‹ Mémoires de Mathieu Molé, procureur général, premier président au Parlement de Paris et garde des sceaux de France (volume 2)Chapitre 21 sur 76 · La duchesse de Savoie · texte numérisé non relu

La duchesse de Savoie

La mauvaise conduite de Madame, votre sœur, lui ayant fait perdre en peu de temps l'estime et la réputation qui lui dévoient être plus chères que sa propre vie ; du mépris, ses sujets passèrent à la haine, et de la haine à la révolte, qui mit , en trois mois, entre les mains des Espagnols , plus des deux tiers du Piémont, qu'ils n'avoient jamais sçu entamer par la force pendant la vie des ducs Charles- Emmanuel et Amédée son fils, sous le gouvernement desquels ils les avoient plusieurs fois attaqués»

La propre ville de Turin, capitale de cet État, ne fut pas exempte du malheur de cette princesse.

Bien que la présence des souverains soit une citadelle aux lieux oîi ils demeurent ^ bien qu^il y en eût une autre en cette place , Madame ayant perdu celle des cœurs , plus forte que toute autre , encore qu'elle eût deux mille hommes dans Turin , dont la plus grande part ëtoient Suisses et Piémontois, le prince Thomas ne laissa pas d'emporter la place avec douze cents hommes, chose inouïe et presque incroyable à ceux mêmes qui en ëtoient spectateurs, et cette exécution fut faite en si peu de temps, qu'à peine cette infortunée princesse en eut-elle assez pour se retirer en la citadelle, oii elle eût été contrainte de périr deux jours après, pour l'avoir trouvée dépourvue de toutes choses, si vos armes ne fussent venues au même temps la secourir et l'en tirer. En ce misérable état, l'accablement de ses malheurs la contraignit de mettre cette place entre vos mains , lors nonseulement qu'elle ne pouvoit la conserver, mais qu'on ne croyoit pas que vous pussiez la défendre, si auparavant cette extrémité, la raison lui eût fait faire ce à quoi la nécessité la contraignoit. Si elle eût voulu permettre que ses principales places eussent été gardées par vos forces ,

elle n'en eût perdu aucune j mais comme il ne fut jamais possible de lui donner de la méâance de ses ennemis , elle ne voulut jamais se confier en Votre Majesté ^

Elle aima mieux se voir non-seuiement dépouillée d*une partie de son État , mais des clefe de tout le reste par la perte de Nice et de Turin y que s'assurer le tout par le dépôt de ces deux places , qui eût ruiné les desseins de ses ennemis et établi la sûreté de la mère et du fils et de leur État tout ensemble.

L'exemple de Philbert-Emmanuel, aïeul de ses en&nts, qui sauva son État par cette voie, lorsqu'il en avoit perdu U plus grande partie , ne put la convier à se servir de ce remède. Bien qu'il fût dès lors nécessaire à son salut, le proposer seulement étoit un crime , et quelque biais qu'on put prendre pour lui faire entendre raison en ce sujet y jamais on n'en put tirer autre profit que le dépôt de Carmagnole y Querasque et Savillane qui, bien qu'en très-mauvais état, furent seules sauvées, nonobstant les diverses entreprises que le prince Thomas fit pour les emporter.

Les instances redoublées que Madame, votre sœur, dépouillée du Piémont, avoit faites à Votre Majesté de s'avancer vers elle, faisoient espérer qu'elle vouloit vous donner moyen de réparer ses fautes et ses pertes. Aussitôt qu'elle fut à Grenoble, près de Votre Majesté, vous tâchâtes par toutes sortes de moyens de la remettre en un chemin aussi avantageux pour elle que celui qu'elle

i. La Gazette Renaudot et le Mercure français , qui se rédigeaient sous l'inspiration du cardinal de Richelieu, ne laissent rien entreyoir de cet récriininations de Sou Éminence contre la duchesse de Savoie, sœur du Roi. Ces jourliaux du temps soutinrent au contraire les droits de la duchesse contre les prince» de la maison de Savoie. Voy. , p. 617, Sujet de la guerre de Piémont,

avoit suivi jusques alors lui avoit été préjudiciable; mais elle fit cognoitre^ à son dommage, que les plus foibles esprits sont les plus forts pour résister à la raison.

Vous n'oubliâtes rien de ce qui pouvoit arrêter le dérèglement de son esprit y et les désordres de ceux qui contribuoient le plus à sa perte; mais comme elle fut trop obstinée en son aveuglement , les autres furent ou trop ignorants pour recognoître leur bien, ou trop malicieux pour s'y vouloir porter, ou trop timides pour oser l'entreprendre.

Diverses considérations vous empêchèrent de les châtier.

Et bien qu'ils n'ignorassent pas le sujet et le pouvoir que vous en aviez, la cognoissance qu'ils avoient de votre prudence et de votre bonté les empêcha de craindre ce qu'ils méritoient, et leur donna lieu de continuer insolemment leur première conduite.

Si l'esprit d'une femme eût été capable de conseils , les vôtres l'eussent retirée du mépris de ses sujets , auquel elle s'étoit précipitée, au même temps que vos armes agissoient pour la garantir de l'injuste invasion des Espagnols , et de la mauvaise volonté de ses frères.

Il lui restoit encore un moyen de se sauver, par le dépôt de la Savoie, qui eût obligé ses frères à déposer leur rage, par la crainte et la prévoyance qu'ils eussent eu, que si le petit Duc fût venu à mourir, elle n'eût agi que contre eux-mêmes. Lies liens du sang, votre réputation et toutes les précautions imaginables que vous ofTrites, lui dévoient ôter toute crainte; mais elle fut industrieuse à feindre d'en avoir, pour avoir prétexte de s'affermir dans des résolutions qui ne pouvoient avoir

d'autre effet que sa ruine. On lui représenta que Votre Majesté et ses prédécesseurs ^ ayant plusieurs fois restitué le Piémont lorsqu'ils le pouvoient retenir avec justice ^ il falloit avoir perdu le sens et la raison , pour craindre que vous eussiez dessein de vous en rendre maître, lorsque vous n'eussiez su le retenir sans perfidie.

Bien que les derniers conseils qu'elle reçut de son mari, fut de se confier en Votre Majesté et en ses créatiu^ , les premières r^lutions qu'elle prit lorsqu'il eut les yeux fermés furent de s'en méfier entièrement.

Monot» jésuite, dont elle avoit si mauvaise opinion, qu'elle avoit craint, du temps du feu Duc son mari, que les chaînes de son caractère ne fussent pas capables d'assurer sa fidélité, fiit lors celui qui lui parut fidèle, parce qu'elle croyoit qu'il le fût à ceux qui avoient plus de pou- * voir sur son esprit.

Ce misérable moine lui donna du poison en guise de remède, et lui eo fit tant prendre d'abord, qu'il n'y eut plus d'antidotes assez puissants pour la garantir de son venin.

Ainsi votre voyage fut sans autre effet que de sauver du débris général du Piémont, Suse, Veillane et Caorso, ce qui n'étoit pas capable d'arrêter le cours de sa perte, pendant qu'elle demeuroit dans sa mauvaise conduite.

Les extravagances de cette princesse' furent telles, qu'ajoutant une nouvelle honte à sa conduite, elle vécut avec Votre Majesté comme elle eût dû faire avec ses en-

i . On doit remarquer la sérérité ayec laquelle Richelieu parle , dans les Mémoires qui portent son nom et dans ceux que nous imprimons ici, soit des princes du sang lorsqu'ils n'étaient pas dans les bonnse grâces du Roi, soit de la propre sœur de Louis XIII qui résistait alors à la politique du Cardinal-Duc.

DE MATHIED liOLÉ. S39

nemis : vous ne vîtes point son fils. En cette eiitremitë, vous agitâtes plusieurs fois si vous deviez abandonner une personne si abandonnée d'elle-même.

U vous étoit avantageux d*en user ainsi , pour se justifier des mauvais événements dont il sembloit impossible de se garantir; mais cette résolution étoit si préjudiciable à cette misérable femme, qui ne pouvoit être délaissée de votre main, sans Têtre de tout le monde, que Votre Majesté aima mieux laisser la réputation de sa puissance en compromis, que, voulant la sauver, avancer d*un moment la perte d'une personne que la nature avoit rendue sa sœur, bien qu'elle fut indigne de son sang.

£n effet, au lieu de Fabandonner, vous fortifiâtes votre armée eu Italie, et envoyâtes le comte d'Harcourt la commander, avec des ordres qui lui donnèrent lieu de clore glorieusement cette campagne.

Les déplaisirs cuisants que vous causèrent les malheurs de Madame, votre sœur, furent grandement augmentés par la mort du duc de Weimar , prince dont le mérite et la réputation rendoient quasi sa perte irréparable ^

Votre Majesté sentit cet accident , comme sa raison et sa vertu le r^uéroient. Bien qu'après un tel malheur, les officiers de l'armée que commandoit le Duc défunt , prissent par leur propre mouvement la résolution de servir Votre Majesté, aux dépens de laquelle leurs troupes avoient toujours été entretenues, il se trouva néanmoins tant de difficultés dans la conclusion d'un nouveau traité, que Votre Majesté ne mérite pas peu de louange pour avoir pu les surmonter par sa dextérité , par sa prudence et par sa force.

i . Voy. les Mémoires de MoU. t, II, p. 450, 451, 467.

Vos ennemis déclarés et ceux qui sembloient vosamis, vous traversèrent autant qu'ils purent en ce sujet ^ mais inutilement.

La place de Brisac étoit de telle considération', qu^elle ëtoit enviée de tout le monde; la réputation et le bien de vos affaires requéroient qu'elle demeurât en votre disposition. Il falloit traiter doucement tes esprits auxquels vous aviez affaire, et cependant , pour empêcher qu'en s'estimant trop nécessaires, ils se rendissent trop difficiles à une bonne conclusion , il fallut agir en différents rencontres avec grande fermeté.

Votre conduite fut diverse, selon que les occasions le requéroient; enfin vous demeurâtes beaucoup plus maître de cette armée que vous n'étiez auparavant , et la place de Brisac et plusieurs autres dont le duc de Weimar prétendoit disposer à sa volonté, bien qu'il ne le dût pas faire, vous furent du tout assurées.

A peine les larmes que la mort de ce grand capitaine ' tirèrent de vos yeux furent-elles essuyées , que celle du cardinal de la Valette les renouvelèrent; sa perte fut d'autant plus sensible à Votre Majesté, que sa fidélité, son zèle, et l'ambition qu'il avoit d'acquérir de l'honneur en bien servant, en furent la vraie cause.

L'infidélité du duc de la Valette, son frère', le toucha

1. Voy. dans le Mercure de 1639, p. 2, lef effets de la prise de Bmac.

2. La Gazette a imprimé, p. 463, une lettre écrite de Mézières le 29 juillet 1639, touchant la mort du duc Weymar.

3. Le 24 mai 1639, dit lu Gazette, p. 284, c: fut solennellement donné, par défaut et contumace, arrêt au conseil , le Roi y séant , contre le duc de la Valette. » — Ce journal ajoutait un peu plus loin : « Nouvelles sont venues que le cardinal de la Valette est allé secourir la ville de Turin en Piémont, assiégée par les ^Espagnols, et interrompre le succès qu*ils ont eu à la prise de plusieurs places, arrivé plutôt par l'infidélité de la plupart des gouverneurs que par Peffort de leurs armes. 9

DE &1ATUIEU MOLE. Sdi

de telle sorte qu'il n'eut jamais de joie , depuis qu'il ea eut avéré le mauvais dessein que ce malheureux homme eut, peu de temps auparavant, de mettre Metz aux mains des Espagnols avec sa personne.

Et la mauvaise conduite de Madame lui ôtant tout moyen de faire réussir vos armes, il fut tellement outré de voir périr le Piémont à sa vue , qu'encore que personne ne fût responsable des fautes d 'autrui , particulièrement lorsqu'il est impossible d'en arrêter le cours, celles de cette princesse lui donnèrent le coup de la mort, au sortir d'un siège qui lui devoit donner consolation , puisqu'il y avoit battu les ennemis et pris la place en leur présence.

liCS malheurs étant souvent enchaînés , ainsi que les bonnes fortunes , la perte de Salces * , l'un des derniers actes de cette campagne, suivit ces deux fâcheux accidents. Cependant, n'y ayant personne qui ne sçache que, si vous perdîtes cette place , vous l'aviez emportée peu de jours auparavant sur vos ennemis, avec d'autres circonvoisines, qui demeurèrent entre vos mains, on peut dire avec vérité qu'es occasions qui se sont passées en

1 . Cette yille ayaît été prise peu de temps auparavant par le prince de Condé (toj. dans la Gazette de 4639, p. 403, 453, le récit de cette victoire), et ]es Mémoires de Molé^ t. II, p. 451.. — Mais, pendant que le prince était à Narbonne, les Espagnols vinrent mettre le siège devant Salces, et malgré les diligences du maréchal de Schomberg et les soins dn prince de Condé , qui avait mis sur pied toute la noblesse du Languedoc pour aller au secours de Salces, cette ville fut prise par les Espagnols. — Les amères critiques de Richelieu paraissent s'adresser au prince de Condé; mais on peut étudier avec plus de sûreté cette grave question dans les récits du Mercure françois, t. XXIII, p. 288, et surtout dans la Gazette de 1639, p. 781, qui a imprimé une c Relation envoyée au Roi par le prince de Condé de ce qui s'est passé dans l'armée de Roussillon, depuis le siège mis devant Salces par les Espagnols. »

Espagne, votre bonne fortune surmonta celle de vos ennemis. Si ceux qui commandoient vos armées en ces quartiers eussent eu autant d'intelligence de ce qui est de la guerre y comme leur intention étoit bonne, ils n'eussent pas perdu ce qu'ils avoient gagné ; en faisant voir qu'ils avoient plus de cœur pour faire des conquêtes que de tête pour les conserver , ils firent paroître qu'ils ëloient vrais Françob*

On mit dans cette place ou trop de gens pour la défendre, ou trop peu de vivres pour les faire subsister; on 7 laissa autant de troupes qu'il en eût été besoin , si les dehors qu'on y avoit tracés eussent été défendables. Mais comme ils ne l'étoient pas , ce nombre de régiments ne servit qu'à consommer en deux mois les vivres, qui eussent duré plus de quatre , si l'on n'y en eût laissé qu'autant qu'il en falloit pour la défendre.

Ainsi les assiégés, qu'on ne put emporter de force, ne purent résister à la famine , et on tenta de les secourir avec tant de négligence, que la foiblesse de l'effort qui fut fait à cette fin, étoit plus propre à avancer leur perte, en leur otant toute espérance, qu'à les en garantir ou la différer.

On eût pu réparer cette faute, tenant toujours votre armée proche des ennemis pour couper leurs vivres , les incommoder en diverses façons et attaquer à temps leur circonvallation; Votre Majesté ne manqua pas à en donner les ordres, et si vous n'en reçûtes les fruits que vous deviez attendre de votre prudence , la seule inexécution en fut la cause.

Ce mauvais accident fut récompensé par le gain du plus heureux et plus remarquable combat dont peutêtre l'histoire ait jamais fait mention. Votre Majesté

ayant commande au comte d'Harcourt, lorsqu'il reçut vos ordres à Grenoble, d'aller prendre le poste de Quiers * , pour empêcher que les ennemis s'en saisissent et pussent, par ce moyen, rompre la communication de Chivas* et de la citadelle de Turin, et ensuite l'attaquer avec avantage^ après qu'il y eut demeuré autant de temps qu'il y put faire subsister son armée, étant chassé par la faim , il se résolut de repasser le Pô pour prendre ses quartiers d'hiver. U sçavoit bien que le marquis de Leganez étant logé à Poerins, proche de son chemin, avec le double de ses forces, il étoit difficile qu'il ne le trouvât en tête; il $çavoit que le prince Thomas pouvoit sortir de la ville de Turin avec cinq ou six mille hommes pour s'opposer à son passage; mais la nécessité l'obligeant à quitter un poste auquel il ne pouvoit plus vivre , il u'avoit autre chose à faire qu'à tâcher de partir si secrètement du lieu oîi il étoit , que les ennemis ne pussent avoir le temps de lui couper le chemin.

Après avoir apporté toutes les précautions qui peuvent être pratiquées pour celer son départ, il partit à la pointe du jour de Quiers, avec ce qu'il avoit de troupes qui n'arrivoient pas à cinq mille hommes de pied et trois mille chevaux, le reste étant du côté de Coni pour s'opposer aux troupes du cardinal de Savoie. Si les habitants de Quiers n'eussent été autant d'espions pour les ennemis, votre armée eût pu passer sans obstacle ; mais Le-

i\ Ce combat, livré contre Tarmée espagnole, le 20 novembre, est longuement raconté dans la Gazette Renaudot, année 1639, p. 789, et plos spécialement encore par le Mercure français ^ p. 73 du tome XXIII.

S. Voy. une Relation de la trahison et intelligence avec le prince Thomas, découverte dans Chivas, et le ravitaillement de la citadelle de Turin ; défaite d*un convoi espagnol et de trois compagnies du cardinal de Savoie (Gazi^tte extraordinaire^ p. 831).

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gtneE et le prince Thomas ayant ëtë soigneusement avertis do départ du comte d^Harcourt , les premiers corps de son avant-garde ne furent pas plutôt au bord du ruisseau de la route , prêts à y faire un pont pour leur passage, que trois mille hommes et cinq cents dragons dëtachÀ du corps de Tarméei composée de dix mille hommes de pied et de cinq miUe chevaux , chargeant Farrière-garde commandée par la Mothe-Houdancourt| lui donnèrent lieu de s^occuper à se défendre au lieu de penser à son passage.

Au même temps , le prince Thomas sortit en toute diligence de Turin avec mille chevaux et quatre mille hommes de pied , et attaqua Tavant-garde où étoit votre général, qui soutint son effort avec telle vigueur qu*il le défit en un instant, et mit toutes ses troupes en tel désordre, que si la nuit n'eût empêché de le recognoître^ il avoua lui-^éme qu^il lui eût été impossible dé se sauver.

Ensuite de cet avantage , le comte d'Harcourt fit promptement un pont sur lequel il fit passer son avantgarde et tout le bagage de Tarmée. Cependant , la Mothe combattoit toujours en se retirant insensiblement à la faveur des ténèbres pour gagner le pont. Toute la nuit se passa en continuelles escarmouches. Leganez attendoit le jour pour donner un combat général avec toutes ses forces et son canon, qui arriva la nuit. La Mothe, prévoyant son dessein, fît en sorte que, devant que le jour commençât à poindre, toute son infanterie fût jointe au comte d'Harcourt au delà du ruisseau , qui étant bordé d^un double rang de mousqueterie, qui tirant sans cessf sur les ennemis, donna lieu à ce qui restoit de cavaleri' et aux dragons, qui demeurèrent les derniers, de fair

DK MATHIEU MOLE. Î4ÎÎ

leur passage à la faveur des mousquetaires , qui empêchoient les ennemis de leur fondre sur les bras.

Cette action (ut d'autant plus glorieuse, que les ennemis avoient vingt mille hommes contre huit , que votre ar-» mëe ne pouvoit passer sans défiler en leur présence, et qu^étant attaquée de deux côtés, elle fut victorieuse de toutes parts , en sorte que le prince Thomas fut mis en déroute , non sans grande effusion de sang , et que le marquis de Leganez perdit de son côté deux mille hom<mes , sans que les morts et les blessés de votre part excédassent le nombre de trois cents.

Ainsi, bien que le commencement de cette campagne TOUS ait été malheureux, on peut dire que la fin couronne l'œuvre, et la raison veut qu'on la mette au nombre des plus fortunées , puisque vous y prenez diverses places sur vos ennemis ; qu'en arrêtant le ,cours de la perte de Madame, votre sœur , vous recueillez ce qu'elle a voulu souf&ir qui se sauvât de son débris, et que vous profitez, par votre prudence, de la mort d'un prince qui devoit apparemment vous être préjudiciable.

Si, ensuite, on considère la signalée bataille navale qu^emportèrent les HoUandois sur les Espagnols, aux dunes d'Angleterre', il n'y a personne qui ne recognoisse le bonheur de cette année et qui ne vous donne k part que vous méritez en cette dernière action, eu ^ard non-seulement au secours d'argent que Messieurs les États reçoivent tous les ans de Votre Majesté, mais en outre, en considération de l'assistance particulière qo^ils reçurent en cette occasion du gouverneur de Calab^ sans laquelle leur amiral recognut lors ingénument,

1. La dcuûk de œ coaJKit naTal tout isprimé» dan* le Hgreiêrê ftën»' fM, p. 179 a» urne JLXm, awice 1639.

que non-seulement n'eut-il sça vaincre, mais qi!i*il n'ëtoit pas en état de combattre*

DApe&fet

Année du comte d'Harcomt.— Prise de Turin.— Siège d*AiTaB.—-Ar« mée d'Allemagne commandée par le dne de LofigaeriUe.^-*Baliîtte naTale près de Cadix donnée par le marqoîs de Bréié. — Révolte de la Catalogne. «- Afibires de Sayoie.

1640. Les préparatifs de Tannée 1640 étonneront sans doute la postérité y puisque, lorsque je me les remets devant les yeux, ils font le même effet en moi, bien que , sous votre autorité , j'en aie été le principal * auteur.

Toutes les dépenses de la guerre des années précédentes^ qui avoient été faites par extraordinaire , furent converties, cette année, en ordinaire.

Toutes les troupes qui avoient été auparavant levées sur la fin des campagnes , pour suppléer au dépérissement qui arrive toujours es armées après qu*elles ont été quelque temps sur pied , eurent quartier d'hiver, comme les autres, pour être en état de servir au printemps.

Ainsi vous eûtes , dès le commencement de Tannée , cent et tant de régiments d'infanterie en. campagne et plus de trois cents cornettes de cavalerie.

Vous doublâtes, cette année, le secours que vous aviez accoutumé de donner aux Hollandois, afin que le prince d'Orange , augmentant ses troupes de dix mille hommes de pied, eût moyen d'exécuter la proposition qu'il vous avoit faite d'attaquer Dam et Bruges tout ensemble.

Bien que cette augmentation accordée aux Hollandois soit fort considérable, un mois de temps que vos armées perdirent vers la Meuse, pour y attirer les ennemis et

donner d'autant plus de moyen au prince d'Orange (qui vous avoit prie d'en user ainsi) de faire réussir ce dessein, que moins avoit-il de force sur les bras, Test bien davantage.

Les intérêts de la cause commune vous furent si chers en cette occasion, que vous les préférâtes aux vôtres; et croyant que si vos alliés faisoient un coup d'importance, vos ennemis se porteroient d'autant plus aisément à la paix, qu'ils auroient lieu d'en craindre de mauvaises suites, vos troupes surmontèrent, en cette occasion, un mois durant, les incommodités d'un terroir stérile, celles d'une saison non assez^vahcée et d'un printemps si pluvieux, que les plus vieux de cet âge avouent n'en avoir jamais vu de pareil.

Prévoyant que les ennemis, qui depuis le commencement de la guerre n^avoient jamais rien pu gagner contre vos armes que par surprise et par artifice, pourroient faire, au commencement de la campagne, de grands progrès en Italie , pour la difficulté qu'il y avoit d'y avoir, en ce temps, un corps de troupes suffisant pour leur résister, à cause de la difficulté des passages des montagnes et parce aussi que , jusques alors , Madame, votre sœur, n'avoit jamais voulu donner à vos troupes quartier d'hiver en ses États , vous fîtes de tels efforts pour surmonter les difficultés de la nature , des saisons et de la malice des mauvais esprits qui obsédoient cette princesse , qu'au seul temps auquel vos ennemis se pouvoient tenir assurés en Italie , pour l'absence de vos principales forces, il s'y en trouva assez pour donner lieu au comte d'Harcourt * de secourir Casai pour la troisième fois, et

1 • Cette campagne s'oaTiit par un beau iait d'anne*, que la Gazette nous raconte sous le titre de la c Défaite de six compagnies de cavalerie

M8 APPBIIDICE AUX MÉMOIRES

d'y punir, par vo. «me., l'injust. «nt>epri«» de yo. enneinis. Vous aviei secouru la première fois cette place par Totre seule ombre, ce glorieux effet étant dû à votre personne, qui ne passa pas Suse; la seconde, par la préience de yos armes, qui ëtonnoient vos emiemissans les combattre. Et Dieu permit qu'elle fût délivrée , la troisième I par leur effet qui fut tel, qu'on peut dire, avec vérité , qu'il a peu d'exemples. A peine se trouvera«t*il un capitaine qui ait mérité , par une seule action , tant de gloire qu'il en est dû au comte d'Harcourt pour un si généreux dessein et un succès si fiivorable.

Votre armée n'étoit pas Composée de plus de huit mille hommes de pied et de trois mille cinq cents chef vaux ; les ennemis la surpassoient en nombre de plus de six mille hommes; ils étoient si bien retranchés, que le marquis de Leganez parloit hautement de la prise de Casai * et en avoit assuré le Roi son maître, et se préparoit un triomphe devant la victoire. Cependant, la béné-* diction de Dieu, la hardiesse, l'ambition et la bonne conduite du général de vos armées en Italie et des principaux officiers qui servoient sous sa charge , et le cœur de toute votre armée, firent valoir la justice de votre entreprise et justifièrent à tout le monde que la victoire dépend plus du courage et de la vertu des hommes que de leur nombre. Le comte d'Harcourt attaqua les ennemis avec tant de cœur et de fermeté , qu'encore qu'il fut

du cardinal de SaToie, par les troupes oommandëes par le comte d'Harcoarty » p. 16i. H fut suIti du RaTÎtaillement de Ghivas, dont on trouve aussi la relation, p. 209.

I. La Gazette y p. 317, contient également la relation de la bataille de Casai, de son siège leré çt antres exploits de cette mémorable journée. Le comte dUarcourt n'y est pas moins loué que dans les Mémoires ditt tle RUhêlieu.

repousâé la première fois, il les emporta à la seconde^ avec tant d'avantage, qu'outre qu'ils perdirent tout leur canon, leurs munitions et presque tout leur bagage, beaucoup de drapeaux et de cornettes , le nombre des morts et prisonniers fut de six mille. Le fruit de cette signalée victoire ne fut pas seulement la délivrance de Casai, mais la prise de Turin, aussi glorieuse que cette action qui en fut la cause. Le comte d'Harcourt, ayant pourvu Casai de toutes choses nécessaires, alla, sans perdre de temps, prendre ses quartiers devant Turin % après les avoir fortifiés. Il travailla diligemment à une entière circonvallation. Et bien qu'auparavant qu'elle pût être parachevée, les Espagnols, naturellement femies en leurs desseins et non sujets à en être divertis par les mauvais accidents qui leur arrivent, se présentassent pour en empêcher Taccomplissement, il ne laissa pas de conduire son entreprise à une heureuse fin.

Ce siège fut d'autant plus remarquable , qu'il y avoit dans la place plus de cinq mille hommes de guerre, outre autant d'habitants portant les armes , ce qui donne lieu de dire avec vérité que les assiégeants avoientàse défendre de deux armées, en considération de quoi ils firent une circonvallation pour se garantir de ceux de dedans, ainsi que la circonvallation les préservoit de ceux du dehors.

En cette considération^ il fut signalé de diverses sorties et de divers combats oîi vos armes eurent toujours l'avantage. Les ennemis y firent, entre autres, une atta«

\ . Les Espagnols tentèrent une attaque sur Onerasqne, d*on Us furent repoDSsés, et le comte d'Harconrt Tint alors s'emparer du faubourg de P6 et des autres dehors de Turin (Gazette, p. 344), vers la fin de mai (M, p. 372).

Î50 APPENDIGE AUX MÉIMmES

que génërtlei en laquelle, bien qu'ils euMeiit forcé k ctmp, ils y reçurent un si notable édiec, qu'il en de* meum plus de quatre mille sur la place.

Les Tétres ne se signalèrent pas seulement par leur ▼aleur, mais en outre par la constance qu'ils eurent à ioufinr, sans murmure, la fium, durant Tingt-deux jours, que Tannée des ennemis ayant pris deux postes qui loir ooupoient absolument les vivres, ils subsistèrent cet espace de temps en attendant le secours qui leur venoit de France % sans que les soldats eussent autre chose pour leur nourriture qu'un jour une poignée de riz, autant de pois un autre, et le troisième huit onces de pain \ Les efforts que fit Votre Majesté pour donner moyen an comte d'Haroourt d'exécuter un si généreux dessein , comme est celui de la prise de cette place , ne sont pas croyaUes. Outre plus de vingt mille hommes de recrues que vous y fîtes passer, les communes et la noblesse du Dauphiné , vingt régiments d'infanterie et six de cavalerie , pris des armées que vous aviez au Languedoc , en la Provence et en la Bourgogne, rafraîchirent et fortifièrent, de temps en temps et si à propos, vos armées en Italie, qu'enfin le prince Thomas, désespéré de ce qu'il avoit fait une dernière tentative par une grande et puissante sortie , secondé du marquis de Leganez , avec aussi mauvais succès que tous leurs premiers efforts, après avoir défendu la ville pendant quatre mois et demi , la rendit avec beaucoup d'honneur pour la grande fermeté

1. Voy. dans la Gazette^ p. 391, le récit des trois attaqaes repousséet derant Turin par le comte d'Harconrt , avec perte de grand nombre d'Espagnols. Le Ticomte de Tmeone fat blessé en conduisant ses troupea contre 1 ennemi*

i. An snjet de Tétat des trimpea firançalses assiégées dans leur camp» voy. le Mercure fran fois f p. 589^ ttOO.

DE MATHIEU MCHJfc. S5I

qu^il tëmoigni pendant le siëge quMl soutînt longtemps \ sans aToir d^autres poudres que celles que le marquis de Leganez faisoit, par une invention prodigieuse pour son effet et pour sa nouveauté , jeter dans la ville avec des bombes , mais avec tant de gloire pour les assiégeants que, pour pouvoir dire qu'aucune autre action ne peol égaler la leur, ils n'avoient qu'à se rendre maîtres de la personne du prince qui défendoit la place comme Us firent de la place même. Vos ordres portoient expreisé* ment que pourvu qu'on pût avoir le prince avec la place, en prolongeant le siège d'un mois, c'étoit le parti qa*il falloit prendre. La place étant tout à fait dépourvue de poudres et sans vivres que pour trois semaines, il ëtoit en eux de satisfaire à vos intentions ; et s'ils ne le firent pas, leur courage et leur zèle cognu de tout le monde fait qu'on ne peut attribuer ce défaut à autre cause qu'à ne cognoître pas de quelle importance étoit la prise de ce prince , qui ne pouvoit être privé de sa liberté , sans que les Espagnols l'eussent été des moyens de faire la guerre en Piémont avec succès, ou à l'impuissance naturelle que les François ont de se vaincre soi-même, en surmontant Timpatience naturelle qu'ils tirent du climat qui leur a donné l'être '.

Pendant que vos armes agissoient si glorieusement en Italie, elles n'étoient pas oisives en Artois, où Arras fut

1 . La c Relation de ce qni t'est passé an siège de Tnrin entre les armées françoises et espagnoles, jnsqnes au iO juin IS40, » se tronvep. 409 de la Gazette. Le Mercure français donne, à la page 62t , le texte de la capitulation qui fut faite le 23.

3. Le Uereure fran^o'u consacre aussi de longues relations à TaibiM de Casai et au siège de Tnrin, t. XXIII, p. 509 et suiv. Le Ticomte de Turenne et le comte du Plessis-Praslin se distinguèrent particulièrement à ce dernier siège.

tn APPENDICE AUX MÉMOIRES

asi^gë et pris en moins de deux mois, avec beaucoup de gloire. Cette entreprise fut d'autant plus glorieuse^ que dîyenes considérations la signalent en son commencement, en ses progrès et en sa fin. Elle fut commencée i la nie des ennemis , qui avoient eu temps d'assembler leurs forces 9 par celui que vos armes avoient perdu à Qiarlèmont. En vingt jours, la circonvallation, quiavoit cinq lieues de tour, fut entièrement fermée , et en quinze antres tous les travaux furent parachevai à tel point qu'on n'en a point vu de semblables. Vos forces eurent toujours devant elles , non-séulement une puissante ar- 'mée, mais en outre la personne du Cardinal-Infant, celles du duc Qiarles de Lorraine , et Lamboi , général des troupes impériales , qui tous furent en perpétuelle action pour empêcher l'heureux succès de cette entreprise. Le combat qui fut fait à Sailly contre Lamboi , la défaite du comte de Buquoi près de Bapaume, et la défense de la circonvallation lorsqu'elle fut attaquée, sont des actions qui n'en relèvent pas peu l'éclat.

Si on considère que de douze convois qui ont été envoyés au camp, entre lesquels deux ont été de quatre mille chariots chacun , jamais les ennemis , quoique maîtres de la campagne , avec la plus puissante armée que les Pays-Bas aient vue depuis qu'ils sont sous l'obéissance d'Espagne , n'ont pu en rencontrer qu'un seul de deux cent cinquante chariots , que le pur hasard leur fit tomber entre les mains , on jugera , je m'assure^ et que la prudence du Roi n'a pas été petite , et que la bénédiction de Dieu a été très-grande. Il est impossible de sçavoir qu'ainsi que le siège a commencé presque à la vue des ennemis , la capitulation a été signée leur armée étant en bataille, à la portée du canon du camp, sans

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recQgBoitre que Ucn la pcnsis poiir angniciitcr h gloire deSaMqestë'.

Au Uca que les antres anaëes les armes de Votre Maj«té .Tai«t «k««t ^ «B borck da Rhin, celle<i les a Tues jusque dans le cœur de F AUcmagiie , soos la conduite du dxic de Longneiille*, sans la jonction duquel Tos alliés aToueront , je n^aanirey qu^ik eussent eu grande peine, cette année, à résister aux efforts de FEmpire.

Les grands arant^es qœ les armes de Yc^re Majesté ont eus sur la terre, ont été suiris de celui que le marquis de Brésé remporta sur la mer près de Cadix, où rencontruit la grande flotte qui part tous les ans pour aller aux Indes, laquelle il étoit allé attendre sur le temps de son d^iart, bien ifu'il n^eut que Tingt Taimeanz de combat et que les ennemis en eusKnt quarante, entre lesquels il j aToit douze grands galions royaux; bien que les ▼aisseaux surpassassent autant les TÔtres en grandeur comme en nombre, il ne laissa pas de les attaquer et les combattre arec tant de succès, qu'au fort du combat deux galions périrent par le feu, et deux autres, dcmt Tamiral en étoit un, furent si maltraités, qu'ils coulèrent dans la baie de Cadix, nonobstant le secours qui leur fut donné pour les garantir à se perdre '.

1 . GhM3is des Cûts J^arma tomm^armtm ncx»lés dus les ^ Mu-àeHrm, tt trooTC rapporté svee ton» les détails strat^iqoes daas le Jfejxjme framçois , p. 515 et hôt. Cert airec œOe denûère iriafM» q«e les Mémoirts dks de Êirkeùem èoôoA complètes par ses secrétaires.

2. La Gaaetle de cselte ansée a xspriflK, p. 149., une Rflaîina trèspaiticBlière da passage de la Tbcfls par FanBée dn Roi, roMandèc par le dsc de Longoerille. On doit cAoorv ii ■■njw i qae RîcheiJev, toat tm racoctant arec détails les kants £ûts des niaréciuiiix de France , csi cppeodaDt très-lacxmiqne lortqiiH s*agit d'nije amer ooMoundée par «b prÎBor dfl sang royaLVcT. a-desansœ qui coBccrae le pnoc de Oamàé,

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