‹ Mémoires de Mathieu Molé, procureur général, premier président au Parlement de Paris et garde des sceaux de France, publiés pour la Société de l'histoire de France, sous les auspices de m. le comte Molé, l'un de ses membres (volume 3)Chapitre 10 sur 52 · La dnchfsse de Savoie · texte numérisé non relu

La dnchfsse de Savoie

La mauTaise conduite de Madame^ votre sœur, lui ayant fait perdre en peu de temps Testime et la réputation qui lui dévoient être plus chères que sa propre vie; du mépris, ses sujets passèrent à la haine, et de la haine à la révolte, qui mit , en trois mois, entre les mains des Espagnols , plus des deux tiers du Piémont, qu'ils n^avoient jamais sçu entamer par la force pendant la vie des ducs Charles- Emmanuel et Amédée son fils, sous le gouvernement desquels ils les avoient plusieurs fois attaqués.

La propre ville de Turin, capitale de cet État, ne fut pas exempte du malheur de cette princesse.

Bien que la présence des souverains soit une citadelle aux lieux où ils demeurent, bien qu'il y en eût une autre en cette place , Madame ayant perdu celle des cœurs , plus forte que toute autre , encore qu'elle eût deux mille hommes dans Turin , dont la plus grande part étoient Suisses et Piémontois, le prince Thomas ne laissa pas d'emporter la place avec douze cents hommes, chose inouïe et presque incroyable à ceux mêmes qui en étoient spectateurs, et cette exécution fut faite en si peu de tenaps , qu'à peine cette infortunée princesse en eut-elle assez pour se retirer en la citadelle, où elle eût été contrainte de périr deux jours après, pour l'avoir trouvée dépourvue de toutes choses, si vos armes ne fussent venues au même temps la secourir et l'en tirer. En ce misérable état, l'accablement de ses malheurs la contraignit de mettre cette place entre vos mains , lors nonseulement qu'elle ne pouvoit la conserver^ mais qu'on ne croyoit pas que vous pussiez la défendre, si auparavant cette extrémité, la raison lui eût fait faire ce à quoi la nécessité la contraignoit. Si elle eût voulu permettre que ses principales places eussent été gardées par vos forces ,

Vos enfiemis déclarés et ceux qui sembloient Tosamis, vous traversèrefit autant qu^iU purent en ce sujet, mais inutilement.

La place de Brisac étoit de telle considération*^ qu'elle étoit enviée de tout le monde; la réputation et le bien de vos affaires requéroient qu'elle demeurât en votre disposition* Il falloit traiter doucement les esprits auxquels vous aviez affaire , et cependant, pour empêcher qu'en s'estimant trop nécessaires, ils se rendissent trop diffidles à une bonne conclusion , il fallut agir en différents ren* contres avec grande fermeté.

Votre conduite fut diverse, selon que les occasions le requéroient; enfin vous demeurâtes beaucoup plus maître de cette armée que vous n'étiez auparavant , et la place de Brisac et plusieurs autres dont le duc de Weimar prétendoit disposer à sa volonté , bien qu'il ne le dut pas faire, vous furent du tout assurées.

A peine les larmes que la mort de ce grand capitaîoe ' tirèrent de vos yeux furent-elles essuyées , que celle du cardinal de la Valette les renouvelèrent; sa perte fut d'autant plus sensible à Votre Majesté, que sa fidélité, son zèle, et l'ambition qu'il avoit d'acquérir de l'honneur en bien servant , en furent la vraie cause.

L'infidélité du duc de la Valette, son frère*, le toucha

1. Yoy. dans le Mercure de 1639, p. 2, /«f effeU de la prise de Briiac.

2. La Gazette a imprimé, p. -463, une lettre écrite de Méûères le 20 juillet 4639, touchant la mort da duc Weymar.

3. Le 24 mai 1639, dit la Gazette, p. 384, c fut solennelleoient donné, par défaut et contumace, arrêt au conseil , le Roi y séant , contre le doc de la Valette. » — - Ce journal ajoutait un peu plus loin : c NouTelles sont Tenues que le cardinal de la Valette est allé secourir la ville de Turin en Piémont , assiégée par les Espagnob, et interrompre le succès qu'ils ont eu à la prise de plusieurs places, arrivé plutôt par l'infidélité de la plupart des gouverneurs que par l'effort de leurs armes, i

DE MATUIEU MOLE. S^l

de telle sorte qu'il n'eut jamais de joie , depuis qu'il en eut avéré le mauvais dessein que ce malheureux homme eut, peu de temps auparavant, de mettre Metz aux mains des Espagnols avec sa personne.

Et la mauvaise conduite de Madame lui étant tout moyen de faire réussir vos armes, il fut tellement outré de voir périr le Piémont à sa vue y qu'encore que per« sonne ne fut responsable des fautes d'autrui , particulièrement lorsqu'il est impossible d'en arrêter le cours, celles de cette princesse lui donnèrent le coup de la mort, au sortir d'un siège qui lui devoit donner consolation, puisqu'il y avoit battu les ennemis et pris la place en leur présence.

I^es malheurs étant souvent enchaînés , ainsi que les bonnes fortunes , la perte de Salces ^ , l'un des derniers actes de cette campagne, suivit ces deux fâcheux accidents. Cependant, n'y ayant personne qui ne sçache que, si vous perdîtes cette place , vous l'aviez emportée peu de jours auparavant sur vos ennemis, avec d'autres cir- Gon voisines, qui demeurèrent entre vos mains, on peut dire avec vérité qu'es occasions qui se sont passées en

1 . Cette Tille ayait été prise peu de temp» auparaTant par le prince de CoDdé (voy. dans la Gazette de i639, p. <403, 453» le récit de cette yictoire), tt ]ts Mémoires de MoU^ t. II, p. -ibi..— Mais, pendant que le prince était à Narbonne^ les Espagnols vinrent mettre le siège devant Salces , et malgré les diligences du maréchal de Scfaomberg et les soins du prince de G>ndé , qai avait mis sur pied tonte la noblesse du Languedoc pour aller au secours de Salces, cette TÎUe fut prise par les Espagnols. — Les amères critiques de Rich^ lien paraissent s'adresser an prince de Condé; mais on peut étudier avec plus de sûreté cette grave question dans les récits du Mercure fmn^oU^ X, XXIUy p. 288, et surtout dans la Gazette de 1639» p. 781, qui a imprimé une c Relation envoyée au Roi par le prince de Condé de ce qui s'est passé dans l'armée de Rousûllon» depuis le siège mis devant Salces par les Espagnols. »

Espagne , votre bonne fortune surmonta celle de vos ennemis. Si ceux qui commandoient vos armées en ces quartiers eussent eu autant d'intelligence de ce qui est de la guerre ^ comme leur intention ëtoit bonne^ ils n'eussent pas perdu ce qu'ils avoient gagné; en faisant voir qu'ils avoient plus de cœur pour faire des conquêtes que de tête pour les conserver f ils firent paroître qu'ils étoient vrais François.

On mit dans cette place ou trop de gens pour la défendre j ou trop peu de vivres pour les faire subsister; on y laissa autant de troupes qu'il en eût été besoin, si les dehors qu'on y avoit tracés eussent été défendables. Mais comme ils ne l'étoient pas , ce nombre de régiments ne servit qu'à consommer en deux mois les vivres, qui eussent duré plus de quatre, si l'on n'y en eût laissé qu'autant, qu'il en falloit pour la défendre.

Ainsi les assiégés, qu'on ne put emporter de force, ne purent résister à la famine, et on tenta de les secourir avec tant de négligence, que la foiblesse de l'effort qui fut fait à cette fin, étoit plus propre à avancer leur perte, en leur ôtant toute espérance, qu'à les en garantir ou la différer.

On eût pu réparer cette faute, tenant toujours votre armée proche des ennemis pour couper leurs vivres, les incommoder en diverses façons et attaquer à temps leur circonvallation; Votre Majesté ne manqua pas à en donner les ordres, et si vous n'en reçûtes les fruits que vous deviez attendre de votre prudence , la seule inexécution en fut la cause.

Ce mauvais accident fut récompensé par le gain du plus heureux et plus remarquable combat dont peutêtre l'histoire ait jamais fait mention. Votre Majesté

DE MATUIEU MOLE. 243

ayant commande au comte d^Harcourt, lorsqu'il reçut vos ordres à Grenoble, d'aller prendre le poste de Quiers\ pour empêcher que les ennemis s'en saisissent et pussent, par ce moyen, rompre la communication de Chivas' et de la citadelle de Turin, et ensuite l'attaquer avec avantage, après qu'il y eut demeure autant de temps qu'il y put faire subsister son armée , étant chassé par la faim , il se résolut de repasser le Pô pour prendre ses quartiers d'hiver. Il sçâvoit bien que le marquis de Leganez étant logé à Poerins, proche de son chemin, avec le double de ses forces, il étoit difficile qu'il ne le trouvât en tête; il sçavoit que le prince Thomas pouvoit sortir de la ville de Turin avec cinq ou six mille hommes pour s'opposer à son passage; mais la nécessité l'obligeant à quitter un poste auquel il ne pouvoit plus vivre, il u'avoit autre chose à faire qu'à tâcher de partir si secrètement du lieu où il étoit, que les ennemis ne pussent avoir le temps de lui couper le chemin.

Après avoir apporté toutes les précautions qui peuvent être pratiquées pour celer son départ, il partit à la pointe du jour de Quiers, avec ce qu'il avoit de troupes qui n^arrivoient pas à cinq mille hommes de pied et trois mille chevaux, le reste étant du côté de Coni pour s'opposer aux troupes du cardinal de Savoie. Si les habitants de Quiers n'eussent été autant d'espions pour les ennemis^ votre armée eût pu passer sans obstacle ; mais Le-

1 . Ce combat, livré contre rarmée espagnole, le 10 novembre, est longuement raconté dans la Gazette Renaudot, année 1639, p. 789, et plus apécialement encore par ie Mtreurt françouy p. 72 du tome XXIII.

2. Vay. une Relation de la trahison et intelligence avac le prince Tho« mas, découverte dans Chivas, et le ravitaillement de la citadelle de Turin ; défaite d'un convoi espagnol et de trois compagnies du cardinal de Savoie (Gazette extraordinaire, p. B3I).

gaoez et le prince Thomas ayant été soigneusement avertis du départ du comte d'Harcourt , les premiers corps de son avant-garde ne furent pas plutôt au bord du ruisseau de la route, prêts à y faire un pont pour leur passage, que trois mille hommes et cinq cents dragons détachés du corps de l'armée, composée de dix mille hommes de pied et de cinq mille chevaux , chargeant l'arrière-garde commandée par la Mothe-Houdancourt, lui donnèrent lieu de s'occuper à se défendre au lieu de penser à son passage.

Au même temps, le prince Thomas sortit en toute diligence de Turin avec mille chevaux et quatre mille hommes de pied , et attaqua Tavant-garde où étoit votre général, qui soutint son effort avec telle vigueur qu'il le défît en un instant, et mit toutes ses troupes en tel désordre, que si la nuit n'eut empêché de le recognoître^ il avoua lui-même qu'il lui eût été impossible de se sauver.

Ensuite de cet avantage , le comte d'Harcourt fit promptement un pont sur lequel il fit passer son avantgarde et tout le bagage de l'armée. Cependant , la Mothe combattoit toujoiu*s en se retirant insensiblement à la faveur des ténèbres pour gagner le pont. Toute la nuit se passa en continuelles escarmouches. I^ganez attendoit le jour pour donner un combat général avec toutes ses forces et son canon, qui arriva la nuit. La Mothe, prévoyant son dessein p fît en sorte que, devant que le jour commençât à poindre, toute son infanterie fût jointe au comte d'Harcourt au delà du ruisseau ^ qui étant bordé d^un double rang de mousqueterie, qui tirant sans cesse sur les ennemis, donna lieu à ce qui restoit de cavalerie et aux dragons, qui demeurèrent les derniers, de faire

leur passage à la faveur des mousquetaires , qui empé*choient les ennemis de leur fondre sur les bras.

Cette action fut d'autant plus glorieuse, que les ennemis avoient vingt mille hommes contre huit , que votre armée ne pouvoit passer sans défiler en leur présence, et qu'étant attaquée de deux côtés, elle fut victorieuse de toutes parts y en sorte que le prince Thomas fut mis en déroute I non sans grande effusion de sang, et que le marquis de Leganez perdit de son côté deux mille hommes, sans que les morts et les blessés de votre part excédassent le nombre de trois cents.

Ainsi, bien que le commencement de cette campagne vous ait été malheureux, on peut dire qu« la fin couronne l'œuvre, et la raison veut qu'on la mette au nombre des plus fortunées , puisque vous y prenez diverses places sur vos ennemis ; qu'en arrêtant le cours de ta perte de Madame, votre sœur, vous recueillez ce qu'elle a voulu souffrir qui se sauvât de son débris, eft que vous profitez, par votre prudence, de la mort d'un prince qui devoit apparemment vous être préjudiciable.

Si, ensuite, on considère la signalée bataille navale qu'emportèrent les HoUandois sur les Espagnols, aux dunes d'Angleterre % il n'y a personne qui ne recognoissQ le bonheur de cette année et qui ne vous donne la part que vous méritez en cette dernière action , eu égard non-seulement au secours d'argent que Messieurs les États reçoivent tous les ans de Votre Majesté, mais en outre, en considération de l'assistance particulière qu'ils reçurent en cette occasion du gouverneur de Calais^ sans laquelle leur amiral recognut lors ingénument,

1 . Les détails de ce combat naval sont iiif))riinés dans le Mêreurêfmn" fois, p. 179 du tome XXUI, année 1630.

que non^seulement n'eut-il sçu vaincre, mais quHl n'étoit pas en ëtat de combattre.

Dépeiuet pour la guerre.— Secourt aux Hollandais.-— Casai secoume. — Armée du comte d'Harcourt.— Prise de Turin.— Siège d'Arras.^ Armée d'Allemagne commandée par le duc de Longuerille.— Bataille navale près de Cadix donnée par le marquis de Brézé. — RéTolte de la Catalogne. — Affaires de Satoie.

1640. Les préparatifs de Tannëe 1640 étonneront sans doute la postérité, puisque, lorsque je me les remets devant les yeux, ils font le même effet en moi, bien que, sous votre autorité, j'en aie été le principal auteur.

Toutes les dépenses de la guerre des années précédentes, qui avoient été faites par extraordinaire, furent converties, cette année, en ordinaire.

Toutes les troupes qui avoient été auparavant levées sur la fin des campagnes , pour suppléer au dépérissement qui 'arrive toujours es armées après qu'elles ont été quelque temps sur pied , eurent quartier d'hiver, comme les autres , pour être en état de servir au printemps.

Ainsi vous eûtes, dès le commencement de Tannée, cent et tant de régiments d'infanterie en campagne et plus de trois cents cornettes de cavalerie.

Vous doublâtes, cette année, le secours que vous aviez accoutumé de donner aux Hollandois , afin que le prince d'Orange , augmentant ses troupes de dix mille hommes de pied, eût moyen d'exécuter la proposition qu'il vous avoit faite d'attaquer Dam et Bruges tout ensemble.

Bien que cette augmentation accordée aux Hollandois soit fort considérable^ un mois de temps que vos armées perdirent vers la Meuse, pour y attirer les ennemis et

donner d'autant plus de moyen au prince d'Orange (qui vous avoit prié d'en user ainsi) de faire réussir ce dessein, que moins avoit «il de force sur les bras, l'est bien davantage*

Les intérêts de la cause commune vous furent si chers en cette occasion , que vous les préférâtes aux vôtres; et croyant que si vos alliés faisoient un coup d'importance , vos ennemis se porteroient d'autant plus aisément à la paix y qu'ils auroient lieu d'en craindre de mauvaises suites, vos troupes surmontèrent, en cette occasion, un mois durant, les incommodités d'un terroir stérile, celles d'une saison non assez avancée et d'un printemps si pluvieux, que les plus vieux de cet âge avouent n'en avoir jamais vu de pareil.

Prévoyant que les ennemis ^ qui depuis le commencement de la guerre n*avoient jamais rien pu gagner contre vos armes que par surprise et par artifice, pourroient faire, au commencement de la campagne, de grands progrès en Italie , pour la difficulté qu'il y avoit d'y avoir, en ce temps, an corps de troupes suffisant pour leur résister, à cause de la difficulté des passages des montagnes et parce aussi que, jusques alors. Madame, votre sœur, n'avoit jamais voulu donner à vos troupes quartier d'hiver en ses États, vous fîtes de tels efforts pour surmonter les difficultés de la nature , des saisons et de la malice des mauvais esprits qui obsédoient cette princesse , qu'au seul temps auquel vos ennemis se pouvoient tenir assurés en Italie , pour l'absence de vos principales forces, il s'y en trouva assez pour donner lieu au comte d'Harcourt ' de secourir Casai pour la troisième fois, et

i • Cette campagne «'oiiTrit p«r on beau £ut d'armes, que la Gaiette nous raconte mus le titre de la c Défaite de six compagnies de caTalerie

d'y punir, par vos armes, Tinjuste entreprise de vos ennemis. Vous aviez secouru la première fois cette place par votre seule ombre, ce glorieux effet ëtant dû à votre personne, qui ne passa pas Suse; la seconde, par la présence de vos armes , qui ëtonnoient vos ennemis sans les combattre. Et Dieu permit qu^elle fût délivrée , la troisième , par leur effet qui fut tel, qu'on peut dire, avec vérité , qu'il a peu d'exemples. Â peine se trouvera4*il un capitaine qui ait mérité, par une seule action, tant de gloire qu'il en est dû au comte d'Harcourt pour un si généreux dessein et un succès si favorable.

Votre armée n'étoit pas composée de plus de huit mille hommes de pied et de trois mille cinq cents chevaux ; les ennemis la surpassoient en nombre de plus de six mille hommes; ils étoient si bien retranchés, que le marquis de Leganez parloit hautement de la prise de Casai ^ et en avoit assuré le Roi son maître > et se préparoit un triomphe devant la victoire. Cependant, la bénédiction de Dieu, la hardiesse, Tambition et la bonne conduite du général de vos armées en Italie et des principaux ofBciers qui servoient sous sa charge , et le cœur de toute votre armée, firent valoir la justice de votre entreprise et justifièrent à tout le monde que la victoire dépend plus du courage et de la vertu des hommes que de leur nombre. Le comte d'Harcourt attaqua les ennemis avec tant de cœur et de fermeté , qu'encore qu'il fut

da cardinal de Savoie, par les troupes commandées par le comte d'Harcourt, » p. 101. fl fut sniTi du RaTÎtaillement de Chiras, dont on trouTe aussi la relation, p. 209.

1. La Gazette, p. 317, contient également la relation de labataiUe de Casai, de son siège leré et autres exploits de cette mémorable journée. Le comte d'Harcourt n'y est pas moins loué que dans les Mémoires dits Je Richelieu,

repoussé la première fois , il les emporta à la seconde, avec tant d'avantage , qu'outre qu'ils perdirent tout leur canon y leurs munitions et presque tout Xcfir bagage^ beaucoup de drapeaux et de cornettes , le nombre des morts et prisonniers fut de six mille. Le fruit de cette signalée victoire ne fut pas seulement la délivrance de Casai ^ mais la prise de Turin , aussi glorieuse que cette action qui en fut la cause. Le comte d'Harcourt, ayant pourvu Casai de toutes choses nécessaires, alla, sans perdre de temps, prendre ses quartiers devant Turin % après les avoir fortifiés. Il travailla diligemment à une entière circonvallation. Et bien qu'auparavant qu'elle pût être parachevée, les Espagnols, naturellement fermes en leurs desseins et non sujets à en être divertis par les mauvais accidents qui leur arrivent, se présentassent pour en empêcher l'accomplissement, il ne laissa pas de conduire son entreprise à une heureuse fin.

Ce siège fut d'autant plus remarquable, qu'il y avoit dans la place plus de cinq mille hommes de guerre, outre autant d'habitants portant les armes , ce qui donne lieu de dire avec vérité que les assiégeants avoient à se défendre de deux armées, en considération de quoi ils firent une circonvallation pour se garantir de ceux de dedans, ainsi que la circonvallation les préservoit de ceux du dehors.

En cette considération, il fiit signalé de diverses sorties et de divers combats où vos armes eurent toujours l'avantage. Les ennemis y firent, entre autres, une atta-

1 . Les Espagnols tentèrent nne attaqa« sur Qneruqne, d'oà ils forent repoassés, et le comte d'Haroonrt Tint alors s'emparer da fanboorg de P6 et des antres dehors de Turin' (Gazette, p. 341}, vers la fin de mai {IJ., p. 37«).

que générale, en laquelle, bien qu'ils eussent forcé le camp, ils y reçurent un si notable écbec^ qu'il en «lemeura plus de quatre mille sur la place.

Les vôtres ne se signalèrent pas seulement par leur valeur, mais en outre par la constance qu'ils eurent k souffrir, sans murmure, la faim, durant vingt-deux jours, que l'armée des ennemis ayant pris deux, postes qui leur coupoient absolument les vivres , ils subsistèrent cet espace de temps en attendant le secours qui leur venoit de France^, sans que les soldats eussent autre chose pour leur nourriture qu'un jour une poignée de riz, autant de pois un autre , et le troisième huit onces de pain \ Les efforts que fit Votre Majesté pour donner moyen au comte d'Harcourt d'exécuter un si généreux dessein, comme est celui de la prise de cette place, ne sont pas croyables. Outre plus de vingt mille hommes de recrues que vous y fîtes passer, les communes et la noblesse du Dauphiné , vingt régiments d'infanterie et six de cavalerie, pris des armées que vous aviez au Languedoc, en la Provence et en la Bourgogne, rafraîchirent et fortifièrent, de temps en temps et si à propos, vos armées en Italie, qu'enfin le prince Thomas, désespéré de ce qu'il avoit fait une dernière tentative par une grande et puissante sortie , secondé du marquis de Leganez , avec aussi mauvais succès que tous leurs premiers efforts, après avoir défendu la ville pendant quatre mois et demi , la rendit avec beaucoup d'honneur pour la grande fermeté

i . Voy . dans la Gazette, p. 391, le récit des trois attaqaes repoussées devant Turin par le comte d'Harcourt , avec perte de grand nombre d'Espagnols. Le vicomte de Torenne fat blessé en conduisant ses troupes contre Tennemi.

2. Au sujet de l'état des troupes françaises assiégées dans leur camp» \oy. le Mercure français f p. 589, 590.

DE MATHIEU MOLE. Ki

qu'il témoigna pendant le siëge qu'il soutint longtemps ', sans avoir d'autres poudres que celles que le marquis* de Leganez faisoit, par une invention prodigieuse pour son effet et pour sa nouveauté j jeter dans la ville avec des bombes , mais avec tant de gloire pour les assiégeants que, pour pouvoir dire qu'aucune autre action ne peut égaler la leur, ils n'avoient qu'à se rendre maîtres de la personne du prince qui défendoit la place comme ils firent de la place même* Vos ordres portoient expressément que pourvu qu'on pût avoir le prince avec la place, en prolongeant le siège d'un mois, c'étoit le parti qu'il falloit prendre. La place étant tout à fait dépourvue de poudres et sans vivres que pour trois semaines, il étoit en eux de satisfaire à vos intentions ; et s'ils ne le firent pas, leur courage et leur zèle cognu de tout le monde fait qu'on ne peut attribuer ce défaut à autre cause qu'à ne cognoitre pas de quelle importance étoit la prise de ce prince , qui ne pouvoit être privé de sa liberté , sans que les Espagnols l'eussent été des moyens de faire la guerre en Piémont avec succès, ou à l'impuissance naturelle que les François ont de se vaincre soi-même, en surmontant l'impatience naturelle qu'ils tirent du climat qui leur a donné l'être '. ^

Pendant que vos armes agissoient si glorieusement en Italie, elles n'étoient pas oisives en Artois, où Arras fut

f . La c Relation de ce qui s*est passé an siège de Turin entre les armées françoises et espagnoles, jusques an 10 juin 1640, » se trouve p. 400 de la Gazette. Le Mercure fran^ois donne, à la page 621 , le texte de la capitulation qui fut faite le 23.

2. Le Mercure fran^o'u consacre aussi de longues relations à l'affaîre de Casai et an siège de Turin ^ t. XXIII^ p. 569 et suît. Le TÎcomte de Tarenne et le comte du Plessia-Praslin se distinguèrent particulièrement à ce dernier siège.

25t APPENDICE AUX MÉMOIRES

assiégé et pris en moins de deux mois, avec beaucoup de gloire. Cette entreprise fut d'autant plus glorieuse, que diverses considérations la signalent en son commencement, en ses progrès et en sa fin. Elle fut commencée i b vue des ennemis , qui avoient eu temps d'assembler leurs forces , par celui que vos armes avoient perdu à Œarlemont. En vingt jours, la circonvallation, quiavoit cinq lieues de tour, fut entièrement fermée , et en quinze autres tous les travaux furent parachevés, à tel point qu'on n'en a point vu de semblables. Vos forces eurent toujours devant elles , non-seulement une puissante a^ mée, mais en outre la personne du Cardinal-Infant, celles du duc Charles de Lorraine, et Lamboi, général des troupes impériales , qui tous furent en perpétuelle action pour empêcher l'heureux succès de cette entreprise. Le combat qui fut fait à Sailly contre Lamboi, k défaite du comte de Buquoi près de Bapaumé, et la défense de la circonvallation lorsqu'elle fut attaquée, «ont des actions qui n'en relèvent pas peu l'éclat.

Si on considère que de douze convois qui ont été envoyés au camp, entre lesquels deux ont été de quatre mille chariots chacun , jamais les ennemis , quoique maîtres d^ la campagne, avec la plus puissante armée (pie les Pays-Bas aient vue depuis qu'ils sont sous l'obéissance d'Espagne , n'ont pu en rencontrer qu'un seul de deux cent cinquante chariots, que le pur hasard leur fît tomber entre les mains , on jugera , je m'assure^ et que la prudence du Roi n'a pas été petite , et que la bénédiction de Dieu a été très-grande. Il est impossible de sçavoir qu'ainsi que le siège a commencé presque à la vue des ennemis , la capitulation a été signée leur armée étant en bataille, à la portée du canon du camp, sans

recognoltre que Dieu Ta permis pour augmenter la gloire de Sa Majesté ^

Au lieu que les autres années les armes de Votre Ma* jesté avoient seulement agi aux bords du Rhin j celle«ci les a vues jusque dans le cœur de TAlIemagne , sous la conduite du duc de Longueville '^ sans la jonction duquel vos alliés avoueront , je m*assure, qu^ils eussent eu grande peine, cette année, à. résister aux efforts deTEmpire.

Les grands avantages que les armes de Votre Majesté ont eus sur la terre, ont été suivis de celui que le marquis de Brézé remporta sur la mer près de Cadix, où rencontrant la grande flotte qui part tous les ans pour aller aux Indes, laquelle il étoit allé attendre sur le temps de son départ, bien qu'il n^eût que vingt vaisseaux de combat et que les ennemis en eussent quarante, entre lesquels il y avoit douze grands galions royaux; bien que les vaisseaux surpassassent autant les vôtres en grandeur comme en nombre, il ne laissa pas de les attaquer et les combattre avec tant de succès, qu'au fort du combat deux galions périrent par le feu, et deux autres, dont Tamiral en étoit un, furent si maltraités, qu'ils coulèrent dans la baie de Cadix , nonobstant le secours qui leur fut donné pour les garantir à se perdre \

i . Chacun des faits d'armes sommairement racontés dans les Mémoires dt MickelitUf se trouye rapporté atec tous les détails stratégiques dans le Mercure français , p. 515 et soir. Cest ayec cette dernière relation que les Mémoires dits de Richelieu étaient complétés par ses secrétaires.

2. La Gazette de cette année a imprimé, p. i^O, une Relation trèsparticulière du passage de la Theiss par l'armée du Roi, commandée par le duc de Longueyille. On doit encore remarquer que Richelieu, tout en racontant ayec détails les hauts faits des maréchaux de France , est ce» pendant très-laconique lorsqu'il s'agit d*une armée commandée par un prince du sangroyal.yoy. ci-dessus ce qui concerne le prince de Coudé.

3. Le comhat natal liyré par le marquis de Brézé est aussi raconté en

Trois considérations rendent cette victoire signalée. La première est que , bien c[ue cette flotte eût été diverses fois attaquée des Anglois et des HoUandois, elle avoit toujours été victorieuse et jamais battue , à raison de quoi elle portoit le nom de Vierge. La seconde est le prix des quatre vaisseaux perdus , estimés^ avec leurs charges , à près de deux millions d'or. La troisième, qu'interrompre et faire différer le partement d'une telle flotte 9 c'est la mettre en grand hasard de se perdre en repartant à contre-temps.

Cette victoire eût été plus grande y si quelques-uns de ceux qui avoient commandement en cette armée, étomiés de la grandeur des vaisseaux qu'ils avoient à combattre^ n'eussent plutôt agi selon la portée de ceux qu'ils cornmandoient, que selon la grandeur du courage qu'ils dévoient avoir en vous servant.

Je ne parle point de la révolte de Catalogne , parce qu'elle arriva sans que Votre Majesté y ait contribué aucune chose. Il est bien vrai que ces peuples recourants à votre protection , la guerre ouverte en laquelle vous étiez avec l'Espagne , vous obligea d'autant plus à leur promettre l'assistance qu'ils mendioient de vous^ que c'étoit un moyen très-propre de réduire vos ennemis à une bonne paix : y ayant des affaires dont il est honorable de recevoir les avantages , bien qu'il ne le soit pas de les procurer , les plus judicieux esprits louent Votre Majesté d'avoir prêté l'oreille à des peuples irrités contre ses ennemis ^

détail dans le Mepcun françois^ t. XXIII, p. 561 et suiy. Mai& ce recueil contient de plus la Relation de Texpédition dirigée par l'arcfaeréque de Bordeaux sur les mers du Lerant,

i . La révolte de la Qitalogne est longuement racontée dans le Uef^ gwe françoiSf t. XXIII, p. 634.

C'est, à mon grand regret ^ que cette année doit faire voir à tout le monde ce qui, dès la précédente , étoit at«tendu des plus sages et des plus clairvoyants.

L'insolence d'un malheureux Piémontois^ aussi présomptueux que lâche , n'ayant pu être réduit aux termes de son devoir par divers avertissements de votre part , par les prières de ses propres parents et de tous ses amis , enfin par les clameurs de tout un pays irrité contre sa mauvaise conduite, vous fûtes contraint de l'éloigner de la personne de Madame, pour la priver de ses pernicieux conseils. Les avantages que les ennemis de cette princesse tiroient de ce mauvais esprit , étoient si préjudiciables, qu'il vous fut impossible de ne vous résoudre pas à faire, par la force, ce à quoi elle ne put jamais être disposée par raison. Quelques considérations vous combattirent; mais n'étant pas en la puissance des hommes de sauver les États du Duc, votre neveu, sans perdre ce misérable , principal auteur de tous les conseils qui les avoient mis en compromis, le salut public, attaché aux intérêts particuliers de votre sang, emportèrent la balance et vous fit résoudre à ce que la nécessité requéroit autant de votre sagesse comme de votre conscience.

Il y a de certaines occasions èsquelles on ne peut ne mépriser pas les larmes des femmes , sans se rendre auteur de leur perte; elles sont pour l'ordinaire si peu propres au gouvernement des États, que n'y suivre pas leurs sentiments, c'est souvent bonté et justice tout ensemble. Vous aviez à déplaisir d'agir en cette occasion contre les sentiments de Madame, votre sœur; mais ce

1 , Ce eonftdeiit de la duches«e de Savoie était le jésuite Monot.

VOUS ëtoit un grand contentement d'agir avec Taveu de tout le monde et de faire une chose qui ne lui étoit pas seulement utile ^ mais du tout nécessaire , et vous devez à Dieu grande recognoissance de ce que non content qu'une telle action peut être justifiée par raison ^ lia voulu le faire par les bons événements dont elle a été suivie.

Traité aTec le prince Thomas.— Prise de Montcalye. — Vaiiseam eipagnoU capturés. — Barcelone secoonie. — Armée de Catalogne.— Tarragone.*^ Galères espagnoles détraites.— Prise d'Aire. — Rérobe da comte de Soissons.-^Défection dn duc de Lorraine. — Le duc de Bouillon.— Donchery.— Armée de Champagne el de Picardie.—- Leos et la Bassée. — Prise de Bapaame,— -de Ôiivas,— d« Coni. — Attiqne de Querasque,— de Rossena.— Reddition de Revel. — ^Armée de Rou»sillon,— d* Allemagne.^— Le roi de Portugal secouru.— Mort du Car« dinal-Infant.

1 641 • Vous commençâtes Tannée par un traité d'accommodement avec le prince Thomas^ qui ne témoigna pas plutôt être repentant de sa mauvaise conduite , que Votre Majesté fut disposée non-seulement à Toublier, mais à le traiter comme s'il eût toujours été attaché aux intérêts de sa maison et aux vôtres. Il reçut votre argent et n^exécuta le traité qu'il avoit fait avec le sieur Mazarin en aucun point qu'en cet article. Si la grâce dont Votre Majesté usa en cette occasion ne produisit pas le fruit qu'on en devoit attendre, la légèreté de ce prince en fut la seule cause. Il eut assez de lumière pour cognoitre ce qui étoit de son bien, mais non assez de fermeté pour le suivre, et son inconstance et son infidélité sont d'autant plus remarquables , qu'il prit les aimes contre Votre Majesté, le même jour qu'il avoit promis de les prendre potir son service , et ce sans aucun prétexte de n'observer pas le traité qu'il avoit fait.

Nonobstant cet inconvénient, vos armes ne laissèrent pas, au milieu de Thiver, de prendre Montcalve, quoique l'entreprise n'en eût été faite que sur Tassurance que ledit prince avoit donné de la favoriser.

Au mois de février, une partie des forces navales que Votre Majesté avoit dans la mer Méditerranée, prit cinq vaisseaux des ennemis , chargés de blé pour le Roussillon, 'deux galères d'Espagne et quelques barques desti* nées à même fin.

Vous permîtes au duc de Lorraine de venir à Paris, après qu'il vous en eut fait diverses instances. Vous lui pardonnez et lui rendez ses États*, sans en retenir autre chose que ce que vous estimâtes être du tout nécessaire pour l'empéchcr de retourner, à l'avenir, à ses premières fautes. Vous secourez Barcelone contre deux armées du roi d'Espagne et (les) battez avec peu de gens.

Le sieur de la Mothe, qui commandoit vos armées en Catalogne', renferme douze mille hommes et deux mille chevaux dans Tarragone, avec huit mille combattants. Il les y fait périr*. Un premier secours qu'on leur envoie, avec quarante galères, est combattu par votre armée

1. On lit sur la marge dn maniucrit : « Ihlarquis de Las Velea, — le prince de Nooère. > Ces deux penonnaget ne figurent pas dans les Mémoires,

2. L'année de Rou6sillon agissait de concert avec eelle de Catalogne. Le prince de Condé commandait la première. Nons ayons déjà eu occasion de remarquer que Richelieu passait très-rapidement sur les hauts iaits dn prince de Condé. On ne trouye pas dans ses Mémoires, comme dans la Gazette, la mention du progrès de l'armée dn Roi commandée par M. le Prince (Gazette, p. 373), ni la prise de la yille d'Elue, par le même personnage (p. 397). Voy. encore sur ces deux faits d'armes un récit de la même Gazette, p. 911.

3. Le même journal contient (p. 417) le récit de quelqu^es particula* rites de la défîdte des Castillans deyant Tairagone par l'armée du Roi , tous la charge du sieur de la Mothe-Uoudancourt.

IV il

navale , avec cet avantage que douze galères ennemies furent prises , ou brûlées ^ ou brisées à la côte ^

Si cette même armée , con^osée de dix-huit galères et de vingt vaisseaux de combat, et de plusieurs brûlots, ne fut pas si heureuse au second secours de cette place, que les ennemis entreprirent avec vingt-neuf galères et trente-cinq vaisseaux , la voix publique charge celui qui en avoit le commandement de ce mauvais succès, qui pourroit être attribua à l'inégalité du nombre des vaisseaux , si votre armée eût rendu le combat qu^on en de- Toit attendre, au lieu de chercher sa sûreté daiu une trop prompte retraite, qui garantit bien vos vaisseaux, mais non la réputation de celui qui les commandoit.

Vous prîtes Aire , place d'autant mieux fortifiée^ qu'il n'y a qu'une tête à garder ". Vous l'emportâtes en cinquante-quatre jours, nonobstant tous les efforts du Cardinal-Infant, qui n'abandonna jamais la circonvallation d'une lieue. Ce siège fut d'autant plus signalé, que vous le continuâtes, nonobstant la rébellion du comte de Soissons, la révolte des ducs de Guise et de Bouillon, et la perte d'une bataille', que ces rebelles, joints aux

1. Voy. pour plus de détails dans la Gazette, p. 417, le c RMtde Tavantage remporté sur les galères d'Espagne par Tarmée du Roi coia* mandée par l'archevêque de Bordeaux, s

2. Le récit de la reddition de la ville d'Aire en l'obéissance dn Roi est imprimée dans la Gazette (p. 473), avec la capitulation donnée am gens de guerre, et quelques particularités du siège. Voj. aussi p. 595, le journal de ce siège.

3. Une relation du temps raconte, ainsi qu'il suit, cette bataille (Gazette, p. 415) : c D est impossible de donner agréablement une mauvaise nouvelle ; mais puisque nous faisons état de rapporter historiquement ce qui arrive , en disant le bien , il n'est pas permis de se taire da mal. Samedi dernier, 0 juillet, les troupes assemblées à Sedan et celles qw commandoit Lamboi , pour les rois de Hongrie et de Castille, entreprirent de passer la Meuse. Pour cet effet, dressèrent prompteroent devu

DE MATHIEU MOLlî. 259

armées de l'Empereur^ gagnèrent si absolument^ plus par la mauvaise conduite des vôtres que par leur valeur, qu'encore que le nombre de leurs morts excédât celui des vôtres , toute votre infanterie fut presque dissipée ou prise.

La défection du duc de Lorraine, qui étoit obligé de grossir votre armée de ses troupes, ne fut pas une des moindres causes de cet accident, auquel cependant Dieu fit bien paroître que c'est lui qui conduit vos armes et votre fortune, puisque dans la perte de cette bataille il vous rendit vainqueur, par la mort du comte de Soissons*, qui n*étoit pas seulement chef de cette révolte, mais qui l'eût été apparemment de beaucoup d'autres, et qui étoit seul capable de se rendre auteur de tels désordres.

Votre Majesté, dont tous les intérêts de son État sont toujours présents à son esprit, n'eut pas plutôt cognoissance de cette disgrâce, qu'elle résolut de porter sa personne au lieu oîi elle étoit arrivée , pour y apporter re* mède. Elle n'y fut pas plutôt, que les armes de l'Empereur se retirèrent , sans qu'il leur restât autres gages de

pontf aux côtés de Sedan et firent tant-de diligence, qu'ils furent passés en moins de trois heures. Aussitôt que le maréchal de GhAtillon , dont le quartier n'étoit qu'à une lieue de là, en eut aTÎs, il s'avança pour s'y opposer; mais une grande pluie l'ayant empêché de partir dès le matin de son quartier, il trotXTa les ennemis déjà tous passés. Il fit mettre promp* tement son armée en bataille. Le maréchal de GhAtiUon avait avec lui neuf mille hommes de pied et trois mille chevaux ; les ennemis n'en avaient que huit mille et deux mille ciuq cents chevaux.... Cependant Dieu a permis que l'armée que commandoit le maréchal de Châtillon aitété mise en déroute. Le comte de Soissons, qui étoit général de l*armée ennemie, Toulant remédier à la confusion où ils étoient et leur faire reprendre leur ordre, fut en cette mêlée tué d*un coup de pistolet dans U tête. » Voy. lesépitaphes de ce prince imprimées dans la Galette, p. i94. i . Le cardinal de Retz, dans ses Mémoiret^ raconte aussi cet événement inattendu, édition citée, p. 30 , et la conspiration du comte dt Soissons, p. 26 et suiv.

ravantage qu^ils avoienl eu en votre absence , que la Tille de Donchèry y qu'ils ne gardèrent que trois jours devant votre armée , bien qu'ils y eussent laissé quinze cents hommes en garnison. Cette place ne fut pas plutôt reprise ^ que le duc de Bouillon se mettant à la raison, Sedan, qui avoit été Tasile des mécontents, parut un lieu d'obéissance au grand contentement des habitants, qui, pendant la défection de leur seigneur, rendirent de perpétuels témoignages de leur zèle envers la France.

Le duc de Lorraine fut le seul qui ne revint pas à son devoir, quoiqu'il y fût étroitement obligé. La crainte que lui causoit son infidélité et les pressantes sollicitations des ennemis, lui faisant oublier sa parole, sa foi, sa réputation et ses intérêts, le portèrent en Flandre, pour s'unir à vos ennemis, qui en reçurent plus de préjudice que d'avantage; les inégalités et le malheur de ce prince étant tels, que ne pouvant souffrir qu'on lui fasse do bien , U n'en peut procurer à personne.

L'occupation que Votre Majesté eut en Champagne, et les grandes instances que la Flandre fit au Cardinal^ Infant de se prévaloir de cette ocsasion, le firent résoudre d'empêcher le ravitaillement d'Aire et s'opposer à la retraite de l'armée qui avoit fait cette conquête, espérant par ces deux efîets, ou par l'un des deux, ravoir bientôt la ville qu'il avdit perdue ; mais votre absence et tous leurs efforts ne purent empêcher que le maréchal de la Meilleraie ne laissât pour quati*e mois de vivres dans la place et se retirât glorieusement, après leur avoir présenté la bataille, qu'ils évitèrent, arec raison , parce que s'ils l'eussent perdue , la perte de leur pays, auquel vos armes étoient déjà victorieuses, étoit inévitable.

La nouvelle de leur dessein ne vous empêcha pas d'envoyer six mille hommes en Lorraine , pour reprendre par force ce que vous aviez rendu volontairement au Duc , et cette entreprise succéda si heureusethent , qu*en six semaines vous reconquîtes tout ce que vous aviez restitue , à la réserve de la Motte, trop détachée du corps de la Lorraine pour importer au cours présent de vos affaires.

Celles de Champagne ne furent pas plutôt terminées , que Votre Majesté reprit la route de Picardie. Elle apprit en chemin que le maréchal de laMeilleraie n'ayant pu ruiner la plus grande part de la circonvallation d'Aire, parce qu'il n^eût pu employer le temps nécessaire à un si grand travail, sans consommer les vivres qu'il devoit laisser dans la place, les ennemis l'avoient assiégée de nouveau. Elle eât tâché de les forcer dans leurs retranchements, si la facilité qu'il y a d'ajouter à ce qui est déjà fait , et le soin qu'ils prirent d'augmenter diligemment les travaux qu'ils trouvèrent, n'eussent fait juger cette entreprise téméraire par ceux qui la pouvoient exécuter. Leur avis étant de penser à de puissantes diversions, Votre Majesté le résolut et ne leur en eut pas plutôt donné le commandement, qu'étant fortifié d'une partie des troupes que vous aviez ramenées de Champagne, ils prirent Lens, la Bassée et ruinèrent le meilleur de leur pays. Ils se fussent ensuite rendus maîtres de Lille, ville populeuse et opulente, si le temps qui leur fut nécessaire pour mettre ces deux places en état de n'être pas emportées d'emblée, n'en eut donné assez au Cardinal-Infant d'y jeter des troupes si considérables, que la raison leur fit juger qu'il leur seroit plus avantageux de porter vos armes en autres lieux.

Pour cet effet y retouroant sur leurs pas, ils attaquèrent Bapaume, place plus importante pour ôter Tentrée de la France que pour en donner aux Pays-Bas, place qui tenoit en jalousie presque toute la frontière, place, enfin, qui, jusques alors, avoit été tenue comme imprenable à cause du manquement d'eau. Elle fut si vivemeat pressée, que bien que la fortification en fut parfaite, qu'elle eût sept bastions, une bonne contr 'escarpe, six demi-lunes et une palissade dans son fossé, elle fat emportée en huit jours, quoique les assiégés ne voulussent jamais se rendre qu'après qu'une mine eut fait sauter on de leurs bastions.

Vos armes ne fuirent pas seulement heureuses en Flandre , puisque celles que commandoit le comte d'Harcourt en Italie prirent le fort de Chivas^ opiniâtrement défendu par les Espagnols et par les Allemands, réduisirent toutes les Lacques, le mont Cenis et les vallées voisines à l'obéissance de M™* la duchesse de Savoie et du Duc son fils, prirent Coni, place très -importante pour sa situation et sa. force, et la prirent avec d'autant plus de gloire que la résistance en fut très-grande. Les divers efforts que fit le prince Thomas, par différentes diversions, pour empêcher le bon succès de ce siège, le rendent d'autant plus signalé , qu'ils furent vains.

La perte de seize cents honunes tués à l'attaque qu^il fit à Querasque, entre lesquels il se trouva grand nombre d'officiers, n'augmente pas peu le fruit de cette entreprise. La tentative qu'il fit ensuite pour surprendre Chivas, dont il fut repoussé avec perte , est un nouveau relief.

Celle que les Espagnols firent à Rossignan, où ils furent aussi bien reçus que le prince Thomas à ces deux places, n'en relève pas peu l'éclat. S'ils prennent

Moncalve, le rasement qu'ils font ensuite de cette place fait bien voir que leur conquête n'est pas grande.

La reddition des places de Démon et de Revel, qui assurent toutes les vallées contiguës à la France, reddi* tien qu'on peut dire, avec vérité, être une suite de la prise de Coni qui les couvroit, couronne la gloire de vos aimes en Italie , et fait voir le grand gain que Madame, votre sœur, a fait en perdant les mauvais conseils dont elle s'étoit servie par le passé.

Ceux qui commandoient vos armes dans le Roussillon, 7 prenant diverses petites places pour empêcher le ravitaillement de Perpignan, n'oublièrent rien de ce qu'ils purent pour mettre cette place en état de tomber entre vos mains.

Si l'Allemagne, qui depuis vingt ans est le plus célèbre théâtre de la guerre, ne fournit pas à l'avantage de vos armes et de celles de vos confédérés, cette année^ tant de matières aux historiens-que les précédentes, elle n'a pas laissé de leur donner lieu de laisser à la postérité le gain de deux combats notables, d'autant plus considérables, qu'ils arrivèrent aux temps que vos ennemis faisoient état d'envoyer une partie de leurs forces en France, et que votre armée et celle des Suédois, qui les gagnèrent, étoient destituées de leurs généraux, du duc de Longueville par la maladie qui l'obligea de rechercher sa santé dans son air natal , et de Banier ' qui seul avoit commandé les armes de la couronne de Suède depuis la bataille de Nordinguen , par sa mort.

Ce qui devoit, en cette occasion, vous porter beaucoup de préjudice, ne vous fut pas peu avantageux, rien

A . Le général Banier mourut, dit la Gazette, p. 340, des fatigues causées par les grands travaux qu'il avait soufferts en sa dernière retraite du bootPalati&at.

264 APPENDICE AUX MÉl^IOIRES

n'ayant tant porté les ennemis à venir aux mains en ces occasions I que la créance qu'ils avoient de ne le poQYoir faire avec désavantage , à cause de celui qu'avoient les armées qu'ils avoient en tête pour être destituées de diefs.

Le roi de Portugal rétabli dans l'héritage de ses pères, par le zèle de ses sujets^ ayant supplié Votre Majesté de le secourir d'une armée navale , quoique les principales de vos forces fussent occupées en la mer Méditerranée , vous ne laissâtes pas d'y en envoyer une autre, composée de trente voiles , laquelle eût fait un grand progrès » si ceux qui avoient donné parole au prince de suivre son exemple, lorsqu'il le verroit en état de les maintenir par la mer, eussent été aussi religieux à exécuter leurs paroles , que lassés des rigueurs du gouvernement d'Espagne. Si le changement de leur esprit priva cette armée d'une partie de la gloire qu'elle pouvoit acquérir, il n'empêcha pas que le roi de Portugal n'en reçût un grand avantage, en ce qu'elle arriva précisément au temps auquel il avoit besoin de forces pour autoriser le châtiment exemplaire que la conspiration &ite contre lui, par des principaux de son royaume, l'obligeoit à faire de ces auteurs.

Bien que ce soit chose assez cognue que l'avantage de l'Espagne vient de ce que les conseils n'y changent pas comme les princes et les ministres qui en ont la direction, il n'y a personne, je m'assure, qui ne recognoisse que la mort du Cardinal-Infant, arrivée à la fin de cette année, ou par le déplaisir de voir le mauvais état des affaires du Roi, son frère, ou par les continuels travaux qu'il a soufferts pour tâcher à les rétablir en Flandre, n'ait été permise ou ordonnée de Dieu pour humilier et afioiblir l'Espagne, en la privant d'un prince, dont la

présence n'ëtoit pas peu utile à maintenir en son obéissance les peuples qu'il avoit en gouvernement K

VTII.

rOVDlTlON d'uNB ÀCADiMIB POUB LES GBlfTILSHOMlIBS PÀUTBZS, PAB 1;E CIBDINAL DB miCBSUEn*.

( Voj. J!fmoiru, t. m, p. 34.)

La divine providence qui conduit la volonté des Rois, ayant disposé celle de Sa Majesté à nous approcher de sa personne pour le servir de nos soins et conseils en la conduite de ses affaires , régime et gouvernement de ses peuples, et les choses qui ont été miraculeusement exécutéesy tant dedans que dehors le royaume, ayant fait évidemment cognoître que nous^^y avons été singulièrement assistés de la force et grâce spéciale du Saint-Esprit, nous, pour lui en rendre hommage et en quelque façon lui en témoigner nos très-humbles ressentiments, avons, pour sa gloire, favorisé autant qu'il a été possible le rétablissement de Tordre et de la discipline parmi les réguliers^ et avons pris à cœur la décoration du sacré collège de Sorbonne, où ses divins oracles sont interprétés, et, de là, répandus en tous les endroits de la terre. Comblé aussi d'un nombre infini d'honneurs , dignités et bienfaits dont la munificence royale a daigné sans

i. A la fin dct Mémoiret on trowe les nota toiTtniM : € Monaoo ; si Tons reperdez Aire ; galères d'Espagne perdues par la tempête ; distribution de bén^ees. >

3. Nous ayons déjà indiqué (Introd.^ p. x.xxi, et ci-dessus, p. i04)la fondation de l'Académie française fidte par le cardinal de Riehelien, et on connait assez tonte la libéralité dont il fit preuve en faveur du collège de Sorbonne. On lit déplus dans la Gazette de 1641 , sous la date de Riehêlieu, U V&Jmn (p. 360) : « En exécutant la déclaration du Roi dont tous avez oui paiier et la commission de Sa Majesté donnée ensuite , fut établie

mesure recognoitre el relever nos travaux bien loin «a delà de leur mérite y nous serions à jamais ingrat et ?raiment indigne de ses faveurs, si, comme les grands fleuves renvoyent à TOcëan les eaux qu'ils en ont reçues | nous ne rendions à son service et à Tutilitë publique, une partie de ses mêmes biens , en les employant en dépenses, comme nous les y destinons , a^ec ce qui nous reste de sang et de vie, digne de la mémoire de son règne glorieux , grandeur et réputation de cette monarchie puissante.

Et d'autant que, entre autres, celle-là nous a semblé des plus recommandables et des plus importantes à TÉtat qui sert à fentretènement et bonne nourriture de la jeunesse, laquelle étant conune la pépinière dont le corps politique prend incessamment la subsistance, son entretien successif doit être tant plus soigneusement cultivé que les fruits qui en viennent peuvent être dommageables ou salutaires à la république; puisque de sa bonne institution naissent les bonnes habitudes et les bonnes mœurs, d'où se forme, en cet âge, pour le reste de la vie, la crainte de Dieu, l'obéissance aux princes, la soumission aux lois, le respect envers les magistrats, Tamour de la patrie et la pratique des actions vertueuses, sans

l'Académie royale de cette TÎlle pour y enseigner notre langue et ks •dencea en fran^is, avec les exercicesi en (ayeur de notre noblesse et des étrangers. L'intendant et les professeurs furent en même temps installéf dans le lieu ordonné par Son Éminence, où ils firent leur ouTertnreafee tous les témoignages d'une grande réjouissance , non-seulement de U ▼ilie, mais de toute la pro^inoe qui se yoit seule honorée d*nne si belle institution. > «— Ce ne fut pas la dernière fondation que la France dat à Richelieu. Nous avons trouvé dans les papiers de Mole (coll. Goftert, t. CXLIX), arec la date de 1543, cette nouvelle création d'un ooQége à Paris, me yieiUe-du-Temple, en faveur des cadets nobles et pauvret.

quoi les grands ÉUUs ne peuvent ni se maintenir en repos, ni longtemps subsister.

Aussi les grands hommes , et les plus sages de l'antiquité, qui fondèrent des villes, donnèrent des lois et formèrent les sociétés civiles, guidés du seul intinct de la raison , eurent un soin particulier de Téducation de la jeunesse, qui n'a pas été négligée des nations barbares, entre lesquelles il s'en trouve encore aujourd'hui qui ont chez eux force maisons magnifiquement rentées pour la seule institution des jeunes gens, selon b forme de leur police et gouvernement.

Pour ces mêmes rusons, nos devanciers éclairés d'une plus grande lumière, ont libéralement fondé comme à l'envi tant de belles universités, et dans ces universités nommément en celle de cette florissante ville de Paris , un si grand nombre de collèges, bourses et séminaires, qui sont autant de marques et de monuments de leur piété, et du zèle qu'ils ont eu autrefois à l'honneur de leur pays et au bien de la chose publique.

Nous donc qui , par naissance et autres respects , ne sommes pas moins jaloux qu'eux de la gloire de notre nation , ni moins obligé à la manutention et accroissement de ce grand État, vu le rang que par la grâce de Dieu et du Roi nous y tenons, et que par sa libéralité nous (nous) trouvons en pouvoir d'imiter leur exemple, ayant résolu de contribuer connue eux largement à l'institution de notre jeunesse françoise et d'y affecter certains revenus, avons fait réflexion sur une chose de grande considération :

Que les armes et les lettres étant germaines et comme inséparables, toutes deux également requises à l'établissement et conservation des grands empires, celle-ci pour

régir et civiliser au dedans , celle-là pour étendre et protéger au dehors ; néanmoins, les dotations des collées et séminaires semblent seulement être destinées aux jeunes gens qui suivent les lettres , et les bourses affectées à ceux de basse étoffe et condition roturière » sans qu'on ait pensé d'en faire part à ceux qui portent les armes, ni que jusques à présent on ait eu aucun soin de laisser aucun fonds pour soulager Tentretènement de la pauvre noblesse qui en fasse particulière profession, soin toutefois d'autant plus nécessaire que la corruption des choses excellentes est la pire , et la débauche et dépravation des gentilshommes, faute de nourriture et bonne discipline, beaucoup plus dangereuse dans un État, que de ceux qui sont sortis d'une moindre origine.

C'est pourquoi , désirant donner quelque commencement pour remédier à ce notable manquement et exciter l'émulation de ceux qui viendront après nous , comme nous suivons les vestiges et mouvements de ceux-là qui nous ont précédés , nous avons porté nos pensées et les desseins de nos libéralités en faveur de la profession militaire , mais singulièrement de la jeunesse issue de maisons nobles , lesquelles incommodées ou par nombre d'enfants, ou par les dépenses excessives à quoi elles sont obligées par leur qualité, ]ou par autres accidents de fortune, se trouvent en impuissance de la faire élever dans les vertueux exercices convenables à leur extraction.

A cet effet, sous l'heureux auspice et bon plaisir de Sa Majesté, nous avons donné, cédé, quitté et délaissé, donnons, cédons, quittons et délaissons à perpétuité à l'Académie royale établie à notre instance par Sa dite Majesté en la Vieille rue du Temple de cette ville de Paris, et à ceux qui en ont à présent et auront ci-après

DE UATHIEU MOLE. !269

la direction, la somme de vingt et un mille livres tournois de rente annuellement et non rachetable, à prendre spécialement.. .. (sic), à la charge d y nourrir, élever et instruire à perpétuité vingt gentilshommes, chacun d'eux pendant deux ans entiers, en tous les exercices militaires enseignés en ladite Académie, ne plus ne moins que les autres gentilshommes qui y seront pensionnaires, et sans distinction.

La nomination desquels nous réservons à notre succèsseuTf qui sera Théritier de notre nom et de nos armes, et à ses descendants en loyal mariage de mâle en mâle et de degré en degré, toujours Taîné excluant le puîné, et tous les mâles les femelles quoique plus proches, et en dé&ut de mâle, retournera le pouvoir à la fille aînée et à ses descendants aussi de mâle en mâle, et puis aux femelles de degré en degré, toujours les aînés préférables aux puînés, comme dit est, et les mâles aux femelles. Et si tous viennent à manquer, que Dieu ne veuille, nous donnons et affectons ladite nomination.... (sic), pour y pourvoir conjointement ou par moitié, comme il verra bon être. Ne seront nommés autres que gentilshommes en Tâgede quatorze à quinze ans, choisis, autant que faire se pourra , bien proportionnés, vigoureux, et propres à la profession à laquelle ils sont appelés.

Seront tous de la religion catholique, apostolique et romaine, vrais et originaires François.

Pendant les deux années qu'ils y demeureront, outre les exercices ordinaires de l'Académie , qui leur seront communs avec tous les autres , comme de monter à che* val, voltiger, faire des armes, les mathématiques, fortifications et autres, ils seront encore particulièrement instruits, à quelques heures réglées, es principes de la lo-

gique, physique, métaphysique, sommairement en langage françois et pleinement à la morale; et à une autre heure conHoode de raprès-dînëe, informés aussi sommairement de la carte ou géographie et dénotations générales de Thistoire universelle , de rétablissement, déclinaison et changement des empires du monde, transmigration des peuples , fondement et ruines des grandes villes y noms y actions et siècles des grands personnages, comme aussi de Tétat des principautés mode^ nés, singulièrement de l'Europe, dont les intérêts noos touchent de plus près par leur voisinage, et surtout et au plus long, apprendront l'histoire romaine et lafrançoise.

Pour laquelle instruction, nous désirons être fiiit choix d'un personnage de suffisance et politesse requise et d'excellente conduite, auquel avons ordonné et ordonnons, tant qu'il vaquera, mille livres d'appointement, par chacun an, des vingt et un Aiille susdits de la présente fondation, la nomination duquel nous nous sommes aussi réservée, et après nous immédiatement la donnons aux susdits.

Après les deux ans expirés, seront tenus Icsdits gentilshommes servir le Roi autres deux ans ensuivants dans le régiment de ses Gardes , en ses vaisseaux ou autrement , selon son bon plaisir et suivant ses commandements, pour lesquels recevoir ils seront incontinent, et au sortir de l'Académie, présentés tous en corps par celui à qui en appartiendra la nomination, ou en son absence par le gouverneur de ladite Académie, ou par les deux ensemble, à Sa Majesté. Laquelle nous supplions très-humblement, par les services que nous lui avons rendus et que nous souhaitons lui continuer jusques au dernier soupir de notre vie, mais

plus par 8a propre bonté que par toute autre considëration, qu'il lui plaise, en agréant ce petit témoignage de notre gratitude , prendre désormais en sa pro* tection et bienveillance spéciale celte jeune noblesse que nous dressons à sa gloire et destinons au bien de«son État, pour s^en servir aux occasions ^ la gratifier de set bienfaits et l'avaiicer aux charges et autres emplois dont elle aura été rendue capable ^

fllEAlIGUa DB l'ATOCAT GiXTÉMÀh BlGRON SOE l'ÉDIT DE CUUtIOII D'omCIS, VKOVOaCÉM FBNDAITT LS LIT SB JUSTICE DU 20 DÉCEX* BEE 1635.

[Voy. Mémoires, t. XI» p. 319.)

Sire, ce n*est pas maintenant , comme autrefois , que Votre Majesté vient en ce lieu pour y entendre les acclamations publiques de ses victoires, ce n^est donc pas une journée de triomphe pour y recueillir des lauriers , mais pour un triste sujet et duquel nous sçavons que Votre Majesté a les premiers et plus vifs ressentiments.

Ce n'est pas que Votre Majesté ne soit partout accompagnée de bonheur et de la gloire, dont ses actions sont toutes pleines ; mais nous sçavons que ses bonnes et pieuses inclinations, qui sont toujours portées au soulagement de son peuple, ne peuvent, sans un très-grand déplaisir, recevoir des remèdes fâcheux et moyens extraordinaires; c'^st une plaie à votre bonté et à votre justice, plaie d'autant plus dangereuse, qu'outre le lieu

i. Des créatioDi asalognet cnrcnt liea dans le duché de Lorraine et dans d'antres proTinces de France, an XTin* siècle. (Voy. Invenuire sommaire des Archives départementales de la Meorthe, B, 120. Ministère de rintériênr.)

272 APPENDICE AUX BfÉMOIRES

de sa situation y qui est une partie extrêmement délicate et sensible, cette dilatation d'esprit peut causer une si grande foiblesse dans le reste des membres, que tout le corps tomberoit en une espèce de paralysie.

Que plût à Dieu que Votre Majesté sçût combien cette multiplication d^ofEciers apporte de préjudice à vos a^ mées ; qu'elle diminue le commerce et augmente Toisiveté dans Tesprit de ceux qui se pourroient occupera d'autres emplois plus utiles au bien et à la puissance de l'État ; qu'elle consomme les familles et en épuise toute la fortune , et qu'elle corrompt nos cœurs et les porte dans le luxe qui n'est déjà que trop grand parmi nous, qui sommes nourris dans les désordres. Que plût à Diea encore que Votre Majesté cognût par détail le désordre que produit la vénalité des offices ; qu'elle éteint toute l'innocence, la vertu, le courage et l'espérance de ceux qui y devroient légitimement espérer, et que le plus grand bien qu'elle pourroit donner à son État (comme elle feroit sans doute, s'il étoit possible) seroit de rendre à la vertu les récompenses qui n'appartiennent qu'à elle, et que désormais on ne fût porté dans les charges que par le mouvement d'une bonne conscience et rafifection de servir son Roi et son pays , et par les épreuves et le mérite des bonnes actions dont Votre Majesté sçauroit faire un très-digne choix. Mais il y a longtemps que ce mal a commencé parmi nous et qu'il y a pris de profondes racines, et s'est fortifié jusques à un tel excès, <pie désormais on ne mesure la dignité des charges et le mérite pour y parvenir^ que par la taxe des parties casuelles ; que ceux qui y entrent ne les considérant que par le poids du métal qui les récompense, en prennent de ht dureté et se laissent emporter à l'ambition et à l'avaricei

croyantiquUl est permis de marchander tout, quand ils voient que les plus grands honneurs de la justice et cette puissance qui préside sur la vie des hommcj^ ^ s'achètent à prix d'argent.

Il n'en faut pas d'autres témoignages^ que de celui même qui Ta. introduit pour en tirer un semblable secours, en une même nécessite; c'est le roi François I*' qui Ta lui-même déclaré et voulu qu'il fût écrit dans les registres de ce Parjement, oîi il témoigna publiquement le regret qu'il en avoit et qu'il imputoit cela à un malheur particulier qui lui étok arrivé , comme véritablement de toutes les conquêtes de ce prince il ne nous en est rien resté ^ le secours en est passé et il n'en est demeuré qu'un monument perpétuel de l'impuissance de l'État.

Néanmoins, ce mal s'es^t toujours depuis augmenté par de nouvelles créations, en sorte qu'il semble à présent que c'est un monstre et un prodige ; et au lieu que^ si les affaires l'eussent permis , nous devrions espérer voir éteindre cette corruption, ou de la voir au moins notablement diminuée,^ nous voyons tous les jours que ce venin a glissé plus ^vaçt et ne peut avoir que de bien fâcheux effets, car il fait perdre courage aux anciens offi* ciers qui voient qu'on leur partage l'honneur et \d fonction de leurs charges, et remplit de hardiesse ceux qui y sont nouvellement élus, par l'accoutumance au mal, et se portent enfin dans l'injustice et l'infidélité.

Ce n'est pas, Sire, que nous ne voulions rendre obéissance entière à tous les commandements de Votre Majesté ; ce n'est pas que nous ne sçachions très-bien ce que nous voudrions apprendi*e à tout le monde, que parmi toutes les vertus qui sont communes aux Rois et au reste IV iS

àlk APPENDICE AUX MÉMOIRES

des hommes y la prudence et la vertu des sujets «pi n ont pas cette grande lumière, est Tobëissance et la soumis» sion tout entière à la volonté de leur prince, sans nisonnement.

THous sçavons bien que Votre Majesté ne s'y est point résolue qu'après en avoir recognu la nécessité, nous sçavons bien que ce n'est pas de vos jours que cette querelle est formée : il y a un siècle entier que les mêmes ennemis ont fait dessein sur cette monarchie, qui s*est presque seule couragei^sémënt opposée à cette cinquième monarchie dont il n^est jp^à parlé dans VÉcrîture comme des quatre autres; nous voyons bien qu'ils continuent dans le même dessein , et comme c^est Votre Majesté qui en porte le faix^ cW à elle à en disposer, et à nous de la recourir de ,nos vœux et de notre obéissance. Mais nous croyons être obligés de vous témoi^er ce que nous en eognoissons , et comme il y a des' animaux qui n'ont pas dies yeux et des oreilles pour se conduire, mais ils ont de dertalns mouvements naturels et des ressentiments même^ de ce qui leur doit arriver, lious ne pouvons pas nous empêcher de vous dire le toal que nous craignons et ce qui nous touche principâlënjyent*: la crainte quenons avons, c'est de voir que soiisTe plus grand Roi du monde , sous lequel nous devons espérer toutes sortes de bonheur et de félicita, ilVeste à jamais des marques perpétuelles de la puissatice de nos ennemis et de la nécessité publique.

Mais quelque avantage quHIs scf promettent, quelque défiance qu'en, puissent recevoir les timides et malveillants, si est-il bien certain qu'il n'y a rien à craindre; il n'en faut d'autres preuves que toutes les victoires et le bonheur qui accompagne partout Votre Majesté qui

triomphé' toujours sur ses ennemis , et par le moyen d'une très-beureuse victoire acquerra à ses sujets une bonne et durable paix; car, comme disoit un prophète dans rÉcriture : « Qui a-t-il à craindre? n'y a-t-il pas un roi dans Israël ?» et tant qu'il plaira à Dieu de conserver la personne sacrée de Votre Majesté , que devons-nous craindre de nos enilemis ? On peut dire encore avec un.2mtt*e plrophète, car TÉcrittire Sainte nous fournit assîiezdé très-belles instructions, « qu'il n'y a rien à craindre tant que celui qui retourne victorieux des armées , viendra seoir dans le trône du jugement, d Nous devons toujours bien espérer tant qu'il plaira à Votre Majesté (comme elle est puissante et heureuse dans ses armes) seoir dans le trône du ju^^ement, pour Mté là justice à son peuple. Noua sçàvons bien qu'tin saint personnage , très-savant dans* lai latngue bébraîqne/ a autrement interprété ces mots : (c séant au trône du jugement, » et dit qu'ils signifient la foroe en la main ; mais le plus sûr, car ce n'est pas tant par la force et l'autorité que les Rois régnent sur les peuples , que par la justice dans le trône sur lequel Votre Àf ajesté est maintenant assise ; comme la grandeur de Dieu, créateur du monde,' ne parpît jamais plus que quand elle se communique aux hommes , ainsi la grandeur de Votre Majesté n'a jamais plus d'éclat que quand elle se communique à ses sujets , par l'entremise de ses officiers , et c|u elle entend leurs très-humbles remontrances dans le trône de son jugement. C'est ce qui nous fait espérer*que Votre Majesté, selon ses inclinations naturellement bonnes, apportera toute la modération qui lui sera possible dans ses édits, dont l'exécution est encore en sa main; comme elle le fera sans doute tant qu'elle le pourra.

Mais parce que, comme disent les théologiens, Fespérance n'est jamais bien fondée si Tobéissance n*est entière y c'est ce qui nous fait espérer qu'en faisant à Votre Majesté, comme nous faisons, un sacrifice de respect et d'obéissance, nous mériterons d'autant plus la grâce que nous attendons que Votre Majesté (qui à un autre titre glorieux a voulu encore ajouter celui de Juste et de Père du peuple) emploiera toute sa bonté à lui rendre, dans une bonne et 'durable paix, le repos et la félicité qu'il se promet.

vÏMOias sun l'entreprise faite par v . LE NONCE D^OFncisR posn-

FIGÂLEMENT, LE JOUR DE l'aSSOMPTION DE LA VIERGE, ET DI FAIU LES ORDRES ÂVX QUATRX-TEXPS DE SEPTEMBRE DERNIER 1640, illST LOGi EN XiVaBAàTE DE CORBIS; PAR MATHIEU MOLE^

(Yoy. les Mémoires de Mole, t. II, p. 468 et 495.)

Les Papes sont recognus pour souverains es choses spirituelles; mais, en France , la puissance absolue et infinie n'a point de lieu. Elle est retenue et bornée par les canons et règles des anciens conciles de TÉglise, reçus en ce royaume.

Les nonces , qui sont envoyés de la part de Sa Sainteté, n'ont aucune juridiction et les légats a latere nen peuvent exercer qu'après que la bulle de notre Saint Père^ portant leur pouvoir , a été approuvée par le Roi et vérifiée en Parlement.

Ces maximes étant véritables, on ne peut trouver de titre suffisant pour M. le T^once, en vertu duquel il ait entrepris, de son autorité, d'officier pontificalement en l'abbaye de Corbie et y conférer les ordres.

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