Rivolta, sur l'Adda, à 5 kil. au sud de Cassano
232 MÉMOIRES DE MARTIN DU BELLAY. [Avril-mai 1522
vindrent nouvelles de ceste perte, chose qui estonna fort la compagnie, car c'estoit l'une des principalles espérances qu'eussions, que ladite ville de Laudes pour le passage de la rivière ; et ne pouvoit monsieur de Lautrec avoir de reste que quatre cens hommes d'armes et peu de gens de pied. Sur ce trouble, le seigneur du Pontdormy feit offre, si monsieur de Lautrec la trouvoit bonne, de s'en aller jetter dedans Gremonne, avant qu'elle fust saisie de l'ennemy, avec sa compagnie et ceux lesquels de bon courage le voudroient suivre et, s'il rencontroit l'ennemy, fort ou foible, le combattre, aymant mieux mourir des armes de l'ennemy que de tomber en la miséricorde des villains, ou de s'en retourner en France sans armes. Son opinion fut trouvée bonne; parquoy sans séjour feit mettre son enseigne aux champs, laquelle fut incontinant accompagnée d'autres enseignes et aussi de plusieurs qui par congé de leurs capitaines le suivirent. Ayant tout assemblé, leur feit entendre la délibération qu'il avoit de combatre tout ce qu'il trouveroit en son chemin et fust-ce toute l'armée de l'ennemy, afin que chacun fust préparé pour ceste effect; ayant trouvé toute la trouppe de bonne dévotion, se mist en chemin, prenant son armet, aussi firent tous ceux de la compagnie. Et ayant cheminé environ quatre mille, monsieur le mareschal luy manda qu'il eust à l'attendre, dequoy il fut bien estonné, voyant une si soudaine mutation ; parquoy ledit seigneur de Pondormy manda audit mareschal que son retardement pourroit amener perte de tant de gens de bien qu'il avoit avecques luy et pareillement de la ville de Gremonne, mais qu'ayant gaigné la porte de la ville, là il l'attendroit.
Mai 1522] DEUXIÈME LIVRE. 233
Retour en France de monsieur de Lautrec. — Le seigneur de Lautrec, après avoir veu son entreprise de Laudes rompue, son armée ruinée et les Vénitiens qui desjà s'ennuyoient de soustenir le reste de son armée en leur pais, parce qu'il n'y avoit point de payement, se retira en France. Le seigneur de Montmorency, voyant lesdits Vénitiens de mauvaise volonté, s'en alla à Venise, pour trouver moyen de maintenir la Seigneurie à la dévotion du Roy*.
Le seigneur de Lautrec de retour en France, si le Roy luy feit mauvais recueil, il ne s'en fault estonner, comme à celuy qu'il estimoit avoir par sa faulte perdu son duché de Milan, et ne voulut parler à luy; mais le seigneur de Lautrec, se voulant justifier, trouva moy-en d'aborder le Roy, se plaignant du mauvais visage que S. M. luy portoit. Le Roy luy feit response qu'il en avoit grande occasion, pour luy avoir perdu un tel héritage que le duché de Milan ; le seigneur de Lautrec luy feit response que c'estoit S. M. qui l'avoit perdu, non luy, et que par plusieurs fois il l'avoit adverty que s'il n'estoit secouru d'argent, il cognoissoit qu'il n'y avoit plus d'ordre d'arrester la gendarmerie, laquelle avoit servy xviii mois sans toucher deniers et jusqu'à l'extrémité, et pareillement les Suisses, qui mesmes l'avoient contraint de combatre à son desadvantage, ce qu'ils n'eussent faict s'ils eussent eu paiement. S. M. luy répliqua qu'il avoit envoyé quatre cens mille escus alors qu'il les demanda ; le seigneur de Lautrec luy feit response n'avoir jamais veu ladite somme, bien a voit-il eu lettres de S. M., par
1. Sur cette mission de Montmorency à Venise, qui dura de mai à juillet 1522, voir F. Décrue, op. cit., p. 27-28.
234 MÉMOIRES DE MARTIN DU BELLAY. [Mai 1522
lesquelles il luy escrivoit qu'il luy envoiroit ladite somme. Sur ces propos, le seigneur de Semblançay, superintendant des finances de France, fut mandé, lequel ad voua en avoir eu le commandement du Roy, mais qu'estant ladite somme preste à envoyer, madame la Régente, mère de S. M., auroit pris ladite somme de quatre cens mille escus et qu'il en feroit foy sur-le-champ . Le Roy alla en la chambre de ladite Dame avec visage courroucé, se plaignant du tort qu'elle luy avoit faict, d'estre cause de la perte dudit duché, chose qu'il n'eust jamais estimé d'elle, que d'avoir retenu ses deniers qui avoient esté ordonnez pour le secours de son armée. Elle s' excusant dudit faict, fut mandé ledit seigneur de Semblançay qui maintint son dire estre vray ; mais elle dist que c'estoient deniers que ledit seigneur de Semblançay luy avoit de longtemps gardez, procedans de l'espargne qu'elle avoit faicte de son revenu, et luy soustenoit le contraire ^ Sur ce différend, furent ordonnez commissaires pour décider cette dispute; mais le chancelier Duprat (de longtemps malmeu contre ledit seigneur de Semblançay, jaloux de sa faveur et de l'autorité qu'il avoit sur les finances), voyant que Madame estoit redevable audit seigneur de Samblançay et non luy à elle, avant que souffrir ce différend estre terminé, meit le Roy en jeu contre ledit seigneur de Semblançay et luy bailla juges et commissaires choisis pour luy faire son procez^.
1. Sur ce qu'il faut penser de cette scène et du rôle de Louise de Savoie, voir la discussion de P. Paris, op. cit., t. I, p. 173-198; Spont, op. cit., p. 188.