affligé, que Dieu bénisse votre croisade ; que les hommes en comprennent la justice! Pauvre calomniée, je ne puis vous ofiiir qu'une profonde reconnaissance ; elle sera sans bornes comme mes douleurs.
Vo9 lettrés, monsieur^ ine seraient bien précieuses; si elles veulent sonder les tristesses de ma vie et de mon cœur, ma comcienee leur répondra; et si je dois vous confesser des fautes, laissez -moi espérer, monsieur, que votre indulgence me préservera de votre oubli et de votre abandon, ..
Je ne puis continuer ma lettre; toute cette nuit ma lêle a été brisée par la fièvre, et ce matin elle souffre bien encore. Veuillez donc recevoir, monsieur, mes regrets de vous quitter si tôt, et les respectueuses actions de grâces de la pauvre prisonnière.
Marie Gapf£llk«i>
« Chère amie, je suis un peu moins souffrante ce matin, et je viens à vous, car mon cœur est plein de reconnaissance. Comment pourrai -je assez vous aimer? Vous êtes la providence de chacun de mes jours, vous veillez sur moi comme sur votre enfant.
Pour vous exprimer tout ce que je sens, il me faut vous envoyer mes baisers et mes larmes. Larmes et baisers sont le langage que comprennent toutes les mères. Et n'ai-je pas le droit de me croire votre fille, alors que je vous vois si bonne, si tendre, si maternelle pour la pauvre Marie ! ! !
Hier soir j'étais bien malade ; j'étouffais et je ne trouvais pas une brmedans mes yeux: eUes étaient toutes sur mon
coeur. Je souffrais hombleinent des tristes pensées du passé, des pensée désespérées de Tavenir, lorsque M/** m'apporta Yos paroles et les mille petites preuves de votre affection, qui prévoit, prévient tout, depuis le froid qui la nuit doit glacer mes épaules jusqu'à la soif qui brûle ma poitrine à rbeore de la fièvre... 41ois j'ai pu pleurer, pleurer de reconnaissance; alors j'ai enseveli bien au fond de mon âme les pensées qui me tuent, et je vous ai dû quelques beures de sommeil tranquille.
Ne vous inquiétez pas. Je ne veux pas mourir, car je ne vous ai pas aimée assez longtemps encore, car il faut que je vous offre cette heure suprême de vérité qui me rendra digne de vous, car il faut que je vous soigne à mon tour... Oh ! si j'étais libre enfin !
Je vous dis adieu , et je vous aime de toute la force de votre bonté.
Marie. »
A Jf. CoUard.
« Mon bien*aimé oncle, je reçois avec vénération, avec amour tout œ qui me vient de vous.... Et puis vous avez raison» je suis faible, indigne de la gloire d'être innocente
et victime; mais pardon, je soufire horriblement Le
désespoir a brisé nxà pauvre tête comme mon cœur.....
Séuie, mabde» ne pouvant plus m'oocuper, parce que ma faiblesse s'y oppose chaque jour davantage , des pensées terribles» involontaires, m'assiègent en dépit de mbi-môme« Je vois une agonie insupportable dans le présent., j et dans Pavenir, cette tache que l'injustice des hommes m'a jetée, cette tache que leur injustice m'imprime à jamais ! . • . •
Mes chers adorés, pleurez -moi plutôt que de me blâmer!.... Tenez, il n'est pas jusqu'aux affections de mon oceur qui ne fassent mon désespoir! Le temps, qui efface tout, attiédira, puis fermera vos âmes... L^oubli viendra pour moi vivante comme il vient pour les morts... Gom* prenez qoe je désire mourir alors que je suis bien aimée. . . Souvent je passe mes nuits à écrire à mes chers absents. Puis, au matin, lorsque le feu consume mes pensées, lorsque je les vois s'élever comme un tourbillon noir qui n'est plus la vie que mon âme leur avait donnée, lorsque je me dis que le cœur des uns s'absorbera ainsi dans la famille, le cœur des autres dans des plaisirs et des intérêts nouveaux^ lorsque je sens l'impossibilité d'aller frapper à leurs tmes, réveiller leurs pensées, conserver enfin cette amitié innocente et profonde qui est depuis deux ans ma force et ma consolation... alors un désespoir douloureux, irrésistible, s'empare de moi. Je pourrai vivre sans les voir; mais ne pas leur écrire, omis ne pas espérer de leur être rendue innoc«[ite et réhabilitée, c'est au-dessus de mes forces. . . et je succombe sous cette douleur.
Mon bien-aimé oncle, compreneennoi, aidez-moi à coiqbattre le désespoir, mais ne me grondez plus ; si je vous ai donné une heure de bonheur, combien de larmes, d'épreu-
ves humiliantes n'ai-je pas apportées à votre admirable ten dresse! C'est par amour pour vous tous que je voudrais quelquefois mourir,... Je chasse cette idée coupable, elle revient sans cesse; c'est un cauchemar qui me poursuit.
Mes douleurs nerveuses y contribuent aussi immensément.... Les heureux de ce monde se croient à plaindre lorsqu'ils sont attaqués de ces souffrances névralgiques.... Ils ne peuvent les combattre, souvent, avec les distractions, la nature, la liberté qui les entourent... Et moi, seule avec la plus terrible douleur qui puisse se poser sur une pauvre créature humaine, dites, comment puis-je faire? Mon Dieu, je prie! mais la Providence ne s'éveille pas pour moi. Je descends dans ma conscience, mais elle me crie : « Ven* gt'-moi! p Et mon impuissance est unç nouvelle torture!
Voilà bien longtemps que je souffre... Je m'étais réfugiée dans la vie du cœur et dans l'espoir d'une réhabilitation. Chaque jour je me sens mourir pour mes amis, pour l'espérance. C'est un grand et insupportable supplice. Vous ne savez pas, même vous qui aimez si bien, ce que c'est que cette vie d'affections intimes qu'on veut éteindre en votre pauvre nièce.... A ceux que j'aime, comme vous, comme les miens vôtres, comme quelques-uns de mes pauvres chers regrettés, je donne plus que de l'affection, de l'amitié, de l'amour selon ce monde. Je voudrais trouver des termes nouveaux pour l'exprimer, des sacrifices pour les faire comprendre... Les mille intérêts de la vie ont disparu.... J'aime.... c'est tout. Et quand je voudrais mettre
une joie sur chacune de \os minutes, quand je voudrais être votre orgueil , et que je ne vous donne que larmes et honte.... je me sens incapable de combattre mon désespoir.... J'ai peur que les mille sympathies éveillées par mon malheur ne s'éteignent... J'ai peur que les profondes affections qui me font vivre ne diminuent, et il faut me pardonner si je préfère mille fois la pensée de la mort à celle si terrible de l'oubli.
Adieu. Voilà tout ce que je souffre, voilà tout ce que je sens. Ne soyez plus sévère, mais aimez-moi immensément comme je vous aime.
Marie. »
« Je suis bien faible. . . la douleur éteint ma vie. . . mais il est une force qui vient du cœur, et c'est elle qui me permettra, monsieur, de vous exprimer ma profonde reconnaissance.
Soyez béni pour la noble conviction que vous donnez à mon innocence! Soyez béni ! car, sous les généreuses expressions de votre sympathie, mon front s'est relevé, mes larmes se sont séchées, l'agonie de mes pensées s'est arrêtée, et je me suis oubliée pour vous rendre d'intimes actions de grâces !
Etranger à mes yeux, vous êtes un ami pour mon cœur.
et votre nom est parmi les noms bien diers dont Je me suis fait un trésor, parmi les noms qui se retrouvent chaque jour dans mes souvenirs, dans mes affections, dans mes prières.
Adieu, monsieur; mes forées sont épuisées! Adieu! 11 m'eût été bien doux d*entendre vos paroles, de mettre ma main dans votre main amie; mais, hélas! un mur d'airain sépare la pauvre Marie de tout ce qui fait vivre, de tout ce qu'elle aime... Pour elle plus de soleil, plus de liberté, plus d'honneur; pour elle, un seul refuge... la tombe... uhe seule espérance. . . la mort ! . . .
Marie Gappbllb. »
xvn
Les deux premiers volumes des Mémoires étarent terminés. On avait cherché à effrayer réditeur sur les dangers de cette publication : une saisie paraissait inévitable, ou tout au moins un procès. M. René dut lutter contre tes instances de ses amis, qui craignaient pour lui les suites d'une poursuite judiciaire; mais il avait compris la pensée de Marie Gappelle ; il savait que son livre n'était pas une œuvre de scandale, mais une protestation d'innocence; il
résista à toutes les menaces et à toutes les sol* licitatioDs, et il publia les Mémoires.
Cependant lif^^Lafarge avait appris les obstacles que rencontrait son éditeur; elle avait craint un instant qu'il ne l'abandonnât, et quand elle reconnut son erreur, elle s'empressa de lui témoigner sa reconnaissance.
A M. René.
Septembre iShU
(K Pardonnes-moi, monsieur, quelques injustes paroles exprimées dans un moment d'angoisses et de douleur ; pardonnez-moi ! Le malheur nous apporte le doute urec les larmes; et peut^tre m'est-il permis d'être injuste: j*ai tant souffert!... Vous le savez, monsieur, s'il est encore pour moi des espérances en ce monde, elles sont toutes en* tre vos mains; c'est vous qui devez porter à mes amis tous les secrets, toutes les tristesses, toutes les fautes de ma vie ; c'est vous qui devez me garder leurs croyances, leur affection. Je vous avais confié mon trésor; dans mon cœur je vous bénissais, et tout à coup on me dit que vous me retirez la main que vous m'avez tendue, que vous refusez à jcet te heure de mon salut votre participation d'honnête homme! Comprenez combien j'ai dû souffrir, comprenez combien»
lorsque je vous retrouve dévoué et croyant, ma reconnaissance doit être forte, intime, inébranlable ! Une lettre de M. de T**'' m'apprend queles Mémoires ne seront pas saisis, que nous n'avons à craindre qu'un procès. — Ce procès m'a toujours semblé inévitable. 1) faut, dans le système de mes ennemis, qu'ils appellent diffamation la vérité; il faut qu'ils étouffent ma voix, ne pouvant la combattre; il faut qu'ils appellent de nouvelFes persécutions pour courber ma pauvre tête, qui a osé lever le front devant leurs têtes orgueilleuses
Que la volonté de Dieu soit faite ! L'injustice des hommes peut être longue; des jours, des mois, des années peuvent s'écouler sans que la grande voix de la vérité sépare le coupable de l'innocent ; mais celte voix se fait toujours entendre... Mais le monde, qui vous a accusé, honorera votre courage, monsieur; mais, dans Tattente de cette tardive justice, vous avez les remerciements d'une pauvre femme bien réprouvée, mais aussi bien innocente.
Adieu, monsieur; croyez que dans mon cœur la reconnaissance est un culte.
Marie Càppelle. »
Les Mémoires parurent et furent lus avec avidité; mais on sait quelles sévères critiques les accueillirent, à quel débordement d'injures et de calomnies quelques feuilletonistes passionnés se laissèrent aller contrôleur auteur. On' verra,
dans presque toutes les lettres qui vont suivre, que Marie Cappelle en fut vivement émue ; elle en exprime souvent à ses amis sa douleur et son indignation.
A Jf . Babatid'^Laribière.
Septembre iS4i«
a Le jour où vous avez quitté Tulle, j'avais mal à la tête; le lendemain, plus mal encore ; il fallut me faire une bonne saignée. Mon bon Esculape m'ordonna le repos; il défendit le travail à ma pensée '/mais comme il ne pouvait l'exiler ainsi d'elle-même et lui donner l'oubli, ma pauvre pensée, inoccupée et désordonnée, se mit à sonder les abîmes de mon passé, les abîmes de mon avenir; elle fit saigner toutes mes blessures; elle éteignit toutes les étoiles que mes amis avaient fait, avec tant de peine, scintiller à travers mes ténèbres; enfin j'eus des larmes cruelles, des désespoirs amers, des doutes déchirants; enfin, je devins bien malade; et, pendant huit jours, il fallut tout l'art de l'excellent docteur, toute l'aSeclion des amis présents, foule la pensée des amis absents et regrettés, pour calmer les révoltes de mon cœur et les tortures de ma pauvre tête. •. Je vais mieux. Je suis plus forte, c'est-à-dire que je puis écrire, et que je puis aussi renfermer toutes mes larmes au fond de mon âme.
Vous avez ]u sans doute la réponse du National à la dernière brochure d'Orfîla? Je crois me rappeler que ce journal est celui que vous recevez.
Je crois que les Mémoires ont paru à Paris. Nous n'en avons pas encore reçu ; mais, ce matin, j'ai lu un affreux article contre eux. Un doute cruel torture ma pensée. Aurais-je eu tort d'écrire ? Ce qui devait amener ma réhabilitation amènera-t-il ma perte ? Mes amis se sont trompés > peut*étre ? Je n'ai pas sans doute cette intelligence qui vient de Dieu y qui est toute noble, toute divine, toute-puissante. Après tant de douleurs , me serai$-je donné par ma volonté, peut-être par un orgueil né de mon malheur, de nouvelles tortures, de nouveaux opprobres ? Combien je souffre ! Ma tête est un feu, je ne sais où cacher ma pensée, où la réfugier, où la perdre. Ami, écrivez-moi bien vite, bien longuement. Lisez tout ce qui se dit contre moi. Faut-il laisser paraître une seconde édition? Faut-il arrèter le mal? — Ma \oix doit-elle s'élever, ou doit-elle s'é^ teindre ?
Ecrivez-moi, consolez-moi. Votre pauvre amie a bien besoin de consolations, de lettres et de prières.
Marie. »
AM.de
Septembre 1841.
« Maintenant 9 mon ami, allez chez M. René; s'il se peut 9 qu'il vous donne le prix qu'il a reçu pour les deux premiers exemplaires vendus. Changez-le en un louis bien neufy bien brillant, adressez-le à la directrice des postes de Villers-CotteretSy en la priant de le remettre à M^^^ Félicité Bertaud, rue de Paris; et que Dieu bénisse la pauvre vieille fille et la pauvre jeune femme!
Que Tœuvre de mes larmes et de mes souffrances serve du moins à sécher une larme, à prévenir une douleur! Que la bénédiction du pauvre vienne effacer de ma pensée les malédictions que les heureux du siècle ont jetées sur mon pauvre livre!
La calomnie est une douleur de la terre; l'affection est une joie du ciel. Que Dieu me garde la profonde amitié de mes amis, et je saurai braver la profonde inimitié de mes ennemis...
Marie. »
A Jf . Hugues Sentenac.
45 octobre i84i*
« Monsieur, Il est des attaques trop brutales pour que celui qu'elles
veulent flétrir les combatte avec d'autres armes que le mépris et la pitié... J'aurais courbé la tête devant une censure sévère, mais juste, de M. Janin; j'ai détourné ma pensée de ses cruelles injures. J'ai eu l'oubli et le pardon pour ces furieuses déclamations» qu'il n'a pas été chercher dans sa conscience, mais qui ont visiblement été inspirées par mes ennemis.
Si vous voulez me défendre, monsieur, si vous ne craignez pas de prêter à une pauvre calomniée le généreux appui de votre plume et de votre conviction, ma reconnaissance sera bien grande, et je vous confie mon innocence comme mon plus cher trésor.
Ne défendez pas ma plume : il m'importe peu qu'elle soit trouvée éloquente; défendez ma vie, mes actions, mes pensées : celles-là sont dignes de votre protection, et je puis sans rougir les avouer à Dieu et aux hommes.
Veuillez recevoir, etc.
Marie Gappbllb. »
A Jf . René»
SO octobre i8Ai<
« Pardonnez-moi, monsieur, d'avoir été muette dans ma reconnaissance. . . . Les paroles sont impuissantes pour traduire les pensées du cœur. ... En lisant là ferme croyance IV. 22
et le dévoudnMnt exprimés par vous ibd Me de la mcméb édition de mes Mémoires^ j'ai pleuté> et j^aumis toalu vdl^ envoyer ces larmes d'actions de grftces , qui seules auraient pu vous faire comprendre tout oe que J'éprou^ vais...
Je ne vous cacherai pas, monsieur, que j'ai étéprofon* dément affectée des attaques si cruelles qui ont accueilliiés Mémoires. Je ne demandais pas des loudnges.... mais une censure sévère et raisonnée; j'aurais fioml)a(fu des attaques loyales dictées parla conviction... je n'ai pu quesouffirir, puis donner roubli et le mépris à ces dééfaatnemehts de commande. Que dire à ces iinterprètes achetés de vieilles haines... qui s'élancent contre le faible, parce qu'ils lésa* vèm garrotté et sansdéfenséî'tës raitiener est impossible: ecii'est pas leur intelligence qtii^tènd leurs oracles; é^est leur intérêt ; les co^aincre est pltis impossible eticoiPe : il leur manque le sens de la conviction» qui est Isf couecience.
Je viehs à vous > Un peu en femme forte, mais j'ai été bien faible, bien déraisonnable, bien souffrante... Il a fallu toute l'affection de mes amis pour que je revienne sur la brèche, pour que je combatte encore pour le triomphe de la vérité... peut-être exilée de la terre, mais qui sera toujours l'idole et l'espéranœ «te mon cœur.
Vous désirez que je travaille à mon troisième volume. — Dois-je vûtts l'âivouer? je ne l'ai pas fait et je ne puis pas le faire encore... Les déchaînements de mes ennemis, les injustices de' la justice, la druâUlé des orgaiMS de l'opinion, des espétances brisées , toin depuis quelques Dids ajoute à fam^ntume, à rindigOQtion,à4tt'€olèrè'dë tnon flœe... lia
plume écrirait des vérités trop mordantes, des appréciations peut-être exagérées, des paroles de vengeance et de haine. Ma conscience a été mon premier guide; je veux m'y soumettre encore , et j'attends que mon imagination soit assez calme pour faire éclore et accepter le jour que je veux et dois leur donner...
Je m'occupe en ce moment d'un pauvre innocent qui est mort sur Téchafaud pour sauver son beau-père... d'un pauvre innocent jugé et condamné par lé jury de la Ck)rrèze, Fan IX de la République !
La calomnie qui déshonorait ce noble et digne homme a été accueillie avec transport. La vérité, venue plus tard, a glissé sur les consciences des accusateurs, elle n'a pas trouvé d'écho ; et moi qui ai voué mon respect et mon admiration à la sainte victime, je veux essayer de la faire partager à mes amis(l).
Adieu, monsieur; je vous souhaite la santé > la paix de l'âme et les joies du cœur, ces saintes joies qui sonl aux joies du monde ce que la lerre esl au ciel. Recevez mille assurances d'estime et de considération.
Marie Cappelle. »
(1) Nous a vous entre les mains le travail annoncé par \f"* Lafarge et bien d^autres ébauches qui prouveot la liberté d'esprit avec laquelle elle pouvait aborder tontes sortes de sujets d'étude, même au milieu des souffrances physiques et morales de la prison. Peut-être un jour, si nous parvenons èdécbiflcer ces feuilles qui recevaient le premier jet de sa pensée, les livrerons-nous à la publicité.
A M. Babaud-Laribière.
Octobre i84i.
c Je TOUS écris comme une pauvre ressuscîtée, qui, un peu malgré sa volonté, vient de reprendre un bail avec sa vie y toute de déceptions et toute d'amertume. Mon bon docteur a si héroïquement combattu mes souffrances par des saignées, sangsues, etc..., que je n'ai plus la force de souffrir et de penser, et qu'il n'y a plus en moi qu'un cœur qui bat jour et nuit pour mes amis.
Si vous voyiez ma triste main toute pâle, vous comprendriez que je fais une imprudence en vous écrivant, et qu'il m'a fallu mettre tout mon cœur dans ma tête, pour en avoir la force....
Adieu ; écrivez-moi une longue lettre et bien vite; c'est une très-bonne potion calmante pour la pauvre prisonnière»
Marie. »
Au tnétnCw
fin octobre i84t*
« Vous vous plaignez de la brièveté de ma dernière lettre, mais ce n'était pas une lettre que je vous envoyais* J'é-
tais lOQte souffrante ; il m'était défondu d'écrire , et je n'ai eu assez de force et de désobéissance que pour vous dire bien yite quelques mots partant du ooeiir. Pepdant tout un mois j'ai été iaible d'esprit, malade, découragée ; mon cœur seul, que je conserve pour mes amis, a été préservé de cette triste influence. Maintenant je vais mieux. Encore une fois ma tête, après s'être laissé courber par la tempête, s'est relevée pleine d'énei^e et de force ; je vais remonter sur la brèche, travailler, lutter, non avec l'espoir du triomphe, mais avec le sentiment du devoir. — Vous avez lu sans doute la cruelle censure de M. Janin; elle m'a fait bien mal ; puis avec le mépris je lui ai donné oubli et pardon... Il faut qu'un homme soit bien pauvre pour vendre sa plume; et> quand il l'a vendue, il est assez malheureux pour qu'on le plaigne plutôt que de le maudire.
La première édition est enlevée , la seconde va paraître, avec une préface en réponse aux journalistes. M. René aurait pu l'écrire plus él^animent, mais elle est noblement pensée.
Ici, entre tous les amis, nous n'avons qu'un seul exemplaire des Mémoires; sans cela je vous en aurais envoyé; j'écris à M. René de le faire sur-le-champ. Pardonnez-moi mon vilain oubli ; je vous l'ai dit, mon pauvre esprit était très-gravement malade, il mérite l'absolution. N'êtes-vous pas un de ceux auxquels mon cœur a confié et dédié cet ouvrage?
Il a été fait, à Londres, une excellente traduction. La presse anglaise s'est montrée généralement favorable; elle déclare ne pas vouloir se prononcer sur la chose jngée ; mais
s!ir )a partie littéraire des Mémoires elle a ime îndoTgence très-grande et même un peu flatteuse. J*aî feît une préface pour cette édition , à la prière de Téditeur, et je l'adresse aux dames anglaises (1). Il y a en tête mon portrait; fait un peu d'idée, un peu sur les autres portraits.
La Cour de Cassation a fait demander aujourd'hui les pièces de l'affaire des diamants; il s'agit de la non-prestation de serment par M"®Delvaux. La minute le fait prôler, mais dans les pièces signées par le président il n'en est pas fait mention. Je n'ai pas d'espérance. A Paris, les avis sont très-partages sur le résultat de cette décision de la Cour suprême. Quant à l'affaire Denis , elle est en suspens. On trouve que dans ce moment d'irritation, alors que la presse se déclare unanimement hostile, il y aurait de l'imprudence ^ jouer notre dernière espérance. Nous rassemblons les faits. Nous laissons le jugement sur les Mémoires se faire dans le calme et dans l'impartialité. . .
Nous avons reçu d'Alger des lettres excellentes de M . Clavé; il s'indigne d'avoir été éloigné d'Alger au moment da procès. Il demande à venir déposer de la vérscitéde caqu'il a déclaré une première fois. Il dit surtout que toutes les explications que la défense de Mr* de Léautaud a voulu donner sur la boite sont fausses, et qull s'engage à le
* fi) Voici celle Préftice x
• Allez, ô mes pensées, vers celte lie libre el belle qui a eu des sympathies pour le malheur, qui aura des croyances pour la Térité. Allez 1 portez mes actions de grâces et mes bénédictions aux nobles ftlles de l*Angleterre qui ont mêlé des larmes à mes larmes; à ces femiMS qui sont asscc vertueuses pour croire à la vertu , qui sont assez fortes pour absoudre hautement une pauvre réprouvée. »
prouver. Croiriez-Tons que plusieurs journaux onfrefusé d'insérer ces lettres? C'est bien inC9lme.
le vais me remettre à l'ouvrage. ... J'aurais voulu faire quelque livre qui parût avant le troisième volume des Mémoires, mais j'ai peur. Toutes ces critiques m'ont fait douter de moi. Je ne veux ps ajouter aux pyramides de sottises, de lieux communs , d'inutilités, qui sortent chaque jour des aptres de la* presse; la médiocrité m'épouvante. Je ne comprends les romans que dans un but sérieux, que lorsqu'ils attaquent des abus, des préjugés, des ridicules. Hais lorsque la société m'a mise sous ses lois, puis je venir parler en censeur?...
Plusieurs libraires m'ont écrit pour publier un petit volume formé des lettres qui ont été lues dans le procès, et des leltres écrites depuis dans ma prison. Qu'en pensez vous?... C'est assez l'avis des amis présents.
J'attends demain H. de T"'*'', et pendant quelques jours les nouvelles de Paris vont être les hOtes de nu)n foyer. Depuis que vous êtes parti, j'ai beaucoup souffert; j'ai eu trèsfroid, je me suis beaucoup chauffée; j'ai eu des larmes, des désespoirs. J'ai un peu martyrisé mes amis qui voulaient me prêcher ; enfin, si je descends au fond de ma conscien* ce, je ne suis pas très-contente de moi-même j, et je suis bien intimement reconnaissante des tendres soins qui ont hâté ma résurrection vers la vie, le courage et la résignation active.
Adieu, monsieur; les absents sont les hôtes de ma pensée; vous êtes bien loin et bien près de moi.
A M. Lachaud.
Fin octobre 1844.
n Ce matin j'ai attendu une lettre de vous ; elle n'est pas venue, et je vois qu'il vous a été impossible de l'écrire, que vous avez souffert de ne pas envoyer une parole amie à la pauvre recluse. Hélas ! il y a entre nous un abîme... Le monde, les familles, leurs exigences, leurs droits vous réclament. Vous les combattez sans cesse, vous me les sacrifiez souvent; mais, comme les sept tètes de l'hydre, ils renaissent sans cesse ; et, je l'avoue, j 'ai peur ; je suis vouée à la douleur, et je ne serais pas assez complètement malheureuse s'il me restait des amis.
Il y eut ce matin un rayon de soleil. Le ciel se fit bleu et serein pendant une heure, et je me suis dit que vous en jouissiez; et moi, qui n'aime plus le soleil ni le ciel bleu, j'ai ouvert ma fenêtre. J'ai voulu vivre puisque vous viviez. Mais, hélas ! un nuage gris et sombre a passé devant ce dernier rayon d'automne; un vent glacé s'est élevé en tourbillorioant dans les grands arbres de la promenade, et a livré quelques pauvres feuilles jaunes et desséchées au courant de la Corrèze.
Telle est ma vie.... Ainsi je viens éteindre les joies que je voudrais partager avec ceux que j'aime ; ainsi je serai emportée par le souffle du malheur vers ce gouffre que quelques*uiis appellent néant, d'autres éternité, qui est
pour tous un mystère; car la tombe en est le seuil» un seuil que nul ne franchit deux fois.
M. G^** vient d'interrompre ma lettre; il m'a fait une longue et bonne visite. Nous avons causé du présent, de l'avenir, des absents, de lui, de moi, du ciel, de la terre; que sais-je ?. . . Tout est bien, tout est consolant, lorsque le cœur s'adresse au cœur, et vous savez que le sien est noble, généreux, dévoué.
Adieu.
Marie. »
Au même.
26 octobre i64i*
(( Cher absent, je crois en vous comme je crois à Tinjustice des hommes, à mon innocence, à l'immortalité de mon âme.
Voici de biea longs jours que vous êtes parti : pensezvous au retour? Dieu merci, les vacances sont terminées ; dans quelques jours, les devoirs, les clients, les chambres dé grande, petite et moyenne justice vous réclameront. Ge sont des arguments irrésistibles pour les grands parents; et alors vous me reviendrez pour longtemps, n'est-ce pas?.. Je ne sais quand je verrai M. de T***; jeudi sans doute... Vraiment, en l'absence de mes amis, je ne sais plus vivre: les jours, les nuits, tout se ressemble. Je ne désire rien, je
n'attends rien ... Je pleure, je m'ennuie ; je m'ennuie et je *^ pleure; voici mes distractions loin de vous.
J'ai écrit une grande lettre à M. M***. Je vous l'enToie pour que vous la lisiez et l'expédiez ensuite, si bonne elle vous semble. Vous comprenez qu'il fout que mes paroles cadrent avec les vôtres... Aussi la page d'afiisitres est-eifo séparée. Si elle ne vous parait pas convenable, vous la déchirerez et ferez seulement partir Vaàieu^ avec lesquatre pages de phrases.
Quant à la lettre de R*** et aux convictions ramenées» je n'y croie qu*un peu. Vous aurez voulu me faire du bien en dépit de la triste réalité. Tenez, aujourd'hui encore j'ai ap« pris deux défections : celles de M. D*** et de M. D.-W***. Gela m'a fait mal... Mais je me tais... j'ai commencé ma lettre avec la ferme résolution de ne pas vous attrister de mes tristesses.
Adieu; »
Nous compléterons cette série de lettres par lé billet suivant, que Marie Cappelle envoya, dans les derniers jours de son séjour à Tulle, à Tun de ses plus fidèles et de ses plus respecta^ blés amis, en y joignant une mèche de ses cheveux blanchis par la souffrance*
Novembre t844*
« Je Yous offrey mon noble ami , ces cheveux déteints par les laimes. Le malheur qui les a blanchis n'est pas de ceuit qui impriment des rides sur le cœur, des remords dans la conscience. Aussi j'aime mes cheyeux blancs comme le vieux soldat aime ses blessures. II combat pour la gloire et la palrÎQ ; je combats pour mon innocence et pour l'amour dé mes amis.
Marie Gappelle. »
Nous ne lermin^rans p^ sans dire un mot <|es attaques passionnées qui ont été adressées à Marie Cappelle au sujet de ses Mémoires ; et 4'abord nous soutiendrons que la conviction ^eule ne les a pas inspirées.
Qièe lui reproche-t-on ?
D'avoir retrouvé au fond de sa prison une liberté d^esprit légère et railleuse ?
' D'avoir sans ménagement raconté toutes ses
impressions sur les hommes et sur les choses 7
Sans doute il y avait quelque danger à frapper avec la vérité des ridicules dont on s'est fait de petites vertus.
Sans doute il y avait quelque imprudence à avouer avec franchise des sentiments bizarres peut-être, qui s'éloignent des idées reçues, et dont quelques personnes se défendent comme d'un crime.
Eût-il mieux valu que Marie Cappelle prît un masque hypocrite et pleureur?
Fallait*il l'engager à fausser son caractère, gêner ses allures vives, hasardées, railleuses?
On ne Ta pas pensé.
Les amis de Marie Cappelle avaient compris tout le danger de son livre, mais ils avaient vu aussi tous ses avantages. 11 pouvait lui aliéner quelques mesquines susceptibilités, mais il devait lui rattacher tous les hommes non prévenus.
La passion Ta emporté peut-être ! Et, sur la foi de quelques journalistes menteurs, bien des personnes ont dédaigné un livre qu'elles supposaient plein de Gel et de calomnies.
Quoi qu'il en soit, la vérité restera ; elle res-
tera dans ces pages faciles, brillantes, légères et sériei]^ses tour à tour, libres de toutes préoccupations comme de tous remords; et un jour la première preuve de Tinnocence de Marie Cappelle sortira de cette justification, railleuse quelquefois, jamais courtisane, toujours loyale et consciencieuse.
L'ordre du départ arriva enfin pour Marie Cappelle. Elle dut quitter la prison de Tulle, où elle laissait le souvenir de si cruelles souffrances et de si consolantes affections.
On la dirigea sur la maison centrale de Montpellier ; Clémentine raccompagna dans ce dernier voyage. Deux gendarmes furent chargés de son escorte^ et ils eurent tous les égards dus aune si grande infortune.
Avant de franchir le seuil de son tombeau, Marie Cappelle écrivit quelques lignes; ce sont les dernières qui nous soient parvenues. C'était pour parler de sa bonne Clémentine. .. La noble fille les avait bien méritées. * .
« Ce uiatin ma pauvre Clémeniioe ^t partie !
Je Fai revue use heure avant de la perdre, et pendant cette heure nous n'avons pu échanger une parole, tant il y avait de larmes dans nos yeux et dans nos cœurs.
Chère et bonne créature, qui pleure ma prison comme je pleure la liberté... et qui ne sait que faire de sa vie lorsqu'on lui défend de la dévouer à mou malheur! Depuis deux ans elle a partagé les angoisses de tous mes jours et les insomnies de toutes mes nuits. Des indifférents lui ont offert de l'or pour les servir... elle l'a méprisé, afin de rester pauvre près de moi. On s'est adressé à son cœur... on lui a promis de l'affection, un nom, un avenir... Elle a refusé d'être aimée pour me garder tout son dévouement. Et lorsque mes ennemis l'ont menacée de faire de son affection pour moi la base d'une accusation terrible, sans balancer, sans pâlir , résistant à mes prières qui voulaient l'éloigner» elle m'a demandé comme une grâce d'affronter mon martyre et môme mon agonie. . .
Le premier jour de mon malheur devint le premier jour de son dévouement.... Plus j'étais humiliée, plus elle me traitait avec respect, avec adoration.... Son affection l'a* vait initiée aux plus nobles pensées, aux plus grandes délicatesses de l'âme. Cette élévation qu'elle montrait en parlant de moi, de mon malheui:, de mes amis, elle la perdait lorsqu'elle s'occupait d'elle-même, ou de sujets indifférents.... Lorsque j'étais triste, que je me tourmentais dans un sentiment de profond découragement, elle ne m'adressait jamais la parole, mais je trouvais près de moi les fleurs que je préférais, um livres favoris, Je^ lettre de
mes amis qui m'éCaient les pins douces. Elle se disait tout haut les choses qui devaient aller à mon cœur, puis se mettait près de mon lit» et si je pleuruis> je sentais ses larmes tomber sur mes mains.. .
Noble fille, que Dieu bénisse ton dévouement ! Ma reconnaissance est profonde comme ton aûeciion ! Les larmes ne sont pas assez amères lorsqu'elles sont essuyées. On va m'enlever tes soins; mais ces hommes qui t'éloignent de mon cachot ne peuvent t*éloigner de mon cœur. »
La porte de la maison centrale se referma sur M*"® Lafarge ; le règlement de la prison Talteignit avec toutes ses rigueurs.
Depuis, sa vie s'est épuisée aux privations physiques; son intelligence si belle s'est brisée aux longues tortures de l'isolement ; et il ne reste plus aujourd'hui qu'une pauvre femme qui agonise, une malheureuse folle qui n'a plus conservé que le souvenir d'un mot :
« Je suis innocente ! »