Ms. 2® éd. : inconsidérément
230 MÉMOIRES DE MARTIN DU BELLAY. [Avril 1522
Retour des Suisses. — Alors dudit combat, l'armée vénitienne estoit en bataille près du fort, hors toutesfois de la cognoissance de l'artillerie des ennemis, lesquels Vénitiens gardoient les gages ; car s'ils eussent voulu assaillir de leur costé comme firent la gendarmerie et les Suisses, les ennemis eussent esté contraints de séparer leurs forces en divers lieux, dont il est apparant que la journée eust esté pour nous. Le seigneur de Lautrec, et autres chefs de l'armée, voyans les choses en tel desordre, pensèrent persuader les Suisses de se loger sur le lieu, leur offrans le lendemain mettre la plus part de la gendarmerie à pied, pour faire la première poincte; mais jamais il n'y eut ordre de les asseurer, de sorte qu'au plus grand desordre du monde se mirent à eux retirer à Monche; lesquels, n'eust esté la gendarmerie qui demoura sur la queue, sans point de faulte, eussent esté taillé en pièces. Puis, les ayant le seigneur de Lautrec, avecques le reste de son armée, accompagnez jusques à Monche, nous deslogeasmes dudit Monche le lundy d'après Quasimodo et feismes cinq ou six mille, et le mardy les Suisses nous laissèrent et se retirèrent en leur pais, et avecques eux le grand maistre Bastar de Savoye, le mareschal de Ghabannes et le seigneur Galeas de S. Se vérin.
Le seigneur de Lautrec, se voyant ainsi abandonné, depescha le lendemain bon nombre de cavaliers et de gens de pied et entre autres le seigneur Jean de Medicis et le seigneur Federic de Bozzolo, avecques leur colonels de gens de pieds, pour garder Laudes, et par ce moyen conserver le Gremonnois. Lesdits seigneurs Jean et Federic arrivans à Laudes y trouvèrent le
Avril 1522J DEUXIÈME LIVRE. 23i
capitaine Bonne val, gouverneur du lieu, et sa compagnie de cinquante hommes d'armes, auquel lieu il avoit faict quelques fortifications, espérant la garder. Estant doncques arrivez, ceux que mondit seigneur de Lautrec y avoit envoyez se trouvèrent (compris ce qu'avoit ledit Bonneval) le nombre de trois ou quatre cens hommes d'armes et trois mille hommes de pied ; et parce qu'ils avoient cheminé toute nuict, et qu'il estoit matin, se logèrent pour refreschir eux et leurs chevaux, pensans que ledit Bonneval, qui estoit de séjour, eust pourveu au guet, pendant qu'eux qui estoient travaillez se pourroient refreschir.
Prise de Laudes. — Les ennemis qui estoient à Marignan deslogerent la mesme nuict et marchèrent pour venir loger à trois mille dudit Laudes ; leur avant garde ayant marché jusque près de la ville, se dressa une escarmouche entr'eux et ceux de la ville, laquelle fut menée si chauldement, que les nostres furent repoussez un peu rudement, de sorte que les ennemis entrèrent pesle-mesle dedans la ville, où ils trouvèrent la pluspart des soldats au lict, et si estoit environ midy. Encores advint-il un grand inconvénient, car un pont de bateaux que noz gens avoient sur la rivière d'Adde tirant à Cremonne fut rompu, à cause dequoy y eut plus grand nombre de prisonniers; qui fut un grand desastre, de trois cens hommes d'armes et trois mille hommes de pied estre pris en une ville sans batterie, ny brèche, ny eschelle. Les seigneurs Jean de Medicis et Federic de Bozzolo se sauvèrent à Cremonne.
Ce mesme jour estoit monsieur de Lautrec venu loger à Rivalte* avec le reste de l'armée. Sur le soir luy