‹ Mémoires de Mathieu Molé, procureur général, premier président au Parlement de Paris et garde des sceaux de France (volume 2)Chapitre 18 sur 76 · LE 14 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

LE 14 NOVEMBRE

De Corbie, ce 45 noyembre 1636.

L'heure de dix heures étant venue, M. le Comte envoya un aide de camp à ceux de dedans leur dire que le jour et l'heure qu'ils avoient demandés étoient venus, et qu'il fallolt qu'il satisfissent à la capitulation. Ils répon* dirent être prêts d'exécuter. Au même temps, le Grand- Maître de l'artillerie fit avancer jusques à la porte de la ville les cent dix chariots qui leur avoient été promis, lesquels ils furent assez longtemps à charger, et les allées et venues durèrent jusques à deux heures après midi, qu'ils mandèrent être prêts à sortir. A l'instant, le comte de Soissons fit avancer le régiment des gardes, jusques à la porte de la ville, où étant arrivé, la porte fut ouverte, et la garnison commença à sortir en cet ordre : premiè-

DE MATHIEU MOLE. if7

rement , trois compagnies de cavalerie faisant quatrevingt-dix mestres les trois ; puis les chariots charges de cinq à six cents malades et de quatre cents femmes ; puis les deux canons et trois charrettes de munitions. Après, marchoient l'infanterie en cet ordre, à sçavoir : les Wal- Ions, les Allemands, puis les Italiens (qui n'avoient point de capitaines à leurs têtes, pour ce, dit*on, qu'ils n'avoient point été d'avis de se rendre), les Espagnols, ensuite de quoi marchoit le major de la ville, qui avoit toujours conunandé depuis la mort du gouverneur, et lequel venant saluer le comte de Soissons qui les voyoit sortir, lui dit qu'il lui rendoit la place beaucoup plus forte qu'elle ne l'étoit lorsqu'ils l'avoient prise. Toute cette garnison ëtoit composée de dix-huit cents hommes de pied, dont il en sortit douze cent vingt sous les armes ; le reste sur les chstriots, comme je vous ai dit ci-dessus. Quand donc tous ceux de ladite garnison furent sortis, M. de la Meilleraye, maréchal de camp, qui étoit en jour, entra dans la ville, à cheval, à la tête du régiment des gardes, lequel se saisit de la porte d'Ancre, qui est celle par oïl les ennemis étoient sortis et la même par où ils ëtoient entrés ; puis mena à la place et aux autres deux portes ceux qui étoient destinés pour leur garde. Ensuite, M. le Comte et tous les autres officiers de l'armée y entrèrent ; ce pendant, toute notre armée, tant cavalerie qu'infanterie, se tenoit en bataille, chacun à son poste. La garnison ennemie alla coucher à Béhencourt , village distant à deux lieues de Corbie, où elle a été soigneusement gardée par notre cavalerie , afin qu'elle ne reçût aucun déplaisir.

Le baron de Nanteuil, mestre de camp d'un régiment, ayant toujours bien servi et en toutes les occasions s'étant

ISS APPEirDlGE AUX MÉMOIRES

porté comme un homme de bien et d'honneur doit fSûre, a été, sans qu'il y songeât, pourvu par Sa Majesté da gouvernement de cette place reconquise. On emmènera aujourd'hui toute l'artillerie qui étoit aux batteries et forts, puis on travaillera demain à abattre les tranchées, batteries , lignes et forts de la circonvallation de notre camp.

De Chantilly, ce 15 noTembre.

Le Roi a reçu , ce matin , à quatre heures , les nouvelles de Texécution de la capitulation de Corbie. Si Majesté'alla en même temps à l'église en remercier Diea; puis ordonna qu'on se tînt prêt sur les deux heures après midi pour chanter le Te Deum , où se doit trouver la Reine et tout ce qui est ici, et a ordonné que l'on dépêchât pareillement à toutes les églises de ce royaume, pour faire rendre grâces à Dieu , tant de cette victoire que.de la retraite honteuse de Galas hors de la Bout-* gogne. Elle a aussi dépêché à Blois le sieur du Boulay— Genlis, vers Monsieur, pour lui porter cette nouvelle.

De VervinSy ce 49 décembre 1636.

Le colonel Gassion ayant eu avis qu'il étoit arrivé à Hirson six cents chevaux allemands , commandés par le colonel Lagrange, pour lui empêcher ses courses ordinaires dans le pays ennemi, envoya plusieurs petites parties à la guerre pour lui apporter des nouvelles si cette garnison ne feroit point quelque course ; il eut nouvelle, le 1 7, que trois cents chevaux desdites troupes dévoient venir à un village nommé Neuf-Maisons pour y prendre du fourrage; il commanda le sergent-major de son régiment nommé Yonc (lui n'y pouvant aller à cause d'une vieille blessure qui s' étoit rouverte), avec deux cent cin-

quante chevaux, pour les aller charger , ce qui réussit très* heureusement: et approchant dudit lieu, ses coureurs lui rapportèrent qu'ils voyoient paroître deux escadrons à la tête dudit village, il s^avance droit à eux, il les charge si vigoureusement qu'il les défait entièrement , en tue quatre-vingts sur la place, contraignant le reste à se jeter dans la rivière d'Oise, qui est tout proche dudit village, où il s'en noya de compte fait quarante-trois (sans ceux qu'on n'a pu trouver), lesquels les paysans ont péchés pour les fouiller. Bref, de ces deux escadrons il ne s'en est sauvé que dix-neuf soldats, le capitaine et le cornette, parce qu'il faisoit grand brouillard. Comme cela fut fait, il eut avis que , dans le village, étoit le reste des trois cents chevaux qui fourrageoienè; il fit donner dans le village un tiers de ses gens, lesquels, assistés des paysans, en tuèrent quelque quinze ou seize et prirent tout le reste prisonniers, lesquels se montent à quatre-vingt-dix, qu'ils ont amenés en ce lieu , avec quelque deux cents chevaux sur quoi étoit montée cette cavalerie, sans quantité que les paysans ont pris. De ces quatre-vingtdix prisonniers, quatre-vingt-quatre ont pris parti avec M. de Gassion, les six qui ne l'ont voulu avoient leurs femmes et enfants à Hirson, qu'ils n'ont pas voulu abandonner, lesquels il a mis à rançon.

DeMoui.

Le Roi est parti , ce jourd'hui, de ce lieu pour aller passer la fête à Saint-Germain-en-Laye; il reçut, hier au soir , la nouvelle de la défaite de trois cents chevaux par les troupes du colonel Gassion ^

i . Le passage solTant a été dicté par le Roi. Il est daté de Narbonne, le i2 mars 1642. a Le Roi étant arrivé, le 10 de ce mois, en cette

SUÊGE DE COLIOUEE '.

(Voy. les Mémoires, t. III, p. 19.)

De Narbonne, ee 18 mm.

Le maréchal de la Meilleraye partit , le 1 2 , de cett^ ville, et fit son rendez-vous à Sigean, à trois lieues d'ici ^ Le temps fut si rude , à cause de la neige qui tomboifc extrêmement grosse, accompagnée d'un grand vent, qu'il fut contraint de laisser l'artillerie , T infanterie et partie de la cavalerie à Sigean , Roquefort et la Palme, et le

Tille y le 12, Sa Majesté fit partir le maréchal de la MeOleraye, grand, mahre de rartillerie, ayec une partie de l'année, pour marcher yen Go* lioure, on il espère arriyer dans trois jours. Le jour précédent, quatre— yingts soldats castillans s'étoient venus rendre en cette yille, les uns de* Perpignan, les autres de Colioure. Les premiers disent qu*il est demeoré dedans (la première de ces places] quatre régiments, sçayoîr : celui dn Comte-Duc, commandé pardon Juand*Arce, celui de don Pedro Geyare et de don Diego, cayalier; que le gouyerneur est don Florès d'Aylla, et que don Juan d*Arce commande sous lui ; qu'il y a quatre cents dieyanx dans la yille, qu'ils font état de saler au lieu de bœu£» quand ils seront assiégés; que ces quatre cents che?aux vont et viennent cependant à Colioure ; que l'on ne donne dans Perpignan aux soldats que huit onces de pain par jour, ce qui est cause qu'ils se veulent tous débander, et que, pour.rempécher, les officiers réformés sont obligés de faire la garde anx portes. Les seconds disent qu*il est demeuré deux mille hommes dans Colioure, composés des régiments de Pentoxa, Calatajout, don Pedro de Tolède, don Diego de la Sacca et du marquis de Los Vêlez ; que le marquis de Mortare commande le tout et que Ton n'y donne point de pain aux soldats, d'autant qu'il n'y a point de moulin , mais à chacun seize onces de blé avec du sel , dont ils composent une pâte qui leur sert de nourriture ; que le marquis de Terracuze s'est embarqué avec S. Aulnez et les régiments wallons , irlandais et italiens qu'il a menés à Roses, à cause qu^ils se debandoient tous par la France.

« Le Cardinal-Duc n*est encore arrivé près de Sa Majesté; l'on ne l'attend que le 15. »

i. Les Mémoires de Louis XIII, relatifs aux guerres de l'année i64S, offrent plus d'intérêt que ceux des années précédentes, puisque les Mé' moires dits de Richelieu s'arrêtent entièrement an commencement Je l'année 1642. (Voy. la Notice snr Us manuscrits de MoU^ p. ixx,)

DE MATHIEU MOLE. I3i

▼icomte de Turenne pour commander lesdites troupes ;

lui s'ayança jusques à Leucate, avec les trois compagnies du Roi, de gendarmes, de chevau - légers et de mousquetaires.

Le 13, ledit maréchal alla avec les mêmes troupes loger à Canet, fit avancer rartillerie jusques à Leucate avec quelque cavalerie , et Tinfanterie séjourna où elle étoit.

Le 14, Tartillerie, infanterie et cavalerie marchèrent jusques à Glairac, bourg distant de Perpignan d'une lieue et demie ; et ledit maréchal ayant avis qu'il devoit passer quelque convoi de Colioure à Perpignan , partit sur les huit heures du soir pour aller à Elne, où il arriva à une heure après minuit, avec les trois compagnies du Roi seulement, pour attendre ce convoi; de quoi les ennemis étant avertis n'osèrent le tenter. Le 1 5, toute Tarmëe arriva à £lne^

I. La relation du 46 a été dictée par le Roi, ainsi qu'il suit : « Le dimanche 16, à trois beures du matin , le maréchal de la Meilleraye alla inrefdr Argilliers, où il y avoit trois cents Espagnols naturels. Il fit mettre le canon en batterie devant la place , en attendant que le corps de Tarmée fût arrivé , et pour ne point perdre de temps pour le siège de Colioure, il laissa le sieur de Troisvilles, maréchal de camp, avec les régiments d'Enghien , Conti et Roquelaure et la moitié des gendarmes, cfaevau-légers et mousquetaires du Roi, pour les forcer, et s'en alla droit è Colioure. Les ennemis ayant occupé les montagnes les plus avancées des environs de la place, le vinrent recevoir avec deux mille hommes d*infimterie. D'abord il leur gagna les premières éminences qu'ils ne disputèrent qu'à coups de jnousquet; l'escarmouche dura bien deux heures; mais ils n'en firent pas de même de celles qui sont les plus proches de la ville, en l'une desquelles il y avoit un fort garde par cent hommes. Le maréchal de la Meilleraye, ayant recognu un endroit de ce fort où Wn ponvoit monter par derrière, avec la cavalerie, quoiqu'avec peine, se rélolot de le forcer l'épée à la main. Pour cet effet, il donna ordre au vicomte de Turenne d'attaquer à la droite , ce qu'il fit fort vivement, ayant avec loi le tienr d*£spenan, maréchal de camp.

< En même temps, ledit maréchal de la Meilleraye ayant avec lui les

Le 1 7, Tarmée se reposa, et travailla à se butter. La nuit du 1 7 au 1 8, la tranchée fut ouverte du côté de la tour Sainte-Thërèse^ et Ton en fit cinq cents pas.

De Narbonne, 21 mars 4642.

On a nouvelles, de Barcelone, que Tannée castillane, qui étoit à Tarragone, s'est retirée à Tortose, ayant laissé dans ladite ville de Tarragone deux mille hommes de garnison ; ce qui fait ajouter quelque créance au bruit qui a couru que TAragon étoit révolté, ou bien près de

tiears de BrUsac, de Piennes , aide de camp, et quelques gentilshommes de sa maison , se mit à la tête de la moitié des gendarmes et cbeyanlégers du Roi qu'il ayoit amenés avec lui , donna à la gauche le premier l*^>ée à la main et tua lui-même un capitaine espagnol, qui Touloit maintenir son poste. D'autre côté, le sieur d*Argencourt, maréchal de camp, et le sieur Magalotti, mestre de camp de cavalerie , poussèrent les ennemis, qui Youloient leur faire tète , jusques à la portée de pistolet de la place. Ces gens étant chassés, ainsi que ceux de Paile droite, par M. de Turenne, ils furent tous poursuivis jusques aux murailles de la ville^ et il en demeura plus de six vingts morts sur la place, et plus de quatre-vingts an moins prisonniers , entre lesquels il y a deux capitaines d'infanterie. En sorte que les nôtres, presque en même temps , se trouvèrent maîtres d'un côté et d'autre de toutes les éminences et du fort que les ennemis y avoient fait, fin cette occasion; le sieur de Drouet, capitaine au régiment des gardes de Sa Majesté , qui commandoit les enfants perdus , y a trèsbien fait; les sieurs de Brissac, de Piennes, de la Guette, de Paris, aides de camp, et tout le reste des officiers ont aussi fort vaillamment fait leur devoir, à l'exemple de leur général.

« Le fort Neuf, que les ennemis avoient fait auprès de Colioure, a été aussi pris d'assaut, par les Suisses, l'épée à la main.

c A la droite des gardes, Champagne et Efûat chassèrent vigoureusement les ennemis, qui avoient des postes dans la montagne de ce côtéli, et les poussèrent jusques dans la ville.

• Dans ce même temps, le maréchal de la Meilleraye eut avis que ceux d'Argilliers s'ét oient rendus audit sieur de TroisviUes à discrétion, après avoir souffert cent soixante coups de canon. Cette place avoit été défendue ci-devant six jours entiers contre les Catalans, par le sieur de Gatignes, qui en sortit avec une honorable composition.

c L'on a appris , par les prisonniers , que la plupart de la cavalerie, qui étoit en Roussillon, est enfermée dans Colioure. »

Tétre. Les autres croient qu'ils se sont retirés sur les avis qu'ils ont eus qu'il arrivoit au sieur de la Mothe quantité d'infanterie et cavalerie, que le Roi y a fait passer depuis qu'il est ici, et qu'étant les seules troupes qu'on dit être en toute l'Espagne, ils ne veulent rien hasarder sans ordre du Roi leur maître, vers lequel on dit qu'ils ont envoyé. Le marquis de Mortare, qui est dans Colioure, a envoyé offrir ses chevaux au maréchal de la Meilleraye, qui les a refusés civilement, et aussi offrir de vendre à tous ceux de l'armée qui les voudroient acheter les chevaux de la cavalerie qui est là dedans , que l'on dit être de trois cents; mais on a aussi refusé leur offre, disant qu'on les auroit bien sans payer. Le siège s'avance fort ; on ne voit passer ici que Castillans et Italiens, qui se débandent de tous côtés.

De Narbonne.

La nuit du 18 au 19, le premier bataillon des Suisses releva les gardes. Cette nuit-là, on avança cent cinquante pas de tranchées, jusques sur les bords d'une ravine, qui n'est qu'à cent cinquante pas de la tour Sainte-Thérèse, autrement appelée la tour Royale.

La nuit du 19 au 20, le deuxième bataillon des Suisses entra en garde. On fit une batterie de six pièces sur la droite de la tranchée, au bord de la ravine, pour battre la susdite tour, et encore une autre de deux pièces sur une hauteur encore à la droite de celle dont je viens de parler, qui voit dans la place d'armes, qui est entre la tour et la ville. La même nuit, les ennemis firent une sortie de trois cents hommes , tout le long de la mer, laquelle fut vertement repoussée par le sieur d'Argencourt, qui étoit en jour de maréchal de camp, et lesdits Suisses qui étoient en garde, qui les suivirent l'épée à !a main

jusques dans le retranchement qui est au pied de la tour, où le capitaine castillan qui commandoit la sortie fut tué, huit ou dix soldats, et un alfere fait prisonnier et fort blesse , lequel mourut deux heures après , qui a dit qu^ils ëtoient trois cents à ladite sortie. Nous n'y perdîmes qu'un sergent, et deux soldats légèrement blessés.

La nuit du 20 au 21 , Champagne entra en garde. On avança quatre-vingts pas de tranchée jusques au fond de la ravine.

Le 21 1 sur les dix heures du matin, les ennemis sortirent jusques au nombre de quatre cents hommes de pied et soixante chevaux , qui furent repoussés par un des bataillons de Champagne, qui alla droit à eux. Nous perdîmes un capitaine de Champagne, nommé Lavau, et un d'Effiat, nommé Montsolens, qui accourut à Talarme avec vingt soldats de sa compagnie. Tout ledit jour, la batterie de six pièces tira, qui a entièrement ruiné le haut de la tour de Sainte-Thérèse , en sorte que les ennemis n'en tirent plus.

La nuit du 21 au 22, Enghien et Conti entrèrent en garde ; on ne fit rien qu'accommoder la tranchée de la nuit de devant, et travailler à une batterie nouvelle. Sur les neuf heures du matin, les ennemis firent une sortie de six cents hommes de pied et cent cinquante chevaux, vinrent à la tranchée , qui ne fut pas fort disputée , emportèrent la tranchée et s'en allèrent à la batterie des six pièces, dont ils fiurent les maîtres jusques à ce que Champagne et EflQat prirent les armes ; le sieur Magalotti , mestre de camp de cavalerie , monta à cheval avec cent maîtres de son régiment, et, tous ensemble, chassèrent les ennemis et en tuèrent soixante sur la place. Ceux d'Ëffiat firent prisonnier un capitaine de cavalerie nommé

DE MATHIEU MOLE. i35

Jeaii*Baptiste , Milanois. Ledit sieur Magalotti a trèsbien fait en cette occasion, oîi il a été blessé d^une mousqœtade qui lui a emporté un doigt de la main.

De Narbonne , ce 95 mars.

La nuit du 22 au 23 , Effiat entra en garde ; on fit cent vingt pas de tranchée sur la droite. La nuit du 23 au 24, les gardes entrèrent, qui firent soixante pas de tranchée , jusques à cinquante pas de la tour Sainte- Thérèse, autrement la tour Royale. Les ennemis tentèrent deux fois de sortir, mais ils trouvèrent lesdites gardes en si bon état, qu'ils n'osèrent enfoncer.

Le 24', pendant le jour, toutes les trois batteries tirèrent extrêmement et battirent la tour Sainte -Thérèse. Le même jour, à neuf heures du soir, on attaqua le fort Sainte-Thérèse et fut emporté à une demi- heure de nuit, avec autant de hardiesse que de lâcheté aux ennemis f car si Ton eût cru ce fort en Tétat qu'il est, on eût songé deux fois avant que de l'entreprendre ; ce qui néanmoins fut exécuté , après avoir ruiné la palissade et les brèches faites aux murailles à droite et à gauche : la tour ayant été percée de plusieurs coups de canon sans la pouvoir faire tomber pour combler le fossé, ainsi que Ton espéroit , n'étant demeurés que les deux côtés de la muraille qu'il a été impossible d'abattre, et le terrain des environs dudit fort ayant été trouvé si mauvais , qu'il étoit presque impossible d'en approcher. Le maréchal de la Meilleraye ayant assemblé, le jour de devant, tous les principaux officiers des corps, il fut conclu qu'il falloit les emporter ; ce qui fut exécuté si heureusement , que

I . La relation du 24 a été dictée par ie Roi, mais ù souvent corrigée de ta main, qa*on ne peut douter quVlle ne aoit bien réeUenmif ton qenvre.

i36 APPENDICE AUX MÉMOIRES

d'abord il n'y eut pas dix hommes de tues ou blessés. Le sieur de Ghandenier, capitaine aux gardes^ avec cent hommes, assisté des sieurs de Marsan et du Til , lieutenant et enseigne, les sieurs de Drouct et d'Anfreville, donnoient à la gauche de la redoute dans la brèche. La Motte-Yedel et RoUet, avec deux autres officiers de Champagne et cent hommes, donnoient à la brèche, à la droite de la redoute. Sombronne, capitaine suisse, et Gui, donnoient à la redoute , avec les jeteurs de grenades, des haches pour faciliter le passage de la redoute, et des échelles pour monter, en cas qu'ils trouvassent qu'elle ne fut assez éboulée. Les Suisses étoient soutenus de cent hommes de leur corps, commandés par le capitaine Jean-Baptiste Salis et l'enseigne de Chauvestin, qui y fut tué. Les gardes, soutenues par cent hommes d'Enghien et Conti, commandés par S. Micault ; Champagne, par cent hommes d'Effiat, commandés par Bouille * et Perron , et deux cents hommes d'Espenan et Béarn , et des compagnies royales pour envoyer rafraîchir les lieux qui en auroient le plus de besoin. Les bataillons des gardes, qui sortoient de la tranchée, prirent la droite pour empêcher les sorties, avec quarante mestres, commandés par Le Plessis, capitaine au régiment de la Meilleraye, soutenus par d'Ambures, avec soixante; Je reste du premier bataillon suisse, qui étoit en garde, demeurant dans la tranchée pour fournir là où on en auroit besoin. Le signal étoit dix coups de canon , après lesquels chacun marcha gaiement par Tordre du sieur

1. Jacques de Bouille du Chariol, soigneur de Saint-GéroD, de Salles, etc., fils d*Ântoine de Bouille et de Claude de Saint-Géron , ' se distingua dans les guerres de i635, i636 et 1639. Il avait épousé, en 1630, Charlotte de Bourdeille. Jacques de Bouille mourut peu avant le !•* féTrier 1661, et fut enterré en sa chapelle, en l'église de la Vaudieu.

DE MATHIEU MOLE. i'M

d*Espenaiiy maréchal de camp. Après cette éxecution, les ennemis, pendant trois heures, tirèrent force coups de canon et mousquetades , et nos mousquetaires commandés ayant fait longtemps feu, le sieur d'Anfreville, capitaine aux gardes, fut commandé avec cent hommes et le sieur du Pontet, lieutenant; le premier a été blessé, dont il est mort, et le second moins dangereusement. Auténo, enseigne du sieur de Castelnau, capitaine aux gardes, y a été aussi blessé, et en tout on ne compte pas plus de quarante morts ou blessés.

De Barcelone, ce dernier mars 1642.

Le marquis de la Inojoza, qui commande Tarmée castillane à Tarragone, voyant de quelle importance G)lioure étoit au Roi son maître , s^est résolu d*essayer de la secourir à quelque prix que ce fût. Et, pour cet effet, après avoir donné jalousie de plusieurs côtés au sieur de la Mothe, pour couvrir son dessein, a fait partir de nuit le marquis de Powar avec toute la cavalerie qui étoit à Tarragone et à Tortose, qui consiste en deux mille chevaux et cinq cents dragons , ensemble mille ofBciers réformés d'infanterie , avec le mousquet , pour essayer à passer à travers la Catalogne et aller à Roses, où leur infanterie, qui est à Tarragone, se devoit rendre en même temps sur douze galères et plusieurs barques, qui sont à Carthagène. Le sieur de la Mothe ayant eu avis de la marche de cette cavalerie, assembla diligemment huit cents chevaux (n'ayant le loisir d'en attendre davantage, à cause de Téloignement des quartiers), et se met à la queue desdits Castillans, les joint prèsMartorel, fait charger r arrière-garde par les carabins du marquis Villa et Monti , qui ont fait merveille en cette occasion , les

i38 APPENDICE AUX MÉMOIRES

soutient avec Je reste, les défait, en tue six ou sept cents sur la place , le reste se retire à un poste avant^eu^ pour Tinfanterie. M. de la Mothe n'en ayant point se résout de leur gagner le devant, pour les attendre en un lieu où il les pourroit combattre. Son dessein lui a si bien réussi, que, les trouvant entre la Roque et Saint*- Féliou , il les a chargés , a défait leur avant-garde , fait prisonniers le général de la cavalerie nommé don Vincenzo de la Mara , Italien , le commissaire général , le pagador général, six mestres de camp et plusieurs capitaines, sans ceux qui ont été tués. Il est demeuré sur la place sept à huit cents morts , quantité d'ofBciers prisonniers et huit cents chevaux gagnés ; le reste s'est retiré dans une montagne inaccessible à la cavalerie. Ce que voyant, le sieur de la Mothe s'est logé à leur vue sur le chemin qu'ils peuvent prendre du coté du Roussillon, pour les combattre , s'ils sortent du lieu où ils sont , auquel ils ne peuvent demeurer, n'ayant porté des vivres que pour douze jours, dont il y a neuf de passés. Il a été renforcé depuis des régiments de cavalerie du Terrail et Magalotti d'infanterie, du régiment de Roussillon et de plusieurs recrues. Par la première occa* sion , vous sçaurez les particularités du tout. Les sieurs d'Hocquincourt et la Luzerne, maréchaux de camp, ont fait merveille dans ces deux occasions, comme aussi le marquis d'Uxelles, qui y étoit volontaire.

Don Joseph Margarit a assemblé jusques à vingt mille Gitalans et garde le passage d'OsteIric , qui est un pont sur lequel il faut qu'ils passent de nécessité pour aller à Roses ; mais on croit que le sieur de la Mothe ne les laissera pas aller jusques'là; s'ils retournent vers Tarragone,

DE MATHIEU MOLE. i 39

ÏB sieur du Terrail^ maréchal de camp y les attend avec huit mille hommes de pied et mille chevaux.

De Narbonne, ce 2 aTiil 1642.

La nuit du 25 au 26 mars , Ton ne fit qu'assurer le logement de la tour.

La nuit du 26 au 27, on travailla à deux batteries pour battre la muraille de la ville.

Celle du 27 au 28, on perça les maisons du faubourg, et on se logea tout contre la porte de la ville.

La nuit du 28 au 29 , on fit une ligne parallèle à la muraille , où Ton vouloit faire la brèche , pour y loger des mousquetaires , afin de favoriser l'assaut quand il se donneroit.

Le 29, le jour, on voulut attacher les mineurs à une des tours de la porte; les ennemis sortirent, en blessèrent deux et les chassèrent.

La nuit du 29 au 30 , on fît une batterie de quatre pièces, entre la tour Sainte-Thérèse et le faubourg, pour voir le pied de la muraille , parce que les deux autres batteries ne la voyoient pas.

Le 30, le jour, et le 31 , les batteries tirèrent furieusèment et en telle sorte qu'elles firent trois brèches, deux desquelles se trouvèrent raisonnables.

Le 1 ^^ d'avril , le maréchal de la M eillerayc fit sortit vingt hommes armés , faisant mine de vouloir donner l'assaut, pour voir quelle contenance feroient les assiégés, et, en faiême temps, fit préparer toutes les batteries et mousquetaires de la tranchée à faire beau feu. Ces susdits vingt hommes étant donc sortis , les assiégés se présentèrent de fort bonne grâce aux brèches et aux flancs, en telle sorte que le maréchal de la Meilleraye

i40 APPRNDICE AUX MÉMOIRES

jugea qu'il ne pouvoit donner Tassant sans grande perte de gens, lesdites brèches étant aussi flanquées du château du côté gauche et de la tour d'une égli«e à la droite. Cependant, notre tranchée et batteries tirèrent extrêmement et tuèrent quantité des ennemis , et ledit maréchal de la Meilleraye se résolut, pour épargner les hommes, qu'il conserve tant qu'il peut, d'attacher ses mineurs à la tour de ladite église, qui est sur la droite des brèches, qui les flanquoit par le côté, pour la faire sauter.

Les mineurs y furent attachés dès le 2 avril au matin ; la mine fut prête au soir ; elle joua à l'entrée de la nuit, mais elle ne fit pas l'effet qu'on prétendoit. Ce que voyant, le maréchal de la Meilleraye, après avoir pris l'avis des principaux officiers, a fait donner aux trois brèches en cet ordre : le régiment d'Effiat, qui étoit en garde, donna à la droite de la brèche gauche, les gardes tout à la gauche, les Suisses à celle du milieu, et Champagne à la brèche de main droite tout contre l'église. Tous réussirent à leur attaque, et les brèches furent plutôt gagnées que les ennemis n'eurent loisir d'y venir, parce que notre canon les incommodoit de telle façon, qu'ils étoient contraints de chercher du couvert au loin des brèches, où ils pouvoient. Bref, la ville est à nous, et tout s'est retiré dans le château. Nous n'y avons perdu que dix ou douze soldats et quelques ofSciers assez légèrement blessés.

De Narbonne, le 6 ayril.

Le 3, sur les dix heures du soir, après que le maréchal de la Meilleraye et les principaux officiers de l'armée furent retirés, les ennemis firent une sortie sur Champagne, qui la soutint fort vigoureusement; les Suisses leur cou-

pèrent chemin, les faisant retirer bien vite. Le marquis de Piennes, aide de camp, se trouvant là et voyant nos soldats animés de leur bon succès, fit pousser les ennemis Tépée à la main dans leur retraite, avec tant d'épouvante de leur côté et tant de cœur du notre, qu'ils furent chassés de tous leurs logements de tonneaux qu'ils avoient à Fesplanade de devant la porte du château, et furent contraints de se retirer dans la demi-lune qui est devant ladite porte, et les nôtres se logèrent sur le bord du fossé dudit château.

La nuit du 3 au 4, on commença à faire la descente du fossé, qui fut achevé le 4 sur le soir. En même temps, on se rendit maître du fossé, et, la nuit, on fit un logement. On espère que les mineurs seront attachés au château le 6, et on est après à faire enterrer les corps morts des ennemis que Ton a trouvés dans la ville qui en étoit toute pleine, que Ton croit monter à cinq ou six. cents.

Un courrier du maréchal de Brézé vient d'arriver au Boi, qui porte la nouvelle de l'entière défaite du mar^ quis de Powar et de toutes ses troupes, par le sieur de la Mothe-Houdancourt. Le combat s'est fait proche de Tillafranca, le dernier mars, sur le midi, comme ils vouloient regagner Tarrago ne, n'ayant pu achever leur dessein d'aller à Roses. Ledit marquis de Powar est prisonnier et tous les principaux ofliciers de l'armée ; tout le i:*este mort ou pris, ne s'en étant sauvé un seul. Vous en sçaurez le particulier au premier jour, de la capitulation «t de ce qui se sera passé à la sortie \

1 . On trouTe à la suite de cette relation le rôle des prisonniers et les articles de la capitulation de cette Tille. Ce sont de simples transcriptions d'expéditionnaires.

De Narbonne, 10 ayril 1642.

Nos soldats trouvent quantité de caches dans Colioure ; entre autres les Suisses en ont trouve une qui valoit vingt mille livres, qui a été séparée à tout le régiment; le régiment d'Effiat, autrement Cinq-Mars, en a trouvé une de douze qui a été partagée de même. De plus, il y a quantité de soldats qui en trouvent de petites de tous côtés. Il fait meilleur vivre dans Tarmée que dans Paris; tout y est en abondance. Le siège s'avance toujours, non pas si vite qu'on espéroit j à cause du fossé qui se trouve taillé dans le roc.

De Narbonne, ce 12 avril.

Je vous avois mandé, par la dernière, comme l'on étoit maître du fossé. Le 6, on le passa ; le 7, on attacha les mineurs à une pièce détachée où étoit le seul puits du château ; le 8, les mineurs travaillèrent ; les ennemis firent une sortie de quatre-vingts hommes dans le fossé, sur le régiment d'Effiat, qui les repoussa, et en demeura douze des ennemis. Le 9, la mine joua, qui emporta une partie du ravelin et quatre-vingts hommes qui étoient autour du puits. Le 1 0, devant le jour, les Suisses se rendirent maîtres dudit puits. Le même matin, sur les neuf heures, le trompette du marquis de Mortara sortit et demanda à parler; ils envoyèrent, pour cet effet, le mestre de camp Calatayout pour traiter ; ledit traité dura jusques au 11, à dix heures du matin, qu'ils promirent de remettre la place et le fort Saint-Elme , dimanche , à sept heures du matin, entre les mains du maréchal de la Meilleraye, et, pour sûreté du traité, ont donné en otage ledit mestre de camp Calatayout et l'adjudant général

lA MATHIEU UGLt, i43

Giraldin, Irlandois de nation. Vous sçauret au premier jour la capitulation.

De Narbonne, ce 15 ayril i642.

Le dimanche 13, à huit heures du matin, le fort Saint- Ebne fut remis entre les mains du sieur d'Héricourt, capitaine au régiment de Champagne ; puis la garnison qui ëtoit dans ledit fort fut conduite à la porte de Colioure, où elle attendit celle du château, qui sortit sur les neuf heures, au nombre de douze cents hommes de pied et seize caTaliers (qui sont le reste de quatre cents che- ▼aux qui étoient dedans), et les gardes y entrèrent pour en prendre possession; puis les Espagnols marchèrent. avec les deux pièces de canon qui leur ont été accordées par la capitulation , jusques auprès d'Elne , où ils couchèrent. Au partir dudit Elue, les deux pièces furent envoyées à Perpignan, avec les deux capitaines qui sont en otage, jusques à la nouvelle de leur arrivée à Pampelune. J'oubliois de vous dire que le marquis de Mortare et les principaux officiers dînèrent, le jour qu'ils sortirent* avec le maréchal de la Meilleraye, qui leur fit grand'chère et ensuite toutes les civilités dont il se put aviser. Ledit maréchal partit incontinent après pour aller recevoir les commandements du Roi , sur ce qu'il avoit à cette heure à faire, et voir Son Éminence qui se porte bien maintenant. Sa Majesté a mis gouverneur audit Colioure , le sieur de Tiily , lieutenant-colonel du régiment de Champagne. Toute l'armée a été séparée en divers lieux du Roussillon, pour se rafraîchir jusques au retour du maréchal de la Meilleraye.

Pour la Gazette. Nouvelles viennent d'arriver de Barceloune que des sept galères qui venoient deTarragone et

Roses, chargées d'infanterie, il s* en est perdu cinq, et que les deux autres ont été contraintes de relâcher à Yineroa, qui est un port au royaume de Yalence.

De Narbonne, ce 21 avril 1642.

Depuis le 1 3 de ce mois jusques au M, il a passé quatre bandes de prisonniers^ de ceux qu'a pris le mar^ chai de la Mothe-Houdancourt : la première, composée de cinq cents, qui a été envoyée dans les châteaux du bas Languedoc ; la deuxième, de quatre cent soixantequatorze, à Carcassonne et Toulouse ; la troisième , de huit cents, a été envoyée dans des châteaux en Provence et sur le Rhône, Toutes les trois bandes ci-dessus étoient de simples soldats, dans lesquels il s'est bien trouvé cent cinquante Portugais, qui ont été mis en liberté et ont eu passe-port pour retourner en Portugal servir leur Roi.

La quatrième a été des ofHciers généraux, au nombre de neuf, qui sont venus dans les carrosses du Roi, ont été traités splendidement et visités par les plus grands de la cour. Ils sont partis aujourd'hui , 16 de ce mois, de ce lieu, conduits par le sieur de Boislouet, enseigne des gardes du corps de Sa Majesté , pour aller chacun au lieu qui leur est destiné pour leur séjour , à sçavoir : don Pedro d'Aragon, marquis de Powar, général de l'armée, et le marquis de Bibas, général de l'artillerie, à Montpellier; don Diego Sanche, commissaire général, au pont Saint-Esprit; don Vincenzo de la Mara, général de la cavalerie , et don Francisco Marini , son neveu et son lieutenant, à la citadelle de Yalence; don Martin Mosica, mestre de camp (que l'on avoit appelé dans le rôle des prisonniers don Martin de Moussi), et le baron de Letos, commissaire général, à l'arsenal de Grenoble;

DE MATHIEU MOLE. i45

don Francisco Toralto, lieutenant général de Tarmée^ et don Francisco Pardo j mestre de camp , à Pierre-Scize , à Lyon. On a laissé avec tous les susdits à chacun un de leurs domestiques pour les servir. Tous les capitaines de cavalerie et d'infanterie et tous les officiers réformés sont encore à Barcelone, d'où ils viendront dans peu sur les galères.

he il, le marquis de Mortara , avec douze des principaux chefs de ses troupes , vint saluer le Roi , qui lui fit grandes caresses et lui fit V04r la cérémonie du lavement des pieds des pauvres, que Sa Majesté fit le même jour. Ils furent ensuite dîner chez le maréchal de Schombergy qui les traita magnifiquement , puis furent reconduits au quartier, où leurs troupes dévoient loger ce jour- là. Tous ces trois derniers jours se sont passés avec grande dévotion de toute la cour; les ténèbres se sont dites, aux Carmélites, par la musique de Sa Majesté. Le 49, arrivèrent ici cent huit prisonniers, tous officiers d'infanterie, que Ton envoie à Toulouse pour être distribués auz villes et châteaux circonvôisins. Le jour de Pâques , Sa Majesté a fait sa fête aux Capucins , puis a touché douze cents malades, entre lesquels il y en avoit deux Castillans de la garnison de la citadelle de Perpignan, qui sont venus se faire toucher avec passe-port du gouverneur, lesquels ensuite on a renvoyés. Le Roi est aujourd'hui parti pour le siège de Perpignan, et Sa Majesté est allée coucher à Sigean.

SliOE DB PBEPIGNAN.

( Voy. Uémoirtt de MoU, t. U, p. 26.)

De Narbonne, ce 27 avril 1649.

Le maréchal de la Meilleraye partit le même jour que le Roi et alla coucher à Elnë , quartier général de l'armée, et le Roi à Sigean, comme vous avez déjà sçu. Le lendemain , le Roi partit de Sigean , fut voir Leucate en passant , et alla droit à Pia , où il fut rencontré par le vicomte de Turenne , qui alla une lieue au-devant avec trois cents chevaux. Sa Majesté étant arrivée à Pia y le maréchal de la Meilleraye la vint trouver avec tous les principaux officiers de Tarmée , qui venoient de recognoître Perpignan, ayant laissé Tarmée campée à la Tour de Roussillon. Le consefl fut tenu, où il fut résolu tout d'une voix que Ton assiégeroit cette place par blocus, vu que de tous côtés Ton sçavoit assurément qu'il n'y avoit des vivres que jusques à la mi-juin à toute extrémité , et que même les deux gardes-magasins qui en sortirent , le mercredi de la semaine sainte , assurèrent n'avoir laissé dans les magasins que trois cents charges de blé et deux cents de farine, et qu'il s'en distribuoit tous les jours dix charges; que, si l'on doute de leur dire, qu'on les garde prisonniers jusques à la fîn du siège pour voir s'ils ont menti, et en ce cas on les fasse châtier exemplairement.

IjC 23, toute l'armée marcha pour prendre ses quartiers. Le Roi a pris le sien avec les gardes françoises et suisses, ses gens d'armes, chevau-légers et mousquetaires, et les chevau-légers de Son Éminence, à Saint-Estèphe. Le maréchal de la Meilleraye est campé dans un vallon du côté de la citadelle , proche l'aqueduc , avec les régiments de Champagne, Effiat, Béarn, Espenan, les com-

DE BIATHIEU MOLE. 147

pagnies royales et six cents chevaux. Les régiments de cavalerie d'Enghien et de la Meilleraye sont à Pia ; les régiments dHnfanterie d'Enghien^ Conti et Polignac sont logés à Bonpas , avec les régiments de cavalerie Boissac et Léran , qui gardent depuis leur quartier jusques à la Tour de Roussillon. Le régiment de la couronne est retranché autour de ladite Tour de Roussillon. Le régiment italien du cardinal Mazarin est logé dans une cassine j entre Bonpas et le quartier du Roi.

Le 24 et le 25 furent donnés aux troupes pour se camper. Le 26 le Roi , assisté des maréchaux de Schomberg et de la Meilleraye et autres officiers de l'armée , fit le tour de Perpignan pour visiter les quartiers, régler les gardes et voir les lieux auxquels il étoit besoin de faire lignes de circonvallation, s'y étant trouvé quantité de grands fossés, qui en font plus de la moitié. En passant au quartier du maréchal de la Meilleraye, les ennemis sortirent au nombre de quelque trente chevaux et deux cents mousquetaires; il s'y fit une légère escarmouche seulement , avec la garde du quartier, et ayant attiré les nôtres jusques tout contre la contrescarpe de la citadelle, tirèrent force coups de canon sans blesser personne ; de leur côté , il en de* meura deux des leurs sur la place. En même temps, ils en firent encore une de trente chevaux, sur la garde de cavalerie qui est à la Tour de Roussillon, pour les attirer aux coups de canon ; ce que voyant , les nôtres les firent pousser par vingt mestres seulement, auxquels les coups de canon ne manquèrent pas au retour, toutefois sans faire mal à personne. Ce jourd'hui 27, dès cinq heures du matin , le Roi a mené aux lignes , du côté de son quartier, cinq cents travailleurs; le maréchal de la

i48 APPEIIDIGE AUX MÉMOIRES

Meilleraye a fait de m^me de son côte. Les vivres sont en très-grande abondance en ce camp; le vin n'y vaut que quatre sous le pot.

Du. camp deyaut Peq>ignaD9 ce 9 mai 1642.

Ces jours passés , le grand archidiacre et les chanoines de Téglise cathédrale de Perpignan, qui se sont retirés à Elne, présentèrent une supplique au Roi (on use de ce terme en ce pays), portant qu'ils avoient eu avis que le gouverneur de Perpignan vouloit prendre toute Fargen* terie et les châsses de leur église, dont il y avoit grande quantité, estimée à deux millions, et en faire de la monnoie; qu'ils supplioient Sa Majesté de lui en vouloir faire parler pour Ten empêcher. Sa Majesté commanda au maréchal de la Meilleraye d'y envoyer un trompette pour en parler civilement au gouverneur. Ce fut en ce sens : que ceux de l'église cathédrale dudit Perpignan, retirés à £lne, avoient présenté une supplique au Roi, portant qu'ils avoient avis, etc. , de ce que dessus. Sa Majesté n'avoit pas cru qu'étant grands catholiques , comme ils étoient , ils voulussent toucher aux saintes reliques et à ce qui sert à l'Église ; mais que pour contenter ces ecclésiastiques, le Roi n'avoit pu refuser d'y envoyer.

Le 4, le gouverneur fit réponse au maréchal de la Meilleraye qu'il remercioit Sa Majesté de la bonne opinion qu'il avoit eue de lui, et qu'il n'avoit garde d'avoir jamais cette pensée d'y toucher. On fit voir la réponse à ceux du chapitre, qui s'en retournèrent très-contents , et remercièrent Sa Majesté. Le même jour, on fit une redoute au bout du camp du maréchal de la Meilleraye, du côté de l'aqueduc, pour empêcher les fréquentes sorties que les ennemis faisoient de ce coté.

Le 5 , les lignes ont été achevées et la garde posée partout, avec défenses, sous peine de la vie, de les passer sans permission ; et à cause que les fourrages sont la plus grande part entre la ville et les susdites lignes, il y a des passages destinés pour les fourrageurs, lesquels n*y peuvent aller que depuis neuf heures du matin jusques à cinq heures du soir, avec défenses d*y porter aucuns vivres, aussi sous peine de la vie. Avant que passer la ligne, ils sont tous visités pav ceux qui sont en garde auxdits passages, qui en répondent, et on leur baille quelques mousquetaires pour mettre entre la ville et eux , afin de les garder.

Le 6 au matin , du côté du quartier de M. le nuuréchai de la Meilleraye, les ennemis ont été en armes , ca* Valérie et infanterie, devant la porte de la ville pendant plus de trois heures, on ne sçait à quel dessein , puis ils se retirèrent sans rien faire. L'après-diner du même jour, sortirent deux députés de la ville vers le maréchal de la Meilleraye , pour sçavoir si le Roi persistoit dans la résolution de leur permettre d'envoyer vers le roi d'Espagne; il leur fut répondu qu'y ayant dix jours qu'on leur avoit fait cette offre (car ce fut le 26 d'avril au lieu du 27, comme je vous avois mandé), et eux depuis n'ayant fait sçavoir de leurs nouvelles et ayant méprisé la grâce que Sa Majesté leur faisoit , et même Sa Majesté ayant encore depuis eu plusieurs avis du manque de vivres qu'ils avoient; Sadite Majesté ne vouloit plus qu'ils y envoyassent , sans premièrement avoir fait une capitulation pour remettre la place entre ses mains dans un certain temps , s'ils n'étoient secourus entre ci et le temps qui seroit arrêté par ladite capitulation , et baillé deux otages, pour la sûreté d'icelle , comme ils ont eux-

mêmes pratiqué à Salces envers le sieur d*£spenan. Les députés retournèrent dans la ville et n'a-t-on pas depuis ouï parler d'eux.

Le 7, le Roi a vu le régiment italien du cardinal Mazarin qu'il a trouvé très-beau.

Le 8 1 le maréchal Horn est venu saluer Sa Majesté p lequel a été reçu à Pia (qui est le premier quartier sur le chemin de Leucate, où il y a des troupes), par le maréchal de Schomberg, qui lui a fait voir toutes les lignes du côté du quartier du Roi, où toutes les troupes étoient en bataille, chacune à la tête de leur camp, puis est venu saluer le Roi, qui lui a témoigné grand contentement de le voir, et lui a fait de grandes caresses. Il fut ensuite traité à dîner aux dépens de Sa Majesté, puis revint prendre congé de Sadite Majesté , et fut conduit par le maréchal de la Meilleraye jusques à son quartier, où on lui avoit préparé son logis. Il lui fit voir aussi en passant les troupes de son quartier, puis le conduisit en son logis, où il lui donna à souper très-somptueusement. Le même jour, le vicomte de Turenne est revenu de son voyage de Roses.

Le 9 au matin , le maréchal Horn a achevé de voir la place et les quartiers du côté de la citadelle, puis s'en est retourné à Narbonne , très-satisfait des honneurs qu'il a reçus du Roi et de toute l'armée.

Le Roi s'est un peu trouvé mal et a gardé quatre jours la chambre; mais il se porte maintenant très-bien et a commencé aujourd'hui ses exercices ordinaires. On ne voit arriver de tous côtés que députés de toutes les villes de Catalogne, qui viennent saluer Sa Majesté, témoignant une affection extraordinaire. Tous les provinciaux des Ordres y sont aussi venus, lesquels s'en retour-

nent tous très-contents du bon accueil qu'ils reçoivent de Sa Majesté. Les vivres sont en si grande abondance en cette année , que les vivandiers sont contraints d'en remporter^ étant à meilleur marché dans ce camp que dans les lieux d'où ils les apportent ; l'ordre y est tel, qu'on va dans le camp et aux environs la bourse à la main y sans que Ton ait entendu qu'il se soit fait aucun ▼oL

Le 27 avril au soir, le maréchal de la Meilleraye envoya par ordre du Roi un trompette de Sa Majesté au marquis de Florès d'Âvila, avec une lettre qui portoit en substance : qu'il avoit eu ordre du Roi présent en son armée, sçachant le peu de vivres qu'il avoit dans Per* pignan^de lui mander que s'il attendoit la dernière extrémité et qu'en remettant la place il ne fît voir pour un mois de vivres, il recevroit un mauvais traitement , et liii remontra plusieurs raisons par lesquelles il ne devoit pas espérer de secours , entre autres la défaite de toute leur cavalerie , par le maréchal de la Mothe-Hou* dancourt, et le peu d'infanterie qui leur restoit à Tarragone ; que s'il en doutoit, il lui offroit, de la part de Sa Majesté, qu'il fît sortir un oflîcier de sa garnison, lequel on feroit conduire à Tarragone, avec tonte sûreté, pour voir en quel état étoient leurs affaires, et si ce qu'il leur avoit mandé n'étoit pas véritable. Ledit marquis de Florès d'Âvila fit une réponse très-civile , portant qu'il n'étoit pas en l'état qu'on prétendoit ; qu'il acceptoit la grâce qu'on lui vouloit faire d'envoyer quelqu'un à Tarragone, et qu'il eût bien dé^ré pouvoir envoyer jusques à Madrid, vers le Roi, son maître, pour lui donner avis de l'état où il étoit , et que , pour cet effet , il £dloit trente jours pour aller et revenir. Sa Majesté lui a ac-

cordé cette grâce ; on attend d'heure à autre celui qu*ib députeront.

Le 28 y on envoya un trompette à la ville pour échanger quelques prisonniers que les ennemis y avoient des combats du maréchal de Brézé , entre autres un capitaine de cavalerie catalan, nommé le capitaine Bonrelie ^j et deux capitaines d'infanterie François, et quelques lieutenants, enseignes et sergents, jusques au nom* bre de neuf, et vingt-cinq soldats.

Le 29 , ils les renvoyèrent. Le Boi a donné au capitaine catalan une belle épée et un cheval pour s'en retourner à sa compagnie , et a envoyé quérir des prisonniers de la même condition que ceux que les ennemis avoient rendus , pour les renvoyer le même jour. Les prisonniers qui en sont venus disent que le jour de devant qu'ils sortirent , il mourut subitement cinq soldats entrant en garde, pour avoir mangé de mauvaises herbes. Le même jour, il sortit de la ville trente mestres, vers le Vernet, pour prendre quelques chevaux qui passoient ; ils furent poussés par vingt chevaux de la compagnie de chevau-légers du Roi jusques à un petit pont qui est tout contre la ville , d'où on leur tira force canonnades comme ils se retiroient, mais sans nul effet.

Le 30, les lignes, depuis le quartier du Roi jusques à celui du maréchal de la Meilleraye , furent achevées , qui est le plus dangereux côté pour y jeter des vivres.

La garde y a été mise des Suisses, du quartier du Roi jusques au bord de la rivière, et du bord de la rivière jusques au quartier du maréchal de la Meilleraye ; elle est gardée par ceux du quartier dudit maréchal.

1. Ce nom est resté en blanc dans le m<<nuscrit autographe. On le troQTe dans les relations du temps.

Ce même jouTi le Roi alla visiter tous ses postes, et ordonna la garde, comme vous avez vu ci-dessus. On tra« vailloit incessamment de l'autre côte, depuis Bonpaset le Yemet jusques au quartier du Roi, dont le marëchal de Schomberg prend un grand soin , y étant la plupart de la journée. Les ennemis tirèrent force canonnade» sans grand efFet. Ils firent le même jour une sortie de quarante chevaux et quelques mousquetaires vers le Yemet, où il y a quatre cents hommes du régiment des gardes et trente chevaux; ils poussèrent nos vedettes, mais le sieur de Ruzanval, qui étoit en garde, sortit avec trente mousquetaires dans les haies et la cavalerie s'avança , qui les fit retirer à Theure même.

Le l*' mai au matin , sur les sept heures , les ennemis firent une sortie de cavalerie sur la garde du quartier du maréchal de la Meilleraye, en quatre escadrons , trois de dix chevaux chacun et un de trente qui les soutenoit ; les trois premiers vinrent à toute bride pousser les vedettes et un petit corps de garde de dix chevaux qui les soutenoit , Tun desquels se retirant , son cheval tomba dans un fossé et il fut pris par les ennemis. Mais en même temps , notre grand corps de garde monta à cheval, qui les repoussa jusques au lieu où on met les vedettes; ensuite de quoi, ils escarmouchèrent bien une heure, jusques à ce que voyant venir quelques mousquetaires des nôtres le long de la colline , aussitôt ils se retirèrent. L'on croit avoir tué deux des leurs; de notre côté, nous avons eu deux cavaliers blessés et un fait prisonnier, comme je vous ai dit. Du côt^ de Bonpas , sur les onze heures du matin , sortirent environ trente chevaux des ennemis ; le maréchal de Schomberg , qui venoit de visiter les travaux , s'y étant trouvé , les fit

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