MARTIN DU BELLAY
Au Roy très-ghrestien.
Sire, en visitant la librairie que deffunct monsieur de Langey mon beau-pere m'a laissée, je fus émerveillé, comme un tel personnage occupé au service des Roys voz ayeul et père, et de son naturel addonné aux armes, contre la coustume de ceux qui sont de pareille inclination, s'estoit garny d'un si grand nombre de livres, comme il les avoit ainsi disposez par ordre, et cottez de marques et additions pour le secours de sa mémoire. Toutesfois, me souvenant de ce que j'avois ouy dire de la nourriture qu'il eut avec deffunts messire Guillaume du Bellay et monsieur le cardinal du Bellay, ses frères (desquels la mémoire durera à jamais pour avoir esté au reng des plus excellens de leur temps aux armes et aux lettres), je pensay que ceste nourriture pouvoit estre la cause qui l'avoit ainsi rendu amateur des livres, et soigneux d'en fournir si bien ceste sienne librairie : en laquelle recherchant par après plus curieusement ce qui y estoit de rare et singui i
lier, j'arrivay sur quelques volumes escrits la plus part de la main d' iceluy, lesquels ayant leu à loisir, trouvay estre une belle histoire des choses advenues de son temps en vostre royaume et pays circonvoisins, laquelle toutesfois par modestie il voulut seulement appeller mémoires, estimant (comme je croy) que le tiltre d'histoire emportast quelques ornemens d'éloquence plus grans qu'il ne pensoit y estre employez ; ou bien qu'il eut proposé ne la faire imprimer, mais la laisser en ceste librairie comme annales privées et particulières pour nostre maison du Bellay.
Et de fait, le doute que telle fut sa volonté m'a retardé, depuis dix ans qu'il est decedé, de faire imprimer ceste histoire jusques à maintenant, qu'estant, avec le désir que j'en avois, invité par les honneurs qu'il pleut nagueres à Y. M. me départir à chercher les moyens de luy faire service, j'ay estimé qu'outre ce que m'y suis tousjours efforcé depuis que je commence à porter les armes, et mesmes aux guerres dernières sous la charge de Monsieur 1 , encores ferois chose à elle agréable, si je tiroy ces livres du trésor de nostre maison pour les mettre en lumière, sous la protection de V. M., par ce qu'estant iceile curieuse de toutes choses louables, mesmement de la lecture des haults faits d'armes, stratagèmes et actes des vertueux princes, ce luy serait un singulier plaisir de cognoistre comme son ayeul, le grand roy François, s'est main-
1. Le futur Henri III, alors duc d'Anjou. Il s'agit de la troisième guerre de religion, marquée en 1569 par les batailles de Jarnac (13 mars) et de Moncontour (3 octobre), et que devait terminer Tannée suivante la paix de Saint-Germain (8 août 1570).